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 Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »

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MessageSujet: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Sam 11 Oct 2014, 21:06


I walk a lonely road
The only one that
I have ever known
Don't know where it goes
But it's home to me
and I walk alone

I walk this empty street
On the Boulevard of
Broken Dreams
Where the city sleeps
And I'm the only one
and I walk alone
Nom : Simon, née Hammond.
Prénom : Joy Abigail.
Surnom : Joy, Jay, J.A, ...
Sexe : Féminin.
Âge effectif : 81 ans.
Âge apparent : 18 ans.
Date de naissance : 07/04/1939.
Date de mort : 28/09/2020.
Orientation sexuelle : Hétéro.
Groupe : Quietus.
Nationalité : États-unienne, Kansas.
Langues parlées : Anglais, le reste a été perdu par manque de pratique.
Ancien métier : Grand-mère au foyer. (Enfin ... Elle ne faisait déjà pas grand chose avant.)
Métier actuel : Employée dans une épicerie. Principalement à la caisse.
Casier Judiciaire


▬ Crimes commis :
▬ Circonstances du décès :
▬ Péché capital principal :
▬ Péché capital secondaire :
▬ Rapport à l'alcool :
▬ Rapport aux drogues :
▬ Addictions :
▬ Mauvaises attitudes récurrentes :
▬ A été victime :


Physique


Arrivée à Asphodèle, l’apparence de Joy est celle de ses souvenirs d’il y déjà plus de soixante ans. Retrouvé son physique de jeune fille embrassant la majorité, d’avant son accident ; la demoiselle se dresse sur ses jambes avec fierté, fronçant des sourcils face à ceux qui voudraient se moquer de son honnête mètre cinquante-neuf. Certes, assurément, elle n’est pas bien grande, mais ce n’est vraiment pas une raison pour la sous-estimer. C’est qu’elle ne plaisante  pas, l’américaine, encore moins lorsque sa fierté ou, plus globalement, celle de son nom est en jeu.
Caucasienne de corpulence moyenne, n’ayant aucune raison de s’affoler devant sa balance autant pour elle que pour son médecin, elle a des formes là où il faut qui ne permettent pas de se tromper sur son sexe. Rien de la mannequin, rien de l’athlète et encore moins de la crevette ; Joy, c’est simplement Joy. Une adolescente comme une autre, normale sans être banale.
Fille de fermier gagnant bien son pain, elle n’a jamais eu à se plaindre de la faim et mangeait d’ailleurs plutôt bien, affirmant que bien se nourrir était synonyme de bonne santé. Cependant, en contrepartie, elle se montrait très énergique et bougeait beaucoup. L’effort ne lui fait pas peur et Joy peut se montrer très endurante. Elle est d’ailleurs une très bonne coureuse dont ses cuisses fermes sont les meilleurs témoins.

Si l’on s’intéresse à elle de plus près, l’on peut voir que son visage ovale est composé comme tout être humain. Deux yeux bleu-gris, un petit nez, une bouche fine comme l’ensemble de ses traits … Pas de cicatrice, bijoux ou encore du maquillage, se préférant largement au naturel. Ce n’est que pour les grandes occasions et autres fêtes qu’elle consent à en mettre, mais jamais en trop grande quantité.
Au jour d’aujourd’hui, on pourrait la croire constamment grincheuse, son visage naturellement fermé et souvent pensif, associé en plus à son fort caractère. Du coup, malgré son jeune âge, ses traits la font penser plus vieille qu’elle ne l’est vraiment physiquement. Certains pourraient la penser effrayante, ou juste pas marrante … Pourtant, il n’est pas difficile de lui décrocher un sourire, quand on la connaît bien.
Ses cheveux, eux, sont sujet de débat. Ou pas vraiment, en fait … Quoiqu’il en soit, de son point de vue, Joy les décrirait comme châtain aux reflets roux. Certains diraient tout simplement roux, d’autres blond vénitien … Dans tous les cas, ce qui est clair, c’est qu’elle n’est pas chauve. Sa longue chevelure soigneusement coiffée chaque matin ondule tranquillement jusqu’au niveau de ses hanches. Il lui arrive parfois de les rassembler en queue de cheval mais, concrètement, elle les aime bien tels qu’ils sont ; ayant même du mal à les imaginer coiffés d’une autre manière (ou, pire, courts). Elle ne porte pas non plus de frange.

Question vestimentaire, Joy apprécie particulièrement les robes et vêtements amples permettant une aisance dans les mouvements. Elle aura d’ailleurs préféré la jupe au pantalon lors de son passage aux bureaux administratifs ; bien que n’avoir qu’un seul choix tous les jours l’embête assez. Autre soucis avec l’uniforme, c’est le manque flagrant de couleurs. Avant, elle aimait s’habiller dans des tons pâles, mais très divers : du rose, du vert, du orange, etc … avec une préférence pour le bleu. Mais bon, elle s’en est vite accommodée. Elle n’a pas le choix, de toute façon.
Sinon, Joy n’est vraiment pas accessoire ; foulards et chapeaux ne sont pas son truc, seul de quoi attacher ses cheveux lui suffit … Elle préfère aussi les chaussures basses ou les grosses bottes en caoutchouc, au pire. Elle ne porte les talons, comme le maquillage, que pour les fêtes, mais sait cependant marcher dedans grâce à ses séances d’entraînement acharné.


Caractère


Asphodèle est l’aube d’un nouveau départ.
Cette idée, Joy s’en est imprégnée jusqu’à la moelle.

Il ne fallut pas longtemps à la nouvelle Commotus pour passer au rang des Quieti, consciente qu’elle était de sa mort et de l’inutilité d’aller à son encontre. Après tout, elle avait déjà bien assez vécu et, surtout, trop longtemps. Son décès doit être un soulagement pour les membres de sa famille ; que chacun reste de son côté, et tout le monde sera content.

Joy tente donc d’embrasser sa nouvelle vie avec le plus d’entrain possible. C’est une jeune femme qui ne rechigne pas à la tâche, fait preuve de sérieux et œuvre toujours pour accomplir au mieux ce dont elle a envie. Elle est aussi humble, est plus que pour le travail d’équipe, ouverte à l'apprentissage de nouvelles choses et tente autant qu’elle peut de ne laisser personne de côté. Ce qui est bien joli sur un CV. Pourtant, malgré toute la motivation dont Joy est pourvue, il y a ce petit quelque chose qui ne va pas. Cette petite tâche de gras qui ne part pas au lavage.
On ne change pas les habitudes aussi facilement et on ne devient pas une meilleure personne seulement par la force de la détermination … Et de toute façon, cette détermination qui faisait briller le regard d’une Joy Abigail enfant est aujourd’hui craquelée depuis son deuil non surmonté. Elle n’a pas une haute estime d’elle-même, ça c’est sûr. Elle ne se trouve nullement indispensable à la société, au fond, mais il faut bien essayer … C’est tout ce qui lui reste. Elle n'est plus aussi enjouée et a plus de mal à supporter les grands rassemblements.

Par rapport à ses relations avec les autres, de prime abord, si on la voit de loin : Joy a tendance à faire peur. On se laisse facilement avoir par son visage fermé, son sérieux qui renvoient d’elle l’image d’une femme avec qui il est difficile de plaisanter … Et pourtant, même si elle ne rit que très rarement, elle reste une compagnie agréable. Elle sait écouter, peut se montrer compréhensive et ouverte, n’osant jamais juger son prochain alors qu’elle est elle-même loin d’être parfaite. Après, elle n’ira pas s’accrocher au premier venu. Joy n’ira pas faire confiance à n’importe qui et, pour son propre confort cognitif, n’ira pas nouer des liens d’amitié avec tout le monde. Bien entendu, la jeune femme ne cache pas de petit carnet où elle note qui mériterait plus qu’un autre de l’avoir comme proche … ça se fait tout doucement et naturellement, sans forcer.
La brusquer est une mauvaise idée. Si on la cherche, Joy est capable de sortir son tempérament de feu. Et dans la surprise, les événements inattendus, elle agit avant de réfléchir ; et ce même si elle le regrettera plus tard. Elle n’est pas que douceur, non non. Si d’ordinaire on a l’impression qu’elle fait la tête, ce n’est pas pour rien. Et même si elle ne se permet pas les jugements hâtifs, cela n’empêche pas qu’elle a ses convictions et ses avis tranchés sur pas mal de questions.

Joy se veut réaliste, bien que parfois pessimiste. C’est une personne sur qui l’on peut compter car, dès lors qu’elle donne sa promesse et s’engage dans quelque chose, elle se donnera à fond et n’abandonnera pas. De toute façon, s’engager n’est pas quelque chose dans laquelle elle se lance à corps perdu. Encore une fois, elle a besoin de temps. Parfois beaucoup. La patience ne serait pas de trop pour apprendre à l’apprécier.

Sinon, Joy apprécie être seule ou en petit comité, chez elle ou dans des endroits pas trop bondés. Pas tellement fêtarde, elle préfère les choses simples aux strass et aux paillettes. Ce qui ne l’empêche pas de ne parfois se retrouver dans ce genre de rassemblement si on l’a invité.
Elle aime le travail manuel et regrette souvent que la radio n’existe pas dans ce monde, elle qui avait l’habitude de l’écouter sans arrêt. Elle qui a vécu si longtemps et a eu l’occasion nécessaire pour se cultiver sur des sujets en tout genre, Joy pourrait très facilement avoir de la discussion pour tout individu ayant vécu ou s’intéressant au vingtième siècle et au début du vingt-et-unième.
Cependant, elle n’aime pas vraiment parler du passé. C’est derrière, après tout. Sa nouvelle vie est à Asphodèle, il n’y a pas de raisons qu’elle s’accroche à l’ancienne. Elle peut s'avérer très douée pour gommer ce qui ne lui convient pas. De plus, elle n’a pas non plus envie que les gens apprennent sur son âge véritable … Pas que cela soit tant que ça un problème, mais il faut avouer que lorsque l’on a une jeune fille de dix-huit ans en face de nous, savoir qu’elle a en fait vécu quatre fois plus longtemps change les perceptions.

Même en tant que Quietus, Joy cherche encore sa place à Asphodèle. Ça prendra le temps qu’il faudra, mais elle compte bien y arriver …


Résumé


La reine au palais de cristal.

C’est sur une lointaine planète que vivait la reine au palais de cristal. Seule habitante officielle de cette terre isolée d’un système perdue, où très peu d’aventuriers prennent le temps d’y poser le pied. Pourquoi faire, après tout ? Là-bas, ils ne trouveront rien.

Et pourtant, cela n’a pas toujours été ainsi. Difficile de dire quand, mais les plus sages d’entre nous peuvent témoigner. Avant, la planète était un havre de paix où toutes les espèces étaient la bienvenue pour marchander des denrées et se reposer. La reine du palais de cristal était alors princesse, et son rire ainsi que sa bonne humeur se répercutaient sur les murs. Les sons de fête s’y imprégnaient, donnant à la citadelle de belles couleurs arc-en-ciel.
Son père le roi, connu pour son courage, avait vécu bien des obstacles, mais en était toujours sorti conquérant. Cependant, la fougue de sa jeunesse commençait à s’étioler et les cicatrices du passé à peser. La météorite qui vint raser la moitié de la planète n’arrangea rien. Personne ne fut blessé, mais le futur du royaume se teintait de sombre.
La princesse était brillante et, comme les autres membres de sa fratrie, ne voulaient perdre espoir. Ils grandiraient, apprendraient, et feraient tout pour s’accrocher et continuer de maintenir leur flamme sur le flambeau. Cependant, un nouvel incident vint compromettre ses plans.
Beaucoup trop enthousiaste, sa garde s’était levée … Tout alla très vite. Comme la météorite.

Après plusieurs mois de convalescence, la princesse aux rêves brûlés retourna chez elle. Ce n’était pas que l’usage de ses jambes que son moment d’inconscience avait pris. La culpabilité lui rongeait l’âme et les os, mais les larmes s’étaient taries. Les yeux dans le vague et les lèvres sèches, ses profonds soupirs étaient la nouvelle unique musique de ces lieux. Et … petit à petit … C’était fini.

La planète, comme la princesse, n’était plus que l’ombre d’elle-même et, pour avancer, il était évident qu’il fallait que la famille royale s’en aille. Ce que la demoiselle n’était pas prête à entendre. Attachée à ses valeurs et dans un ultime caprice, elle poussa ses proches à l’abandonner ici. Aucune autre place ne méritait un poids de l’humanité telle qu’elle était devenue. Impossible à contredire, impossible à rassurer, le reste des membres royaux s’en allèrent le cœur déchiré.

L’histoire de la princesse devenue reine par défaut ne s’arrête cependant pas comme ça. La légende parlerait d’un aventurier de l’espace qui vint à de très nombreuses reprises lui rendre visite. Et même s’il ne réussit pas à rendre au palais ses couleurs d’antan, le froid glacé qui s’y était installé retrouva en douceur. Cet aventurier ne resta pas éternellement, mais suffisamment pour donner à la reine quelques descendants. Ce miracle accompli, l’homme mystérieux s’évanouit et l’on n’entendit plus parler de lui. Bon nombre supposent sa mort ou son départ vers une épopée spatiale mystérieuse … Mais cela sera peut-être pour une autre histoire.

La reine s’occupa bien de ses enfants. Mais comme tous les autres, ils durent partir. La vie sur la planète à présent hostile ne pouvait qu’être éphémère. Afin de soulager la solitude de leur mère, ils lui amenèrent un fidèle guerrier angélique d’une planète voisine. Celui-ci veilla sur elle le reste de son existence. Ponctuée par les visites de sa famille grandissante, un mince sourire s’effilait doucement au coin de ses lèvres. Celui-ci s’amoindrissait lorsque des missives d’enterrement lui arrivaient, mais c’était là le revers d’une destinée en mouvement

Jamais, dans son état, elle ne se serait imaginée vivre si longtemps … Cependant, à aucun moment les regrets ne s’étaient estompés. Chaque matin, dans son lit, alors que les rides s’installaient sur ses joues, elle se remettait à rêver de son lointain passé.

Et c’est alors que la reine, dans son palais de cristal, s’éteint.


     
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Dernière édition par Joy Hammond le Dim 22 Jan 2017, 01:14, édité 14 fois
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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Sam 08 Nov 2014, 17:56


Histoire



Et c’est alors que la reine, dans son palais de cristal, s’éteint.
[…]

Il y avait ces matinées, beaucoup trop nombreuses, ou tout ce que l’on souhaitait se résumait à simplement paresser au fond de son lit. S’enrouler telle une chenille dans la chrysalide que formaient ses draps, et d’attendre que l’odeur du petit-déjeuner ne ranime finalement ses sens. Malheureusement, cela n’était possible que si l’on se trouvait dans un lit, pour commencer … Or, à cet instant, ce n’était pas du tout le cas de Joy ; dos contre un sol immaculé, tout comme ce plafond qui lui avait brulée la rétine.
Elle ne se trouvait clairement plus chez elle. Et bien que la tête de certains infirmiers ne lui revenaient pas, elle ne les imaginait pas non plus laisser l’une de leur patiente à même le sol. Enfin, qu’est-ce qu’elle ferait dans un hôpital, de toute façon ?
Non sans peine, ses muscles hurlant au supplice comme s’ils n’étaient plus habitués à bouger, la fille Hammond s’aida de ses coudes pour se redresser et, ainsi, avoir une meilleure vue de la pièce où elle s’était trouvée par un quelconque événement mystérieux. Elle y réfléchirait plus tard.
Quoiqu’il en soit, l’endroit était spacieux, très propre … Seule une porte placée adroitement venait casser le blanc du paysage. Vraiment étrange. Bizarre. Tout comme cette impression qui pesait sur ses épaules depuis son réveil. Passant sa main dans ses boucles emmêlées, Joy tenta de trouver ce qui pouvait bien clocher … Jusqu’à ce que la vérité ne la frappe subitement.
Tremblante, les sons se coinçant dans sa gorge, elle fixait ses jambes nues instinctivement ramenées contre sa poitrine.

Non. Ça n’allait pas. Vraiment pas.


••• Mai 1941

Sur le lit de la chambre parentale, Cornelia Hammond coiffait les cheveux de sa plus grande fille, Lois Mary, dont les jambes croisées servaient de repose-tête à la benjamine, Joy Abigail.
La petite se laissait hypnotiser par le son régulier de la brosse, fixant ses mains levés vers le plafond, juste en dessous de l’ampoule allumée. Elle trouvait ça amusant de voir comment la lumière filtrait à travers ses ongles ou ses doigts entrouverts ou collés. Jour. Nuit. Jour. Nuit. Nuit. Jour ? La lumière venait de tressauter de façon anormale. Tous les nez se levèrent en chœur vers le luminaire comme s’il allait soudainement leur raconter ce qu’il lui était arrivé … Mais le tonnerre grondant au loin fut plus rapide.
Sans surprise, des bruits de pas pressés se firent entendre dans les couloirs de la maisonnée jusque dans les escaliers … Pas que Joy se décida de suivre, sautant du lit tel un ressort et, surtout, ne faisant pas attention aux appels de sa mère et de sa sœur.

Montant les marches tout en s'aidant de ses mains, la petite dernière ne pensait pas à son pyjama qu’elle était généreusement en train de salir ; encore moins aux prochaines remontrances de sa mère avec qui il valait mieux ne pas plaisanter. Mais bon. Arrivée à l’étage, ses petits pieds nus trottinèrent jusqu’au fond du couloir sombre jusqu’à arriver à la porte du grenier, laissée ouverte par ceux qu’elle poursuivait. Le plus discrètement possible, Joy passa sa tête dans l’embrasure de la porte … d’où sorti subitement le visage de Dwight.

« Et qu’est-ce que tu crois faire, petite espionne ? »

Bien que la surprise l’ait fait sursauter au point de tomber en arrière non sans un petit cri, la benjamine Hammond se releva le plus vite possible, riant, et serra avec force la main de son aîné, toute excitée.

« Hey hey, du calme. Tu veux voir l’orage avec nous, c’est ça ? T’es une vraie Hammond, toi, hein ? »

Alors que Dwight John tapotait gentiment la tête de sa cadette en grimaçant de douleur, l’aîné de la famille, Larry Adam venu le rejoindre, renchérit d’un ton sérieux :

« Hammond ou pas, "celui qui a peur de l’orage n’aurait pas eu de chance en naissant dans le Kansas". »

Sur le coup, roulant des yeux, Dwight n’avait pas que l’impression d’avoir entendu cette phrase des centaines de fois …

« Merci, Papa junior. »

Le garçon remercia aussi son grand-frère – qui était reparti, d’ailleurs – de son aide précieuse, alors qu’il s’arrangeait autant que possible pour canaliser l’énergie de J.A. ; qu’elle avait abondante, qui plus est. Il savait très bien qu’elle avait toujours été curieuse de leur petit manège. En effet, lorsque l’orage commençait à pointer le bout de son nez, ils avaient pris l’habitude de monter au grenier. Là, ils se postaient à cette fenêtre de laquelle on avait une vue exceptionnelle du spectacle de Mère Nature. Un véritable show privé. C’était devenu une sorte de petit rituel entre frangins.
Enfin, après réflexion, il n’y aurait pas mort d’homme si la petite fille les accompagnait pour cette fois. De toute façon, si ça n’avait pas été là, elle aurait réussi à s’incruster tôt ou tard …

« Bon allez, tu peux venir Joy. T’as deux ans, t’es grande maintenant.
- Yeaaaaah ! »

Avec enthousiasme, la benjamine leva les bras vers le garçon qui l’a pris et l’emmena aux côtés de Larry ; déjà installé, menton posé contre le rebord de la lucarne.

« Maman va pas être contente. »

Marmonna-t-il sans grande conviction. Ce à quoi répondit son cadet d’un haussement d’épaules :

« Ça vaaa, c’est qu’une fenêtre. »

Sur ces sages paroles, le trio cessa toute forme de discussion, regardant simplement l’énorme nuage noir au loin, s’approchant. L’horizon était flou et gris, baigné de pluie. Très bientôt, leur toit se verrait lui aussi tambouriné par des trombes d’eaux. Ils allaient bien dormir, ce soir, bercés par les flots.
Le tonnerre grondait après les flashs lumineux, les traits blancs irréguliers zébrant le ciel.

Elle n’avait que deux ans, Joy. Elle ne comprenait pas tout.
Est-ce qu’en tendant la main, elle pourrait attraper le nuage ? Est-ce qu’en tendant la main, elle pourrait …


••• Juin 1941

Papa … Papa … Papa …

Un papa, c’est quoi ? Ils utilisent beaucoup ce mot, à la maison. A force, Joy avait l’impression de savoir ce que c’était ; comme elle savait différencier la table de la cuisine d’une table de chevet. Papa, c’est un monsieur grand, un monsieur fort, un monsieur admirable. Mais pas comme Larry ou Dwight ; un monsieur plus grand encore. Pas comme le révérend, non plus, ni les gens qui travaillent dans les champs pour Maman, ni les héros de ses livres. C’était plutôt compliqué, en fait. Mais bientôt ...

Frank Louis Hammond, on lui avait raconté, était le fils d’une famille de fermiers habitant autrefois dans cette maison. Cependant, pendant la période du Dust Bowl, une grosse catastrophe écologique qui ravagea tous les champs du centre du pays, ils prirent la décision de partir ; et ce même si leurs terres n’avaient pas encore été touchées. Néanmoins, Frank préféra rester à la ferme ; par attachement pour elle, mais aussi pour cette femme dont il s’était épris. Contrairement à ses aînés, il n’avait pas peur des tempêtes de poussière et disait même que, s’il le fallait, il reconstruirait tout avec la sueur de son front. Au final, il eut raison de rester étant donné que rien de grave n’arriva à la ferme. Sa sueur put rester dignement à sa place.
Les années passèrent, et la maison vide se remplit petit à petit. Les affaires allèrent bon train, aussi … C’est pourquoi Frank décida d’accomplir, cette fois-ci, l’un de ses rêves d’enfant : s’engager dans l’armée et servir sa patrie. Jamais il n’aurait osé mettre en doute les capacités de sa femme pour s’occuper de la maison, et pensait légitimement pouvoir partir sereinement.
Ses visites restèrent régulières pendant un temps, mais avec les derniers événements suivant de peu la naissance de Joy Abigail, il fut obligé de se plier à d’autres priorités.

Heureusement, Cornelia continuait de recevoir des lettres d’un ami de son régiment qui savait écrire, contrairement à Frank. Ce fut de cette façon qu’elle apprit qu’il allait leur rendre visite après presque deux ans d’absence. Voilà pourquoi elle avait fait enfiler les habits du dimanche à ses enfants et qu’ils attendaient, impatients.
Toute la fratrie était affalée dans le salon, guettant le signal de leur mère occupée, de son côté, à faire les cent pas dans le couloir. Ses talons claquaient contre le plancher en bois, comme s’ils allaient le percer, et le grincement sinistre qu’il produisait ne rassurait nullement sur son destin prochain.
Soudainement, les pas cessèrent, permettant alors de distinguer un son de moteur se rapprochant à l’extérieur.

« Les enf- ! »

La mère de famille eut à peine le temps de finir son appel que sa progéniture se tenait déjà derrière elle, en rang d’oignons, chacun tenant la main de l’autre du plus petit au plus grand. Satisfaite, elle leur sourit avant de prendre une profonde inspiration et, enfin, d’ouvrir la porte.

Joy resta immobile. Ne voulant pas bouger, sa main lâcha celle d’une Lois partant à la suite de ses aînés et de sa mère. Tous s’engouffrèrent vers la porte qui laissait entrer la lumière de l’extérieur, les transformant en silhouettes noires lui tournant le dos.
Après quelques minutes et des échos de voix réjouies, à nouveau une forme vint se placer à sa vue, en contre-jour. La petite fille leva la tête, silencieuse, oubliant les politesses tellement elle était intriguée par cette nouvelle rencontre. Il était grand, de son point de vue, et ses cheveux couleur carotte lui rappelaient ceux de Dwight et Lois.

« Joy Abigail … »

Là, se dressant devant elle, cet homme qu’elle ne se souvenait pas avoir déjà vu autrement qu’en photographie lui paraissait tout aussi grand, tout aussi fort et tout autant admirable que ce qu’on lui avait raconté. Quelque chose en lui l’impressionnait, mais la rassurait aussi … Alors, ce fut comme instantané :

« Papa ? »

L’homme, heureux de la voir et de l'entendre, s’approcha, puis se pencha pour mieux prendre sa petite fille dans ses bras, le plus tendrement possible. C’était … son père.

Frank ne pourra profiter que de peu de temps pour sa famille. Cependant, quelque chose se profilait à l’horizon, et on aurait besoin de lui sur le front.
C’était pour eux qu’il se battait, et pour eux qu’il reviendrait.


••• Juillet 1947

Assise en équilibre sur la barrière dont elle s’amusait à tapoter le bois avec son bâton, Joy Abigail gardait un œil sur le petit parc. Dans son dos, ses aînés, étaient occupés à nettoyer le poulailler alors que, elle, avait l’immense responsabilité d’en surveiller les locataires, ainsi que leur progéniture. De même pour son petit frère. Quoique, à ce stade, elle n’était pas certaine de pouvoir les différencier …

Position accroupie, Casey David – alors âgé de cinq ans – avançait ainsi, tentant de suivre le rythme des oisillons piaillant à la file indienne. Malheureusement pour lui, vilain petit canard aux jambes beaucoup moins adroites que ses frères adoptifs, sa course se finit fatalement la tête dans la boue.
Au taquet, les éclats de rire ne tardèrent pas à suivre la pauvre chute … Malgré tout, grande sœur avenante qu’elle était, Joy se laissa glisser de son poste de surveillance, lâcha son bâton, puis alla rejoindre le garçonnet. Bien que toujours hilare, elle comptait bien l’aider à se relever et commença même à lui essuyer le visage avec le pan de sa robe.

« Jaaaaaay, j’en ai tout partout maintenaaaaant … »

Se lamenta Casey. Cependant, loin d’être un enfant violent, ses mains ne joignirent pas ses protestations qui, finalement, moururent dans la résignation.
Lorsque le tissu cessa de frotter son visage qu’il sentait bien tartiné de boue fraîche, le benjamin de la famille ne put que répondre par une grimace boudeuse aux grands rires de Joy.

« Oh, un roux noir. Tu es trop mignon, les filles vont vouloir te couvrir de bisous.
- Bleeeh, je veux pas de bisous, moi …
- Ah, non ? »

Voyant venir les idées sournoises à des miles à la ronde, Casey se releva le plus rapidement possible évitant de peu les embrassades de la demoiselle. Les deux enfants firent ainsi le tour du parc, affolant au passage les poulets qui vinrent ajouter une généreuse pincée de chaos à la situation. Comme si ça ne suffisait pas.
Dans ce tourbillon de caquètement et de plumes, le petit dernier des Hammond n’avait définitivement aucune chance contre la grande Joy Abigail qui, finalement, lui offrit un plaquage digne de ce nom, salissant encore plus ses vêtements. Enfin, à ce stade, s’en plaindre ne servait vraiment plus à rien …

« AHEM. »

Ses joues lui faisant mal à force de rire, Joy roula sur le côté, libérant ainsi son frère, et se redressa pour mieux faire face à ce raclement de gorge qu’elle reconnaîtrait entre mille. Larry Adam se tenait de l’autre côté de la barrière, les bras croisés et les sourcils froncés, admirant nullement le spectacle de ses cadets se roulant par terre.
L’aîné des Hammond était un adolescent sérieux avec un attrait certain pour l’ordre. En règle générale, c’était un garçon sympathique et très attaché à sa famille ; mais dès que ça touchait au travail, il n’était plus temps de rigoler. Ce qu’il aimait chez sa petite sœur, c'était son implication inégalable dans ce qu’elle faisait, sans jamais rechigner, et peu importait à quel point la tâche pouvait s'avérer pénible. Malheureusement, à huit ans, elle restait une petite fille énergique qui aimait s’amuser. Il ne pouvait pas le lui reprocher, cependant faire preuve de faiblesse en faisant tanguer son autorité était hors de question.
Larry allait donc ouvrir la bouche afin de sermonner sa cadette mais, bien entendu, fut stopper net par Dwight qui, depuis le poulailler, fut plus rapide en question de remise à l’ordre :

« LA ! N’en profite pas pour glander ! »

La voix du garçon qui venait de le déranger le crispa. Cela faisait à peine une minute qu’il était parti, ne pouvait-on pas le laisser faire régner l’ordre dans cette famille ? Bouillonnant intérieurement, mais sachant garder son calme (c’était son frère, après tout), il se retourna vers lui et lâcha avec froideur :

« Eh ? Parle pour toi ! Hmpf. »

Retournant à Joy, il la fixa un instant, toujours aussi droite et fière et soutenant son regard avec un large sourire, ainsi que Casey, derrière elle, se cachant à moitié et restant accroché au ruban arrière de sa robe. Larry ne put alors que lâcher un soupir.

« Vous nettoierez ça, hein ?
- Bien sûr ! Allez, ouste, à ton poste LA ! »

L’adolescent renifla son mécontentement et tourna donc les talons.
Son frère parti, Joy chercha son jeune partenaire du regard (ce qui ne fut pas bien long étant donné qu’il était toujours derrière elle) avant de faire un rapide inventaire des dégâts du champ de bataille. Il était vrai qu’ils y étaient allés fort, cette fois. Et les pauvres dames à plumes qui tremblaient près du grillage ...
Doucement, la petite fille alla en paix vers une poule solitaire qui se laissa attraper, habituée par les petites mains et les boucles aux reflets roux. Elle lui caressa les plumes, sentit son petit cœur battre contre sa poitrine :

« Là, là, tout va bien gentille poupoule … Chicky-chicky-chiky-buuuh … »

La cajola-t-elle avant de lui rendre sa liberté.
Bien. Nettoyer le parc ne serait pas un problème. Cela dit, avant tout, il aurait été bien que son petit frère retrouve sa couleur de peau d’origine.

« Bon, allez, viens Casey, on va te nettoyer le visage avec de l’eau. Ce sera peut-être mieux. »

Lui prenant la main, à lui qui l’avait suivi en faisant bien de ne pas changer de place, Joy l’entraîna au trot jusqu’à la maison où Casey put enfin se débarbouiller.
Adossée à la porte de la salle de bain, regardant le garçon rendu capable d’atteindre le lavabo en se mettant debout sur un tabouret, elle se dit que le temps passait vraiment vite. Ça lui semblait encore hier que son petit frère naissait, qu’il apprenait à marcher, qu’il voyait ses premiers poussins éclore, qu’il montait au grenier admirer un orage …

« Tu es un grand garçon, maintenant ! Ehh, c’est vrai que tu vas rentrer à l’école, en plus ! Tu n’as pas trop hâte ?
- Je sais pas … »

Visiblement. Le petit rouquin n’avait pas d’a priori négatif ou positif sur l’inconnu, il se disait qu’il verrait bien au moment voulu. Il avait du mal à pouvoir faire preuve d'autant d'enthousiasme que sa sœur sur l’avenir. C’était quelque chose qu’il admirait chez elle, d’ailleurs. Elle lui donnait l’impression de tout pouvoir porter sur ses frêles épaules, de tout pouvoir tenir entre ses mains …

« Mais si, il faut ! L’école c’est trop génial. Tu vas te faire pleins de copains, de copines, apprendre pleins de choses … Je suis sûre que tu vas adorer. En plus, t’es un Hammond, tu ne peux que réussir ! »

Casey se regarda dans le miroir, son visage ruisselant d’eau et encore un peu tâché de brun. Un Hammond …

« Alleeeeez, ça va aller, c’est moi qui te le dis. Et puis on est une famille, faut pas oublier ! S’il y a quoique ce soit, genre des gens qui t’embêtent, faut nous le dire. »

Joy s’approcha de son frère, l’entourant de ses bras tout en admirant leur duo dans la glace comme si elle allait les prendre en photo.

« Papa sortira son fusil et … Eeeh, je plaisante, je plaisante, fais pas cette tête ! Hahahaha ! »


••• Octobre 1951

Deux hommes devant la télévision, deux femmes aux fourneaux.
Joy, depuis le couloir, suivait de près les deux univers, écoutant le son des ustensiles de cuisine d’un côté, et des gens baragouinant de l’autre. Ses devoirs finis et aucune responsabilité ne lui incombant pour l’instant, la jeune fille ne pouvait qu’attendre, se balançant un pied sur l’autre. Ni intéressée par le programme, ni utile à sa mère et Lois pour l’heure, elle avait préféré rester au taquet au cas où on lui demanderait de faire la table. Ou son père avait besoin de quelque chose. Ou si soudainement …

« Eeeet voilà … »

Joy Abigail tourna la tête côté salon : les hommes de l’écran venaient de se faire avoir par une tempête de neige, visiblement, et leur discours (déjà pas très intelligible au départ) semblait couvert par des plaisantins s’éclatant avec un bol de papiers à bonbons vides. Ce n’était pas la première fois que ça arrivait, la réception dans leur petite campagne n’étant pas la meilleure de l’Etat. Mais, bien heureusement, ce n’était pas la pire, non plus.
A demi-cachée par le mur, Joy regardait Dwight s’évertuer à plier les antennes de la télévision en quête d’une quelconque réponse convenable … Elle serait d’ailleurs bien allée l’aider à grand coup de pieds dans le poste (ça marchait toujours, ou presque.), mais son père fut plus réactif.

« Qu’est-ce qu’il se passe, encore ? »

Voilà que c’était au tour de la lumière de faire des siennes.
Et tout cela aurait pu rester une situation banale. Quelques marmonnements des parents sur les vieux souvenirs auraient fusé : comme quoi, avant, les bougies n’offraient pas tant de frustrations aux aînés … Cependant, ce n’était pas moins que de simples signes annonciateurs.

Soudainement, un son anormal surgit de nulle part – obligeant les Hammond à se boucher les oreilles – suivi d’un tremblement de la maison. C’était comme si une grosse tornade était venue leur souhaiter la bonne soirée, ou qu’un avion de chasse s’était essayé au vol en rase-motte.
Enfin, Joy ne se laissa pas le temps de se remettre de la surprise. Déjà, elle montait quatre à quatre les marches de l’escalier pour rejoindre son poste de garde favori. A l’étage, Casey la suivi du regard d’un air interloqué, ses grands yeux marron cherchant des réponses dans ceux de son aînée. Malheureusement, elle n’en avait pas et, lui prenant la main, l’entraîna à sa suite là où ils auraient plus de chance de découvrir ce qu’il se passait.
Et ça n’avait rien à voir avec un orage.

« Qu’est-ce que … »

Les deux enfants eurent à peine le temps de distinguer les lueurs bizarres qui dansaient dans le ciel qu’un énorme flash blanc les aveugla. Il avait duré moins d’une seconde, mais son intensité avait été telle qu’il leur fallu plus de temps avant de retrouver l’usage de la vue … Mais rien. Le calme semblait être revenu. Comme si rien de tout ça ne s’était passé …
Les sourcils froncés, noyée dans l’incompréhension la plus totale, Joy s’avança dangereusement de la fenêtre (rattrapée de justesse par les petites mains de son frère, au cas où.), la main en visière, cherchant un reste d’activité à l’horizon. Ça ne pouvait pas se finir comme ça. Un truc s’était clairement passé. Ils n’avaient pas halluciné, quand même ?

***

Ceux bas, à l'instar de ceux d’en haut, avaient été les témoins du même phénomène ; plus ou moins. Un flash lumineux avait baigné les pièces de blanc, ce qui fit s’agglutiner les quatre Hammond restant à l’une des fenêtres du salon ; eux aussi en quête d’un signe ou de quoi que ce soit qui leur aurait expliqué ce qu’il venait de se produire … Mais rien. Aucun indice. La lumière avait cessé de vaciller, et la télévision s’était remise à fonctionner convenablement.
Frank avait un mauvais pressentiment et réfléchissait sur ce qu’il devait faire … Ignorer les événements et attendre le lendemain ? Ou les bulletins d’information à la télévision ? Connaissant ses enfants, et surtout celle qui s’était mise à courir dans les escaliers, ça n’allait pas être possible. Encore plus maintenant qu’un grand cri se faisait entendre d’en haut, vite accompagné par un duo de pas pressés.
Avant même que qui ce soit n’eut le temps d’exprimer son désarroi à voix hautes, deux éclairs orangés traversèrent le couloir séparant le salon de la cuisine.

« Y’a des gens dans le champ !
- Quoi ?
- Je vais voir !
- Jay, attend !
- Casey ! »

Tout comme le flash précédent, tout s’était passé à une vitesse vertigineuse. La porte grande ouverte, Cornelia regardait les ombres des deux gamins disparaître dans les champs. Sans surprise, elle avait été incapable de les rattraper … En même temps, dès que Joy Abigail avait quelque chose dans la tête …

« Mais ils sont fous. »

Lâcha alors Lois, soupirant devant le manque de discernement de ses cadets.

« Dwight, mon fusil.
- Oui, M’sieur ! »

Les deux dames de la maison se tournèrent en chœur vers Frank dont la décision avait finalement été prise. Lui aussi était du genre têtu, mais cela n'empêcha pas Cornelia de tout de même tenter de parlementer, plus qu’inquiète :

« Frank, qu’est-ce que tu comptes faire ?
- Les suivre, que crois-tu. »

L’attente ne fut pas longue avant que son second fils ne revienne avec ce qu’il lui avait demandé.

« Merci. Dwight John, va faire un tour dehors pour voir si tout va bien, ensuite tu rentreras directement dans la maison, compris ? »

L’adolescent hocha la tête, en bon petit soldat, avant de sortir sans hésitation. Lois suivait l’action du regard, bras croisés contre sa poitrine. Le ton sérieux de son père, elle ne pouvait le cacher, ne la rassurait pas vraiment. Il n’y avait rien de grave, pas vrai ?

« Mais ! Frank …
- Reste là avec Lois, j’y vais. »

Une troisième patte de bois venait soutenir la marche irrégulière de Frank Louis, alors que, fusil en main, il partait dans la même direction que ses deux plus jeunes enfants.

***

Non, elle n’avait pas réfléchi. Pas vraiment … Encore moins à cet instant, alors que ses grandes enjambées la menaient vers l’inconnu. Du grenier, Joy était certaine d’avoir aperçu du mouvement et de la lumière, au loin. Le temps comptait. Il n’y avait pas moyen qu’elle les laisse filer.
Derrière la jeune fille, à bout de souffle, Casey tentait avec peine de suivre la cadence … mais, très vite, les longs cheveux ondulés de sa sœur disparurent, engloutis par les ténèbres et les plants de maïs. Néanmoins, il ne pouvait douter du fait qu’elle ne pouvait qu’être devant lui, à quelques mètres, et qu’elle finirait bien par s’arr-…

« AAAH ! »

La surprise stoppa brusquement le petit garçon dans sa course … mais pas longtemps, se reprenant rapidement pour mieux presser le pas afin de rejoindre la source de ce cri. Ce n’était pas celui de Joy, déjà ; ça, il en était certain. Guidé par les sons étouffés d’une bagarre, le dernier des Hammond n’eut aucun mal à retrouver sa sœur, assise à califourchon sur quelqu’un. De là où il se trouvait et malgré la pénombre, il pouvait deviner que la personne était plus petite qu’elle. Plus jeune, sans doute … et on aurait dit la voix d’un garçon, à bien y réfléchir.

« Heeeeey, lâche-moi !
- Qu’est-ce que tu manigances, sale brigand ! C’était toi ses lumières ? Qu’est-ce que tu viens faire dans nos champs ! Tu vas parleeeer …
- Au secouuuurs, aaah ! »

Tout en reprenant son souffle, Casey fixait ce spectacle étrange en fronçant des sourcils … jusqu’à ce qu’il ne se rende subitement compte que la pauvre victime de la fougue de son aînée ne lui était pas inconnue. Loin de là.

« J-Jay ! A-a-arrête ! Je le connais, je crois.
- Hein ?
- Hu ? Casey !?
- SHH. »

Joy coupa le sifflet à l’intrus en posant sa main contre sa bouche sans délicatesse aucune. Elle sentait son souffle affolé contre sa paume, mais ça lui importait peu. Il aurait très bien pu la lui lécher qu’elle ne l’aurait pas lâché pour autant. C’était une Hammond, fille de son père et de sa mère ; pas n’importe quelle midinette.
Enfin, ce n’était pas par simple caprice ou dégoût pour la voix aigu de son agressé qui l’avait amené à le réduire au silence. Quelque chose approchait bel et bien de leur trio. Des pas … Des clignotements accompagnés d’un « bip » régulier …
Sortant de derrière les branches vertes, un autre garçon d’à peu près son âge fit son apparition. Aucunement paniqué, il fut juste surpris de voir son partenaire totalement maîtrisé par une petite demoiselle en robe.

« Bonsoiiir … ?
- Hey, toi ! Tu vas répondre à mes questions ou je …
- Jaaaaaay … »

L’interpellée tourna la tête en direction de son petit frère, se demandant bien ce qui pouvait être assez important pour qu’il l’interrompe en plein interrogatoire. Enfin, de toute façon, elle avait le complice entre ses mains et, à moins que le nouvel arrivant ne soit plus vile encore qu’elle n’aurait pu l’imaginer, il ne pouvait décemment pas s’enfuir.

« Ce garçon que tu étouffes, il est dans ma classe. Tu pourrais pas le …
- Attends, attends. Tu les connais ? Super ! Bien joué, frangin, on va pouvoir les coffrer.
- Mais … Euh, c'est impossible que ce soit eux qui soient venus saccagés nos champs, en fait. C’est nos voisins. Les Simon. »

Voisin était sans doute un bien grand mot, d’ailleurs, étant donné que les Simon en question devaient bien vivre à plusieurs miles de là. Cependant, ce nom ne disait rien à Joy, toujours relativement perplexe :

« Voisins ? Euh … Ils travaillent pour Papa ?
- Non ?
- Pshhh, peu importe ! Qu’est-ce que vous faites là, alors ? »

Reprit-elle alors, retournant son attention vers l’inconnu, toujours planté face à elle.

« C’eeeest compliqué.
- On a le temps. »

Tac. Glaciale. Le garçon aux cheveux bruns fit la moue en se frottant la nuque avant de continuer :

« Err, pas vraiment en fait … Si tu lâches mon petit frère, on t’expliquera en route, sinon ? En tout cas, on est pas des vandales, j’te jure. Lui, là, c’est Oliver. Et moi, j’m’appelle Lance. »

Sur ces présentations, il s’approcha d’un pas et lui tendit sa main en signe de bonne foi. De son côté, gonflant bien ses joues, la jeune Hammond évalua le geste avant de se tourner vers son frère qui, lui, semblait enclin à leur faire confiance. Bon, eh bien … Lâchant un soupir, elle consenti à libérer sa proie et attrapa le bras de Lance, s’aidant de celui-ci pour se relever.

« Joy Abigail. Casey David. »

La jeune fille n’avait jamais été bien grande, et il était rare que des garçons de son âge ne la dépassent pas. Ce qui était du coup son cas à lui, sans surprise. Mais ça ne l’impressionnait guère ; ce qu’elle tentait du mieux que possible d’exprimer dans son regard, ses mains sur ses hanches en attendant les explications promises.
Pendant ce temps, Oliver se relevait péniblement, gentiment aidé par Casey :

« Ah ben, merci pour l’aide, les gars … Lance, je m’attendais à ce que ce soit pas une balade tranquille, mais pas à ce point. »

Fit-il donc, s’essuyant la bouche d’un revers de manche et époussetant ses habits après avoir réussi à se remettre sur ses deux jambes. Le jeune Simon entoura les épaules du rouquin en signe de gratitude, ce que celui-ci répondit par un compatissant tapotement du dos. Se faire étaler par Joy ne lui était pas étranger, alors …
Elle, au contraire, peu réceptive aux chouinements de ce qu’elle considérait toujours comme un intrus et vu que personne ne semblait vouloir faire avancer les choses, s’enquit plutôt avec sévérité :

« Alors, on fait quoi ?
- Eh bien, on me suit. »

Comparé aux autres membres du groupe fortuit, Lance semblait le plus tranquille. Oliver avait pris les devants (en grande partie pour être le plus éloigné de l’autre, mais surtout parce qu’il aimait bien ouvrir la marche), pendant que Joy suivait de près l’aîné des Simon, fixant son drôle d’appareil dont la mélodie ne changeait aucunement de ton. Elle était d’ailleurs elle-même suivie par son propre frère, formant ainsi une brochette intéressante.
Ce fut Lance qui reprit en premier la parole :

« Vous avez vu les lumières ?
- Le gros flash lumineux ?
- Non, les autres …
- Hm, oui, vite fait … Tu les as vues, toi, Casey ?
- Non …
- Hmm …
- Et donc, tu sais c’est quoi ?
- Pas vraiment …
- T’es sérieux ?
- Ben, on est là pour le découvrir, en fait. En gros, on savait qu’un truc allait se passer dans le coin ce soir … Du coup, comme on habite pas trop loin, on est venu enquêter. Puis y’a eu … Les lumières. Là, avec ce machin, on sonde les environs. C’est un détecteur d’ondes magnétiques. S’il y a un truc bizarre dans vot’ champ, on le saura bientôt. »

Hm. Joy ne savait vraiment pas quoi penser de son discours, ça n’avait franchement ni queue ni tête. Elle soupçonnait même que le garçon la menait en bateau. Quel était le rapport entre les ondes machins, les lumières et leur champ, au juste ? Ensuite …

« Et … Quel genre de truc bizarre … ? »

Le pré-adolescent eut l’air pensif, pendant un bref instant où Casey avait attrapé le pan de la robe de sa sœur, perdant le peu d’assurance dont il pouvait se vanter de posséder au fil de la conversation.

« Je sais pas, je t’ai dit. Err … En tout cas, faut faire vite … Si y a vraiment un truc, on doit pas être les seuls sur le coup.
- Comment ça ?
- La police, le FBI, les gens d’une secte, j’en sais rien …
- Euh. Okaaaay, Lance ? M’enfin, si y a ce genre de trucs dans notre champ je …
- Tu leur sauteras dessus ?
- Parfaitement ! »

Et elle ne plaisantait pas. Ce qui aida sans doute Lance à se retenir de rire.
Enfin, ses nerfs se calmant un peu et Joy étant loin d’être stupide, la jeune fille se rendit compte que son idée pouvait facilement être considérée comme la pire qu’elle n’ait jamais eu. En plus, c’était elle qui avait embarqué Casey dans l’action, et ce même si elle savait très bien que ça aurait pu s’avérer dangereux. Elle risquait de se faire disputer en rentrant, et ce serait bien mérité.

« Vos parents savent que vous êtes ici, au fait ?
- Nop. Ils auraient pas compris la démarche scientifique, haha … C’est aussi pour ça qu’on doit faire vite, d’ailleurs. Si on rentre trop tard on aura de sérieux ennuis.
- Tuuu auras des ennuis, moi je n’y suis pour rien !
- Ouais ouais. Oh ! »

N’ayant pas averti de son arrêt imminent, Joy se cogna contre le dos de Lance, soudainement pris par l’excitation qui faisait trembler ses membres … Tout comme sa machine, il semblait. La fréquence des tonalités avait augmenté ; de peu, certes, mais cela avait l’air de signifier pas mal de chose pour le brun qui, sans plus attendre, pivota sur lui-même et fila dans une direction bien précise.

« Hahaha … Par-là !
- Hey, attends ! »

Plus ils avançaient, et plus le soit disant détecteur s’affolait. Les deux Hammond, contrairement aux autres (et encore), n’avaient aucune idée de ce qui les attendait et une appréhension certaine leur pesait sur l’estomac à chaque pas. L’imagination n’eut même pas le temps de nourrir de folles prédictions.
Le cœur au bord de l’explosion, ils …

« Oh, Seigneur, que s’est-il passé … »

Il n’y avait plus de plante au-dessus de leurs têtes et, pourtant, ils étaient loin d’avoir quitté le champ. En retrait, tous regardait le spectacle du morceau de terrain mystérieusement saccagé ; excepté Lance, trop occupé après voir éteint son appareil à marcher, euphorique, sur l’espace brûlé à ses pieds. Pourtant, Joy ne voyait pas ce qui avait de drôle, elle.

« Qui a fait ça !? Tu sais c’est quoi qui a fait ça ? »

L’expression du garçon se figea, se retournant vers la demoiselle ainsi que leurs deux frères respectifs. Oliver semblait impressionné et bien content de ne pas être venu pour rien. Quant à Casey, il s’accroupit alors que sa sœur se dirigeait vers le plus grand, rêvant de littéralement pouvoir lui sortir les vers du nez. Le rouquin, sous les yeux curieux de son camarade de classe, tâta le sol carbonisé du champ.

« C’est pour ça que vous êtes venus ? »

Il sentit Oliver hausser des épaules, dans son dos.

« Je sais pas. Je disais rien de ce qu’il comptait faire s’il m’emmenait avec lui. »

Le mystère montait jusqu’à leurs chevilles. C’était désagréable.
Et ça brûle. Tout … Tout cela qui tombait sur ses épaules pas bien larges, à cette gamine de douze ans … C’était trop. Ses pensées bouillonnantes tourbillonnaient, incapables de se remettre dans un ordre sensé. Joy n’aimait vraiment pas la tournure inhabituelle que prenaient les choses. Elle était incapable de réagir de la bonne façon ; incapable de savoir ce que c’était, la bonne façon.

