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 Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.

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DOSSIER
Nombre de décès  : //
Circonstances des décès  :
Métier  : Du shit.

MessageSujet: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Ven 19 Juin 2015, 01:15


And I will die all alone.
And when I arrive,
I won't know anyone.
Well, Jesus Christ,
I'm alone again ;
So what did you do those
Three days you were dead ?
'Cause this problem's gonna last
More than the weekend.
Well, Jesus Christ,
I'm not scared to die ;
I'm a little bit scared of
What comes after.
Do I get the gold chariot ?
Do I float through the ceiling ?
Do I divide and fall apart ?
'Cause my bright is too slight
To hold back all my dark.
Nom : Washington.
Prénom : Deloris Brianna.
Surnom : Lori, Loris, Del, Delo, Diwi...
Sexe : Féminin.
Âge effectif : 24 ans.
Âge apparent : 24 ans.
Arrivé depuis : Vient d'arriver.
Date de naissance : 12/05/1978
Date de mort : 16/06/2002
Orientation sexuelle : Hétérosexuelle.
Groupe : Commotus.
Nationalité : Etats-unienne ; Connecticut - New Haven.
Langues parlées : Anglais, espagnol approximatif.
Ancien métier : Vendeuse etc dans un magasin de trucs divers et variés.
Métier actuel : Lourde de service.
Casier Judiciaire


▬ Crimes commis :
▬ Circonstances du décès :
▬ Péché capital principal :
▬ Péché capital secondaire :
▬ Votre rapport à l'alcool :
▬ Votre rapport aux drogues :
▬ Addictions :
▬ Avez vous eu de mauvaises attitudes récurrentes :
▬ Avez vous déjà été victime :


Physique



Deloris n'est pas jolie. Elle n'a pas hérité de ces parfaites combinaisons de petits trucs sans importance qui n'en ont qu'une fois pris ensemble ; pas de belles jambes de gazelle, pas d'yeux de biche, pas de grâce féline – surtout pas de grâce féline. Elle est banale et assez quelconque, ce qui implique malheureusement d'être pas terrible sous certains aspects et plutôt pas mal sous des angles plus flatteurs. Rien qui fasse l'unanimité en tout cas : mais ça, elle le sait. Elle le sait même parfaitement.
Et elle s'en fiche complètement. Parce qu'avoir les parfaites proportions et le visage d'ange, ça ne fait pas tout.
Deloris a un foutu charisme et souvent, ça rattrape tout.
Sa posture droite est décidée, comme sa démarche rythmée et dynamique ; elle fait de grandes foulées, de grands gestes, des mouvements amples et ouverts. Jamais en train de se tordre les mains ou de regarder le sol, elle saisit tout les regards à sa portée et ne les lâche qu'aux moments propices,  de sorte à ne pas fixer ses interlocuteurs bizarrement. Ses doigts souvent abîmés n'hésitent pas à venir frapper les épaules, se refermer sur les bras : plutôt tactile, elle se tient proche des gens et parle souvent trop fort. C'est un concentré d'énergie positive juste vaguement contenue, de sorte qu'elle semble prête à toutes les bêtises sans donner l'impression d'une grenade sur le point d'exploser pour autant. Elle rit, elle crie, elle s'exclame et trépigne en frappant des pieds contre le sol ; elle tourne, danse, sourit la bouche grande ouverte et accompagne souvent ses paroles de gestes plus ou moins nécessaires. Ne serait-ce que la voir assise jambes croisées est rare en soi.
Comme elle est un peu grande – un mètre soixante-six, c'est déjà bien – Deloris a de la chance de ne pas être trop carrée : si elle avait été plus mastoc, elle aurait eu des airs de buffle prêt à écraser ses pauvres victimes. Heureusement, la nature a décidé d'équilibrer un peu son enthousiasme et sa silhouette. Élancée, la jeune fille a longtemps été très mince avant de réussir à prendre suffisamment de poids et de muscles pour ne plus avoir droit aux commentaires à moitié inquiets de ses proches. Maintenant, quand on l'embête, elle peut contracter ses biceps de championne et faire parler les plis de son ventre – même si ça lui vaut invariablement des regards atterrés de la part de ses amis. A ses yeux, tant qu'elle est en forme et peut faire tout l'exercice qu'elle veut sans être embêtée, ce n'est pas un kilo en trop devant ses abdos qui va être gênant. Des heures à courir partout ont laissé ses jambes fermes et sans avoir la force d'un catcheur, elle reste capable de donner de bons coups de poing si besoin est. Ses hanches sont dans la norme, ni trop larges ni pas assez, et sa poitrine n'a pour ainsi dire jamais fait de jalouses. Cela dit, ayant été entourée de filles avec des bonnets  importants, elle-même a tendance à se trouver plus plate qu'elle ne l'est. S'émerveiller des toutes petites poitrines est un de ses passe-temps favoris et elle ne compte pas s'en priver – c'est un peu comme trouver Nessy à chaque fois.
Atteinte de vitiligo, la peau originellement brune de Deloris est tâchée de blanc par plaques plus ou moins larges sur l'ensemble de son corps. La plus notable reste la partie délavée sur sa joue gauche et une partie de sa mâchoire, mais comme elle est plus que régulièrement bras et/ou jambes nues, sa maladie est très difficile à rater quoi qu'il en soit. C'est assez symétrique ; ses mains et son torse sont particulièrement touchés, suivis de près par ses avant-bras et ses cuisses. La maladie s'étant étendue au fil du temps, elle a eu tout le temps de s'y habituer et d'apprendre à faire avec – et quoi que ça lui donne un drôle de style, elle ne s'imaginerait plus autrement à présent. Ça la rend reconnaissable et unique, pour le meilleur et pour le pire.
Hormis sa peau foncée qui tient absolument à pâlir, la demoiselle est afro-américaine et fière de l'être. Ses yeux sont marrons et son nez assez plat ; sa mâchoire plutôt marquée sans aller jusqu'à lui donner l'air dur, ses dents blanches et à peu près bien alignées. Quant-à ses cheveux, disons qu'ils sont libres et indomptables. Mal coiffés si on veut être médisant – mais elle dira qu'elle les aime comme ça et de toute façon, ça ne se coiffe pas vraiment. Trop fragiles pour ça. Ses petites boucles serrées sont d'un brun riche aussi chaud que celui de ses yeux : arrangées de sorte à encadrer son visage sans gêner sa vue, elles s'arrêtent un peu au dessus de ses épaules et ont suffisamment de volume pour qu'on puisse facilement y cacher ses mains. Ils bougent gaiement avec chacun de ses mouvements de tête et vu que personne n'a jamais réussi à lui faire adopter un style plus soigné, difficile de croire que ça va changer.
Deloris n'a, par ailleurs, aucun sens du style. Aucun. Elle semble même avoir un vrai don pour trouver les combinaisons les plus affreuses, celles auxquelles personne n'aurait pensé et qui font froncer les sourcils même aux plus négligents. Dans son monde, aucun assortiment de couleurs n'est interdit pourvu qu'il lui plaise : et autant dire que beaucoup de choses lui plaisent, malheureusement. Débardeur vert et jean taille haute, tennis ou baskets, crop-top léopard et short jaune avec chaussettes montantes, t-shirt trop large bariolé de rouge et de bleu avec un jogging orange sont autant d'idées qu'elle approuverait avec joie. Globalement, elle préfère ce qui est pratique et la laisse libre de ses mouvements et porte plus de shorts qu'autre chose. Son amour du jean est immodéré et accessoiriser ne lui fait pas peur tant que ça ne la gêne pas.
Se promener en robe et en talons risquant de faire s’ébrécher l'univers, elle ne le fait que pour les occasions très spéciales.


Caractère



Deloris est drôle, extravertie, sympathique, active. Fatigante ou énergisante. Elle est sûre d'elle, confiante, bien dans sa peau. Honnête, aussi – franche, pas plus méchante que ça. La plupart du temps. Elle dégage une aura de meneuse et beaucoup diraient de sa bonne humeur qu'elle est contagieuse ; le reste la trouve irritante au point de vouloir la jeter dans un fossé au bout de cinq minutes. Avec elle tout les « beaucoup » peuvent vite devenir des « trop » et puisqu'elle ne sait pas s'arrêter, c'est bien sûr la pire des casse-pieds. Sa stupidité n'aide pas non plus.

Mais au-delà de ça, Deloris, c'est surtout un phénomène. Météorologique, de foire, tout ce qu'on veut – quoi qu'on y comprenne, ça reste juste.
Et c'est peut-être le seul adjectif qui mette tout le monde d'accord à son propos, alors ça pèse son poids.

Extravertie au possible, la demoiselle parle à tout ce qui bouge et se croit l'amie de quiconque a croisé son chemin un jour. La politesse lui est une notion relative surtout réservée à ses parents ou employeurs ; celle de vie privée et d'espace personnel sont juste absentes de son dictionnaire. Elle pose trop de questions, passe son bras autour de toutes les épaules, appuie du doigt partout où elle a envie d'appuyer et décoiffe tout le monde sans discrimination aucune – avec juste un minimum de réserve envers les loubards de deux mètres, parce qu'elle tient à la vie. Mais pas plus.
Heureuse d'exister, énergique vingt-quatre heures sur vingt-quatre et toujours prête à faire la fête, Deloris est intenable au point d'en donner le tournis. Elle court au lieu de marcher, saute sur place, grimpe sur les murets et les dos, s'étale sur les gens, se lance dans leur épaule sans raison aucune et finit par terre avec eux en riant ; aucune besoin de raison spécifique pour faire l'imbécile et hurler sa joie. Elle est excitée, contente, pleine d'amour et de motivation : la faire taire est un exploit, la tenir en place une utopie. Assommée par la fatigue les lendemains de soirée trop arrosée, elle ne met jamais longtemps à se redresser et repartir de plus belle. Qu'elle marche à l'énergie solaire ou à l'oxygène, en tout cas personne n'a réussi à la faire baisser de régime sans l'avoir menacée de mort ou attachée à une poutre avant. Et encore.
Positive et déterminée, Deloris est aussi franche ; ou, comme le diraient certains, juste trop stupide pour avoir le temps de mentir. Elle parle vite et dit ce qu'elle pense, pas toujours de manière très délicate d'ailleurs, sans jamais se demander si oui ou non elle ferait mieux de se taire. Ça lui vaut des ennuis et plus de grimaces vexées qu'elle n'arrive à en comprendre mais, trop bornée pour juste abdiquer sagement, il lui arrive souvent d'aller trop loin. D'en dire trop, d'insister sur un point sensible alors que l'autre va clairement mal, alors qu'on lui a déjà dit d'arrêter, alors qu'on lui crie de se la fermer et alors enfin elle se tait, boude, grogne. Elle n'aime pas qu'on lui en veuille, d'autant plus si elle ne saisit pas le pourquoi du comment. A ses yeux c'est juste que l'autre se fâche trop vite, que c'est un rabat-joie, que c'est un bébé tout sensible oooh pauvre chéri – et inutile de dire que sa colère à elle n'arrange jamais la situation.
Mais elle n'y peut rien, hein. L'injustice l'agace. L'irrite. La vexe. Celle la concernant, du moins, puisque le reste elle s'en fiche un peu. Un brin égoïste sur les bords, Deloris préfère parler d'elle qu'entendre parler des autres ; elle ne fait pas vraiment d'efforts pour s'y intéresser non plus. Vite vulgaire, je-m'en-foutiste et trop optimiste, la jeune femme est aussi insouciante à en avoir fait hurler ses parents. La vie d'adulte est trop compliquée pour elle qui préfère s'amuser, rire, boire, piquer des chewing-gums et embrasser qui elle veut sans songer à se marier : les diplômes et le salaire, ça l'a toujours ennuyé à en mourir. Or elle déteste, déteste s'ennuyer. Elle a besoin de bouger, de rire, d'être stimulée sans arrêt et de briser le quotidien façon tremblement de terre. Tout ou rien.
Trop sûre d'elle pour pouvoir être ébranlée facilement, Deloris reste malgré tout une grande ado un peu stupide ; elle a besoin d'affection, d'amis, d'amour. Et si elle refuse d'être réconfortée, si elle ne veut pas être triste et clamera à qui veut l'entendre que de toute façon ça lui va comme ça, qu'elle se débrouille à la perfection toute seule, ça ne l'empêchera pas d'avoir un petit pincement au cœur chaque fois qu'on lui attrape le bras. Elle aime qu'on la rattrape, qu'on la tire à soi et qu'on la traite d'abrutie en la chatouillant. L'affection simple et sans complication lui plaît le mieux ; elle n'arrive pas à faire autrement. La vulnérabilité lui fait peur. Elle ne veut pas être vulnérable.
Elle veut juste faire ce qui plaît sans accepter de comprendre que, parfois, il faut savoir faire des concessions pour avancer. Baisser les bras, se désarmer la première et dire que voilà, elle ne sait pas. Elle a peur. Elle est perdue. Elle a besoin d'aide.

Faire des demi-tours et enjamber tout les murs lui paraît tellement moins compliqué, hein.


Histoire



▬ 24/06/1989

Par la fenêtre à guillotine, Deloris jeta un coup d’œil ennuyé à la rue en contrebas. A cette heure-ci – très tôt, nota-t-elle sans avoir le courage d'aller jusqu'à la cuisine consulter l'horloge murale – les oiseaux étaient d'ordinaire soucieux de faire savoir au monde qu'ils étaient en vie ; quitte à percer les tympans de tout le quartier, ce n'était pas ça qui les dérangeait. Ce matin-là, pourtant, les indésirables étaient étrangement silencieux. Plutôt qu'agacée, l'enfant s'en trouva perturbée : elle avait pris l'habitude de venir leur chanter de se taire jusqu'à ce qu'un des voisins ne se charge de la sermonner d'une bien moins gentille façon, et être troublée dans ses habitudes ne lui plaisait pas beaucoup. Les imprévus, c'était un pas de plus vers le chaos. Or ça sonnait plutôt très mal. Le chaos.
Enfin, c'était sa mère qui disait ça, alors elle n'y croyait pas trop non plus. Ça ressemblait beaucoup à une excuse bidon d'adulte psychorigide (son père disait souvent que sa mère était psychorigide, et le mot lui avait semblé sympa).

Alors que franchement, manger entre les repas juste une fois de temps en temps, ce n'était pas ça qui allait faire fondre ses dents. Elle n'était pas idiote, hein.

Pas complètement.

« Deloriiiis ! »

En bonne rebelle incomprise et trop gentille pour son propre bien, la petite fille sauta de sa chaise et  la remit sagement sous la table de la salle à manger. Ses pieds nus firent frémir quelques lattes du plancher lorsqu'elle passa dans le couloir, short plaqué contre ses jambes presque maigres par de petites mains nerveuses.
Comme il lui était coutume, elle décocha un sourire aveuglant au regard fatigué de sa mère.

« T'as le droit de venir la PREMIERE FOIS que je t'appelle, Lori, t'es pas obligée d'attendre la deuxième à tous les coups, soupira-t-elle non sans lancer un regard désapprobateur à la masse de boucles en désordre autour de son visage. Bon, je pars au boulot. Mikey va au rez-de-chaussée, comme d'habitude, et vous vous restez tranquilles. Cyndi a droit de vie et de mort sur vous et tutti quanti. Okay ? »

L'aînée tourna la tête vers les deux concernés avec toute la motivation propre aux adolescents, faisant glisser sa multitude de tresses contre la peau nue de ses omoplates. Deloris resta la regarder un bref instant, comme songeuse ; la seconde suivante, elle plaquait sa main droite contre son front dans un semblant de salut militaire. On aurait plutôt dit qu'elle essayait d'écraser une mouche posée là, mais le message n'en restait pas moins clair.
Contrairement à la tentative de son frère de se replier sur lui-même pour, semble-t-il, disparaître dans un quelconque vortex situé entre ses deux pieds.
Amusée, la fillette passa son bras autour de ses petites épaules pour mieux l'attirer contre elle.

« Bieeen. Au pire du pire, si y'a un problème, hésitez pas à aller embêter Mary. Les filles sont là, me semble, ajouta-t-elle à l'adresse de sa benjamine. Tu peux jouer avec elles tant que vous vous éloignez pas.

-Ouiiii on saiiiiit, tu le dis à chaque foiiis. Allez vas-y, sinon tu vas ENCORE être en retard et ce sera ENCORE notre faute. Alors que trop pas. T'aimes juste parler.

-Encoooooore ? Psht. Sale gosse va. »

La pichenette que la petite fille reçut sur le front ne suffit visiblement pas à calmer ses ardeurs ; mains plaquées contre sa peau oh combien maltraitée, elle attendit à peine que sa mère ait disparu au rez-de-chaussée pour partir en courant dans le salon. Remarquant à peine les pas discrets de son frère sur ses talons, ignorant volontairement les grognements exaspérés de Cynthia dans son dos, elle ouvrit la petite porte-fenêtre.
Par un hasard vraiment mal fichu (ou plutôt un manque total de logique de la part des architectes), le côté où siégeait le balcon et deux des trois fenêtres était celui donnant sur la rue ; de son avis hautement réfléchi, il aurait été plus judicieux de le mettre côté jardins. Bon, ils n'étaient pas terribles. Voire même plutôt moches. Mais elle ne désespérait pas d'un jour y planter plein de jolies fleurs et quelques arbrisseaux et, de fait, s'attristait régulièrement de ne pas pouvoir prévoir comment arranger tout ça depuis son étage. Elle avait plein d'idées et aucun doute sur le fait que les gens chargés de la ville seraient disposés à l'écouter et lui fournir les fonds nécessaires.
Accroupie, mains serrées autour des barreaux, elle colla son nez contre le métal froid.

« Eh, Robbie. Tu vois la dame, là ? »

A genoux près d'elle, le petit garçon posa ses mains sur ses cuisses et suivit la direction de son regard. Deloris, parfaitement à l'aise dans son paradoxe sage-intenable, attendit qu'il ait hoché la tête pour se remettre à avoir la bougeotte.
Accrochée aux barres, elle se balança doucement d'avant en arrière sur ses talons.

« Eh ben comment elle fait, tu crois, pour monter les escaliers ? »

Songeurs, les deux enfants observèrent la dame en question – qui tenait plus de l'adolescente que de l'adulte – avancer vers l'entrée de sa maison quelques mètres plus bas.
La demoiselle connaissait pas mal de personnes rondes, quoi qu'à des degrés différents, mais ne pensait pas avoir déjà vu quelqu'un d'aussi corpulent que cette fille. Parce qu'elle n'habitait pas juste à côté et ne côtoyait pas son groupe d'amis, elle ne connaissait ni son nom ni le numéro exact de sa maison ; juste sa silhouette massive et hésitante quand, parfois, elle la voyait partir dans la rue ou revenir vers chez elle.
Ce qu'elle pouvait vivre à présent, ce qu'elle avait pu endurer avant, tout cela passait loin, loin au-dessus de la tête de Deloris. Qu'elle soit triste ou n'aime pas être fixée par des gosses curieux et insolents lui était bien égal. Ses proches avaient une existence, ses amis avaient une vie – et encore, certains aspects en étaient trop souvent effacés ; le reste des personnes qui croisaient son regard n'était pas vraiment là.

S'ils s'en allaient, elle ne pleurerait pas.

« Je sais pas. Ça doit être dur. »

La sollicitude toute simple dans la voix de Robert tira une moue à sa grande sœur. Il y avait des accents dans ses mots que, souvent, elle ne comprenait pas.

« Elle doit manger deux vaches par jour. »

Ses rires lui suffisaient, cela dit. Même s'ils ne respiraient pas la joie.

« C'est pas gentil, Lori.

-Rhoooo ! Je suis super gentille ! » s'exclama-t-elle en se redressant sur ses pieds, bras en l'air pour donner du poids à son affirmation.

Bon, non, peut-être n'était-elle pas toujours exactement super gentille. Mais elle n'avait que onze ans et, si elle allait bientôt passer dans l'école supérieure pour presque-grands, elle ne parvenait pas encore à quitter sa mentalité d'enfant pour autant. Ajouter des nuances à ses tableaux l'ennuyait plus qu'autre chose. Sa gouache était très bien telle quelle, parfaitement pure comme à la sortie des tubes malléables qu'elle serrait violemment entre ses poings ; les mélanger, les diluer, c'était autant de travail qu'elle rechignait à fournir.
Les conséquences de ses actions, régulièrement, lui échappaient.

« Eh, les débiles. Pas de bêtises sur le balcon, je veux pas devoir racler le sol si vous tombez. »

Peu émue par la douceur toute relative de Cynthia, la petite fille leva les yeux au ciel et laissa retomber ses paumes à plat sur la rambarde.
Lorsqu'elle fit mine de vouloir se hisser sur le rebord, une main ferme la tira brusquement en arrière.

« JE RIGOLE PAS. T'es complètement barge ou quoi ?! »

Mehhhh.
La fillette attendit qu'on lui rende équilibre et liberté pour croiser ses poignets dans son dos, lèvres ourlées, auréole invisible au-dessus de son imposante masse de cheveux bruns.

« Cyndiii, geignit-elle en faisant la moue, tu sais bien que je l'aurais pas vraiment fait ! Je te désobéis jamais, pas besoin de me gronder... »

L'air boudeur, presque vexé de l'enfant avait beau être surjoué (être réprimandée ne la gênait pas trop tant que les punitions ne suivaient pas), il restait néanmoins justifié et sincère ; si Robert n'avait pas esquissé le moindre geste pour agripper le t-shirt de sa sœur, c'était bien parce qu'il savait pertinemment qu'elle se serait arrêté avant même de n'avoir soulevé ses pieds du sol. Elle n'était pas bête. Pas insensée, en tout cas – et certainement pas candidate au suicide. La peur n'était pas un sentiment auquel elle était particulièrement sujette, non, mais ses parents avaient tout de même réussi à lui inculquer une dose raisonnable de bon-sens.
Du coup, jouer aux funambules sur un rebord de quelques centimètres de large à plus de trois mètres du sol ne lui disait trop rien. De la même façon, elle respectait toujours à la lettre les interdictions de sa mère concernant les endroits où elle pouvait jouer et ceux où elle ne devait sous aucun prétexte mettre les pieds ; ne parlait pas aux inconnus, obéissait à sa grande sœur, ne s'enfuyait jamais de la maison sans permission. Ça l'ennuyait, parfois. Ce n'était pas plus agréable que ça. Et bien sûr, il y avait des moments où elle aurait eu envie de passer outre toutes ces règles.
Les cris, les bagarres, les sirènes de police et les coups de feu dans la distance, quand elle ne dormait pas encore, l'en tenaient éloignée à chaque fois.

Fais attention à toi.

« Si tu comptes pas le faire, pas besoin de faire semblant non plus, grogna l'adolescente en les tirant dans le salon pour mieux fermer la porte-fenêtre. Un jour tu vas vouloir faire un truc en rigolant et tu vas vraiment te faire mal. Eh ben ce jour-là, tu regretteras. »

Deloris n'était qu'une enfant ; les conseils, les avertissements, pour elle, ce n'était que du vent.
Tant qu'elle ne franchissait pas la ligne, rien ne pouvait lui arriver. Dans sa zone protégée, elle était en sécurité.

« Pfff. Qu'est-ce qu'y peut m'arriver, je fais jamais rien. »

Le regard de Cynthia, mi-amusé mi-inquiet, lui fit froncer les sourcils.

« Tu vas pas passer ta vie à jouer à la poupée avec tes copines, lâcha-t-elle en soupirant. Y'a des trucs pire que les balcons, dehors. Si tu fais des conneries maintenant, je veux même pas savoir ce que ce sera quand... »

Déjà désintéressée, Deloris tapota gentiment son bras.

« Quaaaand je serai grande. Mais c'est pas prêt d'arriver, chantonna-t-elle avant de sautiller jusqu'aux escaliers et de disparaître à mesure qu'elle les descendait, sans se soucier à l'évidence de ses pieds déchaussés. T'auras le temps de t'inquiéter plus tard, grand-mère ! »

Bras croisés, la jeune fille relâcha la tension dans sa nuque en la laissant partir en arrière. Ses longues tresses vinrent caresser le bord de son short en jean déjà plus que délavé, frôlant sa peau ébène que la pâleur du jour rendait toujours un peu plus terne.

Le temps, hein ?

Tendant une main lasse à son cadet, Cynthia jeta un regard indéchiffrable aux vieux murs usés.

« ...Allez, viens. On va faire une lessive. »



Tap, crac, tap. Les escaliers branlants hurlaient sous ses pas lourds et volontairement bruyants ; un jour, ils finiraient par céder. Ils jetteraient l'éponge, rendraient leur tablier et s'écrouleraient purement et simplement sous son poids. La petite fille n'y pensait pas souvent, trop pressée qu'elle était d'atteindre l'étage du dessous – mais quand elle le faisait, comme ce jour-là, la pensée ne la quittait pas avant qu'elle ait sauté la dernière marche pour se réceptionner souplement en bas.
Ses talons les premiers vinrent heurter le sol, suivis de près par ses orteils.

Apparemment, ils tiendraient un jour de plus.

Sans miroir pour lui rappeler à quel point son apparence aurait mérité d'être soignée avant d'oser se présenter devant qui que ce soit, l'enfant n'eut pas même à faire semblant de s'en moquer : ça lui était complètement sorti de la tête. De toute façon, il était un peu trop tard pour s'inquiéter de ça. Déjà, son petit poing avait frappé avec vigueur contre la porte en bois ; déjà, le panneau s'ouvrait sur le visage rond et naïf d'une jeune femme aux cheveux crépus soigneusement coiffés en arrière.
Aussitôt qu'elle l'eut reconnue, la trentenaire troqua sa méfiance pour un sourire qu'eut tôt fait de lui rendre la fillette. Mary Johnson n'avait de ces matrones sévères à l'esprit rigide que le froncement de sourcil et la voix grave. A première vue, sans doute pouvait-on la croire capable de se défendre et de se faire respecter – et ce d'un homme aussi bien que de ses enfants, à coup de rouleau à pâtisserie s'il le fallait. La vérité, bien différente, avait laissé à Deloris le loisir de se jeter dans ses jambes dès qu'elle avait été en âge de gambader sur les siennes.
Et si maintenant elle évitait de rouler par terre en contemplant ses chaussons pour avoir des cookies, c'était uniquement parce qu'elle avait en grandissant perdu un peu de ce pouvoir magique de persuasion qu'ont parfois les petits enfants aux bouilles bien rondes.

« Diwi chérie. Ta maman est partie ? »

Le regard désapprobateur-amusé que reçut sa coiffure, dans laquelle une main soigneuse passa les doigts en soupirant (l'air de dire « ça ne changera jamais, ça »), ne fit qu'agrandir le sourire déjà éclatant de la petite fille. On l'aurait presque crue fière d'être si peu coquette.
En réalité, elle aimait juste beaucoup être câlinée. Une main posée sur sa tête, c'était un peu ça aussi.

« Oui ! Les filles sont là, me semble. Je peux entrer ? »

Son imitation grossière de madame Washington fit rire Mary. Sans plus la faire attendre, elle s'effaça dans l'entrée.
Prenant cela comme un oui, Deloris s'élança à l'assaut du salon. Forte d'un entraînement intensif en bêtises et autres clowneries, ses drôles de petits bonds l'y menèrent aussi vite qu'une démarche normale. Elle avait pris l'habitude de faire n'importe quoi et ne pensait que trop rarement à adapter son comportement aux situations et autres règles pas drôles.  Si elle pouvait en privé, elle devait pouvoir en public aussi. Pourquoi n'aurait-elle pas pu ?
Inutile de dire qu'il valait mieux éviter de la lâcher des yeux lors des événements un peu officiels.

« Heh – ! »

Tout autant qu'il fallait éviter de rester en ligne de mire du canapé.
Elle l'avait encore oublié. A croire que sa mémoire se complaisait à la mettre en situation périlleuse.

Nous en sommes en zone dangereuse, chef.

S'emparant du coussin bien ferme qu'on venait de lui jeter à la figure, Deloris plia les genoux, prête à éviter toute autre menace perfide à sa personne.
Barricadées derrière le vieux dossier crème, les deux attaquantes levèrent la tête juste assez pour laisser deux paires de grands yeux bruns à découvert. Les chapeaux qu'elles avaient sur la tête, bien trop grands pour elles, étaient sans doute censés les protéger des balles. Il y aurait eu matière à débattre sur l'efficacité du tissu contre un neuf millimètres, mais ce n'était pas le genre de questions qu'il importait de se poser en temps de guerre : les trois fillettes étaient parfaitement d'accord sur ce point.
L'important était de ne pas se faire avoir. Les protections, c'était juste au cas où ça tournerait mal et elles n'étaient donc pas censées en avoir besoin.
Cachée derrière la porte ouverte d'un des placards du buffet, Deloris attrapa tout de même une passoire qu'elle posa judicieusement sur ses cheveux emmêlés.

« On l'a eue ?

-Je crois pas. Demande autorisation de tirer sur la cible, lieutenant !