« Hey … ? Tu … Tu pleures ? Je te jure que je ne sais rien, calme toi, Joy … S’il te plaît … »

La fillette sursauta lorsque les mains de Lance se posèrent doucement sur ses épaules tremblantes. Elle releva la tête, regardant droit dans ses yeux verts. N-non. Idiot. Bien entendu qu’elle ne pleurait pas. Ce n’était qu’une poussière qu’elle fit vite disparaître d’un coup de poignet. Mais il fallait avouer que l’intervention du garçon lui avait remis un peu d’ordre dans les idées et le calme qui flotta pendant quelques secondes lui permit de percevoir qu’ils n’étaient pas seuls.

« Il y a du bruit … Des gens … »

Les quatre enfants fixèrent en chœur le même point. De l’autre côté, derrière des plants qui s’étaient vu épargnés par le phénomène inconnu, ils étaient certains qu'il y avait du mouvement. De là où ils se trouvaient, pour l’instant, ils ne pouvaient dire s’ils se rapprochaient, ou encore moins combien ils étaient … Plus de deux en tout cas. Et ça ne devait assurément pas être d’autres voisins curieux.

« Sh-…
- Partez.
- Hein ?
- Vous n’avez rien à faire là. C’est notre champ, ici, alors si on vous trouve …
- … Et toi ? »

Les éclairs de détermination dans ses yeux bleus furent la seule réponse qu’il reçut. Lance avait lâché les épaules de Joy, la regardait à présent, se demandant si c’était vraiment une bonne idée de la laisser seule alors que …

« Tu ferais mieux de rentrer aussi. Ces types, c’est pas des gosses de neuf ans.
- Tu m’écoutes ? C’est notre champ. Je dois aller voir.
- Je viens, alo-…
- Non, ça va vous retomber dessus. Ça va aller, je te dis. Allez-vous en avant qu’ils ne vous voient.
- … T’es bornée, hein … Bon, pas de bêtises, d’accord ? Et … Merci. »

Battre en retraite semblait la meilleure des décisions, sans quoi les deux pré-adolescents auraient continué leur duel de regards jusqu’au petit matin – s’ils n’auraient pas été découverts avant ça. Elle avait raison, d’un côté, de toute façon, alors …

« Oliver, on rentre. »

Sans plus de cérémonies ou de froncements de sourcils graves, c’est de cette façon que Lance fit machine arrière, s’enfonçant dans l’ombre des plants de maïs, sans même attendre de voir si son frère le suivait réellement ou non. De toute façon, sans se poser plus de question, ce fut ce qu’il fit : offrant un joyeux signe de la main à son ami, puis une langue tirée à celle avec qui il n’avait pas vraiment eut de bonnes bases.

« A demain, Casey ! »

Joy ignora avec superbe l’affront immature et rejoint plutôt son cadet ; le prit doucement par la main, se mettant à essuyer les tâches sombres sur ses doigts. Sans les Simon, l’ambiance nocturne semblait plus calme … mais, aussi, plus effrayante. Dans un souffle, elle chuchota :

« Toi aussi tu rentres.
- Hein ? Non. Je ne vais pas te laisser ! Je suis là, je reste. »

S’insurgea Casey, à voix basse lui aussi, malgré son inquiétude manifeste. Ils avaient atteint un point de non-retour ; ensemble ou rien, hein ?
Priant à Dieu que tout se passe bien, les deux enfants prirent la direction opposée à celle des deux frères, retrouvant le précaire abri de verdure.

Au grand soulagement du plus jeune, ils n’eurent plus à courir. Au contraire, cette fois le duo se devait de se faire le plus discret possible. A mesure qu’ils avançaient, les voix et les mouvements devenaient plus distincts … En effet, ils pouvaient à présent dire que c’était bel et bien des adultes, tout d’abord. Et ils avaient l’air de chercher quelques choses, armés de leurs lampes torches dont les faisceaux de lumière balayaient le secteur. Malheureusement, les paroles étaient toujours inintelligibles à leurs oreilles. Afin d’espérer réussir à capter la moindre petite information, les enfants furent obligés de continuer leur avancée ventre à terre … Cependant, quelque chose clochait.
Sans pour autant sembler plus distantes, les voix avaient perdu en intensité et il n’y avait plus aucune source de lumière. Aux oreilles de la demoiselle, il ne restait plus que sa propre respiration, celle de son frère …

« Hey, qui va là !? »

C’était trop tard. Ils n’eurent aucunement le temps de réagir et leur position leur empêcha toute fuite convenable. Des masses sombres sorties de nulle part fondirent sur eux et Joy put sentir une grosse lui attraper les cheveux avant d’entourer ses épaules. Sans vraiment faire attention, prise comme un vulgaire sac de marchandise visiblement, elle fut entraînée hors des plants de maïs encore debout, à la vue d’un groupe d’hommes en costards.

« Qu’est-ce que vous fichez là ? »

Lui aboya son assaillant. Malheureusement, ça n’allait pas être ça qui allait la rendre plus docile.

« Aaaah, lâchez moi, compris !? C’est vous qui avez pas le droit d’être là, c’est une propriété privée !
- Vous êtes là depuis longtemps ? Vous avez vu quoi exactement ? »

Avec toute l’énergie dont elle était capable, Joy tentait de se débattre, mais c’était peine perdue. Il faisait deux fois sa taille, le colosse, elle n’avait aucune chance. Sa poigne lui faisait mal aussi, bien que ce ne fut pas ça le plus important à ses yeux. Un autre homme était au même moment en train de traîner son petit frère.

« Hey, vous avez pas intérêt à faire de mal à mo-… »

PAN.
La balle n’avait touché personne, ce n’était qu’un avertissement. Des fourrées sorti Frank Louis Hammond, le visage fermé, tenant son fusil au bout de son bras pendant que l’autre le soutenait sur sa canne. Toutes les têtes étaient tournées vers lui, dans un parfait silence anxieux.

« Lâchez ma fille et mon fils. Qu’est-ce que vous faîtes ici ? C’est une propriété privée.
- C’est ce que je lui ai dit ! »

Sans aucune hésitation, la pression autour de son bras se détendit, permettant à Joy de prendre son petit frère et de s’enfuir, allant se réfugier derrière la figure paternelle. Elle était si contente de le voir … Sentiment qui fut malheureusement de courte durée, vite accompagné par la honte et, surtout, la culpabilité.
Les hommes en costume levèrent tous leurs mains au-dessus de leur tête après que l’un d’eux (le chef, sans doute) eut fait quelques gestes avant de prendre la parole en leur nom :

« Monsieur Hammond, calmez-vous. Nous ne voulons pas de problèmes et pouvons tout vous expliquer. »

Il y eut un nouveau moment de blanc ou seul le vent avait son mot à dire. C’était à se demander si les deux hommes n’avaient pas continué leur discussion par télépathie car, après quelques bonnes secondes et sans quitter des yeux son autre interlocuteur, le chef de famille s’adressa à sa fille :

« Joy Abigail, Casey David. Retournez à la maison, maintenant.
- Mais -…
- Maintenant.
- … Désolée … »

Ravalant ses larmes avec sa colère, la jeune fille attrapa pour la dernière fois cette nuit la main de son petit frère, puis rebroussèrent chemin. Laissant les adultes à leurs discussions d’adultes.

Si bête.

******

Privés de dîner, de corvée de vaisselle pour les jours à venir. Sans oublier la douleur qui leur brûlait encore la joue depuis la veille. Outre le physique, ça restait le mental qui avait le plus souffert. Tant mieux, cependant : c’était comme ça que l’on apprenait, pensait Cornelia. Des punitions à simple but cathartique n’apportaient rien ; il fallait savoir apprendre sa leçon.
Est-ce que Joy regrettait ? Oui et non. Et-ce que Casey regrettait ? Il ne savait pas vraiment. Au final, à quoi cela avait-il servi de partir comme ça ? Plus de questions que de réponses n’en étaient ressortis, après tout. Vite envoyés au lit, ils ne purent qu’entendre le retour de leur père, cachés sous leurs couvertures à ressassés les événements de la soirée.
Et puis, le lendemain matin, aucun mot à propos de la veille ne fut échangé. Tout se passa comme si rien ne s’était produit, normal, bien qu’une drôle d’atmosphère semblait planer dans l’air.

« Papa ?
- Ne traîne pas Joy Abigail, tu vas être en retard. »

Dit-il sans lever le nez de son journal. Cela voulait bien dire ce que ça voulait dire. Joy Abigail ne demanda plus rien.

Lorsqu’elle fit sa toilette, se brossa les cheveux, s’habilla, prit son sac et partit à la suite de ses frères et de sa sœur après avoir embrassé ses parents, elle se fit presque la réflexion que tout ça n’avait peut-être été qu’un rêve. Mais non. Ce n’était pas possible. Ce fut à l’arrêt de bus que, face au silence ambiant, la fillette finit par lâcher :

« Par rapport à hier soir …
- On ne doit pas en parler, Abi. S’il te plaît … »

La coupa automatiquement Lois, fixant les graviers de la route et serrant la hanse de son sac.

- Mais il est arrivé un truc au champ !
- Ce n’est pas ça le problème … Nous étions très inquiets, tu sais. Imagine s’il vous était arrivé quelque chose …
- Ce n’est pas en restant assis que …
- JA, allons. »

L’intervention de Dwight fut un soulagement pour sa première cadette dont les phalanges commençaient à lui faire mal à force de serrer le cuir. Un soupire discret s’échappa d’entre ses lèvres pendant qu’il commençait son discours :

« On ne vous en veut pas. Les parents non plus. Nous avons juste eu très peur et espérons que vous en êtes conscients. Votre destin est entre vos mains, vos choix sont les vôtres ; Mais il ne faut surtout pas que vous oubliez que vous êtes encore jeunes. D’un commun accord, décidons de faire comme si rien ne s’était passé. Je m’occupe de LA, il n’y a donc pas à s’inquiéter de ce côté-là. Compris ? »

A son sourire, Joy fit la moue, peu satisfaite. Cependant, elle était aussi consciente du respect qu’elle devait à ses aînés, et de sa place dans la famille, alors elle fit tout ce qu’elle put faire en cet instant : hocher la tête docilement. Encore une fois, elle ne demandera plus rien.

« Si vous cherchez des réponses, vous les aurez au moment voulu. Un peu de patience ... »

Continua son grand frère d’un ton plus léger avant de refaire tombé la conversation dans le silence. Les quatre Hammond attendirent ainsi leur bus, chacun fixant le vide de directions opposées. La plus jeune des filles put cependant sentir la tête rassurante de son cadet posée contre son bras.

Lorsque l’autocar scolaire arriva, les enfants s’y engouffrèrent en file indienne allant du plus jeune au plus âgé. Joy se disait à cet instant qu’elle tenterait du mieux que possible d’être forte et de ne plus trop y penser … Il ne fallait pas que ses doutes aient un impact négatif sur ses études.
Mais alors que, comme d’habitude, son regard se porta superficiellement sur sa place habituelle, des têtes familières attirèrent irrémédiablement son attention.

« Casey. Qu’est-ce que les Simon font ici. »

Chuchota-t-elle, penchée près de l’oreille du petit garçon, ne cessant pour autant de fixer, yeux écarquillés, Lance assis côté couloir avec un grand garçon et Oliver, juste devant, côté fenêtre. Ce premier avait remarqué sa surprise, vraisemblablement, souriant jusqu’aux oreilles et lui offrant un geste amical de la main.

« … Ils, hm, prennent le même bus que nous … Comme d’habitude … Je m’assois tout le temps à côté de Oliver. »

… Sérieusement ? Enfin, Casey lui avait bien dit qu’ils étaient voisins, mais …

« Abi, tu avances ou …
- Heu … Vas-y … »

Stoïque, toujours rivée sur ce garçon qui semblait la narguer par sa simple présence, la jeune fille laissa passer sa fratrie dont deux parmi elle restaient dubitatif face à son drôle de comportement. Elle qui avait décidé de faire en sorte de fournir des efforts pour que la journée se passe normalement, c’était raté. Cependant, d’un autre côté, Lance était sans doute le seul moyen pour elle d’en apprendre plus et, de ce fait, calmer sa tempête de sentiments.

« Excuse-moi frangin, on me demande je crois. »

Le garçon tapota l’épaule de l’adolescent assis à ses côtés avant de se lever, rejoignant alors une rangée de sièges plus éloignée où ils pourraient se mettre ensemble. S’installant côté fenêtre, il attendit qu’elle prenne place.
Installée, mais pas moins perturbée, Joy frotta ses cuisses, arrangeant les plis de sa jupe, et voulut chercher quoi dire pour commencer … Ce qui n’était pas bien facile, à ses yeux. Un peu moins pour son interlocuteur :

« Ça va ? Bien dormi ?
- H-h-hu. Ou-oui ! Enfin. Non. Rrrr.
- Si personne n’est blessé, c’est le principal.
- Oui … Mais … J’aimerais bien comprendre … On me dit que je suis trop jeune, mais je pense quand même que j’ai le droit de savoir.
- Y’a des choses qu’il vaut mieux pas savoir, des fois … »

Elle ne s’attendait vraiment pas à cette réponse.

« Parce que tu as quel âge, toi ?
- Hu … Treize ans. Mais, je veux dire, sans prendre en compte l’âge …
- …
- Eh, mais, me regarde pas comme ça ! Ecoute … T’façon, ce sera sûrement au journal aujourd’hui ou demain. Ce qu’il y a dans ton champ – ce qu’on a vu –  ça devait sûrement être un cercle de culture.
- Un … Quoi ?
- En gros … C’est un truc qui apparait dans les champs. On ne sait pas encore grand choses sur leurs origines. Tu verras sûrement des photos, c’est sûr, comme je t’ai dit.
- Tu savais que y’aurait ça, alors ?
- Non. Enfin, pas à cent pour cent.
- Et comment tu sais tout ça, au juste ? Pourquoi vous étiez là avec ton frère ? Comment tu savais que y’aurait ce cercle de culture machin ?
- Troooop de questions … Souffle un peu, Joy Abigail Hammond. »

Pffeeeh.
Elle écouta son conseil, par le nez, non sans un parfait air renfrogné. Ses bras croisés contre sa poitrine, les joues bien gonflées ... S'empêchant de rire, de peur de faire déborder le vase déjà bien plein, Lance reprit :

« Allez … Mon meilleur ami, il s’appelle Tom Walker, s’intéresse à pas mal de trucs qui sortent de l’ordinaire, on dira. Il m’a mis dans le bain, j’ai eu envie de le suivre … Et puis voilà. C’est un peu comme si on était dans un club, tu vois ? Y’a pas grand-chose à expliquer, désolé. Ce serait comme si je te parlais de ma passion de la danse.
- Tu … tu fais de la danse ?
- Noooon, c’était un exemple ! Enfin, tu me trouverais comment en tenue moulante ? »

Joy, ayant tourné la tête, prit bien le temps de considérer la question, passant lentement ses yeux inquisiteurs du bout des épis du fils Simon jusqu’à la pointe de ses souliers. La grimace qui suivit fut lourde de sens …

« C’est bon, ne dis rien. »

Les deux enfants rirent alors en chœur.

Leur conversation continua de digresser jusqu’à ce qu’ils n’atteignent leur destination ; chose qui parut arriver un peu trop vite à leur goût.


« Dans la nuit, bon nombre des habitants de nos campagnes furent les témoins d’événements inexplicables : un tremblement de terre ainsi que des vagues de lumières que l’on pourrait comparer à une aurore boréale, suivi d’un grand flash lumineux. Une enquête a été menée et, finalement, la seule chose que nous ayons trouvée se limite à l’apparition de ce qu’on appelle un « Cercle de Culture » dans la ferme de Frank Louis Hammond. Il va sans dire que … »

C’était incroyable comme des ronds dessinés dans leur champ pour d’obscures raisons avaient fait comme vague. La ferme fut à la Une des journaux ; on en parlait à la télévision, à la radio … Très vite, elle se vit envahie de parasites en tout genre : journalistes, scientifiques ou encore touristes curieux affluaient en masse.
A l’école, aussi, tout le monde se réjouissait et piaillaient autour des enfants Hammond. Ça doit être trop génial, non ? – J’en ai entendu parler, c’est un truc d’extraterrestre ! Ils ont pondu des œufs sur vous ? – Alors, ça fait quoi d’être populaire ? – Et Bla bla bla …

La vie était devenue impossible. D’autant plus que non, ce n’était absolument pas un sujet sur lequel on pouvait se réjouir. Ce "Cercle de Culture machin" était synonyme de perte considérable pour les affaires. En plus des produits perdus, la terre touchée par ce phénomène bizarre avait perdu en fertilité et allait devoir se voir soignée avant de redevenir normale. Mais le plus rageant dans toute cette affaire était bien le fait qu’un périmètre de sécurité avait été placé autour de la manifestation et que, de ce fait, il était impossible de s’occuper d’une autre partie du terrain alors même que le maïs était toujours en bonne santé et prêt à la récolte ! Alors, pour toutes ces raisons, devenir la nouvelle foire locale avait plus tendance à échauffer les esprits de certains des Hammond qu’autre chose.
Lois Mary et sa mère étaient de celles qui tentaient de relativiser les choses, de faire comme s’il ne s’était rien passé et de continuer leur vie efficacement. Dwight John et Larry Adam, eux, comprenaient tout à fait et plus que tous les enjeux, mais gardaient espoir et assuraient à leur père que lorsqu’ils auraient fini leurs études, ils allaient l’aider. Alors, cette mince période de flottement au niveau des récoltes ne seraient qu’un lointain mauvais souvenir. Frank Louis avait du mal à contenir sa colère, mais se laissa convaincre par les membres de sa famille ; il avait vécu pire de toute façon. Cependant, il laissait tout de même à Cornelia le soin de prendre les rênes de la conversation lorsque le sujet était remis sur le tapis par une tierce personne.
De son côté, Joy était du même avis que son père et partageait sa colère. Cependant, à l’école, elle n’avait malheureusement pas sa mère pour aider à la médiation de ses conversations de sourds avec ses soi-disant camarades … Elle ne pouvait décemment pas laisser couler, la jeune fille voulant véritablement faire entrer dans la tête de tous ces gens qu’il n’y avait rien d’amusant à tous ces derniers événements. Mais certains ne comprenaient toujours pas. Casey David avait bien intégré la situation, lui, mais était incapable de se positionner de la même manière que son aînée.
Heureusement que les Simon étaient là.

Après leur première rencontre dans le bus, Lance et Joy se sont considérablement rapprochés. Chacun restait de son côté de la cour de récréation avec ses amis, puis ils se retrouvaient côte-à-côte dans le bus pour discuter de leur journée, de tout, de rien … Elle ne demandait rien au sujet des affaires louches dans lesquelles il devait sans doute être impliqué, et lui-même ne semblait pas enclin à le faire, alors … Tout allait bien.
Lorsque la nouvelle du Cercle de Culture était arrivé jusqu’aux oreilles des enfants de l’école, Lance et son frère avaient soutenu les Hammond en envoyant bouler les gens un petit peu trop insistants. Leur assurant que s’ils continuaient d’embêter les petits roux, ça allait mal aller.

Finalement, petit à petit, l’histoire commença à se tasser. Certes, Joy ne voyait plus du même œil la plupart de ses amies mais, globalement, tout était redevenu relativement normal.

Avec quelques bons moments en plus à chaque fois qu’elle entrait dans le bus.



    ...



Dernière édition par Joy Hammond le Mar 16 Fév 2016, 03:28, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Lun 22 Déc 2014, 02:07


Histoire



••• Avril 1953

« Tu as le droit de réfléchir encore un peu, bien sûr ! Enfin, pas trop quand même. Sinon ce sera trop tard.
- …
- D’accord ?
- S’il te plaît, arrête, je n’ai pas envie de parler de ça avec toi.
- Eh ? Comment ça ?
- Ecoute, c’est à moi de choisir ce que je compte faire plus tard. Ce n’est aucunement le rôle de notre famille, encore moins le tien.
- Mais oui, je sais ! Pleins de possibilités s’offrent à toi de toute façon, il y a pleins de cursus et d’université qui permettent de travailler dans l’agriculture. Il n’y a qu’à voir Larry Adam et Dwight J-…
- Tu ne comprends pas. Je n’ai peut-être pas envie de travailler dans l’agriculture.
- …
- …
- Tuuu … Tu devrais prendre le temps de réfléchir, tu ne penses pas ce que tu dis, he-…
- Ah mais si.
- Tu ne sais pas ce que tu veux !
- Je sais ce que je ne veux pas. Et je ne veux pas travailler dans l’agriculture comme mes aînés ou comme toi. Et ce n’est pas parce que je ne vous aime pas, mais j’ai envie de voir ailleurs.
- C’est … C’est complètement n’importe quoi, je n’arrive pas à en croire mes oreilles.
- Ah mais, que tu crois ! Tu es trop obnubilée par cette chose, là, « le nom des Hammond ». Nous ne sommes pas que ça, tu sais. Tu es toi, je suis moi. Mais je n’ai pas l’impression que tu aies compris ça … Chacun est différent et, sans pour autant tourner le dos à la famille, je suis tout de même en droit de décider que mon avenir ne se trouve pas dans le business du maïs. Laisse-moi parler ! Je n’en peux plus, vraiment. Je ferai ce que je ferai, voilà. C’est toi qui devrais réfléchir un peu et peut-être envisager à trouver qui tu es vraiment, et pas ce que tu penses qu’il faut que tu sois. »

******

« … Eeeet voilà ce qu’elle m’a dit. Ensuite, elle est partie, comme ça, et on ne s’est plus vraiment parlé depuis. Alors, tu en penses quoi ? »
Joy décida d’arrêter de fixer le dos du siège en face d’elle et tourna la tête vers Lance qui avait attentivement écouté son récit sans dire un mot. Il cligna des yeux à sa question, comme surpris :

« Ben, c’est toi qui devrait me dire ce que t’en penses, non ? »

La jeune fille grimaça. Hhhh. Toute cette histoire et cette stupide dispute la troublaient tellement. Elle avait eu beaucoup de mal à dormir avec les paroles de Lois tournant en boucle dans sa tête … Dès le lendemain matin, et de peur d’exploser, elle n’avait pas attendu pour se confier au fils Simon, alors même qu’elle s’asseyait à ses côtés dans le bus. S’exprimer de vive voix changeait vraiment beaucoup de choses, et ça l’aidait à mieux trier ses idées.

« Je n’ai pas envie de rester fâchée avec elle, c’est ma grande sœur ! Elle a toujours été sensible, j’ai dû me montrer trop dure avec elle en insistant sur son choix d’orientation … Et ça doit être pour ça aussi qu’elle m’a dit ces choses, mais elle ne … devait pas le penser … ? Hm …
- Tu n’y crois pas toi-même, on dirait.
- Maaais … Je ne comprends pas pourquoi elle ne voudrait pas travailler avec nous. C’est une affaire de famille, je trouve ça assez important. »

Lance ne fut pas surpris de voir les joues de son amie se gonfler ; il ne dit cependant rien, offrant un simple sourire désolé. Ça devait cogiter sous ses boucles entre le blond et le roux, le garçon ne voulait pas la déranger. Mais si elle lui demandait quelque chose …

« Toi, par exemple, tu vas faire quoi après le lycée ? »

Ah. Contrairement à l’habitude, l’adolescent eut soudain l’air plus gêné, se mordillant les lèvres et tournant furtivement la tête vers le paysage défilant derrière la vitre. Mais il revint très vite vers les yeux bleus de la demoiselle, inquisiteurs.

« Heeeu … Eh bien, en fait, je voulais t’en parler … L’année prochaine, j’arrête l’école, en fait.
- Hein !? »

Elle plaqua vivement ses mains contre sa bouche, s’étant rendu compte que sa voix était un peu trop partie dans les aiguës pour le coup. Mais en même temps, face à une telle révélation plus qu’inattendue, il lui avait semblé difficile de se contrôler !
Dans la tête de Joy, tout le monde allait faire des grandes études et continuer sa scolarité au-delà de l’âge obligatoire ; et ce même si elle avait déjà vu des cas où cela ne se passait pas comme ça (le frère aîné de Lance, par exemple). Son père non plus n’avait pas fait de longues études.

« Comment ça ? Pourquoi ? Je sais que les cours ce n’est pas vraiment ton truc mais … Tu vas faire quoi ? Aider ton frère à la ferme ?
- Eh, nop. Travis s’en sort très bien tout seul. En fait, on envisage de voyager un peu, faire le tour du pays … Pour travailler bien sûr, faire des trucs comme … ça …
- "On" ? Avec Tom ? »

Il acquiesça lentement. Ah.
Tom Walker était le meilleur ami de Lance. La jeune fille en entendait souvent parler et supposait qu’ils passaient le plus clair de leur temps ensemble, à l’école ! "Supposait" car elle ne les croisait jamais vraiment. A croire qu’ils se cachaient. Ou qu’elle n’était définitivement pas assez attentive pour les intercepter.
Tom était un garçon légèrement plus petit et plus rond que Lance aux cheveux châtains et aux yeux marron. C’était un garçon intelligent et passionné de mécanique. Il était, semblerait-il, lui-même à l’origine de l’appareil bizarre qu’avait utilisé leur ami commun lors de leur première rencontre.
Joy Abigail ne lui avait jamais vraiment parlé au-delà de quelques minutes, mais elle ne doutait pas qu’ils se connaissaient autant que s’il s’était retrouvé lui aussi dans ce bus tous les matins.

Enfin, bon. Après quelques secondes de silence qui lui servirent pour bien avaler l’information, elle finit par demander, tout doucement :

« Tu ne reviendras plus au Kansas … ? »

Un large sourire vint éclore sur le visage de Lance, réprimant un léger rire :

« Oh ! Mais si, voyons ! Quand même, tu crois que j’vais t’abandonner comme ça ?
- J-je ne parlais pas que pour moi, idiot ! Mais … tu me rassures. »

La fille Hammond se remit bien sur son siège, refaisant face au siège de bus. Elle lâcha un léger soupir, se laissant un peu de temps encore pour réfléchir. Apprendre le départ de Lance était triste, surtout pour quelque chose d’aussi obscur que partir à l’aventure à travers les Etats-Unis avec son meilleur ami, laissant derrière lui sa famille et ses études. C’était complètement à l’opposé des idéaux de Joy … Mais bon. Sûrement, oui, que chacun pouvait faire ce qu’il lui semblait être le mieux. Elle faisait assez confiance à Lance et Tom pour savoir qu’il ne devait pas faire ça que sur le coup d’une pulsion bizarre …
Alors pourquoi ne ferait-elle pas aussi confiance en sa sœur ?

« Quand on descendra du bus, j’irai m’excuser auprès de Lois. »

Et même si ça lui faisait toujours mal d’y penser …
Mais … C’était Joy, pas vrai ? Elle savait qui elle était, elle aussi …


Dis, tu te souviens ? … … Tu te souviens, hein, dis ?
Un petit rire nerveux s’échappe du mince espace entre ses lèvres.
… Well, c’est ce soir-là que je suis morte. En …



••• Octobre 1957

« Hhhha … Mais comment tu fais pour tenir sur ces choses … »

Joy tournoyait devant le miroir, faisant voler sa jolie robe vert d’eau et claquer ses talons haut immaculés. Ce n’était pas grand-chose, pas une tenue trop habillée mais assez chic pour la soirée de bienvenue de la Sororité.
Ils étaient beaux, les premières années. Pleins d’étoiles et de rêves débordant de leurs grands yeux. La jeune Hammond s’était laissée tenter par l’aventure, séduite par les belles paroles de ses aînées qui étaient en totale adéquation avec ses idéaux. Elle était dans la cour des grands, à présent. Elle regrettait juste que ce genre de groupe ne soit pas mixte, mais telle était la coutume de ces regroupements.

« Je me suis entraînée ! Depuis longtemps. »

Evelyn était on ne pouvait plus impressionnée par sa colocataire de chambre universitaire. Si rayonnante, si pleine d’entrain … Elle l’avait aidée à de nombreuses reprises, depuis la rentrée. Tout lui semblait totalement différent de ce que lui avaient raconté ses amis ; comme quoi, à l’université, l’individualisme était ce qui primait. Ou peut-être avait-elle juste eut beaucoup de chance … Mais il n’y avait là aucune raison de s’en plaindre. Ça non …
Toute en délicatesse, une vraie danseuse, sa nouvelle amie vint s’asseoir à ses côtés armée d’une brosse et de quelques épingles à cheveux au coin des lèvres. Et tandis qu’elle s’occupait soigneusement de ses longues mèches sombres, Evelyn réfléchissait à ce qui les attendait. Elle n’était pas vraiment rassurée, il fallait l’avouer. On aura compris qu’elle se laissait influencer par les rumeurs que faisaient courir ses amis … Et la réputation de certaines Maisons Grecques avait déjà chatouillé ses oreilles. En même temps, c’était vrai qu’elles faisaient un peu sectaires, vue de loin … Pourtant, Joy ne donnait pas autant de crédits aux ragots qu’elle. « Je ne crois que ce que je vois », assurait la jeune femme en fronçant des sourcils. Et peut-être qu’elle avait eu raison de la pousser ainsi car, pour l’instant, tout s’était plutôt bien passé. Elles avaient été acceptées parmi les nouvelles recrues, après tout. Chose que jamais Evelyn ne se serait pensée capable.

« Joy Abigail, ton assurance est une source d’inspiration pour moi. Je ne me suis jamais sentie autant capable de tout ! Je n’espère que du meilleur de cette soirée.
- Pourquoi ça se passerait mal … »

***

Ah, Elvis. L’étoile montante du Mississipi n’avait cessé de faire danser les foules ces dernières années, et ça n’allait pas être ce soir que cela allait être autrement. Que serait une fête sans le dernier morceau du King, pas vrai ?
Son verre à la main, Joy regardait depuis le buffet les autres jeunes filles bouger au rythme de Jailhouse Rock, balançant discrètement ses jambes elle-aussi et murmurant les paroles qu’elle avait finies par connaître par cœur à force de les entendre à la radio.
Elle n’allait pas dire qu’elle s’ennuyait, la jeune femme savait pertinemment à quoi s’attendre d’une fête et que ce n’était pas tant que ça sa tasse de thé … Mais faire acte de présence était la moindre des choses, surtout que ce n’était pas n’importe quelle soirée organisée pour des raisons obscures d’alcooliques. Reste ouverte. Et la porte de la réussite le sera aussi.

« Eh bien, quelle est donc cette petite mine ! Que fais-tu comme ça, toute seule ? »




« Attendez … Oh mon dieu, c’est Buddy Holly, là ! Il faut que je descende.
- J-je viens avec toi ! J’ai une folle envie de danser aussi ! Wouu-oups …
- Euh, Joy Abigail, tu es sûre que ça va ?
- Je ne me suis jaaaamais sentie aussi bien, hahahahaha … haaa … Regarde !
- Joy ! Attends ! JOY ! »


En cet instant, Joy Abigail Hammond n’entendait plus rien. Ni les cris, ni les appels, ni les pleurs. Rien. Seule la voix de Buddy Holly réussit à passer ce voile insonorisé. Le chanteur de rock’n’roll la berça tendrement jusqu’au noir complet …

Well, that'll be the day, when you say goodbye
Yes, that'll be the day, when you make me cry
You say you're gonna leave, you know it's a lie
'Cause that'll be the day when I die
Well, that'll be the day, hoo-hoo
That'll be the day, hoo-hoo
That'll be the day, hoo-hoo
That'll be the day …





Oh, shut up, Buddy.
Comme la sonnerie d’un réveil, Joy ne supportait plus la voix de cette légende de la musique. Rien que d’y penser, ça lui donnait purement et simplement envie de vomir. Pourtant, elle restait collée dans un coin de son cerveau, comme une image insupportable sur la rétine.
Les souvenirs qui lui restaient de cette soirée étaient flous, mais lui laissaient un goût amer sur le palais. Face au secrétaire, au bureau administratif, c’était ce sentiment qui s’était mis à tourner en boucle dans son esprit. Pour elle, c’était ce jour-là qu’elle était morte … Oui, morte. C’était bizarre à dire.

Pourtant, le menton contre le rebord de la fenêtre de sa nouvelle maison de Commotus, à fixer l’étendue de son nouveau monde, d’autres réminiscences lui venaient à l’esprit.
Une suite à cette histoire dont la fin n’était pas des plus satisfaisantes.
Mais …


••• Septembre 1957

Regard tourné dans le vague, fixant sans voir les rideaux que le vent soulevait paresseusement, Joy Abigail semblait … différente. Cela faisait bientôt une semaine qu’elle s’était réveillée d’une longue sieste. Trop longue. Mais n’était-elle toujours pas en train de dormir, en fait ?

« Jay ? »

Pas un mouvement autre que le battement de ses cils, un léger froissement des draps et sa respiration régulière. L’expression de Casey David, au départ heureux de retrouver sa sœur en bonne santé depuis si longtemps, laissa vite place à la surprise. Ses parents, dans son dos, ne passèrent même pas le pas de la porte menant à la chambre aseptisée. Ce n’était pas la première fois qu’ils venaient, eux, et savaient déjà que … discuter était encore impossible, pour l'instant. Mais leur benjamin avait tant insisté …

Casey déglutit, présentant soudainement moins d’assurance que lorsqu’il avait demandé à venir. Cependant, il ne se retourna pas pour chercher de l’aide auprès de ses parents, eux-mêmes perdus de toute façon. Non ; l’adolescent préféra prendre lui-même son courage à deux mains, avançant à petits pas puis contournant le lit de sa sœur jusqu’à lui faire face. Visages parallèles. Et même là, alors que pourtant ses iris bleus étaient braqués sur lui, elle ne le regardait pas …

« Je … Je suis tellement content de te voir. »

Et c’était vrai, ça. Même si elle lui faisait peur, avec son silence, sa mine pâle, ses joues creuses et ses yeux … Ses yeux … Il y eut de longues secondes où Casey n’était plus sûr de ce qu’il devait dire, ou faire. Dans sa tête tournaient en boucle infinie les paroles de ses parents, les paroles des infirmiers, les paroles du médecin. Elle s’est enfin réveillée. Elle ne veut parler à personne. Elle semble contracter les symptômes d’un stress post-traumatique. Elle devra rester en observation. Elle devra voir un psychiatre. Elle …

« Jay … »

Le jeune garçon s’approcha encore, puis déposa tout doucement sa main sur celle de Joy si froide. Il la sentit tressaillir. Attendit. Et attendit. Attendrait.

« Je repasserai te voir, d’accord ? J’ai hâte que tu reviennes à la maison. »

Mais sans qu’il n’ait eu besoin d’esquisser un mouvement de départ, Casey sentit les doigts de son aînée se renfermer sur sa paume, ses ongles coupés se plantant dans sa peau, avant que, enfin, elle ne les regarde. Les yeux humides, la voix fragile, elle articula dans un souffle :

« Et comment je rentre, Casey ? »

Silence. La réponse était à la fois aussi évidente que difficile à aborder.

« Hein ? Comment ? »

De grosses larmes commencèrent à rouler sur les joues du frère et de la sœur.

« Je ne peux plus … Je ne peux plus … »

Là, là. Le reste de ses mots se perdit dans ses sanglots, alors étouffés par la chemise dans laquelle son visage s’était enfoui. Casey pleurait lui aussi, sa joue posée sur le sommet du crâne de Joy, et le nez tourné vers le côté du lit où reposait les jambes restées immobiles. Les jambes désormais inutiles.

******

« Hm, Mademoiselle Hammond … Si vous vouliez bien faire un petit effort, votre séance est pour bientôt …
- Je n’ai pas envie de le voir, trouvez m’en un autre.
- Ce … Mais c’est impossible, l’hôpital n’en a qu’un.
- Ah bah, dommage. »

La jeune aide-soignante se mordilla la lèvre inférieure, peu habituée encore à faire face à des patients récalcitrants. Il fallait aussi avouer que ce qu’on lui avait dit sur celle-là ne la rassurait pas vraiment, rumeurs qui se voyaient amplifiées par la force de caractère dont elle pouvait faire preuve. Ce qu’elle était ridicule, vraiment, de se montrer aussi facilement impressionnable.

« Alors, Mademoiselle Hammond, vos fesses sont trop biens pour ce fauteuil ? »

Les muscles des épaules de Joy se crispèrent au son de cette voix dont elle n’eut aucun mal à reconnaître le propriétaire. Tout comme l’autre jeune femme, en fait, qui se surprit même à couiner tout en sursautant :

« M-m-monsieur Evans ! Je, désolée, elle ne veut pas voir l’ergothérapeute.
- Vraiment ? »

La jeune fille le sentait, son regard gris braqué dans sa direction. C’était bien la dernière personne qu’elle avait envie de … Quoique, à bien y réfléchir, elle n’avait envie de voir personne ces derniers temps, et n’hésitait pas à le faire comprendre.
Bras croisés contre sa poitrine et lèvres pincées, Joy restait obstinément la tête tournée vers la fenêtre, fixant un point invisible dans le ciel et ne prêtant guère plus d’attention aux deux autres. Peut-être qu’ils finiraient par l’oublier et la laisserait tranquille. N’avaient-ils rien d’autre à faire ? D’autres patients qui avaient sans doute beaucoup plus besoin de soins qu’elle ?

« Bon, eh bien, allez annuler sa séance, Johnson. Ensuite, continuez normalement votre emploi du temps, je prends la relève. Ne vous inquiétez pas.
- E-entendu, monsieur. Désolée. »

Tap tap tap. Clac.
Au revoir, sinon.


« Vous savez que certains ne veulent pas emmener les stagiaires vous voir ? Je trouve pourtant que ce serait un bon baptême pour eux. Ils verraient que les patients ne sont pas tous de gentils petits vieux ou d’adorables bambins. »

Trevor Evans n’était pas toujours aussi bavard. L’infirmier n’aimait pas particulièrement faire la conversation, et cela était d’autant plus vrai lorsque son interlocutrice était Joy Abigail. Une vraie porte blindée. Mais sans doute qu’aujourd’hui était son jour de chance, qu’il s’était levé du bon pied. Alors, tranquillement, il rapprocha une chaise et s’installa nonchalamment, surélevant ses jambes en les posant sur la barre du lit.

« Bon, profitons de ce trou ensemble, du coup, vu que vous ne voulez pas de l’ergo. Ce sont les bons petits plats de la cantine qui vous donnent tant que ça envie de rester ?
- Je ne compte pas rester. »

Répondit sèchement l’intéressée, ne changeant pour autant pas l’orientation de son regard. Trevor continua tout de même en gardant, pour sa part, un ton léger teinté de fausse innocence.

« Ah ? Croyez-moi, tout le monde voudrait bien. Mais, si vous ne suivez pas votre programme de rééducation, c’est malheureusement ce qui va arriver. »

S’il avait quelque chose à dire, qu’il le fasse rapidement au lieu de tourner au tour du pot.
Joy gonfla un peu plus ses joues pour souligner son exaspération, signe dont Trevor n’eut que faire, levant les yeux aux plafonds et croisant lui aussi les bras.

« Qu’est-ce que vous attendez, au juste ? Que votre petit frère finisse ses études et remplace tout ce personnel incompétent, c’est ça ? Il a autre chose à faire, vous ne croyez pas ? »

Il lui parlait comme à une vieille amie avec qui il partageait une tasse de camomille.

« Vous n’avez jamais pensé que ce serait peut-être mieux d’en finir ? »

La réaction ne tarda pas. Complètement surprise par cette question inattendue, les yeux bleu glacé de l’adolescente rejoignirent ceux de l’homme, prêts à le fusiller sur place.

« Quoi !? Comment osez-vo…
- Eh bien oui (continua-t-il, pas le moins du monde impressionné par le changement d’ambiance), après tout, vous ne voulez pas de notre aide. Et c’est tout à fait votre droit. Mais du coup, vous ne pouvez pas sortir, et c’est qui que vous emmerdez dans tout ça ? Eh ! Pas nous, en tout cas. Ce soir je vais rentrer chez moi, à la fin du mois j’aurai ma paie … La routine. Vous, vous serez là, en véritable poids mort et en trou dans la bourse de vos parents.
- Vous …
- Aurais-je tort ? »

Ce petit sourire. Ces manières. Joy bouillonnait intérieurement, faisant souffrir sa lèvre inférieure mordue jusqu’au sang.

« D’un autre côté, un suicide ne serait pas mieux, votre famille pouvant potentiellement en fondre de chagrin. Perdre leur si charmante fille de cette manière … Ah, si seulement vous étiez morte au lieu de juste perdre l'usage de vos jambes, hm ? Je suis sûr que vous y avez déjà pensé. »

Mais elle ne l’avouerait pas.
Lentement, Trevor ramena ses pieds au sol, puis se releva, époussetant au passage son uniforme pour en retirer les plis.

« Vous savez, ce n’est pas trop tard. »

Il pouvait la voir, la petite pointe de curiosité dans son expression, mélangée à la colère qu’il lui inspirait.

« Je suis infirmier, mademoiselle Hammond. Je suis là pour vous aider. Même en milieu hospitalier, un accident est si vite arrivé … Ce ne serait pas la première fois. »

Ponctuant la fin de sa phrase par un clin d’œil complice, Trevor tendit la main vers sa chère patiente dont il soutenait toujours le regard d'une façon propre à lui qu'elle avait toujours du mal à interpréter.

« Alors ? »

Le monologue de l'infirmier continuait de tourbillonner dans sa tête. Ce que M. Evans disait faisait écho à des pensées qui l'effleuraient souvent. Et cette dernière question qui sonnait comme un défi …  Et si pour une fois elle cessait d'être inutile ?
Se détendre les bras fut toute une épreuve mais, sans jamais ciller ou quitter les iris aciers de son interlocuteur, Joy Abigail Hammond attrapa fermement la main du Libérateur.

« Bien. »

***

Plus aucun mot ne fut échangé après cela.
Trevor plaça Joy dans son fauteuil, puis lui fit traverser l’hôpital, passer par l’ascenseur et l'emmena jusqu’à une aile qu’elle n’avait jamais vu où personne ne semblait passer. Lentement. Tranquillement.
Durant le voyage qui lui avait pourtant semblé extrêmement court, la jeune fille eut comme l’impression que plus rien autour d’elle n’avait de consistance. Les gens passaient dans son champ de vision comme des tâches d’aquarelle, et les mots échangés ne faisaient plus sens dans sa tête. Peut-être qu’elle était déjà morte, au fond. Mais cette douleur dans sa gorge et sa poitrine trouvaient encore le temps de lui prouver le contraire. Bientôt, tout serait fini, plus personne n’aurait à s’en faire pour elle. Ni sa mère, ni son père, ni ses aînés, ou encore Casey David …
Lors de la dernière ligne droite, le silence était palpable, accentuant les battements de son cœur qu’elle cherchait pourtant à faire taire. Respirer était devenu un supplice, aussi intense que si une corde était venue se glisser autour de son cou. Est-ce que M. Evans était juste encore là ?

« Je vais compter jusqu’à trois … »

Un. Joy se fit droite sur sa chaise, les bras se dépliant de sa poitrine vers ses jambes. Ses mains moites se frottèrent au tissu de sa robe, mais elle ne sentait rien. Rien. Deux. Elle pouvait le voir, l’escalier, le mur qui l’attendait juste en face. Bientôt … Bientôt … Trois.

« STOP ! NON ! »

Le fauteuil chuta dans un vacarme d’enfer, avant de finalement se renverser en contre-bas, les roues continuant pourtant de tourner dans le vide. Trevor, à présent accroupi, regardait le spectacle en frottant le dos de l’adolescente, les ongles toujours plantés dans son bras et sanglotant contre sa poitrine :

« Arrêtez, arrêtez, arrêtez … »

C’est fini.

******

Enfin, l’heure était venue. Lorsqu’elle sortirait de cette pièce, elle irait rejoindre son père et retournerait chez elle … Après ces longs mois de convalescence, sans doute que l’ambiance à la maison serait différente mais, pour le moment, ce n’était pas à ça qu’elle pensait.
Sage, Joy Abigail suivait le mouvement du stylo de son médecin, le docteur Wallace Henry, une question lui trottant tout de même dans la tête avant qu’ils ne se quittent.

« Docteur … Je voulais vous demander … »

Le vieil homme arrêta le mouvement de son poignet avant de relever la tête vers la fille Hammond, tout ouïe. Le reflet sur ses lunettes l’empêchait de soutenir son regard, mais l’adolescente continua :

« Est-ce vrai qu’il y a beaucoup d’accidents dans cet hôpital ? »

Le médecin, visiblement fort surpris par la question, se redressa, faisant grincer son fauteuil par la même occasion.

« Hm ? Comment ça, « accidents » ?
- Eh bien … Par exemple, des gens qui seraient morts en tombant dans les escaliers ?

Joy put voir l’un de ses épais sourcils s’arquer, et ce qui suivit la conforta dans la bêtise de sa demande :

« Aucun accident de la sorte ne s’est jamais produit dans l’enceinte de notre établissement. Joy Abigail, qui t’a donc mis pareilles idées dans la tête ?
- Hu … ça ne doit être que des bruits de couloirs, d’autres patients un peu angoissés, ha ha ha … »

Ha …


••• Décembre 1957

« … Joy ?
- Hm ? »

La jeune fille tourna la tête, surprise, vers sa sœur. Elle cligna des yeux une fois, deux fois, avant de diriger son regard sur le point de convergence de celui de Lois et sa mère : la pomme de terre qu’elle tenait entre ses doigts, épluchée au point qu’il n’en restait presque plus qu’une frite épaisse.

« Oh mon Dieu, pardon !
- Ça va, voyons, ne t’en fais pas. Ça fera un peu de nouveauté sur la table ! »

Réagit très vite Cornelia, se levant et prenant délicatement le légume des mains de sa fille. L’aînée suivit la scène, sa mère s’affairant, sa cadette se mordant les lèvres avant de reprendre sa tâche. Très vite cependant, tout le monde aurait pu dire que Joy s’était de nouveau perdue dans ses pensées. Son regard vide passait d’un point sur ses ongles à un point sur la fenêtre. Et personne ne disait rien. Son père dehors, sa mère dans la salle à manger, Casey David au pied du sapin à enfiler les guirlandes de popcorn … Alors Lois Mary fit de même, s’effaçant derrière le crépitement du feu de cheminée, des bruits de cuisine et de la voix de Pat Boone à la radio.

… but April love can slip right through your fingers …
So if she's the one don't let her run away …




***

« Seigneur, avant tout, merci de nous permettre de passer cette veille de Noël tous ensemble. Bénissez cette riche tablée, ceux qui l’ont préparée, mais plus particulièrement nos chers enfants. Et que soit aussi donné du pain à tous nos frères dans le besoin … »

Amen.
Les Hammond ouvrirent les yeux en même temps, et le fracas des couverts ne tarda pas à camoufler le silence religieux qui s’était installé lors du bénédicité de Cornelia. La mère de famille commença à faire passer le plateau de maïs, suivi de la purée ainsi que les chips de pomme de terre, alors que Frank donnait à son fils aîné l’intime honneur de découper la dinde.
Ainsi nichés dans l’ambiance du réveillon, la chaleur du feu dans l’âtre et des décorations maison les entourant avec bienveillance, tout semblait aller pour le mieux. Ainsi en confiance, un raclement de gorge sonore interrompit le service. C’était Dwight John.

« Excusez-moi tout le monde, tout ça à l’air très bon mais je vous demande un petit temps d’attention pour Larry Adam qui a quelque chose à vous annoncer.
- Tu n’étais pas obligé d’être aussi solennel …
- Allez, ne nous fait pas languir, lance toi ! »

Dwight frotta énergiquement l’épaule de son frère qui jeta un œil d’abord à son père, au courant de tout, puis au reste de la table avant de doucement poser le couteau destiné à la volaille en face de lui. Digne et sans plus d’hésitation, il déclara :

« Nous avons pris la décision d’ouvrir notre propre entreprise. Le projet est bien avancé et nous avons déjà trouvé tout ce qu’il nous faut à Topeka. »

Les réactions à l’annonce ne laissèrent échapper aucune surprise de la part des membres de la famille. Que les aînés Hammond décident d’étendre les actions de leur paternel allait de soi, sans doute voulaient-ils juste rendre les choses officielles et donner un nom à leur prochain quartier général. Joy esquissa un sourire, contente pour eux ; contente qu’ils aient réussi à atteindre ce premier pas vers la réussite … qu’elle ne pourrait plus partager avec eux.
Elle se sentait nerveuse. Etrangement pas à sa place.