-Permission accordée » lança Mary depuis la cuisine, et Deloris devina à son ton de voix qu'elle devait sourire.

Riposter était une option. Attaquer par surprise aussi. Tout comme se rendre dramatiquement et continuer dans une salle d'interrogatoire. Elle aurait aussi pu grogner et leur dire d'arrêter, qu'elle ne voulait pas jouer à ça, que ce n'était pas drôle ; pourtant, cela lui sembla d'emblée hors de question. Elle détestait être traitée de rabat-joie. Ce n'était pas un adjectif qu'elle aimait associer à sa personne et franchement, elle ne pensait pas non plus que ça lui corresponde beaucoup. Elle préférait être spontanée. Sa mère lui avait dit que c'était un peu réservé aux enfants, d'être spontané. Que ce n'était pas approprié dans le monde des adultes, où il valait mieux réfléchir, peser le pour et le contre, ce genre de choses.
Même si la cadette Washington arrivait à un âge où elle n'aimait plus être traitée comme un bébé, ressembler à un adulte ne lui disait rien du tout. Ça lui semblait même carrément pire. Elle ne voulait pas être comme sa mère, comme son père, comme toutes ces grands personnes sérieuses qui n'arrivaient jamais à dire ce qu'ils pensaient sans s'arrêter juste avant.
Ses parents mentaient tout le temps.
Dans un souffle presque inaudible, expulsant l'air trop froid de ses poumons, la fillette ferma ses mains en arme à feu imaginaire, canon pointé droit sur ses meilleures amies.
Puis, sans crier gare, elle se mit à leur tirer dessus à grand renfort d'onomatopées très inventives.

« Chef, elle est armée !

-BATTEZ EN RETRAITE ! »

Elle savait très bien quel bruit faisait un pistolet, pourtant. Ce n'était pas le problème.
Elle voulait faire comme dans les films, elle. Pas comme dans les culs-de-sac.
Ratatatata kapow pshhhh – oh non, une grenade, vite, cachez vous ! C'est sans doute lacrymogène, ça va faire de la fumée partout ! Heureusement que j'ai un grappin à ma ceinture pour ce genre de cas très délic-

Bang.

Figées sur place, les trois enfants se tournèrent d'un même geste vers la fenêtre. Dans la pièce d'à côté, la vaisselle sale avait arrêté son joyeux concert.
Le silence, presque irréel, sembla durer des heures.
De ses genoux, l'aînée se redressa sur ses pieds. Deloris la vit avancer prudemment jusqu'à la fenêtre fermée et, mains posées sur le rebord, l'ouvrir tout doucement pour mieux passer la tête à l'extérieur. Les bruits de la rue leur parurent tout à coup moins étouffés, moins lointain. Il y avait quelques passants, sans doute ; un chien qui jappait dans un coin ; des enfants qui filèrent sur le trottoir d'en face sans leur adresser le moindre regard. Pas de hurlements, pas de cris de terreur, pas de rires à vous en glacer le sang. Rien. Juste les oiseaux, juste les gens. Juste le vent.
Les crimes ne ressemblaient à rien de particulier, de loin. Une détonation, une légère odeur de poudre ou de fer ; des sirènes de police, des ambulances.
Rien qui sorte de l'ordinaire.
Quoi qu'il se soit passé là-bas, de toute façon, ça ne la regardait pas. Personne n'aurait été mettre sa vie en danger pour voir si oui ou non quelqu'un avait été descendu, même s'il y avait encore quelque chose qui puisse être fait. Trop risqué pour pas grand chose. Peu de gens valaient la peine qu'on se sacrifie pour essayer de les sauver. Deloris en tout cas ne pensait pas que la vie de quelqu'un d'autre vaille plus que la sienne – ça n'aurait pas été très juste ni très logique. Elle pouvait comprendre qu'un grand inventeur semble plus important qu'une petite noire mal coiffée, oui. Si on regardait ça d'un point de vue global. Objectif.
Mais elle ne l'était pas, objective. Et elle voulait vivre, vivre très longtemps, même, avec des tas d'enfants stupides et des neveux encore plus stupides qu'eux.
Alors Einstein pouvait bien mourir en face de chez elle, elle n'irait pas se prendre une balle à sa place.

Le clac de la fenêtre qui se referme la fit cligner des yeux hébétés.

« Bon... Y'a rien, lâcha l'aînée Johnson en haussant les épaules. Ça devait être je sais pas où. De toute façon on verra bien si y'a la police et tout. »

Pressée d'oublier cet incident, Deloris acquiesça pour mieux se fendre d'un large sourire, tendant des bras égoïstes vers son amie.
Tout en secouant bien la tête pour montrer à quel point elle était puérile, cette dernière vint tout de même refermer ses bras autour de sa taille.

« Ma pauuuvre Deliboo, toute maigre. T'en fais pas, je te protège des méchants dealeurs de drogue.

-Pfff mais oui. Ils sont tous après moi, Tiff, geignit-elle. Sauve moiii.

-Oh t'inquiète, ils partiront en pleurant dès que j'aurai fait mon regard qui tue. »

Un petit rire amusé s'échappa d'entre les lèvres de la demoiselle, qui frotta affectueusement sa joue contre les cheveux épais et doux de Tiffany. Vrai que même le plus dur à cuire des trafiquants aurait fui la queue entre les jambes devant ses sourcils froncés sur deux yeux emplis d'éclairs noirs.
Bizarrement, elle le pensait presque pour de vrai.

Brisant leur étreinte, les deux enfants échangèrent un sourire radieux.

« Hmm. Bon, dans ce cas je protège Crys ! Elle a besoin d'être protégée, elle, et pas par une BRUTE. »

Sa petite main vint tapoter affectueusement l'épaule de Crystal, près de qui elle s'était positionnée pour mieux faire face à sa meilleure amie. La plus jeune, sortie de ses rêveries par le contact de quelque chose contre sa peau, jeta à sa voisine un regard interrogateur auquel elle répondit par un clin d’œil rassurant.
Elle vivante, aucun dealeur de drogue ne toucherait à un seul de ses cheveux. Promis juré, croix de brois croix de fer. Tant qu'elles étaient là pour se soutenir l'une l'autre, rien de mal ne leur arriverait ; c'était comme ça que ça marchait, pour autant qu'elle sache. Quand on aime quelqu'un, on ne le laisse pas s'attirer des ennuis desquels on ne pourra pas le tirer.

Quand on aime quelqu'un, surtout, on ne le pousse pas dans les ennuis en question.

« C'est qui la brute lààà ? Tu vas voir un peu comment je suis délicate ! »

Foutues échardes.



▬ 25/06/1989

« Bon ! On se voit demain, hein ? »

Tiffany, bras croisés, sembla considérer la question. Évidemment, en tant que grande juge chef de la police présidente avocate et diplomate, elle ne pouvait rien promettre sans consulter son emploi du temps. Ça n'aurait pas été professionnel du tout. Sans vraiment se rendre compte que c'était une boutade, sa petite sœur alla lui chercher son agenda dans son cartable ; comme souvent lorsque Crystal prenait une plaisanterie au pied de la lettre, l'attitude des deux grandes se conforma par réflexe à la réaction la moins désagréable pour la petite fille. Elles ne se moquèrent donc pas et, sans même échanger un regard ou un sourire de trop, firent comme si cet agenda était tout à fait nécessaire à leur visite du lendemain.

Concentrée sur les lignes noires, Tiffany plissa les yeux.

« Hm ! D'après ce qui est écrit là... On n'a rien de prévu, donc on pourra se voir, lâcha-t-elle en pinçant les lèvres, aussi digne que détachée. Si des obligations plus importantes ne nous retiennent pas. »

Deloris leva les yeux au ciel, écartant les bras telle le Messie.

« On verra bien ! Au pire je rendrai pas votre journée super belle par ma présence, tant pis pour vous. »

Des regards plus que sceptiques lui tirèrent une moue contrariée.
Elle n'était clairement pas appréciée à sa juste valeur dans cette maison.

« Bon allez, j'y vais. De toute façon mo – »

Le vrombissement d'un moteur résonna par la fenêtre ouverte, la coupant net dans sa phrase.
Un dimanche de juin, avec tous les enfants qui jouaient dehors et les parents qui discutaient sur les perrons, un bruit aussi familier aurait presque pu passer inaperçu ; les voitures, plus personne n'y prêtait la moindre attention. Il arrivait fréquemment aux demoiselles de ne pas même se rendre compte que la mère de l'une ou des autres était rentrée, alors qu'elles jouaient près de la fenêtre côté rue.
Pas de quoi cesser de parler. Pas de quoi fouetter un chat.

Le silence eut à peine le temps de revenir que Deloris avait déjà dérapé jusque dans le couloir.

A demi affalée sur le plancher, elle jura entre ses dents avant de patiner sur ses chaussettes jusqu'à la porte. Mains fermement serrées sur la poignée pour ne plus risquer de se casser la figure, elle tira le loquet ; aussitôt, l'air chaud de l'été s'engouffra dans le couloir sombre. Ça fit comme une claque de vie à la figure de l'obscurité.
Prend ça, saleté.

« PAPA ! »

Bras écartés, la fillette sauta littéralement sur l'homme qui venait de s'éloigner de sa portière.
La violence de l'impact les fit vaciller un instant mais, fort comme il l'était, Edward n'eut pas grand mal à la hisser dans ses bras ; rétabli sur ses deux pieds, il adressa un sourire déjà fatigué à sa grande fille.

« Eh oh là, hein. Doucement. Je vais pas m'évaporer.

-Ah oui ? Et comment je peux être sûre de ça ? »

Tout en pinçant sa joue avec application, soucieuse de vérifier qu'il n'était effectivement pas fait de sucre ou de tabac, elle fronça les sourcils sans même s'en rendre compte. Peu gêné par la brusquerie sans méchanceté de son aînée, le quadragénaire préféra lui jeter un coup d’œil en biais plutôt que de lui dire d'arrêter. Elle posait souvent de vraies questions sans s'en rendre bien compte elle-même. Ce ne serait pas la première fois qu'elle s'inquiéterait pour ça.

« Ehhhh ben, parce que c'est pas très facile de travailler quand on est évaporé, déjà.

-Oui mais t'as plus besoin de travailler, du coup. Vu que tu manges pas, et tu t'habilles plus.

-Tiens. Et on a des responsabilités ?

-Je pense pas. »

L'air frais de la maison enveloppa Deloris comme un châle humide lorsqu'ils en passèrent le seuil, silencieux de nouveau.

« Dans ce cas je vais peut-être y penser, tu vois. Petites vacances dans l'atmosphère.

-Haha hoho t'es trop drôle. »

Ses grands yeux jetèrent un coup d’œil à la porte des Johnson. Les filles avaient dû la fermer en la voyant sortir ; penaude, elle songea qu'elles auraient quand même pu attendre de pouvoir lui dire au-revoir plus correctement.
Enfin, bon. Elles se voyaient presque tous les jours de toute façon.

« Toujours drôle. Tu tiens ça de moi.

-Maman serait d'accord, fit remarquer la fillette sans se rendre compte de la grimace qu'elle tira à son père. Cynthia, elle, elle est sérieuuuuuse. 'Fais la lessive', 'range tes affaires', 'finis tes légumes'... Pire que maman. Puis Robbie il, euh... »

Le grincement des marches sous leurs poids conjugués lui parut presque funeste. Tap, crac, tap. Ça allait vraiment finir par craquer.
Inconsciemment, elle s'accrocha plus fort.

« … Ouais. En fait, c'est une insulte. Quand elle dit que je te ressemble. »

Et comme elle avait raison, il ne sut pas quoi répondre.
Alors il ne dit rien.



Le bruit des disputes résonnait entre les murs trop fins à la manière d'une vilaine balle de ping-pong, dans ce quartier. C'était comme le ronronnement des voitures, le souffle du vent, le cliquetis des clefs dans les serrures ; une statique répétitive, ennuyeuse, sans but. Peu importe la distance à laquelle on se tenait, pas la moindre image ne se formait sur l'écran de la télévision. Les petits points blancs, les petits points noirs, aucun ne s'agençait avec son voisin en belle mosaïque. Ils étaient juste là. Ça bougeait, ça changeait, ça revenait, ça faisait mal aux yeux mais au final, ce n'était jamais rien de plus qu'un sifflement désagréable dans les tympans.
« Les voies du Seigneur sont impénétrables, Lori. »
Allongée par terre, près du lit, Deloris avait tressé et détressé les franges de la couette à sa portée au moins un million de fois lorsque le bruit de la radio vint enfin lui chatouiller les oreilles.
Quand ses parents se criaient dessus, ils ne pensaient jamais à l'allumer. Ils attendaient toujours que le calme soit revenu pour en tourner le bouton ; à force, elle avait fini par associer sa musique crachotante aux éclaircies tant espérées.
Des nuages, toujours des nuages.

Yeux à demi-clos, elle laissa le tissu glisser entre ses doigts.

Dehors, il faisait déjà nuit.



▬ 26/06/1989

Clac.

« Ne me parle pas comme ça. »

Main sur sa joue, énervée plus que blessée, l'enfant déglutit sans savoir ce qu'elle essayait de faire passer au juste. Ce qu'elle devait ravaler.
C'était tellement bizarre, les sons.
Frsh, frsh, bam, clac. Ça faisait du bruit, mais comment l'écrire ? Comment le reproduire ?
Elle l'entendait, elle le reconnaissait, mais elle n'aurait pas pu l'expliquer sans que sa propre main ne vienne heurter la joue d'un autre. Et puis même là, est-ce que ça aurait été tout à fait pareil ?
Le reste du monde ne l'entendait sûrement pas comme elle l'entendait elle.
C'était trop compliqué pour vraiment la préoccuper.
C'était là quand même.
Comme un bruit de fond, comme la statique, comme la ritournelle entêtante qui lui tannait de réfléchir, de ne pas faire trop de bêtises, de s'amuser avant de grandir parce qu'après elle ne pourrait plus le faire – mais gentiment, sans inquiéter ses parents.

Comme les battements de cœur violents qui lui hurlaient de ne rien lâcher, jamais, de s'énerver si elle en avait envie parce que crier sur son père, elle n'en aurait peut-être pas l'occasion éternellement.

« Tu dis ça parce que j'ai raison, cracha-t-elle en plissant le nez, poings serrés. T'es jamais là ! »

Edward la regarda sans rien dire, mains jointes devant son estomac comme pour mieux les forcer à se détendre.
Elle connaissait ses gestes ; elle avait les mêmes. Sa mère le lui reprocherait toute sa vie, sans doute. La fierté noyait le reste.
Parce qu'elle était forte et drôle comme son père, aussi déterminée que sa mère, presque sage comme sa sœur. Elle n'avait rien d'un génie ou d'un président, mais être tout ce qu'elle aimait chez ses parents lui plaisait presque mieux. Se fâcher avec eux, ça lui était égal. Ça arrivait tout le temps et les années lui apprenaient de plus en plus que les disputes n'empêchaient personne de revenir, de rire encore.
Les départs et les cris lui faisaient peur, bien sûr. Mais ça passerait.

Elle voulait croire que personne ne partirait jamais vraiment, pour quelque raison céleste qu'elle soit, et s'y accrochait de toute ses forces.

Quand ça casse, on répare. Quand ça casse, on rachète.
Jusqu'à ce que la mort nous sépare.

« Si j'étais jamais là, comment tu me dirais ça, hein.

-Pas par téléphone, en tout cas ! »

Sa voix vexée lui fit lever les yeux au ciel.

« T'es pas possible. Tu te calmes d'abord, on parlera ensuite. »

C'était tellement mesquin, un adulte. Tellement compliqué, tellement tout puissant. Elle ne voulait pas leur ressembler, non, jamais. Jamais. Tant pis si on ne l'écoutait pas, tant pis si on ne la prenait pas au sérieux. Elle voulait juste faire ce qu'elle voulait sans devoir embêter tout le monde et donner des leçons et avoir des responsabilités, des devoirs, des trucs importants à respecter. Du pouvoir ? Elle n'en voulait pas. Vraiment, elle n'en voulait pas.
« T'es qu'une gamine. Tu le penseras pas longtemps, tout ça. »
Pied en suspension dans l'air, Deloris crut jusqu'à la dernière seconde qu'elle allait le faire claquer violemment au sol – pour protester, crier sans rien dire ; dire que non, frapper que non, faire comprendre que non, non, non. Maintenant, pas ensuite – sinon ce serait jamais et puis c'est tout. Comme à chaque fois.
Elle fut presque aussi surprise que son père lorsque son talon toucha le sol sans un bruit.

« Pft. J'ai genre, plein d'années encore avant de devoir être calme, expliqua-t-elle en perdant ses mains dans ses boucles serrées, yeux clos, sourcils froncés. Je me calmerai pas. »

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, bras croisés sur son débardeur jaune délavé, l'expression du quadragénaire s'était radoucie. Suffisamment pour qu'elle le remarque, en tout cas. C'était déjà quelque chose.

« Ça se fait tout seul, petite insolente. De toute façon t'auras pas le choix. Quand tu seras plus grande tu devras être sérieuse et donner l'exemple à tes frères. »

L'exemple ? Urgh.

« Roule pas des yeux, je suis très sérieux, gronda-t-il en laissant retomber ses bras le long de son corps, nettement plus calme qu'une poignée de secondes plus tôt. Si tu pique une crise parce que j'étais pas là pour la fête des pères et que oh, non, mademoiselle ne veut surtout pas téléphoner...

-On peut pas passer de cartes par télé – !

-Je sais, je sais. Ça change rien. Parle mieux, reste sage. On te demande pas d'être une statue, juste d'être capable de te débrouiller plus tard. Sans aller... Casser des voitures ou braquer l'épicerie parce que t'auras pas suivi à l'école et que tu seras pas foutue de vouloir faire autre chose. »

La balle est dans ton camp, comme on dit.
Regard brillant de colère et de défi, elle plissa les lèvres sur un soupir forcé.

« Je verrai. Peut-être, si j'ai envie, lâcha-t-elle en reniflant. Et puis je croyais que ça se faisait tout seul, hein ? »

Edward la regarda quelques secondes avant de ne détourner le regard, fermé de nouveau. Ses mains abîmées s'affairèrent à chercher ses cigarettes et son briquet.

« Faut faire un petit effort quand même.

-Eh ben je changerai UN PEU. Quand j'aurai. Quinze ans. Seize. Peut-être. »

Du bout des doigts, elle caressa sa joue encore brûlante.
Elle aurait voulu mettre la musique, hausser les épaules et partir en patinant sur ses chaussettes ; oublier la dispute, échapper à Cynthia et tirer Robert par le bras pour aller faire Dieu seul savait quoi. Renvoyer la balle et s'en aller faire autre chose de ses mains libres.
Au lieu de ça, elle agrippa plus fort ce foutu truc, cette répartie imaginaire qu'elle était censée rendre pour permettre à l'autre de s'échapper.

« Oh crois moi, ce sera pas peut-être. T'auras bien changé d'ici-là, que tu le veuilles ou pas. »

Ses épaules se haussèrent sur un fatalisme indifférent.

« Tout le monde grandit. »



▬ 24/06/1994

Affalée dans les poubelles, sonnée et plus qu'à moitié inquiète, Deloris éclata de rire.

Mon Dieu, je suis mal partie.



« Mick. Stop. Plains moi, je sais pas. »

Concrètement, elle aurait préféré l'aide de Mick à sa compassion. Une main secourable. Ou un bras. N'importe quoi en fait – même si elle n'avait pas tellement envie de devoir s'accrocher à sa jambe pour se redresser, elle n'était pas non plus en position d'être vraiment regardante. Quoi qu'il décidait de lui tendre, elle se serait accrochée.
Mais un petit peu de compassion, ç'aurait quand même été cent fois mieux que son rire débile.
Sérieusement.
Cent fois mieux.

« Hahahahaha – Mec, putain ! »

D'accord, elle avait rit aussi. Mais elle avait le droit, elle, en vertu du fait que c'était ses fesses qui avaient atterries dans les ordures. Les blessés se moquent des blessés et les autres se taisent. Un truc comme ça.
Il devait sûrement y avoir un nom pour cette loi, tellement c'était logique et intelligent. Elle se promit de demander à Robert ou Cynthia dès qu'elle serait rentrée à la maison.
En attendant, elle souffrait terriblement et son petit-ami n'en avait à proprement parler rien à foutre.

« Désolé, eh, calme toi » lâcha-t-il en lui tendant la main, non sans s'être assuré d'un regard qu'elle ne risquait pas de lui déchirer la peau au passage. Elle n'était pas au-delà de ça et ils le savaient tout les deux. Par pur excès de gentillesse, elle ne le fit pas ; ça la démangeait, pourtant, quand elle claqua sa paume contre la sienne et qu'une poigne assurée vint se refermer derrière son coude pour mieux la rétablir sur ses deux pieds.
Elle en brûlait d'autant plus d'envie lorsqu'elle trébucha sur un sac et faillit retourner embrasser le sol. Le rire qui s'échappa de sa gorge, il risquait de se le reprendre dans les dents sans le moindre remord. Deux fois s'il le fallait.
Qu'il la rattrape contre son épaule tel un parfait gentleman le pardonna un peu.
Pas qu'il soit hors de danger pour autant.

« Rhooo, tire pas cette tête bébé, articula-t-il difficilement, les joues coincées entre les mains ennuyées de la jeune fille. C'était marrant.

-Pour toi, tu parles. Je dois me doucher maintenaaaant... »

Son front vint heurter l'épaule du garçon dans un gémissement plaintif et désespéré au possible. Pas que ce soit dramatique, hein. Juste qu'elle n'en avait pas trop envie sur le moment. Ni jamais, vraiment.
Bon, c'était un peu dramatique.

« Yeeeep, bonne idée. Parce que là tu schlingues – et cette remarque lui valut un coup de poing dans l'épaule. Okay, woh ! Okay. C'est de ma faute je crains grave blabla. Mais je vais pas te payer l'eau, hein. »

A moins de se doucher directement chez lui, en effet, elle voyait mal comment calculer ce qu'il devrait lui rembourser en liquide – et magnifique jeu de mot mis à part, elle était trop fâchée avec les maths pour avoir envie de s'y tenter de toute façon. Ou de demander à qui que ce soit de le faire pour elle, d'ailleurs.
Puis pas la peine de chercher très loin. Elle ne se serait pas gênée pour lui voler sa douche et tout ce qui allait avec, en guise de solution la plus facile et la plus équitable, si elle ne s'était pas dit juste avant qu'il n'y avait personne chez lui à cette heure-là et que ça ferait un petit peu invitation-ouverture-tentative-de-séduction-foireuse.
Ce n'était pas censé en être une.
Elle comptait rompre bientôt.

« Meh. Tant pis. T'façon je suis morte, souffla-t-elle en s'éloignant de lui d'une enjambée volontaire.  

-C'est ce qui arrive quand on court partout, ouais.

-La faute à qui.

-A ta grande gueule ?

-Haha woh. Connard. »

Tout en faisant bien claquer ses tennis blanches contre le bitume, Deloris lui tourna le dos et s'éloigna de la ruelle avec toute la fierté de ses seize ans.
Elle n'était pas vraiment fâchée ; quoi qu'elle jugeait les torts partagés, elle savait bien que la grande gueule en question continuerait à lui causer des problèmes jusqu'à sa mort. Problèmes qu'elle ne pourrait pas souvent régler avec ses petits poings et sa grande intelligence. Pauvres jambes.
Il faut dire que si Michael était très fort pour la faire grimper par-dessus les grillages de coins où ils n'avaient pas du tout le droit d'aller, elle l'était tout autant pour rire si fort que n'importe quel policier finissait par se ramener et leur hurler de déguerpir. C'était bien le seul ordre auquel elle obéissait sans se faire prier – courir, se barrer, pas traîner et surtout, surtout pas se faire chopper. Aucune envie de se faire escorter au poste. Encore moins d'offrir des amendes à sa mère.
Ça lui serait retombé dessus genre méchamment jusqu'à sa mort ; non merci.

Une main contre sa taille la fit ralentir.

« Je te raccompagne. Ce serait con que tu te fasses violer. »

Un énième rire fut sa seule réponse. Son total manque de respect n'eut pas l'air de beaucoup émouvoir Mick, qui se contenta de lui expliquer qu'il la « kiffait bien » et n'avait pas trop envie d'avoir sa mort sur la conscience. Parce que oui, apparemment, il en avait une. Tant mieux pour lui.
Et elle se moquait gentiment sans en douter, parce que c'était un mec sympa et qu'elle imaginait très bien l'état dans lequel il aurait été de la savoir six pieds sous terre. Elle ou n'importe lequel de ses amis, d'ailleurs. Le pauvre ne méritait pas ça.

« Mais moi aussi je te kiffe bien, chanta-t-elle en le poussant de l'épaule. Je risque rien, t'inquiète.

-Hun hun. Grave, hein.

-Je t'assuuuuure. Pro de la survie. »

Elle ne faisait jamais rien de mal, ne risquait jamais rien de grave ; obéissait encore aux ordres qui ne lui paraissaient pas complètement débiles, prenait garde à ne pas mettre les pieds là où de grands panneaux rouges indiquaient un danger. Sa stupidité avait des limites qu'elle aimait jeter à la figure du monde dès qu'on la couvait un peu trop – seize ans sans accident grave, selon elle, étaient largement suffisants pour prouver qu'elle savait se débrouiller.
Elle ne contrôlait pas tout, d'accord. Un type pouvait arriver, la dézinguer en riant et repartir.
Mais si ça avait le malheur d'arriver, est-ce que la présence de Michael changerait quelque chose ?

« J'ai plus de risques de me faire violer quand t'es là, en fait.

-Quand t'auras pris une douche je dis pas, mais là... »

Son bras nu revint heurter le côté du garçon, avec suffisamment de force cette fois pour les faire tanguer. Il dut en poser un pied sur la route avant de ne regrimper sur le trottoir en riant.

Évidemment, que ça n'aurait rien changé. Il aurait juste été traumatisé. Comme l'abruti qu'il était.
Un instant de réflexion la perdit. Sage et de bonne humeur, Mick continuait de raconter des trucs qui ne l'intéressaient pas vraiment en se rappelant du chemin à sa place.
De la main, elle chercha la sienne jusqu'à lui faire quitter sa taille pour entrelacer leurs doigts.

« Faut qu'on rompe. »





     
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Dernière édition par Deloris Washington le Mar 11 Oct 2016, 01:56, édité 9 fois
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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Mer 16 Mar 2016, 05:09


Histoire


Avant de jeter ses tennis dans le couloir, Deloris regarda vaguement le tas d'autres chaussures sur lequel elles risquaient d'atterrir. Les ballerines de sa mère ; les bottes de Cynthia ; les petites baskets de Michael. Celles de Robert étaient posées un peu en retrait, et même sans aller voir de plus près elle devina que la gauche devait être à gauche et la droite à droite et les lacets bien rentrés pour ne pas se faire marcher dessus.
Moue songeuse aux lèvres, elle envoya ses souliers s'étaler sur ceux de Monsieur Propre.

Elle était une grande sœur admirable. La question ne se posait même pas.

« Lori ? »

Figée sur place au milieu du salon, l'adolescente regarda la porte ouverte de la cuisine comme si Dieu lui-même venait de s'adresser à elle. Et c'était vraiment stupide d'être surprise comme ça à chaque fois ; sa mère passait son temps à l’appeler, ça n'avait rien de bizarre ou d'inhabituel. Son ton doucereux annonciateur de punitions ne l'était pas plus. Des choses à lui reprocher, elle en trouvait toujours.
Discrète sur ses chaussettes, la délinquante en herbe fit demi-tour sans trop réfléchir. Elle repassa la porte dans l'autre sens, sourde à l'appel répété dans son dos, et fit quelques pas das le couloir.
Le petit panneau accroché sur la porte de droite n'indiquait que le nom de Michael ; Robert n'avait jamais éprouvé le besoin d'indiquer où était sa chambre. Pas même après que son petit frère ait étalé ses affaires à côté des siennes façon TNT. Ça ne le dérangeait pas spécialement.
Il ne s'était pas plaint en tout cas. L'histoire de sa vie, supposa-t-elle en poussant le battant avant de le claquer dans son dos.

S'il voulait qu'on l'entende, il allait devoir apprendre à parler fort.
Personne ne se tairait pour l'écouter.

« … Merci d'avoir frappé. »

Pas gênée pour un sou par le ton sarcastique de son frère, elle vint s'écraser sur son lit avec grâce et délicatesse. Les ressorts se plaignirent à peine.
Assis à son bureau, Robert se contenta de fermer son cahier sans rien ajouter. Il ne se tourna pas vers elle et ne la chassa pas non plus. Elle ne l'aurait pas écouté, d'accord, mais il aurait quand même pu essayer ; sa tranquillité studieuse la désespérait atrocement. Crier et courir partout, c'était beaucoup plus marrant et bien meilleur pour la santé qu'apprendre des formules et des règles débiles. Et elle ne parlait même pas de l'espagnol et de la géométrie parce que dans le genre inutile, ça touchait le fond.
Retraçant du regard les lignes inégales du plafond, elle salua en silence les membres de Boyz II Men, Blackstreet et autres groupes plus ou moins obscurs qui tapissaient les murs de ce côté de la chambre. Le petit dernier s'était récemment entiché de Michael Jackson, lui. La cohabitation entre eux avait été difficile. Un vrai bain de sang. Des insultes à n'en plus s'entendre penser.
Enfin au niveau de Robbie, quoi – c'est à dire qu'il avait grogné et levé les yeux au ciel et puis lui avait dit de faire ce qu'il voulait.
Son petit frère n'avait jamais été très expressif, mais elle avait longtemps pensé que ça irait en s'arrangeant.
Pas de chance.

Au moins il ne pleurait plus au moindre soucis, c'était déjà ça.

Des index, elle se mit à taper en rythme sur le cadre du lit.

« As he came into the windooow, 't was the sound of –  a CRESCENDO. »

Son sourire s'élargit en voyant le garçon se figer.

« He came into her apartment.

-Lori.

-He left the BLOOOODSTAINS on the carpet !

-En plus de chanter un truc nul, tu chantes. Mal, soupira-t-il, et elle devina que c'était un bel euphémisme. Même Michael te dirait de te taire. »

Elle se tut un instant.

« Quel Michael ?

-Ton frère.

-Oh. »

Et, jugeant que ce n'était pas bien grave de se faire critiquer par un gamin de neuf ans, elle se redressa d'un bond sur ses deux jambes et tenta un pas de danse.

« She ran underneath the table ~

-Mon Dieu. »

Parce qu'en plus il jurait, l'animal. En enfer, en enfer.
De nettement meilleure humeur qu'à son entrée dans la pièce, Robert l'imita et fit mine de lui attraper les épaules pour la pousser dehors ; seulement il souriait et Deloris, elle, préférait de loin l'embêter que faire face à ses responsabilités dans la pièce d'à côté. Quelles qu'elles soient au juste.
Elle se saisit donc de ses mains et les fit bouger tout deux de gauche à droite, sans se soucier du rythme ou de la beauté de ses gestes.

« So she ran into the bedroom. SHE WAS STRUCK DOWN ! »

Bon, okay, c'était horrible. Elle-même se serait bien bâillonnée dans un coin pour ne plus s'entendre.
Heureusement pour elle, son cadet était beaucoup trop sensible et adorable pour souhaiter lui faire de telles choses – le pire qu'il ait jamais fait, et dont il était un peu trop fan à son goût, étant la délation à toute forme d'autorité parentale. Ce qui, elle l'avait découvert à ses dépends, incluait Cynthia. Surtout Cynthia. Toujours Cynthia.
Tout en agrippant Robert pour mieux tourner comme une idiote, le souvenir des chaussures entassées lui revint en mémoire.
Qu'est-ce qu'elle faisait là, tie –

« DELORIS. Brianna. Washington. »

Oups.
Un bras autour du cou de son frère, elle tourna la tête pour adresser un sourire innocent aux beaux yeux noirs qui la fusillaient du regard.

« Oui ?

-Arrête d'étouffer Robbie, déjà. »

Il fallut qu'elle entende ça pour se rendre compte que ses petites boucles sauvages avaient décidé de tuer ce brave Robert. Très vite éloignée de son innocente victime, elle appuya son épaule contre la sienne pour mieux faire face à sa mère. L'ignoble avait poussé comme un champignon ces derniers mois. Il devait presque faire sa taille, maintenant.
Comme c'était un garçon, ça ne la chagrinait pas trop. Il resterait tout petit dans son petit cœur de petit frère tout petit petit minuscule et c'était tout ce qui comptait.
Mais ce n'était sans doute pas le meilleur moment pour lui tirer les joues, là.

« T'étais passée où ? »

Brève réflexion.

« A l'école ?

-Faux.

-Ehr. Je me promenais dans la nature ?

-Faaaux, gronda Janice en croisant les bras.

-Je me promenais en ville ? Je roulais des pelles à Mick. »

Le regard que lui envoya sa mère lui tira une exclamation outrée.

« Je lui roulais pas des pelles ! Enfin c'est peut-être arrivé, admit-elle sans prêter attention à Robert qui s'éloignait pour ne pas avoir à entendre ça, mais c'était paaaas le but. De. De la manœuvre.

-C'est déjà très, très nul que tu sèches les cours, mais alors si en plus c'est pour –

-Mamaaaaan » geignit-elle en serrant les dents, yeux levés au plafond.

Les sermons, elle détestait ça. Ils auraient dû être abolis. De toute façon elle ne retenait rien et finissait toujours par recommencer, alors pourquoi insister comme ça ? Fais pas ci et fais pas ça et bla et bla et bla...
Parmi toutes les règles stupides que l'adolescente ne comptait pas respecter, « ne sors pas toute seule avec des types louches quand tu devrais faire autre chose » se trouvait quelque part sur la première page.
Et Mick, un type louche. Vraiment. Fallait vouloir pour y croire.

« Je l'aime pas, ce Michael. »

Sa mère voulait très fort, apparemment.

« Ouais bah si tu l'aimes pas LUI, t'aimeras genre. Personne ! s'exclama-t-elle en faisant de grands gestes avec les bras. Il est super.

-Tu réfléchis avec tes hormones, évidemment qu'il est super. En attendant t'arrête de sécher, ils vont encore nous convoquer et j'ai pas le temps.

-Eh oh ! Il est même pas super beau, grogna-t-elle en croisant les bras à son tour. Et j'irai quand ce sera intéressant. »

Yeux rivés sur ses jambes tâchées de blanc, elle fit bouger ses orteils à travers le tissu des chaussettes.

« Et puis j'ai rompu. Et puis c'est ma vie. Et puis au moins je sortais pas avec un Brian connard, moi. »

Cynthia devait être dans sa chambre ou dans la salle de bain. Aucun risque qu'elle l'entende critiquer son copain depuis l'autre bout de la maison.
Janice poussa le soupir le plus atterré de l'existence des soupirs.

« Me parle pas de lui, j'en peux plus. Et t'as pas rompu, jeune fille, je t'ai vue rentrer avec lui par la fenêtre.

-Tu m'espionnes, lâcha-t-elle aussitôt. Wow.

-Regarder par la fenêtre c'est pas espionner, je te signale. T'es devant ma maison et je te vois.

-Eh ben, je. Euh. Il a voulu me ramener jusque là quand même. Il a mis dix secondes à plus être fâché, c'était pas violent. »

Vingt gros maximum. Le temps de s'énerver, de se plaindre, de demander pourquoi et d'accepter comme un adulte qu'elle ne changerait pas d'avis et qu'elle avait le droit de prendre ce genre de décisions.

« Parce que c'est un type super, renvoya-t-elle à sa mère d'un ton suffisant.

-Eh ben. Okay. »

Elle n'avait pas l'air convaincue, mais c'était mieux que rien.

« Alors pourquoi t'as fait ça ? »

Du coin de l’œil, elle vit Robert se glisser par la porte ouverte ; trop surprise par la question, elle n'eut même pas le réflexe de lui crier quel lâche déserteur il faisait en temps de crise. Elle venait de dire qu'elle ne l'aimait pas. Elle n'avait pas manqué de lui répéter à quel point c'était un petit con depuis qu'elle lui avait annoncé la nouvelle en juillet dernier, elle adorait le critiquer et maintenant elle voulait savoir pourquoi ils avaient rompu ?
Elle s'était plutôt attendue à ce qu'elle saute de joie et aille faire la lessive en chantant.

« Euh, ça te regarde pas ? Puis j'ai seize ans, tu t’attendais à quoi, qu'on se marie ?

-Tu as dit mot pour mot 'putain, on pourrait limite se marier' y'a quoi. Deux semaines ? »

A l'évidence, elle avait dû rater les yeux horrifiés qui avaient accompagné cette déclaration solennelle.

« Ben je veux pas me marier avant d'avoir fait plein de trucs, et sortir avec plein de mecs ça en fait grave partie. Donc j'ai rompu. »

Le regard blasé de sa mère lui glissa sur la peau sans la toucher. A force, elle commençait à s'habituer.

« Tu. Es irrécupérable, abandonna-t-elle en se massant les tempes. Va te doucher. »

Ah, oui. Ça. Comme pour vérifier qu'elle sentait toujours la rose, elle tira pensivement sur son t-shirt pour le renifler.
Amen. La douche l’appelait.
C'était bizarre que Robert ne lui ait rien dit, tiens – il allait sûrement devoir faire trempette aussi grâce à  sa petite danse. Elle faisait un super putois dans son genre. Y'avait de quoi être fière.
Ce n'était peut-être pas le sentiment qu'on lui renvoyait le plus, mais elle se débrouillait très bien toute seule pour se féliciter de ses merveilleux accomplissements. Avoir de grands projets comportant quinze mille petits amis en faisait partie. Elle n'avait que des bonnes idées.

Juste avant de disparaître complètement derrière le battant, Deloris se tourna en arrière.

« Pourquoi Cyndi est là ? »

Leurs regards se croisèrent et pour comprendre, le sourire exténué de sa mère lui aurait presque suffit.

« Parce que Brian. Quoi d'autre. »

Elle avait trop mal aux jambes et des pierres dans l'estomac. La faute à sa grande gueule – elle courrait moins vite la prochaine fois.
Quoi d'autre, ha.
C'était carrément d'un bain, dont elle avait besoin.



▬ 26/06/1994

La première fois qu'ils avaient entendu parler de Brian, Cynthia venait tout juste d'avoir vingt ans. Ses études de commerce marchaient bien, elle ramenait autant de bons bulletins que de jolis sourires et son premier pas vers l'indépendance avait vraiment l'air de lui plaire : elle brillait, dans tous les sens du terme. Ce n'était une surprise pour personne que de la voir réussir haut la main, mais elle restait régulièrement sujette aux félicitations et autres gentilles tapes dans le dos malgré tout. Elle rendait tout le monde fier. Sa bonne humeur allégeait l'atmosphère souvent tendue du foyer, aussi. Leur père allait et venait maintenant sans jamais rester, et les cadets entraient dans la phase pénible de l'adolescence –  l'avoir présente et positive à la maison aidait beaucoup, quoi que personne ne l'aurait admis.
Niveau argent, évidemment, gérer des études plutôt longues n'avait pas été facile. Leurs parents avaient économisé comme ils avaient pu jusqu'à sa majorité et, pour ce qu'en savait Deloris, son père biologique avait aussi participé dans une certaine mesure : ça restait loin de lui assurer une base confortable pour étudier sans se soucier de rien, mais c'était déjà ça. Pour ne pas trop peser sur le foyer et avoir de quoi faire les soldes sans devoir se mettre au régime sec, elle avait vite commencé à combler chaque heure de liberté par des petits boulots. Il y avait du babysitting, souvent, et parfois des fêtes d'anniversaire qu'elle venait animer déguisée en jolie princesse ; elle aidait également des enfants et adolescents à apprendre les maths et l'anglais.
En plus de tout ça et de ses cours, elle était aussi impliquée dans pas mal d'activités associatives et administratives au niveau de la fac. Même sa petite sœur, qui pourtant courait partout à longueur de journée en grimpant à tout ce qu'il était humainement possible d'escalader, se sentait fatiguée rien que d'y penser. Trop de travail pour ses pauvres cellules grises. Elle n'était pas prête à tant de sacrifices, surtout si c'était juste pour trouver du boulot au final – ça ressemblait drôlement à « souffre pour mieux souffrir », à ses yeux.
Cynthia en tout cas était ravie. Robert aussi, parce qu'elle était la preuve vivante que taper du talon et s'acharner ne servait pas à rien. Leurs parents étaient heureux de savoir qu'ils voulaient faire quelque chose de leur vie. Michael s'en fichait, mais il était un peu trop petit pour avoir un avis cohérent sur la question.
Deloris, elle, se contentait de nager dans le positivisme ambiant pour éviter de se faire gronder quand elle ramenait des zéros et des billets d'absence. Ça marchait très bien.

Et Brian, donc, était son nouveau petit-copain.

Cynthia était très belle, intelligente, soignée, avec du bon goût et suffisamment de caractère pour pouvoir s'imposer sans être jugée insupportable ; elle avait du succès, bien sûr. Elle en avait toujours eu. Avec son tas de prétendants plus ou moins corrects, vraiment, elle pouvait faire la difficile. Choisir soigneusement. Avec réflexion et plan de secours au cas où ça tourne mal.
Elle avait eu quelques relations amoureuses pendant l'adolescence, auxquelles la cadette n'avait prêté qu'une attention très limitée, mais ça avait rarement atteint le point où leur mère les connaissait suffisamment pour pouvoir les critiquer à table. Brian était le premier. Mentionné pour dire qu'elle sortait avec quelqu'un, puis de plus en plus jusqu'à ce que ça devienne sérieux et ne tape sur le système de ses parents – ils ne l'avaient jamais vu, ça commençait à devenir urgent.
Ils n'avaient pas été déçus du voyage. Un garçon charmant, noir, de presque vingt-cinq ans, cultivé et poli quoi que jugé trop silencieux à l'unanimité. Amen et merci, Cyndi, tu peux l'épouser quand tu veux.

Pendant un an, ça aurait fait plaisir à tout le monde. Ils vivaient ensemble, tout allait pour le mieux. Paradis sur Terre. Viva la vida. Quelque chose comme ça.
Et puis ça avait changé.
Elle avait commencé à rentrer plus souvent à la maison, soit-disant à cause de disputes et parce qu'elle voulait se reposer sans l'avoir sur le dos ; ses notes avaient chuté ; ses sourires s'étaient faits de plus en plus crispés. Elle avait maigri. S'était assagie. Rembrunie.

Mais elle ne voulait pas rompre et ça, c'était définitif.

« Pourquoi j'ai pas de poitriiiine. »

Menton appuyé sur ses genoux, Deloris accompagna sa question d'un gémissement plaintif. Cynthia était vraisemblablement trop occupée à sécher et démêler ses cheveux avec la patience d'une sainte pour compatir, mais elle lui tapota quand même gentiment la tempe.

« Tout le monde en a. Maman en a, t'en as, énuméra-t-elle en étirant ses jambes, Tiffany en a genre. Pour une armée. Même Crystal en a ! Et elle a même pas encore treize aaaaans. »

Le drame n'en était un qu'en apparence, heureusement – et encore. A la voir se moquer de toutes ses amies chaque fois qu'il fallait grimper, courir ou avaler les escaliers à toute vitesse, on aurait difficilement pu imaginer que ses formes la gênent. C'était juste trop tentant de se plaindre et d'exagérer. Une vraie passion à part entière.
La veille encore, elle riait du pauvre dos de sa mère en clamant qu'elle ne mettrait jamais de soutien-gorge. Inutile de dire que madame n'était pas près de lui accorder sa compassion.

« M'enfin tu fonds ! Je me sens moins seule du coup. »

Oups, pas fait exprès.
Elle sentit Cynthia se raidir dans son dos.

« T'as pesé trente kilos jusqu'à y'a deux mois, tu peux parler.

-Wow, non. J'en pesais au moins trente-cinq, s'te plaît. Et tu fonds.

-Je fonds pas. »

Eeet retour à la case départ. Autant faire admettre au vieux d'à côté que le réchauffement climatique n'était pas un complot gouvernemental ; c'aurait été plus drôle, tant qu'à faire. Il avait tendance à s'agiter  quand on venait l'embêter avec des sujets trop actuels.
Pas qu'elle soit convaincue par tout les machins scientifiques à la télé, hein. Mais son père avait l'air de trouver ça terrible. Donc elle aussi.
Plus à côté de la plaque qu’influençable. Croire ses parents était une alternative tout à fait respectable à la réflexion, non ?

« Hmmmouais. »

Ennuyée sous ses airs pensifs, Deloris se laissa aller en arrière contre la poitrine de sa sœur.
C'était encore confortable.
Elle n'était pro ni en bonnets ni en régimes et sans les commentaires de sa mère, sans doute n'aurait-elle rien remarqué du tout. Il fallait des photos, des comparaisons, des chiffres sur la balance et beaucoup de conviction pour lui faire comprendre ce genre de choses.  Si Cyndi avait fini maigre comme un bâton, encore, oui : ça l'aurait marquée. Mais quelques kilos, ce n'était pas la mort. Pas si grave non plus.
Tout seul, ça ne l'était pas.

« Je peux pas te coiffer comme ça, débile. »

Sans contexte, ça ne l'était pas.

« Ooooh, Cynthia, gémit la cadette d'une voix plaintive. Tu crains trop. Je vais te trouver un meilleur copain et...

-Nous bénir, nous marier et manger tout le gâteau ?

-Ouais ! Non mais, reprit-elle en se redressant sur les genoux, tournée face à sa sœur, c'est une super idée quand même ! Tu cherches pas, toi, laisse moi t'aideeeeer. »

Autant dire que si Cynthia n'avait pas l'air convaincue par ses idées d'habitude, celle-ci venait de lui faire atteindre de nouveaux sommets de scepticisme. Peigne en main et l'air sévère, Deloris la regarda plisser les yeux sans baisser les siens.
De son avis, c'était le meilleur plan qui soit. Sa sœur ne savait à l'évidence pas gérer les garçons, encore moins les choisir, et elle était clairement la mieux placée pour lui dénicher l'homme idéal ; sa lourde expérience en hommes lui avait appris qu'elle ne tombait toujours que sur la crème de la crème. Spontanément. Sans réfléchir. Sans même avoir à chercher, vraiment – c'était un super don et elle comptait assumer les responsabilités d'un tel pouvoir avec le plus grand respect.
Quoi qu'elle ne voyait pas trop comment s'y prendre, « faire toutes les épiceries en cherchant un mec beau et sympa » sonnait déjà plutôt pas mal.

« J'ai déjà quelqu'un, gronda Cynthia. Rends moi tes cheveux, t'as encore une barrette et t'as l'air débile.

-Pourquoi paaas... William ?

-William, répéta-t-elle en la tirant sans douceur vers elle. William qui.

-William ! Le type qui sert des cafés dans le –

-Oh mon Dieu non.

-Quoi ? Pourquoi ! Il est sympa, t'es difficile.

-Je me respecte un minimum. Reste tranquille. »

C'est drôle que tu dises ça, parce que ça se voit vraiment pas.
Le regard de sa mère, statique dans l'encadrement de la porte, lui coupa la parole avec l'efficacité contrôlée d'une corde serrée entre la mâchoire et les clavicules.

Plus délicate qu'un pitbull, elle se laissa tomber  face contre les jambes de sa sœur.

« Dépêche, faut que j'aille voir les filles.

-Her. Donne moi des ordres et je te jure, c'est maman qui te coiffera la prochaine fois.

-Ooooh noooon, tout mais pas çaaaaa. »

L'exagération volontaire de l'adolescente n'enlevait en rien la détresse terrible dans sa voix. Sans vouloir vexer qui que ce soit, elle préférait de loin les gestes méticuleux de sa sœur aux grognements de sa mère.
De très, très loin.
Pas que madame la coiffe comme une brute pressée de la scalper, hein. Seulement ses grognements lui tapaient vite sur le système là où Cynthia, elle, chantonnait en l'écoutant dire n'importe quoi. Quitte à se faire taper de temps en temps, c'était mieux que les remontrances et les soupirs agacés.

« Je vais trouver quelqu'un quand même.

-Pour toi, j'espère.

-Okay. Tu pourras me le voler après. »

Yeux clos, bercée par le bruit du peigne entre ses boucles serrées, Deloris étouffa un soupir.  
Il y avait beaucoup de choses qu'elle peinait à comprendre. Tout un monde de frustration et de ressentiment qu'elle ne connaissait pas encore, paresseusement lové entre sa respiration tranquille et celle un peu grippée de sa grande sœur. Beaucoup de trucs bizarres d'adulte que son cerveau refusait d'appréhender.
Cynthia n'avait que vingt-deux ans.
Et peut-être que, quelque part, elle lui en voulait un peu de ne pas lui démontrer par A plus B que la vie serait toujours drôle et amusante.
C'était facile de juste dire « hey, tu m'énerves, je me tire » ; non ?

Mais je l'aime.

Ahhhhrrr.

Si fort qu'elle en poussa un hurlement strident, l'aînée abattit ses deux paumes contre son dos.

« C'EST FINI.

-T'étais obligée de me tabasser ?! »

Vite éloignée du canapé pour mieux se protéger d'une prochaine attaque sournoise, Deloris tenta en vain de passer ses mains sur la zone douloureuse. Elle avait bien visé, la sorcière. Plier ses bras dans tout les sens n'aidait pas beaucoup.
Se masser n'aurait pas changé grand chose non plus, mais quand même. C'était horrible.
Le sourire extatique de la criminelle lui fit ouvrir grand les yeux d'indignation.

« Oui. Et dis toi que j'aurais pu faire piiiire, chanta-t-elle en faisant claquer les pinces dans ses mains.

-Je sais super très bien que t'aurais pu faire pire. Va faire la cuisine, au lieu de me taper !

-Haha. Donc tu manges pas ce soir, c'est noté.

-Bkshshshpft. Sorcière. »

Son élocution n'eut pas l'air de beaucoup l’impressionner. Étrangement.
Après s'être époussetée d'un geste élégant, elle se redressa. Le claquement des pinces tira une moue boudeuse à Deloris ; la bonne humeur suspicieuse de Cynthia lui donnait envie de lui titiller les côtes jusqu'à la faire sortir de ses gonds.
Heureusement, elle était trop sensible à la joie pour ne pas finir contaminée elle aussi.

« Je me vengerai, tu verras.

-J'en doute pas. T'avais pas des filles à aller voir ? »

Le juron qui vint lui répondre fut un peu trop énergique, d'après le grondement sourd du dragon dans la cuisine.

« Je reviens ce soir iiih désolée je m'en vais à plus maman amuse toi bien ! »

Pas besoin de l'écouter pour savoir qu'elle avait dû rire – sarcastique – parce que ah, pour sûr, faire la lessive et le ménage allait être super amusant ; comme toujours, la demoiselle préféra l'ignorer et sauter dans ses tennis avant de glisser jusqu'aux escaliers.
Quand son père était encore là, elle ne s'ennuyait pas comme ça. Et puis y'avait la voisine juste en bas.

Mains dans les poches, Deloris sauta sur le trottoir sale.

« It was sundaaaay, what a black day ~ »

Et, parce qu'elle n'aimait pas réfléchir, ce furent toutes ses pensées un peu trop sérieuses qui coupèrent gentiment le son.



▬ 25/06/1995

Tout sauf impressionnée par les talents misérables de sa meilleure amie en moonwalk, Tiffany retroussa le nez.

« T'es en RETARD, sale chienne. »

Okay wow.
Arrêtée sur ses pas, Deloris exécuta un demi-tour exagérément lent. Au regard noir de sa meilleure amie, elle n'offrit qu'un sourire à peine désolé ; elle l'était presque plus pour Crystal, qui avait dû supporter la mauvaise humeur de sa grande sœur, que pour sa notion toute relative de l'heure en elle-même. Elle était toujours en retard, de toute façon. Sans exception. A l'école ou pour aller voir ses amies, aucune différence notable.
Elle était même née en retard. Alors voilà. A ce stade, c'aurait presque été dangereux pour elle de se pointer pile à l'heure.
En avance, n'en parlons même pas. Elle en serait probablement morte.

« Alors, d'abord. Je suis pas une chienne, rectifia-t-elle en plongeant les mains dans les poches de son short en jean. Et tu fais peur à Crystal en sucre.

-Elle a peur de tout – et toi, tu. »

Toujours souriante, l'air pas plus vexée que si elles avaient parlé de la pluie et du beau temps, Deloris passa d'avant en arrière sur ses baskets abîmées jusqu'à ce que Tiffany ne pousse un soupir résolu.
Pas de réprimandes cette fois non plus.

« Uhhh, laisse tomber. Tu comprends rien de toute façon. Y'a quoi dans ta petite tête, hein ? »

Le petit coup de phalanges qu'elle frappa contre son front lui fit secouer la tête. Ça avait dû sonner creux.
Deloris se moquait pas mal d'avoir plein d'espace vide là-dedans : c'était juste la preuve que son cerveau avait encore la place de grandir et devenir extra performant. Personne ou presque ne voyait les choses de cette façon, ici, mais ça lui était tout autant égal que ses capacités intellectuelles limitées. Elle ne projetait pas de devenir Einstein. Pas besoin de savoir écrire des poèmes et exploser des molécules machins.

Elle soupçonnait ses professeurs d'avoir abandonné son éducation en même temps qu'elle. Comme beaucoup d'autres élèves, d'ailleurs.
Pas le meilleur quartier pour avoir ce genre d'ambitions.

Robert et tout ses bouquins devaient les faire pleurer de joie, haha.

« T'écoutes ou tu rêvasses ?

-Robert lit trop, rit-elle en laissant Tiffany la tirer en avant.

-... Okay. Mais on s'en fout. Faut que tu te réveilles ma fille, on a des trucs à faire. »

A ces mots, l'adolescente jeta un coup d’œil suspicieux à Crystal. Elle marchait sagement, mains jointes devant sa longue jupe blanche, attentive au trottoir sous ses pas plus qu'aux passants qui risquaient de lui rentrer dedans. Parfaitement normale.
Donc pas de quoi s'en faire, à priori.
Elle tendait à avoir l'air extrêmement nerveuse quand sa sœur avait prévu un truc douteux. Le meilleur indice au monde.

« Des trucs comme quoi ? Casser des voitures ? »

Cette fois, ce fut Crystal qui lui lança un regard affolé. Chacun sa notion du douteux, hein.
Après une tape affectueuse, Tiffany lui lâcha l'avant-bras.

« Mais ouais. Tu vas faire le taureau et éclater les vitres avec ta tête.

-Cooooool ! »

Qu'elle soit sincèrement emballée par l'idée en aurait inquiété plus d'un ; heureusement, ses voisines du dessous savaient à peu près comment l'empêcher de faire n'importe quoi.
L'étrangler et la tacler n'étant définitivement pas les mesures les plus drastiques qu'elles aient dû prendre pour la retenir.

« En vrai, sinon, on fait quoi ? »

Ce bref signe d'intelligence de la part de son amie fit marquer un stop interrogatif à la meneuse de l'expédition.
A moins qu'elle n'ait juste besoin de réfléchir, en fait.
Autant Deloris roulait partout dès qu'elle avait le malheur de recevoir un coup de fil, autant Tiffany s'immobilisait comme une statue devant le socle jusqu'à la fin de l'appel. C'était un tout petit bizarre mais qui était-elle pour juger, vraiment.
Remise de sa surchauffe neuronale, la demoiselle se remit en route.

« On doit espionner Jason.

-Scott ?

-Scott.

-Oh. »

Pas qu'elle connaisse vingt mille Jason, mais quand même au moins deux. Et ils n'avaient rien à voir l'un avec l'autre. Enfin, si ; ils étaient noirs et pas trop mal dans leur genre, avec le petit sourire qui va bien, mais ça s'arrêtait là. Quoi qu'ils étaient grands, aussi – bref.
Jason Scott, c'était celui des deux qu'elle n'avait pas le droit de toucher. Grosse interdiction en rouge fluo avec menaces de mort à l'appui.
Tiffany ne rigolait pas avec ses copains. C'était très très sérieux.
Sans doute parce qu'elle comptait l'épouser, elle. Un jour. Et l'aurait probablement torturée si elle avait décidé de lui faire les yeux doux, ce qui était une sacré bonne raison de se tenir à l'écart et de plutôt draguer Jason numéro deux (qui n'en avait malheureusement rien à faire d'elle, mais c'était une autre histoire).

« Eeeet... Pourquoi ? »

Elle adorait espionner les gens, qu'on ne s'y méprenne pas. Seulement espionner Jason Scott risquait juste de leur apprendre qu'il était dix fois plus vulgaire avec ses potes qu'avec elles, qu'il hurlait beaucoup trop chaque fois qu'il se prenait un panier et qu'il cognait quiconque insultait Tiffany. Ou Crystal, parce que c'était sa sœur et qu'il l'aimait bien. Et personne n'insultait Deloris, bien sûr, donc elle ne saurait jamais s'il était à ce point gentleman.
Enfin. Jason, quoi. C'était le type le plus fidèle de l'univers. Dieux et aliens y compris. Plus fidèle que Michael, même. Et c'était dire, parce que Mick était toujours super adorable. Sa nouvelle copine avait l'air aux anges.

Mais non non non, elle avait rompu toute seule comme une grande. Pas de regrets, pauvre débile.

Moue aux lèvres, elle se glissa entre ses deux amies et vola un bras à chacune.

« Parce que y'a l'autre blanche moche qui le drague et j'aime pas ça » gronda Tiffany à voix basse.