« Enfin, ce n’est pas tout ! Nous en avons parlé à Papa et … »

Continua Dwight, dont l’excitation pouvait aisément être sentie. D’une même voix, l’aîné et lui enchaînèrent alors dans une parfaite synchronisation :

« … dès l’année prochaine, nous pourrons tous y emménager. »

Là, cependant, l’information eut le même effet qu’un grand coup de marteau sur la tête de la plus jeune. Relevant soudainement le menton, ses doigts serrant inconsciemment les bords de la table, Joy laissa échapper son choc :

« Tous … ? »

Une seconde vacillante, tous les convives se tournèrent dans la direction de l'éclat de voix, sans doute la dernière chez qui ils auraient pensé voir une réaction … Dwight John ne se laissa cependant pas aussi vite démonter et lui répondit simplement, tout sourire et gorgé d’enthousiasme :

« Tu as bien entendu, JA ! On pourra faire ce qu’on a toujours voulu, étendre notre entreprise familiale et …
- Mais que va devenir la ferme ? »

Ses lèvres se crispèrent mais ne lâchèrent pas :

« La ferme a fait son temps, il faut rester honnête. En plus elle n’est pas assez bien emménager pour to-…
- Je ne veux pas déménager ! »

Le haussement soudain de ton fit sursauter Lois Mary et Casey David tout en refroidissant Dwight John. Cornelia laissa quant à elle de côté son inquiétude pour garder fièrement son tablier de mère de son clan :

« Joy Abigail, tu vas parler autrement à ton grand frère !
- Ca ne te fait rien à toi, de partir, Maman !? Et toi, Papa ? Comment as-tu pu être d’accord … »

Frank Louis Hammond qui n’avait alors pas bougé, regarda sa fille droit dans les yeux ; ses iris noisette brûlant contre le glacial bleu. Pourtant, c’était elle qui se recevait la douche froide, se rendant compte de son ostensible irrespect … Malheureusement, sa fierté, même vacillante, l’empêchait de courber l’échine sur ce combat gagné d’avance.

« Baisse d’un ton, Joy Abigail. Je n’ai pas à discuter de ça avec toi, je fais entièrement confiance à tes frères pour prendre les choses en main.
- M-mais la ferme c’est … et tes employés et … »

Ne pas quitter son père des yeux, c’est tout ce qu'elle souhaitait. Malgré sa bêtise, malgré le caractère décousu de ses arguments. La ferme c’est ce lieu qui t’a vu naître, celui que tu n’as jamais voulu quitter. Alors pourquoi maintenant ? Et tes employés, ces hommes avec qui tu as passé tant d’années … Tu serais prêt à les abandonner, comme ça ?

« Ils trouveront du travail ailleurs. Fin de la discussion, jeune fille. Nous avons assez parlé et ne devrions pas faire attendre plus ce repas. »

Frank Louis tourna son regard vers Larry Adam, reprit le couteau posé sur le rebord de l’assiette et le lui tendit. La nouvelle qu’il avait pourtant été si fier de partager coula doucement sous la table ; sans un mot de plus, il s’occupa de découper la dinde. L’activité reprit son cours comme si rien ne s’était passé, sauf pour Joy qui n’avait aucunement détourné le regard ou bouger d’un muscle. Non … Peine perdue, elle ravala son soupir et plongea son nez dans son assiette vide, ne faisant même pas attention à la purée que lui tendait Casey à sa gauche.

« Je n’ai plus très faim … Puis-je sortir de table ?
- Joy A-… »

Cornelia se rattrapa cependant. Remettant en place l'une de ses mèches derrière son oreille, elle préféra abandonner pour le moment.

« C’est d’accord. »

Sans qu’aucun autre échange ne se produise,  le benjamin se leva de table et alla chercher le fauteuil de son aînée avant de l’aider à s’y placer.

« Merci. »

Lui souffla-t-elle, s’en voulant ensuite pour la froideur involontaire qu’elle dégageait. Elle ne pouvait pas faire autrement, elle n’y arrivait pas. A la force de ses bras habitués, Joy se dirigea donc vers ce qui était sa chambre depuis son retour à la maison, celle de l’étage à présent inatteignable.

Après avoir fermé la porte, elle attendit un moment dans le noir …

« Vous ne pouvez pas éternellement la laisser faire … Il faut la stimuler un peu …

(DJ …)

- Que dit le docteur Wallace ?

(… Lois …)

- Il lui a proposé de voir un psychiatre mais … elle ne veut pas en entendre parler.

(Je n’en ai pas besoin.)

- Moi non plus, jusqu’à nouvel ordre. Bon appétit. »



******

Difficile de reprendre le fil normal de la vie après les événements de la nuit précédente. Joy n’était plus d’humeur à sourire ou faire des efforts … Seule, assise dans sa chambre et face à la fenêtre, la fille Hammond encombrait ses pensées par les paroles des nouveaux singles qu’émettaient sa radio.
Doucement, des bras se glissèrent autour d’elle et un baiser se posa contre sa joue. Mais pas de réaction.

« Joyeux Noël, JA.
- Joyeux Noël … »

Souffla-t-elle à Dwight John. Ses longs cheveux roux lui chatouillaient le cou, mais elle faisait avec. Aucune espèce de rancœur pour son frère n’entachait leur relation, mais ses bras semblaient si lourds qu’ils l’empêchaient de chercher sa main protectrice.

« Pour hier soir …
- Je ne partirai pas.
- Pourquoi ?
- C’est ma place. »

Elle pouvait le sentir désolé, elle sentait qu’il faisait ce qu’il pouvait … Elle aurait voulu lui sourire, le regarder, dire oui et le suivre, mais … Mais.

« Je t’assure que tu te sentiras très bien à Topeka. Au moins la maison sera plus conforme à tes besoins … Et puis tu pourras travailler avec nous, ce n’est pas ce que tu as toujours voulu ? L’année prochaine tu reprendras tes études et …
- DJ … Je ne reprendrai pas mes études. »

Les bras s’en allèrent, un peu brusque ; Dwight s’agenouilla, l’air plus concerné, cherchant les yeux de sa sœur pour lui parler convenablement. Perdus dans le vague, ils étaient cependant introuvables.

« Pourquoi donc ?
- Ça ne sert plus à rien …
- Qu’est-ce que tu racontes … »

Encore une fois, la colère surgit de nulle part, la faisant presque crier :

« Regarde-moi ! »

Ses ongles se plantèrent dans ses cuisses, froissant sa robe de chambre.
Malgré un léger mouvement de recul face à ce changement soudain, Dwight ne démordit pas, prenant les fines mains de Joy entre les siennes pour les réchauffer.

« C’est ce que je fais, et je ne vois rien d’autre que ma petite-sœur adorée. Un peu déprimée, mais ça ira mieux … Il te faut juste un peu de temps. »

Joy, aux lèvres tremblantes, trouva enfin les yeux de son frère.

« Mais …
- Papa aussi ne tient plus aussi bien sur ses jambes, mais il s’en accommode.
- Mais lui au moins c’était pour de bonnes raisons. Moi je … je … hhhhh …
- Bon, ça suffit Joy Abigail-… »

Sortant soudainement de derrière le mur où il s’était sans doute placé en tendant bien l’oreille, Larry Adam se dirigea à grand pas en direction de sa cadette avant de se mettre face à elle et la prendre par les épaules, l’obligeant à le regarder dans les yeux.

« Larry, arr-… »

Tenter de s’interposer était inutile. DJ connaissait son frère mieux que personne … malheureusement. De plus, ça n’allait pas être sa carrure beaucoup moins large qui serait d’un quelconque secours. Cependant, le garçon se releva tout de même sur ses jambes, et tint fermement le bras de Larry.

« …On essaye d’être gentil avec toi, alors tu arrêtes de chouiner et tu fais un effort pour te ressaisir ! Elle est où la fille qui était tellement contente d’aller à l’université ? Tu crois que te voir abattue comme ça fait plaisir ?
- Oui ben, je suis désolée ! J’essaye mais je ne peux pas ! J’ai bien compris que j’étais un poids pour tout le monde !...
- Tu n’es pas un po-…
- Alors pourquoi vous m’embêtez à vouloir que je vienne avec vous ! Laissez-moi là et puis voilà, ce sera ça de fait ! J’arrêterai enfin de … de … »

Dwight pouvait le sentir, les muscles de Larry s’étaient finalement détendus face aux larmes.

« LA, tu sors.
- Qu-…
- LA …
- Bien ! BIEN ! »

Soupirant de rage, le premier fils de la famille s’écarta des deux autres et quitta ainsi la pièce, fulminant intérieurement. Le second le regarda ainsi partir avant de sortir un mouchoir de sa poche et de le tendre à Joy :

« Il ne pensait pas ce qu’il a dit … »

La jeune fille essuya le coin de ses yeux, réprimant ses hoquets pour retrouver un semblant de dignité.

« JA … Tu es grande, tu fais comme tu le sens. Mais sache que l’on t’aime et qu’on sera toujours là pour toi. Réfléchis y ; tu as le temps, d’accord ? Ce n’est pas avant l’année prochaine que l’on pourra commencer le déménagement … »

Machinalement, elle hocha la tête alors qu’il l’étreignant une dernière fois avant de prendre congé, la laissant de nouveau seule … Plus ou moins. Après un moment où le semi-silence balancé par le rythme de la radio grésillante reprenait ses aises, Joy haussa volontairement la voix :

« Tu vois, Lois ? Tu avais raison. Sur toute la ligne. J’espère que tu es contente. »

De petits pas feutrés s’éclipsèrent dans le couloir.


••• Avril 1958

He's got the whole world in his hands … He's got the whole wild world in his hands …

Avril commençait tranquillement, ouvrant grandes ses portes au printemps et chassant les derniers souffle de l’hiver. Le ciel bleu accueillait de nouveau les oiseaux et les arbres se couvraient de petits bourgeons.
A la ferme, rien n’aurait pu être aussi banal pour Joy Abigail. Postée à la fenêtre de sa chambre, ses bras croisés sur son rebord et le menton tourné vers le paysage, elle faisait ce qu’elle faisait de mieux ces derniers temps : être assise et regarder sur des airs que crachotaient sa radio. Elle ne pensait à rien, rien de rien, s’accrochant simplement à Laurie London.

He's got the whole wild world in his hands … He's got the whole world in his hands …

Cependant, là où elle aurait pensé que cet après-midi aurait été comme tous les autres, une camionnette se garant sur le bord de l’autoroute, non loin de leur boîte aux lettres, attira son attention. D’un geste vague, ses doigts tâtonnèrent jusqu’aux boutons de son appareil pour l’éteindre.

He's got the little bitty baby in his hands … He's got the little bitty baby in his-*clic*

Plissant des yeux, curieuse, la fille Hammond était sûre et certaine de ne reconnaître ni le véhicule, ni la silhouette qui en sortait … Cela semblait être un homme, plutôt grand, brun et … Oh mon Dieu. Surprise, ça oui, elle l’était – beaucoup plus que ce qu’une voiture se garant laissait présager.
Le visiteur impromptu eut l’air de regarder la maison, de chercher quelque chose des yeux … Puis de le trouver. Malheureusement, cette chose était exactement dans la même direction que Joy Abigail dont la panique qui retournait son estomac ne se manifestait étrangement pas sur son faciès de marbre. Cette chose était Joy Abigail.

« Hey, b’jour m’dame ! »

Salua le Lance Simon quand il fut à une distance qui le lui permettait.

« Alors comme ça t’es aussi de retour ! »

Les lèvres fines restèrent closes et ses paupières ne se décidaient définitivement pas à se détendre un minimum. Lance avait changé ; il était plus grand, ses épaules plus larges … Mais d’autres détails n’y trompaient pas. Toujours les même cheveux bruns à qui le peigne ne rendait que rarement visite, ses yeux vert pétillants de bonne humeur, et puis ce sourire confiant et sans faille.

« Hey, la Terre ! Lance à Joy, tu m’reçois ? »

Finit-il par dire pour combler le silence, agitant une main juste devant les yeux de son ancienne camarade d’école. L’action eut tout de même l’effet escompté, la demoiselle ne pouvant retenir son mouvement de recul. Enfin réveillée, elle humecta ses lèvres et déglutit. Etrangement, la première chose qu'elle voulait lui dire c'était …

« Lance, je … »

Nouveau silence. Sa bouche pâteuse l’empêchait de dire quoi que ce soit. Lèvres entrouvertes, bloquées sur les mots qui ne voulait pas sortir, Joy se sentait très mal. Elle tenta de reprendre, vainement …

« Je … »



« Je sais. »

Sa bouche se referma. Il savait ?

« Comment ?
- Oliver m’l’a dit. »

… Et si Oliver le savait …

« Ah … »

Lance crut voir la jeune fille se refermer sur elle-même aussitôt son onomatopée prononcée. Il arqua un sourcil, relativement circonspect. Joy avait changé ; elle semblait plus maigre et plus pâle … Mais …

« T’as vraiment une sale mine … »

Sans crier gare, le garçon s’avança dangereusement et posa sa main sur le front de la princesse dans sa tour … geste qu’elle n’eut pas l’air d’apprécier, en témoigna la petite claque automatique qu’elle lui balança au poignet. Certes rien de bien grave, mais il consentit tout de même à retourner à sa place et ranger ses mains dans ses poches :

« Mais qu’est-ce que tu-…
- T’sais quoi ? Ma mère a un bon truc pour ça. Je lui en prendrai c’soir et …
- Non, c’est bon, je vais bien. Ne te dérange pas.
- Hmmm … »

Hammond et Simon se regardèrent de nouveau, sans mot dire. Le second n’avait cependant pas perdu son sourire pendant que la première avait croisé les bras autour de sa poitrine, son dos bien posé contre le dossier de son fauteuil roulant. Pas facile de dire combien de temps ils auraient pu rester comme ça, surtout que, finalement, Lance leva le nez vers le soleil, puis vers sa voiture :

« Désolée, Joy Abigail, je peux vraiment pas rester plus longtemps. Mais j’reviendrai, compris ? »

Le garçon fit un grand geste du bras avant de se retourner et courir à petites foulées pour rejoindre la route.

« Allez, see ya ! »

Et il reviendra quand ? Dans trois ans ?

Le moteur démarra, la voiture s’en alla, une main la salua une dernière fois depuis la fenêtre côté conducteur.

… Est-ce que tout ça venait vraiment d’arriver ?

******

Il semblait que oui.
Le reste de la journée et jusqu’au lendemain, Joy s’était surprise à repenser à Lance – à ce qu’il avait dit … Et alors que les heures s’égrenaient, elle s’était mise à redouter qu’il ne reviendrait pas. Que tout ça n’était que pure folie et que …
Cependant, et plus ou moins à la même heure, la fille Hammond revécu la même scène que la veille. Alors qu’elle éteignait et rangeait sa radio, une camionnette se gara sur le bord de l’autoroute, non loin de leur boîte aux lettres, et une silhouette longiligne en sortit avant de, cette fois sans hésitation, se diriger à grand pas vers sa fenêtre. Lance avait alors une bouteille remplie d’un jus verdâtre à la main.

« Bonjouuur ! »

Bloquée dans sa gorge, la salutation retour de Joy ne fut de toute façon pas spécialement attendue. Les pas du jeune homme ne freinèrent nullement au même endroit mais, en fait, l’aidèrent plutôt à se hisser sur le rebord de la fenêtre où il prit tranquillement ses aises.

« Belle vue ! Tiens, comme promis. »

L’indignation de la demoiselle n’eut pas le temps d’aller plus loin que ses joues gonflées, beaucoup trop interloquée par le contenant et son contenu à la couleur qui lui rappelait des soupes de légume. Voyant bien que la mémoire de son interlocutrice flanchait, Lance pensa bon de lui rappeler ce que c’était :

« Le truc de ma mère. Allez, bois ça maintenant. »

Un vrai médecin. Le Docteur Wallace avait de la graine à prendre.
Enfin, malgré les grognements de Joy, Lance fut content que sa petite malade attrape tout de même son remède et le boive (non sans le sentir au préalable). Habituée aux concoctions maison, elle n’était pas plus que ça dégoûtée de toute façon … et y trouvait quand même un bon goût.
Les deux restèrent ainsi, assis plus ou moins côtes à côtes dans ce nouveau silence qui ne gênait ni l’un ni l’autre. Parfois, Joy lançait quelques regards en biais vers le fils Simon, chose que lui ne semblait pas faire particulièrement. Alors, finalement … Elle réussit à prendre la parole :

« Depuis quand tu es rentré au Kansas ?
- Hier.
- Oh … »

Oh …
Et le silence revint. Lance balançait doucement ses jambes dans le vide et levait le menton vers le ciel, content du petit vent frais qui lui passait entre ses mèches de cheveux. Il tourna finalement la tête vers Joy Abigail, vérifiant qu’elle avait bu assez du « truc » maternel :

« Ça va, c’était pas si terrible, non ? »

L’intéressée haussa des épaules, pinçant un peu plus ses lèvres. C’était tout ? Où il voulait en venir, en fait ? Lance avait toujours été bizarre de toute façon.

« J’suis jamais vraiment venu chez toi, en fait. Tu m’fais visiter ? »

Très bizarre.

« Quoi ! Non !
- Allez, j’suis ton invité, faut que tu t’occupes bien de moi.
- N’importe quoi, tu n’es pas un invité mais un voyou ! »

Lance ria de bon cœur, avant de se retourner habilement pour entrer dans la demeure. Sans plus de cérémonie, il se positionna dans le dos de l’handicapée et attrapa les manches du fauteuil roulant … Cependant, les roues n’étaient pas d’accord et ne bougèrent pas d’un pouce, comme collées au plancher.

« Hey, tu le débloques ?
- Et puis quoi encore !
- Bon, bon, j’le fais !
- LANCE ! »

Le garçon trouva beaucoup trop vite les freins à son goût. Elle n’eut même pas le temps de le frapper !

« LANCE, ARRETE ! NON ! »

Sourd à ses cris, Lance dont le sourire s’était étendu tout le long de ses joues démarra à pleine vitesse, passant la porte et traversant le couloir. Il trouva très vite son chemin qui le mena en passant jusqu’à une Cornelia, concentrée sur ses feuilles et la radio sur la table de la salle à manger. Il ne manqua d’ailleurs pas de la saluer, poli qu’il était.

« Bonjour Madame Hammond ! »

Pas le temps de lancer un appel de détresse à sa mère, Lance traversait déjà l’entrée pour mieux arriver sur la véranda.

« Wooh, une rampe ! »

Bah oui, patate !
Mais impossible de lui crier ce joli petit nom, Joy tentant tant bien que mal de ne pas glisser de son fauteuil ou déchirer ses cordes vocales. Il conduisait tellement vite, un vrai cinglé !  Sachant que ce ne fut qu’après un tour complet de la maison et un bon point de côté qu’il finit par ralentir un peu. Son fou rire menaçait de lui faire mordre la poussière.

Oui, oui, c’était bien arrivé.


••• Mai 1958

Et il revint ; encore et encore, jour après jour, à la même heure.
Joy se sentait de retour au collège alors qu’ils se retrouvaient quotidiennement dans le bus, à la seule différence que le siège rapiécé du véhicule avaient laissé place à celui de son fauteuil. On ne pouvait cependant pas dire que les secousses d’un conducteur trop enthousiaste manquaient à l’appel vu la persistance de Lance à la faire se promener dans la maison ou dans les alentours du domaine. Il lui arrivait même de la sortir de son trône et de la porter sans spécialement entendre son avis sur la question. Les décibels augmentaient alors toujours en flèche, faisant véritablement se questionner les Hammond sur le secret du fils Simon pour ne pas finir sourd. Ou bien l’était-il déjà au départ.

Ils parlaient, parfois. C’est ce qui permit d’apprendre à Joy que Lance avait un petit travail en ville, et que c’était là qu’il passait son temps lorsqu’il n’était pas chez lui ou là. Des fois, il aidait son père, sa mère, ou encore Casey David pendant qu’elle le regardait faire, ou participait selon les cas … Comme les devoirs du benjamin, par exemple, dont le programme scolaire ne disait plus grand-chose au fils Simon. Bref, c’était comme s’il faisait partie intégrante de la famille, quasiment.
Cependant, il arrivait tout de même plus souvent que le jeune homme laisse à Joy Abigail quelques moments de répits où ils s’asseyaient tous les deux en silence à sa fenêtre, ou ailleurs, comme au deuxième jour. Des silences, il y en avait beaucoup ; finalement remplis par sa radio que la demoiselle ne lâchait plus, au cas où une promenade surprise surgissait. Mais ce n’était jamais gênant. C’était comme ça.
Et c’était bien.

« Je repars un petit moment, demain. »

Un Quoi stupéfié vint se peindre sur les traits de Joy, parfait contraste avec la mine normale du grand brun. La journée s’était passée comme d’habitude ; ce ne fut qu’au moment de se dire au revoir qu’il s’était décidé à annoncer la nouvelle.
Se ressaisissant, Joy s’écrasa dans son fauteuil, les yeux baissés en direction de ses genoux.

« Avec … ?
- Ouais, toujours. Mais t’inquiète, je reviendrai t’embêter dans quelques semaines ou …-
- Pas la peine. »

L’interrompit brutalement la jeune fille, sans relever les yeux. Le garçon se tut, sans bouger, restant debout de l’autre côté de la fenêtre à regarder Joy et l’ombre que faisait ses mèches ondulées sur ses yeux.

« Je sais que tu restes avec moi seulement parce que je te fais pitié, alors ce serait peut-être mieux pour nous deux que …-
- Joy. »

A son tour de l’interrompre. D’un bond, la silhouette retrouva s'avança et prit appuie sur le mur, s’imposant dans l’encadrement de la lucarne par la simple force de ses bras. Il la regardait d’un air tout à fait sérieux et attendait qu’elle relève la tête pour continuer :

« Joy, je t’aime. Veux-tu m’épouser ? »

Si la nouvelle de son départ l’avait surprise, là il n’y avait aucun mot pour décrire le choc électrique qui venait de traverser l’entière de son corps. Cependant la réponse ne se fit nullement attendre, et s'avéra beaucoup moins contenue :

« Q-q-qu-… ! N-NON ! Tu … tu es fou !
- Comme tu veux, j’te laisse le temps de réfléchir. »

Fit-il alors, tout simplement, retournant à l’extérieur d’une impulsion. Et comme s’il venait juste de lui demander si elle voulait qu’il lui ramène du pain pour le dîner, le fils Simon s’en alla, bras étirés vers le ciel et un grand sourire sur les lèvres.
Beaucoup trop en colère, des noms d’oiseaux s’alignant dans sa tête, Joy ne pensa même plus à lui en vouloir.



« Hey, alors, tu vas m’épouser ?
- Vous- ! Vous sortez, monsieur Simon !
- Hahahaha ! »




    ...



Dernière édition par Joy Hammond le Mar 17 Jan 2017, 01:15, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Ven 26 Juin 2015, 15:36


Histoire



••• Septembre 1958

« Tu sais, tu devrais vraiment m’épouser …
- Quoi ? Encore avec ça ! »

Joy se redressa à l’aide de ses coudes, surplombant ainsi Lance allongé dans l’herbe à ses côtés pour qu’il soit bien témoin de son mécontentement. Sourcils froncés, lèvres bien pincées ; qu’il balance ses demandes en mariage au moins une fois tous les deux jours n’était plus nouveau, mais elle trouvait encore le moyen d’en être outrée. Après tout, c’était si incongru, stupide et …

« Je ne plaisante pas. Ca rassurerait sans doute tes parents que tu restes pas seule ici. »

… Ah. C’était vrai. Joy Abigail referma son visage, abandonnant la mine autoritaire et son interlocuteur pour se tourner vers la ferme qu’elle pouvait voir de son point d’observation. Dans quelques mois … les derniers habitants de la demeure s’en iraient. Casey David avait été le premier, obligé à partir plus tôt pour la nouvelle année scolaire qui commençait. Il l’avait plutôt bien pris, lui … mais de toute façon, il n’avait pas son mot à dire. Joy non plus n’aurait pas dû, et il lui était arrivé certaines fois de se dire que, oui, peut-être qu’elle devrait aller avec eux … Mais non. Sa fierté l’empêchait de s’avouer vaincue, et voir la ferme perdre peu à peu de sa vie d’antan l’encourageait à s’y accrocher de plus en plus fort.
Des parcelles du terrain avaient été vendues, les employés licenciés … En persistaient cependant quelques-uns, devenus fidèles amis, pour aider son père aux derniers préparatifs d’abandon. Et ça lui donnait pas envie de rester ? Mais ce n’était plus ses affaires, alors …

Doucement, les tensions dans son cou se détendirent et la tête de Joy balança vers le fils Simon. Mains derrière la tête, il continuait de la regarder. C’était lui qui venait de lui remettre ça à l'esprit, mais il avait eu raison. Il fallait qu’elle y pense, un peu, même si elle n’en avait pas envie.
Après avoir soupesé la proposition dans sa tête, la jeune fille conclut :

« Tu … Peux vivre ici … Si tu y tiens tant que ça … »

Ça semblait souvent impossible de surprendre Lance. Si on dressait un tableau de score entre eux deux, son côté à lui serait rempli de petits traits. Cependant, le vent tourne parfois et Joy pouvait à présent être fière de pouvoir prendre la craie pour la première fois.
Enfin, avant qu’il ne se fasse de fausses idées, elle rectifia le tir :

« Mais pas besoin de se fiancer pour ça, hein ! Tu serais mon colocataire et …
- J’ai saisi, Ma-de-moi-selle Hammond. »

Sur ce, il se mit à rire avant de s’asseoir et de tendre sa main à Joy. Elle la regarda un instant, le temps sans doute que le garçon se marque un point de son côté, mais finit par jouer le jeu, et la serra fermement.

Est-ce que c’était une bonne idée ? Franchement ? Elle n’en doutait pas.


••• Novembre 1958

Depuis la véranda, Joy Abigail surveillait les allées et venues de Lance qui aidait ses parents à ranger leurs affaires dans la camionnette. Ça y est. L’heure était venue aux « Au revoir » et la dernière survivante de la famille ne savait pas quoi penser. A sa victoire d’avoir convaincu ses parents pour qu’elle reste ? Ou à la douleur qui gonflait dans sa poitrine de les voir partir à leur tour ?

« Autre chose, m’dame Hammond ?
- Non, ça ira, merci Lance. Va voir si mon mari a besoin d’aide à l’étage. »

Le grand brun passa la porte et fut vite remplacé par la petite femme menue et aux cheveux châtains. La mère de famille arrangea ses mèches derrière ses oreilles et laissa pendre ses lunettes contre sa poitrine avant de se tourner vers sa fille. Les yeux bleus s’entrecroisèrent, mais ceux de Joy préférèrent retrouver le véhicule au loin.

« Et ta radio, Maman ? »

Celle du salon, la toute première que Joy avait connue. Elle était ancienne, cette radio, différente de la sienne, et il lui était difficile de ne pas l’associer à sa mère. Comme elle, la quadragénaire aimait beaucoup écouter les émissions et chansons qui y passaient, l’aidant à se concentrer disait-elle.
Cornelia s’avança, faisant craquer le vieux bois de la véranda sous ses pas, puis prit une chaise et s’installa dans le dos de sa benjamine. Ses doigts commencèrent à passer dans ses cheveux ondulés et y commencer une tresse.

« Je te la laisse, ma chérie …
- Mais …
- Je sais que tu en prendras soin. »

L’une de ses mains cessa son manège et vint se poser sur celle de Joy, ses doigts s’entrelaçant entre les siens.

« Je t’écrirai souvent, d’accord ?
- D’accord … Merci … »

De lourds bruits de pas suivi d’un son sec et régulier venant de l’intérieur les interrompirent, jusqu’à ce que le profil de Frank Louis Hammond n’en sorte. Sac sur l’épaule, fusil dans une main, Joy avait le sentiment de revoir cet homme qu’elle admirait tant depuis petite. Et ce n’était pas la canne cachée dans son autre main qui allait le faire chavirer de son piédestal.
A sa plus grande surprise, il pivota dans sa direction et s’approcha, lui tendant alors son arme :

« Prends soin de toi, Joy Abigail. »

La jeune fille fixa le fusil qu’il lui tendait. Son fusil. Doucement, de peur qu’il ne se désintègre sous ses doigts, elle le prit et le posa sur ses genoux. Elle releva ensuite le menton, mais son père était déjà parti, lui tournant alors le dos en direction de l’horizon.
Cornelia se releva à son tour, caressa une dernière fois la tête de Joy puis passa ses bras dans son cou pour mieux l’embrasser. Les adieux furent murmurés entre les boucles de leurs cheveux, et c’est ainsi qu’ils se quittèrent.

De là où elle se trouvait, Joy ne quitta pas la scène des yeux. Cornelia alla rejoindre son mari à la voiture, Lance vérifia une dernière fois que tout était bon avec Frank Louis ... avant que celui-ci ne pose sa main sur son épaule et lui échange encore quelques mots.
Il ne resta ensuite plus que le claquement des portières, le vrombissement du vieux moteur, puis que le crissement des roues sur la terre sèche.

Au revoir …

******

… Are you sincere when you say "I love you ?" …
… Are you sincere when you say "I'll be true ?" …


Comme chaque nuit, plongée dans le noir, Joy fixait le plafond en quête du sommeil. Les mains jointes sur son ventre, son esprit glissait avec la voix d’Andy Williams et le rythme lent de sa musique.

… Do you mean every word that my ears have heard ? …
… I'd like to know which way to go, will our love grow ? …
… Are you sincere ? … Are you sincere ? …


Non, non, non … C’est bon, j’ai compris. N’aimant pas comment les paroles de la chanson évoluait, la fille Hammond tendit la main vers sa radio et en baissa le son.

… Are you sincere when you say you miss me ? … You miss me …
… Are y
ou sincere every time you kiss me ? … You kiss me …
… And are you really mine, every day, all the time ? …


Elle n’avait vraiment rien contre Andy, mais ce n’était pas vraiment le moment. A présent, elle ne pouvait plus entendre que le grésillement de la radio, quelques sons qu’elle reconnaissait comme étant toujours Are You Sincere mais, surtout, le vide de sa maison. Ses parents étaient partis aujourd’hui même, et c'était une vérité plutôt difficile à avaler étant donné que ça n'était jamais arrivé auparavant. Elle était seule. Complètement seu-…

Un craquement venant des couloirs attirèrent son attention. Instinctivement, ses doigts se serrèrent sur ses draps le temps de la surprise mais, très vite, Joy se ressaisit et roula sur le côté, tendant sa main vers le plancher pour vérifier que le fusil de son père se trouvait toujours sous son lit. Rassurée par le froid que sentait le bout de ses doigts, elle se rendit cependant compte que cet élan de paranoïa était tout à fait inutile.
La jeune fille reprit donc sa place dans le lit, puis redressa son dos pour se prendre une position assise. Elle fixa la porte un moment, guettant un nouveau bruit …

« Lance ? C’est toi ? »

Les grincements s'arrêtèrent à cet appel et Joy ne put empêcher sa poitrine de se gonfler lorsque la poignée de sa porte s'abaissa pour laisser entrer l'ombre du grand brun.

« Qui d’autre ? »

Trop soulagée, Joy Abigail soupira et ne pensa même pas à le renvoyer dans sa chambre ou encore protester lorsque son nouveau colocataire vint s'installer sur le bord de son lit.

« Tu ne dors pas ?
- Toi non plus.
- Tu veux vraiment que j’te dise pourquoi j’suis levé ?
- Pshhh. »

Elle croisa les bras.

« J’ai toujours du mal à dormir … Du coup j’écoute la radio pour passer le temps …
- Ah … »

Lance regarda cette radio qui jamais ne quittait sa jeune amie et se permit, non sans un regard vers elle comme pour chercher son approbation, de la prendre entre ses mains. Voyant qu'elle ne disait toujours rien, il alla même jusqu'à en augmenter arbitrairement le son :

… nous allons vous passer cette magnifique chanson de Conway Twitty, je tiens à parier que vous la reconnaîtrez dès les premières notes … !

… People see us everywhere … They think you really care …


Cette voix profonde eut le don de faire frissonner Joy.

« Ça m’dit un truc, mais sans plus.
- Eh bien, c’est juste It’s Only Make Believe de Conway.

… But myself, I can't deceive … I know it's only make believe …

« En effet, il vient de le dire. »

… My one and only prayer … Is that someday you'll care …
… My hopes, my dreams come true … My one and only you …


« Hey, j’aime bien cette chanson.
- … Euh … »

Devant les yeux perplexes de Joy, Lance venait de se pencher vers elle et commençait à bouger les lèvres dans un rythme douteux. Elle devina qu’il tentait de faire du playback mais …

… No one will ever know… How much I love you so …
My only prayer will be … Someday you'll care for me …
But it's only make believe …


« Laaaaance, rends ça ! Imbécile, va. »

La fille Hammond lui attrapa le bras et l’obligea à lui rendre sa radio, obligeant ce pauvre Twitty à être remplacé par la neige d’une station vide.

« Haha, bon ! L’imbécile doit se coucher, il a du travail demain. Mais si y’a un problème, hésite pas à hurler.
- J’y penserai. »

Levant son pouce en l’air et exagérant son clin d’œil, Lance se leva donc tranquillement et retrouva facilement son chemin jusqu’à l’extérieur de la chambre. Avant qu’il ne parte, cependant, Joy se permit de lui lancer un « Merci. » qu’il attrapa dans la paume de sa main et serra pour le garder bien au chaud.
Un claquement de porte et des grincements plus tard, Joy se rallongea sur le dos. Ses doigts cherchèrent alors une nouvelle chaîne alors qu’elle fermait les yeux.

Les choses seraient différentes, à présent. C'était leur première nuit ensemble et un sentiment étranger se diffusait dans la tête de Joy Abigail.


••• Juillet 1959

Chère Maman,

Toujours rien à signaler de mon côté du Kansas, tout se passe bien. Je suis contente de savoir que c’est la même chose pour vous. J’ai même trouvé l’article dont tu m’as parlé, Lance est parti exprès le chercher pour moi en ville. De toute façon, comme s’il était surprenant que l’entreprise Hammond soit vue comme si prometteuse.
D’ailleurs, pour en revenir à Lance, il est rentré récemment de son dernier voyage. D’habitude, il me parle de ses prochaines excursions la veille de son départ mais, cette fois, il l’a fait le soir même pendant le dîner. Il m’a alors demandé de l’accompagner, ce à quoi j’ai répondu à l’affirmative. Que personne ne s’inquiète, je ne sortirai pas des frontières du Kansas et cela doit sans doute être pour cette raison qu’il s’est permis de me faire cette proposition. Nous ne serons bien entendu pas seuls, deux de ses amis nous accompagneront.
Mais cessons de parler de moi. J’aimerais que tu passes bien entendu le bonjour à tout le monde ainsi que de les rassurer que je me porte tout à fait pour le mieux. J’envoie plus précisément mes pensées à Casey David pour qui va démarrer sa dernière année avant l’université.
Merci pour tout, et à bientôt.

Je vous aime,
Joy Abigail Hammond.


******

Est-ce que ça allait vraiment bien se passer ? Après tout, depuis son accident, Joy n’était jamais allée plus loin que l’hôpital et jamais plus longtemps qu’une après-midi … De plus, qu’allaient-ils faire au juste ? Elle ne savait rien du programme que pouvaient tenir Lance et ses amis lors de leurs excursions … Mais quoi qu’il en soit, ne serait-elle pas juste un poids pour eux ?
C’était ce genre d’interrogations que, assise seule dans la salle à manger, Joy tentait de fuir en écoutant sa fidèle radio ; malheureusement, la voix du doute semblait beaucoup plus forte que celle du présentateur de son émission. Enfin, certes, elle était majeure et pouvait très bien refuser au dernier moment (Non, je ne peux pas, merci de l’invitation, à la semaine prochaine.) mais, d’un autre côté, la jeune fille n’avait pas l’impression que c’était ce qu’elle voulait. Lance avait eu l’air tellement content qu’elle accepte (plus que d’habitude, c’était dire), ils ne dépasseraient certainement pas Hutchinson et ce pas plus de quelques jours à priori. Il y aurait aussi ses deux camarades accompagnateurs, dont l'un n'était autre que Tom Walker, le meilleur ami de Lance.
Ainsi coincée, sa balance psychique ne se décidant pas à s'arrêter sur un point d’équilibre, Joy ne vit pas le temps passer, ni n’entendit le bruit de la voiture se garant et encore moins le craquement du bois venant des marches de la véranda.

BAM. BAM. BAM.

Dans un sursaut incontrôlable, Joy put seulement retenir son hoquet de surprise, mais pas son bras qui fit valdinguer sa radio à travers la pièce. La pauvre machine fit un vol grandiose avant de s’écraser au sol, foutue. Oh non, oh non, oh non … Encore abasourdie par les événements, la fille Hammond resta immobile, son regard incapable de se détourner du cadavre de sa radio.

« Hey ? Tout va bien à l’intérieur ? »

Reprenant sa respiration, Joy réussit enfin à reprendre ses esprits, se rendant compte que l’étranger, coupable de tout ce désordre, était toujours là. Elle leva donc le nez vers la porte qui menait vers le corridor.

« Euh, oui, oui ! J’arrive … »

Machinalement, elle débloqua son fauteuil et se mit à jouer avec les mains courantes afin de se diriger sans accroc jusqu’à l’entrée. Joy leva la tête, avisant la grande silhouette sombre visible de l’autre côté de la porte par l’intermédiaire des vitres opaques la décorant. D'après elle, ça ne pouvait être que l’un des amis de Lance et, à en avoir entendu la voix, elle se fit aussi la réflexion que ça ne pouvait pas être Tom. A moins qu’il ait beaucoup changé … Ce qui était possible, mais … Bon, la réponse à ses interrogations ne pouvant lui parvenir que si elle ouvrait cette foutue porte, Joy n’attendit pas plus longtemps, déverrouillant l’un des cadenas de l’entrée avant de tirer la poignée vers elle …

« Bonjour … ? »

Levant le menton plus haut pour mieux soutenir le regard de son invité surprise, Joy déglutit. L’homme qui lui faisait face était vraiment grand et massif ; il aurait presque eut l’air impressionnant si on ne comptait pas ses épaules voûtées, ses lunettes épaisses et son sourire timide. Difficile de vraiment plus que ça analyser ses traits cependant, sa silhouette se trouvant en contrejour et n’étant pas non plus aidé par son teint naturellement très sombre.

« Bonjour, Mademoiselle Hammond, je suis Ross Powell, un ami de Lance. »

Articula-t-il poliment. Ross, oui. Le garçon Simon avait prononcé ce nom, il n’y avait donc pas lieu de se tromper, même si Joy avait un peu de mal à associer son ami avec cet homme sur le pas de sa porte. Il semblait tellement plus mûr, alors comment pouvaient-ils avoir pu tisser des liens ? Enfin, bon.

« Oui, bien sûr. Entrez ! »

Prenant instinctivement le tablier de la digne maîtresse de maison, Joy fit marche arrière avec son fauteuil, puis demi-tour pour montrer le chemin au Monsieur Powell. Celui-ci se permit de fermer la porte derrière lui et suivit son hôte à des petits pas.

« Désolé de vous avoir effrayé …
- Oh non non, vous ne m’avez pas effrayé. Je … J’étais juste perdue dans mes pensées et puis … »

De retour à l’embrasure du salon-salle à manger, Joy retrouva la pagaille qu’elle y avait laissée. Pendant un instant, elle avait véritablement oublié qu’elle avait complètement détruit sa radio … Oh, bon sang. La demoiselle ne put s’empêcher de lâcher un soupir et de prendre son front avec sa main droite. Quelle histoire … Sa radio ! Oh non. Elle devrait vraiment rester en fin de comp-…

« Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, je peux vous arranger ça.
- Vr-vraiment ? »

Tenant fermement ses accoudoirs, Joy tourna brusquement la tête vers Ross. Le même sourire collé à son visage, l’homme se frottait la nuque nerveusement :

« Oui, je vais juste chercher quelques outils dans la voiture, et je reviens. »

***

Chacun sur un côté de la table, assis en face de l’autre, Joy Abigail n’avait plus dit un mot, concentrée sur le doigté expert de Ross alors qu’il opérait sa radio tel un vrai chirurgien. En le voyant, tout semblait vraiment facile et ce fut en quelques tours de main que sa machine retrouva sa splendeur d’il y avait environ une trentaine de minutes.

« Et voilà ! A vous l’honneur … »

L’intéressée hocha simplement la tête et attrapa son bien tel un précieux trésor avant de commencer à jouer avec les boutons. Le simple fait d’entendre la neige gonflait sa poitrine d’émotion mais, quand les premières voix se firent entendre, cela l’acheva. Joy ne comprenait même pas pourquoi elle était aussi émotive pour si peu de chose … En tout cas, elle était reconnaissante :

« Merci … Merci beaucoup, vraiment …
- Ce n’est rien, voyons. En plus je crois que c’est un peu ma faute, haha … »

Les deux individus se regardèrent, échangeant des sourires, alors que Joy s’arrêtait par hasard sur la chanson country populaire du moment, chantée par Johnny Horton. Cependant la conversation ne poursuivit pas étant donné que, beaucoup plus alerte cette fois, Joy reconnu un son à l’extérieur dont elle avait pris l’habitude :

« Ah, Lance est enfin rentré … »

Il n’y avait pas un nombre infini de possibilités quant à cette façon de se garer non loin. Les deux paires d’yeux se tournant en chœur vers la fenêtre, Joy et Ross purent donc voir la silhouette de Lance sauter de sa camionnette et s’étirer. Mais quelques minutes à peine après cela, alors qu’il se dirigeait vers la ferme, le jeune homme fut surpris par des klaxons répétés.
Joy fronça les sourcils alors qu’elle voyait un nouveau véhicule s’arrêter sur le bas-côté.

« Laaaaaance ! »

… Hm … Ouiiii …

« Toooooooooooom ! »

… D’accord …
Les lèvres de Joy se pincèrent un peu plus, visiblement dubitative face aux élans d’émotion partagés par les meilleurs amis d’enfance qui, pourtant, avaient dû se voir pour la dernière fois il y avait seulement quelques semaines.
Tom était sorti de sa camionnette et avait commencé à courir dans la direction de Lance, ce que lui-même avait aussi fait, jusqu’à ce que les deux garçons s’étreignent virilement dans l’horizon.

« Vous êtes sûr d’être ami avec ces deux-là ? »

Ross revint vers Joy, mais ne lui répondit que par un long rire franc, éclatant les barrières de sa timidité. La bonne humeur semblant contagieuse, les traits de la demoiselle se détendirent et esquissèrent même un sourire.

La balance s'était décidée sur son point d’équilibre, finalement.

******

Tous les protagonistes étant réunis, comme convenu, ils purent terminer ensemble les préparatifs. A les voir s’affairer, Joy avait l’impression de faire partie d’un groupe de jeunes gens décidés à faire une virée entres amis pour les vacances. Et bien qu’elle se fût quelque peu « incrustée » dans la bande, elle avait tout de même l’impression de s’y être bien intégrée. Lance restait fidèle à lui-même, Ross toujours poli et Tom plein de jovialité. Ce dernier d’ailleurs n’avait pas tellement changé depuis le collège, sa taille mis à part. Il restait le garçon un peu rondelet de ses souvenirs, aux cheveux châtains en bataille. La jeune fille ne lui ayant cependant pas parlé plus que ça à l’époque, ne put continuer la comparaison. De toute façon, ce qui était important n’était autre que l’instant présent.
Tom se trouvant être particulièrement bavard, Joy eut vent de pas mal d’informations. Pour commencer, Ross (comme il voulait bien qu’elle l’appelle) était bel bien leur aîné de presque dix ans. Originaire de Wichita, c’est là qu’il a fait la connaissance de Tom et ont découvert leur point commun pour la mécanique, n’étant d’ailleurs pas moins diplômé en ingénierie aéronautique. Ce qui était beaucoup plus impressionnant que la qualité d’homme à petits boulots de Lance … Pour ce qu’il en était de Tom, aucun mot ne fut prononcé quant à sa profession. Ross avoua ensuite qu’il ne partait pas si souvent que ça avec Lance et Tom, n’ayant pas tellement le temps entre sa fonction de père de famille et d’employé dans une tour de contrôle. Les différences d’âge et de milieux se faisaient rapidement oubliées malgré tout, l’afro-américain restant quelqu’un d’ouvert et sympathique. Par exemple, lui et Tom n’hésitèrent pas à embêter le troisième garçon sur cette demoiselle avec qui il habitait et dont il ne cessait de parler à moins qu’on lui ferme son clapet à coup de bâillon. Heureusement, voyant que les taquineries n’étaient pas au goût de la demoiselle en question, ils changèrent de sujet.

Dès que les affaires de chacun finirent d’être rangées dans la camionnette de Tom, ils prirent tout de suite la route ; Ross à la place conducteur, Joy à celle du co-pilote, et les deux autres à l’arrière au milieu des sacs et de boîtes. Les esprits excités de Tom et Lance s’étaient plus ou moins calmés et, à présent, seuls les sons du moteur et de la radio remplirent le silence.
Joy, depuis le rétroviseur, regarda sa chère maison s’éloigner de plus en plus jusqu’à ce que le paysage ne se compose au bout d’un moment que d’étendues vertes et jaunes. Elle inspira profondément et posa sa tête sur le côté, regardant le paysage défiler, suivant la route pour les mener à Hutchinson. Pour y faire quoi ? Elle l’ignorait toujours, et ne s’en souciait pas vraiment. Pourquoi ? Même ça, elle ne voulait plus s’en préoccuper.

« Mademoiselle Hammond ?
- Joy. »

Rectifia-t-elle poliment, nullement pour la première fois, alors qu’elle se tournait vers Ross qui, en conducteur prudent, préférait ne pas quitter son chemin des yeux, sauf pour quelques brefs coup en sa direction.

« Ha, désolé … Joy, tenez, vous voulez voir des photos de ma famille ? »

A ces mots, l’homme sortit de sa poche un portefeuille en cuir brun et le tendit à la jeune fille, plutôt surprise par cette demande spontanée. Elle répondit cependant en toute simplicité :

« Oh, avec plaisir. »

Attrapant donc l’objet, rendant ainsi la main de son propriétaire au volant, elle l’ouvrit machinalement tomba nez à nez avec quelques photographies jaunies de ce qui devait être les Powell. Il y avait une femme tressée sur l’une d’elle, à la peau aussi sombre que celle de Ross et au sourire bienveillant, puis une petite fille sur une autre qui leur ressemblait sur certains points, levant les bras comme si elle débordait de joie dans sa robe fleurie.

« Ma femme, Frannie. Et la petite, c’est Lucy, elle a eu quatre ans cette année. »

Il y avait une photo de leur mariage, d’autres de Lucy passant du stade du joli bébé potelé à celui de la fillette faisant des roulades dès qu’elle en avait l’occasion. Ross était donc le genre d’homme qui gardait un tel album dans son portefeuille ? C’était assez adorable.
La dernière photo du lot, assurément plus récente en vue de la qualité du papier, représentait Frannie assise sur un fauteuil, Lucy perchée sur ses genoux, cachant à moitié ce qui semblait être un ventre bien rond.

« Votre femme …
- Oui, il ne devrait plus tarder, c’est une question de mois. »

Joy rangea bien les photos, puis les posa sur ses genoux, ne voulant pas encore embêter le conducteur pour si peu.

« Félicitations ! Vous avez déjà des idées de comment vous voulez l’appeler ? »

Avoir un enfant, c’était quelque chose. N’étant l’aînée de Casey David que de trois ans, elle ne se souvient pas vraiment de sa naissance ou de la période qui a suivi ensuite. Sa mère lui avait avoué, en tout cas, qu’elle était très collante à cette époque et la suivait à chaque fois qu’elle devait s’occuper du benjamin de la famille.

« Nous verrons à sa naissance, mais j’ai tout de même commencé à y penser en amont. Vous auriez des suggestions, Joy ?
- Hmmm …
- Nous, avec Lance, on s’est promis un truc … (commença Tom, après s’être avancé et avoir posé ses coudes sur les sièges avant) C’est que, quand on aurait un enfant, on l’appellerait comme nous. Enfin, j’appelle le mien Lance et lui, Tom. Pas vrai ?
- Yep ! »

A la suite du fils Walker, une tête brune sortit de l’ombre et vint se poser sur l’une des épaules du garçon, plaçant son bras sur l’autre.

« Et si jamais la mère n’est pas d’accord ?
- Pourquoi elle ne serait pas d’accord, Lance et Tom ce sont de très jolis prénoms ! »

Joy resta de marbre, fixant bien Lance et haussant bien un sourcil pour montrer son avis sur la question. Elle le taquinait, bien entendu, Lance et Tom n’étaient pas des prénoms si mal … Bien qu’elle ne verrait pas son enfant porter l’un ou l’autre. Enfin, comment aimerait-elle appeler son fils ou sa fille, au juste ? Certes, ce n’était pas comme si elle en voulait mais …

« Ah, c’est comme ça ! T’inquiète mon Tom-tom, même s’il s’appelle pas Tom, je l’appellerai toujours comme ça.
- Pareil. »

Mon Dieu. Joy, secouant la tête, poussa un soupir résigné qui fut cependant camouflé par les rires des deux idiots. Aucun ne rattrapait l’autre, vraiment ; ils faisaient la pair, comme on dit.

C’est donc ainsi qu’ils continuèrent de discuter en toute légèreté. Même si elle ne participait que sporadiquement, la jeune fille aimait bien les écouter – que ce soit pour leurs bêtises ou pour des choses un peu plus sensées dont elle ne comprenait pas forcement grand-chose. Pour tout dire, l’ennui ne la gagna aucunement et le temps passa si vite qu'avant qu'elle ne s'en rende compte, les premiers panneaux indiquant qu'ils approchaient de la ville d'Hutchinson firent leur apparition.