L'autre blanche moche pouvant être n'importe quelle fille trop claire du quartier, Deloris ne jugea pas utile de demander plus de précisions. Un nom ne l'aurait pas aidée. Une description détaillée non plus, vu sa capacité d'attention abonnée absente – tout le monde avait tendance à se ressembler, pour elle. Ses amis lui restaient ; les gens un peu différents aussi. Les filles aux cheveux longs qui traînaient loin d'elle, même pas la peine. C'étaient toutes les mêmes.

« T'es con et trop canon. T'inquiète. »

L'affection évidente dans sa voix tira un semblant de sourire à Tiffany. C'était pas encore ça, mais toute amélioration d'humeur restait la bienvenue.
Sachant qu'à dix contre un son amie se faisait des idées pour rien, sa colère avait quelque chose de vaguement triste.

Arrivées près de l'angle qui donnait sur le coin où Jason et compagnie avaient pris l'habitude de jouer au basket, Deloris se pencha élégamment pour mieux espionner l'autre côté. Difficile de bien voir depuis son poste d'observation, mais le type avec un t-shirt bleu avait un bon air de Jason Scott. Mêmes tresses. Elle aurait aimé pouvoir dire « mêmes omoplates » mais très honnêtement, elle n'avait encore jamais réussi à reconnaître quelqu'un rien qu'avec la forme de son dos.
S'il avait été bossu, à la rigueur, pourquoi pas, songea-t-telle en pivotant vers Tiffany. A approfondir.

« Tu sais quoi, tu devrais juste lui parler ! Jace est cool. Il te dira ''wahaha oh non, je sortirais jamais avec –

-Qui ? »

Trop distraite pour avoir saisi le bruit mat oh combien caractéristique qui avait précédé la question, Deloris fit la seule chose qu'une demoiselle faible et fragile peut faire en entendant une voix dans son dos.
A savoir, se retourner pour tenter d'assassiner le dangereux satyre.

Tenter.

Les grognements incohérents n'aidaient pas à la rendre plus crédible.

« T'es tellement brutale. J'ai juste posé une question. »

Poignets serrés l'un contre l'autre dans une étreinte ferme, la victime agita pensivement les doigts. A l'évidence, il n'avait pas écrasé ses pauvres veines dans le procédé. Ni ses os. Ni quoi que ce soit. Pas qu'il l'ait déjà fait un jour, mais elle ne désespérait pas. Elle rêvait de trouver une raison de se plaindre de sa terrible brutalité gratuite et violente.
Un jour, quoi. Elle n'était pas pressée.
Parce que sinon, lui donner un coup de pied aurait pu l'énerver assez pour qu'il se décide à lui faire mal ; si elle s'abstint, sage et presque docile, ce fut surtout parce qu'elle n'était pas exactement sûre de vouloir s'attirer ses foudres. Quoi qu'elle le lui montre toujours de manière très discutable, elle l'aimait bien.
Sans compter qu'il aurait pu lui attraper la jambe avec sa main libre. Elle n'était pas trop d'humeur à se faire plaquer contre le trottoir.

« D'où tu sors, lâcha Tiffany avec beaucoup de pragmatisme – et un peu de colère contenue, aussi.

-De là. »

« Là » étant le mur sur leur gauche.
Deloris leva le nez pour mieux apprécier la hauteur.

« Spider-Stacy, chantonna-t-elle en lui offrant un large sourire. Maintenant lâche moi merciii, je souffre grave là.

-T'as tout sauf mal, railla-t-il en roulant des yeux – malgré tout, il abdiqua. Hey, shorty. »

Peu habituée à recevoir de l'attention, Crystal leva des yeux timides vers le garçon pour vérifier qu'il s'adressait bien à elle. En général, lorsqu'elle se promenait avec Deloris et Tiffany, on ne la remarquait même pas.
L'une comme l'autre n'aimant pas la laisser se balader toute seule, les occasions de se démarquer restaient rares.

Elle lui adressa un semblant de sourire gêné.

« Hey.

-Du coup, qui sortirait pas avec qui ? »

Trop énervée pour vouloir gérer le moindre imprévu, Tiffany s'était retournée pour mieux épier son amoureux ; lèvres pincées, Deloris la regarda faire sans oser intervenir. Ce n'était pas son problème. On ne s'immisce dans les affaires des autres, c'est très mal et très nul, comme on le lui avait dit un bon million de fois – et ce que les autres en question aient l'air de galérer ou pas.
Épaules haussées, elle passa les bras autour du cou de Crystal.

« Jason avec n'importe quelle débile.

-Jason...

-Scott.

-Oh. »

Stacy fit la moue. Qu'il se sente impliqué dans la vie amoureuse de son amie lui paraissait douteux, mais elle décida de ne pas se casser la tête avec ça pour le moment. Peut-être que c'était dans la vie amoureuse de Jason qu'il se sentait impliqué, hein. Ils devaient se connaître un minimum.
Pour autant qu'elle sache, du moins. Monsieur pulls-foncés-qui-grimpe-partout n'était pas du genre sociable ou scolaire, donc elle le voyait rarement en dehors des moments où lui décidait de leur tomber dessus (au propre comme au figuré, suivant l'humeur). Il avait l'air impliqué dans des trucs pas très nets, de toute façon. Aucune envie d'en savoir trop.
C'était quand même bizarre. A le voir prendre des nouvelles de Mary comme ça, gentil et poli, propre sur lui, on ne l'aurait pas imaginé éclater le nez de quelqu'un d'autre.
Songeuse, elle plissa le sien.

« Tiff, c'est quand même pas super cool.

-Arrête de me saouler, râla l'aînée en lui lançant un regard noir. Je fais ce que je veux.

-Mais Jason est bieeeeeen. »

Son gémissement passa inaperçu. Ou fut ignoré, en tout cas – son amie était bien trop occupée à croiser et décroiser les bras pour l'écouter.
Mary avait l'air d'aller tellement bien que Stacy, de son côté, arriva vite à court de questions.

Comme il ne bougeait pas pour autant, Deloris roula des épaules.

« Jason est bieeeen, répéta-t-elle en tapant du pied contre le sol. Il va en avoir marre que tu le genre, sous-entende de bâtard tout le temps.

-Ça te – écoute, t'as qu'à sortir avec lui s'il est tellement parfait, okay ? »

Ses lèvres s'ouvrirent sur un rond perplexe. Tiffany la foudroyait du regard.
Bah peut-être que je devrais, ouais.

« Tu vois, tu recommences à dire des conneries. Il est parfait pour toi, cracha-t-elle, et toi tu gâches tout. Moi j'ai rien à voir là-dedans, frangine. »

Le sentiment de mal-à-l'aise qui l'envahit lui fit serrer les bras contre sa poitrine. Est-ce qu'elle faisait chier tout le monde avec ses problèmes, elle ?
Bien sûr que non. Surtout pas des bêtises pareilles. Y'avait de saines limites à ce qu'elle avait envie de partager – ou d'imposer, tant qu'à faire.
C'était bizarre à dire, mais elle devait encore être trop gentille pour envoyer Tiffany promener.

« T'as rien à voir avec rien quand ça t'arrange. Bien sûr.

-Et toi tu vois rien quand ça t'arran... »

… Oups.
Lèvres bien serrées, Deloris se colla un grand sourire sur le visage et esquissa un pas poli en arrière.

L'éclat de voix dans son dos fit sursauter Tiffany plus fort qu'un coup de canon.

« Tu me suis, maintenant ? T'es sérieuse ? »

Ouais. Définitivement sérieuse. Jusqu'à la rupture et l'au-delà, à priori.
Mais ce n'était peut-être pas le truc à répondre, et ça n'avait pas à sortir de sa bouche à elle quoi qu'il en soit – bonnes intentions ou pas, ça n'aurait pas été très correct. Pas très bien reçu non plus. Ni par l'un ni par l'autre.
Quoi que son amie avait l'air d'avoir perdu sa langue, maintenant.

Yeux rivés sur Jason, elle le regarda regarder Tiffany le regarder jusqu'à ce qu'un bras ne vienne enlacer ses épaules.

« On va y aller. »

Ce n'était pas tant une proposition qu'un ordre, mais elle ne s'en offusqua bizarrement pas. Stacy donnait rarement l'impression de laisser le choix.
Traîner dans les parages ne lui disait rien qui vaille, tant qu'à faire. La fuite s'imposait.

« Ouais ! Plein de trucs à faire, wow, faut qu'on se dépêche ! s'exclama-t-elle avec enthousiasme. On se revoit plus tard, ciao ! »

Bras noué à celui de Crystal, elle opéra un demi-tour digne d'une Formule 1 pour éviter tout regard du type « traîtresse comment oses-tu me laisser là » (qu'elle ne manquerait pas de se prendre plus tard, malheureusement). Tant pis pour le naturel et la discrétion. Et puis c'était pour son bien, vraiment ; Jason ne risquait pas de la tabasser et de l'enfermer dans sa cave. A priori.
Elle avait toute foi en lui, amen. Qu'ils règlent ça entre eux.
Seule la cadette, moins convaincue que les déserteurs en herbe, mit quelques mètres avant de se décider à marcher plus qu'à se faire traîner.

« Ça va aller ?

-Qu'est-ce que tu veux qui aille pas ? Ils vont grogner et pleurer et se câliner et pouf, voilà.

-Pleurer.

-Bon, peut-être pas pleurer, concéda-t-elle à son ami. Peut-être juste renifler.

-Hmmm. »

Face à sa moue sceptique, Stacy serra gentiment l'épaule de Crystal.

« T'en fais pas. »

Et c'est tout. Juste ça. « T'en fais pas », sans arguments ni rien de solide du tout, même pas du vent. Rien qu'un vieil ordre débile – pas comme si la plupart des gens savaient gérer leurs inquiétudes, quoi. Quand elle s'en faisait, elle, lui dire d'arrêter ne la faisait pas aller mieux. Clairement pas.

« Okay. »

Maaais Crystal si, apparemment. Crédible, très crédible. Elle devait juste vouloir clore la conversation.
Le jour où mademoiselle arrêterait de paniquer au moindre problème et de croire ses proches mourants au plus petit retard, le monde tournerait dans l'autre sens. De gauche à droite. Ou l'inverse. Elle n'avait aucune idée de comment pouvait tourner la Terre au juste.
Encore une question pour Cynthia, voyez vous ça.
Sauf qu'elle n'était pas là. Robert, donc. Il avait intérêt de savoir.

« Ohh. »

La jeune fille plissa le nez ; puis, d'un pas dansant, dépassa ses amis pour mieux leur faire face.

« En fait tu sais quand j'ai dit qu'on avait pleins de trucs à faire – elle sourit à Stacy – eh ben ! C'était pas super faux. Et oui je viens de m'en souvenir, okay, ta gueule. »

Il haussa un sourcil perplexe.
Elle l'avait entendu le penser, hein. On ne lui ferait pas croire qu'il ne l'avait pas pensé.

« Du coup tu peux ramener ma sœur de cœur préférée ? S'il-te-plaît-merci-beaucoup-t'es-génial je te revaudrai ça !

-Hey ! Demande lui son avis à elle ! DELORIS ! »

Occupée à se tordre consciencieusement les mains, Crystal regarda son amie partir en riant sans oser protester. Deloris aimait assez faire ça, alors elle était habituée. C'était son truc de partir au milieu de tout. La laisser en plan. Et elle savait que ce n'était pas méchant, ou qu'elle ne le pensait pas comme ça, en tout cas – mais juste...
Lèvres fermées sur un soupir déçu, elle croisa les bras.

« Désolée... Je peux rentrer toute seule, ça va aller.

-Ah, j'ai le temps. Je peux te ramener. Si tu veux. »

Yeux clos, elle s’efforça de ne pas pleurer.

« … D'accord. Désolée. »



▬ 01/07/1995

Chaussures à la main, main sur le mur, Deloris se glissa dans les escaliers le plus discrètement possible. Elle n'avait aucune envie de tomber sur Tiffany, vu son humeur des derniers jours, et craignait que Mary ne lui fasse gentiment la leçon concernant l'abandon chronique de Crystal si elles venaient à se croiser – discussion dont elle se passait également très très bien, merci.
L'intrusion en quartier ennemi n'ayant jamais été son fort, elle poussa un gros soupir de soulagement une fois arrivée à l'étage. Y'avait de quoi afficher des banderoles « bravo pour ton infiltration !!! » partout dans le salon ; c'était tellement rare qu'elle réussisse un truc haha hoho.

Et malgré tout ça,  pas un seul applaudissement pour l'accueillir.

Monde pourri.

Émue par le silence ambiant, la jeune femme tira pensivement sur les bords de son short. Sa mère devait encore être au travail, donc Michael jouait forcément en bas. Elle ne se souvenait pas qu'on lui ait demandé de le babysitter, en tout cas – qu'on ne vienne pas l'accuser s'il s'était fait kidnapper par le Père Fouettard en son absence (de toute façon, il l'aurait largement mérité). Normalement, Cynthia ne rentrait pas avant la semaine d'après ; à moins qu'elle ne change d'avis entre temps, pas la peine de s'attendre à la voir. Et elle ne parlait même pas de son père, parce que lui... Lui. Voilà.
Elle n'avait aucune idée de quand il comptait repointer le bout de son nez dans les parages.
Ce qui ne laissait que...

« ROBBIIIIE. »

La porte claqua contre le mur dans un beau fracas et Deloris, debout sur le seuil, esquissa une moue perplexe. Je vois, je vois...
Plein de posters moches un peu partout ; autant de bordel du côté Michael que d'ordre du côté Robert ; deux trois chaussettes abandonnées à leur triste sort ; des feuilles et des cahiers installés en rang d'oignon sur le bureau. Des trucs et des machins. Rien d'inhabituel.

Mais aucune trace de son petit frère adoré.

Ce qui était pour le moins suspicieux.
Hm.

« Robbie ? »

Incrédule, la jeune fille refit un bref tour d'horizon avant d'admettre qu'il n'avait probablement pas creusé son matelas pour pouvoir s'y cacher sans se faire voir.
Par acquis de conscience, elle alla quand même tapoter la couette et la soulever.

Mais non, c'était bien vrai. Pas de Robert. Aucun Robert nulle part. Absence totale de Robert. Super bizarre.

Et bien sûr, après le vague moment d'inquiétude, sa conclusion vint allumer l'ampoule « oh mais tu peux tout regarder, du coup ».
Espionner, sainte activité.
A laquelle elle se serait adonnée avec plaisir, si elle n'avait pas déjà fouillé un million de fois sans rien trouver de honteux. Au bout d'un moment, il fallait savoir abandonner. Robert était trop fort pour elle, okay, d'accord ; elle s'avouait vaincue. Soit il était tel Jésus réincarné, loin des péchés du commun des mortels, soit il était plutôt du genre magicien parano et avait caché ses trucs louches dans une autre dimension.
Bon. Elle lui donnait peut-être quelques petites raisons d'être parano. Mais quand même, il aurait pu la laisser rire un peu.

… Oh. A moins qu'en fait, il ait des magazines cachés dans la couverture d'un cahier. Ça lui aurait ressembl –

La porte d'entrée claqua si violemment que son cœur en heurta ses côtes.

Putain de bordel de.

Pas vraiment remise de son sursaut nerveux, Deloris jongla un moment avec la trousse de son frère avant de réussir à la reposer sur le bureau. Encore heureux qu'elle n'ait pas tout fait tomber ; s'il avait retrouvé de l'encre partout, il l'aurait tuée. Ou engueulée, en tout cas, et ce n'était pas un sort plus enviable.
Mais peu importe. Elle avait un soucis plus pressant sur le feu.
Quel espèce d'imbécile venait de défoncer la porte comme un sauvage, hein ?
D'habitude, dès qu'elle entendait des pas ou des portes se fermer, elle savait qui c'était. Pas besoin de vérifier ou de se poser la question et d'expérience, elle ne s'était encore que très rarement trompée. A force de les entendre, sûrement qu'elle avait appris. Personne ne s'invitait chez eux en leur absence non plus. Cynthia, papa, Robert...
Tap, tap, tap.
Yeux plissés, l'adolescente attrapa la batte posée contre l'armoire  avant de sortir de la chambre.

« Robert ? »

Si ce n'était pas lui, c'était le Pape. En personne. Et en colère. D'où l'arme.
Aucun voisin ou proche ne se serait permis de rentrer comme ça en claquant la porte  ; puis Robert n'invitait personne, d'habitude. Pas qu'il ait beaucoup d'amis de toute façon.
Est-ce qu'il en avait seulement ?
Bonne question, tiens.

« ROBERT EDWARD WASHINGTON ? »

Beaucoup plus intimidant. Elle s'accorda une tape mentale sur l'épaule.

« … Merde. »

Quel soigneux choix de salutations respectueuses pour sa grande sœur chérie. Son ton de voix et le soupir étouffé qui l'accompagna lui firent froncer les sourcils plus fort. Ça sentait les embrouilles à plein nez, cette histoire.
Mais. Au moins, c'était bien Robert. Ou un double très doué dans l'imitation de voix. Comme elle ne pensait pas qu'un imitateur puisse avoir de trop noirs desseins envers elle, ça ne l'aurait pas gênée plus que ça.
Quoi que. Un démon devait pouvoir prendre la voix de n'importe qui, non ?

« C'est mon deuxième prénom, lâcha-t-elle, penchée dans l'encadrure de la porte du salon. Tu fais quoi ?

-Rien. Tu devais pas rentrer après maman ? »

Batte toujours en main, elle se redressa en voyant Robert disparaître dans la salle de bain.

« Ouaaais, mais j'ai abandonné mes devoirs pour aller sauver des princes dans des donjons. Tu devais pas rester là, toi ? »

Comme frappée par la foudre, elle ouvrit de grands yeux étonnés.

« Me dis pas que t'as ramené un chien.

-... Euh. »

Ce n'était définitivement pas un non. Arrivée à mi-chemin dans la pièce, le garçon s'éclipsa rapidement de la salle d'eau pour venir lui faire face.
Ou l'empêcher d'y rentrer. Ce qu'elle soupçonnait bien plus fort, pour être honnête.

« Euh ?

-Plus ou moins.

-Plus, ou moins ?

-Moins... ? »

Okay, elle ne suivait plus rien du tout. Ce qui ne l'empêchait pas de considérer l'air grave de son cadet comme un jeu plus qu'autre chose – elle l'imaginait mal avoir ramené un cadavre jusqu'à l'étage, même avec de l'aide. Le cadavre de qui, de toute façon ? Et puis pourquoi dans la salle de bain. On lui avait sûrement appris que les macchabées vivaient bien mieux jetés dans les ordures. Elle était à peu près certaine de le lui avoir appris.
Curieuse, elle tenta de se pencher pour atteindre la poignée.

« T'as ramené une fille ?

-Non ! » Ouh, la jolie grimace embarrassée. « Lori, s'il te plaît, grinça-t-il. J'ai besoin que tu me laisse tranquille, d'accord ? Je fais des trucs. Toi tu. Restes là. Et fais d'autres trucs. D'accord ?

-Tu me demandes mon consentement deux fois, wow. Ta future copine va pleurer de joie, Robzilla. »

Un grand sourire mutin et aucune promesse d'obtempérer firent se crisper l'adolescent plus qu'il ne l'était déjà. A deux doigts de se chopper une crampe, probablement ; même Deloris savait s'arrêter quand il faisait cette tête-là.
Pas besoin d'être un génie pour savoir que ça devait être un peu plus grave qu'un chien.

« Yeeeep, okay. Je m'en vais ! Dans ma chambre, à l'abri, là où je te verrai pas... Faire des trucs que je veux pas te voir faire, j'imagine, abdiqua-t-elle en balançant la batte sur son épaule – ce qui lui valut un regard scandalisé de son propriétaire. Quoi ? On sait jamais ! Tu marchais bizarre, je t'ai pas reconnu.

-Ouais, bah. Repose ça, okay ?

-Oui papaaaa. »

Après un roulement d'yeux expert, elle jeta la batte sur le canapé. Qu'elle décide de glisser au sol ensuite n'étant clairement pas de son fait, elle ne se bougea pas pour aller la ramasser – non mais et puis quoi encore. Déjà qu'il l'empêchait de tourner en rond, le comploteur.
Malgré tout son bon vouloir et son respect immense, la curiosité lui fit tourner la tête une dernière fois. Un coup d’œil à ce qu'il avait dans les mains ne briserait probablement pas le peu de confiance qu'il avait encore en elle. S'il lui en restait un peu. Et dans le cas contraire il n'y aurait rien à briser donc hey, c'était sûr quel que soit le cas de figure ! Rien à craindre.
A peine eut-elle posé les yeux sur le flacon de désinfectant qu'il avait claqué la porte de la salle de bain en grognant.

Perplexe, elle resta quelques secondes de plus à écouter en silence ; elle l'entendit fouiller un moment, prendre quelques trucs, sans doute, puis plus rien.

Donc le chien est pas dans la salle de bain.

Et comme il attendait probablement qu'elle soit hors de vue pour sortir, Deloris claqua bien fort la porte de la salle à manger avant de se glisser dans sa chambre.
Quelques secondes plus tard, Robert sortit. Ferma la porte. Descendit les escaliers.
Après, oreille collée à la porte de l'étage ou pas, ça devenait difficile de savoir ce qu'il fichait. Il n'avait pas l'air d'être sorti de la maison ; elle doutait pas mal qu'il ait pu aller chez les Johnson pour autant.

Yeux plissés, elle retourna vite se laisser aller contre le matelas usé. Quelques posters et des gribouillis d'enfants jamais tout à fait partis lui firent la grimace. Ça ne la regardait pas, sûr. Elle n'avait pas à se mêler des affaires de Robert. Il avait quatorze ans déjà, quinze en automne, et plus de cellules grises qu'elle n'en aurait jamais. Puis il l'aurait tuée de trop insister.
Alors pour une fois dans sa vie, elle s'autorisa à laisser tomber.
Elle en trépigna jusqu'au retour de sa mère et dut se museler en mangeant deux fois plus de pain que d'habitude au dîner, mais rien de compromettant ne sortit de sa bouche. Ni questions, ni affirmations.

Yeux rivés sur la clef de la cave, elle fredonna en se disant que de toute façon, tout vient à point à qui sait attendre.



▬ 02/07/1995

Si sa mère lui avait lancé le regard de Jésus prêt à poignarder Judas avant l'inévitable trahison – les yeux plissés et le sourire un peu crispé, quand elle lui avait dit « amuse-toi bien », qui voulait complètement dire qu'elle s'attendait à devoir la gronder plus tard – ça ne l'avait pas empêchée de mener son plan à bien pour autant. Aux grands maux les grands remèdes. Face au cancer du secret, le bazooka de la vérité.
Ou juste des baskets et un vieux jean, en l'absence d'armes lourdes. Dix mètres derrière Robert et prête à en découdre s'il les repérait avant d'avoir rejoint son gang de motards.
Parce que bien sûr, elle avait emmené les Johnson.
On n'espionne pas son petit frère sans ses meilleures amies.

« On fait quoi, au juste ?

-On espionne Robert. »

Et heureusement pour elles qu'il ne faisait pas spécialement attention, parce que Tiffany semblait tout sauf décidée à se la jouer coopérative. Ses pas traînants se prenaient dans toutes les canettes vides et papiers que le vent envoyait sous ses tennis, elle ne baissait pas vraiment la voix, elle grognait tant qu'à faire et mon dieu, Deloris allait la tuer et envoyer ses restes à Jason avec « regarde ce que t'as fait » en rouge sur le paquet s'ils n'arrêtaient pas de s'ignorer un peu.
Faire les imbéciles vexés, ça allait deux minutes. Pas deux jours. Encore moins deux semaines – elle n'en pourrait plus d'eux bien avant ça.

« Si tu veux retourner pleurnicher sous la couette, hein, tu peux. Je te retiens pas. »

Elle commençait à regretter de l'avoir emmenée.
Même Crystal avait l'air plus déterminée et motivée qu'elle. C'était dire.

« Non merci » grogna mademoiselle cœur-brisé en rabaissant ses lunettes de soleil devant ses yeux.

Eh. Au moins, elle préférait lui casser les pieds plutôt que se lamenter sur son sort. Progrès, progrès.

« Ah, il tourne.

-Il fout quoi, sérieux ? »

Elle se posait la question. Vraiment. Il n'était pas trop du genre à se promener tout seul juste pour le plaisir de se dégourdir les jambes, l'asocial émotif. Ou pas par là, en tout cas ; Robert préférait nettement les coins tranquilles, les parcs, les rues bien éclairées où c'était lui qu'on regardait de travers parce qu'il avait l'air d'un dangereux bandit. S'il était le type le plus louche du coin, à l'évidence, il pouvait zoner en paix. Tout ce qu'il aimait.
Alors au fur et à mesure des tournants serrés et des ruelles mal entretenues, sourcils froncés par la réflexion, elle commença à se demander si l'hypothèse du gang de motards n'était pas à considérer. Ce qui aurait mérité d'appeler Stacy à la rescousse, en bon connaisseur de malfrats qu'il devait être – et elle l'aurait fait, d'ailleurs, si elle n'avait pas eu à moitié peur qu'il ne sorte du néant comme ça pour de vrai : savoir qu'il était toujours à deux mètres d'elle et prêt à lui répondre aurait été un tout petit peu flippant. Et un tout petit peu crédible, à l'évidence.

Ce qui était déjà flippant en soi.

« Vous croyez que Robert fait partie d'un gang et qu'on va découvrir que Stacy est le chef ? Est-ce qu'il est derrière nous. »

Les sœurs la regardèrent d'un drôle d'air.

« Chérie. Tais toi.

-Okay. »

Deux minutes plus tard, elle poussa un glapissement ravi.

« Eh mais si c'est Stacy le chef, Robert risque rien ! Wouuuh. Ça va rassurer maman. Peut-être.

-Quand je t'ai dis de te taire, soupira Tiffany, ça voulait pas dire que tu devais continuer d'y penser.

-Ah, mais je devrais peut-être pas le dire à maman. En fait. Ou n'importe qui.

-Deloris.

-En même temps je sais pas garder un secret, donc c'est foutu. »

Crystal étouffa un rire amusé devant l'air désespéré de sa grande sœur. Comme quoi elles avaient bien fait de venir, au final. Elles auraient beau soupirer tant qu'elles voulaient, Deloris savait que ça leur faisait du bien de se faire traîner partout. Ça leur changeait les idées ; les forçait à se bouger. Comment une amie digne de ce nom aurait pu les laisser se morfondre toute seules dans leur coin alors qu'il faisait tellement beau dehors ?
Tiffany bougonnait, Crystal souriait et l'espace d'une seconde, tout allait bien dans le meilleur des mondes.

Donc l'instant d'après, comme prévu, ce fut le chaos.

Deloris eut à peine le temps de chercher où Robert s'était volatilisé qu'on lui avait volé le soleil et la vue. Ce qui, et elle eut l'occasion de s'en faire la remarque après, n'était pas très possible de toute façon – y'avait juste un géant dans son champ de vision qui l'empêchait d'espionner son petit frère correctement. Un tout petit peu trop près pour que ce soit normal. Ou confortable.
Rien qu'un tout petit peu, mais ça suffit à la faire reculer précipitamment. Quand on connaît pas trop le coin, on est prudent ; prête à se défendre si besoin est, elle s'en voulut d'avoir emmené Crystal et Tiffany par là sans garde du corps approprié.
Peut-être que  Mick ne se serait jamais remis de la savoir morte, mais elle n'aurait jamais supporté d'avoir envoyé ses amies à l'hôpital non plus. Indirectement ou pas.

Nuque à peu près déboîtée pour voir qui voulait les envoyer en Enfer, elle fut heureuse de pouvoir baisser la tête vers la main qu'on lui tendait.

Vide, la main. Bon point.

« Heyyy, salut ! C'est toi la sœur de Robert, c'est ça ? »

Elle faillit répondre qu'elle n'avait aucune idée de qui était Rrro-bear, méfiante, avant de se rendre compte que ce type était clair-mais-pas-trop et avait juste un accent très ensoleillé.
Grand sourire aux lèvres, elle claqua sa paume contre celle du potentiel chef de gang rival venu les kidnapper pour se venger. Il ne faisait jamais qu'une bonne tête de plus qu'elle. Elle l'aurait mis à terre les yeux bandés, pas de quoi avoir peur.

« Je plaide coupable, chanta-t-elle en esquissant un pas dansant en arrière, histoire de voir monsieur un peu plus correctement. Il est où ? »

Crystal cachée dans son dos et Tiffany à portée de main, elle détailla le type sans trop s'inquiéter de la politesse. Casquette, cheveux très courts, jolis yeux noirs, t-shirt rouge et pas mal de bandages de-ci de-là sur les bras ; super grand, pour sûr, mais franchement fin. Sans le sourire façon pile électrique, elle ne l'aurait pas parié gentil. Là, du coup, elle avait du mal à l'imaginer méchant.
Tiffany le fixait d'un drôle d'air, mais si ça le dérangeait il n'en montra rien.

« Pas loin ! Il m'a dit de vous faire faire un tour. »

Tout sourire, le garçon plongea les mains dans ses poches.

« Vous marchez vite comment ? »
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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Sam 30 Juil 2016, 04:34


Histoire



« Il vous a vues, ouais. Vous êtes pas super discrètes. »

Deloris poussa un râle d'animal mourant.

« Tu vois, Tiff. Je t'avais dit de pas traîner des pieds comme çaaa.

-J'ai. Rien fait du tout.

-Si. Grave.

-Non.

-Si. Maintenant il va cacher son gang et on saura jamais. ON SAURA JAMAIS, TIFFANY.

-Il a pas de gang – ET POURQUOI TU ME CRIES DESSUS. DELORIS. »

Visiblement amusé par l'enthousiasme débordant dont faisaient preuve deux des demoiselles depuis qu'elles avaient accepté de le suivre, leur guide laissa filer un rire. Ils n'avaient pas vraiment parlé encore, hormis quelques grognements et vérifications d'usage niveau sécurité – est-ce qu'il connaissait vraiment Robert ? est-ce qu'il était armé ou pas ? Et bon, okay, ça c'était surtout parce que Deloris trouvait très drôle de mettre ses mains partout (en tout bien tout honneur, évidemment). Mais quand même. Elle se sentait mieux de savoir qu'il n'avait aucun flingue glissé à la ceinture. Travailler à la sûreté de New Haven lui faisait toujours plaisir. Une vraie guerrière de la paix.
Sa voisine l'avait peut-être regardée de travers, mais elle se sentait entièrement satisfaite de ses choix de vie.
Tellement qu'elle en avait oublié de lui demander son nom après lui avoir palpé les abdos.

« STACY DIRA QUOI, TIFFANY. Il sera déçu. Je l'ai trahi.

-MAIS ARRÊTE AVEC STACY.

-Je connais pas d'autre dealeur de gang, wow, excuse moooi.

-... Dealeur de gang.

-Dealeur de gang.

-Euhm... Moi c'est Crystal, au fait. »

Sa petite voix fragile réduit Deloris au silence d'un coup d'un seul.
Wow.

« Crystal ? » Okay, ils allaient avoir un énorme problème généralisé de prononciation avec ce mec. « Super, chanta-t-il en lui adressant un joli sourire. Moi c'est Angel. Et Deloris et Tiffany, sí ?

-Yep. Anrrrèle. »

Attention tournée vers Crystal, qui avait l'air au bord de l'arrêt cardiaque et prête à ne plus jamais lever les yeux du trottoir, la jeune fille nota distraitement que son accent horrible avait l'air de moins le faire rire que l'inverse. Sûrement qu'on devait écorcher son prénom à l'anglaise plus souvent qu'on écorchait le sien à l'espagnole. La nouveauté rendait tout plus amusant.
Et en attendant, elle n'avait toujours aucune idée de pourquoi Robert était à l'autre bout du monde alors qu'elles étaient juste derrière lui à la base. Encore moins pourquoi il avait laissé son soit-disant-pote inconnu au bataillon les promener de rue en rue juste pour le plaisir de les fatiguer et de les voir galérer à rentrer ensuite – parce que son frère était machiavélique comme ça, oui. Il avait définitivement un petit côté cruel caché sous ses « t'es sûre que ça va ? » et autres « s'il te plaît » de gentil garçon.

Sa mère ne l'aurait pas crue. Mais elle ne l'aurait pas crue non plus si elle lui avait dit qu'il cachait des latinos dans la cave et sur ce point, elle était à peu près sûre de ne pas avoir tort. Les blessures du type avaient l'air récentes.

Curieuse, elle planta son index contre un bandage.
Il s'éloigna brusquement.

« Coño ! »

Mouais. Pas exactement ce qu'elle aurait dit, mais elle saisissait l'idée.

« Touche pas à ça, gronda-t-il sur un ton typiquement grand-frère qui lui donna la désagréable impression d'avoir une Cynthia moins foncée et plus musclée à sa gauche. Je touche pas tes trucs bizarres, moi.

-Mes trucs bizarres ? »

A l'évidence pas trop gêné de déjà se contredire, Angel posa le doigt sur la tâche décolorée qui s'étendait sur sa clavicule. Au cas où ça n'ait pas été assez explicite, il en tapota une seconde sur son épaule ; comme découvrant sa peau pour la première fois, Deloris suivit bêtement ses gestes du regard.
Ohhh. Ses trucs bizarres.

Après avoir vérifié que Tiffany boudait toujours et que Crystal ne s'était pas écroulée en chemin, elle donna un petit coup de coude discret au garçon.

« J'ai ça parce que en fait, quand j'étais petite...

-Ça commence mal » lança un vilain oiseau parfaitement inconnu à sa droite. D'ailleurs, elle ne l'entendit même pas. Voilà.

« … Ma mère m'a jeté du javel dessus, et –

-Bon sang, c'est du. VITILIGO. Tu vas pas avoir l'air con, le jour où quelqu'un te croira. Ta pauvre mère. »

Parfaitement aveugle au problème, Deloris roula des yeux ennuyés. De son avis, expliquer qu'on lui avait jeté du javel dessus ou qu'on avait essayé de la passer à la machine étant petite avait beaucoup plus de charme qu'une maladie rasoir. Ça faisait ouvrir de grands yeux ; rire, aussi. Pas de moue apitoyée, pas de front plissé par l'inquiétude parce qu'après tout, qui sait si ça pourrait être contagieux. Beaucoup beaucoup mieux.
Elle aimait à chanter que c'était sa petite touche personnelle. Pas forcément joli, mais pas moche non plus.
Y'a rien qui cloche chez toi, chérie.

« Je deviens toute blanche les jours de pleine lune » glissa-t-elle à Angel en hochant la tête.

Ça le fit rire.
Légère, elle inspira un bon coup avant de sautiller sur ses baskets.

« Alors on va où ? Comment ça se fait que Robert marche plus vite que nous ? Il deal quoi ? T'as quel âge ?

-Eh. Dix-sept. Et quoi, sinon ? »

Tiffany marmonna un truc tout sauf rassurant à propos de la mémoire de leur guide. Une sombre histoire de gruyère. Sa petite sœur, nez enfin levé, questionna le garçon du regard à son tour.
Son aura de confiance et ses foulées assurées n'avaient l'air suffisantes que pour Deloris. Mesdemoiselles avaient besoin de certitudes pour ne pas se sentir en danger de mort imminente.

Remarquez, elle le prenait encore pour un chef de gang en voulant à leur vie quelques poignées de minutes plus tôt. C'était peut-être juste elle qui changeait trop vite d'avis.

… Oouuu bien les Johnson étaient des chochottes et elle avait un instinct extraordinaire. Mieux.

« On va où ? résuma-t-elle intelligemment, gênée par le déjà-vu que lui donnait le paysage.

-Chez vous. »

Oh.

… Attends, quoi.

« Hein ? Non. Pourquoi on irait chez nous et comment tu – aaaaah. »

L'épiphanie n'ayant touché que son humble personne, Tiffany ne se gêna pas pour la secouer et Crystal pour s'agripper à son bras ; côté Angel ceci-dit, en grande aventurière de l'extrême qu'elle était devenue. Une vraie amazone.
Trop de fierté lui fit oublier ce qu'elle venait de découvrir, avant qu'un regard perplexe au latino ne le lui rappelle gentiment.

« Aaaah. Oui. Bon.

-Oui bon quoi ? Tu le connais ?

-Oui bon non. Il connaît Robert, débile. Je crois, tempéra-t-elle pensivement. Mais pourquoi on rentre ?

-Parce que Robert m'a dit de vous ramener. Jusqu'à la porte, très précisément. »

L'expression défaite de Deloris tira un rire de gorge bizarre au garçon.
Autant dire que ça n'arrangea définitivement pas son cas.

« Non non non ! Je veux l'espionner ! Pourquoi tu l'as pas dit avant, on t'aurait pas sui – aaah. »

Cette fois, au moins, les deux autres n'eurent aucun mal à faire le lien.

« Je. Wow. »

L'émoi de la jeune fille n'empêcha pas monsieur de continuer à marcher ; il ne l'empêcha pas de le suivre, non plus. Arrivée là et avec plus de dix minutes de retard sur le traître, pas la peine d'espérer le retrouver avant que lui ne les retrouve. C'était dramatique. Du temps et beaucoup d'énergie perdus, et tout ça pour quoi ? Apprendre que Robert était effectivement le pire frère qui soit. Et ce n'était vraiment pas une grande découverte.
Dès qu'elle aurait passé la porte, tout ses magazines allaient y passer. Dix fois s'il le fallait.

« En veux pas à ton frère, okay ? Il est super cool. »

Est-ce qu'elle avait à ce point l'air d'une gamine, pour que tout le monde lui dise sans arrêt quoi faire ?

« Si je veux, wow. Il a qu'à pas faire des secrets.

-C'est paaas vraiment des secrets. Je suis pas un secret, compléta Angel d'un air inspiré. Ou super mal caché.

-Si tu lui demandes juste, peut-être... »

Sceptique, Deloris regarda Crystal un moment avant de décider qu'elle avait subi assez de pression pour la journée. Elle l'embêterait plus tard. Un jour où elle n'aurait pas fait d'efforts et qu'elle pourrait lui en vouloir sans avoir l'air d'une parfaite enfoirée, par exemple.
La méchanceté pour la méchanceté, elle préférait éviter.

« Je crois pas qu'il va me filer ses plans diaboliques juste parce que j'ai dit s'il te plaît à la fin, Crys.

-Je suis sûr que si. Comme elle dit ! » renchérit le garçon en tapant sur l'épaule de l'adolescente ; la pauvre en fut quitte pour deux trois crises cardiaques supplémentaires.

Tiffany, bras croisés, ne dit plus un mot avant d'avoir passé le perron. Ce n'était pas bizarre en soi, quand elle était fâchée, alors Deloris se contenta de ne pas l'embêter plus que nécessaire : elle allait bien finir par arrêter de faire la tête. Ça ne pouvait pas durer éternellement. Puis pour une fois, elle, elle ne lui avait rien fait. Ç’aurait été un peu injuste de la punir à la place de Jason.
La cadette, quant à elle, avait l'air trop occupée à respirer pour s'inquiéter de l'humeur de sa sœur.
Connaissant sa capacité à empirer les choses dans ces cas-là, ce n'était pas plus mal.

Yeux rivés sur la route, Deloris ne quitta ses projets de vengeance que pour pousser une exclamation sincèrement étonnée.

Ils étaient arrivés.

« ...T'as fais un détour super bizarre, mais okay.

-Il doit habiter plus haut. »

Sur quoi Tiffany lui adressa une sorte de sourire-grimace-crispée et, sans plus de cérémonies, disparut par la porte d'entrée.
La politesse avait beau ne pas étouffer Deloris, même elle se sentit vaguement mal-à-l'aise. Vis-à-vis d'Angel et de Crystal, bien sûr, mais aussi un peu d'elle-même.

« Elle fait la gueule. Désolée, grommela-t-elle en attrapant la main de son amie pour l'entraîner à sa suite.

-Nah, pas grave. C'est cool.

-Cool. »

Dernier regard en arrière ; elle pointa un flingue improvisé entre ses deux yeux.

« Je vais trouver ce que vous fichez. On va se revoir trèèèès bientôt. »

Pouces dans les passants de son jean, il haussa les sourcils.
Puis, comme il semblait en avoir l'habitude, il leur sourit.

« Uepa. J'attends ça. »

La porte se ferma derrière elles sur un rire censément machiavélique dont elle avait le secret. Difficile de dire si ça l'avait effrayé et franchement, peu importe. Son arme de fortune craqua sous son pouce phalange par phalange.
La main de Crystal serrée fort dans la sienne, elle l'entraîna dans l'escalier sans se préoccuper de ses questions.



▬ 08/07/1995

La capacité d'adaptation de Deloris avait toujours plafonné à des sommets inquiétants. Les rentrées scolaires ne lui avaient jamais fait perdre le sommeil ; le lendemain, elle avait déjà des amis et des repères. Les nouveaux endroits, les vacances, les exposés, les changements, les nouvelles qui font mal, les absences, les habitudes qu'on retourne et qu'on tord et qu'on essore –  rien ne le la faisait trébucher, ou alors juste le temps de repartir du bon pied.
C'était une des rares qualité qu'on avait tendance à lui envier. Elle en prenait soin. Pas qu'elle sache agir autrement de toute façon, mais quand même : plus on la complimentait sur quelque chose, plus elle le mettait en avant. Leur mère avait vite appris à ne plus trop chanter ses louanges, histoire d'avoir la paix au moins deux minutes par jour.
Enfin. Parfois, pratique ou pas, ça faisait juste peur.

De l'avis de Robert, en tout cas, c'était effrayant. Et incompréhensible.
Comme à peu près tout concernant sa sœur, de toute façon.

Face au spectacle désolant de Deloris qui tentait de faire une prise de catch à Jennifer pour la cinquième fois en dix minutes, il se remit à chercher par où s'enfuir.

Se savoir à dix mètres de sa chambre et incapable de s'y réfugier, c'était de la torture pure et simple.

« Mira, negrito. »

Je veux juste être tranquille.

« Je peux me mettre là ? »

Par politesse, il fit tout de même l'effort de lever le nez vers Angel.
La logique de sa tenue lui échappait toujours. Seuls ses bras avaient le droit de prendre l'air, apparemment ; il attendait de le voir se promener en short.  Ça, et il ne faisait pas la différence entre une casquette et un bonnet trop chaud pour la saison.
Le détail devait être trop subtil pour lui. « Un chapeau c'est un chapeau », quoi.

Pensif, il détourna le regard.

« …Tu le feras même si je dis non. Te gêne pas.

-Awww. J'oserais pas. »

La délicatesse toute relative avec laquelle le garçon se laissa tomber sur les marches le crispa presque. Son coccyx allait y passer avant ses trente ans, s'il faisait ça trop souvent.
Tout comme son humour à lui allait mourir avant ses vingt ans, s'il ne riait pas plus souvent.

Un truc comme ça.

« Ta sœur s'amuse bien.

-Attends qu'elle ait vu Joaquin, soupira-t-il en ramenant ses jambes contre lui. Elle va péter un câble.

-C'est qui, Joaquin ? »

Large sourire aux lèvres, Deloris épousseta son débardeur vert bouteille d'une main sûre. Jennifer avait abandonné le combat pour prendre sa pause cigarette, apparemment.
Angel s'était évertué à lui dire et redire de se bouger plus loin si elle voulait fumer, sous prétexte qu'il n'aimait pas l'odeur ; apparemment, ça avait fini par rentrer.
La politesse et le respect laissaient à désirer dans leur couple, mais Robert s'était vite résolu à ne pas commenter. Ça ne le regardait pas. Puis ils n'avaient pas l'air du genre à vouloir se vouer un amour éternel et se tenir la main, de toute façon. Leur relation était plus physique que romantique.

« Mon fils.

-...Woh. Mais t'es pas un peu trop, euh, super jeune ? »

A l'évidence, Angel ne s'attendait pas à ce qu'elle le croit. Son air ahuri en tira un semblable à Deloris et Robert, bras croisés sur ses genoux, les observa échanger un long regard perplexe avant de ne donner un gentil coup de coude à son voisin.

« C'est pas une lumière. Elle va te croire, si tu dis ça.

-Ah ! Okay, okay. C'est pas tout à fait mon fils.

-Aaaah. Eh, bah, je le savais, pfft, lâcha-t-elle en haussant les épaules. Parce que je suis mieux qu'une lumière, moi, je suis... Le SOLEIL. Je suis une planète et je te rétame, monsieur l'ampoule. »

Il alla pour lui dire que le soleil était une étoile, pas une planète, puis abandonna. Elle ne l'aurait pas cru.
A moitié avachi sur lui, Angel fit la moue.

« Tu vas devoir me passer sur le corps avant, si tu veux le rétamer.

-Oh pfft. Pitié. Je tremble.

-Tu devrais. Je suis super sérieux, mai.

-Je peux me défendre tout seul.

-J'en doute pas. Mais laisse moi te défeeeendre. »

Fatiguée de regarder son frère froncer les sourcils et tenter vainement de repousser son garde du corps à une distance plus raisonnable, Deloris sautilla sur place. Ses poings serrés frappèrent quelques coups experts dans le vide.

« Ben viens te battre, Rob Bob ! Je t'attends ! Allez allez ! »

Robert, en parfaite incarnation de la joie de vivre, lui fit la grimace. Heureusement qu'elle avait appris il y a au moins trente ans à déchiffrer sa fausse mauvaise humeur, parce que sinon elle aurait presque été tentée de croire qu'il voulait rentrer. Vraiment rentrer. Pas juste « je serais mieux à la maison, je ferais peut-être mieux de rentrer » – parce que ça c'était de la lâcheté et c'était hors de question. Pas sous son toit, non non.
Et elle ne l'avait presque jamais vu avec des amis, mais aussi réticent soit-il face à un Angel beaucoup trop bavard et mille fois plus tactile que ce qu'il devait considérer acceptable, elle ne pensait pas que la présence du latino l'embête pour de vrai.
Bon, d'accord. Il n'avait pas l'air à l'aise. Mais c'était lui qui les avait amenés là aujourd'hui et pour ce qu'elle en savait, les terribles ennuyants portoricains, il les avait revus régulièrement la semaine passée. Et par régulièrement, elle voulait dire tout les jours. Sauf le jeudi. Parce qu'elle l'avait kidnappé pour aller faire les magasins.

« Roooobbiiiiiie. »

Pas de réponse.

Deloris gonfla les joues. C'était bien la peine de jouer les sourds maintenant. Pour quelqu'un qui l'avait virée et fait tourner en bourrique le jour des trucs dans la cave et celui de l'espionnage raté, il n'avait quand même pas mis longtemps après coup à lui livrer la plus vague des explications et une promesse de lui présenter « des gens ». Comme quoi Crystal n'était pas toujours de mauvais conseil. Pas sûr que ce soit le s'il-te-plaît qui ait persuadé Robert (elle pariait sur le trio de choc fréquence débit et volume, de son côté) mais ça avait aidé, en tout cas. Ne serait-ce qu'un peu.
Ce vilain cachottier avait un tout petit faible pour la gentillesse. Ça lui aurait fait trop mal de la jeter alors que pour une fois elle était polie.

Trop motivée pour abandonner, Deloris trottina jusqu'à son frère pour le menacer de ses petits poings. Si le harceler avait marché une fois, pourquoi pas deux ?
Une main encore sur l'épaule d'Angel, regard rivé sur elle, Robert ne semblait pas l'entendre de cette oreille.

« Je compte pas me battre avec toi. Personne se bat, d'ailleurs. T'as rempli ton quota de n'importe quoi pour... Dix ans, au moins.

-Bleeeh. T'es pas drôle, Robot.

-Si. Juste pas avec toi.

-Que ! Y'a que moi qui t'aime au monde et toi tu me traites comme çaaaa » pleurnicha-t-elle, talons tournés sur une sortie théâtrale et super émouvante.

Ses propres mots lui piquèrent un petit peu l'estomac.
Uh.

« Lori, tu sais très bien que –

-Elle fout quoi encore, la vilaine ? »

Outrée, Deloris pivota pour tirer la langue à Tiffany. Debout sur le perron, Crystal à demi cachée derrière elle, l'adolescente lui rendit sa grimace avec toute la grâce et la maturité de ses seize ans.
Pft. Peu importe. Elle n'avait pas besoin d'elles, de toute façon. Ou de Robert. Ou de qui que ce soit. Elle allait faire sa vie dans. Cette direction. Ou celle-là. Tellement de choix avait de quoi laisser rêveur. Droite, gauche, et même un-chouïa-plus-à-droite-que-la-gauche, tant de nuances, tout ça ; la grande classe. Elle était maîtresse de son destin et de ses vengeances puériles. La vie lui tendait les bras.
Nez plissé, elle ne leva la tête du destin en question (autrement nommé trottoir, et sa mère aurait été très heureuse de savoir que c'était là son destin) qu'en entendant des exclamations enthousiasmées dans son dos. Peu de chances qu'ils applaudissent ses jolies formes.

Oh. Angel.
Arriver en ninja devant elle pendant qu'elle réfléchissait à ses choix de vie allait devenir un vrai hobby, wow.

« Comment t'es arrivé là, toi, grogna-t-elle en abattant mollement son poing sur le t-shirt du délinquant – parce qu'ils se connaissait depuis quasiment un jour, déjà, et qu'à ce stade d'amitié on ne fait plus de chichis.

-...Avec mes deux pieds. Et beaucoup de motivation » répondit-il très simplement. Amen à lui. Elle avait presque oublié à quel point il était cool, quand il n'élevait pas Robert au rang de Dieu romain type César et sa couronne de machins.

« C'est qui, elle ? »

Enregistrant enfin la présence d'un être humain de sa taille accrochée au bras du géant, elle lui adressa un grand sourire plein d'amour. Pas difficile de faire mieux qu'elle, cela dit. Elle lui avait littéralement aboyé dessus.

« Elle c'est Deloris ! T'es qui, toi ?

-Je veux pas ton nom, je veux savoir d'où tu fous TES mains. Sur MON mec.

-Heyyy. Du calme. »

Confuse, la jeune fille baissa les yeux vers les mains en question. C'était quand même un peu bizarre de lui demander d'où elle les mettait sur lui, mais...
Bon, okay, elle avait parfaitement compris. Ça ne l'empêcherait pas de faire l'idiote pour autant.

« Deeee mon corps ? Wow, y'a un aimant entre nous, regarde ça, je peux rien faire ! Horrible ! »

La grimace de chien méchant sur les lèvres de la fille lui donna presque envie de virer ses mains d'Angel. Presque. Elle avait fait pire la première fois, hein ; pas la peine de hurler comme ça juste pour un petit coup de poing sur le torse. Ses amis s'en prenaient tout les jours un peu n'importe où et jusque là, aucun ne s'était plaint de harcèlement sexuel. A sa connaissance.
La propriété privée n'essayait pas tellement de se soustraire à ses violents attouchements, soit dit en passant.

« Je suis aimantée aux jolis trucs, justifia-t-elle à nouveau avant de tapoter amicalement la poitrine de mademoiselle. Très belle, très belle. »

Le regard effaré qu'elle se prit justifia instantanément son sens de l'humour douteux. C'était pour ça qu'elle vivait, clairement.
Et puis sans mentir, poitrine ou visage ou quoi que ce soit, la cruelle diablesse restait très belle. Jolis cheveux ondulés et épais comme tout, jolis yeux marrons, jolis cils, jolies hanches de folie. Elle avait bien le droit de l'embêter un peu, histoire de rétablir l'équilibre cosmique.

« DELORIS.

-Ouuups. C'est le cri qui veut dire que j'ai été déshéritée, ça ?

-Si je pouvais le faire, je l'aurais déjà fait. »

Laissant monsieur madame se grommeler dessus en espanglais, elle tourna la tête vers son frère indigne. Qui, bien sûr, était encore en train de faire le débile avec Angel. Il ne lui ferait jamais croire qu'il n'aimait pas ça, cet espèce d'abruti. Il s’amusait comme un petit fou là.
Boudeuse, elle reporta son attention sur Angel et son chihuahua agressif.

« … Ah. »

Fort ou pas, y'avait des limites à tout.

« Angel. Est-ce que tu t'es dédoublé.

-A la naissance, ouais. »

Elle prit une inspiration outrée.

« … Non, j'ai pas compris en fait. »

Elle pouvait presque entendre Robert et Tiffany désespérer en arrière-plan.
Crystal était trop gentille pour le faire à voix haute, pour sûr. Son imagination avait toute confiance en elle.

« Okay. Deloris. »

Sourire aux lèvres, Angel numéro deux passa son bras autour des épaules de sa copine pour la tenir fort contre lui. Histoire de la rassurer ou de l'empêcher d'aveugler la pauvre folle qui avait osé le toucher, par contre, ça restait à voir. Le geste fut apprécié à sa juste valeur quoi qu'il en soit.

« Le débile, c'est mon frère. Et elle c'est Mirana, ma copine. Jalouse. Et chiante. »

Sourd aux protestations presque justifiées de Jalouse-et-Chiante, il envoya un petit coup de poing amical dans l'épaule de Deloris.

« Moi c'est Joaquin. Si tu nous confonds, je te tue. »

Lèvres scellées et l'air parfaitement stupide, elle resta le regarder sans trouver quoi répondre.
Ils avaient exactement le même visage. Mêmes yeux, même sourire, même peau, même coiffure, même style vestimentaire. Des copies conformes l'un de l'autre. Sans exagérer. S'il y avait un seul détail permettant de les différencier, elle ne le voyait pas ; pour ce qu'elle avait eu le temps d'en entendre, ça allait jusqu'au rire et aux intonations de la voix.

Des vrais jumeaux, hein ?

Toujours figée sur place, elle cligna des yeux vers Mirana.
Après réflexion, une seule question s'imposait.

« ...Comment tu sais que t'embrasses le bon ? »



▬ 28/07/1995

De ce qu'elle en avait compris, la pauvre avait souvent autant de certitudes sur leur identité que quand elle avait bu le verre de trop et cherchait laquelle des deux chaises ne risquait pas de disparaître sous ses doigts. Ce qui était un peu rassurant. Bon, pas pour Mirana, mais pour elle si – elle était sûre à deux cent pour cent qu'elle n'arriverait jamais à les reconnaître et n'avait pas envie d'être la dernière à les confondre. Question de fierté.
Heureusement pour son ego, les Díaz ne semblaient pas fortement motivé à se faire passer l'un pour l'autre, ce qui rendait les choses plus faciles. Les corrections volaient de-ci de-là, aussi naturelles qu'habituées, et contrairement à ce que Joaquin avait voulu lui faire croire au début ils ne semblaient pas prendre la confusion trop à cœur. Quand ils se pointaient en même temps, il suffisait de repérer lequel avait le débardeur gris et lequel avait le t-shirt rouge ; lequel était blessé au bras gauche et lequel au droit, et vice-versa. Qu'ils partagent une garde-robe très similaire n'aidait pas, mais ils ne s'amusaient pas à changer de nom ou de haut entre eux juste pour les embêter, au moins.
Chose qu'elle imaginait difficilement, parce que faire criser le monde aurait dû être le premier réflexe de tout les vrais jumeaux aussi parfaitement ressemblants qu'eux. Mais bon. Ça l'arrangeait bien, pour le coup, donc elle ne comptait pas s'en plaindre.

Juste enquêter.

Robert, de son côté, avait déjà l'air de les différencier plus facilement qu'au début. Mais vu qu'il passait le plus clair de son temps à se faire kidnapper et traîner partout par les deux zigotos, ça devait être en train de devenir une seconde nature chez lui. Normal. Il arrivait au niveau Mirana avec une belle avance et les félicitations du jury ; comme d'habitude.
Tellement étonnant.

Pas drôle du tout.

Allongée sur les genoux de Crystal, elle regarda ses yeux voleter du point A au point B encore une fois avant de lui pincer le menton.

« Eh ?!

-Tu fixes trop. Beaucoup. Beaucoup trop. »

Son corps tout entier se crispa d'horreur et de gêne. Et elle aurait dû se sentir coupable de l'embêter comme ça mais vraiment, ses expressions étaient trop marrantes pour qu'une petite pointe de cruauté dans les côtes réussisse à la faire taire.

« Il a pas encore remarqué parce qu'il est trooooop aveuglé par l'aura cool de Robert, mais tu vas voir, un jour... »

Un « Delorissilteplaîttaistoi » plus tard, Crystal avait plaqué ses deux mains contre son visage et gémissait suffisamment à la mort pour que sa grande sœur se sente obligée de venir voir ce qui se passait.
Ce qui, bien sûr, ne fit qu'empirer ses grognements et ses envies refoulées de meurtre.
Tout le monde en avait dans ce genre de moments, non ?

« Tout va bien. Je gère la situation. Je lui apprends la vie.

-Je suis pas sûre de vouloir que TU lui apprennes la vie. Elle a l'air morte.

-C'est l'adolescence. L'amour. Les por-

-DELORIS S'IL te oooohmondieu. »

C'était si rare d'entendre sa petite voix monter comme ça que les autres jetèrent un coup d’œil dans leur direction ; et si Robert s'était dépêché de ramener l'attention des trois latinos dans l'autre sens, en bon ami compatissant, ça n'avait pas empêché Crystal de s'en rendre compte.
Et donc de replonger son visage dans ses mains en attendant que la Faucheuse se décide à arriver pour de bon.

« T'inquiète pas, va, je dirai rien.

-Tu diras pas quoi ?

-Qu'Angel a de beaux abdos. M'enfin Joaquin en a aussi, bougonna-t-elle en tapotant son propre ventre à travers son t-shirt jaune, et elle les aime moins. Va savoir.

-Arrêêêête.