Même s’il se faisait tard, le soleil était encore assez présent dans le ciel pour que Joy Abigail puisse avoir son premier aperçu de la ville. Rien de bien spécial, des rues droites et propres, des bâtiments alignés et beaucoup de tranquillité que Tom ne tarda pas à commenter :

« Nous avons de la chance. Le calme disparaîtra dès le mois prochain avec l’approche du Kansas State Fair. Y’aura de l’animation partout !
- Tom, j’ai entendu dire que dans quelques années, pour un prochain State Fair, ils allaient ouvrir un musée de l’aérospatiale.
- Vraiment !? Faudra que je surveille ça alors.
- De même, je pourrais en profiter pour faire une sortie familiale aussi. »

La seule idée d’une foule grouillante débordant des rues donnait quelques vertiges à la jeune femme. Du monde, cela faisait longtemps qu’elle n’en avait pas croisé. Pour tout dire, son dernier souvenir de manifestation gigantesque datait de son entrée à l’université … Là, s’imaginer comme ça, perdue entre le flot des passants, incapable de voir plus loin que le bout de son nez ? C’était aussi angoissant que d’être perdue au milieu de l’océan en pleine tempête.
Joy ferma les yeux, serrant légèrement le tissu de sa robe et respirant calmement. Ça va aller, ça va aller. Rien de tout ça n’allait lui arriver. Lance avait pensé à tout et beaucoup mieux orchestré cette virée qu’elle ne l’aurait pensé.

Ils arrivèrent sans plus tarder à un motel, situé à l’autre bout de la ville, à la limite de la zone d’agglomération. Tom et Lance se chargèrent de la prise des clés, semblant bien connaître le gérant avec qui ils plaisantèrent un moment. Joy eut nullement besoin de dire quoique ce soit, n’en ayant pas non plus eu le temps ; son grand brun de colocataire revint, tout sourire et secouant des clés juste sous son nez :

« Et une chambre individuelle pour madame, rez-de-chaussée, avec vue sur le paysage et accès facile à l’extérieur.
- … Merci. Et vous ?
- On sera pile dans la chambre de l’étage au-dessus, tous les trois. Si t’as besoin d’un truc tu auras juste à crier ou à taper contre le plafond. »

En effet, quand elle fut sortie de la voiture et placée sur son fauteuil, Joy n’eut aucun mal à rejoindre d’elle-même sa propre chambre, laissant les garçons monter vers la leur. C’était une drôle de sensation que celle de se mouvoir ainsi dans un environnement étranger, toute seule qui plus est … Mais pas encore au point de s’avérer désagréable.
Tranquillement, elle pénétra la pièce où flottait l’odeur de produits ménagers mais, très vite, la réalité revint au galop. Ce n’était pas sa chambre. Ce n’était pas sa porte. Ce n’était pas sa fenêtre. Joy se retrouvait en territoire inconnu, incapable de s’accrocher à quoique ce soit, pas même sa radio ou son fusil qu’elle avait laissé derrière elle à la ferme. Entre eux, un gouffre de plusieurs miles dont on ne pouvait voir le fond. La chambre était sombre, trop sombre, et au lieu de tout simplement allumer la lumière, Joy fit marche arrière en quête d’air.

« Un problème ? »

Accrochée à la poignée, la jeune femme venait de manquer dans son empressement de chavirer en arrière. A quelques mètres, près d’une cabine téléphonique, beaucoup trop surpris pour avoir eu une réaction autre que son expression d’éberlué, se tenait Tom.

« Euh, non, non … Non. Tout va bien. »

Joy lâcha lentement la manivelle grinçante, puis frotta nerveusement ses doigts entre eux. Dieu, que c’était embarrassant. Mais peut-être que si elle retournait dans la chambre sans rien dire, ils …

« Hey ! »

… Oublieraient tout.
Tom ne semblant pas de cet avis, s’approcha en quelques enjambées de la jeune fille, sourire toujours présent :

« On a pas trop eu l’occasion de parler, en fait. Ça va ?
- Hein ? Heu … Oui. Pourquoi ça n’irait pas ? »

Elle se surprit à se sentir intimidée par le garçon … Ce qui était stupide. Elle n’avait rien à craindre de lui, en aucun point. Retrouvant peu à peu en confiance, la demoiselle croisa ses bras sous sa poitrine et soutint le regard noisette de son interlocuteur, pouffant de rire :

« Hahaha, d’accord d’accord. Lance te l’a déjà dit, mais si y’a un souci, t’hésite pas à frapper. »

L’index levé, Tom indiquait l’étage supérieur.
Joy lui répondit par un simple sourire et hocha la tête. Oui, elle avait bien compris. Elle ne dirait pas qu’elle n’hésiterait pas, tout dépendrait du « souci » en question. Si un cambrioleur entrait par effraction dans sa chambre, frapper ne servait à rien et les décibels de son cri suffiraient à réveiller tout le motel. Après, elle ne donnerait pas cher de sa peau, tout dépendrait de s’il sera armé ou non. Enfin, à part la bible, qu’est-ce qu’un voleur espérait trouver dans un vieux motel pareil ? Et pourquoi serait-il assez stupide pour s’aventurer dans une chambre occupée …
Sinon, si le « souci » était d’ordre plus commun, là, elle était bien assez grande pour s’en occuper toute seule. Elle ne voulait guère être un fardeau et, même si ça pouvait parfois lui prendre du temps, elle avait fini par s’habituer à s’occuper des tâches quotidiennes tout à fait normalement.
Elle était tout à fait capable de se débrouiller toute seule.

« En tout cas, je te rassure … je ferai en sorte que Lance vienne pas trop te coller, on a du boulot de toute façon ! Tu pourras profiter d’un peu de paix ! Enfin, c’est un grand mot, on le connait … »

La grimace moqueuse de Tom fit lâcher un soufflement du nez de la part de Joy.

« Merci, en tout cas, pour la proposition … Ça a l’air d’être une ville charmante.
- On y vient, de temps en temps. Oui, les gens sont très sympas, en général. Tiens, tu as faim, en fait ?
- Ca va … Mais c’est vrai qu’il se fait tard.
- On aura qu’à aller dans un petit restaurant en ville, tu es d’accord ?
- Oh, oui, pourquoi pas.
- Bien ! Ils font les meilleures gaufres du Kansas, et de loin. J’espère que tu te sentiras bien avec nous, Joy.
- Je le suis, Tom. »

Et bizarrement, ce n’était pas tout à fait faux.
Content de leur échange, le sourire du jeune homme s’étendit, faisant plisser ses yeux et creusant un peu plus ses pommettes. Ça lui donnait quelque chose de très … Mignon. Et rassurant. Joy en était agréablement surprise. Il était vrai qu’elle n’avait jamais parlé plus que ça à Tom, et même si elle n’en avait entendu que du bien de la part de Lance, le fils Walker n’était pour elle que ce gars débonnaire, bruyant et expansif.

« Tu m’excuses ? Je vais passer un coup de fil, je préviens les autres et on ira manger. »

Cependant, il n’était pas que ça.
Le cœur plus léger, elle retourna dans cette chambre.
******

Quand Tom avait parlé de restaurant, Joy ne savait pas pourquoi elle avait imaginé autre chose …
Le petit groupe de voyageur, conduits cette fois-ci par Lance, s’étaient dirigés alors que la nuit était tombée vers un endroit pour dîner. Des rues sombres, l’établissement était visible de très loin avec les néons de son enseigne colorée indiquant « Chez Friday ».
Sur le coup, Joy se sentait comme une jeune adolescente de soap opera que sa mère affectionnait écouter pendant son temps libre. Et la sensation ne fit que grandir alors qu’ils passaient la porte vitrée, décorée là aussi d’un puissant néon rouge « OUVERT ».
Une odeur de friture et de sirop d’érable s’attaqua aux narines de la fille de fermier. Tournant la tête pour inspecter les lieux, elle remarqua la décoration aux couleurs jaunes et vertes, le Jukebox qui jouait un vieux tube des années trente, les banquettes rouges de tables installées en carrés serrés … Ceux-ci n’étaient pas spécialement remplis ; une soirée calme qui expliquait pourquoi la caissière pouvait se permettre de terminer de se refaire les ongles en plein service.
Ce n’était pas très professionnel de sa part, selon Joy, mais la demoiselle déchanta vite lorsque l’œil fardé de mauve se posa avec un peu trop d’insistance sur elle et son fauteuil.

« Bonsoir Lindsey ! Friday n’est pas là ? »

Lindsey releva le menton vers Tom, fronçant les sourcils comme pour réfléchir.

« Ah ! Non. Ce soir je tiens toute seule.
- Woah, bravo.
- Vous êtes combien ?
- T’en fais pas pour nous, on va prendre la même table.
- Su-per. »

Dans un bruit de claquement de langue, la jeune femme montra son approbation en formant un rond avec son pouce et son index. Après un dernier clin d’œil, elle s’en retourna à son vernis écarlate. Aucune objection ne se fit entendre quand Lance récupéra des menus en chemin, faisant vraiment comme s’il se pensait chez lui … Et ça devait être le cas. Joy était un peu dérouté, mais sut trouver en Ross un peu de soutien lorsqu’elle lui jeta un coup d’œil : haussant les épaules et secouant la tête, depuis longtemps résigné face à l’attitude du duo d’inséparables.

« Ah, Tom, Lance ? Je reviens, je dois faire un tour aux toilettes. »

Retournant sur ses pas et suivant les panneaux, Ross s’en alla donc dans la direction opposée.
Joy suivit les deux amis, de son côté, essayant par ailleurs d’imaginer où elle pourrait ranger son fauteuil étant donné la disposition des sièges … Comme s’il avait été doué de médiumnité, Lance la rassura :

« On peut le ranger dans un coin un peu plus loin, le temps de manger. Y’a personne qui va le prendre, de toute façon.
- D’accord …
- Installez-vous mon bon monsieur, continua Tom en s’adressant d’abord Lance. Je vais m’occuper du véhicule si cela ne gêne pas madame.
- Oh, non non. »

Tel un bon gentleman, Tom attendit que Joy finisse son transfert avant de prendre le fauteuil à bout de bras et d’aller le déposer non loin de là, où il restait tout de même visible.
Pendant ce temps, à l’aide de ses mains, Joy glissa sur le cuir des banquettes afin de bien s’installer dans son coin, laissant la place libre à sa gauche, vraisemblablement pour Ross. Tout juste en face d’elle, Lance distribuait tout guilleret les menus cartonnés puis ne tarda pas à ouvrir le sien. Cependant, ce n’était qu’une formalité car très vite il reposa la carte alors que Joy venait à peine d’ouvrir la sienne. Elle n’eut pas le temps de se questionner sur l’imagination des propriétaires ou des cuisiniers pour le nom des plats, les yeux verts de Lance semblaient l’inspecter de l’autre côté.
Sourcils froncés, Joy baissa doucement le menu au niveau de son nez, perçant à son tour le brun au sourire infatigable :

« Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai une tâche sur le visage ?
- Non non, répondit-il innocemment tout en haussant des épaules. Tu as regardé la page des gaufres ?
- Lance … Je viens de l’ouvrir, je ne vais pas tout de suite chercher leurs gaufres …
- Heeeey … »

Tom réapparut subitement, et abruptement, après avoir poussé son chuchotement exagéré.

« Gardez vos têtes dans le menu, il nous a peut-être pas remarqu-… Trop tard, il se lève. Mmmmr. »

Interloquée, Joy aux sourcils plus froncés que jamais voulu tourner la tête derrière son épaule, mais pas la peine. De larges mains s’étaient posées sur la table.

« Mais qui voilà ! Comme le monde est petit. »

Avec son sourire en coin, l’homme qui venait d’apparaître ne disait rien à Joy. Il avait l’air un peu plus âgé que ses amis, surtout avec sa plus grande pilosité au coin de ses joues, en continuité de ses minces rouflaquettes, surplombés de cheveux brun courts en bataille. Il s’avérait aussi d’une carrure plus impressionnante, et l’on pouvait aisément imaginer les muscles travaillés que sa large veste en jean cachait.
Enfin, bon, tout ce qu’elle comprenait (et qu’il y avait sans doute à comprendre), c’était qu’il connaissait Tom et Lance … Ceux-ci n’étaient d’ailleurs visiblement pas tellement contents de le voir, leurs visages à présent renfrognés. Mais, s’il l’avait remarqué, l’inconnu n’en accorda pas plus d’importance que cela, s’intéressant plutôt à la seule représentante du sexe opposé :

« Qu’est-ce qu’une jolie fille comme toi fait avec ce gros nerd et son petit copain ?
- Oh, pitié …
- Nous n’avons pas été présentés, monsieur. »

Son ton volontairement sec, très peu enchantée par la tournure des événements, ne déstabilisa néanmoins pas plus que ça le jeune homme :

« Stewart Dewayne, mademoiselle, à votre service. Vous voudriez manger à ma table, peut-être ? Nous serions une meilleure compagnie que ces deux-là. »

Sans suivre du regard ses coups de menton en direction du fond de la salle, Joy croisa simplement les bras sans cesser de le soutenir :

« Je ne crois pas, non. »

Peut-être venait-il d’enfin se rendre compte que sa cible n’était pas spécialement séduite par son charisme de mâle alpha … en tout cas, son assurance vola vite en éclat sous les huées du public :

« Hin, t’as entendu la dame, Dewayne ?
- Ouuuuh, le râteaaaau. Mais où sont les appareils photos quand on a bes-…
- Vos gueules. »

Dewayne ne tourna même pas la tête dans leur direction, continuant de fixer ce petit bout de femme caractériel :

« Et qu’est-ce que tu trouves à une bande de cinglés qui pourchassent des soucoupes volantes ? »

… Pardon ?
La demande resta coincée dans sa gorge tellement la tirade semblait sortie de nulle part.

« Hiiin, ils te l’ont pas dit ? Je comprends mieux. »

Son sourire revint aussi vite qu’il s’était évaporé. Sans même demander l’avis de qui que ce soit, Dewayne s’approcha et allait s’engager pour s’asseoir mais, très vite, la longue jambe de Lance se posa sur le siège vide en diagonal.

« La place est prise.
- Ah ouais, et par qui ?
- Lui. »

Cette fois-ci, il l'a tourna, sa tête. Trop occupé à fanfaronner, Dewayne n’avait pas remarqué le grand black à à peine quelques mètres de sa personne.

« Bonsoir. Il y a un problème ? »

Un silence étrange fut la première réponse que reçut Ross, un peu perdu et ne s’attendant nullement à trouver ses compagnons dans une drôle de galère en sortant des toilettes. Ross étant Ross, il n’avait pas particulièrement l’air menaçant, et pourtant il avait vraisemblablement réussi à tenir Dewayne au respect.

« Non. »

Sans plus de discours, les oreilles rougies par la colère, Dewayne rebroussa chemin, retournant à sa table où une autre personne y avait posé sa tête, les mains par-dessus celle-ci.

« Frey, c’est pas l’heure de dormir, on se casse. Ça sent trop les crétins par ici, j’veux pas que t’attrape ça. »

Sa rage en ébullition ne lui permettait pas de contrôler le volume de sa voix. Depuis leur table, les quatre américains avaient tout entendu et suivaient dubitativement son manège, alors qu'il prenait par le bras le garçon beaucoup plus jeune et le tirait jusqu’à la sortie.

« LINDSEY, JE PAYE PLUS TARD.
- Yep, boss. »

Et bam.
Il ouvrit la porte et s’en alla, l’autre à sa suite faisant attention à ce qu'elle ne se ferme pas trop brutalement.

...

« Hum … Des explications ?, finit timidement par commencer Ross tout en prenant place après que Lance l’ait libérée.
- C’est juste un mec avec qui on a déjà travaillé, pour un petit boulot. Il nous aime pas vraiment.
- T’en fais pas, Dewayne est juste un idiot, continua Tom à l’attention de Joy.
- J’ai bien vu, ça va. Ce n’est pas la peine d’en faire un plat.
- Il en faut plus pour l’impressionner ! Et encore, tu l’as pas vu avec son fusil à la maison …
- Oui, Lance, qu’est-ce qu’il a mon fusil ?
- Rieeeen ! »

La tempête était passée, cela même beaucoup mieux que le caractère explosif de Dewayne laissait présager … Cependant, Joy ne put s’empêcher de continuer de suivre du regard les silhouettes sombres de l’autre côté des fenêtres du restaurant.
Heureusement, les gémissements et la bonne humeur renaissante du côté de Tom et Lance la sortit de ses rêveries.

***
A la ferme, soupes et purées de légumes étaient le lot quotidien de Joy. Si elle ne comptait pas les fois où elle ne mangeait pas, par oubli ou manque de volonté. Son appétit jouait au yoyo avec sa tête et face à son assiette garnie de victuailles brillantes de graisse, elle n’avait su par où commencer.
Concentrée à manger pour faire honneur au repas plutôt qu’à dessiner des tourbillons avec sa sauce, elle n’interagissait que très rarement avec les autres. Heureusement, ils ne s’en offusquaient nullement et ne l’obligeaient pas à participer à la conversation à coup de quelconques perches.

Au moment du dessert, Tom avait dû se lever, son assiette de gaufres engloutie alors que la jeune femme finissait le quart de la sienne. Lorsqu’il revint, l’air légèrement contrarié, il se mit à parler de façon inaudible à Lance.

« …
- J’sais pas si …
- …
- Ben, ... »

Joy n’en fut pas plus préoccupée que cela. S’ils ne voulaient pas que leur discussion soit entendue, c’était qu’elle n’avait pas besoin de l’être. Mâchant consciencieusement ses fruits frais recouverts de sirop et de chantilly, elle ne quitta pas des yeux sa gaufre tiède.

« Un problème ? »

Se permit finalement Ross alors que les deux autres se fixaient pensivement. Le brun pinça les lèvres et se frotta la nuque, laissant à Tom le loisir d’exposer les choses à leur compagnon :

« On doit passer à la cabane.
- Ce soir, déjà ? C’est urgent ?
- Assez, ouais … J’essaye de réfléchir à comment on peut s’organiser.
- On doit ramener Joy d’abord, fit Lance. »

L’intéressée, en levant la tête, pût voir dans l’expression de Tom que c’était ça le véritable problème de l’opération.

« C’est loin ?, demanda-t-elle, surprenant l’assistance.
- Hm … En dehors de la ville, quand même. Si ça ne te dérange pas, on peut …
- Je peux venir. »

Lance toussota légèrement, incertain, alors que Tom se penchait en avant, intéressé.

« C’est de devoir retourner au motel qui est embêtant, non ? Vous n’êtes pas obligés, je peux venir et attendre dans la voiture. Je pense que je peux aussi prendre mes restes à emporter pour qu’on y aille maintenant.
- Ça me va, à moi, acquiesça Tom en tapotant la table.
- Joy, tu es sûre ?, osa cette fois Lance.
- Je ne l’aurais pas proposé, sinon ! Je ne veux pas vous embêter, d’accord ?
- O-oui …
- Parfait, Joy ! Je vais payer, alors. »

Le fils Walker se leva, concluant ainsi efficacement la discussion selon lui. A sa suite, Ross se leva de sa banquette :

« Euh, Tom, attends …
- C’est moi qui offre, t’en fais pas ! »

Clair. Net. Précis. On avance, sans tergiverser.
Sans plus attendre, Joy prit quelques serviettes en papier pour y ranger sa gaufre. Tom était vraiment quelqu’un de très appréciable.
Retrouvant Lance, toujours posté en face d’elle, la jeune fille ne se rendit pas compte du sourire qu’elle lui esquissait.

******

La ville était à présent loin derrière eux. Toujours à la même place, Joy grignotait son dessert froid pendant que Lance conduisait, Tom et Ross discutant à l’arrière.

« Je pensais pas qu’on devrait sortir ce soir …
- Ce n’est pas grave, Lance. Tu m’as dit que ça ne durera pas bien longtemps, de toute façon.
- Oui …
- Et qu’est-ce qu’il pourrait m’arriver ? »

Le jeune homme était incapable de répondre. Bien, après tout, elle avait raison. C’était lui qui avait insisté pour qu’elle vienne et qui des heures durant l’avait obligé à crapahuter avec son fauteuil à la ferme. Alors il n’y avait aucune raison pour que cela soit différent maintenant.

Lance quitta la route, s’engageant dans un sentier que Joy n’aurait pu déceler malgré la lueur des phares. Dehors, la lune en croissant peinait à illuminer plus que ça à travers les épais branchages de la forêt qu’ils venaient de pénétrer. Après quelques minutes de route sinueuse, Lance se gara dans un passage un peu plus large et sortit de la voiture, laissant tout de même les clés sur le contact.
Joy, seule dans l’habitacle, poussa un soupir et s’enfonça un peu plus dans son siège en cuir. Heureusement qu’il lui restait son ami de toujours qu’elle n’attendit pas pour allumer, remplissant le silence par une émission nocturne. La musique n’était pas la seule chose qui l’intéressait, n’importe quoi qui lui occupait l’esprit suffisait.
Soudainement, la porte de son côté s’ouvrit sur Lance :

« Ah, tu te mets déjà à l’aise ! »

Lâcha-t-il avec légèreté, le sourire retrouvé. Il n'y avait pas à dire qu'elle le préférait comme ça.

« On sera pas si loin, donc si tu as besoin de quelque chose tu peux … hurler.
- Je sais, je sais.
- Bien. »

Et comme le rustre qu’il était, il lui tapota la cuisse avant de s’enfuir en ricanant doucement.
L’idiot.

Un coup d’œil dans le rétroviseur extérieur lui fit voir ses amis pour la dernière fois. Ils lui tous firent un signe avant de disparaître à travers les troncs et feuillages. Il ne lui restait donc plus qu’à attendre.
La voix profonde du présentateur radio rapportait des faits divers et posait quelques questions sociétales à des invités. Joy l’écoutait distraitement animer le débat, ses paupières papillonnant un peu.

Skkrrtchh…

Le bruit la fit sursauter. C’était la radio qui venait de perdre le signal de la station. Joy, sourcils froncés, tapota sur l’appareil dans l’espoir qu’il revienne à lui … Inutile. Elle tenta même de chercher d’autres stations, mais le problème était général. Contrariée, elle abandonna la lutte de peur de tout casser et éteint pour de bon l’appareil. Tant pis.

Croisant les bras, en partie pour réchauffer ses doigts, la jeune fille tourna la tête vers l’extérieur. Faute de distraction sonore, elle se contenterait du paysage. Certes, il n’y avait pas grand-chose à voir, mais ne serait-ce que fixer un point ferait l'affaire. Tout était tellement silencieux … Et si somb-…
Joy coupa son souffle. Un faisceau de lumière venait de traverser son champ de vision. Elle en était certaine.
N’osant plus bouger, la jeune fille resta aux aguets. Aucune réponse satisfaisante ne lui venait à la question « mais qu’est-ce que c’était ? », et rien ne servait d’entrer dans des hypothèses fantaisistes. Que ce soit les garçons ou … autre chose, ça finirait bien par arriver.
Plus aucune vague de lumière ne réapparut. Cependant, des craquements de feuilles commencèrent à se faire entendre … Et dans une direction toute autre que celle dont venaient Lance, Tom et Ross. Joy déglutit. Ce n’était pas encore de la peur qui lui prenait à l’estomac, mais elle était bien consciente que quelque chose de bizarre se tramait. Son esprit rationnel, d’un côté, envisageait la possibilité que ce soit des gardes forestiers … Mais elle n’irait pas non plus ouvrir sa vitre pour vérifier cela. Pire, elle tendit les bras sur le côté, tout doucement, pour enclencher la sécurité des portières avant de se baisser le plus possible sans pour autant lâcher les rétroviseurs des yeux. Des ombres y dansaient, mais incapable de déterminer si c’était vraiment la source des bruits … qu’elle identifiait difficilement comme ceux d’un humain, en fait. La chose en question semblait plus … ramper ? En tout cas, elle se rapprochait de plus en plus : c'était une certitude.

Bomp.

Main sur sa bouche, Joy réprima le cri qui voulut en sortir lorsque la chose vint se cogner contre la voiture, la secouant légèrement. Nombres de jurons traversèrent son esprit … Que faire ? Elle ne pouvait pas rester là les bras ballants en attendant potentiellement que ça se tasse. Alors qu’elle croyait percevoir des sons de voix étouffés, Joy glissa l’une de ses mains vers l’arrière, cherchant un objet, quoique ce soit qui pourrait l’aider … Mais rien, sans surprise. Pourtant, elle ne pouvait plus attendre pour réagir : à l’arrière, elle commençait à entendre comme des cliquetis. Ils essayaient d’ouvrir le coffre ?
Bon, ni une ni deux, Joy tenta le tout pour le tout et laissa son instinct réagir. Elle donna un violent coup de poing dans le klaxon, faisant hurler longuement la voiture. Le bruit eut l’effet escompté et sembla avoir pris la chose par surprise, des cris et quelques fracas se faisant entendre. Joy lâcha alors le bouton du volant, mais en même temps que l’alarme, tout bruit s’était arrêté … C’est là que, dans l’angle du rétroviseur extérieur de son côté, la jeune fille vit une ombre informe s’approcher. Tout doucement. Rampant en s’appuyant sur la voiture.
Yeux écarquillés, sentant finalement la peur lui serrer la gorge, Joy ne réfléchit même plus. Après avoir débloqué sa portière et s’être fondu un peu plus dans son siège, fermant les yeux pour ne plus se fier qu’aux bruits, Joy attendit … attendit … et lorsque le souffle rauque de la créature l’alerta qu’il se trouvait enfin au niveau de sa portière … VLAN.

Ce fut sans retenu que la fille Hammond ouvrit subitement sa porte, assommant son attaquant qui s’étala dans un grognement sourd. Mais pas le temps d’attendre, Joy glissa de sa place et attrapa la chose, commençant à la frapper le plus fort possible aux endroits qu’elle pouvait atteindre. La scène surréaliste flottait dans son esprit, tout ce qu’elle pouvait espérer c’était que son geste soit suffisant pour la mettre en sécurité … Malheureusement, l’ombre n’était pas seule, une autre plus frêle se fondit sur elle et l’attrapa par les poignets comme pour l’arrêter. Joy se mit alors à hurler, se pencha et avant pour se donner de l’élan et balança un violent coup de tête dans le ventre de l’autre.

« JOY ! »

Une nouvelle ombre venait d’apparaître dans un rayon de lumière, mais l’adrénaline et les larmes qui embuaient les yeux de la jeune fille l’empêchèrent de la reconnaître tout de suite. Elle lui donna un coup de poing dans le torse, mais les mains douces de Lance l’enlacèrent tendrement. A genoux après avoir laissé tomber sa lampe, il la rassura en lui caressant les cheveux et le dos, la laissant aussi pleurer généreusement sur son t-shirt.

« Qu’est-ce que vous faites là !? »

Aboya-t-il, agressif, à la deuxième ombre pliée en deux de douleur.

« Je … On … On ne voulait pas, vraiment … On-…
- Ramasse ton frère et dégagez d’là, je suis sérieux.
- Ou-oui. »

Lance, avec le plus de délicatesse possible, porta Joy dans ses bras, libérant la première ombre de son poids pour laisser à l’autre tout le loisir de s’occuper d’elle.

« Rmffhg, Laaanc-…
- Wayne, ça suffit, on va rentrer. »

Joy, les ongles plantés dans le dos du fils Simon, n’arrivait plus à arrêter les torrents qui lui sortaient des yeux et lui brûlaient les joues. Toussant, hoquetant, elle cherchait l’air entre ses sanglots.

C’était quand la dernière fois qu’elle s’était sentie aussi heureuse d’être en vie ?

******


    ...

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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Jeu 18 Fév 2016, 20:08


Histoire



••• Juillet 1959, Hutchinson (suite).

Joy Abigail ouvrit les yeux.

Face à elle, se tenait le plafond de la chambre de motel. Sombre, décoré de minces traits parallèles de lumière pâle, filtrés par les volets de la fenêtre.

Doucement, elle se débarrassa de ses draps, puis attendit un instant. Son souffle lui était assourdissant.
De la veille, après les événements, elle n’avait retenu que Lance qui était resté à ses côtés … puis plus rien, le noir complet.
Ses mains vinrent frotter ses joues sèches, puis glissèrent jusqu’à ses yeux.
Mon Dieu …

Il devait encore être très tôt, où le soleil venait à peine de se lever.
N’en pouvant plus d’être coincée sur le matelas tel un papillon de collection, Joy s'extirpa de sa place, retrouvant son fauteuil non loin d’elle, et alla se préparer pour passer le temps et cesser de penser. Faire le vide.

Terminant de boutonner sa chemise, Joy se décida à aller faire un tour. Dehors, seul le chant des oiseaux redonnait un peu de vie à l’établissement. L’accueil n’était pas encore ouvert, personne ne se baladait dans les couloirs … Comme si les lieux avaient été abandonnés dans le courant de la soirée.
Sans but particulier, la jeune fille continua de tirer sur ses roues jusqu’à atteindre l’extérieur du motel. Elle en fit le tour puis, finalement, décida de s’arrêter au niveau d’une barrière, non loin de l’entrée en face de la route, où elle pouvait se tenir et regarder le paysage de l’autre côté du ruban de bitume. Il n’y avait pas grand-chose à voir, mais ça au moins ça ne la changeait pas de la maison. Tout était aussi tranquille …

Rares furent les voitures qui passèrent dans son champ de vision. Le plus surprenant resta quand même ce vélo qu’elle vit approcher de loin … qui n’était d’ailleurs pas seulement de passage. Le garçon qui le conduisait, Joy était certaine de l’avoir déjà vu ... Distraitement, elle le regarda s’arrêter en face du motel, ne s’attendant pas spécialement à ce qu’il vienne dans sa direction après qu’il l’eut remarqué. L’inconnu qui semblait un peu plus jeune, en tout cas, ne passa pas par quatre chemins et se présenta :

« Bonjour. Je suis Jeffrey Stewart ... Le frère de Dewayne Stewart. Vous êtes bien, hm … la personne de hier soir ? »

Ah.
Y penser était bien l’une des dernières choses qu’elle voulait, mais bon. En y réfléchissant, donc, en effet, il ressemblait beaucoup à Dewayne tout en restant malgré tout très différent. Certes, ils partageaient les mêmes couleurs d’yeux et de cheveux, mais l’adolescent avait les traits plus ronds et était loin d’être aussi musclé que son frère. Il y avait aussi moins d’arrogance dans son air.
Le visage impassible, surtout car elle ne savait pas tant comment réagir, la demoiselle répondit :

« Joy Abigail Hammond. »

Jeffrey tenta de garder son calme et sourit timidement :

« Miss Hammond, je suis venu présenter mes excuses pour les actes de mon frère et moi. On ne voulait vraiment pas vous effrayer, nous ne savions même pas que vous étiez dans cette-…
- Joy ? »

Ce fut à grandes enjambées que Lance vint les rejoindre. Sourcils froncés, volontairement méfiant, le jeune homme se posta aux côtés de la fille Hammond en croisant les bras :

« Qu’est-ce tu fais là.
- Ca va, Lance, dit-elle en posant sa main sur son bras.
- O-oui. J’étais venu présenter nos excuses et nous expliqu-…
- Et Dewayne, alors ?
- Ahem … Il ne sait pas que je suis venu … Je voulais le faire le plus vite possible pour ne pas vous rater et … Et puis il n’est pas en état, il est un peu délirant … Plus que d’habitude. Vous lui avez cassé le nez en plus de quelques hématomes, bredouilla-t-il à l’adresse de Joy avec un sourire gêné. »

L’arrivée de Lance avait visiblement fissuré l’assurance du garçon. Voulant le laisser dire ce qu’il avait à dire, Joy lança un regard désapprobateur à son ami qui, bien qu’à contre cœur, consenti à mettre un peu d’eau dans son vin.

« D’accord, souffla-t-il en baissant littéralement les bras.
- Vous pouvez continuer, Jeffrey. »

La reconnaissance pouvait se lire sur le visage de l’adolescent. Joignant ses mains comme une prière, le benjamin Stewart continua :

« Je vous assure qu’on ne voulait faire de mal à personne. Après votre petit accrochage dans le restaurant, mon frère n’était pas vraiment très content et ne pensait qu’à vous, hm, donner une leçon … Mais juste en, hm, vous faisant une blague. Nous sommes restés dehors, et quand vous êtes partis, nous vous avons suivi …
- Et tu trouves ça normal ?, l’interrompit Lance.
- Ecoutez … Dewayne est mon grand-frère … Je le connais, il est très têtu et je ne peux malheureusement pas faire grand-chose. Soit je le suivais dans son plan, soit je le laissais tout seul, et c’est hors de question. Je comprends que vous ne l’aimiez pas et je ne vous demande pas de l’aimer, mais ce n’est pas quelqu’un de méchant. Il est, hm, juste … un peu rustre … Et, hm, émotif ? A sa façon. Tout ce qu’il comptait faire c’était vous faire croire que des, hm, "aliens" étaient venus mettre votre voiture sens dessus-dessous. Rien d’autre. (S’adressant plus spécifiquement à Joy, cette fois : ) Jamais il n’aurait voulu vous blesser ou quoique ce soit, surtout que vous n’aviez rien à voir dans ce conflit qu’il s’est mis en tête. Enfin, voilà. Si vous ne voulez pas nous pardonner, il y a-t-il quoi que ce soit que l’on puisse faire pour preuve de notre bonne foi ? »

Jeffrey avait tout l’air d’être un garçon bien et honnête. Difficile de l’imaginer vivre avec un frère tel que Dewayne mais, voilà, qui était-elle pour juger ? Tout cela lui faisait penser à son propre aîné, Larry Adam, à qui elle n’avait plus adressé la parole depuis cet épisode des fêtes de fin d’année. Elle n’imaginait pas non plus que les choses pouvaient revenir à la normal, entre eux, tout comme avec le reste de sa famille … Un ratage de plus sur sa longue liste.
En tout cas, il ne servait à rien de garder rancœur des événements de la veille. Au fond, ce n’était même pas un sentiment qu’elle avait ressenti … contrairement à Lance. Coulant son regard vers le sien, son avis semblait peser un lourd poids dans la balance.

« Je pense qu’un nez cassé est suffisant. »

Le brun hocha la tête, bien qu’il gardât une moue sceptique et continuait de froncer des sourcils en s’adressant à Jeffrey :

« Bien, si ça lui va, ça m’va aussi. Mais si j’le recroise, qu’il s’attende pas à c’que je sois gentil. »

Le garçon n’en demandant pas tant, son sourire s’agrandit, satisfait que cela ce soit réglé ainsi.

« Merci de m’avoir écouté … Encore désolé. »

Il baissa la tête en signe de repentir, et s’en alla ainsi, souhaitant une bonne continuation au duo qui le salua en retour.
Côte-à-côte, les deux amis d’enfance suivirent sa silhouette partir, devenant de plus en plus minuscule dans l’horizon. Alors qu’il disparaissait totalement, Joy poussa un long soupir.

« Joy …
- C’est bon, c’est fini … Tout est bien qui finit bien. »

La jeune fille s’attendit à ce qu’il continue de parler mais, de façon surprenante, il n’en fit rien. En silence, Lance s’installa par terre, posant sa tête contre la roue bloquée du fauteuil. Ils restèrent ainsi un moment dont elle n’eut aucune envie de compter les minutes.

Le soleil était déjà bien haut, finalement, et Joy entendit le son de grille de la loge du propriétaire du motel s’ouvrir.

« Lance ?
- Mmh ? »

Sans quitter l’horizon du regard, Joy laissa sa phrase en suspens. Nombre d’idées lui venaient.
J’en ai marre. Je veux rentrer. Je veux partir. Je veux disparaître. Je veux mourir.
Mais aucune n’était totalement vrai.

« Je … ne pense pas que les sorties comme ça me conviennent. Je ne serai jamais aussi bien que chez moi. »

Lance attendit quelques secondes avant de répondre, sans plus d’émotion dans sa voix :

« Je comprends. Tu veux rentrer maintenant ? »

Joy se mordit la lèvre inférieure, puis baissa les yeux sur ses cuisses qu’elle appuyait de ses doigts fins.

« Non. Ça ira. Je voudrais … rester avec vous jusqu’à la fin. Et que tout se passe bien. »

Lance ne réagit pas plus et elle n’arrivait pas à cesser de fixer le dos pâle de ses mains.

Après quelques longues secondes, il lui répondit d’une voix profonde qui rendit ses yeux bleus légèrement brillants.

« Ça se passera bien. »

Because …


••• Juillet 1959

Le séjour, comme prévu, ne dura guère bien longtemps.
Le deuxième après-midi, Ross se vit d’ailleurs obligé de quitter le petit groupe en urgence, prévenu par l’un de ses amis à Wichita que sa femme était à l’hôpital et allait accoucher. Il aurait dû s'y attendre. Ne voulant cependant pas que son départ surprise gène tout le monde, le père de famille appela un taxi qui l'emmènerait récupérer sa voiture afin de rentrer. Joy lui souhaita donc une bonne continuation et beaucoup de bonheur à sa famille et lui, ne sachant pas s’ils se reverraient un jour.
La demoiselle resta ainsi le reste du temps en compagnie de Lance et Tom. La journée, ils continuaient de se promener en ville, ou un peu plus loin. Et le soir, Joy restait dans sa chambre. Quand ils en avaient besoin, les garçons partaient en vadrouille mais jamais bien longtemps.
Oui, en effet, tout s’était bien passé.

Cela n’empêcha cependant pas Joy Abigail de ressentir beaucoup de soulagement lorsqu’elle retrouva ses paysages familiers. Son cœur battait la chamade au même rythme que les roues parcouraient la distance restante entre elle et sa ferme.
Conduits par Tom, cette fois-ci, la tête de Lance dépassait de l’espace entre les sièges avant.

« Vous aurez besoin d’aide pour sortir vos affaires ?
- Naaaan, t’en fais pas mon Tom, j’vais gérer ça. Joy sur un bras, nos sacs sur l’autre et …
- Quoi !? »

Beaucoup trop concentrée dans les champs et la silhouette de sa maison qui se faisait de plus en plus nette, Joy ne faisait que très peu attention à ce que le couple de meilleurs amis pouvaient se dire comme bêtises. Cependant, un drôle de sentiment vint toquer à la porte de son esprit. Quelque chose lui semblait … étrange.

A l’arrêt sur le bord de la route, Lance se débrouilla comme à son habitude pour sortir les sacs ainsi que le fauteuil de la fille Hammond. Il fit ses adieux dramatiques à Tom dans une large étreinte, puis ce dernier changea habilement de registre pour Joy, assurant qu’il avait été content de la rencontrer et qu’il espérait qu’ils se reverraient une prochaine fois. Elle n'osa pas le contredire, mais ne pensa pas non plus que ça pouvait être une mauvaise idée.
Ce fut donc là-dessus que le fils Walker reprit sa route.

Le brun et la blonde vénitienne restèrent là à regarder la camionnette disparaître dans l’horizon jusqu’à ce que, très soudainement, le fauteuil de la demoiselle se mette à prendre de la vitesse.

« L-L-LANCE, ARRETE CA. »

Rien à faire. Ils étaient de retour chez eux.
Le garçon de ferme faisait mine de ne rien entendre, riant plutôt aux éclats pendant que sa camarade et colocataire avaient les doigts crispés sur les bras de son siège. La maison prenait de plus en plus de place dans son champ de vision, et le drôle de sentiment qu’elle avait déjà eu un peu plus tôt ne fit faire qu’un tour à son sang.

« Lance ! LANCE ! Je ne plaisante plus, arrête ! J’ai vu quelque chose ! »

Habitués aux dérapages contrôlés, la violence de l’arrêt n’occasionna que quelques cheveux en désordre dont la jeune femme s'occupa de faire repartir en arrière d’un revers de main. Son cœur battait très fort, et ce n’était pas seulement dû à ascenseur d'émotions que venait de lui faire vivre son compagnon. Ses yeux bleus ne cessaient de fixer l’une des fenêtres de l’étage supérieur.

« Quoi ? »

Lance leva le nez vers la maison, cherchant ce qui avait bien pu alerter la jeune femme et arrêter si vite leur petite promenade de santé.

« J’ai vu quelque chose à la fenêtre d’en haut … Je crois qu’il y a quelqu’un. »

Il leva un sourcil dubitatif, bien que tout de même inquiet. De là où il était, la ferme semblait normale, mais …

« Hm. Je vais voir, reste là.
- Pardon ? »

S’indigna Joy alors que le garçon passait devant elle. Il consentit à tourner la tête vers elle, lui demandant par le biais de son regard ce qu’elle voulait faire ? Ça pouvait être dangereux et, malheureusement, dans son état elle ne pourrait pas faire grand-chose. Surtout qu’ils ne savaient rien du tout de ce qu’il y avait entre leurs murs pour le moment. Autant ça pouvait être un simple chat errant, un voleur ou encore …

« Hmpf, bien ! Fais … Fais juste attention.
- Comme d’habitude. »

La rassura-t-il avec un clin d’œil. Enfin, ce fut en tout cas l'intention voulue dans son geste. De son côté, Joy était bien loin d’être rassurée, s’attendant au pire pour la suite. Inspirant un grand coup, elle enserra sa poitrine de ses bras et laissa fureter son regard au cas où d’autres choses l’alerteraient. Lance entrant dans la maison, si jamais « ils » essayaient de sortir par une fenêtre ou quoi …

Cependant, il ne fallut pas bien longtemps pour que quelque chose se passe. A peine Lance avait-il ouvert la porte de la maison (il n'avait même pas eu à utiliser les clés) qu’un bruit lourd et un cri vinrent surprendre tout le monde. De là où elle se trouvait, Joy ne voyait pas du tout quel était la source de tout ce ramdam, même en se tordant le cou du mieux qu'elle pouvait, mais il n’y avait pas à dire que la puissance de son inquiétude venait de nettement se multiplier. Elle n’arrivait pas non plus à entendre ce que racontait son ami, mais …
Elle hésita un instant : que faire ? Se rapprocher ? Rentrer ? Comment pourrait-elle aider Lance dans sa condition ? Surtout que la lutte semblait musclée à l’intérieur.
Inutile, comme toujours, un nouveau bruit venant d’en haut vint cependant l’empêcher de sombrer dans les idées noires. N’écoutant alors que son instinct, la jeune femme fit tourner les mains courantes de son fauteuil et alla faire le tour de sa propriété.
Prudemment, s’attendant à ce que toute énormité viennent se jeter sur elle à chaque coin de mur, elle restait aux aguets. Juste derrière la maison, dissimulés maladroitement, elle découvrit deux vélos d'enfants. Joy ne savait qu’en penser, mais ne s’y attarda pas plus longtemps. En effet, beaucoup plus important l’attendait.

Sur le pan de mur où se trouvait la lucarne du grenier pendait une corde artisanale, faite de draps auxquels elle n'accorda guère d’attention contrairement à la petite silhouette qui y était péniblement accrochée.

« Mais-… ! Arrêtez, c’est trop dangereux ! »

Les mots sortirent sans qu'elle n'y ait pensé et ses bras tirèrent plus fort sur ses roues pour atteindre le bas de l’échelle improvisée. Le temps n’était pas aux questions, et de toute façon il n’y en eut pas non plus pour quoi que ce soit d’autre.
Après un choc en pleine poitrine qui vint lui couper le souffle, les silhouettes laissèrent la place aux étoiles et Joy se sentit tomber en arrière. A moitié là, seuls quelques éclats de voix et secousses restèrent perceptibles dans le lointain.

« AL’ ? CA VA, RIEN DE CASSER ? »



« Madame ? Madame, vous allez bien ? »



« AL’ ? »

Il fait tout noir, le programme se termine.

***

Un léger gémissement s’échappa d’entre les lèvres de la jeune femme, alors que ses yeux bleus s’ouvraient fébrilement sur le visage flouté de Lance. Pourtant, ce ne fut pas sa voix qui s’exclama :

« Elle est réveillée ? Elle va bien, elle va bien ?
- Attends un peu, il faut lui laisser le temps !, lui répondit calmement quelqu’un.
- D’accord, fit la première voix aussi faiblement qu’un couinement de souris. »

Cela faisait longtemps que le salon de sa demeure n’avait pas semblé si rempli de vie. Reprenant peu à peu conscience, Joy Abigail se rendit compte qu’elle se trouvait à présent sur le sofa de son salon, allongée, les mains de Lance tenant la sienne.

« Joy, comment tu te sens ?
- Euh … »

Elle reprit possession de ses doigts qui vinrent masser son front, afin d’éclaircir les idées se bousculant dans son crâne. De son point de vue, il y avait à peine quelques secondes, un petit garçon lui était tombé dessus depuis le grenier. Elle tendit d’ailleurs le cou vers l’arrière, du côté de la table à manger où étaient installés trois enfants. L’inconfort de sa position l’obligea à se remettre bien, l’empêchant certes de les observer en détail mais la rassurant au moins que personne n’était blessé.

« Ça ne fais pas longtemps que tu es évanouie, ne t’en fais pas … Les gosses m’ont tout de suite averti, mais tu n’as rien de casser à priori. Enfin, j’appelle un médecin, si tu te sens pas bien !
- N-non, ça va, merci … Plus de peur que de mal, je suppose.
- Je n’étais pas inquiète, Allan est très lég-aïe ! »

La seule demoiselle du groupe fronça des sourcils d’indignation à celui qui venait de lui tirer la couette, un garçon manifestement à peine plus âgé qu’elle et aux cheveux très courts. Entre eux, un autre garçon plus chétif, au visage rond encadré d’une épaisse crinière noire, s’accrochait à la table. Il regardait toujours la dame sur qui il était tombé tout à l’heure-là avec ses grands yeux gris humides. On lui avait assuré qu’elle n’avait rien de cassé, et la voir se redresser le confortait heureusement dans l’idée. De même pour l’homme brun, d’ailleurs, qui s’était levé :

« Si tout va bien … »

D’un pas tranquille, il se dirigea vers la table et s’installa en face des garnements, dos à Joy. Il les avait déjà prévenus que, dès qu’il se serait assuré de son état, ils allaient devoir lui rendre des comptes et mettre un peu de lumière à toute cette situation.

« Alors ? »

Son regard passa circulairement des uns aux autres. L’aîné (sans doute), en tout cas, avait le nez ailleurs et les bras croisés, posant les bases d’un refus de coopération. Quoique, vu comment le fermier avait bataillé avec lui tout à l’heure-là – ça allait laisser des marques, les bases lui semblaient bien solides. A son plus grand dam, les deux autres étaient déjà plus enclins à la discussion, notamment la fillette.

« Ben-…, commença pourtant timidement le plus petit des trois.
- SHHHHH, le sermonna alors le plus grand, bloquant sa bouche avec sa main.
- Ben, en fait on pensait que la maison était abandonnée, finit quand même par avouer la troisième.
- ARRRGH. »

Le garçon, de rage face au manque de respect qu’on lui vouait, plaqua ses mains sur sa tête et frappa son front contre la table. On l’écoutait jamais, et voilà ! Alors que celui aux cheveux noirs tapotait, l’air inquiet, le crâne de son ami, la petite demoiselle ne fit pas attention à lui et continua :

« On peut pas vous dire pourquoi, mais Allan peut pas rester chez nous donc …
- TABATHA, TU ES SERIEUSE ?
- Ben quoi ? »

La tension électrique entre les deux enfants était palpable. Celui qui avait la chance d’être au cœur de la tempête était quasiment obligé de se tasser un petit peu plus au fond de son siège.
Voulant cependant apaiser l’atmosphère, Lance reprit son rôle de médiateur et, comme si de rien n’était, enchaîna simplement :

« Alors … Tu t’appelles Tabatha et Allan c’est … »

Laissant tomber l’autre, la dite Tabatha reprit le fil de la discussion, comme si de rien n’était et que le sujet était aussi banal qu’un manque d’œufs pour un gâteau :

« Oh, désolée, ce n’est pas poli de ne pas se présenter ! Je m’appelle Tabatha, lui c’est mon grand-frère Lyle, et lui c’est Allan.
- Uuuurh, elle est pas possiiiible …
- Ben, moi c’est Lance, et elle c’est Joy Abigail. C’est sa maison ici, d’ailleurs. Désolé, elle est loin d’être abandonné.
- Oooh … Excusez-nous du malentendu, vraiment. Est-ce que vous connaissez d’autres fermes abandonnées, alors ?
- Ben, non, j’crois pas … Mais …
- Bon … Ecoutez … Si vous voulez, vous pouvez rester, je m’en fiche. »

Joy, qui avait suivi la conversation en retrait, ne savait pas trop ce qu’elle faisait. Ce n’était pas tous les jours que ce genre de situation arrivait, et ce ne serait nullement mentir que d’avouer qu’elle aurait préféré que cela continue ainsi. Tout cela était d’un surréalisme sans nom, mais la jeune femme n’allait pas laisser ces enfants partir comme ça et s’aventurer dans des bâtiments abandonnés, si ? Les y imaginer l’embêtait plus que de ne pas en saisir plus sur le pourquoi du comment.
Sa phrase, donc, malgré son ton blasé, réussit tout de même à ravir Tabatha :

« Oh ! Pour de vrai !?? Tu as vu Lyle, c’est trop chouette !
- Tant que vous êtes sages et que plus personne n’essaye de sauter du toit …
- Oh oui, bien sûr ! Merci beaucouuup ! »

Lance ne pensa pas avoir à rajouter quoique ce soit. Il imita ainsi le large sourire de Tabatha, contrairement à Joy qui gardait une mine à la fois circonspecte et légèrement inquiète. Encore une fois : qu’est-ce qu’elle venait de dire ? Les mots avaient dépassé toute pensée raisonnable, mais il était trop tard … De toute façon, que pourrait-il arriver ?