-C'est le syndrôme du petit canard. Tu l'as vu en premier, pouf ! Prince charmant. Si tu veux mon avis ce sont plus des revendeurs de trucs volés que des princes, mais ça peuuut avoir son petit charme...

-Deloris, lâche la.

-Oh ! Où est passé Stacy. Je dois voir Stacy. »

Et comme si de rien n'était, elle bondit sur ses tennis pour mieux se mettre en quête du garçon.
Il était tout à la fois très dur à repérer et très dur à ne pas repérer, inexplicablement, alors il fallait se montrer ingénieux. Main en visière, elle plissa les yeux avec application. Il était passé quelques minutes plus tôt et elle avait oublié de lui demander des infos sur les gangs de portoricains dans la foulée ; ça lui apprendrait à être polie et dire bonjour, tiens. Elle aurait mieux fait de lui sauter à la gorge en lui réclamant des informations top secrètes.
Hmmm.
Pas de Stacy à l'horizon.

« Il est parti où ce vandale ? J'ai besoin de lui ! gémit-elle en se laissant littéralement tomber sur sa meilleure amie, qui la rattrapa comme elle put.

-T'as pas besoin de lui, urggh. Trouve toi une autre passion, tu veux ?

-J'AI. BESOIN. DE STACY. Et aussi d'un nouveau copain. Mais pas Stacy, hein. »

Pas qu'elle aurait dit non s'il le lui avait proposé, bien sûr. Il avait un côté gangster cool et n'était pas moche du tout dans son genre.
C'était plutôt lui qui n'avait pas l'air attiré par son charme immense, malheureusement.

« Tu crois qu'il aime quel genre de filles, tiens ? Je le vois bien avec un harem de filles super bonnes. Façon mafieux friqué, tu vois.

-... Tu sais quoi ? Je veux pas savoir à quoi tu penses. Plus jamais.

-Rhooo. Je fais qu'imaginer des tru-

-JE VEUX PAS SAVOIR.

-Mais Tiiiiff. Les har-

-NON. Va-t'en, va te promener, lalalala j'entends rieeen. »

Tant de haine la fit obtempérer. Mais d'un pas de sénateur, et la tête haute. Parce qu'elle n'avait rien à se reprocher et que ses pensées étaient aussi pures que la rosée.
Ça ne résolvait pas la question du nouveau copain, mais tant pis. Elle avait encore quelques longs mois avant la majorité et donc largement le temps d'en trouver dix. Voyons voir.
Jason Scott était de nouveau hors de question après réconciliations larmoyantes (pitié), et l'autre Jason ne voulait toujours pas entendre parler d'elle. Restaient quelques candidats potentiels qu'elle comptait bien approcher gentiment pour voir s'ils avaient l'air intéressés et, au pire du pire, elle pouvait toujouuurs...

Oh, tant pis. Le pire du pire pouvait venir maintenant.

D'un pas dansant qui fit rebondir ses boucles brunes dans tout les sens, la jeune fille vint se laisser tomber en travers des genoux de Robert.

« Okay. Question vitale.

-... Inutile, ouais ?

-Oui ! Exact, chanta-t-elle en tirant la joue de son cadet. Je cherche un copain, une idée ? »

Silence.

« Moi, toujours. »

Bouche ouverte sur une approbation immédiate – parce que quel besoin elle avait de réfléchir, c'était pas un choix très important non plus – Deloris sentit le poids de Dieu en personne faire claquer sa mâchoire.
Elle a jamais été amoureuse avant.
Et elle aurait été tenté de répondre que « oh ça va hein, je fais ce que je veux », mais non. Ça aurait été extrêmement méchant, pour le coup. Et il n'était même pas sérieux. A priori. Voilà.
Elle supposa qu'une moue ne trahirait pas ses graves débats intérieurs, et la dirigea donc gentiment vers Angel.

« Okay, n'importe qui. Sauf. Toi. Parce que.

-Acángana ! »

Quoi que Joaquin vienne de dire en riant comme un débile, Angel n'eut pas l'air de le prendre trop bien. Ils avaient un peu la même relation qu'elle et Tiffany, à s'envoyer des gentillesses à la figure et se disputer sans arrêt pour des bêtises, alors leurs éclats de voix la surprenaient rarement ; c'était une amitié parfaitement normale à ses yeux. Puis c'étaient des garçons, tant qu'à faire. Ils avaient de l'énergie à dépenser, de la frustration à évacuer, ce genre de choses. Dont elle était épargnée, bien entendu. Les femmes sont sages et raisonnées.

Les blagues et les grognements qui passaient aux vrais coups de poings en deux secondes, par contre, elle ne s'y habituerait jamais.

Que son petit frère arrive à la porter non plus.

Accrochée à son cou par réflexe, elle reposa les pieds par terre sans dire un mot.
Elle aimait beaucoup les jumeaux, vraiment. Elle aimait même Mirana, alors qu'elle passait son temps à vérifier que ni elle ni Tiffany ne se décidait à lui voler Joaquin quand elle avait le dos tourné (c'est à dire jamais, de toute façon). Ils étaient marrants et jusqu'à Jennifer, qu'elle n'avait pas revue depuis l'inévitable rupture, avait été une rencontre sympa à ses yeux ; si tant qu'à faire ils sortaient Robert de sa carapace en ferraille, c'était juste parfait. Il avait tellement pleuré étant petit, et puis tellement plus rien après, que le voir rire en dehors de la maison lui donnait envie de rire aussi.

Elle les adorait déjà très fort mais parfois, ils lui faisaient carrément peur.
Bang.

« ANGEL !

-ARRAN- »

Bras croisés, elle regarda les jumeaux se figer. Robert n'avait eu qu'à attraper le bras du premier et voilà ; fin de l'histoire, tout le monde se calme.
C'était tellement bizarre.
Quoi qu'il ait fait pour ces deux-là, ça avait dû être une question de vie ou de mort. Elle imaginait difficilement qu'on puisse s'attacher autant à quelqu'un juste pour avoir collé un pansement sur une coupure, aussi vilaine soit-elle. Encore moins obéir à un ado plus jeune que soi et s'acharner à vouloir le défendre juste pour ça – c'était ridicule.
Très suspect, aussi.

Robert n'était pas charismatique à ce point-là. Il ne l'était même pas du tout.

Elle espérait juste qu'il ne se soit pas attiré d'ennuis. Aussi gentils soient Angel et Joaquin la plupart du temps, elle n'aurait pas échangé son frère contre eux. Jamais.

« On devrait vraiment t'adopter, grogna Mirana en tirant sur le col de son petit-ami avec toute la délicatesse du monde.

-Ah non, je le garde. »

Trop consciente de la tension ambiante, Deloris sauta sur place pour mieux claquer des mains. Laisser tout le monde bouder dans son coin n'était ni son genre ni son truc ; elle préférait encore qu'ils se crient dessus. Tiffany et Crystal n'avaient pas l'air d'avoir été trop embêtées par la bagarre, mais les regards inquiets qu'elles lançaient dans leur direction ne lui échappaient pas non plus.
C'était un peu bizarre mais parfois, elle se sentait tellement aimée et entourée qu'elle aurait pu imploser de joie.

« OH MAIS j'ai une choré qui déchire sur MJ ! Attends attends je vous montre.

-Lori, si tu comptes juste me faire –

-Shhhh. »

Sans plus accepter de protestations, elle attrapa les mains de Robert et le fit tourner sur lui-même. Ce qui n'était pas très viril, d'accord, mais il n'avait qu'à pas être si facile à embêter.

« HOOOOLD ME. Like the river JOOOORDAN.

-Ah ouais, tu rigolais pas.

-AND I WILL THEN SAY TO THEEEE. You are my friend ! »

Robert soupira en guise de réponse et si Deloris était un tout petit peu curieuse de savoir ce qu'il avait pu dire à Mirana concernant ses talents de chanteuse, elle décida que ça pouvait être remis à plus tard. Au moins de quelques minutes.
Prête à fasciner les foules avec son super jeu de jambes, elle alla chercher Crystal pour la tirer sur le dancefloor.

« Carry me, like you are my broooother, love me like a MOOOOTHER.

-Deloris, je, je sais pas danser » bégaya-t-elle – et elle fut ignorée aussi fort que l'avait été Robert avant elle. De son point de vue, tant qu'elle se laissait tourner et balancer de droite à gauche, elle dansait comme une déesse.
Alors évidemment, elle-même avait un peu plus de classe que ça quand elle ne faisait pas l'idiote. Impressionner le monde n'était juste pas le but, là tout de suite, donc Crys n'avait pas à craindre la compétition. Ou la honte. Ou l'humiliation.

Personne n'aurait osé, elle y veillait.

« Will you be there ? Hmm hmm ~ »

Les jumeaux, calmés, avaient entrepris de les applaudir en rythme ; qu'ils se fichent d'elle ou pas lui étant bien égal, au contraire de son amie, elle la serra contre elle en riant.

« Tu me meurs pas dessus, hein.

-Je sais pas.

-Rends moi ma sœur ! Sale. Trépanée.

-Ouuuh ! WEAAAARY.

-DEL – ah, uh. »

Trop distraite pour faire attention à quoi que ce soit d'autre que la musique dans sa tête, la jeune fille  ne s'écarta de Crystal que pour mieux balancer leurs bras entre elles. Elle aimait la voir sourire et se dire que c'était un peu grâce à elle. On lui volait son rôle de grande sœur admirable alors tant pis ; elle volerait d'autres cadets un peu partout. Aucun portoricain au monde ne l'empêcherait d'être la première pierre de Rome.
Quoi que ça veuille dire au juste. Mike avait dit un truc comme ça, un jour.

« Tell me, will you hoooold me ? When wrong, will you scold me ? »

Même douce, sa voix restait douloureusement fausse. Raison pour laquelle elle préférait exagérer plutôt que laisser tout le monde entendre l'horreur du naturel.
Le sourire de son amie s'illumina, mais elle ne s'en rendit qu'à moitié compte et ne jugea pas important de s'y attarder. Les applaudissements aussi avaient cessés mais là encore, rien qui la fasse penser que quelque chose n'allait pas. Dans son monde à elle, tout était parfait. Elle allait très très bien. Pas de disputes, pas de cœurs brisés, pas de larmes, pas de nuages.
Tout allait tellement bien en ce moment qu'elle aurait pu en pleurer.

« When lost, will you... »

Crystal glissa ses mains entre ses doigts et disparut de son champ de vision ; à peu près au même moment, on lui attrapa les siennes pour la faire tourner comme une idiote.
Comme une princesse.

Elle sentit son cœur se serrer trop fort.

« C'est animé, par ici. »

Tout son corps lui criait qu'elle était en colère, bam bam, et comme quand elle tenait encore dans ses bras, elle voulut hurler des horreurs si fort qu'il la giflerait. Le bruit était parti, depuis le temps. Elle ne savait plus ce que ça faisait.
Doigts crispés sur les siens, elle s’efforça de sourire pour mieux cacher que sa voix tremblait.

« Salut papa. »

Tu m'as manqué. T'es où quand t'es pas là ? J'ai cru que tu reviendrais pas. Je t'aime. Je crois que j'ai encore grandi un peu. Robert a caché des portoricains dans ta cave. Michael est de plus en plus cool. J'ai mal. Mais je chante bien, hein ?

« Dis, t'as pas vu Stacy ? »



Front appuyé contre le métal froid, Deloris serra puis desserra pensivement le poing autour du barreau. La nuit était tombée depuis un moment déjà  ; les lampadaires avaient beau faire de leur mieux, elle n'y voyait pas grand chose. Juste les voitures, à peu près. Elle préférait encore les entendre. Le ronronnement familier des moteurs, le bruit irrégulier des vieux modèles qui freinaient au stop à l'autre bout de la rue, le crissement des pneus contre l'asphalte lorsque les véhicules s'arrêtaient pour rentrer chez eux. C'était rassurant. Les avoir en musique de fond aurait peut-être pu l'aider à dormir, si seulement sa chambre avait donné sur le bon côté.
Ramener une couette et un oreiller sur le balcon n'aurait pas été trop difficile, mais elle craignait la réaction de sa mère en la trouvant là au réveil. N'importe quoi aurait pu arriver ! Côté rue, comme ça, sans défense, on aurait pu la voir et la blesser et Dieu sait quoi encore – comme si les passants s'amusaient à tuer n'importe qui à leur portée, hein.
Toujours la même rengaine.

Rien n'avait vraiment changé, en six ans.

Quand le vent se mit enfin à lui siffler dans les oreilles et sur la peau, elle ramena ses jambes contre elle. Aucune idée de ce qu'elle attendait là, honnêtement. Ça aurait pu être n'importe quoi. Elle n'arrivait juste pas à dormir. Ça arrivait, de temps en temps ; pas trop souvent, voire très rarement, mais voilà. Le revers de la médaille voulait malheureusement que, face à un ennemi inconnu, elle se retrouve d'autant plus vulnérable et démunie.
Le beurre ou l'argent du beurre, hein. Monde cruel.
Presque absente, elle suivit des yeux les ombres fugaces sur le trottoir. Les voix ne lui parvenaient pas encore très bien mais le son importait plus que le sens, pour une fois.

Soulagées de leur tension, ses épaules s'affaissèrent tout doucement.

« Delooo. Tu fais quoi ? »

Index en travers de son sourire, elle fit signe à Michael de s'approcher.
Il ne se le fit pas dire deux fois.
La porte-fenêtre fut soigneusement refermée derrière lui, histoire que leurs voix ne réveillent ni papa ni maman, et une bourrasque d'air chaud en profita pour emmêler davantage ses boucles déjà indisciplinées. Rire aux lèvres, sa grande sœur lui attrapa l'avant-bras pour le tirer à côté d'elle ; il protesta un peu, en grommelant, mais malgré tout ne trahit pas le secret de leur observatoire. Quoi qu'ils observent au juste. Là encore, rien dont elle soit trop sûre.
Leurs parents auraient sans doute râlé qu'il devait retourner au lit fissa, le petit bonhomme. Dormir à l'heure était très important pour les enfants de son âge.
Quelle chance que Deloris soit juste la grande sœur irresponsable, n'est-ce pas.

Nez entre les barreaux, la jeune fille regarda les silhouettes se rapprocher. A mesure que le claquement de leurs pas se faisait plus net, leurs visages le devenaient aussi : elle passa plus de temps à observer celui du garçon que l'autre, qu'elle avait déjà eu tout le loisir d'apprendre par cœur. Ses fossettes n'avaient plus de secrets pour elle. Sa voix non plus. Encore moins ses mimiques un peu stupides et ses froncements de nez ou de sourcils – eux, elle n'avait même plus besoin de fermer les yeux pour les imaginer.
Le visage un peu rond de l'homme, en revanche, ne lui dit rien. Il avait l'air gentil. Habillé comme un type bien, en tout cas, avec la voix grave et rassurante du délégué de classe responsable. Enfin. Plutôt président du comité de quartier, vu son âge, mais l'idée restait la même.
Quelqu'un qu'elle n'avait pas trop peur de voir près de sa sœur à la nuit tombée.

Mais ce n'était pas Brian.

Joue contre son genou, elle regarda les jambes de Michael se balancer entre les barreaux.

« C'était gentil, merci. »

Elle ne pouvait plus faire ça depuis longtemps, elle. Fine ou pas, ses genoux ou ses cuisses auraient pu rester coincés. Bon courage pour la sortir de là ensuite.

« De rien. Vraiment. Ça va aller, vous êtes sûre ?

-J'ai mon comité d'accueil, lâcha Cynthia en riant un peu – faiblement, mais sans se forcer. Encore désolée. »

Le type bien leur lança un coup d’œil, yeux plissés, puis un petit sourire poli. Il hésita un instant, l'air de vouloir ajouter quelque chose, mais se contenta finalement de hocher la tête. Un « prenez soin de vous » plus tard, il avait rangé les mains dans les poches de sa veste et repartait en sens inverse.
Pieds nus posés sur le haut de la balustrade, Deloris se laisser aller dos contre la pierre froide.

Les pas dans l'escalier lui parurent plus lourds que d'habitude.

Penché au-dessus d'elle, Michael haussa un sourcil interrogateur.

« Ça va ?

-Her. Tu veux grandir, toi ? »

A peine eut-il le temps de le plisser que son nez se faisait pincer entre deux doigts cruels.
Ses grands moulinets de bras l'envoyèrent vite heurter la porte-fenêtre ; s'ils n'avaient pas réveillé quelqu'un, là, bravo.

« Ouais ! Je veux une voiture !

-Aaah ? Et une copine ?

-... Peut-être, répondit-il prudemment, presque méfiant.

-Et... »

Sa gorge lui faisait mal. Elle ravala un soupir.

« Et ce sera bien, t'inquiète. Tu feras un super grand bonhomme. »

Comme Cynthia. Comme Robert. Maman sera fière tout plein.

« Mais ! On a assez traîné comme ça. Allez, hop. Au dodo petit Jackson. »

Il grogna un peu, bien sûr, mais ne protesta pas plus que quand elle l'avait tiré sur le balcon. Sa petite main se contenta de se refermer sur la sienne, prêt à bondir dans son lit pour le tenir en respect – ce qu'elle lui interdit formellement puissance mille, parce que ça aurait réveillé Robert et que ni lui ni elle ne voulait d'un Robert mort-vivant et prêt à tuer sur les bras. Vraiment.
Et quand elle disait vraiment, elle voulait dire vraiment. Vraiment.

« Okaaay. Je le laisse dormir. Cette fois. »

Dans la même situation, sa mère aurait eu un mal fou à le caler sous les couvertures ; malgré ses dix ans révolus, c'était toujours la crise pour le convaincre de dormir. Trop d'énergie à dépenser, jamais fatigué.
A le regarder se faufiler par la porte entrouverte et s'allonger sans un bruit, pourtant, on ne l'aurait pas cru.

Porte close, elle adressa un joli sourire à sa sœur. Agenouillée dans l'entrée, elle rangeait ses chaussures avec la lenteur méthodique des mauvais jours.

« Ça –

-Il a rompu. »

Bouche tordue dans un sens, puis dans l'autre, Deloris tapota pensivement des orteils sur le plancher.

« ...On prend des céréales ? »

Si c'était pour la savoir en train de pleurer dans la chambre d'en face, elle préférait encore essayer d'aider un peu.
Pas forcément de bon cœur, parce qu'elle n'aimait pas toutes ces choses-là. Pas forcément très bien non plus – elle était encore trop égoïste pour bien écouter, apparemment. Et puis elle n'était pas très douée pour consoler.

Mais « l'important, c'est de participer ». Ça ne l'avait jamais dérangée de perdre une, dix ou cent mille fois avant d'enfin gagner. Ou de ne pas gagner du tout.

« Oui ? Non ? »

Après une brève réflexion, Cynthia  hocha la tête tout doucement ; sans lui laisser le temps de changer d'avis, Deloris s'empressa de lui attraper les mains pour la tirer dans la cuisine.

« N'empêche, c'est sympa ! Il réussit à te faire pleurer juste quand j'arrive pas à dormir. Pratique comme tout ce jeune homme. »

Ça ne le fit pas rire. Alors, elle serra ses mains plus fort et se promit de faire mieux.
Je vais réussir.



▬ 29/07/1995

Dring dring dring a ling dring dring.
Driiiing.
Un DRONG lugubre aurait été marrant, mais elle ne put que l'imiter. Les limitations de la technologie, encore et toujours. A croire que les scientifiques et autres bonshommes intelligents étaient trop occupés à construire des tables de toutes les formes pour penser à de vraies innovations, de celles qui changent une vie et toute la société avec. Ç’aurait été une invention du tonnerre, quoi, une sonnette personnalisable. Avec des  musiques, et des trucs, et des machins, et des... Trucs...
Nez quasiment enfoncé sur la porte, Deloris soupira bruyamment.

« J'ai des pizzaaaaas. Ouvreeeeez. »

C'était un mensonge horrible, mais elle n'était pas au-dessus des tactiques les plus viles. Plus maintenant.
Le bruit d'une porte qui se ferme la tira de sa léthargie végétative ; juste le temps de se rendre compte que ce n'était pas la bonne, malheureusement, et que tout ses rêves de rentrer chez elle venaient de s'évaporer en fumée.
Encore une fois.
Elle commençait à haïr le voisin à peu près autant qu'elle haïssait Brian.

« C'est pas fini, oui ? C'était marrant deux minutes. Ça en fait dix.

-Il m'a toujours pas ouvert, donc noooon, grogna-t-elle – avant de se relever d'un coup, l'air inspirée. Mais si t'as une hache, hein !

-Pour la deuxième fois, personne ne. Sort de hache. Ici.

-Mais je la sortirais pas ! Je la genre, rentrerais dans la porte. Comme ça. »

Mains serrées autour d'un manche imaginaire, Deloris s'appliqua à montrer au jeune homme d'à côté son excellent maniement de la hache.
Vu son air plus dubitatif qu'en colère, elle n'avait pas dû la tenir comme il faut.

Du tout.

« T'as – tu. Non, je m'en fiche, écoute, je veux juste. Que tu arrêtes. S'il-te-plaît. Tu vas réveiller mon père. »

Un peu prise au dépourvu, elle se demanda dans quelle mesure ce n'était pas beaucoup trop d'informations à donner comme ça, sur le pallier, à une fille bizarre qui harcèle le voisin depuis dix minutes sans discontinuer. Elle ne se serait pas parlé de son père, elle. Même si on la payait pour ça. Encore moins si on la payait pour ça, en fait – qui aurait payé pour savoir que son père dormait à quinze heures, au juste, à part un mec louche ?
Qu'il lui lâche ça ne faisait pas d'elle un mec louche, hein. Elle ne l'avait même pas payé.
Yeux plissés, elle croisa les bras.

« Ça me dérange pas de réveiller mon père, alors le tien, wow.

-Peut-être que ça me dérangerait pas de réveiller ton père non plus. Le mien, je préfère qu'il dorme. Okay ? »

Ah.
Ça sonnait un peu –

Enfin. Bon.

« J'ai besoin de parler à ce mec, lâcha-t-elle en cognant du poing contre la porte. Si tu m'aides, je me tais. Promis juré.

-Pourquoi tu veux lui parler, hein ? Il doit pas être là de toute façon. Au cas où ça te soit pas passé par la tête. »

Pour être tout à fait honnête, ça lui avait beaucoup traversé l'esprit ; mais traversé, vraiment. Pas plus. Vu le profil de monsieur, un samedi après-midi, il était probablement chez lui à faire des trucs de silencieux grognon. Pas dehors avec des amis. Encore moins en pleine séance shopping. Ni au bar. Quoi que, au bar... Si les petits papys énervés y trouvaient leur compte, il aurait définitivement pu se fondre dans la masse et passer un bon moment.
Le problème, c'était qu'elle ne savait pas grand chose de lui, tout compte fait. A part son nom, ce qu'elle avait pu voir de lui à leurs rares rencontres et les soucis qu'il causait à sa sœur, Brian restait le plus grand mystère qui soit. Avoir trouvé son appartement avec juste sa mémoire en or et les baragouinages de la vieille dame en bas avait déjà été relativement miraculeux.

L'autre problème, plus grave sans doute, étant qu'elle trouve ça suffisant.

« Parce que je veux lui casser la figure ! Je me sentirai mieux après, affirma-t-elle en expirant un bon coup, poing levé. Promis, je lui ferai pas trop mal.

-J'ai... pas peur pour lui, non. »

Son ton de voix inquiet réveilla en elle un vague instinct de survie.
Trop vague pour rester éveillé plus de quelques secondes, mais elle le prit en note malgré tout.

« Alleeeez, tu dois bien savoir où il est. Ou crocheter une serrure. Tout le monde sait faire ça, non ?

-Pourquoi tu le fais pas, alors ? »

Wow.
La blessure ne guérirait jamais.

« Tu pourrais m'offrir un café, au moins, gémit Deloris en laissant ses épaules s'affaisser. Je souffre. Je suis venue pour rien.

-Je le ferais bien, mais je peux pas. Mon père dort, tu te souviens ? Je veux pas le réveiller. »

Sa grimace ne dut pas passer inaperçue. Heureusement que la politesse était le dernier de ses soucis.

« Il va te tuer ou quoi ? Mec.

-Il est fatigué, admit-il en pianotant nerveusement sur ses bras. Alors si tu pouvais t'en aller ou te taire, ce serait super. Okay ? »

Super pour lui, peut-être ; pour elle, ça revenait à abandonner et avoir perdu son temps. Pas ce qu'elle préférait faire de ses journées, définitivement. Quoi que la partie perte de temps restait discutable, vu ce qu'elle entreprenait d'habitude – mais bon. C'était son problème à elle si essayer de faire le poirier pendant un quart d'heure lui paraissait très important.
Puis qui n'aurait pas trouvé ça vital, hein ? Ça pouvait servir dans plein de situations.
Si elle avait marché sur les mains, par exemple, là, elle aurait pu sonner avec son talon. Ce qui aurait beaucoup impressionné le voisin et l'aurait convaincu de l'aider. A tout les coups.

Malheureusement, elle galérait toujours un peu. Donc pas de poirier près des escaliers.

Frustrée, elle mordit sa joue avant de se remettre à sourire.

« Okay ! Tu sais quoi, je m'en fous, chanta-t-elle en faisant demi-tour sur le pallier. Je reviendrai le trouver plus tard, et cette fois je partirai pas sans l'avoir vu ! Et cogné. »

Au moins une fois, coupable ou pas, histoire de se détendre les nerfs et les muscles. Elle avait envie de lui faire regretter d'avoir rompu autant que l'en remercier ; dans le doute, elle comptait juste l'insulter et le frapper un peu. Ensuite, elle l'écouterait. Éventuellement. S'il avait quelque chose d'intelligent à dire qui ne soit ni insultant pour Cynthia, ni je-m’en-foutiste, ni vexant, elle songerait à ne pas lui envoyer des lettre de menace pour le restant de ses jours.
Mais son pardon restait vraiment hypothétique. Il avait quand même fait pleurer sa sœur.

Un peu trop souvent.

Mains dans les poches, elle sauta en bas des escaliers sans se retourner.
Et malgré tout, si elle avait su, Cynthia l'aurait tuée d'avoir été jusqu'à sa porte.






« Hm ? Elle a dit qu'elle avait un truc à faire. Elle devrait revenir bientôt. »





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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Mar 16 Aoû 2016, 03:56


Histoire



▬ 16/09/1995

« L'école ça craint.

-Tu crains.

-Vous craignez aussi.

-Ouais.

-On craint.

-On craint tous. »

Perplexe, Tiffany baissa les yeux vers les quatre cadavres allongés sur le trottoir. Deloris ne prit pas la peine de lui renvoyer son regard ; elle était déjà morte, de toute façon. Or les carcasses ne bougeaient pas d'un cil. A moins d'être déjà rongées aux vers. Et ça ne comptait pas, puisque c'étaient les vers qui se tortillaient, pas le macchabée. Techniquement.
Prise d'un début de crampe, la jeune fille roula gémissante sur le côté.

« On est qu'en septembre, signala son amie en poussant le bras de Jason du bout de sa tennis. Et toi tu vas l'avoir, ton diplôme. De qui tu te fous, là ?

-J'sais pas. Ils avaient besoin de soutien, je soutiens.

-On a besoin de soutien.

-On meurt, là.

-Ils meurent » ajouta le jeune homme en hochant la tête, comme il put. Vu du sol ça avait l'air encore plus bizarre, mais le message eut l'air de passer malgré tout.

Contrairement à elle dans la classe supérieure – qui n'existait pas, tant qu'à faire.
Mon Dieu. Elle n'était pas prête à quitter le lycée.

Déjà qu'elle n'avait pas l'impression d'y être entrée, hein.

Mains claquées contre ses joues dans la plus terrible désolation, l'adolescente se retourna sur le dos. Un peu au hasard, elle envoya ses jambes s'étaler sur celle d'un Díaz ; aucune idée duquel, mais c'était un Díaz, pour sûr. Elle avait la base. Et puis ils n'étaient pas différents au point où elle se serait inquiétée de la réaction de l'un et pas de l'autre, alors aucune importance.

« Pourquoi tu demandes pas à ta sœur de t'aider, toi ?

-Elle me haaaait. »

Parce qu'elle avait appris on ne sait comment pour son escapade ratée chez Brian. On ne sait comment, hein.
Son esprit ingénieux avait cuisiné Robert pendant des heures pour le faire avouer, bien sûr. Sauf que, d'après ses propres mots : « tu m'en avais même pas parlé, comment j'aurais pu te dénoncer ? » Et son alibi en béton l'avait assommée, sur le coup. Ça sonnait crédible. Valable. Une vraie excuse de chef de gang surentraîné à la torture. Mais aussi convainquant ait-il été, il y avait forcément un énorme couac dans la soupe. Qu'elle comptait bien découvrir. Parce que ça ne pouvait être la faute que du roi de la délation, forcément – elle n'en avait parlé à personne. De mémoire.
Ce qui l'incluait lui, oui. Mais elle cherchait. Elle finirait par trouver.

« Elle te haïssait y'a un mois. Abuse pas.

-Je sens encore sa haine sur ma peaaau, gémit-elle en enfonçant ses poings dans ses cheveux. Et de toute façon, elle a pas le temps.

-Ouais. C'est plus ça, hein. Parce qu'elle te hait pas. Elle devrait, okay, mais elle te hait pas.

-Sainte Tiffany, ne me hait pas.

-T'inquiète, frangine. Je peux plus te détester, t'as déjà tout fait. »

Oh. Rassurant.
Ou peut-être pas, en fait, mais elle allait le prendre comme ça.

« T'es lourde, vire tes jambes.

-C'est que du MUSCLE, rétorqua-t-elle en envoyant un coup de talon dans la cuisse du latino. T'es jaloux de mes belles jambes, bouh ouuuh. Va muscler les tiennes, Pedro.

-Mais wow, j'appelle la police. T'insultes mes origines, mai. »

Que serait le monde sans sa dose quotidienne de racisme ? Elle avait toute une vie de tolérance à rattraper, et ça n'allait clairement pas se faire tout seul. Mirana étant un peu plus zen à propos des confusions entre le Mexique et Porto Rico, elle préférait titiller les jumeaux. Sans doute qu'ils étaient plus sanguins tout court, peu importe le sujet. Mais n'empêche que. Mira était moins drôle à embêter.
En parlant d'elle, tiens, la demoiselle était trop occupée avec Robert pour se soucier de leur sort de futurs SDF sans diplômes ni rien du tout. L'abandon la terrassait. Elle n'allait pas s'en remettre.
Elle eut presque envie de refaire une blague du genre « ils se sont éloignés pour parler, si tu vois ce que je veux dire haussement-de-sourcil-suggestif », histoire de se venger, mais les hurlements outrés de Joaquin et Angel l'avaient assez traumatisée la dernière fois pour la museler les suivantes. Elle n'était pas bien sûre de ce qui les avait indignés au juste, si c'était l'idée que Mirana trompe Joaquin, que Robert ose voler Mirana à Joaquin, ou que Robert ose voler qui que ce soit parce que c'était un homme bien et que jamais Ô grand jamais Notre Sauveur Jésus Christ n'aurait fait ça.
Sa théorie à elle restant que l'idée de voir Robert avec une fille les avait fait hurler d'horreur.
Compréhensible.

« On va mouriiiir.

-Uep. Cool.

-Je suis pas venu là pour mourir, grogna le second des deux en redressant le dos – ça avait l'air d'être Angel, mais aucune certitude. Où est Beto?

-Robert va pas te sauver de ta nullité, hein.

-T'en sais rien ! Peut-être qu'il a des super-pouvoirs. Rien que traîner avec, bam, rien de mal pourra nous arriver.

-Il m'a pas sauvée moi, alors hu. Nan. »

S'il avait dû choisir, forcément, il aurait donné le don de tout réussir à sa grande sœur adorée plutôt qu'à des latinos même pas polis. Ça coulait de source. Personne n'en aurait douté. Surtout pas elle.

J'ai dis...

« Il m'a pas sauvée de Cynthia, lâcha-t-elle platement. Il m'a pas sauvée non plus quand je suis tombée dans les escaliers, et il m'a pas sauvée quand je me suis ouvert le genou. Même pas. Quand j'ai pété le truc de la douche et que l'eau giclait partout. Et on traîne ensemble depuis qu'il est né, alors t'imagine.

-Tu m'as sauvé quand Tom voulait me casser la figure, et c'est toi qui m'a rattrapé dans les escaliers. Tu ferais un meilleur porte-bonheur, je suis d'accord. »

Yeux levés vers le visage parfaitement sincère de Robert, elle roula sur le côté sans mot dire.
Super. Elle se sentait nulle, maintenant.

« Ben je me porte pas bonheur à moi, finit-elle par grommeler. Ça craint.

-La dure loi des super-héros.

-On te respecte grave, mai.

-C'est la première fois qu'on me respecte. Je vais pleurer. »

Tout en se demandant si c'était effectivement la première fois, Deloris regarda Robert tirer ses deux amis sur pieds. La fierté, on la lui sortait de temps en temps. Le respect allait plus généralement sans dire.
Soutenue par la camaraderie sans faille de Jason, elle resta joue contre le bitume encore quelques longs instants. Pour être à peu près juste envers le monde, elle se trouvait plutôt chanceuse sur bien des points ; l'école ne devait simplement pas rentrer dans la catégorie des trucs sur lesquels la chance a plus d'emprise que le reste. Elle allait devoir travailler vraiment, si elle voulait s'en sortir.
Sauf qu'on l'avait laissée passer les classes avec un niveau minimum voire insuffisant. Elle le savait. Et elle n'arrivait ni à apprendre ni à appliquer : ça aussi, elle le savait.

Elle ne réussirait pas, c'était comme ça. Ça ne la gênait pas trop de ne pas finir riche et diplômée, alors elle avait envie de se dire que tant pis.

Mais un échec aurait des conséquences importantes sur le reste de sa vie. Irrémédiables, presque.
Et ça, pour de vrai, c'était la première fois.

« Hey. Y'a plein de gens qui auraient arrêté avant le lycée, Loris. On s'en fout que tu rates ou pas. »

La gêne l'envahit comme un courant électrique. Sans s'attarder, sans la blesser, mais suffisamment violente pour la faire bondir sur ses jambes.

« Je hais les violons, stooop.

-Je joue super bien du violon. Accepte mon amour.

-Nooooon, j'en veux pas ! Laisse moi mourir sur la route, merci.

-Tu rêves.

-Arrête ! Lâche moi, je te dis ! Sale – »

Un rire s'échappa d'entre ses lèvres et, écrasée entre les bras de Tiffany, elle se demanda comment ses poumons pouvaient encore fonctionner. Ils auraient dû s'affaisser pour moins que ça. Trois catcheurs n'auraient pas eu autant de force qu'elle, c'était juste ridicule – mayday, mayday.
Relâchée aussitôt qu'elle cessa de se plaindre, l'adolescente inspira avec toute l'exagération possible.
Tiffany, satisfaite, se contenta de lui sourire.

« C'est facile, pour toi, souffla Deloris en appuyant brusquement ses deux mains contre les clavicules de son amie ; Jason, debout et bien vivant, la rattrapa contre son torse avant qu'elle ait pu faire un pas en arrière. T'auras une vie cool d'adulte normal.

-Parce que tu veux avoir une vie d'adulte normale, toi ?

-Erk.

-Alors c'est quoi ton problème, hein ? »

Très bonne question.
Songeuse, elle haussa les épaules ; fit demi-tour et, sans besoin de plus de raisons qu'un « j'avais envie » étouffé, elle vint s'accrocher bien brutalement au cou de Mirana.
Sa peau était toujours toute chaude. C'était agréable.

« Mais je t'en prie, défonce moi la nuque, grommela la concernée en tirant ses cheveux pour les décoincer des bras importuns.

-Lori, tu pourras pas toujours –

-Si tu demandes poliment, je verrai.

-Je te préférais étalée par terre, tu vois.

-On me le dit souvent, ouais. »

Son air mutin passa inaperçu auprès de la portoricaine, mais pas de ses amis. Robert plissa les yeux, parce que voilà, qu'attendre d'autre de Robert, mais le Díaz  de gauche au moins eut la bonne idée de lui renvoyer un sourire entendu.
Que Mirana ne rata pas, lui. Elle devait avoir un radar intégré.

« Joa. Je te vois. »

Mains levées en signe de reddition, il reporta sagement son attention sur son frère, dont la discussion intense demandait apparemment beaucoup de grands gestes enthousiastes. Rien d'inhabituel.
Plus à gauche, bras croisés, Tiffany donnait l'impression d'avoir abandonné le combat. Jason la secouait en rigolant.
Crystal était toujours assise sur les marches de l'entrée, quelques mètres plus loin, à côté de son père. Il profitait toujours d'être là pour l'aider avec ses devoirs et écouter toutes les petites histoires qu'elle avait à lui raconter ; pas sûr qu'elle omette les trucs douteux que Deloris faisait parfois, mais il ne l'avait jamais regardée de travers pour autant. Savoir ce qu'il pensait réellement d'elle ne l'intéressant pas plus que ça, elle s'en contentait avec joie.
Mirana, joue contre la sienne, soupira en grommelant qu'elle était lourde sur ses épaules.

« On est super amies maintenant, tu dois aider mes petites épaules avec les tiennes » raisonna-t-elle d'une voix chantante.

Pas moyen de voir l'expression de la demoiselle.
Tant mieux, peut-être.

« Tu sais quoi ? Okay. Je vais t'aider. »

Peut-être, peut-être pas.
Surprise, l'étreinte de ses bras se défit. La latina en profita pour lui faire face et, d'une poigne de fer qui dut lui briser la moitié des phalanges, saisit sa main dans la sienne. Elle avait l'air décidée ; mais Mirana avait toujours l'air prête à traverser l'Atlantique à la nage, de toute façon.

Alors Deloris lui sourit.

Puisque, de toute façon, Deloris souriait tout le temps.



▬ 27/10/1995

« Okay, j'abandonne. »

Sérieuse à propos d'au moins une chose dans toute cette histoire, Deloris sortit la mine de son stylo d'un petit clic satisfaisant.
Alors.

« Ça faaait... Un million de fois que tu dis ça ! Wouh.

-T'as dû en rater. Tu sais pas compter. »

La vexation se heurta à un mur de bonne humeur si épais, si solide qu'elle ne se rendit même pas compte de l'attaque. Autant essayer de détruire un château fort au lance-pierre. Elle voulait bien saluer l'effort, cela dit ; David était très doué pour les insultes et les soupirs désemparés. Il fallait bien lui accorder ça. Tiffany et Cynthia avaient carrément de quoi s'en faire pour leur titre de Madame Exaspérée, avec lui dans les parages – et ces demoiselles n'étaient pourtant pas n'importe qui, hein. Elles avaient toute une vie d'expériences désastreuses avec elle à leur actif.
Vu que Robert aussi avait tendance à être comme ça, que leur  mère aussi, que même William aussi – ce traître refusait de lui servir de l'alcool, et méritait donc d'être viré –  elle commençait à se demander si la côtoyer n'avait pas l'effet secondaire de rendre les gens grognons. Elle allait devoir observer l'évolution de Michael et des jumeaux à la loupe pour vérifier cette théorie.

Mirana était déjà fichue, elle. Paix à son âme.

« Je sais compter, chanta l'adolescente en penchant dangereusement sa chaise en arrière. Je sais même lire. Mais quand tu mélanges les deux, wow. Je m'en fous des brioches de ce mec, j'y peux rien s'il en a acheté trop et qu'il a foutu des x dedans. »

David laissa filer un rire incrédule. Pas sûr que ça joue pour elle, mais tout restait possible. Il ne l'avait pas encore abandonnée à son sort ; pour tout ce qu'elle réussissait à capter des signaux qu'on lui envoyait, ceux-là ne semblaient pas trop négatifs. Pas fou amoureux épris de sa personne, pour sûr, mais il ne hurlait pas à la mort chaque fois qu'il venait la voir. D'ailleurs, il venait la voir. Il n'était pas obligé non plus. Donc c'était bon signe, non ?
Avachie contre le dossier, elle mordilla son crayon d'un air inspiré.
Téméraire mais pas courageuse.

« Je suis sérieux. J'abandonne. T'essaies même pas, t'y arriveras jamais.

-T'as réussi, toi ! Y'a pas de raison. Allez, m'sieur le prof. »

Un soupir outré plus tard (du genre « okay mais je suis pas débile comme un tronc d'arbre, moi, donc ça veut rien dire »), le jeune homme ramenait sa chaise près du bureau et se laissait tomber dessus.

« Bieeen. Mais ça sert à rien. »

Coude contre le bois, joue contre sa paume, Deloris regarda David lui expliquer le problème plus qu'elle ne l'écouta.
Encore une fois.
Ça ne servait définitivement à rien, non.

Elle comptait définitivement continuer quand même.

Ce n'était pas de sa faute, après tout, si sa tête de débile la privait du peu d'attention dont elle disposait à la base. Qu'il s'en prenne à lui-même. Il n'avait qu'à être laid et ennuyeux, ce criminel.
Et, bon, d'accord, Deloris trouvait à peu près le trois-quarts des garçons beaux. Mais n'empêche que. Il aurait pu faire un effort et être difforme. Ou vieux. Ou très jeune. Quelque chose, n'importe quoi – au lieu d'être là, juste bien, avec sa tête de jeune homme normal et à l'aise dans ses baskets. C'était juste intolérable.

Ses hormones la travaillaient peut-être un peu. Soit.

« T'écoutes pas.

-Hein ? Si ! Non ? »

Son sourire désolé lui valut une tape sur la tête ; il se leva sans lui adresser un regard.

« Si c'est pour parler dans le vide à chaque fois, j'ai mieux à faire. »

Le sérieux dans la voix du garçon fit trébucher son cœur.
Avant d'avoir eu le temps de se raviser, ses doigts vinrent froisser le tissu de sa manche.

« Non non non ! J'écouterai, promis ! »

Accrochée au bras de son sauveur de notes, elle fit glisser ses mains jusqu'à serrer la sienne.
Ce n'était même pas tant une histoire de passer les épreuves ou pas ; ils savaient tous qu'elle les raterait, elle y compris. S'y présenter lui vaudrait une déception et puis c'est tout. Ça n'en valait presque pas la peine. David ou pas, prof super entraîné ou pas, volontaire ou pas, elle s'y était prise beaucoup trop tard. La motivation lui manquait, les capacités aussi. Face au mur, elle aurait dû être suffisamment sage pour baisser les bras et chercher une sortie de secours. Du boulot, une formation, n'importe quoi.
Mais non. Juste non. Elle voulait essayer. Elle ne voulait pas regretter, regarder en arrière et se dire que « ouais, j'ai vraiment rien foutu sur ce coup-là ».

Entre lui et Cynthia, c'était la première fois de sa vie qu'elle avait l'impression de vraiment aller à l'école pour quelque chose ; pas juste dormir sur son bureau et sécher une fois sur deux, mais participer un minimum.

Ça ne durerait pas. Ce serait bientôt fini.
Elle ne voulait pas grandir, pas encore.
Elle voulait en profiter.

J'ai pas peur.

« Sérieux, sans rigoler, j'écouterai ! Reste, allez. »

J'ai peur de rien.

« Je suis nulle, j'arrive à rien, j'ai besoin de toi. S'il-te-plaît-David. Sois cool. »

Aussitôt que leurs regards se croisèrent, elle se mit à balancer leurs mains de gauche à droite, tout sourire.
Il n'y avait rien de malicieux dans ses œillères ; rien de vraiment volontaire non plus. Elles étaient là, c'est tout. Elles y étaient bien. Elles la rassuraient.
C'était plus facile de penser qu'il avait de jolies mains un peu sèches plutôt que de se demander pourquoi elle les avait saisies. Beaucoup, beaucoup plus simple de blâmer la spontanéité plutôt qu'admettre la solitude.

Tiffany a Jason, Robert a des amis. Crystal est timide et je l'embête.

« Je suis toujours cool. »

Mains sagement revenues de chaque côté de son corps, Deloris fit la moue.

« Mouais. On va dire que t'es presque toujours cool.

-Toujours tout court.

-Prrrresque. »

D'un geste lent, David se saisit du stylo.
Au-delà du plus simple « je veux que tu restes », elle ne savait jamais quoi ajouter. Ça devait être un de ces problèmes que l'absence de réflexion adorait inviter. Si elle avait compris ce qu'elle voulait au juste, déjà, elle aurait pu se débrouiller pour l'obtenir. Nager dans le noir et sans sonar la menait toujours dans des endroits super intéressants, alors elle ne s'était jamais trop posée la question ; tant qu'elle arrivait quelque part, ça lui allait.
Le serpent qui se mord la queue n'était pas prêt d'être au chômage, avec elle.

Terrible constat.

David ne disait toujours rien.

Mal à l'aise, elle inspira un bon coup. Tapa des pieds contre le sol. Tira une mèche de cheveux plus indisciplinée que les autres. Souffla.

« Deloris. »

Et, bien entendu, regretta le silence aussitôt qu'il fut parti.

« Après étude de ton cas pendant quelques semaines, je pense qu'on peut se mettre d'accord et dire que t'auras jamais ton diplôme. Et, poursuivit-il sans lui laisser le temps de protester, je pense pas non plus que tu vas retenir un seul des trucs que je t'ai appris. Tu te remets déjà à faire les fautes que t'étais censée avoir virées. »

Ces trucs-là, elle pouvait les dire en riant. En les pensant. Tout le temps. Sans en être blessée.
Alors pourquoi ça faisait mal à ce point dès qu'un autre les lui jetait à la figure ?

Les maths ne l'intéressaient peut-être pas, non. Mais ça, elle aurait payé cher pour qu'on le lui explique.

Ça, elle l'aurait retenu.

« Alors tu vois, c'est plutôt... Bizarre, que t'insistes comme ça. Je dirais bien que tu veux juste me voir, mais je pense pas. »

Lèvres tordues par une vague pointe de gêne, Deloris tapota des doigts contre la table. Elle ne le regardait plus depuis un moment.

« Y'aaa un peu de ça, admit-elle. Un tout petit chouïa.

-Alors c'est quoi, le reste ? »

Si seulement elle avait su.
Elle laissa ses doigts se perdre dans ses cheveux, l'ironie au bout de la langue et le sérieux coincé quelque part dans la gorge.

« Aucune idée ! Mais je veux que tu m'aides. Mes profs sont super impressionnés que j'ai l'air de foutre quelque chose, déjà, je veux trop qu'ils se souviennent de moi encore mieux que ça. Partir sur un super ''BOUM'' ! »

Devant l'air sceptique de David, elle força une grimace.

« Pas euh. Littéralement. Je veux pas mourir, précisa-t-elle en se redressant, bras étirés au-dessus de sa tête. Mais si je m'occupe pas la tête à fond maintenant, je vais flipper à la place. Et regretter. Je veux avoir l'impression d'essayer. Donc, euhm. »

Poings serrés de chaque côté de son visage, elle lui adressa un sourire déterminé.
C'était le plus honnête qu'elle puisse faire en matière d'introspection. Ça n'irait pas plus loin. Elle priait pour que ça suffise, vraiment, mais dans tout les cas ça n'irait pas plus loin.

« Je suis nulle, j'arrive à rien, j'ai besoin de toi. S'il-te-plaît, David. Sois cool ! »

Allez, s'il te plaît.

Yeux levés au ciel, il se rassit face au bureau.
Son estomac se dénoua dans un soupir.

« C'est combien, pour toi, un tout petit chouïa ? »

Elle rit trop fort, frappa des mains trop brusquement contre le bois, eut sûrement l'air encore plus ridicule qu'elle ne l'était déjà, mais peu importe.

Le changement de sujet la rassura comme rien d'autre au monde n'aurait su le faire.



▬ 04/11/1995

« Il était censé t'aider à réviser. T'es toujours débile, sauf qu'en plus maintenant t'es hyper déconcentrée ! Super job, bravo.

-Tu t'attendais à quoi, au juste ?

-JE SAIS PAS. Il drague pas mon frère, je te signale. J'y ai pas pensé. »

Peu blessée par les regards désespérés de Mirana et Robert, Deloris continua de mâcher son chewing-gum avec application.

« D'abord, on est pas ensemble. Il a dit qu'il y penserait si j'ai une bonne note à mon prochain truc devoir. Et tout les mecs me déconcentrent, expliqua-t-elle à son amie, qui avait clairement besoin de précisions sur la question. Enfin. Presque tous. C'est la période, l'adolescence, je grandis, tout ça.

-On a presque le même âge, merci. J'ai pas besoin de. Cours d'éducation sentimentale.

-Sexuelle.

-Laisse moi rêver, toi.

-Nnnon. »

Visiblement de très bonne humeur ce matin-là, Mirana s'acharna à pousser l'épaule de Robert en râlant jusqu'à ce que lui ne se mette à en rire. Et à tanguer, aussi, parce qu'elle ne s'acharnait pas pour de faux. Ça n'eut pas l'air de l'émouvoir beaucoup ; finir par terre non plus. Devoir dire « Mirana tu es magnifique et intelligente aide moi à me relever merci » non plus.
Yeux plissés à n'en plus voir grand chose, Deloris fit claquer une bulle suspicieuse.

« Poooourquoi vous êtes contents en vrai et fâchés pour de faux. »

Le haussement d'épaules pire qu'insolent de son petit frère ne la trompa pas ; il savait parfaitement de quoi elle parlait. Quand elle remarquait quelque chose dans le comportement des autres, c'était rarement anodin. Il fallait que ce soit au moins gros comme un éléphant et plus bruyant qu'un troupeau d'hyènes excitées alors forcément, personne n'était tenté de la contredire dans ces cas-là. Les gens intelligent admettent ce qui crève les yeux.
Mirana, sage et moins vicieuse que son ami, se contenta de tirer les bretelles de son débardeur pour en lisser quelques plis.

« Je vais pas me rendre malade à cause de toi.

-Aww. Moi aussi je t'aime, Mira.

-Je te hais. Et je surveille David, ajouta-t-elle en posant une main autoritaire sur sa hanche. S'il vire nul à cause de toi, je lui fais un procès. »

Honnêtement, elle avait du mal à croire que David puisse devenir un mauvais professeur, même en essayant. Encore moins à cause d'elle. Il avait difficilement l'air du genre à oublier père mère et amis en la regardant.
Elle ou qui que ce soit, d'ailleurs. Ce type était plus concentré sur ses études qu'un militaire en train de désarmer une bombe.

« Ben ça tombe bien, il veut faire prof de droit ou machin. Ça lui fera de l’entraînement !

-Je pense pas qu'il le prenne comme ça, Lori.

-Non, mais ça on s'en fout. Je positive à sa place. Comme ça vous pouvez flipper votre race, je suis là pour vous faire souffler !

-Tu me crispes, en fait, mais okay. »

Son regard de chien battu n'arracha même pas un gramme de compassion à la latina. A se demander ce que lui trouvait Robert, hein – il n'arrêtait pas de lui reprocher son vilain cœur de pierre, mais sa copine portoricaine n'était pas mieux. Très suspect. Peut-être qu'une fille en or se cachait sous ces insultes et ces grognements. Peut-être qu'elle était timide et grondait pour lui montrer son amour. Peut-être qu'elle ne l'aimait juste pas elle, et pour de vrai. Peut-être qu'elle avait peur de se faire piquer son copain. Pour de vrai.
Qu'on puisse vouloir quitter Mirana pour une autre restait presque inconcevable à ses yeux, mais soit. A part Pamela Anderson, à la rigueur. Elle n'était pas trop sûre que Joaquin aurait su dire non aux atouts de Pamela.
Songeuse, elle baissa la tête vers ses propres arguments.

« Tu sais, Joaquin te quitterait pas pour moi, hein. Ce serait trop bizarre.

-Quoi. Pourquoi tu ramènes Joaquin, là ? »

Sérieusement, sa tête de « touche pas à mon copain » était juste terrifiante. Même Pamela aurait pris ses bouées et filé aussi sec.

« Je cherche pourquoi Robert t'aime bien alors que t'es plus garce que moi, admit-elle en coinçant son chewing-gum contre son palais. Donc si c'est pour ça que tu m'envoie promener, c'est cool ! Je te vole personne, pas besoin de faire la peste.

-Deloris. Je t'aime bien, et t'es pas super sympa non plus.

-Mais je suis ta sœur, tu peux pas trop me virer. Elle, t'as le choix ! »

Comme frappée par la foudre, elle écarquilla les yeux de stupeur.

« Aaaah, sauf si t'es obligé de te la coltiner parce que t'es pote avec Joaquin.

-T'es au courant que je pourrais juste vivre ma vie sans faire attention à toi, hein ? soupira Robert en agrippant la taille de Mirana, fermement décidée à 'refaire le portrait de cette pouffiasse'.

-La deuxième possibilité, c'est que t'en pinces pour elle et que t'aimes te faire marcher dessus.

-J'ai aucune envie de me faire marcher dessus.

-Je marche sur personne !

-Ben. T'es un peu violente-chiante-jalouse avec Joa, quand même. Mais bon, si ça le fait délirer hein. »

Le bonbon tomba contre sa langue, et elle prit ce signe des dieux comme un « tais toi » implicite. Elle se remit donc sagement à faire des bulles roses.
Que les deux autres sombrent dans un silence méditatif à sa suite ne l'étonna pas plus que ça. Ils l'avaient suffisamment réprimandée tout à l'heure ; réfléchir au sens de la vie deux minutes leur ferait le plus grand bien. Robert, en tout cas, se posait sans doute des questions intenses à lui-même. Elle l'imaginait souvent faire ça, quand il se cloîtrait derrière ses absences muettes. Difficile de penser à autre chose. Il ne devait pas compter les moutons ou chercher ce qu'il risquait de manger le lendemain.
Mirana, elle, devait questionner sa gentillesse toute relative envers l'homme de sa vie. A l'évidence.
La courbe inquiète de ses sourcils ne l'alarma pas plus que ça.

« Tiffany doit t'attendre, Lori. »

Le calme dans la voix de son frère non plus.

« Tu rigoles ? Elle met dix ans à prendre sa douche !

-T'es arrivée y'a une bonne demi-heure. »

Les indices lui échappaient souvent ; Cynthia était plutôt transparente, donc oui, elle la connaissait par cœur. Robert, c'était autre chose. Elle ne connaissait pas bien David non plus, alors elle se contentait de juger son exaspération feinte neuf fois sur dix. Pas la solution la plus délicate, sûrement.
Mais ça lui allait. De juste...
Sourire et taper des mains, en se croyant toujours la bienvenue partout.

« Ouuups elle va me tuer. Adieu-à-ce-soir-bisous ! Tu m'enterres si elle me tue, okay ! »

Robert lui fit un signe de la main que Mirana décida obstinément de ne pas imiter.
Joues gonflées et déjà à quelques mètres de là, Deloris mit ses mains en porte-voix :

« Joaquin te quitterait vraiment pour personne, débile ! Tas de trop belles fesses ! »

Et t'es une fille super.

Le talon haut de Mirana fila juste à côté de son oreille ; hilare, Deloris le ramassa et partit avec sans autre forme de procès.

Son larcin lui valut peut-être de se faire courser puis fatalement attraper par Robert et, pour sûr, ce traître n'hésita pas un instant avant de la traîner jusqu'à une Mirana éclopée qui en profita pour la torturer lourdement ; mais sa moue s'était affaissée, et elle n'avait plus l'air si fâchée quand elle lui pinça les joues en la traitant de grosse abrutie.

A ça, elle ne put qu'acquiescer ; nulle et irresponsable à tout les niveaux, pour sûr.
Ça restait une insulte. Elle le savait. Certaines choses ne changeaient pas.

Mais au moins, elle était drôle et savait faire rire les autres. Au moins, elle essayait. Au moins, elle voulait essayer.

Et ce serait toujours suffisant à ses yeux.



▬ 09/02/1996

« C'est quoi, ça ? »

Yeux clos, Deloris vint lover sa joue contre la main qui la frôlait.

« Du javeeel. Je t'ai déjà expliqué.

-Et c'était n'importe quoi, oui. Mais je te parle pas de ça. »

David repoussa son visage d'un geste ferme, pouce sous son menton et index contre sa pommette. Incapable de parler tant il lui tenait bien la mâchoire close, elle se contenta d'une demi-moue perplexe. Quoi qu'il regarde, ça avait l'air de le préoccuper.

A peine libérée, elle fit claquer ses dents de satisfaction.
Ne pas pouvoir ouvrir la bouche lui donnait systématiquement envie de réciter la Constitution.

« Tu t'es pris un coup ? »

Son regard perdu eut le mérite d'être honnête. Comment ça, un coup ? Comme un coup de batte ? Un coup de poing ? Un genou dans la mâchoire ? Soudain pensive, Deloris se demanda qui dans son entourage aurait pu réussir à maîtriser un truc de ninja pareil.
Ses pensées émues se dirigèrent bien sûr vers Stacy.
Il savait grimper aux murs et en descendre comme s'il s'était agi de bêtes échelles, hein. Ça se tenait.

« J'aimerais sérieusement savoir à quoi tu penses, des fois, quand tu dis plus rien, soupira le jeune homme en décoiffant gentiment ses boucles rebelles.

-Je me demandais si Stacy savait donner des coups de genou en l'air. Wooosh boum, comme ça ! »

L'air plus apitoyé qu'autre chose par l'imitation ratée de l'adolescente, David jugea apparemment plus prudent de ne pas demander qui était Stacy au juste. Deloris ayant la conviction très nette que tout le monde à New Haven connaissait Stacy Boyd, elle ne pensa pas à donner de précisions non plus. Ce genre de sacrilège ne lui serait jamais venu à l'esprit – c'était une légende vivante, ce type.
Dans sa tête, en tout cas. Pas qu'il fasse grand chose pour être connu du grand public.
Monsieur Discrétion aurait adoré savoir qu'elle répétait son nom un peu partout. Oups.