« En fait … On doit rentrer, nous. C’est Allan seulement qui a besoin de rester … Mais on reviendra ! »

Malgré son jeune âge, Joy pouvait voir en la demoiselle une véritable étoffe de marchande. Elle savait ce qu’elle voulait, ne passait pas par quatre chemins et optait très vite dans ce qui lui était le plus avantageux de façon efficace. Réglé ? Réglé. Et ce sans même concerter les autres membres de son groupe :

« Tabatha, arrête tu veux ? On va pas les faire confiance quand même !, objecta Lyle, à bout.
- Mais quoi ? Tu veux qu’on fasse quoi ? »

Il s’était tut jusque-là, mais sa sœur avait dépassé les bornes de l’inconscience. Il n’allait définitivement pas laisser leur ami aux mains d’étrangers aussi simplement que ça !

- On a qu’à demander à Al’ c’qu’il en pense, hein ! Il a l’droit de donner son avis, hein, Al’ ? »

L’intéressé cligna des yeux face à la trop forte attention soudainement dirigée vers lui. Visiblement, c’était à lui de décider, hein ? Bien qu’il sentait que ça ne plairait pas à Lyle, il avait déjà son avis sur la question :

« Je … pense que rester ça peut être bien, si vraiment on ne dérange pas …
- Quoi !?
- Aha ! Tu vois ! Donc on fait comme ça. »

« De retour à la maison », hein ?

******

La nuit était tombée, les deux tiers des enfants partis. Drôle de journée, hein ? Assez inattendue, aussi. Lance s’étira sur le porche avant de rentrer et de bien vérifier les verrous des portes d’entrée. Il ne valait mieux pas occasionner d’autres frayeurs à la maitresse de maison, elle n’en avait clairement pas besoin … En parlant d’elle, d’ailleurs, il tendit l’oreille dans la pénombre du couloir.

Pas un son.

Interloqué, le jeune homme se dirigea jusqu’à la chambre de Joy Abigail et, après une légère seconde suspendue, toqua à la porte. Lorsque la voix de son occupante s’éleva, il l’ouvrit donc, découvrant le corps étendu de la demoiselle fixant le plafond.

« Eh bien ? Pas de radio ce soir ?
- Pardon ? »

Joy quitta les yeux sont point invisible pour trouver Lance et son air surpris. Autant que le sien quand elle tourna de nouveau la tête vers son poste qui trônait tranquillement sur la table de chevet, endormi.

« …Ah. J’ai oublié de l’allumer.
- Ouah. »

Le brun ferma doucement la porte derrière lui avant de s’approcher, puis de s’installer sur le bord du lit, une cuisse sur le matelas.

« Tu es malade ? Ce serait le coup de tout à l’heure ? »

Le nez de la jeune fille se retroussa à la remarque, ne l’appréciant guère en vérité.

« Je plaisante. »

Rectifia-t-il alors quasiment aussitôt. Joy réagit tout d’abord par un soupir, et releva le nez vers son fidèle plafond. Lui et elle avaient passé tant de temps à se fixer mutuellement sans se répondre. La seule différence était pourtant que, cette fois, quelqu’un d’autre devait se trouver de l’autre côté.

« Je sais … C’est juste … Bizarre, comment dire …
- Ah bah ça, oui !, renchérit Lance, rieur. »

Pas sûr que ça la rassurait. Au moins ses doutes étaient partagés.
Lance tapota sa propre cuisse avec enthousiasme. Même si son sourire n’était pas physiquement partagé, il avait toujours la même capacité d’éclaircir les quelques idées noires vagabondes. Qui aurait pensé qu’elle se serait autant habituée à sa présence ? La réciproque marchait aussi : qui aurait pensé qu’il se serait habitué à elle aussi ? Pas Joy, en tout cas.

« On verra bien, j’imagine. Il a l’air discret comparé aux deux autres. »

Un court instant, elle repensa à la première nuit où il s’était définitivement installé avec elle et que le reste de sa famille était parti. Elle s’en souvenait très bien, ainsi que la chanson qui passait à ce moment-là. But myself, I can't deceive …

« Oui … Tu as raison. »

Un nouveau soupir s’échappa d’entre ses lèvres. Elle dit au revoir au plafond en fermant les yeux.

« Bon allez, je te dérange pas plus. »

Les ressorts de la literie grincèrent quand il se leva. Joy rouvrit les yeux et se redressa, les doigts entre les pans de ses draps, à regarder la silhouette longiligne s’apprêter à quitter la pièce pour la nuit.

« Lance …, l’appela-t-elle alors qu’il ouvrait la porte. Je voulais te redire merci. Je suis contente d’être rentrée, mais … c’était bien. »

Le garçon s’arrêta, l’observa un moment, un peu surpris du caractère soudain de la déclaration, puis sourit tout simplement :

« Tant mieux, j’en suis content. Bonne nuit, Joy Abigail. »

My one and only prayer …

« Bonne nuit. »

Il partit rejoindre sa chambre.



There's a village hidden deep in the valley …
Among the pine trees half forlorn …
And there on a sunny morning …
Little Jimmy Brown was born …


Chère Maman,

Je t’écris quelques jours après mon retour à la maison. J’étais à Hutchinson et, avec Lance et ses amis, tout s’est bien passé. Je me porte toujours convenablement mais les sorties ne sont plus pour …

Le crayon de Joy stoppa sa course et se délaissa du papier. Dans sa suspension, il hésita à gribouiller ses derniers tracés alors que sa propriétaire poussait un soupir tout en fermant les yeux. Elle espérait secrètement trouver les bons mots derrière ses paupières.
Malheureusement peu satisfaite, elle décida de les rouvrir… pour tomber, non pas sur une pointe d’inspiration, mais sur une tête bouclée – le reste de son corps dissimulé derrière le mur séparant la salle à manger du couloir. Dire qu’il venait de la surprendre serait mentir.

« Oh, navré, je ne voulais pas vous effrayer, Madame Joy ! »

Une grimace désolée peignit le visage d’Allan. Elle pensait avoir bien assimilé sa présence pourtant, mais cela restait tout de même surprenant de le voir apparaître sans crier gare. Il avait un tel don de discrétion. Tout le contraire d’un Lance dont le claquement reconnaissable des bottes faisaient office d’annonce continuelle. Impossible cependant de lui en tenir rigueur, adorable comme il était et tellement poli. Peu familière à cela, c’en était tout aussi déroutant, mais agréable malgré tout.
Elle n’avait pas l’habitude des enfants de base non plus.

Joy secoua doucement la tête :

« Tu m’as juste surprise, ne t’en fais pas, hm … Enfin, ne reste pas dans le couloir, je t’ai déjà dit que tu es ici comme chez toi. »

Le garçon acquiesça à la politesse et la suivit en faisant quelques pas dans la salle à manger, les bras derrière le dos. Ses yeux vagabondèrent un peu partout, semblant hésiter entre s’asseoir à table aux côtés de la femme, ou sur le canapé ou bien … juste resté là, debout.
Joy Abigail n’eut cependant pas à l’aider de nouveau, Allan décidant finalement de se mettre en face d’elle dans un grincement de chaise. Ses petits doigts se mirent à pianoter silencieusement la nappe au rythme de la mélodie.

There's a village hidden deep in the valley …
Beneath the mountains high above …
And there, twenty years thereafter …
Jimmy was to meet his love …


Tout comme elle, à priori, Allan aimait bien écouter la radio. Quand il était là, il restait assis, pas loin, à ne rien dire ou ne rien faire, et Joy soupçonnait par là un effort pour ne pas la déranger. Ce qui était plus que compréhensible, vu son statut au sein de la maisonnée. Elle pensait aussi que ça irait sûrement mieux plus tard … De toute façon, au pire, il n’était pas tout à fait faux qu’elle n’était pas trop d’humeur à parler. Et parler de quoi, après ?

From the village hidden deep in the valley …
One rainy morning dark and gray …
A soul winged its way to heaven …
Jimmy Brown had passed away …


Joy soupira intérieurement, jeta un dernier regard à Allan avant de reprendre sa tâche en cours. Il n’avait pas bougé et fixait un point sur la table, l’esprit visiblement bien loin.

Chère Maman,

Je t’écris quelques jours après mon retour à la maison. J’étais à Hutchinson et, avec Lance et ses amis, tout s’est bien passé. Je me porte toujours convenablement mais les sorties ne sont pas pour moi, j’imagine. Je préfère rester à la maison.
Il n’y a rien de plus à raconter, je me repose un peu et retrouve mes habitudes. Cela ne fait pas longtemps depuis ma dernière lettre, mais j’espère toujours que tout se passe bien pour vous et les récoltes.

Je vous aime,
Joy Abigail Hammond.


Bien. Ça suffirait. Sans doute.
Ce n’était pas du genre de la jeune femme que d’envoyer une nouvelle lettre dans un laps de temps aussi court, mais il lui avait semblé bon d’au moins prévenir de son retour en un seul morceau. Elle reprendrait la plume pour la prochaine fête du calendrier.
Alors qu’elle pliait la feuille de papier, Joy releva la tête en direction d’Allan. Il était dangereux de constater qu’elle l’aurait presque oublié. Le garçon n’avait bien sûr pas plus bougé pendant la phase d’écriture de sa lettre, la petite histoire de Jimmy Brown était arrivée à son terme et une nouvelle chanson d’amour à la mode avait pris la relève.
Dès que le contact visuel fut établi, et comme s’il n’avait attendu que ça, Allan ouvrit directement la bouche :

« Madame Joy, puis-je vous poser une question ? »

Prise au dépourvu, elle n’eut pas le temps d’avoir ne serait-ce que l’idée de se méfier :

« Bien sûr, qu’y a-t-il ?
- Est-ce que vous aimez Monsieur Lance ? »

Heureusement qu’elle avait cessé toute activité à ce moment-là. Ses muscles se contractèrent instantanément, raidissant ses doigts, et sa voix vira un peu trop dans les aigües à son goût.

« P-pardon ? Non ! Enfin, comment ça ? »

Allan arborait de très grands yeux gris. Elle voulait les soutenir un minimum, mais la chose était beaucoup plus facile à dire qu’à faire. C’était comme se regarder dans la glace, et elle ne supportait pas ça. Plus.

« Vous vivez ensemble et vous avez une relation particulière. Très différente de ce que je connais. Quand je lui ai demandé, Monsieur Lance m’a dit qu’il vous aimait. Et je voulais savoir pour vous aussi. »

Le garçon ne semblait pas s’être attendu à la réaction de la jeune femme que les sourcils soucieux et la mine déconfite ne rassurèrent pas. Joy réussit tout de même à se ressaisir – un peu – et à répondre armée de pincettes et de frottements nerveux de ses doigts :

« Eh bien, je l’apprécie. Ça, oui. Mais … Mais pas … Lui aussi m’apprécie, nous sommes amis ? Mais rien de plus. »

D’un côté, elle se sentait honnête. Lance était bien un ami, sans qu’elle ne l’ait certes jamais avoué. Mais rien de plus ? Vraiment ? Ces belles demandes en mariage et ces « je t’aime » jetés à la volée ne pouvaient être qu’un jeu, non ? Une blague. Quelque chose ne la satisfaisait pas dans son déroulement pensif.

« Tu … tu es trop jeune pour comprendre … »

Conclut-elle machinalement, remâchant ses dernières paroles dans son esprit avec un goût bizarre sur le palais. Joy n’eut cependant pas le loisir de se perdre dans ses réflexions et quelques doutes, avisant le changement d’expression d’Allan et se rendant alors compte de ce qu’elle venait de sortir.
Voilà bien le genre de phrase générique qu’elle n’aurait pas non plus apprécié. C’était bête. Elle était bête. Et enchaînait bêtises sur bêtises, il fallait définitivement qu’elle se taise pour la journée.
Main sur la bouche, les yeux baissés, elle reprit en toute sincérité :

« Désolée …
- Non, ma question vous gêne, c’est ma faute.
- Ce n’est pas qu’elle me gêne, je -… ! Err … »

Fixant les lettres rondes à travers son papier à lettre, Joy se mordillait la lèvre inférieure. Tout était confus. Trop confus.

« Excuse-moi. Je ne me sens pas très bien, je vais prendre un peu d’air. »

Sèche et brusque, comme ses gestes pendant qu’elle dégageait son fauteuil de la table, Joy Abigail évita consciencieusement de regarder Allan dans son cheminement pour quitter la pièce. Seul son matériel d’écriture la suivit jusqu’à sa chambre qu’elle clôt doucement.

Quelle immaturité. Quel bel exemple pour Allan. Joy se haïssait à cet instant, mais pas de la même haine dont elle s’était accommodée comme un bruit de fond.
Après avoir déposé ses feuilles et autres plumes au coin de son lit, elle alla rejoindre sans plus attendre sa place favorite à la fenêtre. Là, sur le rebord réchauffé par les rayons du soleil, elle posa sa tête et laissa ses pensées librement bourdonner.
Qu’est-ce que c’était fatiguant.

***

« Madame Joy ? »

La voix perça les ténèbres dans lesquelles elle s’était finalement effondrée. La silhouette en contre-jour se fit difficilement reconnaissable alors qu’elle battait des paupières en attendant que sa vision ne s’accommode à la lumière.

« Qu’est-ce que-…
- Je vous ai préparé de la limonade. Est-ce que vous vous sentez mieux ? »

Reprenant ses esprits, et n’ayant douté qu’à peine une seconde sur l’identité d’Allan derrière cette petite voix et cette façon caractéristique de la nommer, Joy fut qu’à moitié surprise (l’autre moitié encore dans le flou du réveil inattendu) de le voir face à elle, tenant sur un escabeau. En relevant le menton et tournant un peu la tête, dévoilant au passage la marque que le bois avait laissée sur sa joue, elle put en effet trouver un plateau garni d’un verre et d’un pichet rempli de limonade maison.
Lentement, elle retrouva les yeux du petit garçon, restant encore quelque peu sans voix jusqu’à ce que le sort décide de la lui rendre en même temps que son léger sourire :

« Oui … Merci, Allan. »

Cette fois, le garçon semblait lui aussi ravi. A bien y penser, il ne souriait pas si souvent ; plus rêveur, perdu ailleurs.

« D’accord, tant mieux !
- Où vas-tu ? »

Ce fut au tour d’Allan d’être surpris. S’apprêtant à descendre de son perchoir, il fut arrêté par la soudaine spontanéité de la jeune femme.

« Tu ne voudrais pas partager ta limonade avec moi ? »

Ses changements d’expressions si naturels et décomplexés étaient tellement agréables à suivre. Gêne, soulagement, surprise, joie avec un soupçon d’excitation.

« Je vais me chercher un verre !
- Et tu pourras passer par la porte, cette fois. »

Renchérit la fille Hammond, riant presque, tout en suivant le petit garçon rejoindre l’entrée de la maison avec énergie.

Ils parlèrent tranquillement de limonade, de musique, de petites choses comme ça.



There's a village hidden deep in the valley …

C’était l’époque de l’année où il faisait très chaud, au Kansas. Joy Abigail, cependant, était habituée et ça ne l’empêcherait pas de vaquer à son activité favorite. Ses yeux vidés de tout fixaient l’horizon coupé en deux. D’un côté du bleu, de l’autre du gris sombre et lourd gagnant de plus en plus de terrain. L’orage approchait, et il serait puissant. La jeune fille percevait quelques échos de grondements lointains.
Mais il n’y avait rien à dire, rien à penser. Voilà bien longtemps qu’elle ne faisait plus attention au temps qui passe, ou aux pointes de nostalgie qui lui chatouillaient le cou. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire que quasiment une année était passée ou non ? Assise à sa fenêtre, la radio allumée, elle se décrochait tout simplement de tout repère temporel ; flottant dans ce monde en tant qu’humble spectatrice.

L’ancienne ferme se situant en face d’une route, il restait de coutume que quelques voitures passent occasionnellement, à la manière d’éclairs colorés. Parfois aussi, bien que moins souvent selon les périodes, l’une d’elle ralentissait et venait se garer dans ce qu’il restait de la propriété des Hammond.

Ce jour-là, le regard de Joy changea à ce moment. Elle leva la tête et la musique qui remplissait alors toute son attention passa en bruit de fond. Les portières claquèrent, laissant les deux silhouettes reconnaissables se rapprocher et lui faire de grands gestes.
Un sourire s’esquissa sur ses lèvres fines, sa main se souleva et répondit timidement à leurs éclats de voix.

Then the little congregation …
Prayed for guidance from above …
Lead us not into temptation,
Bless oh Lord this celebration ;
May their lives…




••• Octobre 1959

Depuis leur première rencontre avec Tabatha et Lyle, les deux enfants n’avaient qu’à de très rares occasions ressortis le bout de leur nez. Sûrement à cause de la période scolaire, à priori ; mais Joy, comme d’habitude, n’alla pas plus loin dans ses réflexions. Tout comme : pourquoi Allan n’avait pas besoin d’aller à l’école (avait-il dit). Malgré son âge (avait-elle pensé). Qu’elle ne connaissait pas non plus. Passant ces détails, Allan étant la seule raison de leurs visites, bien entendu, ils ne venaient pas du tout lorsque Lance l’emmenait avec lui pour ses vadrouilles.
Enfin, bref, s’ils venaient, c’était pour mieux repartir avec leur ami dans la majeure partie des cas. Sinon, s’ils restaient, deux tendances se formaient. Lyle gardait une attitude hostile à leur égard, à la manière d’un animal sauvage, ne parlant que par regards et sourcils froncés pendant que Tabatha rigolait et discutait bien avec Lance. Celui-ci se débrouillait mieux avec les enfants qu’elle, se disait intérieurement Joy tout en suivant silencieusement leurs discussions.
Allan, lui, faisait le lien entre tous, bien qu’il passait plus de temps seul à seul avec Lyle. C’est son meilleur ami, il en a besoin, avait commenté un jour Tabatha, mine de rien et ne s’émouvant guère d’être mise à l’écart des deux garçons.
Et Lance, bien sûr, avait une fois fait la remarque qu’ils avaient presque l’air d’une sorte de « famille ». Une famille bizarre, mais une famille tout de même. L’équilibre dans leur « harmonie » était là.
M’oui, c’était une façon de voir les choses … M’enfin …

Leur petite « famille », donc, était de sortie. C’était les vacances d’Automne pour les enfants Connaghan et Lance avait voulu se promener avec Joy dans la forêt non loin de la ferme. Tant qu’à faire, ils comptaient aussi en profiter pour cueillir des champignons. L’idée avait eu l’air d’au moins enthousiasmer la fillette du groupe.
Certes, la saison rendait les bois très beaux, avec ses tapis de feuilles flamboyantes, mais aussi dangereux pour celui qui déciderait de faire une course soudaine dont il avait le secret. La jeune Hammond espérait régulièrement avoir raison de faire confiance au garçon. C’était lui qui la poussait, étant donné la non-régularité du terrain. Mère Nature n’était pas tendre avec les canards boiteux. Et dire que certains devaient encore se demander pourquoi elle préférait rester dans sa chambre.
A quelques mètres plus loin, Allan et Lyle les devançaient. A force, Joy commençait à trouver ça assez désagréable – pour ne pas dire énervant – comme situation, mais le jugement était vite laissé de côté par dépit.

« Bon, laisse-moi là, je saurais me débrouiller.
- T’es déjà fatiguée ? »

Joy avait repéré et reconnu la partie du terrain beaucoup plus praticable pour elle. Elle reprit donc soudainement les commandes de ses roues, ne laissant pas tant le choix à Lance.

« Vous serez plus doués que moi pour trouver des champignons, ce n’est pas non plus fait pour rouler, ici. Et même si j’y arrivais, je risquerais d’en écraser avec mon fauteuil, j’en suis sûre.
- Roh, mais non, t’es pas si lourde … »

Froncements de sourcils. Conscient de sa lourdeur, Lance offrit à son amie son sourire le plus gêné en se frottant la nuque.

« Ce n’était pas la question. Et de toute façon, voilà, c’est décidé.
- D’accord, d’accord. Tu sais quoi faire si t’as besoin de moi ! »

L’équilibre dans leur harmonie, hein ?
Joy ne répondit donc pas, s’éloignant simplement du duo avec précaution et sans plus de cérémonie.

« Bon, Tabby, on va en trouver plein, d’accord ? Elle va être superbement impressionnée !
- Yeaaaah ! Je vais demander à Allan et Lyle aussi.
- Bonne idée ! »

Les voix et les craquements de feuilles sous les enjambées déterminées toujours perceptibles dans son dos, Joy arrêta son fauteuil dans un coin dégagé de la forêt. Celle-ci se trouvant en amont, sur une colline, elle avait alors une belle vue des environs de sa ferme. Cela changeait de ce qu’avait à offrir sa chère fenêtre.
Autre chose qui lui était impossible de faire dans sa chambre … Après avoir passé une longue minute à observer l’horizon, Joy eut un regard en arrière comme pour vérifier que personne ne l’observait dans l’ombre d’un tronc. Elle s’assura ensuite que ses roues étaient bien bloquées puis, tranquillement, se laissa glisser le long du fauteuil et s’installa au sol. La boue, les insectes, les feuilles ; ça lui avait toujours été égal, ici. Et pouvoir sortir un peu de son siège froid pour ça était comme une libération.
A l’aide de ses mains, elle se hissa un peu plus vers l’avant et se laissa tomber en arrière dans un soupir satisfaisant.

« … »

Allongée à même le sol, la tête dans les nuages. Cet instant de solitude ne dura malheureusement pas aussi longtemps qu’elle l’aurait imaginé. Des craquements de branches et de feuilles l’alertèrent et lui firent tourner la tête vers Lyle. Bras croisés, l’adolescent observait l’horizon sans faire attention à la jeune femme. Il resta là une longue minute avant de jeter un regard en arrière.
Joy tendit l’oreille : les trois autres (elle supposait qu’Allan avait rejoint le groupe) étaient toujours audibles non loin.

Enfin, les yeux bleus rencontrèrent les yeux sombres. Dans le silence le plus total, si l’on ne comptait ni le vent ni les quelques exclamations de l’autre côté, ils se jaugèrent du regard.
Puis, finalement, se désintéressèrent l’un de l’autre dans un même geste. Joy retourna à son ciel et Lyle s’accroupit non loin.

Franchement …



••• 24 Décembre 1959

« … »

Tout était allé très vite.

Depuis les dernières fêtes qu’elle avait passées avec sa famille, celles-ci ne disaient plus grand-chose à Joy. Avec Lance, leur soirée n’était pas censée être différente des autres. Peut-être avait-il décidé de préparer quelques plats traditionnels pour faire plaisir à Allan, ce que l’hôte avait approuvé d’un haussement d’épaule désintéressé, mais sinon …
Pourtant, voilà. Joy fixait depuis la fenêtre du salon le soleil couchant vers le manteau blanc et attendait, l’air pensif, que les choses s’éclaircissent. Ou qu’elle se réveille le lendemain et qu’on lui dise que tout allait bien, maintenant. Elle ne demanderait rien en échange.

Alors qu’ils s’étaient réunis autour de la radio du salon à écouter des émissions de Noël, l’on avait subitement frappé à la porte d’entrée. Ce fut à Lyle que Lance ouvrit mais, sans un mot, le garçon partit directement se réfugier au premier. Allan se vit obligé de monter, du coup, et n’était plus descendu depuis. Un bruit violent se fit entendre à l’étage … et plus rien. Mais cela n’alarma que peu les deux restés en bas, sans doute encore trop sous la circonspection. Ni Lance ni Joy ne pouvaient gérer Lyle, alors il n’y avait plus qu’à … attendre ?
Ce qu’ils savaient faire.

Dans le dos de la fille Hammond, Lance bougeait simplement la jambe en rythme avec la radio toujours allumée quand les premières notes d’une chanson de Noël s’élevèrent, suivies par la voix du jeune homme surplombant celle de Presley.

« O little tooown of Beeethleheeeem … how stiiiiill we see thee liiiiie … »

Sortie de ses pensées, Joy offrit ses plus beaux sourcils froncés à Lance qui s’était levé et improvisé chef d’orchestre. Par des gestes lents et les yeux fermés, il accompagnait la mélodie tout en se laissant glissé jusqu’à la fenêtre pour faire face à la jeune femme.

« Yet in thy dark streets shiiiiineth …
- Tu penses vraiment que c’est le moment pour ça ?
- … the everlastiing Liiiiight … »

Le garçon posa alors un genou au sol pour être à une hauteur équivalente de Joy Abigail.

« The hooopes and feaaars of aaall the years ; are met in thee toniiiight …
- … For Christ is born of Maary, and gathered all abooove … »

Il avait gagné.
Ses yeux pétillants à sa nouvelle compagne de chant, il tendit ses mains pour prendre les siennes.
Joy ne chantait pas souvent à voix haute, malgré ses penchants pour la musique. Elle ne pouvait cependant nier que ça pouvait démanger, quelques fois. Le pouvoir des chansons populaires.
Le pouvoir du grand enthousiasme de Lance, aussi.

« While mortals sleeeeep the angels keep their watch of wonderin-… »

Et encore une fois, l’on frappa à la porte.
Interrompus, les deux membres de la chorale improvisée tournèrent la tête vers le mur derrière lequel se situait la porte d’entrée. Lorsque Lance se leva pour aller voir, il ne remarqua pas la grimace grognonne de Joy qui alla reprendre sa vide contemplation de l’horizon.

« A l’étage.
- Merci ! »

Dans un soupir, elle retourna la tête vers le couloir où elle put reconnaître Tabatha passant furtivement avant qu’elle ne monte les escaliers quatre à quatre. Lance revint vite, tranquillement et les mains dans les poches, une expression un poil dubitative sur le visage.

« Bon …
- Qu’est-ce que l’on peut faire ?, le coupa-t-elle subitement.
- Hein ? »

Joy tourna son fauteuil dans la direction de Lance et l’avança un peu, sourcils froncés :

« Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais. On ne va pas juste rester là comme ça, si !?
- Ben, je sais pas ! Tu proposes quoi ? »

La maline ouvrit la bouche, puis se ravisa. Réfléchir un peu ne faisait pas de mal, et se fâcher n’était clairement pas la meilleure des solutions pour leur situation. Pourquoi il ne l’aidait pas, au juste, hein ? Enfin, bon, alors qu’il la regardait avec ses grands yeux verts de chien perdu, elle détourna ses propres prunelles pour mieux les oublier et se concentrer.

« On devrait … Hff, non, je ne sais vraiment pas. Je ne pense pas que nous pouvons leur servir à quelque chose, ou quoi, mais … il faudrait leur dire que ça va, s’ils sont là. Pas besoin d’explications s’ils ne veulent rien dire, je n’en ai franchement rien à faire. Ils peuvent même manger ici, sinon. Ce serait même préférable, au lieu de rester à l’étage et … »

Ses bras s’étaient croisés à mesure qu’elle avait déroulé le fil de sa pensée à Lance, jusqu’à ce qu’elle ne cesse en plein milieu et prenne plutôt une profonde inspiration. Et s’isoler, en pensant que c’est comme ça que les choses s’arrangent.

« Compris, je vais leur dire. »

Répondit simplement Lance. Lorsque Joy releva la tête dans sa direction, il lui sourit. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais cela avait quelque chose d’apaisant. Quelque chose qui lui donnait … envie d’avancer. Et non pas s’enfermer dans sa chambre en réponse au drôle de déroulement de ce réveillon qu'elle était loin d'avoir attendu.

« Merci, Lance … »

Le garçon de ferme eut un geste nonchalant avant d’à son tour disparaître dans les escaliers, laissant Joy seule au rez-de-chaussée.
Comment tout cela allait-il finir ? Mangeraient-ils vraiment avec eux ? Qu’est-ce que cela changerait, en fait ? Et si leurs parents étaient à leur recherche ? Seraient-ils arrêtés comme coupables d’enlèvement ? Qu’est-ce qui pouvait bien faire que des enfants face un tel spectacle un soir de Noël ? A toutes ces questions, Joy était déjà certaine de ne recevoir aucune réponse. Tant pis.

Comme pour laisser couler le flot de réflexions inutiles, la fille Hammond se laissa aller à s’affaler mollement dans son fauteuil et lâcha sa tête en arrière. Il n’y avait plus eu aucun bruit à l’étage depuis les grincements des pas de Lance sur le parquet … Ou bien pas assez audible pour outrepasser l’émission radiophonique.
Finalement, de nouveaux grincements et craquements se firent entendre. Alors que Joy se redressait, elle vit Lyle, tête baissée, entrer dans la salle le premier ; et personne ne l’avait suivi, encore.

« Je suis désolé … »

Nouvelle surprise.
Le jeune garçon gardait cependant les yeux fixés sur le bout de ses bottes et les poings bien fermés.

« Merci de nous accueillir ce soir. »

Joy cligna des yeux avant de simplement hocher la tête, ne laissant pas passer plus d'émotions.

« Il n’y a pas de problème. »

Bien qu’il releva le menton, son point de fixation se vit transférer vers un pan de mur. L'hôte ne lui en tînt cependant pas rigueur, comme promis. Difficile malgré tout de manquer la surface brillante de ses yeux et leur couleur rouge.

C’était assez étrange cette impression qu’il lui rappelait quelqu’un.

***

Elle était assise à la place de son père. C’était étrange. Ça la rendait mal à l’aise.
En tête de table, elle avait une place de choix en face de l’humble mais copieux dîner, ainsi que de Lance et Tabatha assis à sa gauche, et Allan suivi de Lyle à sa droite. Le silence était réel, cette fois, la radio éteinte depuis que le moment du repas avait été annoncé et qu’il n’avait plus manqué que tout le monde s’installe. Drôle de famille.

« Alors, qui voudrait dire le bénédicité … »

Les lèvres de Joy se pincèrent à la suite de sa demande. Son côté solennel l’avait surprise, et les quatre paires d’yeux tournés dans sa direction n’arrangèrent pas son sentiment.

« Joy Abigail, fais-nous en l’honneur.
- Pardon !?
- Tu es l’hôte. »

Ce … qui était vrai. Mais … Joy regarda encore quelques instants Lance, visiblement sérieux, dans l’optique un peu vaine qu’il décide de lui accorder du répit et de plutôt se désigner.

« Bien. J’ai compris. »

Faisons les choses comme il faut, c’est ça ?
Et puis, ce n’était qu’un bénédicité, de toute façon.

Fermant les yeux et joignant les mains, vite imitée sagement par les autres invités à la table, les pensées de la jeune femme tentèrent de se réunir pour former un ensemble concret. Alors que ça ne devait pas être aussi difficile à réciter qu’une comptine, les paroles de sa mère lui semblaient bien lointaines.

« … Seigneur … Nous te remercions de nous avoir réuni (Ne seraient-ils pas mieux chez eux plutôt qu’ici ?) ... autour de ce repas (A quoi je joue, au juste.) … pour fêter la naissance de ton fils unique, Jésus Christ (Pourquoi m’écouteraient-il alors que …). Bénissez-le, ceux qui l’ont permis, ainsi que ceux présents à cette table (Je ne l’avais pas fait aussi long l’année dernière.) … Hm (Et nos familles, ne devrais-je pas en parler … ?) … Que (Sont-ils eux aussi au repas ?) … Que la paix (Parlent-ils de moi ?) … et du p-pain soient aussi o-offerts à tous nos fr-… frères (Pourquoi je ne peux arrêter de penser à tout ça, Seigneur …) … Je …
- Joy … »

L’interpellé sursauta, limite paniquée, en sentant les doigts de Lance effleurer son bras. Elle ne le reconnut pas, sur le coup, – que se passe-t-il ? – mais se rappela vite de la situation et se rendit compte des grosses larmes coulant sur ses joues.

« Je suis désolé, Joy, je … »

Et de l’autre côté de la table, Lyle s’était lui aussi mis à pleurer, cachant son visage dans la nappe brodée et faisant monter un peu plus la panique dans les yeux des trois autres.

« Q-quoi ? P-pourquoi t-t-tu es désolé ? P-p-pourquoi tu m’as in-interrompue ? C’est p-pourtant t-toi qui m’a d-dit de le f-faire … »

Pour une fois, Lance eut l’air de douter. Cela laissa le temps à Joy Abigail de déplier comme si de rien n’était sa serviette de table et de s’y moucher.

« Je ne voulais pas te forcer et te faire du mal. Je ne pensais pas que -…
- « Que » quoi ? »

Regardant Lance dans les yeux après s’être essuyée les joues, elle serrait son mouchoir en tremblant légèrement. Elle en avait assez de réfléchir.

« Je vais bien. Je te le dis. Si j’avais envie de partir, je le ferais, et tu le sais. Personne n’a jamais obligé personne ici, nous sommes réunis parce que nous le voulons. Peut-être pas totalement dans la même joie et la même paix que le voudrait le Seigneur là-haut … mais ce n’est pas pour ça que nous ne saurons pas apprécier ce repas à sa juste valeur. J’ai envie d’être là, je suis contente d’être là et de partager ça ici et maintenant. C’est bon ? »

Le brun resta coi une fraction de seconde face au discours inattendu. Peut-être n’en croyait-il pas ses oreilles ? Ce qui était assez satisfaisant en soi. Mais le Lance qu’elle connaissait reprit vite le dessus. Il se mit à rire avant de se remettre bien en face de son assiette.

« Oui, Madame Bornée. »

Madame Bornée avait aussi très envie de lui montrer toute l’étendue de sa maturité en lui tirant la langue. Elle réussit cependant à la garder pour elle et se retourna, non sans lancer une dernière moue boudeuse à l’adresse du fils Simon, du côté des enfants avec le sourire ; autant que ses maigres forces lui permirent.

« C’est bon ? »

Tous trois hochèrent la tête.
Quelque chose avait changé dans l’expression de Lyle, larmes séchées, qui la regardait dans les yeux.

« Amen. »

***

« Alors, ça vient ?
- Qu’est-ce qu’il fait ?
- Si je le savais.
- EH OH. Vous n’aurez rien si ça continue ! »

Après le repas, ils s’étaient retrouvés derrière la maison. De Lance, le petit groupe ne voyait que des ombres qui s’attelaient à quelques mystérieux manèges dans l’obscurité. Bien qu’il n’y avait qu’un léger vent, le froid du soir ne s’en voyait pas moins mordant.

« On aura surtout UNE PNEUMONIE. »

L’écho du grand rire du fils Simon fut la seule réponse que Joy reçut. Vexée, elle s’emmitoufla un peu plus dans sa couverture. De toute façon, c’est lui qui devrait la supporter si elle tombait malade. Les enfants, eux, n’avaient pas l’air plus inquiet que ça. Ils étaient déjà arrivés chaudement habillés et, quant à Allan, un simple manteau trop grand et une couverture semblaient lui suffire.

« Je ne l’avais jamais vu comme ça. C’est effrayant.
- Je suis juste à côté de toi, tu sais ? »

La candeur de Tabatha contrastait fortement avec l’air renfrogné de Joy. Sans gêne aucune, la fillette lui répondit positivement par de vifs hochement de la tête.
Pour cacher son impatience quant à la « surprise » que leur réservait Lance, elle se balançait patiemment d’avant en arrière, mains derrière le dos. A côté d’elle, les garçons étaient sans surprise beaucoup plus calmes. Lyle croisait les bras et se les frottaient de temps en temps pour se réchauffer, l’air impassible malgré que l’on pouvait deviner qu’il s’amusait avec les volutes blanches qui s’échappaient de sa bouche et son nez. Spectacle que suivait attentivement Allan, toujours curieux.
L’échange entre Joy et Tabatha le sortit cependant de ses rêveries :

« Ce n’est pas du genre de Tabatha de cacher les choses, Madame Joy.
- Elle est petite et bête.
- Et quand il est de bonne humeur, ce n’est pas toujours le genre de Lyle non plus. »

Le frère et la sœur se toisèrent quelques secondes avant de sortir les hostilités, leurs langues insolentes pour seules armes. Même Allan qui était leur médiateur assigné savait qu’il n’y avait rien à faire, surtout que c’était plutôt gentil encore.

« Vos langues vont se cristalliser. »

La remarque de Joy eut l’effet escompté ; dans le doute, les enfants refermèrent leur bouche. Tabatha passa sa langue sur son palais et Lyle retira prestement son gant pour placer l’un de ses doigts sur la sienne et en vérifier la température.
Allan eut l’air le plus sceptique dans cette histoire, mais ne parvint pas à cacher la surprise dans l’aigüe de sa voix :

« C’est vrai !?
- Ca ne m’est jamais arrivé mais …
- C’EST BON ! Vous êtes tous prêts ? »

Ah.
Tous se turent, oubliant un instant les dangers du froid pour chercher ce qu’il fallait trouver dans le noir. Le temps fut comme en suspension jusqu’à ce qu’un craquement d’allumette ne brise le silence. Une petite lueur dansa légèrement avant de se transformer en étincelle grésillante.

Pshiiiuuuu …

L’étincelle s’envola et eut à peine le temps de disparaître dans le ciel qu’une explosion écarlate l’envahit à la place. D’autres fusées rejoignirent le premier jet, décorant le ciel de fleurs de diverses couleurs et d’étincelles tombant en pluie. Les souffles admiratifs et quelques ooooh furent les seules exclamations que se permirent les spectateurs face au jeu de lumières.
Il dura peut être quatre bonnes minutes, n’avait rien à voir avec les œuvres pyrotechniques de manifestations plus clinquantes … Mais tout le monde présent à cet instant sera d’accord pour dire que la magie de ce moment unique en son genre serait inoubliable.

La dernière salve de feux d’artifices s’estompa dans le ciel noir, laissant le silence reprendre ses droits. Personne ne parla, quelques instants, jusqu’à ce que finalement la petite voix de Lyle s’éleva dans un soupir.

« Il va falloir qu’on rentre. »
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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Dim 18 Sep 2016, 16:17


Histoire



***

Le tictac de l’horloge se répercutait sur les murs de la pièce illuminée par une simple bougie de la table à manger. Des petits pas feutrés, montèrent à l’étage et Joy se retrouva seule un court instant sur son canapé. Court car il ne fallut pas bien longtemps pour que le craquement des lattes de l’entrée n’avertissent de l’approche de Lance, suivi bien entendu, sans trop tarder, de la porte qui s’ouvrait.
Le courant d’air extérieur fit vaciller sa seule source de lumière, mais elle tint bon.

Le garçon entra dans la pièce, légèrement surpris d’y retrouver la maîtresse de maison.

« Eh ? T’es pas encore couchée ?
- Non, je voulais t’attendre …
- Okaaay ! En tout cas, les paquets ont été déposés sans embrouille. »

Sur cela, Lance s’étira et, exagérant sa démarche, tituba tel un endormi jusqu’au canapé où était allongée son amie avant de s’écrouler juste à ses côtés sans forme ni mesure. Las et tranquille, il se servit de la cuisse de Joy comme d’un oreiller et commença à retirer ses bottes et autres épaisseurs.

« Tu aurais pu faire ça à l’entrée, tu sais. »

Fit la jeune femme, sans trop de sérieux. Tout comme le fut son grognement moqueur à lui.
Joy le regarda faire encore un peu :

« Je ne savais pas que ça t’arrivait d’être fatigué comme ça. »

Ayant fini de se débarrasser de tout ce qu’il lui pesait de trop, Lance se laissa encore plus aller, détendant ses muscles et riant doucement à la remarque.

« Et toi, ça va ? »

L’imitant, Joy se réinstalla du mieux qu'elle put, ses yeux faisant à présent face au plafond.

« Oui. C’était bien … Et … Je voulais te dire aussi … merci pour tout, Lance … »

Elle sentit ses cheveux en bataille se frotter contre sa cuisse à travers le tissu, alors qu’il secouait la tête.

« Hof … C’est toi qui a tout fait, tu sais.
- En fait, je ne te remerciais pas que pour ce soir. Mais, nous pouvons dire que nous avons travaillé en équipe. »

Et quelle équipe.
Joy déglutit ; ses mains s’étaient jointes contre sa poitrine alors que ce qu’elle essayait de dire tournait en boucle dans sa tête. Après ce qui lui semblait comme une éternité de silence, elle s’obligea à suivre le conseil qu’Allan lui avait donné un peu plus tôt et se jeter à l’eau.

« Je me suis enfin rendue compte que … sans toi …  Enfin, tu … »

Même si elle se voyait obligée de sauter directement à la note finale de son discours rêvé.

« Lance Simon … »



••• 25 Décembre 1959

Ding.

« … Est-ce que … tu voudrais m’épouser ? »

Ding.



••• Janvier 1960

Joy Abigail avait toujours du mal à croire ce qu’elle avait réussi à demander. D’autant plus, qu’en vérité, ça n’avait que très peu changé son quotidien. Les journées d’hiver se ressemblaient, comme l’année dernière, à la différence près qu’elle se sentait un peu plus légère. Un peu.
Elle avait écrit pour les fêtes à sa famille, mais ne leur avait rien à propos de son prochain mariage. Et ne comptait pas non plus. Lance l’avait longuement regardé, à ce moment-là, mais c’était réfléchi. Elle ne se voyait pas leur avouer ça comme ça et, même si ça avait été le cas, elle ne se sentait surtout pas capable de leur faire face s’ils décidaient de venir. La jeune femme croyait dur comme fer que les confronter au fait accompli les freinerait un minimum. Pourquoi venir si la fête était terminée ?
De plus, si elle n’invitait pas sa propre famille, elle se voyait difficilement accepter le côté de Lance, ce qu’il accorda. Et sans la regarder bizarrement, cette fois.

Du coup, qui il y aurait-il ? Si ça ne tenait qu’à elle, elle aurait préféré qu’il n’y ait personne du tout, à l’exception du révérend. Malheureusement, un témoin était de rigueur. Joy concéda alors à Lance de prendre qui il voulait, bien qu’elle n’imagina même pas que le choix aurait pu se porter sur quelqu’un d’autre que Tom. Pourtant, certes il voulut absolument de son meilleur ami en tant que témoin, mais aussi de son frère aîné, Travis Simon.
Après réflexion, elle se dit qu’elle pouvait bien accepter Travis, au moins. Elle ne le connaissait absolument pas, ne l’ayant de mémoire jamais adressé la parole, mais elle avait une vision de lui comme plutôt posé et silencieux. Joy faisait aussi confiance à Lance.
Et ce serait tout.

Allan, faisant partie du paysage de la maison, sa présence ou non ne fut même pas questionnée. Pour ce qui était de Lyle et Tabatha, s’ils étaient là ne la dérangeait pas le moins du monde. Cependant, les choses avaient visiblement évoluées de leur côté, et Allan n’avait plus à rester.

« Madame Joy, il va être temps pour moi de partir … Je suis désolé de ne pas pouvoir rester pour votre mariage. »

Il n’y avait pas de contrat et il était vraiment resté longtemps si on y pensait. Mais peu importe, son départ lui semblerait plus étrange pour elle que ses premiers jours passés ici. Ce petit bonhomme lui avait tellement apporté.
Pourtant, elle n’était pas triste et ne pensait pas avoir de raisons de l’être.

« Je comprends, il ne faut pas t’en faire pour ça. »

A ce moment-là, elle lui ouvrit ses bras et il vint sans hésiter s’y loger et la serrer contre son cœur.

Avait-elle déjà eut un tel contact avec qui que ce soit ?

« J’ai été très heureux de vous rencontrer. Je vous souhaite beaucoup de bonheur, Madame Joy. »



••• 15 Mai 1960

Le nez à la fenêtre, Joy regardait le paysage qui avait depuis peu revêtu ses couleurs printanières.
Le rouge sur ses lèvres et la poudre sur ses joues lui donnaient une sensation étrange, mais sans doute pas autant que la robe crème parée de dentelles dans laquelle elle se pavanait. Elle était très jolie, là n’était pas la question. La jeune femme ne se sentait juste pas encore totalement prête à la porter, avec les implications qui allaient avec. Mais il était trop tard. Plus le temps de faire machine arrière, à ce stade.
Une longue voiture bleue venait de se garer non loin, et deux hommes en sortirent.

Après une brève expiration qui chassa ses pensées, Joy Abigail consentit à prendre les choses en main et s’en alla accueillir ses invités. En fait, elle ne s’était pas attendue à ce qu’ils soient tant mais, après tout, si ça faisait partie des procédures ?
En passant, sachant qu’elle aurait au moins le temps pour une dernière vérification, elle attrapa le miroir sur son lit et l’orienta vers sa coiffure : chignon, décoré d’un bijou orné de fausses fleurs. Allez. Elle tenta un sourire à son reflet. Ça se passera bien.

Le couinement des roues camouflèrent les roulements de tambour dans sa poitrine et, postée face à la porte, elle n’eut pas à attendre longtemps. La jeune femme s’empressa de relever les divers loquets suite aux coups légers qu’elle crut percevoir
Plus que pour n’importe qui, Joy dû lever les yeux pour atteindre le révérend Pajak dont la stature n’entrait pas entièrement dans l’encadrement de la porte. Longiligne qui plus est, son chauffeur faisait bien trapu à ses côtés alors que sa taille devait rester moyenne.

« Bonjour ! Entrez, je vous prie. »

Son estomac se tordit à ses mots, de la même manière que l’homme d’église lorsqu’il passa le seuil de l’entrée, un sourire gêné esquissé sur ses lèvres. Voilà bien longtemps qu’elle ne l’avait pas vu, les messes du dimanche s’étant espacés jusqu’à ne plus être après le départ de sa famille. Le révérend n’avait guère changé, mais quoi d’étonnant. Aussi loin qu’elle s’en souvenait, depuis qu’il avait été muté dans le coin, il lui avait toujours paru intemporel.
Joy n’avait pas voulu pousser la chose en allant chercher un révérend qu’elle ne connaissait pas. Elle ne se serait déjà pas sentie en confiance et jugée tout le long de la cérémonie de fortune. Au moins, pas d’inquiétude à avoir avec l’aura de bienveillance de Jann Pajak.

« Cela me fait très plaisir de vous revoir, Joy Abigail, et encore plus dans ces circonstances. »

Son calme et sa chaleur, aussi. Le révérend fit un signe de la tête auquel la jeune femme répondit de la même façon avant de tourner son regard vers l’autre homme qui refermait la porte derrière lui. Il avait les épaules larges, les cheveux bruns et un visage carré peu expressif ; fatigué peut-être. Ses yeux mordorés semblaient ailleurs.

« Encore félicitations, dit-il néanmoins, sincère et souriant.
- Oh, merci … Hm, Lance ne devrait pas tarder. Je vous emmène dans le salon ? »

Joy pensa qu’il devait être un assistant du révérend. Peut-être un apprenti ? Malheureusement, elle se voyait mal faire sa curieuse étant donnée la situation. S’il ne se présentait pas, il devait avoir ses raisons. En tout cas, elle les dirigea tout d’eux jusqu’à la salle d’à côté et les laissa libre de s’installer sur le sofa.

« Voulez-vous que je vous serve à boire ?
- Merci, mais ça ira pour le moment. »

La jeune femme cacha son mécontentement. Elle s’était dit que ça lui aurait au moins fait gagné du temps … Et ça ne fut pas l’autre qui aurait contredit le refus, bien entendu. Joy dût se faire une raison et approcha donc son fauteuil pour se placer en face de ses invités. Cela ne servait à rien de changer de place, au cas où le révérend aurait subitement besoin de quelque chose. De plus, après quelques échanges de politesse coutumiers, elle avait aussi besoin de vérifier le reste des préparatifs. Qu’ils en finissent vite.
Perdue dans ses pensées et l’organisation du reste de la journée, elle suivit sans trop voir les tentatives du révérend pour bien se placer entre les vieux coussins du long siège. Ses longues jambes, comme celles des araignées, semblaient bien tendues à ranger. Mais, habitué ceci dit, il finit par se satisfaire de sa posture.

« Avant tout, Joy Abigail, je voulais vous demander quelque chose, en fait. »

La surprise fut difficile à dissimuler, cette fois.

« Ah ? »

Ses doigts s’enfoncèrent inconsciemment dans les plis de sa robe. Par politesse, et bien qu’elle aurait préféré fondre entre les lattes du parquet ou trouver quelque chose à faire dans sa chambre, Joy soutint le regard de son interlocuteur. Doux, dépourvu de colère ou de sévérité, cela réussit au moins à ne pas faire déborder son bol de stress.

« Qu’ils ne soient pas là ne me dérange pas mais vos parents ont-ils été avertis de votre union ? »

La demoiselle cligna des yeux, le temps que l’information lui parvienne. Elle ne sut cependant quoi répondre. Bien sûr que non. Comment aurait-elle pu ? Mais rien de tout cela ne traversa le seuil de ses lèvres, laissant le trio dans le silence et les craquements de la maison.

« Vous êtes perdue, mon enfant. Nous aurions dû prendre ce temps plus tôt. »

Au désappointement et la nervosité vint se mélanger la colère ; sentiment qu’elle devait contenir par respect pour l’homme d’église. Elle ne pouvait cependant plus le regarder et avait baissé la tête.

« Pourquoi donc, mon père ? Je ne vaux plus rien. Dieu n’en a que faire de moi. »

Bien qu’il venait à peine de s’asseoir, Jann étendit ses jambes et se releva, puis fit un pas en avant et posa un genou à terre. Ses doigts prirent doucement ceux de la fille Hammond. Il entendait son souffle qui cherchait à ravaler ses larmes.

« Dieu est toujours là, Joy Abigail. Il vous envoie des signes, mais vous lui avez fermé votre cœur. »

En matière de théologie, Joy connaissait ses bases. Elle a été baptisée, est allée à la messe les dimanches et a suivi ce que ses parents lui avaient enseigné en termes de valeurs. Pourtant, ce n’est pas la plus fidèle des prieuses et ses pensées se tournent rarement vers un quelconque Seigneur à moins qu’elle ne soit au plus bas. Les doutes sur son existence n’ont commencé à germer qu’à partir de son accident. Mais elle avait vite laissé tomber et l’idée de lui en vouloir ne l’effleura pas.
Elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même.

« On ne peut guère changer son passé. Il est cependant toujours possible de croire en l’avenir. Croire est la chose la plus importante, c’est ce qui nous permet de vivre. »

Joy releva la tête et croisa le regard du révérend. La question était : voulait-elle encore vivre ?
Bien sûr que oui. Elle avait déjà fait ce choix. Mais pourquoi, si ce n’était pas par lâcheté ?

« Vous seule êtes maîtresse de vos choix. Je me rappelle d’une jeune fille avec tant de passion et d’énergie … Je sais qu’elle est toujours là. Vous avez déjà bien avancé. »

Elle ne pouvait plus retenir ses larmes à présent et engouffra son visage entre ses mains. Les mots du révérend Pajak lui faisaient mal tout en lui faisant du bien. Joy refaisait face à ses propres contradictions et la culpabilité qui en découlait.
Le brun qui n’avait pas pipé mot derrière Jann se rapprocha finalement et tendit un carré de tissu brodé à celui-ci, qui l’en remercia, et le fit passer à Joy. Ils la laissèrent ensuite reprendre son souffle et se remettre de ses émotions, chose qu'elle fit rapidement.
La demoiselle inspira un bon coup, perdant son anxiété en même temps que son maquillage.

« Désolée, mon père. »

Jann lui offrit un sourire ravi, creusant les fossettes de ses joues et les rides au coin de ses yeux.

« Ce n’est rien. C’est un nouveau commencement qui débute aujourd’hui. Et nous sommes tous là pour vous soutenir, il faut que vous vous en rendiez compte. Votre famille aussi. »

Joy hocha la tête. Les souvenirs amers de ce soir de Noël lui revinrent avec les paroles de ses frères.

« Vous les avertirez le plus tôt possible de votre mariage ? »

Elle l’aurait fait de toute façon, mais … Le quand aurait été du ressort d’une autre paire de manches.
La tête qu’ils feront, ah …

« C’est d’accord. »

Il lui semblait évident qu’elle ne s’était déjà pas attendue à ce que le révérend veuille lui parler de tout ça et de cette manière. Dit autrement, elle aurait mal avalé le sermon et sa colère aurait pris le dessus, respect ou non. Alors, elle ne s’attendit pas non plus à ce qu’il la prenne dans ses bras. Déroutée, elle le laissa tout de même faire, non sans un regard vers son assistant à la mine qu’elle crut comprendre comme compatissante.

« Je suis désolé de vous avoir fait pleurer, mon enfant. »

Joy le rassura et lui tapota le dos en même temps. Heureusement, il avait le secret professionnel et ça resterait entre eux et l’Eglise.
Lorsqu’il eut fini, Jann Pajak se releva dignement, annonçant la fin de la scène et agissant en rigueur :

« Bien … Comme nous sommes arrivés quelque peu en avance, vous reste-t-il des choses à faire ? Travis et moi pourrions vous aider ?
- … Travis ? Travis … Simon ? »

Yeux en soucoupes, le sang de Joy ne fit qu’un tour. Cet homme qu’elle avait convenu être un homme d’église, apprenti, stagiaire ou valet pour ce qu’elle en savait était en fait son futur beau-frère.
L’énergie nouvelle qui aurait dû s’installer resta en suspens.

« Hm, oui. Vous … ne vous connaissiez pas ? Navré, je pensais que … »

Travis passa son regard de Joy à Jann, plus gêné par l'attention lui étant subitement portée qu'à la situation, à priori.

« Ce n’est rien. »

Good Lord.

***

Tout ce qui s’était passé dans ce salon resterait dans ce salon. Voilà ce qui était décidé et fut arrangé auprès de Travis au détour d’un couloir, alors que Lance et Tom étaient occupés à essayer l’appareil photo de ce dernier. L’aîné des Simon se montra complaisant et déjà prêt à avoir oublié. Ah. Elle s’en voudrait donc toute sa vie pour ce moment de gêne et lui devait quelque chose. Absolument.

La cérémonie n’était pas compliquée à mettre en place, comme ils l’avaient souhaité. Cela ne prendrait pas beaucoup de temps, il n’y avait aucune raison de retenir tout le monde. Alors, installés à l’ombre de la maison sur des chaises louées et décorées de fleurs pour l’occasion, Lance et Joy s’échangèrent quelques mots pendant que le révérend révisait ses passages de la bible.
Dans son costume, il faisait vraiment différent. C’était drôle.

« Ça va ? Comment tu t’sens ?
- Très bien … Hm ? »

Joy fronça des sourcils, apercevant que le jeune homme fixait ses joues avant qu’il ne les caresse de ses doigts :

« Tu t’es démaquillée ?
- Euh, c’était énervant. Pourquoi ?
- Pour rien. T’es toujours jolie. »

Le rire qu’il laissa échapper devait être le signe qu’il avait remarqué le rouge lui monter jusqu’aux oreilles. Sa main voulut quitter la sienne, mais elle le rattrapa vite. Le garçon laissa cependant échapper sa surprise pour lui sourire, puis se pencha pour embrasser ses doigts avant de retourner son attention vers le révérend, sans la lâcher cette fois. Ils purent entendre le son de l’appareil de Tom derrière eux.
Depuis le début, elle avait l’impression de flotter. Il fallait absolument qu’elle retourne sur les rails avant de perdre pied pour son propre mariage. Sentir Lance à ses côtés, entendre sa voix et son rire, l’aidait à cela. C’était un moment si important malgré ce qu’elle aurait pu grogner, qui la rendait vraiment heureuse au fond d’elle.

« La grâce et la paix vous sont données de la part de Dieu notre père, et de Jésus-Christ notre Seigneur. »

Le temps était agréable ce jour-là, heureusement. La cérémonie se poursuivit sans encombre avec une étonnante facilitée. Joy avait presque l’impression d’être normale.
Enfin, ils arrivèrent au moment décisif de l’engagement. Les doigts des deux jeunes mariés se serrèrent un peu plus entre eux et la demoiselle était presque certaine de pouvoir entendre le cœur de Lance battre au même rythme effréné que le sien. Cependant, ce n’était pas du stress qui donne envie de fuir et de s’enfoncer dans la terre qui l’envahissait.

« Lance, vous avez demandé Joy Abigail pour épouse. Lui promettez-vous de l’aimer, de la respecter, de l’encourager, de vivre avec elle dans la vérité de lui demeurer attaché dans les bons et les mauvais jours et de lui rester fidèle pendant toute votre vie ?
- Oui, je lui promets. »

C’était déjà ce qu’il faisait. Leur vie ne changerait pas après ça, mais …

« Joy Abigail, vous avez demandé Lance pour époux. Lui promettez-vous de l’aimer, de la respecter, de l’encourager, de vivre avec elle dans la vérité de lui demeurer attaché dans les bons et les mauvais jours et de lui rester fidèle pendant toute votre vie ?
- Oui, je lui promets. »

Le sourire aux lèvres, ils se regardèrent dans les yeux pendant que Travis apportait les alliances au révérend Pajak.

« Que ces anneaux soient le signe et la mémoire de vos promesses. Sachez y lire le témoignage d’une alliance qui défie le temps. Faites-en le symbole du retour sur vous-mêmes, et du retour, à chaque instant, sur votre amour. »

Ensemble, dans un seul geste, Joy et Lance, Lance et Joy, se passèrent les bagues tout en se disant en chœur :

« Je te donne cette alliance, signe de notre amour et de notre fidélité. »

Et ils s’embrassèrent pour la première fois, dans le fil de l’action. Joy jurerait entendre de la musique.
Elle ne regrettait rien.

***

La cérémonie s’acheva en toute simplicité. Pas de cris de joies ou de larmes, juste des sourires et des accolades du côté de Lance. Ça allait amplement à la fille Hammond … Ou plutôt, Simon.
Les cinq adultes purent rentrer à l’intérieur et partager un peu de nourriture pour clôturer la journée et remercier tout le monde. Comment cela se serait passé s’ils avaient vu un peu plus grand ? Elle ne voulait pas y penser et profitait du moment présent.

« Par ailleurs, est-ce que je pourrai vous compter plus souvent à l’église ?
- Je ne peux pas conduire, mon Père. Et Lance n’est pas toujours là. »

Elle était officiellement mariée à présent, et les vœux d’engagement furent aussi prononcés pour les pratiques religieuses. Comme un retour des choses qu’elle pouvait accepter. Du coup, la perspective lui allait, mais les moyens manquaient.
Une main cependant se leva du côté de Travis :

« Si je peux me permettre … Ce serait avec plaisir que je fasse le chauffeur quand tu le voudras. Et pas que pour l’église, je veux dire. »

Cela signifiait pas mal de changement dans son style de vie. Bien sûr qu’elle ne voudrait pas le déranger plus que de raison, mais au moins pour l’église …

« C’est donc d’accord.
- Oooh, c’est super ! »

S’exclama Lance, se levant pour de nouveau prendre son frère dans ses bras.

« Merci. »

******

Joy regardait le plafond à travers le mince anneau doré. Allongée sur son lit, elle écoutait simplement la musique que lui proposait sa radio et … attendait.
Lorsqu’elle entendit les pas approcher, elle ferma la paume de sa main sur son alliance et leva la tête de son oreiller pour voir Lance arriver à la porte, seulement vêtu d’un pantalon. Il lui souriait, comme d’habitude, et ferma la porte derrière lui :

« Je peux ? »

Fit-il en désignant l’interrupteur. Joy acquiesça silencieusement et posa sa bague sur sa table de chevet avant de s’emmitoufler un peu plus dans ses draps.

« Alors, ça ne te fait pas bizarre de changer de chambre ?
- J’m’en remettrai, j’pense. »

Ses yeux s’habituant à la pénombre, et quelques rayons de ciel clair traversant le bois des volets, Joy put suivre les mouvements de Lance jusqu’à son lit. Les ressorts crièrent sous son poids et elle sentit sa chaleur encercler ses épaules dénudées. C’était elle qui lui avait proposé de venir. Après tout, ils étaient mariés et …

« Et toi, Madame Simon ?
- Quoi ?
- Ça te fait pas bizarre ? Tout ça ? Tu ne regrettes pas déjà ? »

La question la fit se tourner un peu brusquement. Même s’il ne dit rien, elle avait dû lui faire mal à l’avant-bras. Pourtant, bien qu’elle ne pouvait voir son visage, Joy jurerait qu’il était en train de sourire comme un benêt.

« P-pourquoi tu me demandes ça … »

Son rire ne fit qu’accentuer ses soupçons. Lance révisa la position du bras qui se trouvait sous le cou de Joy et vint l’enlacer tendrement. Elle le laissa faire, ne bougeant pas d’un poil de son côté, mis à part ses bras se serrant un peu plus autour de sa poitrine. Ses lèvres passèrent du coin de sa nuque à sa joue et retrouvèrent vite le chemin vers sa bouche. Elle rendit son baiser dont elle n’arrivait plus à se lasser.
Le moment fut malheureusement gâché lorsque Joy sentit la main libre de Lance glisser sans s’en rendre compte au niveau de ses hanches. D’une main, elle le rattrapa au poignet et cessa le contact de leurs visages.

« Je … Je suis désolée, je … »

Il la laissa reprendre son souffle.

« Je ne me sens pas … à faire ça … ce soir … en fait … Désolée …
- Tu veux qu’je m’en ai-…
- Non ! »

Ce n’était pas la question. C’était juste ça dont elle n’avait pas encore envie.
Lance voulut l’aider à se détendre et posa son menton dans le creux de son cou. Ses mèches sentaient encore bon.

« On a toute notre vie pour ça … Je suis patient et je t’aime. »

Tu es surtout idiot.



Mais je t’aime aussi.


Ils essaieraient plusieurs soirs après ça.



Chers tous,
Je ne saurai jamais vous dire à quel point je suis désolée pour tout. Je vais toujours aussi bien que dans mon dernier courrier. Le 15 Mai, je me suis mariée avec Lance Simon et nous étions fiancés depuis Noël. Le révérend Pajak a béni notre union et nous n’avions invité que les témoins de Lance pour la cérémonie. Je me rends compte de nouvelles choses et espère que vous ne tiendrez pas rigueur de mon annonce tout aussi honteuse que tardive.
Lance est parfait pour moi et vous le connaissez déjà plus ou moins. Si vous avez bien voulu qu’il habite avec moi, je pense que ce mariage ne changera pas non plus.

Plus que jamais, je vous aime,
Joy Abigail Simon.




••• 22 Mai 1960

Depuis le mariage, Tom était resté en ville malgré les propositions de dormir au domicile familial. Il ne tenait pas à déranger un jeune couple, avait-il dit, ce qui avait fait rougir Joy alors qu’il n’y avait absolument aucune raison à cela.
En tout cas, il travailla avec Lance les jours de semaine et resterait là en attendant qu’ils se décident de repartir ensemble. Au moins accepta-t-il de passer et de manger à la maison de temps à autres.

Finalement, ce premier dimanche, Lance et Joy retournèrent à l’église pour la première fois depuis un long moment. Quant à lui, il avait décliné l’invitation. Le garçon ne pensait pas que c’était sa place étant donné qu’il n’était pas protestant, ce qui était compréhensible.
Quoiqu’il en soit, ils le retrouvèrent à la maison pour le déjeuner, puis Joy les regarda jouer aux cartes en écoutant la radio. Le reste de la journée s’annonçait tranquille et ne débordant pas de la routine, mais c’est justement lorsque l’on y croit le plus que les choses nous tombent sur le nez.

Par la fenêtre du salon, Joy Abigail vit un éclair rouge éclatant se garer et deux silhouettes aux cheveux roux difficiles à rater en sortir. Son sang ne fit qu’un tour, mais ses membres ne se raidirent pas suffisamment pour l’empêcher à bouger. Sans rien dire, et sous les yeux interloqués de son invité, la fille Hammond disparue pour de bon dans un claquement de porte.
Tom lança un regard à Lance qui, pour toute réponse, dévoila son jeu médiocre en soufflant avant de se lever pour au moins ouvrir à ses beaux-frères.

Depuis un angle mort à la fenêtre de sa chambre, tentant de se faire la plus discrète possible pour ne pas être vue, Joy observait Dwight John et Casey David approcher du perron. Qu’est-ce qu’ils pouvaient faire là et … La porte d’entrée s’ouvrit, la voix de Lance saluant chaleureusement les deux invités surprise.

« Bonjour, cher beau-frère ! Désolés de passer à l’improviste.
- Bonjour, Lance. »

Casey avait vraiment grandi en si peu de temps. Joy ne pouvait pas bien le voir depuis son poste d’observation, mais ça s’entendait.

« J.A. n’est pas là ?
- Partie se promener sûrement ! »

La plus belle excuse de tous les temps. Au moins pouvait-elle saluer l’effort.

« Nos sœurs sont terribles, elles nous préviennent toutes après coup qu’elles sont mariées ! On ne me laisse pas le temps d’essayer d’effrayer le futur époux. »

Joy fronça des sourcils, tentant d’avaler l’information. Lois s’était mariée ? Et elle n’avait pas invité la famille non plus ?
Une boule se forma dans son ventre.

« Alors dis-moi, cher beau-frère, …
- Tu peux m’appeler Lance.
- … Comment se sont passées les nuits de noces ?
- … Her, euh … Eh bien …
- HEY, VOUS SAVEZ QUE JE VOUS ENTENDS ? »

Oh, bon sang. Incapable de se taire, c’était affolant.
Joy tapota son front contre le rebord de sa fenêtre en représailles.

« Eh bien, elle est rentrée visiblement. »

La jeune femme ne voulait pas penser à ce que son mari aurait pu raconter autrement. Et pourquoi Dwight demandait des choses pareilles, aussi.

« Oh, super ! Bonjour, J.A. ! »

Le bois étouffa son retour de salutation plaintif. Elle soupira et se dit que, de toute façon, elle n’aurait certainement pas pu les éviter éternellement. Il valait mieux faire face, comme elle avait osé le faire en écrivant cette lettre. Mais penser qu’ils viendraient aussi vite. Et puis Casey n’avait-il pas école demain ? Il aurait pu au moins attendre les vacances de printemps …

« Parfait, alors. Bon, dîtes donc, et si vous nous aidiez ? Nous sommes là pour vous féliciter, mais nous ne sommes pas venus les mains vides !
- Oh ! Pas d’problème. Tom, tu viens ? »

Joy concéda à sortir de sa « cachette, se montrant alors visible aux yeux de ses frères. Sa mine désabusée contrastait avec l’énorme sourire charmeur de son aîné et les signes gênés du benjamin.

« J’espère que vous allez aimer la nouvelle télévision.
- TU … VOUS N’ETIEZ PAS OBLIGES. »

Dwight Jones ria de bon cœur avant de s’approcher de la rambarde de l’entrée où il s’appuya pour s’adresser à sa sœur, plus serein.

« Je suis content de t’entendre, Joy. »




Les choses ne changèrent bien sûr pas du jour au lendemain.

Joy n’alla pas retrouver sa famille pour leur sauter dans les bras et se faire pardonner comme ça, si tant est que l’on puisse dire qu’elle ait besoin de se faire pardonner quoique ce soit. Son quotidien n’évolua pas tant à ses yeux, malgré la dorure à son annulaire gauche. Elle préférera toujours écouter des émissions radiophoniques malgré sa nouvelle télévision et dira souvent au revoir à Lance. Leur rapport non plus ne fut pas grandement affecté, bien qu’ils dormaient ensemble depuis et que le garçon se permettait plus de gestes câlins et de baisers. Qu’il n’aille pas en profiter. Joy n’hésitait pas à le sermonner lorsqu’elle ne se sentait pas d’humeur tendre, ou juste si elle voyait qu’il exagérait au bout de la cinquième fois en une journée.
Certes, après, le dimanche elle se rendait comme promis à l’église, même quand Lance n’était pas là. Fait qui l’avait considérablement rapproché de Travis qui devenait alors la deuxième personne de sa « famille » qu’elle voyait le plus souvent. Certes, il n’était pas bien bavard mais elle non plus. Au début, elle ne savait pas quoi lui dire, jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’il n’y avait peut-être rien à dire. Et les silences convenaient à tout le monde. Travis restait un homme aimable et travailleur. Il avait en tout cas réussi à la mettre en confiance et il lui arrivera de le contacter même en dehors des dimanches, même si cela restait rare. Il restait un homme occupé et solitaire qu’elle ne tenait pas à déranger plus que de raison.
Casey David avait été accepté dans l’université qu’il voulait, en passant, et ils commencèrent leur propre correspondance. Cela la réjouissait de lui écrire, et le garçon était assez prolixe quant à ses journées de jeune étudiant. Cela l’amusait, bien que pendant un temps elle se remémora qu’elle aussi avait été à sa place un jour.
Par son biais et celui de sa mère, elle gardait donc des nouvelles de sa famille. Les années suivantes furent riches en événements : d’abord le mariage de Dwight John, suivi de près comme d’habitude par Larry Adam … Elle fut invitée aux deux mais déclina l’offre à chaque fois, bien qu’elle leur écrivit une lettre personnelle à chacun ainsi que ses meilleurs vœux. Malgré les passages de ses frères, elle n’avait toujours pas revu son aîné et n’avait eu aucune nouvelle de la part de Lois. Il semble que la jeune femme s’est détachée de la famille et fait à présent sa vie avec un certain Noah Anderson. Joy avait voulu lui écrire, mais ses doutes firent passer le temps et, finalement, il lui sembla qu’il était bien trop tard. Tant pis, elle ne voulait sans doute pas lui parler non plus.
Plus tard, Casey officialisa son couple avec Rachel Sullivan, une fille rencontrée à l’université. Il n’en parlait à Joy qu’en bien et inversement, elles finirent même par se rencontrer. Bien que la jeune femme l’intimidait beaucoup au début (une fille bien nerveuse), elles finirent par s’entendre. Elle allait bien avec Casey, elle les trouvait mignons ensemble.
Pendant ce temps, Dwight avait des jumelles et Larry un petit garçon.
Et Joy cherchait encore le courage.



••• Septembre 1967

« Tu trouves pas ça un peu dépassé de nommer son enfant comme son père ?
- Tu dis ça juste parce que tu tiens vraiment à l’appeler comme Tom …
- Mais, chérie … »

Allongée sur un lit d’hôpital relevé, Joy feignait la fatigue et tentait de tout bonnement ignorer son mari. Mais quand il voulait quelque chose … Elle ne savait que trop bien qu’il savait y faire pour l’obtenir. A ce stade, ce n’était que par taquinerie qu’elle n’avait laissé aucun espoir de lui laisser choisir le nom de leur enfant.
Dans un soupir, elle rouvrit les yeux et regarda avec tendresse la fragile silhouette du bébé dans son petit lit. Un joli petit garçon endormi avec une vaillante houppette rousse au sommet du crâne.

L’accouchement s’était très bien passé. Toujours mieux qu’elle ne l’aurait espéré. Lance était resté tout le long de l’opération et n’avait jamais lâché sa main alors même qu’elle lui avait sans doute hurlé dessus à de nombreuses reprises.
Son regard revint vers lui dont la mine quémandait pitié. Joy lui sourit :

« Bon … Thomas ?
- Thomas. »



••• Fin Août 1973

Joy et son plus jeune fils, Allan, étaient à la table de la salle à manger où ils s’amusaient avec de la pâte à modeler. Pendant que la jeune femme faisait marcher des animaux de la ferme miniature, le petit garçon de bientôt deux ans préparait une petite maison pour le chien.
Et alors même qu’elle se demandait ce que pouvait faire Thomas, une tignasse rousse ondulée passa dans son champ de vision et alla s’installer à la petite table du salon. Précautionneusement, le garçonnet y déversa le contenu de son sac à dos et commença à retrier les choses.

« Combien de fois comptes-tu vérifier ton sac, mon chéri ?
- Mamaaaaaan …
- Qu’est-ce qu’il y a avec mamaaaan ? »

Allan avait arrêté de tripatouiller sa pâte à modeler pour écouter son aîné et sa mère. Ses yeux verts passèrent de l’un à l’autre avant de s’arrêter au sac d’affaires. Une idée lumineuse sembla le frapper alors qu’il s’extirpait du mieux qu’il pouvait de son siège et alla sans courir jusqu’à sa chambre à l’étage.

« Je vérifie juste une dernière fois !
- D’accord, j’ai compris ! Je note sur ton compte des dernières fois. »

N’ayant rien à répondre à ça, Thomas fit la moue mais continua tout de même son manège. De toute façon, il l’avait déjà dérangé alors autant continuer.
Avec sa toute première rentrée dont l’approche était imminente, il avait été une boule d’excitation depuis son inscription et l’achat de ses effets. Curieux de base, il avait hâte de faire connaissance avec sa maîtresse, ses camarades de classe et surtout avec le programme de l’année. Il n’était pas vraiment nerveux, mais défaire et refaire son sac lui permettait de s’occuper en attendant. Joy pouvait comprendre et se souvenait avoir elle aussi été plus ou moins dans cet état la première fois. De même lorsque ce fut le tour de Casey, bien que lui n’était pas franchement du même avis.

« Tout va bien se passer, mon chéri. Tiens … Regarde, même Allan s’y met. »

Le dit bonhomme venait de revenir avec un sac à main et quelques babioles qu’il mit sur la table, comme son frère. Mimant sa mine sérieuse, il commença à son tour et en silence à ranger des bidules et des machins sous les yeux interloqués des deux autres.
Thomas se pencha vers lui et appuya gentiment sur son nez :

« Et tu vas où comme ça, Allan, hein ?
- Voyage ? »

L’innocence de la réponse fit éclater le rouquin de rire.

« Je vais pas en voyage, je vais à l’école.
- Juveux aussi ! »

Plus déterminé que jamais, Allan retourna à sa besogne.
Une part de Joy était contente de les voir aussi motivés, mais en même temps … Cela annonçait un nouveau changement de sa vie. Elle était habituée à les avoir presque tous les jours, si l’on ne comptait pas les fois où ils étaient invités. Et même là, ça faisait comme un vide en elle. Elle avait alors une pensée pour sa propre mère.

« Quand tu seras grand tu pourras venir avec moi.
- Oui, bien sûr. Enfin … Nous avons le temps encore … »

La jeune femme avait commencé à faire des fleurs avec sa pâte à modeler. Ca commencerait avec l’école, puis ils iraient à l’université et se marierait sans doute … ? Vivrait-elle pour accepter de les voir grandir aussi rapidement ?
Occupée avec elle-même, Joy ne remarqua pas Thomas qui s’était levé et rapproché d’elle. Cependant, au même moment, la porte s’ouvrait sur leur père qui les salua tranquillement. Il fixa même un instant le bazar sur la table et son dernier fils tentant vainement de faire entrer une lampe de chevet dans son petit sac.

« Eh bah alors, vous partez où comme ça ?
- Voyaaaage ! »

Le géant brun attrapa le mini-lui sous les aisselles et le souleva jusqu’au plafond avant de tourner et tourner et tourner …

« Wouuuuh, Allan part en voyage très hauuuut. »

Les rires montèrent aussi, bien que Joy gardait tout de même un œil au plafonnier. Allan avait la tête dure, comme son père, mais à cette allure …
Une petite main se posa sur son poignet et la mère de famille fut surprise d’enfin remarquer Thomas qui était venu la rejoindre. Sans rien dire, il l’étreignit comme il le pouvait.
Elle ne s’inquiéterait pas et il ne s’inquiéterait pas. Il fallait voir le bon côté des choses. Elle était tellement fière.



••• Septembre 1974

Pour l’anniversaire des enfants, Joy et Lance veillaient à faire des choses, bien que simples. Il leur arrivait de sortir en balade, ou bien de juste apprécier une glace ou du gâteau à la maison. Il leur prenait même parfois d’inviter quelques personnes, mais celui qui n’avait jamais manqué à l’appel était Tom.
Thomas l’aimait beaucoup et les deux garçons adoraient les jouets mécaniques qu’ils leur offraient. Du coup, qu’il ne vienne pas pour ses huit ans ne passa pas tout à fait inaperçu. Mais l’aîné des Simon était un garçon qui n’exprimait pas beaucoup ses inquiétudes, contrairement à la candeur dont pouvait faire preuve Allan. Il laissa donc vite la nouvelle de côté après que son père l’ait rassuré, mais le drôle de sentiment qu’il y avait autour de ça resta dans l’esprit de Joy et la hanta toute la journée jusque-là. Elle était comme ça.

Dans la chambre parentale, Lance était de son côté du lit et lisait un bouquin qu’un de ses amis libraire lui avait prêté. Joy, quant à elle, était entre l’envie de se lancer, de laisser tomber et d’écouter la radio, ou bien d’enfin tourner la page de son propre livre.

« Lance ?
- Hm ? »

Bien. Maintenant que c’était sorti, il n’était plus temps de faire marche arrière. Posant son bouquin sur ses cuisses, elle tourna la tête vers son mari :

« Est-ce que ça va ? »

Elle n’était pas sûre de s’il sembla véritablement surpris par la question. Il la connaissait tellement que ça ne l’étonnerait pas elle-même qu’il l’avait senti ruminer le reste de la journée. Ce qu’il pouvait être énervant. Etait-elle vraiment si lisible ?

« Ben, oui, pourquoi ? »

Carrément énervant. Que pouvait-elle dire à ça ? Il ne laissait jamais rien paraitre, lui. Ou bien … ne faisait-elle juste pas attention ? Chacun avait ses bas, elle était bien placée pour le savoir, et il n’y a pas toujours besoin de creuser dans ce qu’il ne va pas chez un autre. Etre laissé tranquille est parfois bénéfique. Elle en avait donc fait son motto. « Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir, des fois … »
Mais, à ce moment-là, elle en ressentait le besoin.

« … Je ne sais pas mais … Cela fait un moment que tu n’es pas parti avec Tom et … »

Lance avait toujours veillé à être présent aux moments importants, ou qu’il considérait importants la plupart du temps, mais ne restait jamais à la maison longtemps autrement. Pourtant cela faisait à ce moment-là plusieurs mois qu’il n’avait pas bougé en solo plus loin que la ville. Et pas de nouvelles de Tom non plus. Jusque-là ça l’avait interrogé mais, comme d’habitude, elle l’avait mis de côté.

« Tu es fatiguée de moi, c’est ça ? Je vois !
- MAIS NON. Rrrr… Oh, tu m’énerves ! »

Elle le frappa dans les côtes avec son livre pour illustrer ses sentiments, mais se calma pour lui montrer qu’elle était sérieuse. Et il cessa aussitôt de rire quand elle baissa la tête.

« C’est juste que ça fait longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de lui et en plus c’est la première fois qu’il rate un anniversaire de Thomas … Je m’inquiète juste. »

Il ne dit rien.

Finalement, Lance posa son livre sur sa table de chevet et il vint se coller un peu plus près de la jeune femme, caressant doucement son bras.

« Tout va bien, ma chérie. Il est juste parti un peu loin tout seul. C’est lui le cerveau, il n’a pas toujours besoin de moi ! C’est même plus souvent l’inverse. Je lui en toucherai un mot quand je le reverrai, on ne rate pas l’anniversaire de mon fils impunément ! »

D’accord. Elle n’aurait pas dû demander.

Le brun encercla la taille de sa femme entre ses deux bras et posa sa tête dans le creux de sa hanche pour s’en servir comme d’un oreiller. S’y frottant pour se mettre le plus confortablement possible, il ferma les yeux.

Fin de la discussion.

« Allez, bonne nuit. Pousse-moi si je te gêne pour dormir.
- Je vais me gêner. »

Les épaules avachies, Joy regarda simplement le haut du crâne du garçon. Elle ne pouvait sentir son souffle se stabiliser contre sa cuisse endormie, mais pouvait au moins faire semblant de l’imaginer.

« Bonne nuit. »

Elle alluma la radio.



••• Décembre 1974

« LANCE ! »



« Appelle Travis … Mais … s’il te plait, ne dis rien … ne dis rien à personne … »

Pourquoi tu souris toujours, grand crétin.



Allan s’accrochait à sa mère, assis sur ses genoux, pendant qu’elle lui caressait les cheveux et l’encourageait à rejoindre son frère et le révérend.

« Tu pourras voir papa plus tard, les médecins disent qu’il est encore très fatigué. »

Il ne pleurait pas, mais ne comprenait pas vraiment pourquoi elle et tonton Travis pouvaient y aller mais pas lui. Il serait sage, promis. Mais bon, finalement il se laissa faire, Thomas ayant pris sa main et emmené jouer avec lui et les chats de l’église.
Joy ne savait pas encore si elle lui avait dit la vérité, mais elle espérait. Malgré tous ses efforts pour la cacher la dernière fois en attendant l’ambulance, la souffrance de Lance n'était pas du tout passée inaperçu.
Bon sang, qu’est-ce qu’il se passe.

******

Tendue, tendue, tendue.
Joy était incroyablement tendue et ne pouvait même plus tourner les roues de son propre fauteuil. Malgré sa réticence initiale, elle accepta que Travis la pousse au bout d’un moment, sinon ils seraient encore au bout du couloir. Arrivés devant le numéro de porte que l’accueil leur avait indiqué, la jeune femme retint son souffle, s’attendant au pire …
Ils étaient dans le service oncologie.

« Saluuuuuut ! C'que j’suis content d’vous voir ! »

C’était Lance. Toujours le même et en pleine forme, visiblement, alors qu’il agitait son bras. Il détonnait bizarrement avec les deux autres, figés et ne sachant ni l’un ni l’autre comment réagir. Enfin, Joy ne sentit en tout cas pas les mains de Travis quitter son fauteuil ou faire quoi que ce soit d'autre.
Face à ce manque de réaction, Lance reposa son bras et attendit. Qu'ils ne l'obligent pas à leur balancer un truc pour les réveiller, surtout qu'il n'avait vraiment pas grand chose sous la main.
Finalement, Travis se décida à agir le premier. Et ce pour laisser Joy Abigail à son sort.

« Je reviens.
- Okay ? »

Lance croisa les bras, son sourire se transformant en moue peu satisfaite.
Elle ne pensa même pas à le remercier ou l'insulter intérieurement alors que l'ainé des Simon quittait la pièce et refermait derrière lui. Elle continuait de regarder Lance, dans sa tenue d'hôpital, son bras gauche sous intraveineuse. Il était un petit peu plus pâle que d'habitude, aussi.
L'intéressé, lui, lâcha un soupir en espérant que le silence cesse.

« Désolé ... de vous avoir fait peur ... Et de continuer, en fait. »

Joy passa sa langue sur ses lèvres sèches et soupira. Mon Dieu. Et que pouvait-elle dire ? Lui mentir et le rassurer ?
Elle baissa juste le regard et ferma légèrement ses poings sur ses genoux.

« Lance, je ne suis pas idiote ... Est-ce que tu savais que tu étais malade ? »

La question était peut-être rhétorique. Son silence, en tout cas, résonna comme un aveu.
Elle déglutit.

« Pourquoi tu n'as rien dit ? »

Joy releva la tête. Lance avait laissé tomber son sourire pour un air plus grave et sincèrement désolé.

« Je voulais juste profiter de ma famille et ne pas vous inquiéter trop vite. Ça aurait pu arriver là, comme y'a un mois ou l'année prochaine pour c'que j'en sais.
- Mais c'est idiot ! On aurait pu te soigner plus vite ! Maintenant ... »

Il ne lui disait pas tout et l'acceptait, mais là c'était trop. La jeune femme avait le sentiment d'avoir été trahie, d'une certaine façon. Ils étaient mariés, elle lui faisait confiance et l'aimait. Pourquoi ne faisait-il pas la même chose avec elle ? D'accord, elle avait l'impression qu'elle lui devait beaucoup trop de choses. D'accord, elle avait eu ses moments sombres. Mais elle avait essayé d'évoluer autant qu'elle le pouvait et voulait elle aussi rendre ce qu'on lui avait donné.
Elle avait peine à croire qu'il ne comprenait pas ça.

« Joy … Je vais pas rentrer à la maison. »

...

« Quoi. »

Elle avait mal entendu. Elle avait mal compris. Ça ne pouvait être que ça. Personne ne lui avait rien dit.

« Comment tu peux dire ça, ça ne fait que quelques jours, les médecins ne peuvent pas être aussi … »

Ils ne lui avaient rien dit. Ce genre de chose doit se faire, non ? Prévenir les proches était leur rôle.
Lance souffla par le nez et se laissa tomber dans son lit.

« Ça sert plus à rien que je te le cache. Je le sais parce que Tom avait la même chose. C'est allé beaucoup plus vite pour lui. Mais y'avait rien à faire. »

C'était donc bien ça. Tout s'éclairait, donc.
La colère prit le pas sur la surprise car, au fond, elle avait bien compris que quelque chose clochait. Comme d'habitude, elle avait préféré ne rien voir. Après tout, il le lui aurait dit si ça lui avait paru important, hein ?
Retrouvant la force dans ses bras, Joy fit tourner les roues de son fauteuil afin de s'approcher du lit du malade. Il la suivit du regard, mais ne réagit pas. Pas non plus lorsqu'elle le prit par le col d'une main et lui claqua plus fort possible la joue.

« Tu es égoïste. »

Ses doigts s'accrochèrent aux draps du matelas et elle y enfouit sa tête pour cacher ses larmes. Encore. Cela avait fait combien de temps.
Joy ne laissa pas le temps au fils Simon d'essayer quoi que ce soit. Elle mit les freins de son fauteuil, débloqua les barrières du lit d'hôpital et s'y hissa, obligeant un Lance incrédule à se pousser. Respirant fortement, elle s'allongea au plus près de son mari et lui prit la main. Elle tremblait.

« Pourquoi ça doit t'arriver à toi ... »

Qu'il ne lui ait rien dit n'était plus sa principale préoccupation, même si elle lui en voulait toujours. Et voilà qu'elle se remettait à sangloter.
A l'aide de son autre bras, Lance s'installa un peu mieux dans le lit et mit sa tête à la hauteur de celle de sa femme, y posant ensuite doucement son front.
Ils restèrent ainsi, silencieux, quelques minutes.

« My hopes, my dreams come true ; My life I'd give for you ; My heart, a wedding ring ; My all, my everything ... »

Cette chanson qu'il ...

« My heart I can't control ; You rule my very soul ; My only prayer will be ...
- Arrête ...
- ... Someday you'll care for me ; But it's on-...
- Arrête, c'est faux, c'est faux. »

Elle ne voulait pas. Ce n'est pas vrai. C'est injuste. Elle était ... Elle était ... Elle voulait le mériter.

Lance se mit à rire, retrouvant le sourire, et plaça son bras autour de l'épaule de Joy.

« My hopes, my dreams come true ; My one and only you ... »

Ses lèvres glissèrent jusqu'aux siennes.

...

« Du coup, je t'en demande beaucoup mais. Tu reviendras ? Avec les enfants ? Et on profitera ensemble. Il y a encore l'anniversaire d'Allan, et Noël et tout ! Même si on est à l'hôpital on peut faire comme si on était à la maison, non ? Que ce soit normal, quoi ... »

Normal.
Joy lui rendit son sourire.

« Oui, bien sûr. »

Elle lui montrerait. C'était à son tour d'être forte pour lui.

******

« Désolé de vous avoir laissé, tout à l’heure. Je pensais que c’était la meilleure chose à faire. »

Joy tourna son regard vers Travis. Ils venaient de quitter l’hôpital.

« Ne t’en fais pas, ça va. Merci, même. »

Il hocha la tête, souriant.

« Tu sais, Joy Abigail. Mes frères et moi, tu as pu le remarquer, sommes assez différents. Ils sont tous partis, et je suis resté. Nous n’avons pas gardé contact. Ça doit être la deuxième fois que Lance me demande vraiment quelque chose … La première étant pour votre mariage.
- Il aime faire du soucis aux gens, pas vrai … »

Le brun se mit à rire doucement.

- A sa manière, on peut dire ça. Mais …
- … ? »

Ils regagnèrent la voiture.



Bon sang que c'était dur.



••• 20 Décembre 1974

Travis ferma la porte derrière Joy alors qu’il partait de son côté. Ils avaient besoin de prendre un peu d’air et, tant qu’à faire, laissaient un peu d’intimité aux enfants et leur père. Il avait beaucoup maigri et blêmit depuis la dernière fois. Le voir ainsi mais toujours rester le même … Elle s’était donnée pour devoir de faire comme il le voulait, que rien ne change entre eux jusqu’à ce que …
Si dur.

Un verre d’eau porté aux lèvres, Joy était perdue dans ses pensées et dans l’horizon qui s’étendait de l'autre côté de la fenêtre de la salle de repos où elle s’était arrêtée. Des infirmières passaient régulièrement à pas pressés, elle pouvait aussi entendre quelques cris d’enfants plus loin dans les couloirs …

« Mais qui voilà. Joy Abigail Hammond. »

Des frissons la parcoururent au son de cette voix bizarrement familière. Elle reposa le verre entre ses cuisses, et arborant son visage le plus sévère – tout ce qu’il méritait – elle tourna la tête vers l’infirmier.

« Trevor Evans. »

Elle n’arrivait pas à croire qu’il travaillait toujours là. N’était-il pas dans le service de rééducation ? Où était le service de rééducation en fait … Elle aurait dû faire plus attention peut-être. Pourquoi le monde s’amusait à être aussi petit.

« Toujours en vie à ce que je vois. Qu’est-ce qui vous amène ici … ? »

Et pourquoi lui adressait-il la parole. L’homme en uniforme venait juste de poser son porte-document sur le rebord de la fenêtre avant de s’y appuyer, la faisant ainsi face. Il n’avait pas l’intention de partir, hein ? C’était un tel mystère agaçant.

« Vous êtes bien curieux, n’avez-vous pas mieux à faire ? »

Trevor sourit à la remarque, un vrai gamin. Pourtant il ne prit pas la peine de répondre ou de s’offenser, ses yeux se faisant incroyablement impolis et tombant sur l’éclat à son doigt. Le remarquant, Joy voulut utiliser son autre main pour cacher son alliance ou au moins lui signifier que ce n’était pas ses oignons mais … Evans.

« Ah, mais vous êtes marié ? Qui aurait cru ça possible … »

Il avait un tel talent d’exacerber sa frustration, autant par ses mots que sa sale gueule d’ange. Sans sa paralysie, elle aurait senti le froid sur ses cuisses alors que le restant d’eau dans son verre se répandait dans les pans de sa jupe après qu’elle l’ait écrasé entre ses doigts. Elle demandait simplement qu’on la laisse tranquille, qu’on la laisse enfouir ses sentiments en elle, rajouter de la terre et quelques fleurs pour faire joli. Était-ce trop demander ?

« … Oui, tout à fait. C’est possible et je suis la première surprise aussi, wow ! Et justement, mon mari est en oncologie vu que ça vous intéresse tant. Il est en observation depuis plus d'une semaine, mais c’est incurable de toute façon et il va crever alors qu’il n’a qu’un an de plus que moi et est cent fois plus méritant. Et vous savez quoi, c’est aussi l’anniversaire de notre petit dernier aujourd’hui. Il a eu trois ans et l’a fêté dans sa chambre d’hôpital pour être avec son père. Il y est toujours si vous voulez le voir et vous moquer de lui ! »

Ce qui restait du gobelet glissa sur le sol et la colère lui avait fait monter les larmes aux yeux. Il la voyait toujours dans un état déplorable. Elle le détestait.

« Vous êtes vraiment un gros con. »

Ses derniers mots se perdirent dans ses mains, alors qu’elle cachait son visage pour essuyer ses joues. Elle sentit cependant des doigts lui effleurer la paume.
Elle releva les yeux, se demandant si sa petite crise avait suffis à le satisfaire. Pourtant, loin du sourire, c’est un mouchoir qu’elle trouva devant son nez.

« Je sais. »

Il avait l’air triste.

Trop désappointée, Joy prit sagement le tissu et se nettoya le visage le plus dignement possible, bien que ses quelques hoquets la trahissaient encore.
Sans d’autres mots, l’infirmier ramassa le gobelet en plastique et tourna les talons.

******


    ...



Dernière édition par Joy Hammond le Mer 04 Jan 2017, 23:49, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Mer 04 Jan 2017, 23:44


Histoire




Plongée dans le noir, Joy Abigail avait l'impression que l'appareil était tout proche de son oreille. Plus que jamais, la musique de la radio la faisait vibrer de l'intérieur. Ça faisait mal.

You and I must make a pact, we must bring salvation back ...
Where there is love, I'll be there ...

Ses doigts s'agrippèrent au tissu des draps, là où depuis quelques années Lance avait pris place. Ce soir-là, comme d'autres soirs, il n'était pas là. Pourtant, c'était différent.

Elle ne savait pas depuis combien de temps il lui était impossible de fermer l’œil. Elle aurait pu s'orienter avec le nombre de morceaux qu'elle avait pu entendre, mais elle ne saurait en nommer aucun. Même pas celui qui avait précédé.
La journée n'avait pas été facile depuis sa courte altercation avec Trevor. Elle n'arrivait pas à ôter ses sentiments de la tête, à un tel point que même la musique ne suffisait plus. Cela empirait son cas, même.

I'll be your strength, I'll keep holding on - yes I will, yes I will ...

Alors que le chœur ralentissait, les petits coups à sa porte eurent le même effet qu'une décharge électrique sur Joy, la faisant se relever immédiatement. Assise, surprise, elle alluma sa lampe de chevet et fixa sans un mot le battant en bois. Lanc-...

« Excuse-nous, maman ... Allan a fait un cauchemar.
- ... »

Dans l’entrebâillement, cependant, la silhouette s'avéra beaucoup plus petite qu'elle ne s'était imaginée. Reprenant ses esprits, elle sentit au même moment l'humidité à ses yeux et les frotta donc vivement, avant que ses fils ne le remarquent à leur tour.
Thomas entra, son petit frère à moitié endormi dans les bras.

« Maman ? Ça va ?
- Oui les garçons, pardon. Venez là. »

Joy tapota la place vide à côté d'elle et le petit garçon s'y approcha prestement et aida son frère à s'installer au milieu du lit. Thomas grimpa ensuite à son tour et s'assit en tailleur, un peu en retrait. Il faisait drôle de mine, mais la jeune femme ne savait pas quoi dire sur le coup. Elle caressa simplement la joue d'Allan, puis ses cheveux, et l'enfant lui sourit sans ouvrir les yeux, semblant être replongé dans ses songes. Un cauchemar, hein ...?
Les trois restèrent ainsi en silence, sous les chants des Jackson Five. I'll be there ... I'll be there ...

« Maman ...
- Oui ?
- Comment on va faire ...? »

Just call my name, I'll be there ...

« Oh, Thomas ... »

Elle fit en sorte d'un peu pousser Allan, gentiment, faisant bien attention à ne pas le réveiller, puis tendit les bras pour y inviter son aîné. Doucement, il s'installa sans oser la regarder, ne voulant pas non plus qu'elle voit ses larmes. Elle accepta ça et se contenta de lui caresser les cheveux alors que sa tête était posée contre elle.
Un long soupir s'échappa d'entre ses lèvres. Que dire, hein ? Ses fils souffraient aussi, tout comme elle, à leur façon. Et elle, que faisait-elle ?

Elle baissa le son de sa radio avec sa main libre, puis la ramena vers elle pour prendre celle de son fils. A la une ... A la deux ...

« Je ne peux pas te dire que tout va bien se passer. Mais tu sais, c'est la vie, malheureusement. La vie des fois elle embête, elle fait souffrir, mais elle fait aussi rire et aimer. Il faut se raccrocher à ça. Ce n'est pas facile. Pas facile du tout même, et je sais de quoi je parle. Mais nous ne sommes pas seuls ... »

Elle soupira de nouveau, déglutit et passa tendrement ses bras autour de Thomas.

« Tu m'as moi, je t'ai toi ... Nous avons Allan. »

Alors qu'il s’agrippait à elle et la laissait parler, Joy pouvait le sentir trembler un peu.

« Et papa aussi, tant qu'il est encore là. Nous l'avons et il nous a. »

Elle le sera un peu plus fort, engouffrant sa tête dans ses mèches rousses ondulées.
Ce fut au tour du garçon de soupirer. Alors qu'il lui tapotait les mains, elle s'enquit à le laisser respirer. Ses yeux vert qu'il avait hérité, mais légèrement rougis comme les siens, lui transpercèrent le cœur.

« Il va me manquer ... »

Les larmes coulèrent à l'unisson le long de leurs joues. S'en rendant compte tous les deux, Joy se mit à rire et son fils l'imita. Elle prit ensuite les pans de son draps et essuya les joues de Thomas avant de s'occuper des siennes.

« C'est normal, mon chéri. A moi aussi. »

Il la prit à son tour dans ses bras, encerclant son abdomen.

« Je t'aime, Maman ... Je veux toujours être là. »

Elle la voyait enfin, elle avait toujours été là.

Il ne fallait pas qu'elle abandonne, et les mots qu'elle avait prononcé s'étaient aussi adressés à elle-même. Elle n'était pas seule, ne l'avait jamais été. Il ne faut pas laisser tomber.

« Je t'aime aussi, Thomas. »

La lueur d'espoir.



••• Janvier 1975

« …*clic* Frank Louis Hammond, j’écoute ?
- …
- Il y a quelqu’un ?
- … Papa …
- … Joy Abigail ? »

C'était pour ça qu'elle n'avait jamais pris le téléphone.

« Lance est mort. »



••• Février 1975

« Yeeeeeehaaaaa !
- JIMMY, NE COURS PAS COMME CA, hhuuu ... »

Le petit garçon trop impatient, comme frappé par le destin, glissa juste après la réprimande de sa mère. Heureusement, il s'en sortit indemne et Allan fut là pour aider son cousin et ami à se relever.

« Faut pas courir, Jimmy !
- On joue, on joue ?
- OUAIS ! »

Et ils repartirent comme si de rien n'était derrière la maison, là où ils avaient l'habitude d'aller quand ils se retrouvaient. Même le froid de l'hiver ne saurait arrêter ces enfants, décidément.
Thomas et Joy, eux, allèrent saluer plus posément le reste des invités, Rachel et sa grande fille Sharon Hanna Angela (que la plupart limitaient l’appellation à Sharon ou SHA), en les rejoignant à leur voiture.

Depuis la mort de Lance et la tâche que Joy Abigail s'était donnée d'en prévenir certaines personnes, ce furent Casey et Rachel qui l'aidèrent le plus. Ils s'étaient tous les deux montrés très insistants mais aussi très réconfortants et l'accompagnèrent dans toutes ses démarches pour organiser l'enterrement ainsi que ce qui y était associé.
Pourtant, ça allait. Et ça semblait avoir surpris tout le monde.

« Eh bien ? Où est Casey David ? »

Remettant en place une mèche fatiguée de sa frange parfaite, Rachel n'eut cependant pas le temps de répondre, sa petite fille à couettes haussant la voix comme remontée sur un ressort :

« IL A FUI.
- SHA, voyons, ne dis pas ça comme ça !
- Hmpf ! »

Trop occupée à sortir une valise du coffre, la mère de famille ne fit pas attention à la langue que la demoiselle lui avait tirée. Les bras croisés, elle boudait en regardant ailleurs. Du haut de ses cinq ans, la petite avait déjà un tel caractère ... Bien surprenant, d'ailleurs, lorsque l'on connaissait les parents. C'était à se demander où elle avait bien pu le tirer.

« Il, euh. Est parti avec un ami à lui, Oliver Simon. C'est lui qui m'a appelé, en fait, il avait besoin de lui d'urgence ? Je n'en sais pas plus.
- Oliver ? Ah oui ? »

Voilà bien des années qu'il n'était pas revenu dans le Kansas. Enfin, selon les dires de son frère. Elle, elle ne l'avait plus revu depuis le collège. Et pour le peu qu'elle lui avait adressé la parole, de toute façon ... Était-ce à cause de l'enterrement ? Mais alors pourquoi enlever Casey ainsi ?
Ah. Cela ne servait à rien de chercher une quelconque logique dans les actions des deux cadets Simon, de toute façon.

« Mais ! Je suis sûre qu'il va revenir, il n'y a pas de soucis à avoir. Il sait que c'est important pour v- toi ! »

Alors, ça, elle ne se faisait pas de soucis. Si elle inquiétait tout le monde, c'était bien son petit frère qui s'avérait le plus démonstratif de ce côté-là. Malgré les années, il n'avait pas du tout changé. Il restait son adorable et prévenant cadet.

« Oui, bien sûr, il n'y a pas de problème. Et puis vous êtes là, vous. Merci beaucoup, Rachel. Donne moi quelque chose, que je t'aide ...
- N-non, c'est b... Euh, en fait oui, d'accord. »

Rachel pensait beaucoup trop. Peu importe la personne, la jeune femme aurait décliné l'offre : après tout il n'y avait pas tant de choses à prendre, et s'il en restait cela pouvait bien être gardé dans la voiture. Pourtant, elle n'avait pas non plus envie que sa belle-sœur pense qu'elle la voit comme une infirme incapable de donner un coup de main. Mais n'était-ce là pas aussi une forme de discrimination ? La vie était bien trop compliquée.
Le petit sourire de Joy la convint néanmoins qu'elle ne faisait pas trop sa gourde. Elle pouvait souffler un peu.
Enfin, comme son aide ne semblait pas spécialement nécessaire, Thomas était libre. Il s'approcha donc de sa cousine dont la mine boudeuse contrastait avec son grand sourire.

« Tu veux aller jouer aussi, SHA ?
- Non.
- D'accord. J'y vais alors ! »

Toutes les trois prirent la direction opposé du garçon et rejoignirent l'intérieur en file indienne. Le froid se montrait certes supportable dernièrement, mais il y faisait tout de même meilleur. Et les jambes de Rachel seulement habillées de collant sombres assorties à son tailleur ne diraient pas le contraire.
Ne pouvant cependant pas aller à l'étage, Rachel s'occupa d'y monter leurs affaires sans Joy. Celle-ci était du coup restée avec SHA aux pieds des escaliers. La petite fixait ses souliers vernis et agitait les plis de sa robe en attendant.

« Tu veux boire quelque chose, Sharon ?
- Hin hin !, fit la petite fille en secouant la tête.
- Qu'est-ce que ça veut dire, hin hin ? Je ne parle pas ce langage. »

La fille Hammond croisa les bras et soutint le regard de la demoiselle avec sévérité, ce qu'elle avait visiblement pris comme une marque de défi. Elles auraient sans doute continuer longtemps à se fixer ; sans doute jusqu'à ce que l'une s'avoue vaincue en clignant des yeux. Cependant, les talons de Rachel refirent vite grincer les marches, arrêtant là leurs gamineries.

« SHA ...
- Non merci madaaaa... tatiiiie. »

L'enfant s'était ravisée au froncement de sourcil de sa tante. Elle avait beau dire, mais la femme lui inspirait un minimum de crainte et de respect. Elle n'oserait jamais l'embêter trop longtemps.

« D'accord. Eh bien, fais comme chez toi. Si tu as besoin de quelque chose, demande à moi ou Thomas. »

La demoiselle hocha brièvement la tête et partit en sautillant dans le salon, là où elle avait pris ses marques. On ne pouvait au moins pas lui nier son autonomie, à la fillette. Cela ne la dérangeait pas de faire des coloriages toute seule dans son coin, mais c'était aussi un sujet d'inquiétude pour ses parents.

Rachel et Joy allèrent quant à elle dans la cuisine, pièce en face du salon, où la maîtresse de maison fit réchauffer du thé et mit quelques biscuits à disposition sur la table, au cas où les enfants reviendraient goûter.

« Ça se passe bien avec Sharon ? »

La question était un peu inévitable, la jeune femme en avait conscience. Rachel fixa les tourbillons ambrés qu'elle formait dans sa boisson à l'aide de sa cuillère et fit mine de réfléchir.

« Hm, euh, je ... Plus ou moins ? C'est vraiment difficile avec son petit frère, mais ils ne se battent plus, c'est le principal. »

Joy pouvait être contente de ne pas avoir eu de garçons difficiles. Thomas était très sage et surveillait patiemment son petit frère, un peu plus casse-cou mais tout de même très gentil et obéissant. Elle les aimait tellement, ses deux bébés. Mais elle ne doutait pas non plus de l'amour de son frère et sa femme pour les leurs, de même pour la réciproque.

« Pas tous les frères et sœurs s'entendent au quotidien. Mais je suis sûre qu'elle tient tout de même à lui ... et à vous. »

Les joues finement maquillées rosirent légèrement et un rire nerveux s'échappa de ses lèvres, dont elle s'excusa très vite en mettant sa main devant la bouche. Elle ne se moquait pas, en aucun cas. Ça lui faisait au contraire très plaisir que Joy lui dise ça. Retournant à la tache complexe de gratter ce qu'il restait du cube de sucre au fond de sa tasse, Rachel eut l'air pensive.
La fixant avec un sourcil haussé, la fille Hammond aurait mis sa main à couper qu'elle cherchait du courage pour lui demander quelque chose de personnel.

« Heu, heu ... En vérité, désolée de ma curiosité mais ... Pour toi, c'était comment avec tes frères et sœurs ? »

Hm ... Les lèvres de Joy se pincèrent et son regard se tourna vers un point de la cuisinière comme si celle-ci allait l'aider à creuser ses souvenirs.

« Je suis désolée si c'est trop indiscret, mais ... je n'ai que la version de Casey pour l'instant.
- Il t'a dit quoi ?
- Hm, qu'il était plus proche de toi. Larry était plus proche de Dwight et ils étaient beaucoup trop vieux pour jouer avec lui, ils étaient même plutôt sévères, surtout Larry. Lois était gentille, aussi, mais ce n'était pas vraiment pareil. C'est aussi que tu le poussais partout.
- Ah !? »

Outrée par la formulation, Joy fit la grimace et croisa les bras, faisant réagir Rachel au quart de tour, laissant malencontreusement tomber sa cuillère. Inondant son hôte d'excuse, elle manqua de se prendre la chaise alors qu'elle ramassait l'ustensile et allait le nettoyer dans l'évier.

« Euh, je n'aurais pas dû dire ça ?
- Ne t'en fais, je suppose que c'était plus ou moins ça ... Hmm. »

Passant sa main sur son menton pour réfléchir, elle continua :

« Oui, Larry et Dwight sont inséparables ! Et Larry est juste comme notre père, il prône la discipline avant tout. (Elle l'illustra en tapant sur la table avec la tranche de sa main) Dwight reste très proche des règles aussi, mais il est plus doux et compréhensif. Ils se complètent assez et on les voyait déjà être les meilleurs coéquipiers pour reprendre la société. Je voulais faire comme eux, alors je suivais leurs pas avec ceux de notre père. »

Un peu rêveuse, elle reprit une gorgée de temps avant de reprendre :

« Je pense que ça allait, nous étions proches. C'est vrai que j'étais beaucoup plus avez Casey. J'étais la plus petite et je me retrouvais grande sœur ! J'avais des choses à lui apprendre. Ensuite ... Il y a Lois. Nous étions les seules filles, du coup, oui, je suppose que nous étions complices. Après, nous étions malgré tout différentes ... »

Elle se souvenait et se souviendrait toujours de leur dispute. Mais il n'y avait pas lieu de tout raconter à la femme de son frère non plus ; c'était tellement idiot.

« Et ça ne s'est pas arrangé plus tard. »

Elle avait gâché bien des choses.
Cependant, à bien y repenser, ce n'était tout de même pas que de son fait, si ? Peut-être s'était-elle imaginé trop de choses, comme elle avait imaginé que l'entreprise Hammond serait une affaire totalement familiale.

« Notre fratrie s'est un peu éparpillée avec le temps, à priori. Lois n'a que de très rares contacts avec tout le monde ... Plus du tout avec moi. De même pour Larry ... »

Elle avait parlé à son père au téléphone, c'était tout. C'était trop. Comment ferait-elle s'ils viennent vraiment le jour de l'enterrement ? Et pourquoi viendraient-ils seulement ? Elle ne leur avait jamais présenté Lance, a délibérément coupé les ponts avec eux presque par caprice et n'avait même pas réussi à changer ça bien qu'elle allait un petit peu mieux.

Rachel observait, silencieuse et impassible.
Retournée à sa place, elle avait sagement écouter Joy Abigail s'exprimer. Elle devait avouer que c'était tout de même fascinant. De plus, elle ne pouvait que se sentir honorée que sa belle-sœur lui ait tant parlé et ait baissé sa garde à un tel point qu'elle avait presque l'air vulnérable. Cette femme qui lui avait fait si peur la première fois qu'elles s'étaient rencontrées. Au premier abord, Joy avait un visage si fermé.
Le silence continuant, Rachel posa sa tasse. Le cliquetis de la porcelaine rappela à Joy qu'elles étaient en pleine discussion au départ. Ce fut cependant Rachel qui s'exprima la première :

« Tu ... te demandes s'ils seront là pour l'enterrement ? »

Son regard fuyant répondit à sa place.

« Je ne sais pas si c'est vraiment rassurant de dire ça mais, de toute façon, ce ne sera pas parce qu'ils ne sont pas là ou ne disent rien qu'ils ne pensent pas à toi ... »

Joy souffla par le nez et sourit.

« Tu as bien raison. »

Elle verrait. Ils n'y étaient pas encore. Mais bientôt.

Après avoir terminé son thé, Rachel frappa dans ses mains avec un trop-plein d'enthousiasme :

« Bon, y-a-t-il quelque chose que je peux faire, du coup ?
- Détends-toi, voyons, vous venez à peine d'arriver ! »

Et comme si cela l'avait invoqué, les couettes rousses de SHA passèrent dans le champs de vision de Joy.

« On peut faire marcher la télévision ? »

Ah. Instinctivement, ses yeux passèrent sur l'horloge murale avant de se souvenir qu'elle ne connaissait par cœur à ce jour que le programme radiophonique. Rien à voir, donc. Thomas était le seul à l'allumer et ce n'était déjà pas très souvent non plus, le garçon préférant les livres.

« Hmmm ... Je n'ai pas souvent allumé ce truc mais ...
- Je vais m'en occuper ! »

Etait-ce la théine qui lui donnait autant d'énergie ? Joy regarda avec perplexité la table continuer de trembler alors que Rachel en était sortie un poil trop brusquement. Roulant des yeux, elle concéda cependant à les suivre.
Croisant les bras, un peu curieuse, elle regarda la jeune femme jouer avec les antennes de l'appareil à l'écran enneigé. Un drôle de bruit se fit entendre entre les grésillements.

« Ho ho ... C'est bizarre ça ...
- Mamaaan, tu l'as cassé ! AAAAH !
- Ne crie pas comme ça, voyons, tu ne m'aides pas du tout ! »

Cette semaine promettait d'être mouvementée.



« Ah ben te voilà, où étais-tu passé. »

Casey, dans l’entrée, ne lui avait jamais semblé aussi gêné. Il s’excusait, encore et encore, avec une ombre longiligne en retrait dans son dos.

« Eh bah, elle a pas changé ta sœur.
- Oliver … »

Les sourcils de l’intéressée se froncèrent encore plus, et son ton de voix s’aggrava :

« Comment ça. »

Le benjamin Hammond n’eut malheureusement pas le temps de calmer les tensions, son fils venant s’agripper à ses jambes en exprimant sa joie de le retrouver. SHA qui le suivait de près se mit à taper du pied en haussant la voix pour couvrir celle de son frère.

« PAPA, PAPA, PAPA, MAMAN ELLE A CASSE LA TÉLÉVISION. »

Il ne maîtrisait rien un court instant, et voilà qu’une montagne de choses lui tombait sur la figure. Tout sourire, Oliver lui tapotait doucement le haut du crâne.

« ET C’EST QUI LE GRAND MOCHE DERRIÈRE TOI ?
- WOW, c'est ta fille, ça ?
- Sharon Hanna Angela, ça ne se dit pas !
- Hey, tu devrais aussi lui dire que c'est pas vrai. »

Très mouvementée.



Les pas résonnaient dans le funérarium et il était difficile pour quiconque de savoir à qui ils appartenaient. Le révérend Pajak ? Un employé ? Travis ? Casey ? Ou bien un autre proche qui avait été prévenu ?
Joy regarda par-dessus son épaule, croisant le cercueil en bois poli de son défunt mari. Le jour de son enterrement était finalement arrivé.
Prenant une profonde inspiration, la jeune veuve poursuivit la contemplation du jardin et rangea l'une de ses mèches de cheveux derrière son oreille. Depuis son poste d'observation, elle discernait les silhouettes des enfants s'amusant entre les racines des arbres dans leurs petits costumes noirs. Elle même était habillée dans les mêmes couleurs, avec sa longue robe sobre. Cette fois-là, elle avait décidé d'emporter du tissu et de mettre moins de maquillage sur ses yeux que le jour de son mariage. Elle espérait cependant que la précaution s’avérerait inutile.
Bien entendu, elle était triste ; mais la jeune femme avait réussi à prendre en main ses bonnes résolutions et accomplirait son deuil sans complication. Ce ne serait pas facile, mais elle n'était pas seule. Et sans doute que, là-haut, Monsieur ne serait pas content de la voir dans tous ses états.

Joy avait décidé de venir un peu plus tôt pour s'éviter toute surprise. Et elle avait réussi son coup, se convaincant à chaque minute qui passait que personne, à l'exception éventuelle de sa mère ou encore de Dwight John, ne viendraient de son côté de la famille. Certains proches des Simon étaient arrivés et lui avait souhaité leurs condoléances, dont ses beaux-parents qui à ce moment-là se promenaient sans doute déjà dans le cimetière pour saluer quelques gens.

« ... »

Les couloirs du bâtiment avaient vraiment une acoustique particulière. Tous ces échos ...
Paralysée sur place, l'interpelée fit mine de ne pas avoir entendu. Ça n'était que son imagination fertile, sans doute. A force d'écouter de la musique et des animateurs à longueur de journée, elle pouvait très bien s'inventer des voix.

« Madame Simon doit toujours se trouver près de la chambre funéraire. C'est par là, tournez à gauche et puis ... »

Oh non, elle n'était pas prête.
Mais il n'y avait aucun endroit où fuir. Et où cela mènerait, au juste ?

La peur au ventre, ses doigts légèrement tremblants sur les mains courantes de son fauteuil, Joy se retourna lentement en direction des claquements de pas qui approchaient.

La première personne qu'elle aperçut fut nul autre que son père, suivi de près par sa mère ainsi que ses frères, mais aussi deux femmes qu'elle devinait comme les épouses de ceux-ci. Angela et Amy, si sa mémoire était bonne. Elles n'avaient jamais eu l'occasion de se rencontrer à proprement parlé, mais elle avait vu des photographies d'elles.
Sur l'instant, elle ne sut pas par où commencer, devant avoir l'air bien idiote à les fixer de la sorte et la bouche entrouverte. Ça faisait déjà plus de quinze ans. Ses parents, malgré les cheveux grisonnant et les rides creusant leurs visages, n'avaient tellement pas changé. Cornelia Hammond ne semblait que plus douce et sage pendant que Frank Louis Hammond restait impressionnant à ses yeux en toutes circonstances

« Joy Abigail … »

Une drôle de sensation de déjà-vu fit surface dans un coin de son cœur. La voix profonde de son père lui redonna un peu de souffle et elle croisa ses yeux noisette.

« Papa ? »

Il n'avait l'air ni triste, ni en colère. La jeune femme ne saurait dire, en vérité ... Heureux ? Soulagé ? Tout de même pas.
L'homme s'approcha en tout cas de sa fille, sa canne tapant comme à son habitude le sol jusqu'à ce qu'il ne l'utilise comme appui, se penchant ainsi et la prenant tendrement dans ses bras.
Sa tête contre son épaule, Joy regarda un instant dans la direction de sa mère pour bien se rendre compte de ce qu'il se passait, et celle-ci hocha simplement la tête en souriant. Ses bras lâchèrent donc ses roues et vinrent répondre à l'embrassade de son cher paternel. Sous ses vêtements, elle pouvait mieux sentir ses os et se rendre compte du poids de l'âge qui l'avait frappé. Pourtant, c'était son père. Elle s'en rendait de nouveau compte.

« Mes condoléances. »

Doucement, Frank tenta de se redresser, assisté de sa canne et du bras de sa femme. Comme un signal, chacun vint à son tour donner leurs condoléances à Joy Abigail et l'embrasser pour les plus intimes. Même Larry.
C'était tout bonnement comme si rien ne s'était passé. Qu'ils ne s'étaient jamais vraiment quittés, et encore moins en des circonstances regrettables. Dommage qu'il manquait une personne au tableau.

Après quelques échanges, et dans l’attente du moment de l’enterrement, les parents Hammond décidèrent d'aller à la rencontre du reste des conviés ainsi que du révérend qu'ils n'avaient pas revu depuis longtemps. Larry et Angela les suivirent alors que Amy tenait à discuter un peu plus avec Joy. Dwight, quant à lui, en profita pour s'éclipser, ayant manifestement quelque chose à faire à l'extérieur.
La jeune femme était d'un an l'aînée de Joy alors qu'avec l'épouse de Larry, l'écart s'étendait de six ans. Amy ne trouvait pas ça dérangeant, au contraire, Angela s'avérant très sympathique malgré leurs différences. Mais tout de même, elle aimait aussi « trainer un peu avec des personnes de son âge, quoi ! ». L'on pouvait dire que sa fraîcheur ainsi que son franc-parler étaient revigorants, mais Joy mentirait si elle disait ne pas avoir pensé être tombée dans un piège ou quelque chose comme ça. Amy se renseigna d'ailleurs sur l'état de leur télévision en passant, ne s'étonnant même pas qu'elle soit tombée en panne. Elle promit alors de passer avec une nouvelle machine beaucoup plus performante et dans l'air du temps ; et pas question de refuser !
Bien.

Heureusement, même si la balade de Dwight n'avait pas duré si longtemps, le rouquin revint .... mais avec une jeune femme au bras, dans les mêmes tons des cheveux jusqu'aux joues, suivis de près par un homme et une jeune fille, bruns à la peau légèrement plus sombre tous les deux.
Joy retint son souffle, ne voulant pas croire ce qu'elle voyait.

« Eh bien, Johnny ?
- Je les ai trouvés dehors, ils cherchaient l'entrée du funérarium. Amy-chérie, je te présente ma première sœur et cadette : Lois Mary. Voilà aussi son mari, Noah, ainsi que leur fille, Lila. »

Les regards des deux derniers nommés se croisèrent un instant, leurs sourcils arqués, avant de saluer en chœur les deux femmes de la tête. Cependant ils étaient bien conscients que, pour l'heure, ce n'était pas eux le plus important. Leurs yeux obliquèrent sur Lois que Dwight lâchait tranquillement pour rejoindre son épouse et la prendre par les épaules, lui faisant un mince sourire alors que son regard à elle demeurait incrédule.

Face à face, les sœurs Hammond restèrent quelques longues secondes sans rien dire. Lois brûlait de nervosité, frottant ses bras croisés entre eux. Ses yeux allaient du sol au plafond à sa cadette, jusqu'à ce que finalement les mots qui lui faisaient tant mal à la gorge ne se décident à sortir.

« B-bonjour, Joy Abigail ... »

Toujours aucune de réponse. Que faisait-elle ici, déjà.
Elle n'avait plus qu'à servir ses condoléances et puis partir. Ce serait tout. Au moins elle était venue et ...

Son sang ne fit qu'un tour lorsqu'elle vit Joy enfin bouger, ouvrant ses bras dans sa direction. Ses yeux bleutés légèrement humides lui fendirent le cœur.
Après une seconde d'hésitation, elle qui avait peine à croire ce qu'il se passait, Lois parvint tout de même à s'avancer et se lança dans les bras de sa sœur. Le fauteuil commença à rouler vers l'arrière, mais Amy réussit heureusement à le stabiliser avant que les deux demoiselles ne tombent à la renverse. Oh, mon dieu.
Elle qui ne voulait pas pleurer, cela aurait presque été gagné si Lois ne s'était pas mise à essayer de retenir ses propres larmes. Alors qu'elles se serraient toujours aussi fort, Joy tenta d'au moins chercher ses mouchoirs dans sa poche.

« Comment vas-tu ?, demanda-t-elle la première.
- Bien, et toi ?
- Moi aussi. »

Des yeux curieux devinrent témoins de la scène, et ceux qui étaient partis un peu plus tôt revinrent sur cette bonne surprise.

***

Peu après que l'heure ait sonné, dirigés par le révérend Pajak et les porteurs du cercueil, tous rejoignirent le cimetière jusque-là où reposerait dorénavant Lance Simon.
Thomas se tenait aux côtés de Joy, et avait fermement la main d'Allan dans la sienne. Le petit garçon ne comprenait pas exactement tout ce qu'il se passait, et pourquoi il avait autant de gens réunis. Pourtant, après quelques questions auxquelles sa mère répondit avec patience, il fit silence durant le discours de l'homme d'église.
Elle reparlera à ses fils de la journée à la fin de celle-ci.

Installée vers l'avant, elle avait une vue adéquate sur tous ceux qui avaient répondu présent à l'annonce. Ross, d'anciens employés de son père qui lui étaient chers, des marchands du centre ville qui avaient donné du travail à Lance, d'autres gens qu'elle ne connaissait pas bien ou même qu'elle n'avait jamais vu ... Il n'y avait pas non plus foule, mais elle ne se serait jamais attendue à autant. Dans tous les cas, la jeune femme était touchée et ça lui allait droit au cœur quand bien même ils n'étaient pas exactement là pour elle. Pourtant, ils s'étaient tous montrés très empathiques en la saluant.
L'autre chose qui la rendait plus heureuse encore était de voir sa famille réunie d'un côté ; horde de cheveux roux et parsemés de brun et châtain, comme un lit de feuilles d'automne. Son père, sa mère, Larry Adam, Dwight John, Casey David, Lois Mary ... et bien sûr leurs conjoints. Non loin d'eux, il y avait aussi sa belle-famille, Oliver et Travis. Eux non plus ne s'étaient pas retrouvés ainsi réunis depuis longtemps.

Toi aussi, t'es content ? T'as vu ce que tu as accompli ?

Cercueil placé, les mains approchèrent le recouvrir de terre.

***

Le brouhaha persistait dans le jardin. Tous avaient quitté le funérarium à la fin de la cérémonie finale, certains étant partis directement après lui avoir dit au revoir et souhaité une bonne continuation. D'autres décidèrent de rester là à discuter tranquillement et dans la bonne humeur.
Joy était alors descendue de son fauteuil, voulant s'installer dans l'herbe, et fut rejointe par Lois Mary qui s'assit à côté d'elle. Dans leur champ de vision, elles pouvaient voir la nouvelle génération de Simon discuter avec Lila, un peu plus loin.

« Pendant un instant, j'ai pensé que c'était ma faute. »

Joy cligna des yeux de surprise. Sa sœur avait posé ses coudes sur ses jambes repliées et cachait la moitié de son visage pensif avec.

« Quoi ? Non, c'est complètement de la mienne. Tu le sais bien. »

La cadette pensa instantanément qu'elle voulait lui parler de l'accident, ou peut-être plus globalement son attitude qui s'en était suivi vis-à-vis d'elle et du reste de la famille. Ses mots, et même ses pensées, sur le coup n'avaient pas été tendres, mais ô jamais quelqu'un d'autre qu'elle était coupable. Si elle avait déjà ressenti de la rancœur pour Lois, ça n'avait pas duré et c'était il y a longtemps.

« Je parle de la mort de ton mari ... »

Là, toutefois, c'était encore plus surprenant. Les sourcils de Joy se froncèrent et ses lèvres se pincèrent dans l'attente d'un approfondissement.

« Je suis partie seule de mon côté, par orgueil sans doute. Mais c'était mon choix, je ne regrette pas. Je voulais montrer que j'étais quand même capable de quelque chose aussi. A moi, comme à la famille. J'étais toujours triste à ton sujet, mais j'essayais d'avancer malgré tout. Finalement j'ai rencontré Noah, et je me sentais encore plus heureuse. Je suis tombée enceinte, on a décidé de se marier ... »

Joy écoutait sans rien dire.
Lois prit une profonde inspiration avant de continuer :

« Puis je l'ai perdu. J'ai fait une fausse-couche. Et je l'ai tout de même appelé Sophia, un peu ironiquement. J'ai ressenti beaucoup de culpabilité, que j'avais eu tort de me séparer de ma famille et que Dieu m'avait donc punie pour ça. »

Sans trop qu'il y ait de raisons à cela, Joy se sentait un peu bête. Elle ne savait pas. Elle ne savait rien. Il était un peu tard pour lui prendre la main.

« J'ai appris plus tard que tu t'étais mariée aussi ... Avec Lance. Que tu avais l'air d'aller mieux. Alors, je me suis dit qu'il fallait que moi aussi. J'ai continué à avancer avec Noah ... Je me suis remise à travailler, à écrire, et j'ai finalement décidé d'aussi devenir famille d'accueil. J'ai réussi et parmi les enfants dont je me suis occupée, il y avait Lila que nous avons un jour adoptée. »

C'était tellement admirable. La jeune femme avait tant avancé de son côté. Joy baissa les yeux pour regarder ses doigts s'engouffrer dans le tissu noir de sa jupe.

« J'étais bien. Même si quelque chose me hantait toujours. Et puis voilà, nous en sommes là. J'ai appris que ton mari était mort. Quand DJ me l'a dit, je ... J'ai tout de suite pensé que c'était ma faute. C'est idiot mais ... Que la haine que je pouvais avoir eu pour l'univers lorsque j'ai perdu mon enfant ... c'était ça qui avait finalement tué Lance. »

Son visage finit de s'enfouir dans ses bras. Bien qu'elle ne pleurait pas, elle avait toujours ce sentiment de honte en elle.

« Je n'ai pas été une très bonne sœur.
- Mais moi non plus. »

Lois releva la tête, la tournant du côté de Joy qui avait élevé son regard vers le ciel gris clair de Février.

« Je suis heureuse que tu ailles bien, et surtout que tu sois venue. J'avais peur que vous me détestiez tous ... Je suis égoïste aussi. (la rousse l'interrompit d'un gloussement) Hey ! Pourquoi ris-tu ? »

Outrée, les joues de la jeune femme se gonflèrent légèrement et ses yeux fusillèrent sa sœur qui ne pouvait plus s'empêcher de sourire. Elle posa sa tête contre son avant-bras, toujours tournée vers sa cadette dont les bras s'étaient dignement croisés.

« Pour rien, pour rien ... Désolée ! »

Le silence revint entre elles tranquillement, profitant de ce moment presque intime à regarder tous les autres parler un peu plus loin. Elles remarquèrent par ailleurs que Travis approchait dans leur direction. Malgré tout, Lois tint à rajouter dans un murmure :

« Et que comptes-tu faire, à présent, Joy ? »

...

Qu'avait-elle à faire ? A part s'occuper de ses enfants, faire en sorte d'être présente pour les générations futures. Elle n'était pas Lois Mary. Elle en était très loin.

Sans répondre, Joy laissa Travis arriver avec son sourire gêné :

« Désolé de vous déranger ...
- Non, ne t'inquiète pas. »

Indiqua Lois en se levant en même temps, arrangeant par ailleurs sa robe en l'époussetant un peu pour retirer les brins d'herbe qui auraient pu s'y coller. Elle offrit par ailleurs un grand sourire à l'aîné des Simon, tout en prenant Joy à partie :

« Nous devrions profiter d'être tous réunis pour déjeuner tous ensemble, en famille, non ? »

Le sourire de cette dernière se ranima aussi face à la proposition. L'heure avançait et comment mieux se quitter qu'après un repas, à la suite de tant d'émotions ?

« C'est une bonne idée. Travis, vous viendriez ?
- Je suis d'accord. Je doute qu'Oliver ou mes parents refusent mais ...
- Je vais en parler à tout le monde. »

Avant que Lois ne prenne congé d'eux, ils la remercièrent et la suivirent du regard quelques instants.
Depuis son mariage avec Lance, après tant d'années, Travis et Joy étaient devenus suffisamment « complices », d'une certaine et particulière manière. La jeune veuve appréciait en tout cas sa présence et pensait que c'était réciproque. Quelques fois, ils s'étaient même laissés aller à quelques confidences sur leurs situations familiales et se comprenaient assez, de ce fait. Ça pouvait ne pas sembler grand chose, mais, pour Joy, cela représentait beaucoup.

« C'est une nouvelle page qui se tourne, on dirait.
- Oui. »

Elle sentait bien que ce n'était cependant pas de ça qu'il voulait parler. Ce n'était pas non plus du genre de Travis de se répandre. Il prit néanmoins le temps de s'asseoir à la place de Lois avant de continuer :

« Joy, je vais peut-être enfoncer des portes ouvertes, mais je voulais prendre le temps de te le dire. Tu es une personne très importante pour mon frère. Je n'oserais dire la plus importante, car c'est de Lance dont on parle ... Les hiérarchies, c'est pas son genre. »

L'intéressée avait choisi le bon emplacement pour que l'on vienne lui parler, à priori. Ou bien était-ce l'ambiance de la journée ainsi que du cimetière qui aidaient à faire se déballer les sentiments ?

« En tout cas, tu étais spéciale pour lui dès le premier jour. S'il est parti, ce n'est justement que parce qu'il est ... passionné. Mais s'il est revenu et a voulu rester près de toi, c'est pour les mêmes raisons. Crois-moi que ça n'a jamais été par pitié ou quoi. Il voulait surtout que tu réapprennes à t'aimer comme il t'aimait, toi. Tu es aussi sa sécurité, son point d'ancrage. Même s'il est parti bien trop tôt, il ne regrette rien du tout et a réalisé ce qu'il voulait : rester avec vos enfants et toi jusqu'à la fin. »

Comme pour sa sœur, Joy avait écouté avec attention et silencieusement. Quand elle sentit qu'il avait fini, elle ne savait malheureusement pas quoi dire. Ses lèvres tremblaient légèrement, mais après quelques longues secondes de vide elle ne réussit qu'à demander sans trop réfléchir :

« C'est lui qui t'a dit tout ça ? »

L'expression du garçon changea du tout au tout à la question. Il y éclata purement et simplement de rire, comme si elle avait été la meilleure blague du siècle. Joy ne l'avait jamais vu ainsi, en tout cas, et ça la surprit d'une telle façon qu'elle se figea sur place d'incompréhension.
Finalement, elle souffla du nez et laissa à Travis le temps de reprendre son souffle ainsi que d'essuyer les larmes à ses yeux.
Elle avait bien eu raison de prendre des mouchoirs, ça n'avait pas manqué.

« Merci, Travis. »

Les Simon avaient de la chance de l'avoir ; elle le pensait réellement.



••• Avril 1976

Pendant un an, la vie avait continué son cours. Joy, les enfants ainsi que le reste de la famille n'en étaient sortis que plus soudés. Si la jeune femme continuait d'écrire des lettres par nostalgie du papier, il lui arrivait tout de même plus souvent de téléphoner. Plus d'une fois, c'était déjà un exploit.
Malgré tout, devenue habituée à la vie en solitaire, Joy ne changea pas du tout au tout jusqu'à se sentir prête à accompagner les femmes de Larry et Dwight dans des sorties. Ce n'était vraiment plus son genre. Déjà, qu'au départ, son intérêt pour ces choses restait moyen.
Le plus important pour elle était que Thomas et Allan avaient du coup plus de possibilités pour rendre visite à la branche de sa famille, même si, elle, elle déclinait ses invitations. Ça leur faisait découvrir d'autres choses, rencontrer d'autres gens ... Et c'était bien.
Ses enfants continueraient de grandir et puis ...

Alors qu'ils étaient à l'école, d'ailleurs, Joy s'occupait à la lecture d'un livre dans le salon. Comme d'habitude, elle n'attendait guère de visite et fut donc surprise lorsqu'elle aperçut une voiture se garer depuis la fenêtre.

Joy n'attendit même pas que l'homme de l'autre côté cogne à sa porte. L'air le plus patibulaire dont elle était capable sur son visage - témoin de son humeur exécrable, elle ouvrit donc ; découvrant un individu typé asiatique, habillé en civil mais gardant malgré tout une veste de la police du comté.

« Bonjour, madame. Pardonnez mon irruption sur votre propriété. Je suis l'agent Shaun. Est-ce que Lance Simon habitait bien ici ? »

Les sourcils de Joy se froncèrent un peu plus de méfiance.

« Oui, il habitait là, et alors ? »

N'avait-il pas besoin d'un mandat, en fait, hm ?

« Bien ... Hm. Vous, vous habitez-là depuis longtemps ? Vous souvenez-vous de ce qu'il s'est passé dans ce champs en 1951 ? Le cercle de culture. »

Pourquoi il lui parlait d'abord de Lance pour ensuite enchaîner là-dessus. Dans tous les cas, même s'il bombait le torse, il n'avait pas l'air à l'aise dans son interrogatoire.

« Oui, cette ferme appartient à ma famille depuis longtemps. J'étais petite quand c'est arrivé.
- Savez-vous, du coup, ce qu'il s'est passé ?
- Eh bien ? Rien de plus que ce qu'ont dit les journaux. Encore des farces de jeunes, ou quelque chose comme ça. En tout cas, ça nous a fait perdre beaucoup d'argent. Mais quel est le rapport avec mon mari ? »

La question qui fâche. L'agent ne sembla pas vraiment satisfait de sa réponse, pourtant c'était la pure vérité. Et elle avait répondu, au moins. Il devrait se contenter d'au moins cette satisfaction.

« D'accord, j'y viens. Dans quel type d'activités votre mari était-il ?
- Des petits boulots. Rien d'autre de spécial. Je n'ai pas non plus de comportements ou autres choses étranges à signaler, si vous voulez savoir. »

La pique lui fit faire un léger rictus, mais il se retint avec brio de grimacer à la remarque. Lui comme elle perdaient vraisemblablement patience.

« Mais en dehors du travail, il avait des activités avec Monsieur Tom Walker, non ?
- Qu'est-ce que j'en saurais. Ce sont des hommes, ils sont grands. Ils dormiraient ensembles, la belle affaire. »

Bon, Joy commençait à parler quelque peu sans réfléchir et par simple méchanceté, à ce stade. De son côté, l'agent Shaun ne fit pas mieux en perdant son calme, de l’aiguë tintant sa voix :

« Mais vous devez bien savoir quelque chose, non ? Ça ne vous intéresse pas ? C'était votre mari, tout de même, non ? »

Et là, c'était la goutte d'eau.
Les ongles de Joy se plantèrent dans ses bras. Si ses yeux avaient été des fusils, personne n'aurait donné très cher de la peau du policier. Il s'en rendit vite compte, blêmissant à vue d’œil alors que la jeune veuve exprimait finalement sa colère.

« Et. Alors. De quoi je me mêle, monsieur Shaun ? Je fais ce que je veux, et si je n'ai pas envie de savoir c'est mon droit. Tout le monde est libre, et c'est aussi une histoire de confiance. J'ai confiance en mon mari. Maintenant, je vous prie de m'excuser, mais je suis fatiguée. Au revoir. »

Clac. Allez, Seigneur, qu'il parte.
C'était fini, elle était énervée et sa rage lui faisait monter les lames aux yeux. De l'autre côté, le policier ne semblait cependant pas enclin à partir. S'il ne dit rien sur le coup, elle entendit néanmoins un grognement de l'autre côté de la porte close et le craquement des lattes sous ses chaussures qui faisaient les cent pas.
Des coups frappèrent.

« Je suis désolé, madame ! Je n'aurais jamais dû dire ça. S'il vous plaît, ouvrez-moi ... »

S'il n'avait pas compris, elle l'aiderait. D'accord.
Alors qu'il continuait à frapper comme un chien gratterait à la porte après avoir été grondé et jeté dehors, Joy partit sans plus de cérémonie jusqu'à sa chambre.

« Madame Si-... »

Lorsque la porte s'ouvrit, manquant de le cogner dans l'action, Shaun fut accueilli par la veuve et son fusil qui le tenait en joue.

« Partez. »

Il ne réagit pas tout de suite, bien trop surpris par la tournure des événements. Il restait planter là et ne comprenait toujours pas, hein.

« Je-...
- Partez de chez moi. »

Enfin résigné et convaincu qu'elle ne plaisantait pas, l'agent Shaun partit à grandes enjambées rejoindre sa voiture, non sans lancer des regards désolés à la jeune femme. Il s'en voulait affreusement. Sans doute. Peut-être. Tant mieux. Ça ne changerait rien pour elle, qui continuait de pointer son arme sur la voiture disparaissant.

Elle ne voyait plus rien de toute façon, les larmes embuaient ses yeux et ruisselaient sur ses joues rouges. Elle avait cette envie en elle de casser quelque chose pour se calmer.

Mais il fallait qu'elle se reprenne. Ce n'était rien. Oui. Elle n'avait rien à se reprocher, elle.
Et les enfants rentraient de l'école bientôt.



••• Mai 1985

Celui qui a peur de l’orage n’aurait pas eu de chance en naissant dans le Kansas.

La phrase se répétait parfois en boucle dans sa tête comme une comptine lorsque la météo s'y prêtait, comme ce soir-là. La tempête faisait rage, dehors, et aucun moyen d'écouter la radio. Les sons de l'averse tambourinant sur le toit auraient rendu les émissions difficilement audibles, et puis le temps en lui-même faisait des fritures sur les ondes. Même l'électricité avait lâché.
Couchée dans son lit, Joy avait attendu le sommeil, bercée par les explosions du tonnerre et la pluie qui ne voulaient plus s'arrêter. Elle s'était aussi demandée comment allaient ses enfants, s'inquiétant même un peu tout en ce convaincant du contraire. En effet, Thomas et Allan avaient été invités par Casey pour passer les vacances de printemps avec lui et sa petite famille. Voilà quelques jours qu'elle était seule et s'empêchait de les embêter en téléphonant. Enfin, bon.
Cette année était par ailleurs terrible pour elle, sachant que Thomas allait sur ces dix-huit ans et que cela sonnait l'entrée à l'université. Il avait déjà une place promise vers Wichita où il dormirait en internat. Déjà.
Et Allan qui avait aussi hâte de le suivre.

Le sommeil réussissait cependant toujours à prendre le dessus sur les craintes et les doutes. Mais, cette fois, l'orage était de la partie et un énorme coup de tonnerre fit se réveiller Joy en sursaut. Se moquant gentiment d'elle-même, elle se serait bien rendormie si quelque chose ne lui avait pas semblé bizarre.

Entre les rafales de vent, les éclairs et la pluie, étrangement, Joy put percevoir le grincement des lattes de son plancher, à l'étage. Même si ça aurait pu être dû à la vieillesse de la maisonnée, la curiosité de la jeune femme l’encouragea à se redresser et tendre l'oreille ...
Il y avait définitivement des gens chez elle.

Son sang ne fit qu'un tour. Qui. Quoi. Elle était certaine de percevoir des voix, de plus en plus claires. Mais la fille des Hammond ne réfléchit pas plus. Il fallait qu'elle fasse quelque chose.
Doucement, restant attentive aux bruits dans les couloirs, Joy s'installa dans son fauteuil et ne manqua bien entendu pas de récupérer son fusil, toujours caché sous son lit.
Une main le tenant et l'autre la dirigeant jusqu'à la porte de sa chambre, elle y plaqua l'oreille en espérant mieux entendre ce qu'il se tramait sous son toit. Ça ne manqua pas.

« Va voir au fond du couloir, la cave doit être par-là.
- Okay. »

Elle pensait pouvoir dire qu'ils étaient trois, mais rien n'était certain. L'un d'entre eux, en tout cas, partait du côté du couloir où se trouvait en effet la porte de la cave. Joy n'avait plus le temps de se poser de questions, ce n'était absolument pas son genre. Il fallait qu'elle agisse, aussi stupide cela pouvait-il paraître en vue de la situation.
Violemment et créant ainsi l'effet de surprise, la femme ouvrit la porte en grand et braqua son fusil sur la silhouette la plus proche. Celle d'un homme, de taille moyenne. Une allure banale, mais ...

« Qu'est-ce que. Vous faites. Chez moi.
- Putain, y'a encore quelqu'un, commenta un son second qu'elle s'empressa de braquer aussi.
- Ta gueule, siffla alors le premier. »

Le fusil allait de l'un à l'autre, prêt à tirer au moindre geste suspect. Les deux intrus n'étaient pas fous, ils avaient levé leurs mains à hauteur de leur visage qu'elle peinait tout de même à identifier dans la pénombre.

« Hey m'dame, baisse ce fusil, tu vas t'faire mal.
- Répondez, ordonna Joy sans perdre son sang-froid. »

Ils n'avaient pas l'air agressifs, mais pas non plus inoffensifs. Ces gars n'avaient pas peur et elle pensait bien que si elle se relâchait, ils pourraient la maîtriser sans aucun problème.

« On veut juste se planquer le temps de la tempête. On va p't'être prendre un peu de bouffe, un coup de fil ... La routine. Tu m'donnes le fusil, tu fermes ta gueule et on te laisse.
- Je veux rien entendre. Partez maintenant ou je tire. »

Eux non plus ne voulaient rien entendre. Voyant bien que l'option pacifiste ne marcherait pas avec elle, le présumé brigand bougea un peu trop au goût de la dame, l'obligeant à faire feu.
Un juron explosa suite à cela, mais au lieu de leur montrer qu'elle était sérieuse, la détonation avait eu un tout autre effet. D'autres hommes, dont celui à la cave, furent alertés et arrivèrent en renfort. Trop nombreux. L'un des deux autres en profita alors pour se jeter sur elle. Cette fois, elle appuya encore sur la gâchette mais le manqua dans la panique.

« Lâchez-moi ! LÂCHEZ-MOI ! »

L'homme tendit son arme à son camarade tout en essayant d'immobiliser l'handicapée avec son autre bras. Joy se débattait comme une véritable furie, réussissant même à mordre son agresseur qui cria de douleur et y ajouta de longs jurons. De rage, il la frappa, l'étourdissant suffisamment pour la maîtriser. Le goût du fer dans la bouche, tétanisée, elle n'eut pas la force de hurler alors qu'elle se faisait pousser le long du couloir à vive allure.

Joy avait eu peur. Tellement peur. Comme cette nuit dans la camionnette. Comme ce jour à l'hôpital. Mais cette fois, c'était pire. Elle était seule et n'avait plus aucune défense. Et il la laisserait tomber, lui.
L'esprit embrumé par la douleur dans sa mâchoire, elle ne put rien faire. Son corps et son fauteuil ne passèrent pas la deuxième marche vers la cave et elle sentit un choc, le boit râper sa peau.

Elle ne sentait rien dans ses jambes, mais ce n'était pas nouveau. Elle devait se trouver dans une grotesque position, ce qui était bien le dernier de ses soucis. Joy n'avait en fait plus mal nulle part maintenant.

C'était la fin.

***

« ...lle respire ! Madame Simon ? Madame Simon, vous m'entendez ? Tenez bon, nous sommes là pour vous aider. »

... Cette voix ?
Joy n'était pas sûre d'avoir la force d'ouvrir les yeux, pourtant le rideau d'obscurité réussit à se soulever doucement. Elle put voir une silhouette noire se détacher d'un fond blanc éclatant. Sa main tenta de se lever fébrilement pour l'atteindre, mais l'étranger la lui prit et la reposa.
Que s'était-il passé ? Était-elle morte ?...
Elle pouvait entendre qu'il pleuvait toujours à l'extérieur, mais plus aussi violemment que précédemment. De plus, l'électricité était revenue. Combien de temps s'était-elle retrouvée évanouie ?

L'agitation continuait à l'étage et d'autres silhouettes la soulevèrent précautionneusement pour la mettre dans une civière. Encore dans le brouillard, elle ne ressentait rien à part l'horrible mal qui frappait son crâne. Elle n'était pas morte, mais alors allait-elle perdre l'usage du reste de son corps ? Deviendrait-elle tétraplégique ? Autant la tuer tout de suite ... Elle serait encore plus une gêne pour ses enfants.
Des gémissements filtrèrent de sa bouche et elle commença à pleurer. La main rassurante et chaude qui vint se poser sur la sienne l'aida à se calmer.

« Tout va bien, madame Simon. C'est fini. On vous emmène à l'hôpital. »

C'était ... le policier ? Elle ne se souvenait plus de son nom, mais elle le reconnaissait. Celui qu'elle avait menacé il y avait quelques années.
Joy ferma les yeux une dernière fois. Tout irait bien, tout irait bien, tout irait bien, tout irait bien ...




    ...

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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Sam 21 Jan 2017, 22:58


Histoire



On lui demanda de raconter l'histoire à plusieurs reprises, encore et encore.
Les premières fois où elle fermait les yeux furent animées par de nombreux cauchemars à base de fantômes noirs qui lui arrachaient les membres un à un avant de l'engluer dans une mer aussi sombre et épaisse que du goudron chaud.
Mais la police comme le personnel soignant s'étaient montrés bienveillant avec elle. Cette situation était bien différente de sa première expérience de l'hôpital. Même si elle n'était pas complètement sereine, la femme attendait avec impatience son retour à la maison. Le médecin avait été formel : du repos, et tout irait pour le mieux. Il faudra à l'avenir éviter les sensations fortes ou tout ce qui pourrait la secouer de trop, mais elle lui assura que ce n'était absolument plus de son âge.

Elle souriait, au moins. Riait aussi, un peu. La tête de Casey en apprenant qu'elle avait menacé une bande de criminels en cavale toute seule avec son fusil ... Il s'était retenu de la traiter de folle, mais ce ne fut pas le cas d'autres. Ils pouvaient bien, elle n'était pas morte et c'était le principal, non ?
Thomas et Allan ne pleurèrent à aucun moment et l'avaient couverte de câlins. Ça la rendait heureuse, même si elle avait un peu gâché leurs vacances. Ils insistèrent pour qu'elle ne s'en fasse pas pour ça, vu qu’il y en aurait d'autres ! L'essentiel pour eux aussi était que leur mère se porte pour le mieux.

On lui avait apporté fleurs, dessins, biscuits, livres et magazines. La quadragénaire en lisait d'ailleurs un, quand elle fut interrompue par un timide cognement à la porte ouverte de sa chambre d'hôpital. Lorsqu'elle leva les yeux, elle fut surprise de voir cet homme typé asiatique ... Il avait bien vieilli et était beaucoup plus mal rasé que dans ses souvenirs. D’ailleurs, il était aussi en civil, cette fois.

« Bonjour, Madame Simon. Je peux entrer ? »

Posant sa lecture sur ses genoux, la femme hocha simplement la tête avant de le saluer :

« Bonjour, euh ... »

Le policier s'était avancé avec prudence, une main enfoncée dans une poche de sa grosse veste et l'autre retirant sa casquette de sa tête.

« Vous ne me reconnaissez pas ?
- Si, si ! J’ai simplement oublié votre nom, désolée. »

Il était étrangement soulagé, s'arrêtant en face de son interlocutrice, de l'autre côté du pied de lit :

« Ce n'est rien ! Shaun Chung. Chung est mon prénom. »

Elle n'avait pas vraiment d'animosité à son égard à ce moment-là. Après tout, ça faisait quoi ? Presque dix ans ! Cependant, qu'il vienne la voir de cette façon pendant les heures de visite restait louche. Joy ne s'inquiéta pas de cacher sa méfiance et ne tourna pas autour du pot :

« Compris, monsieur Shaun. Il y a un problème ? Vous ... avez encore des questions, ou ...? »

L'agent grimaça, agitant sa casquette devant lui pour évacuer sa gêne :

« Ah ! Euh ... Non, non ! Enfin ... Je voulais juste m'assurer que vous alliez bien par moi-même ... »

Sa panique s'estompa à mesure qu'il prenait la parole.
Il lui rappelait presque Rachel, la première fois qu'elle l'avait rencontrée. Une boule de nerf qui paniquait de peur de dire des bêtises. Bien entendu, Joy ne comprenait pas vraiment le pourquoi de cette attitude.

« Et puis m'excuser, aussi. Pour cette fois-là, justement. J'étais jeune et impertinent. »

Ça. Impertinent était le mot qui semblait le mieux convenir, en effet. La jeunesse n'était qu'un pauvre prétexte selon elle, mais la femme était bien trop reconnaissante au sujet de son sauvetage pour le lui faire noter. Après tout, elle se rappelait aussi que c'était lui qui l'avait rassuré cette nuit-là. A bien y penser, ce n'était pas non plus très professionnel, en fait ... mais elle passait l'éponge.

« C'est oublié. »

Son sourire avait l'air sincère. Il était donc vraiment venu juste pour ça ? S'excuser ? En tout cas, ça la touchait, et elle s'en serait presque voulu d'avoir agi de la sorte à cette époque ... Mais, d'un autre côté, ça lui avait sans doute appris quelques leçons. Elle supposait.
Du coup, tant qu'il était là, peut-être pourrait-il répondre à une interrogation qui lui était venue ?

« Au fait, j'aurais une question, si je peux me permettre ...
- Oui ?
- Comment vous avez fait pour arriver si vite ? »

La mère de famille s'en était faite la réflexion bien après les divers interrogatoires, justement quand elle eut du temps pour elle. Malheureusement, cela faisait aussi qu'il n'y avait plus eu personne pour y répondre. C'était donc le moment d'en profiter.
La question eut l'air de le surprendre et Shaun fut obligé de regarder ailleurs pour réfléchir, comme s'il hésitait ? Joy n'aurait su dire, mais la drôle de réaction lui fit hausser un sourcil.

« Hm. Quelqu'un nous a appelé sur une ligne publique non loin de chez vous. Mais nous ne l'avons pas identifié. Sûrement un fermier qui a remarqué quelque chose de louche. »

Et a trouvé plus prudent à faire que foncer dans le tas un fusil au bras. Elle imaginait.

« Enfin, grâce à lui vous êtes sauvée. Qui sait ce qui serait arrivé si nous étions arrivés trop tard ! Et nous avons pu les arrêter aussi. »

En effet, que de bonnes nouvelles. En disant cela, l'agent manifesta une incroyable et contagieuse bonne humeur. Il faisait enfantin ; et à cette pensée Joy sentit le poids de ses rides sur le front augmenter à vue d’œil.
De son côté, persistant dans son optimisme, l'agent Shaun fit le tour du lit et vint griffonner quelque chose sur un bout de papier en s'appuyant sur un coin de sa table de chevet. Curieuse, la femme le regarda faire jusqu'à ce que finalement il ne lui tende ce qui s'apparentait à son numéro de téléphone.
Joy cligna des yeux, relisant la suite de chiffres au stylo plume plusieurs fois.

« La police du comté assure votre protection, n'hésitez surtout pas à m'appeler en cas de problème ! Et, je veux dire, je ne vous enquiquinerai pas. »

Elle ne pouvait qu'admirer cette passion qui émanait de lui. Loin de là l'envie de se moquer mais, qu'il se mette bien droit et lui fasse un salut militaire pour ponctuer son engagement, lui fit souffler par le nez et sourire doucement :

« Merci beaucoup, monsieur Shaun. »

Au même moment, l'intéressé gonflé à bloc par sa nouvelle énergie baissant son bras, une nouvelle personne vint frapper à la porte. Un homme en tenue d'infirmier, beaucoup trop familier au goût de Joy.

« Monsieur, avez-vous terminé ?
- Oh, euh. Je peux partir, si besoin. »

Shaun se dirigea ainsi vers la sortie, replantant sa casquette sur le haut de son crâne en chemin. Au dernier moment, il se retourna pour faire un dernier signe en direction de Joy :

« Au revoir, madame Simon.
- Au revoir, bonne continuation. »

L'infirmier ne dit rien de plus, resta même stoïque dans son hochement de tête pour prendre congé du visiteur. Celui-ci disparaissant, il entra donc à son tour et prit soin de fermer la porte derrière lui. Ce qui n'envisageait rien de bon.
Par réflexe, les bras de la femme s'étaient croisés contre sa poitrine.

« Qu'est-ce que vous faites-là, Evans. »

Trevor ne prêta pas attention au grommellement, continuant sa route dans sa direction tout en gardant son sérieux avec ses lunettes carrées et son porte-document. Un vrai secrétaire.

« Mon boulot. Vous n'êtes pas le nombril du monde, Mademoiselle Hammond.
- Madame Simon. »

Bien entendu, il ne corrigerait jamais.
Pourquoi le monde faisait toujours que leurs chemins se croisent dans ce foutu hôpital ? Elle allait finir par croire qu'il le faisait exprès. Et puis, cela faisait combien de temps qu'il travaillait ici, au juste ? A quel âge, la retraite des infirmiers ? Et si, en fait, il ne travaillait déjà plus ici mais que, par pitié, le personnel le laissait continuer de faire joujou ?
Bon, Joy consentit à arrêter là les médisances. Mais il le méritait tellement ! Elle en bouillonnait intérieurement. Pendant ce temps, l'intéressé laissait flotter les mauvaises ondes (comme d'habitude) et s'était installé sur une chaise, jambes croisées. Il nota alors quelques mots sur sa feuille soutenue par son genou.
Quand il eut fini, un fin sourire se dessina sur son visage quand il s'adressa à la patiente :

« Alors, comment vous sentez-vous ?
- En colère, comme à chaque fois que je vous vois. »

Le stylo fit quelques tours entre ses doigts. Il rit, aussi, et retira ses lunettes avec son autre main avant de les mettre dans la poche de sa blouse.

« Plus sérieusement ...
- Rien à signaler de plus. »

Il ne faisait plus le malin, maintenant. Que son visage devienne plus grave n'impressionna guère la fille Hammond ... qui fit beaucoup moins la fière lorsqu'il continua son interrogatoire :

« Avez-vous du mal à dormir, ou faites-vous des cauchemars ? »

Elle ne pouvait mentir, mais n'avait pas non plus envie de répondre. Le tic sur son visage le fit à sa place, et Trevor soupira.

« Vous vous êtes retrouvée dans une situation traumatisante, c'est normal de faire des cauchemars. Si votre corps se rétablit, il doit en être de même de votre esprit. »

Ça arrivait donc à tout le monde ? Il était vrai qu'elle avait été sujette à de nombreux cauchemars aussi, après son accident. Et ils avaient continué même après son retour à la maison. Est-ce que ce serait la même chose ici ? Pourtant ...

« Comment vous sentez-vous ? »

Joy sortit de ses pensées et ses yeux bleus retrouvèrent Trevor, penché sur ses documents. Ses bras s'étaient détendus sans qu'elle n'y porte attention.
Face à son silence, il leva à son tour la tête pour soutenir son regard.

« Vous n'êtes en effet pas obligé de me parler, c'est votre droit. Mais je commence à vous connaître, Mademoiselle Hammond. Et vous me connaissez aussi. »

Malheureusement. C'en était énervant, énervant, énervant.

Mais soit.

Joy se laissa aller vers l'arrière, posant son dos contre les oreillers de son lit, et poussa un profond soupir de résignation. Elle prit une petite minute pour remettre ses idées en place, chose que Trevor ne commenta pas. Il attendait patiemment, coudes posés sur ses genoux et ses doigts croisés devant sa bouche.

« J'avais peur, quand c'est arrivé. Quand ce type m'a attrapé. Mais je pense que c'était normal. C'était une peur comme on en a devant n'importe quel danger. J'avais peur aussi quand je suis tombé des escaliers. Ça m'a rappelé cette fois-là ... J'ai eu peur de finir tétraplégique. J'aurais préféré mourir, si c'était arrivé. »

Beaucoup de peurs, en fin de compte. Mais tous vécus sur l'instant. Elle se rendait compte qu'elle n'avait plus peur, là. Elle se sentait même apaisée ? Si on ne comptait pas la présence de l'infirmier, bien entendu.

« Mais ça va, je m'en suis bien sortie. Alors je n'ai pas de raison de m'en faire et je n'ai plus peur. »

La mort, les accidents, les vols ... Les statistiques étaient formelles : ça arrivait. Mais l'humain pense difficilement qu'il puisse en faire partie.
Si ça n'avait pas été elle, ça aurait été un autre. Et puis sa ferme isolée, semblant quasiment abandonnée, était un endroit de choix pour se cacher. Ça n'aura pas été la première fois.

« Il m'est arrivé tellement de trucs bizarres que ça ne me surprend plus non plus. Je veux retourner chez moi, et continuer à vivre pour mes enfants. Donc, vraiment rien à signaler, Monsieur Evans. »

Elle se retourna de nouveau vers lui. Vu son petit sourire, il devait être satisfait ? Mais en quoi ce qu'elle avait répondu pouvait le mettre dans cet état ?

« Tant mieux. »

Joy fronça des sourcils puis haussa les épaules mentalement. Tant mieux si c'était tant mieux.
Elle fut cependant surprise de voir que c'était tout ? Trevor s'était levé et s'apprêtait à sortir de la pièce, aussi simplement que ça. Ne pouvant le laisser faire sans rien dire, elle lui accorda un peu de compassion. Il fallait tout de même avouer que, malgré ses méthodes, l'infirmier avait toujours cherché à l'aider, non ? Il avait en tout cas vraiment l'air de se préoccuper d'elle, à sa manière.

« Merci quand même de vous inquiéter pour moi. »

Lui tournant le dos, il s'arrêta ... puis se retourna, un air malicieux et provocant sur le visage :

« Je vous l'ai dit, je fais mon boulot. »

Seigneur, retenez-moi.

« Même pas capable de prendre des remerciements, hein ! Vous êtes vraiment ... rrrh ! »

Étouffant ses grognements dans la couverture du magazine, elle laissa Trevor gagner et filer le pas dansant.

Pourquoi était-il comme ça ?
Elle le haïssait avec une telle force.

Et comment s’avouer que ce n'était pas désagréable, non plus.



••• Septembre 1989

Dans son adolescence, et encore moins son enfance, Joy n'avait jamais vraiment accordé d'importance au fait d'avoir des enfants. Pour elle, en fait, ça arriverait quand ça arriverait et après le mariage. Néanmoins, elle ne doutait pas qu’elle en aurait été très contente ; surtout à l’idée de pouvoir s'occuper et d’élever sa progéniture dans ses valeurs et tout le toutim ...
Après l'accident, son état d'esprit avait bien entendu changé. A ce moment-là, Elle ne se sentait de toute façon plus capable de rien. Qui aurait voulu d'elle ? Qu'aurait-elle ensuite eut à enseigner aux futures générations ? Quel modèle était-elle ? Pas moyen.

Et puis, finalement, d'autres choses arrivèrent, sa vie fut de nouveau chamboulée et ... c'était tout. Elle en était passée à différents stades dont celui de mère, deux fois, puis veuve. Elle avait perdu son mari de maladie, son père plus tard de vieillesse ... C'était la vie, se disait-elle. Même si ça faisait mal. Et puis, Frank Louis Hammond comme Lance Simon n'avaient pas quittés ce monde sans laisser une profonde marque dans les esprits. Ou en tout cas le sien.

Joy Abigail regardait le temps passer, doucement, tout doucement, et subitement à une vitesse folle. D'un clignement des cils, Thomas et Allan étaient devenus de grands garçons, beaux et intelligents. Un bel avenir se profilait devant eux. Les voir la quitter de plus en plus loin était à la fois une réelle source de bonheur mais aussi de crainte. Et ils le savaient. Ce qui s'avérait en fait le plus problématique.
Dans son ambivalence, la femme entrainait ses enfants et les rassurer qu'elle se porterait très bien quand ils seront tous les deux en internat à l'université sonnait comme du pipeau. Pourtant, elle voulait essayer. Et ils l’acceptèrent. La douleur de les voir partir serait beaucoup moins vive que de les enfermer en cage.

Joy leva le nez vers la cime des arbres, cherchant l'éclair bleu qui s'y était logé. Elle tendit l'oreille pour éventuellement entendre son cri ... Mais rien. Le bois était silencieux. Elle était vraiment partie loin, cette fois, et toute seule. Tout ça par sa faute.
Se laissant aller à un soupir, la femme s'enfonça dans son fauteuil et laissa son regard vaguer du côté de sa petite maison abandonnée, un peu plus loin. Si petite. Si vieille. Elles avaient des points en commun, pouvait penser sa propriétaire.
Elles étaient allées si loin ensemble, avaient vu tellement de choses ... En quelles circonstances sera-t-on obligé de les séparer ? Joy ne voulait pas y penser, se disant que, elle vivante et consciente de ses actes, personne ne réussirait à la faire partir de chez elle. Point final. Sa famille n'avait pas réussi, alors qui ? A part Dieu.

Des battements d'ailes se firent entendre, une nuée de plumes colorées venant s'agiter sur son visage. L'ara ararauna émit quelques vocalises comme pour l'appeler, comme pour lui dire « hey, trouvé ! ». Elle rit lorsqu'il grimpa jusqu'à son épaule et vint lui chatouiller le cou.

« Hi, Bruce ! »

Cela faisait deux mois. Le perroquet fut un cadeau de ses fils pendant les vacances, et un peu pour fêter l'entrée d'Allan à l'université. Surprenant sur le coup. Ils n'auraient décemment pas pu choisir d'adopter un animal plus classique, non, bien sûr que non ! Mais, bon. Ils s'étaient tous habitués à la présence de chacun. Bruce était joueur, intelligent et avait tellement bien pris ses marques à la maison qu'il restait autonome. S'il s'envolait par la fenêtre, elle n'avait nullement peur qu'il ne revienne pas. Mais il ne le faisait pas souvent, encore. On la taquina aussi sur le fait, qu'avec lui, elle ne penserait plus à ses fils.
Pff, bien entendu !
Idiots comme leur père.



••• Novembre 2010

Plutôt que de les attendre à l'intérieur, Joy était sortie de la maison pour accueillir Allan et sa petite fille. Elle allait sur ses sept ans, à ce moment-là, et aussi loin qu'allaient ses souvenirs, la grand-mère avait toujours vu Miranda (ou Randy, comme elle aimait l'appeler) telle une enfant très énergique. Sautillant entre les jambes de son père, elle s'arrêta finalement pour faire de grands signes du bras à la vieille femme ; à s'en déboîter l'épaule presque. Rien à voir avec ses cousins, beaucoup plus posés. Mais elle n'en demeurait pas moins adorable et tout de même obéissante. Ses parents y mettaient un point d’honneur.
Très sage, elle accepta volontiers le sac que lui tendait son père avant que lui-même ne sorte un drôle de carton du coffre. Voyant bien le regard curieux de sa grand-mère, Miranda fit l'hôtesse, parlant avec exagération pour expliquer des choses simples :

« Papa m'a dit ... que ça appartenait à son papa ! Ça veut dire que c'était mon grand-père.
- Tu as tout compris, Miranda, commenta Allan en riant.
- Yeaah ! »

Et comme tout travail méritait salaire, la brunette bloqua les jambes de l'homme alors qu'il s'apprêtait à s'avancer. Elle tirait aussi sur le bas de son t-shirt, comme si ça ne suffisait pas pour attirer son attention :

« Bon, je peux aller faire coucou à Monsieur Bruce ?
- Bien sûr.
- Au revoir mon papa ! A demain ! »

Sautillant sur ses jambes, elle tira plus fort sur le vêtement pour sommer son père de se baisser. Lorsqu'il eut le genou à terre, Miranda s'empressa alors de l'embrasser très fort avant de s'enfuir à toute vitesse jusqu'à la maison.
Joy la suivit du regard, incroyablement remplie de cette bonne humeur contagieuse. Et puis, finalement seuls, elle tendit les bras pour débarrasser Allan de son drôle de paquet. Il n'avait pas à les rentrer lui-même à l'intérieur, après tout. De plus, elle savait qu'il était pressé, ce pourquoi lui et Margret lui avaient entre autre demander de garder Miranda pour le week-end.
Allan sourit à sa mère en lui posant le carton sur les genoux :

« C'est Monsieur Powell qui a voulu me les donner ... Je pensais que ça pourrait t'intéresser ?
- Oh, d'accord. »

Toujours aussi intriguée, Joy examina la matière de la boîte, mais rien de particulier n'en ressortait. Tout ce qu'il y avait d’écrit dessus était un « A » au marqueur. C'était donc Ross qui avait donné ça à Allan ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi passer par lui ? Et aucun mot pour lui expliquer ... Si vraiment elle avait envie de savoir.
Des mots amers lui revenaient de quelques lointains souvenirs.

« Ça va, Maman ?
- Oh oui, oui ! On va voir ça. Allez, file ! »

Allan avait très peu de souvenirs de son père, étant donné qu'il était encore jeune quand celui-ci est parti. Il n'en parlait pas spécialement non plus et ne lui avait jamais personnellement posé des questions à son sujet.
Préférant sortir de ses pensées, Joy fit un dernier signe de la main à son benjamin qui reprenait la route pour rejoindre sa belle-fille à leur réunion de travail. Ils travaillaient dans le commerce et étaient assez occupés, mais trouvaient tout de même du temps pour la voir et s'occuper de leur fille unique.

Rentrant à l'intérieur, Joy retrouva Miranda qui jouait avec Bruce dans le salon. Le perroquet chantonnait son nom, comme elle le lui avait appris, et elle lui donnait quelques graines.
Tranquillement, la grand-mère vint les rejoindre et déposa le carton sur la table à manger où elle s’affaira à retirer le scotch des bords et découvrir ce qu'il y avait à l'intérieur.
Les yeux marron pétillant de curiosité de la petite Randy ne tardèrent pas à arriver, montant sur une chaise après avoir fait attention d'enlever ses chaussures pour mieux voir à l'intérieur de la boîte mystérieuse :

« Ouh, des cassettes ? »

Joy cligna des yeux, se posant encore plus de questions.

« Ton père ne l'avait pas du tout ouvert ?
- Non ! »

Hm. Bon. Eh bien, elle prendrait son exemple, restant par là aussi fidèle à ses convictions. Pensant en avoir déjà assez vu, la septuagénaire replia les ailettes du carton sous les yeux dubitatifs de sa petite-fille :

« Tu veux pas les écouter, mamie ?
- Non, ça ira, ma chérie. »

Un bruyant soupir déçu se fit entendre alors que Miranda se laissait glisser jusqu'au sol.

« Est-ce que je peux les écouter, moi ? »

Sans réfléchir, la femme aurait sans doute put refuser. Mais comment faire avec une telle enfant, surtout qu'il n'y avait à priori aucune raison de lui retirer ce droit. Elle sentait que, si ce n'était pas maintenant de toute façon, la demoiselle réussirait tôt ou tard à récupérer son Graal du moment. Elle était très maline pour son âge, et très inventive ; il ne fallait pas croire.

« Eh bien, je ne vois pas pourquoi tu ne pourrais pas. Et puis si je disais non, tu ferais la tête, hein ?
- Naaaaaaaan ! »

Au moins avait-elle fait une heureuse. Joy laissa donc Miranda faire comme bon lui semblait de son nouveau bien. La petite fille s'empressa de préparer le terrain, sortant ses affaires et surtout son walkman avec un sérieux terrible. Prête à en découdre, on aurait dit.
De son côté, la grand-mère s'installa dans un coin et finit par allumer la télévision. Dans ce nouveau siècle, celle-ci présentait tant de nouvelles choses en comparaison de la radio ... et ça lui faisait mal de l'avouer. Malgré tout, il lui arrivait toujours de l'écouter, même si les tendances des émissions avaient bien évoluées. Elle le faisait surtout le soir, en fait. Ou tôt le matin, lorsqu'elle cherchait encore un peu de force pour sortir de son lit. Video killed the radio star …

Un œil attentif posé sur sa petite fille, Joy la vit sortir la cassette de son walkman pour tout de suite en prendre une autre. En même temps qu'elle écoutait ce qu'il y avait dessus, Miranda semblait plongée dans ses idées et cela se ressentait sur les dessins qu'elle faisait en même temps. Un esprit foisonnant. Que pouvait-il se passer sous sa tignasse brune ?

Alors qu'elle allait prendre encore une nouvelle cassette, Joy en profita pour intervenir :

« Randy, ma chérie ? »

Cela faisait quand même assez longtemps qu'elle était plongée là-dedans ... La connaissant, elle serait bien capable d'y rester scotchée jusqu'au dîner. Et ça, ça ne disait pas trop à la grand-mère qui devait alors trouver un prétexte pour la faire se dégourdir un peu les jambes.

« Oui ?
- Tu n’as pas envie de promener Bruce ?
- Oh ouuui ! »

Tâche relativement simple.
Enthousiaste pour deux, Randy applaudit sa bonne humeur et ne se fit même pas prier pour tout ranger. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps non plus pour prendre le perroquet sur sa tête et s'en aller faire le tour de la maisonnée.
Finalement seule dans le salon, Joy s'approcha des affaires de la demoiselle et feuilleta les dessins qu'elle avait pu faire. Des soucoupes, des planètes, des jungles avec de drôles d'ombres de bêtes et deux aventuriers les arpentant ... C'était très fourni.
Miranda aimait aussi inventer des histoires, souvent étrangement  orientées sur le thème de la science-fiction. Joy se rappelait de celle qu'elle avait dû rédiger pour un projet de classe ... Ça racontait quelque chose à propos d’œufs d'aliens et, bizarrement, ça se finissait plutôt bien.
D'autres fois, elle parlait aussi d'un château de cristal et d'une reine solitaire.

Ah, les enfants et leur imagination débordante ...



••• Septembre 2012

Miranda Simon était donc la fille d'Allan qu’il avait eu avec sa femme, Margret. En tout, Joy Abigail avait vu quatre beaux petits enfants venir au monde, les trois premiers étant du coup de Thomas et Libby. L’aîné se nommait Glenn et fut suivi de Shelley et enfin Joachim ; et tous étaient plus âgés que Miranda, bien que seulement trois ans la séparaient du petit dernier. Elle ne pensait pas en avoir d’autres, à priori, mais elle s’en fichait.
La grand-mère avait eu la chance de souvent les voir. Il leur arrivait de passer quelques jours chez elle, ce qui lui faisait bien plaisir. Bien que, des fois, elle avait peur qu'ils ne s'ennuient justement. Heureusement, il n'en était rien à priori. Elle n'avait rien des mamies gâteaux, n'étant pas une fondue de cuisine, mais s'ils le souhaitaient ils pouvaient aussi en faire ensemble avec l'un des livres de leur mère par exemple. Ils jouaient aussi à des jeux. Bref, ils s'en sortaient.
Après, la plupart du temps ils aimaient se promener et jouer dehors. Là, Joy appréciait aussi simplement les regarder.
Le cours de sa vie ne lui avait jamais semblé aussi tranquille.

Elle ne savait pas vraiment l'heure qu'il était. La seule certitude, il lui semblait, était qu'il faisait toujours nuit.
Joy se trouvait dans son lit, cherchant à moitié le sommeil en se laissant bercer par le son de son souffle.
Trop habituée aux bruits de la maison, ce ne fut pas bien difficile de sentir l'anomalie poindre.

Joy battit doucement des paupières, encore incertaine de si elle rêvait ou non ... Et ce ne furent pas les rayons de lumière passant à travers les planches de ses volets qui vinrent la convaincre de quoi que ce soit. Son cerveau se réveillant petit à petit, la vieille femme tenta de se mettre en position assise, non sans grimacer, et tendit l'oreille. Cela semblait venir d'en face de la maison.
Le crissement des graviers l'alertèrent que ça approchait, lentement. Joy sut aussi dire quand ça arriva sur le pas même de sa porte lorsque les lattes du perron se mirent à grincer. Cependant, ça n'alla pas plus loin. Il n'y eut plus aucun bruit pendant quelques minutes. Ça ne bougeait plus.

Apprendre une leçon n'était pas difficile, mais ce cas restait singulier. Joy Abigail n'allait tout de même pas sombrer dans la paranoïa et déranger la police alors qu'elle ne savait rien de ce qu'il se passait. Pas d'éclats de voix, de chuchotements, rien de spécial ... Juste quelqu'un qui attendait devant sa porte. Pour des raisons inconnues.
Même avec ses soixante-treize ans, la femme ne comptait pas en rester là. Bien que péniblement, elle se mit vaillamment dans son fauteuil et se pencha pour récupérer son fidèle fusil. Tout cela avait des allures de déjà-vu, mais la soirée était beaucoup plus calme.

Le temps qu'elle ait fait tout ça, elle entendit de nouveau bouger à l'entrée ... Qu'on ne lui dise pas que ça n’avait servi à rien ?
Pourtant, aucun bruit de terre ou de gravats. Ça n'avait pas quitté le perron. Bien.

Non sans une légère appréhension, Joy s'aventura dans les couloirs plongés dans l'obscurité et fixa un instant la porte d'entrée comme si, justement parce qu'elle était arrivée jusque-là, ça se déciderait à frapper. Heureusement, il n'en fut rien. Elle aurait été tellement terrifiée, pour le coup.
Pas folle pour autant, la dame Simon continua jusqu'au salon afin de vérifier depuis la fenêtre ce qu'il y avait dehors. Ouvrir la porte et sauter dans l'inconnu aurait été idiot, bien qu'il fallait avouer que ça avait été sa première idée jusqu'à ce qu'elle ne se retrouve devant la dite porte.
Bruce n'était pas sur son perchoir, d'ailleurs. Il devait dormir à l'étage, peut-être ? Enfin, ce n'était pas bien grave, à priori.
La source de lumière, comme deux grands yeux blancs, éclairait aussi la pièce et permit à Joy de rejoindre sans problème la fenêtre où elle écarta prudemment les pans de rideau ...
Là, sur les marches de l'entrée, un garçon aux cheveux roux ondulés était assis, la tête dans les mains. Il était en fait illuminé par les phares de sa voiture.

Le bref soulagement laissa place à la panique alors que Joy se précipitait un peu trop pour ouvrir la porte.

« Glenn ? »

Surpris et à la limite de vouloir fondre sur place, le jeune homme s'était levé et triturait ses mains avec incertitude, fixant par ailleurs le fusil dans la main de sa grand-mère.
Le remarquant, Joy se maudit intérieurement et déposa l'arme sur le côté, là où d'ordinaire l'on rangeait les parapluies. Il ne lui avait cependant pas répondu et elle pouvait difficilement voir son visage dans le contre-jour. Pour sûr, qu'il fasse acte de tant de nervosité devant elle n'était pas normal, mais ...

« Mon chéri, que fais-tu là à cette heure ? »

Le garçon s'approcha alors, toujours sans rien dire, et se laissa tomber sur les genoux de Joy. Ne comprenant pas, elle ne sut vraiment pas quoi faire ou dire et posa simplement sa main sur son dos pour le lui frotter. Elle voyait que ses épaules tremblaient et l'entendait sangloter dans sa robe de chambre.

« Viens, on va rentrer. Je vais te préparer quelque chose. »

***

Glenn regardait les marshmallows qui flottaient dans son chocolat chaud, cherchant peut-être les mots pour enfin dire quelque chose à sa grand-mère.
Joy s'était occupée de tout, l'avait mené jusqu'à la cuisine, retiré le contact de sa voiture et éteint ses phares ... Avant de revenir et lui préparer une boisson chaude. Elle avait accepté le silence jusque-là, mais au bout d'un moment il fallait éventuellement avancer.
Assise en face de lui et l'air concerné, elle essaya de lui tendre une nouvelle perche :

« Tu me dis ce qu'il s'est passé ? »

Le garçon déglutit et reprit le mouchoir que sa grand-mère lui avait donné un peu plus tôt.

« J'ai fait une grosse ... connerie ... »

Ses mots prononcés, les larmes lui revinrent aux yeux accompagnées d’un hoquet qui rendirent difficile le reste de ses paroles :

« J'ai ... trop peur ... de ce qu'ils vont dire ... Je ne savais pas quoi faire, alors ... »

Glenn prit une profonde inspiration et tenta de se reprendre, essuyant ses joues. De son côté, Joy essayait d'associer les pièces du puzzle, mais voir son petit-fils ainsi lui faisait tellement mal ...
C'était l'aîné de Thomas, un adorable garçon réservé et très gentil qu'elle ne pouvait s'empêcher de vouloir combler d'amour. Elle aurait préféré ne pas avoir de préférence entre ses petits-enfants, mais ... Glenn avait été le premier. Et lui-même s'était beaucoup attaché à sa grand-mère, ayant assez confiance en elle pour lui dire des choses qu'il aurait cachées à ses parents ou lui demander conseil. Qu'est-ce que c'était, cette fois ?

« Ma copine était enceinte, elle a accouché. Elle ne savait pas, elle ... Elle m'a appelé ... Ses parents ... elle en veut pas et ... je ne sais pas quoi faire ... je ... je suis désolé. »

Plusieurs sentiments vinrent se mélanger dans la tête de Joy, mais ce qui en sortit avec le plus de véhémence fut la colère. Qu'est-ce que c'était que cette histoire ?

« Si tu as fait une connerie, elle aussi ! Elle n’en veut pas, elle va en faire quoi alors, du bébé ? »

Beaucoup trop surpris par la réaction de la vieille femme, s'étant sans doute attendu à tout sauf à ça, Glenn avait relevé la tête et la fixait avec des yeux ronds.

« Elle veut me le donner ...
- Ah bah bien sûr ! La sale gar-... »

Remarquant tout de même l'état dubitatif du jeune homme, Joy se força à se calmer. Bien qu'elle bouillonnait toujours de l'intérieur. Faire un enfant hors mariage et à cet âge ... Ce n'était pas voulu, d'accord. Mais tout de même. Alors, si en plus elle ne voulait pas accepter ses responsabilités et tout mettre sur le dos de son petit-fils ? Non, mais !

« Désolée, mon chéri. »

Ce fut au tour de Joy d'être surprise, Glenn retrouvant brièvement le sourire. Elle pensait même l'avoir entendu pouffer.
En tout cas, il avait rebaissé la tête pour retrouver sa tasse toujours fumante avant de soupirer :

« Tu me détestes ?
- Hein ? Pourquoi ? »

Le jeune homme mit ses coudes sur la table, joignit ses mains et y posa son front.

« J'ai fait une erreur, je suis prêt à accepter les responsabilités mais ... devoir vous le dire ... Et puis, Papa et Maman ... tout le monde va me détester. »

Joy resta muette. L'outrage redescendant peu à peu, une nouvelle impression de déjà-vu vint la titiller. Ce sentiment ... Elle se rendait compte qu'elle avait eu le même, presque au même âge.
Tout le monde va me détester ...

Elle renifla, ne répondant pas tout de suite. A la place, Joy prit les mains courantes de ses roues et fit le tour de la table pour retrouver Glenn et le prendre dans ses bras.

« Écoute ... Peut-être que ça va leur faire un choc. Peut-être que ça ne va pas leur faire plaisir. Mais ce ne sera pas entièrement ta faute. Ils n'ont aucune raison de te détester pour ça. »

Facile à dire, mais pourtant vrai. Les larmes lui montaient aux yeux aussi à présent.

« Ce sont tes parents, Glenn chéri ... Ils t'aiment et te comprendront. »

La vieille femme se dégagea alors, réarrangeant les mèches sur le front de son petit fils qui ne comprenait sans doute pas pourquoi elle pleurait avec lui.

« Je ne te déteste pas ... Je suis même très fière de toi. »

Nous les appellerons ensemble demain.



••• Avril 2016

Quelle heure était-il ...? Il fallait qu'elle se lève ... Il fallait ...

******

Joy Abigail soufflait sur le thé préparé par Thomas, fixant intentionnellement le bout de ses ongles pour ne pas croiser les regards insistants dans sa direction.

Aujourd'hui, ses deux enfants et leur petite famille étaient venus lui rendre visite pour déjeuner, comme prévu. Quelle ne fut pas leur surprise en arrivant de trouver une maison close, avec personne pour les accueillir. Bien heureusement, ils avaient les clés et purent entrer non sans inquiétude ... Et à raison. Allan et Thomas retrouvèrent leur mère évanouie par terre, entre son lit et son fauteuil. Vraisemblablement, elle avait fait une chute en essayant de se lever.
L'inquiétude s'était lue sur leurs visages le reste de la matinée. Pourtant, l'émotion passée, Joy Abigail allait très bien et avait tenté de le communiquer pour apaiser les esprits. Cela avait marché avec ses petits-enfants, heureusement, mais un peu moins avec les adultes.
C'était en effet la première fois qu'elle tombait de cette façon et ne s'en relevait pas. Son avancée en âge parcourait son corps de douleur aussi, ce qui rendait parfois plus difficiles des gestes du quotidien mais elle avait essayé de faire avec et ne s'en formalisait pas outre mesure. Sans doute aussi parce qu'elle ne voulait pas savoir ce que cela impliquerait si elle ne pouvait plus s'occuper d'elle toute seule.

« Joy ? »

Mine de rien, l'interpellée leva naïvement les yeux vers Margret.

« Il serait peut-être temps que ...
- Hors de question. »

Clair et net. Elle ne partirait pas de sa maison.
Hors de question.

En tout cas, cette entrée en matière fut l'étincelle dont avait besoin les autres pour faire grossir la flamme de leurs inquiétudes. A croire qu'ils y avaient déjà parlé en couple chacun de leur côté. Depuis quand, hein ? C'était limite vexant.

« Il faudrait y réfléchir et organiser ça, mais Margret et mois pourrions venir vivre ici ? Enfin ...
- Allan, c'est moi l'aîné. C'est à moi de revenir.
- Mais ... »

Ses fils et ses belles-filles entrèrent alors dans un débat sur qui méritait le plus de venir s'occuper d'elle. Les uns prétextaient l'importance du travail des autres, le nombre d'enfants et leurs âges furent aussi mis dans l'équation ...
Sourcils froncés, Joy les laissa faire encore un peu jusqu'à ce qu'elle ne se décide à frapper sur la table de la paume de sa main pour mettre les choses au clair :

« Personne n'a à revenir vivre ici. Hors de question, aussi. Vos vies ne sont plus là. »

Encore animés par l'énergie de la discussion précédente, des protestations s'élevèrent avec de nouvelles opinions, jusqu'à ce que Thomas mette le holà et s'adresse directement à Joy :

« Maman, tu sais bien qu'on s'inquiète pour toi. Laisse nous t'aider. Imagine ce qui était arrivé si nous n'étions pas venus aujourd'hui ? »

Hmpf.
Joy tourna la tête vers la fenêtre, sourcils plus froncés que jamais, n'ayant pour le coup aucune répartie à offrir.

« Jeeee ne fais que passer ... »

Joachim avait senti les drôles d'ondes des adultes, tellement concentrés dans leur discussion qu'aucun ne l'avait remarqué avant qu'il ne parle. Toutes les pairs d'yeux se tournèrent ainsi vers lui, qui fit semblant de ne pas les noter alors qu'il récupérait tranquillement un paquet de gâteaux du placard.

« On va manger dehors avec Miranda et Harley, d'accord ?
- Harley ne dort pas avec Glenn ?, se permit Margret, interloquée. »

Joachim haussa simplement des épaules.

« C'est bon, file. »

L'adolescent adressa à son père un salut militaire avant de disparaitre à petites foulées dans le couloir, partant en direction de l'arrière-cour. Son départ plongea la tablée dans le silence, comme si l'interruption leur avait fait oublier de quoi ils avaient pu parler juste avant. Et puis, dans le même temps, ils reconnurent sans trop de peine Miranda qui courait de l'autre côté, depuis la chambre où justement Glenn s'était endormi.
Tous regardèrent en chœur dans la même direction jusqu'à ce que la porte de derrière ne claque.

Chacun reprit un peu de thé ou de café, jusqu'à ce que finalement Libby reprenne la parole :

« Sinon ... tu pourrais envisager une aide à domicile ? »

La réaction ne se fit pas attendre, les traits de Joy se tendant quasiment instantanément à la mention d'une autre personne inconnue s’immisçant chez elle en se croyant mieux que tout.

« Maman !, fit Allan en levant les mains vers le ciel. Il était bien le plus émotif de ses fils.
- C'est bon ! C'est d'accord. Je doute que quelqu'un fasse l'affaire, mais je ferai un effort. »

Joy croisa les bras et fit la moue pour ponctuer sa décision. Après, qui savait, il pouvait tout de même y avoir de bonnes aides à domiciles. Elle n'y croyait pas vraiment, mais valait mieux ça que rien. Et puis, ainsi, elle faisait plaisir à tout le monde.

« Merci. »

Grâce à ça, l’atmosphère se radoucit dans la cuisine. Ils purent ainsi changer de sujet.
Lorsqu'ils se rendirent compte qu'un orage approchait, Margret se leva pour rappeler les règles dans ces cas-là à Miranda qui, si on la laissait, resterait dehors pour danser et sauter dans les flaques de boue. Joachim l'aurait convaincu avant, mais ça ne faisait pas de mal de remettre les idées en place.
Glenn fut réveillé par les coups de tonnerre, et à moitié surpris de ne pas retrouver son fils à ses côtés. Il les rejoint donc dans la cuisine où ils finirent par jouer à des jeux de sociétés avant qu'il ne soit finalement l'heure de se quitter.
Tout allait bien.



••• Décembre 2016

Comme prévu, ses débuts dans la grande aventure des aides à domicile ne furent pas de tout repos. Autant pour elle que pour les divers candidats. Pourtant, Joy commençait aussi de plus en plus à se rendre compte de leur utilité et de ses faiblesses grandissantes. Comme si la chute n'avait été qu'un début. Son utilité déjà précaire déclinait de plus en plus. Ça sonnait la fin.

A cette idée, son humeur ne s'arrangeait pas. Associé au fait qu'elle n'était pas tout à fait prête à donner sa confiance à des étrangers pour qui elle n'était qu'un gagne-pain ... S'ils ne démissionnaient pas, c'était Joy qui ne voulait simplement plus les voir et leur interdisait l'entrée.
Mais comme promis, elle continua à en embaucher.

La dernière en date se nommait Linda Gomez. Une jeune femme qui avait vu passer la trentaine et avait travaillé un temps comme aide-soignante, ou quelque chose dans ces eaux-là. Elle restait d'humeur égale malgré les froideurs de la vieille femme, sans trop en faire ni finir par l'ignorer non plus. Joy appréciait aussi qu’elle ne soit pas trop jeune. Elle s'avérait par ailleurs efficace et écoutait les recommandations. Bref, pour le moment, cela semblait aller même si une aura de méfiance continuait de flotter dans l'air.

Un jour que Joy lisait dans le salon, Mademoiselle Gomez qui, elle, préparait la table du repas eut l'air de se rappeler quelque chose :

« Ah, Madame Simon, vous savez, je travaille aussi chez une autre personne qui vous connait. »

Ah ? Piquée dans sa curiosité, Joy témoigna de son intérêt en tournant légèrement la tête vers la jeune femme.

« Il s'appelle Trevor Evans.
- Quoi !? Ce type est encore vivant ! »

La réaction fut vive et instantanée. La simple mention de ce nom dont elle pensait pourtant s'être enfin débarrassée faisait palpiter son cœur. Et pas dans le bon sens.
Voir son employeuse ainsi s'agiter fit en tout cas rire Linda. Heureusement que quelqu'un s'amusait, même si la femme ne voyait pas ce qu'il pouvait y avoir d'amusant !

« Il a eu plus ou moins la même réaction que vous, c'est drôle. »

Bien entendu. Reprenant de sa dignité, Joy Abigail posa son livre et arrangea ses cheveux et le col de sa robe. De son air le plus sérieux, elle se tourna vers l'aide à domicile :

« Eh bien, quand vous le recroiserez, vous lui direz que "Mademoiselle Hammond" va très bien et qu'elle lui demande cordialement d'aller se faire voir.
- Hahaha ! Voyons, Madame Simon ! »

Hmpf. Sérieusement, il avait quel âge ?

« Mais pas de problème.
- Merci bien ! »

Pensant qu'elle valait mieux que ça, elle voulut reprendre son livre avant de se rendre compte que l'ancien infirmier lui avait coupé son envie de lire.

« Hrr. Et comment faites-vous pour le supporter ?
- Oh, vous savez ! Cela fait des années que je me le demande encore tous les jours avant d'entrer chez lui. »

Joy souffla par le nez, un léger sourire aux lèvres.
Étrangement, force était de constater qu'elle lui plaisait de plus en plus, cette petite.



••• Février 2019

Bientôt. Elle le sentait.
Ses forces la quittaient petit à petit. Elle ne pourrait bientôt plus bouger de son lit qu'ils avaient déjà remplacé pour un autre médicalisé. En fait, l'organisation de la maison s'était concentrée sur sa chambre. Même le perchoir de Bruce avait migré dans celle-ci, bien qu'il pouvait très facilement trouver d'autres points où se poser librement.
Elle avait finalement décidé de s'offrir une dernière visite au cimetière, tant qu'elle le pouvait encore. Linda, qui était du coup restée ces quelques dernières années malgré la hausse de ses besoins, avait accepté de l'y accompagner.

Ce cimetière, elle le connaissait par cœur. De nombreuses personnes de sa famille y étaient à présent. Son mari, ses parents, ses frères aînés, ses beaux-frères ... Le paysage de ses proches avait changé d'une telle façon. Le révérend de l'église avait aussi été remplacé depuis bien longtemps, Jann Pajak ayant été muté ailleurs. Sans doute était-il dans un autre cimetière, à présent ?

Alors que Joy approchait de la tombe de Lance, elle fut surprise de reconnaître une silhouette postée non loin. Linda décida de la laisser le rejoindre seule, pensant qu'ils avaient sans doute des choses qui ne la regardait pas à se dire.
La vieille femme accepta sa pudeur et, tranquillement, alla retrouver Casey David devant la tombe d'Oliver Simon. La sépulture était toujours bien propre, et beaucoup de fleurs y trônaient à foison.

« Toutes ces belles fleurs ...
- C'est SHA qui entretient cette tombe. »

Casey se pencha pour saluer sa sœur en la prenant dans ses bras. Bien sûr, il ne s'était pas attendu à la trouver ce jour-là mais ça lui faisait très plaisir.

« Elle devait beaucoup apprécier Oliver ... »

Le vieil homme eut un petit rire nerveux alors qu'il se redressait.

« Ça ... Plus que toute sa famille réunie.
- Hey, ne dis pas ça. »

Il lui sourit gentiment pour lui assurer qu'il allait bien. Les relations avec sa fille étaient moins difficiles depuis la fin de son adolescence, mais il ne s'en semblait pas toujours satisfait. Elle ne connaissait pas les détails cependant.
Malgré leur complicité, chacun avait toujours une part de jardin secret sous clé.

Joy fit quelques minutes de silence, priant et envoyant ses pensées à ses proches disparus, même à Oliver qu'elle ne connaissait vraiment pas tant que ça. Casey aussi resta silencieux, un drôle d'air au visage qui inquiétaient quelque peu son aînée.
Finalement, il prit la parole :

« Quand on est dernier de la fratrie, on a souvent plus de chance de voir partir tous les autres. Je trouve ça assez difficile ... On se rend encore plus compte d'à quel point la vie est éphémère, et que ce sera bientôt à notre tour. »

Joy ne pouvait qu'être d'accord. Mais cette réflexion, elle se l'était faite depuis un moment, déjà. Elle doutait que Casey n'y pense que maintenant, si ? Ou bien était-ce de la savoir aussi affaiblie qui continuait de répandre ses doutes.

« Le point positif, c'est que l'on arrive aussi à mieux relativiser. C'est un peu ça, la vie. Tu n'es pas d'accord ? Bientôt ce sera mon tour, et puis peut-être le tien ... Peu importe l'ordre, mais à la fin nous mourrons tous. »

Un message bien pessimiste, dit comme ça. Mais comment le reformuler autrement ?

« Oui ... C'est la vie ... »

Joy prit le bras de son frère et y reposa sa tête.

« On a fait notre temps. Même s'il peut toujours y avoir des regrets ... Des moments de tristesse qui pèsent encore ... Il reste aussi les bonnes choses. Tes enfants, tes petits enfants ... »

Casey soupira simplement, posant son autre main sur celle de sa sœur.

« Tu as l'air si mélancolique, aujourd'hui, CD ... »

L'homme baissa la tête, regarda Joy un bref instant avant de retourner son attention vers la tombe. Il déglutit. Si elle avait levé la tête, peut-être aurait-elle vu ses yeux briller ... Mais elle pouvait déjà sentir dans sa voix qu'il retenait sa tristesse :

« Moi aussi, j'ai des regrets. Je n'ai pas réussi à rendre comme il le mériterait l'amour que ... qu'on me donnait. »

Joy ne s'attendait pas à ça. Elle lâcha doucement le bras du rouquin et chercha son visage.

« De ... quoi tu parles ? »

Ses poings se fermèrent, comme s'il cherchait du courage quelque part au fond de son cœur. Casey se tourna alors face à sa sœur, l'air sérieux :

« Joy ... Oliver et moi, on ... »

Sans trop savoir pourquoi, elle retint son souffle.

« J'aime Oliver. Depuis très longtemps. »

Et eut raison de le faire. Maintenant le tout était de ré-apprendre à respirer.

« Tu es la première personne à qui je le dis. »

Joy n'était pourtant pas certaine d'avoir vraiment compris ce qu'il venait de se passer. Les yeux ronds comme des soucoupes, elle continuait de simplement fixer son frère dans le plus parfait des calmes. En apparence, en tout cas.

« C'est ... Hm. D'accord. »

Casey soupira de nouveau.

***

« Tout va bien, Madame Simon ? »

Joy sortit de ses pensées, croisant le regard interloqué de Linda. Elle était surprise de la retrouver seule, à vrai dire ... et avec le teint aussi rouge.

« Euh, oui oui ... Je ... Oui. »

Y avait-il d'autres choses qu'elle avait manquées ?

Mais il était trop tard pour y penser.



••• 27 Septembre 2020

Joy Abigail caressa une dernière fois Bruce alors qu’il dodelinait de la tête, et le remit sur son perchoir près de son lit à elle.

« Bonne nuit. »

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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    Lun 23 Jan 2017, 17:37

Félicitation
Vous êtes officiellement validée ♥️

hahahAHA non je rigole, refais tout. ._.
Non bon jE PLAISANTE MAIS TU AS TUE LANCE TU LE MERITERIAEJOTEKF

JOY ??? JOY.
J'ai pas mal commenté en live, mine de rien, donc tu as déjà tout mes hurlements et mes commentaires pourris sur les meilleurs passages. Sauf la mort de Lance. Ça je suis toujours pas d'accord. Je refuse. Dieu ne rappellerait pas à lui un type bien comme ça, c'est un coup mont/ERPLRURE/ (je crois encore ok shh vous ne m'avez pas enlevé tout mes espoirs en l'existence) (presque, mais pas tous)
Y'A DE LA DRAGUE HARDCORE AVEC TREVOR LA s'est-il mis en couple un jour. Je veux savoir ce qu'il fait de sa vie ce foufou. Je l'ai confondu avec Travis pendant un court instant, à un moment, et ma vie fut genre INTENSE jusqu'à ce que je me rende compte que non, Joy ne s'était pas brutalement mise à détester ce pauvre garç/PELUURE/ On ne parlera pas de Casey qui attend d'être sûr que Joy va emporter le secret dans sa tombe pour le lui sortieortjrkd casey u lil thing J'aime Rachel btw. Elle est kawaii. RACHEL ET SA COIFFURE PARFAITE.
ET
Points bonus à Amy, qui m'a remonté le moral pendant l'enterrement en faisant de la pub pour sa télé. Sans elle, j'aurai perdu trois âmes supplémentaire/PELURE/ AMY S AVED THE D AY
*caresse Lois en pleurant*
*attache Miranda pour l'empêcher de bouger en pleurant*
Du coup Joy retrouve ses jambes mais perd son fusil. Je trouve que c'est un deal acceptable. Elle est jamais trop overpowered, comme ça, l'équilibre des forces est maintenu. CvC ♥️

Niveau descriptions et tout c'est okkkay bien sûr. Rien à dire sur son casier de délinquante et son physique de catcheuse protestante. Si y'a des incohérences que j'ai ratées EH BEN JE LES AI RATÉES, TU EN AS DE LA CHANC/PAN/ A la rigueur les fautes sont allées croissantes en nombre vers la deuxième moitié de l'histoire, genre des er/é ou des présents qui se glissaient dans le passé comme des délinquants, mais je sais bien que c'était la fougue de l'instant qui a fait ça. (makeup)
Du coup, je l'accepte elle aussi dans le club très sélect des anciens d'Asphodèle. Bienvenue, membre numéro deux.  


Je souffre.

Tu peux dès à présent (ne pas) recenser ton avatar, ton métier et demander une chambre pour t'en faire un petit nid douillet. Tu peux également poster une demande de RP ou créer ton sujet de liens. Ton numéro va t'être attribué sous peu, je PENSE, et tu vas être intégré à ton groupe pronto. Tu es arrivée dans la pièce Est.

blergh xpx
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MessageSujet: Re: Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »    

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Joy Abigail Hammond ▬ « She hates time ; make it stop. »

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