« Et donc ?

-Donc ?

-Tu t'es pris un coup ? répéta patiemment le garçon, laissant aller son dos contre le plastique de la chaise.

-Ah ! Naaaan. Ma mère m'a giflée, par contre, c'est peut-être ça. »

Le regard de David la fit froncer des sourcils.

« Ça compte, les gifles ?

-A ton avis.

-Ouh. C'était mérité, en tout cas »  admit-elle en pianotant des doigts sur la table. Sa mère était bien gentille, mais elle avait ses limites. Limites qu'on trouvait extrêmement vite lorsqu'on franchissait la distance en courant et les yeux bandés.

Sinon, parler de son cher et tendre plus de deux minutes fonctionnait tout aussi bien.
Deloris plaidait coupable.

« Si tu le dis.

-Ouaip. Je t'appellerai au secours dès que ma vilaine belle-mère virera méchante, promis.

-Pour que je la sauve elle, ou toi ? soupira David en levant les yeux au ciel.

-Dans le doute, sauvez sa pauvre mère. La gamine, c'est un monstre. »

Large sourire aux lèvres, Deloris accueillit l'arrivée de son chocolat chaud en tapant des mains.

« La ferme, Will. Je suis adorable.

-Et malpolie, avec ça. Une vraie dur à cuire, ouuuh. Cachez les femmes et les enfants. »

Le quadragénaire évita aisément sa tentative de coup de poing ; il poussa même le vice jusqu'à déposer le café de David sur la table en même temps, avec un petit pas de côté, comme si de rien n'était.
Les joues de la demoiselle se gonflèrent de dédain.

« Crâneur » râla-t-elle en le repoussant vers l'intérieur du café, là où son vrai travail l'attendait – et où, tant qu'à faire, il ne pourrait pas la discréditer gravement auprès de son futur époux.

Même si ça, vraiment, elle le faisait très bien toute seule.

Doigts résolument serrés autour de la tasse, Deloris se brûla la langue plusieurs fois avant de pouvoir en avaler plus d'une demi-gorgée. Le sucré du chocolat mélangé aux épices dosées juste comme il faut la firent chantonner de contentement. Elle n'aurait pas dit non à une Margarita, mais parait-il qu'elle n'avait toujours pas vingt-et-un ans. Pas avant trois ans. Et quelques mois. Autant dire que jamais 1999 ne lui avait paru aussi loin.
Au moins, David n'y avait pas le droit non plus. Ça lui aurait fait mal de se sentir plus gamine qu'elle n'en avait déjà l'air, à côté de lui et de sa maturité de moine bouddhiste des Galápagos.

« J'espère que ton appart' est chauffé, grommela la jeune fille derrière sa tasse.

-Non. J'aime vivre dans le froid. J'ai pas d'eau chaude, non plus.

-Dis pas ça, je vais te croire.

-Tu devrais. »

Deux yeux suspicieux vinrent détailler le visage du garçon en quête d'un sourire, d'un regard, d'un signe évident de plaisanterie – n'importe quoi de lisible, elle n'était pas difficile. Ça avait l'air tellement simple, à en écouter la moitié du monde. Robert, par exemple. Hyper attentif aux petits changements. Mirana était un peu comme ça, elle aussi. Ça devait être le super pouvoir des Émotifs Anonymes, ou quelque chose du genre.
Tout ce qu'elle voyait, en attendant, c'était que David buvait tranquillement son café sans la lâcher des yeux.
A défaut d'une meilleure riposte, elle se mit donc à le fixer aussi.

« De toute façon, je comptais pas prendre de douche chez toi, rétorqua-t-elle en reposant son chocolat sur la table. La mienne marche très bien.

-Je te crois sur parole.

-Et si je me les gèle, je prendrai tes couettes et je ferai la grève du travail.

-Qui te dit que j'ai des couvertures ? »

Sourcils froncés et moue aux lèvres, Deloris écrasa son pied sous la table.
Un gémissement peiné plus tard, il fusillait des yeux son sourire innocent.

« Bravo. Tu peux être sûr que j'en ai plus, maintenant. Elles viennent de disparaître.

-Oh, bien sûr. Hyper crédible. Eh ben je prendrai tes vêtements !

-Et si j'ai que ceux-là ?

-Je t'ai. Vu. Avec d'autres – pourquoi je te réponds, en fait. Tu dis n'importe quoi ! On peut pas vivre avec juste une tenue, même moi j'y arriverais pas. Et je suis forte, pourtant. »

Comme il s'était remis à boire son café sans plus prêter attention à ce qui risquait de se transformer en monologue d'une minute à l'autre, elle décida de changer de tactique.

« Okay. Je prendrai ceux que t'as là, alors. »

Il releva les yeux.
Aha.

« ...J'en ai besoin.

-Fallait y penser avant. Trop taaard.

-Okay. Dans ce cas, je prendrai les tiens.

-J'espère pour toi que tu veux juste les enlever, parce que tu rentrerais pas dedans.

-J'en ferai une écharpe. Laide, mais ce sera déjà ça.

-C'est pas ce que je voulais di- HEY ! »

Coupée dans son élan par le chiffon qui vint claquer contre sa tête, Deloris jeta un regard offusqué et trahi à William.

« Ton père est comme un frère pour moi, dit-il solennellement, l'air presque sérieux derrière ses lunettes dorées.

-Will, wow. T'as dix ans de moins que lui, tu te calmes deux secondes.

-Michael a treize ans de moins que Cynthia, signala-t-il en haussant un sourcil. Et donc, en tant que frère dévoué et attentif, je n'aimerais pas me sentir obligé de devoir lui répéter le nom de ton petit copain, là. Si vous pouviez dire des bêtises après avoir fini votre café, ce serait fantastique. Okay ? »

Lèvres pincées, la jeune fille évalua David du regard. Il n'avait pas l'air trop inquiet. Pas du tout inquiet, même ; limite suffisant. D'un autre côté, il ne connaissait définitivement pas son père –  elle-même n'était pas très sûre de ce qu'il aurait fait au juste à un petit-ami avec qui elle aurait décidé de conclure avant le mariage. Ce qui, David ou pas, arriverait forcément de toute façon. Elle ne savait pas trop  à quoi il pensait en croyant que ça pouvait se passer comme ça.  
Enfin ; s'il la voyait elle pire qu'elle avait tendance à voir Robert et Michael, d'accord. Pour autant qu'elle sache, ses petits frères resteraient purs jusqu'à la mort et puis c'est tout.
Elle n'imaginait pas les choses autrement.

« William. Si Robert sort avec quelqu'un un jour, je veux que tu me le dises à moi d'abord, lâcha-t-elle d'une voix grave et funeste au possible. Ce sera le début de la fin du monde et je veux être au courant.

-Je vois pas pourquoi il viendrait me le dire à moi, mais soit. Si tu fais pas de bêtises que tu pourrais regretter, je verrai ce que je peux faire.

-Promiiis. Je serai saaage.

-Je te surveille » insista-t-il, levant l'index en guise de menace, avant de repartir faire claquer son chiffon sur la tête d'un serveur qui n'avait probablement rien demandé à personne.

Le léger « cling » si caractéristique de la porcelaine vint accompagner la tasse  vide contre la coupelle.

Bras croisés, David haussa un sourcil dans sa direction.

« Puisque t'es sage, j'imagine que t'as révisé ton prochain devoir ?

-Urghhh. Reparle de mes vêtements.

-''Promis, je serai sage'' », répéta-t-il avec un sourire parfaitement insupportable.

Tout sauf impressionnée par l'overdose de confiance en soi de son ami, elle posa les coudes sur la table et agita la main droite. La courbe de ses lèvres parlait d'elle-même.

« Mais oui. Promis juré, croix de bois croix de fer, je serai la plus sage de l'univers. »

Index et majeur croisés ; comme toujours.
En enfer, en enfer.



▬ 29/02/1996

« Vous vous ressemblez tellement pas. »

Pensive, Deloris tapa des pieds contre les marches.

« Et alors quoi ? »

Ça allait faire des semaines, sinon plus, qu'ils ne s'étaient pas installés là pour discuter. Presque trop longtemps. Elle avait commencé à perdre l'habitude.
Robert à sa gauche, Tiffany à sa droite, une marche plus haut, elle se demanda ce qu'ils avaient pu faire au juste chaque fois qu'ils ne s'étaient pas vus. Ce n'était pas tellement bizarre non plus ; se parler toute la journée, sept jour sur sept, ça devenait vite compliqué quand on cessait d'être le monde entier de l'autre. Elle avait su accepter que Tiffany ait d'autres amis. Elle n'avait jamais eu de problèmes à laisser Robert faire ce que bon lui semblait de son côté.
C'était juste quand on les lui enlevait des mains, quand eux étaient trop occupés pour venir la voir et pas le contraire, que son cœur se serrait un peu. Juste un peu.
Elle n'aimait pas être une petite fraction d'univers.

« Rien. L'autre te ressemblait déjà plus, c'est tout.

-Mickey ?

-Ouais mais Mickey c'était juste. Lori, sauf en mieux, lâcha Tiffany avec beaucoup de délicatesse. David c'est Lori, sauf retournée à l'envers repeinte déformée et –

-Okay okay stop, j'ai compris. On se ressemble pas. Mais tu ressembles pas vachement à Jason non plus, hein.

-Il est gentil et pas moi, c'est ça ?

-C'est ça.

-Très original. Je te donne cinq sur dix.

-Vas-y là, sois pas radine. »

Son accent exagérément traînant tira un rire franc à son amie ; et si Robert se contenta de sourire en secouant la tête, elle, elle ne se gêna pas pour l'imiter. C'était mieux comme ça. Elle voulait juste s'amuser, que tout aille bien. C'était quand même la moindre des choses, non ? Un peu de soleil, un peu de vent, de la bonne humeur et tout le monde à la maison. Elle ne demandait pas non plus à Cynthia de rester clouée près d'elle, ou à Michael de ne pas grandir, encore moins à Robert de ne pas se faire d'amis ; tout le monde finirait par passer la porte un jour, s'en aller, changer, et elle n'y pouvait strictement rien. Elle comptait bien faire avec.
Motivation, motivation.

« M'enfin. Tes latinos te ressemblent pas non plus, et vous vous entendez grave bien. »

A cela, son frère fit la moue. Il n'avait aucune raison de nier ou de grogner – ce n'était pas honteux, d'apprécier des crétins. Même si les crétins en question étaient des latinos fortement portés sur la fiesta et la tequila ayant un goût prononcé pour les injures et autres apartés en espagnol. Elle ne jugeait pas.
Robert les squattait trop pour qu'elle ait vraiment eu une chance d'approfondir la question, quoi qu'il en soit. Elle ne les connaissait pas autant qu'elle aurait aimé.
En revanche, elle n'avait aucun doute sur le fait que lui les apprécie autant qu'eux le vénérait. L'entendre faire l'abruti avec Angel et Joaquin était toujours aussi intense qu'imaginer Crystal demander quelqu'un en mariage.

Autrement dit, elle ne risquait pas d'oublier.

« On est amis. C'est différent, raisonna-t-il en appuyant ses coudes sur ses genoux.

-Vite fait. Regarde, Tiff et moi on est potes parce qu'on se ressemble à mort !

-Vite fait, répéta la concernée en lui tirant la langue.

-Et Crystal ? »

Songeurs, les trois adolescents dirigèrent leurs regards vers la droite.
Assise dos au mur, Crystal reproduisait patiemment les gestes de Stacy. Deux cartes, deux cartes, deux cartes – bataille, et on recommence. Elle avait l'air plutôt tranquille ; à plusieurs reprises, ils l'avaient même entendue pousser un gloussement ravi et quelques soupirs de frustration. Ce qui, la connaissant, représentait un extrême honneur puisque signe évident de confiance.
Que Stacy en soit flatté. Il avait de quoi.

« Crys, tout le monde l'aime, chantonna la jeune fille. C'est pas pareil. »

Joues appuyées sur ses poings, Deloris nota qu'il l'avait laissée s'asseoir sur sa veste plutôt qu'à même le sol.

Quel gentleman.

« Désolé, mais. Non.

-Ben moi je l'aime, ça suffit.

-C'est ma sœur, de toute façon, t'as pas le choix de l'aimer. Sinon je te déshérite.

-Huuun. Tu vois, Robbie ! Prends exemple sur elle et défends moi. »

A son haussement de sourcils perplexe, elle en déduisit qu'il n'était pas prêt de s'y mettre.
Elle devait être plus Tiffany que lui. Tristesse et désarroi.

« Ils en sont où, d'ailleurs ? Les Díaz.

-Les deux ont carrément tout abandonné, soupira Robert. Ils ont pas trop l'air de savoir quoi faire non plus. Le plan c'est d'essayer de faire pitié à leur frère, ou je sais pas. »

Oh. Parce qu'ils avaient un frère ? Enfin, pas que ce soit surprenant – plein de gens avaient des frères et sœurs, c'était même plutôt commun. Mais autant elle avait entendu parler du cadet de Mirana, autant celui des deux autres était complètement passé à la trappe.
Elle ne connaissait rien de leurs parents, non plus, alors qu'elle aurait pu citer les hobbies de Mary et Walter Johnson par cœur. Peut-être que Robert avait fait ami-ami avec eux entre temps.

Sans trop savoir pourquoi, les trois amis poussèrent un soupir à l'unisson.

La discussion dériva de nouveau sur David, puis sur Jason, avant de revenir sur les jumeaux un moment ; dix minutes plus tard, ils en étaient à débattre de la vie amoureuse des voisins d'en face. La femme avait tendance à hurler de la porte à la voiture tout les lundi matin ; souvent, le mari en profitait pour lui jeter une valise en plein sur le toit, les plus élégantes des insultes aux lèvres. Une fois, ça avait laissé une bosse dans la tôle. Ça n'avait pas été réparé, depuis, et Deloris ne pouvait s'empêcher de penser qu'un jour la valise finirait par faire un vrai bon trou dans la voiture.
Ça la forcerait peut-être à moins gueuler, hein. Aucune idée.
Ils étaient jeunes, en plus.

« Ouhhh regardez qui voilà. »

Deloris battit des cils vers sa sœur, l'air aussi innocente qu'un méchant de James Bond. Mains dans les poches de sa longue veste beige, épaule contre le bras de Monsieur Le Type Bien, elle lui rendit un sourire poli et surtout parfaitement neutre.
A vue de nez, elle n'avait pas l'air d'avoir trop de cernes. La fatigue marquait encore son visage aux traits tirés, mais la tristesse au moins semblait s'être atténuée. Ce n'était pas la grande forme ; ça ne le serait peut-être pas avant un long moment. Sa mère lui avait dit d'être patiente, d'attendre. Que ça irait mieux et qu'elle ne risquait pas de se démolir pour si peu, parce que c'était Cyndi après tout – et Cyndi restait une battante pleine d'énergie. Il y avait juste... Deux trois trucs à reconstruire, et puis c'est tout.

A l'évidence, Brian n'était pas « si peu » de choses. Mais c'était plus facile de l'aider à croire que si.

« Oh nooon, je suis repérée, comment est-ce possible, s'exclama la jeune femme en portant une main horrifiée à son cœur. J'étais pourtant sûre qu'en marchant au milieu du trottoir vous ne me verriez jamais.

-Ouaip, ben. Tu nous sous-estimes, ma fille, on est pas n'importe qui. »

Dans son élément et soucieuse d'y rester, Deloris fit mine de cracher sur son badge de policier pour l'astiquer.
Le genre de gestes que ses proches reconnaissaient parfaitement, mais qui tira un haussement de sourcil étonné à l'étranger.

« Elle joue à la policière, renseigna Cynthia en levant les yeux au ciel – ce qui lui valut un « oh » de son ami. Dennis, Deloris. Deloris, Dennis. Lui c'est Robert et elle, c'est la voisine. Vous nous laissez passer ?

-La voisine a un nom, wow.

-La voisine Tiffany, okay. Là-bas c'est la voisine Crystal et le... Lui ?

-Stacy. Il connaît forcément Stacy » balaya la cadette d'un geste décidé de la main.

Personne ne la contredit non plus.

« Tu paies combien pour passer, Dennis boy ?

-Trèèès bonne question.

-Il paie rien du tout. Poussez vos fesses de là ou je m'en occupe moi-même. »

Trop familiers au grondement dans la voix de leur sœur, Deloris et Robert s'écartèrent sagement sur le côté. Un peu de compassion n'avait jamais fait de mal à personne.
Mais juste une fois. Dès qu'elle irait mieux, promis, son ami un-peu-trop-proche se prendrait plein de questions pertinentes dans la figure.

La gravité tira doucement son front jusqu'à ses genoux râpés.
Elle en avait marre de s'inquiéter.

… Bientôt.




▬ 27/07/1996
Où j'étais, aujourd'hui, y'a un an ?
Et où je serai aujourd'hui dans un an ?


« Deloris ? »

Ils s'en étaient passées, des choses, depuis sa rupture avec Mick. Robert s'était fait des amis pots-de-colle. Angel et Jennifer avaient rompu. Cynthia et Brian avaient rompu. Tiffany et Jason s'étaient disputés une bonne centaine de fois, son père était revenu puis reparti puis revenu puis reparti – puis il était encore reparti ; elle avait rencontré David. Raté ses examens. Un peu menti à un peu tout le monde. Michael avait appris plus de bêtises qu'il n'aurait dû être capable d'en connaître à dix ans. Les jumeaux et Jason avaient eu dix-huit ans. Elle avait eu dix-huit ans, elle aussi.
« Et maintenant quoi ? »
Sa mère lui demandait tout les jours, tout le temps, la peur de la voir finir n'importe comment au bout des lèvres.
Elle lui faisait peur, à avoir peur.
Alors que c'était stupide. Tout irait bien. Elle n'avait jamais prévu de faire des études, de toute façon.

Elle n'avait jamais rien prévu d'autre non plus.

« Allô Pluton, ici la Terre. »

Tête renversée en arrière, elle fit la grimace à David.
S'enrouler dans un drap et faire le pied de grue sur le balcon commençait à devenir une sale manie, chez elle. L'air statique, le renfermé, les petites pièces closes et les couettes étouffantes avaient tendance à l'agiter ; elle dormait mal, en été. Ses petits neurones avaient bien tenté de déterminer si oui ou non ç’avait toujours été comme ça, mais rien à faire. Elle avait envie de dire que non, mais savait pourtant que c'était déjà arrivé. A chaque fois, elle devait s'en étonner tout autant que la précédente.
Ce n'étaient jamais qu'un ou deux soirs par mois. Juin, juillet.

« A quoi tu penses ? »

Presque étonnée de le voir s'installer à côté d'elle, Deloris redirigea son regard vers la rue en contrebas. L'appartement de David était un peu plus haut que leur premier étage tranquille ; un petit bloc à côté d'un petit bloc sous d'autres petit blocs, à quatre petits blocs du sol. Pas l'endroit idéal pour une vie de rêve, quoi que ça devait largement suffire à un étudiant. Elle n'aurait pas supporté de se sentir enfermée comme ça. Sûrement qu'elle ne serait jamais restée longtemps chez elle, si elle avait habité là.
Petit-ami à l'intérieur ou pas.

« Jeeee... »

D'habitude, elle aurait répondu très simplement les trucs débiles qui étaient en train de lui passer par la tête à toute allure. La spontanéité lui était plus simple à vivre. Quand on ment, il faut réfléchir à ce qu'on va dire ; se débrouiller pour être convainquant ; se souvenir de ce qu'on a dit. Beaucoup trop de travail pour quelqu'un qui, comme elle, vouait un culte à l'absence de réflexion.
Mais là, bizarrement, elle n'était pas très sûre elle-même de ce à quoi elle pensait. Encore moins de ce qu'elle voulait en dire ou non à David. Lui ou qui que ce soit, d'ailleurs.

« Tuuuu ? »

Il semblait préoccupé plus qu'inquiet. David n'avait jamais l'air de trop s'en faire pour elle, de toute façon. Soucieux, oui ; atterré, pour sûr. Mais pas d'inquiétude, non. Soit ce n'était pas son genre, soit il avait tellement confiance en elle qu'il ne l'imaginait pas capable d'avoir vraiment besoin de lui.
Difficile de lui en vouloir quand, affalée en travers de ses genoux, elle ne s'imaginait pas non plus devoir un jour demander l'aide de qui que ce soit.

« Ça a pas l'air d'aller. »

Sans trop savoir pourquoi, Deloris l'entendit comme une question. Mais elle ne savait pas quoi répondre, et il avait sûrement raison.
Alors elle se contenta de rire ; de le chatouiller jusqu'à ce qu'il en ait marre et se décide à la traîner à l'intérieur, enroulée dans le drap comme un colis mal fichu. Bras tendus, elle sentit le métal froid lui échapper des doigts tandis qu'il la tirait côté chambre. Il n'avait sûrement pas oublié son silence, mais il accepta de ne pas y revenir.

Et elle, elle ne dit rien.






« Je sais pas. Dans le coin, je crois. »






▬ 26/07/1997

« C'est ridicule. C'est stupide. Je veux pas y aller. »

D'une pression énergique, les épaules de la plaignante furent secouées d'avant en arrière. Sa silhouette mal assurée tangua un peu ; le stress avait fait de ses os de longues tours fragiles de tout petits legos, tous tenus en équilibre précaire par un miracle quelconque, et elle était à peu près certaine qu'ils n'attendaient qu'un éclair de panique pour tomber en morceaux. Au premier problème, ses genoux allaient la lâcher. Ils allaient forcément lâcher.
Sourcils froncés plus encore qu'ils ne l'étaient déjà naturellement, elle poussa un gémissement peiné.

« S'il te plaît, je suis bien à la maison –

-Je sais, Tammy. Mais non. Et penses à moi, d'accord ? Si vraiment ça va pas, je t'excuserai et je te ramènerai. Maman occupera tout le monde et j'y retournerai après. Okay ? »

Bien sûr, c'était sensé ; essayer ne coûtait rien. Et puis ces gens allaient un jour faire partie de la famille, à en croire son frère. Elle ne tenait pas à sa solitude au point de lui souhaiter un refus le jour où il déciderait de sortir la bague de fiançailles, donc elle s'était faite à l'idée, sagement, doucement. Elle ne l'avait jamais vu aussi sérieux, alors ça valait probablement le coup de venir leur dire bonjour avec lui. Au moins leur dire bonjour. Si le repas lui tordait trop l'estomac, elle pouvait toujours partir, oui – dire que ça n'allait pas, quelque chose comme ça. Elle n'aurait pas à les revoir tout les jours après ça. Loin de là. Leur avis sur sa personne ne changerait pas son monde. Probablement pas.
Incapable de soutenir le regard de Dennis, elle détourna le sien.

« Je t'en supplie. Je veux pas.

-S'il te plaît. J'ai envie que tu viennes. Essaie, au moins. »

Tammy poussa un soupir à fendre l'âme.

« Mais... »

Elle s'était coiffée. Maquillée. Avait mis son joli haut vert. Noué ses cheveux. Enfilé ses ballerines. Elle avait même longuement repassé son pantalon ; le noir tout doux et tout lisse, avec le bouton argenté, que personne n'avait le droit de toucher sauf elle. Elle avait fait un effort, vraiment. Elle s'était convaincue de venir. Elle avait promis.
Alors oui, c'était stupide. De bloquer devant la porte, les deux pieds alignés à la marque du seuil. De changer d'avis. D'avoir peur. Stupide, stupide.
Sa mère la regardait sans rien dire, et Dennis avait lâché ses épaules pour leur préférer la chaleur moite de ses mains. Lui non plus ne disait rien.

Elle ravala un hurlement silencieux et toute sa chorale d'angoisses.

« Okay. Okay » répéta-t-elle doucement, yeux clos, poings serrés sur les doigts de son frère.

Un pied en avant, elle sentit l'air chaud lui envelopper le torse.
Le sourire affectueux de sa mère et la poigne excitée de son aîné lui coupèrent le souffle un peu plus vite que la chaleur.

Ça va aller, ça va aller, ça va aller.



« CYNDI CA VA PAS DU TOUT J'AI BESOIN DE TON AI- »

Dans son enthousiasme, Deloris dérapa sur une chaussette abandonnée là et vint s'écraser aux pieds de sa sœur.
L'air juste irréprochable dans sa petite jupe blanche et sa blouse foncée, Cynthia la toisa du regard.
Puis, sans plus de cérémonie, l'enjamba.

« Heeeer ! M'ignore pas ! »

Toujours affalée sur le dos, l'adolescente s'accrocha à la première cheville qui lui passa sous la main. Elle avait beau être restée fine et sans excès de formes, sa taille et ses quelques muscles compensaient largement ce qui lui manquait sur les os ; ses étreintes-de-la-mort étaient, en général, plutôt efficaces.

« Tu pourrais me demander si je vais bien, au moins, grommela-t-elle en se redressant vaille que vaille.

-Pourquoi ? T'es increvable, comme tu dis. J'ai arrêté de m'en faire chaque fois que tu tombes, ça me fait gagner vingt-deux heures par jour.

-Haha hoho. Sœur indigne. »

Loin de s'avouer vaincue pour autant, elle se saisit de son avant-bras.

« Et ! J'ai besoin d'aide j'ai besoin d'aide j'ai besoin d'aiiiiide, gémit-elle en sautant sur place.

-J'AI. Compris.

-Alors file moi une ceinture ! Et une jupe. Et un haut. »

Les yeux plissés de Cynthia se heurtèrent à un froncement de sourcils déterminé.
Sa mère lui avait dit de profiter de l’occasion pour bien s'habiller : or, contrairement à ce qu'elle avait pu croire en s'armant d'arguments et de patience, Deloris s'était un peu trop pris au jeu. Tout ses tiroirs avaient été vidés avec l'enthousiasme des nouveaux défis, un par un, avant qu'elle ne se rende compte de l'étendue des dégâts. Entre les vestes en jean, les blue jeans, les shorts en jean, les jupes en jeans, les débardeurs fluos, les haut trop courts pour la bienséance, les pantalons bariolés à imprimés agressifs et autres mélanges douteux de couleurs et de logos, elle n'avait guère que de vieux vêtements trop serrés qui auraient pu faire l'affaire.
Il lui semblait avoir eu une tenue du dimanche à sa taille quelque part, mais impossible de mettre la main dessus. Se connaissant, elle avait dû la cacher. L'idée avait même dû lui paraître carrément brillante, sur le coup. Impossible de la forcer à mettre un truc porté disparu.

Elle ne pouvait pas savoir à l'avance, hein.

« Tu crois vraiment que mes hauts t'iraient ? lâcha l'indigne un peu trop spontanément au goût de sa cadette, bras croisés sous ses deux bonnets en trop. Mais vas-y, okay. Va voir dans ma chambre.

-OUAIS ! Merci merci merciiii !

-T'as cinq minutes pour te changer, hein !

-Ouais ouais !

-Et tu feras attention à pas nous gêner ou les étouffer ou – sa sœur est timide, okay ?

-Mais pffft je gère Crystal tout, les, jours, lâcha-t-elle en lui lançant un dernier regard exaspéré.

-Et je la plains. T'as intérêt d'être correcte, Lori, sérieux ! »

Son « t'inquiète je gère tout » plus qu'inquiétant fut avalé par le hurlement douloureux de la porte, lui-même étouffé peu après par de bruyants cris guerriers. Sans aucune raison d'être, à priori. Deloris aimait juste beaucoup trop hurler.
Consciente que les voisins du dessous – et la moitié du quartier, tant qu'à faire – devaient se demander ce qui se passait, Cynthia massa doucement ses tempes. Robert était en train d'écouter de la musique dans le salon. Michael, juste à côté, gribouillait des plans d'attaques dans son cahier de maths. Leur mère devait encore être à la cuisine, et ni Philip ni Edward n'étaient attendus pour la soirée ; elle s'était promis de leur présenter Dennis plus tard, quand le sérieux de leur relation le justifierait vraiment. Sa proximité avec son père biologique laissait franchement à désirer, mais elle aimait les choses bien faites.
Malheureusement.

Inspire, expire.

Il n'y avait pas de raison, après tout. La soirée allait bien se passer. Forcément.

« CYNTHIA, C'EST DU VAUDOU TES TRUCS JE SAIS PAS COMMENT ÇA SE NOUE ? JE CROIS QUE ÇA ESSAIE DE ME TUER. »

Yeux levés au plafond, elle croisa les doigts.
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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Mer 07 Sep 2016, 04:15


Ayez pitié de moi, achevez Delo



Bla bla bla bla bla.
Ceci cela bla bla ah les enfants bla bla votre machin-bidule est sublime gnagna trucs-sérieux-d'adultes lalala.

A demi attentive seulement, Deloris étouffa un soupir dans la volaille. Le repas était bon, au moins. Elle pourrait peut-être même noyer son ennui dans le vin, si personne ne faisait trop attention.
Vu comme ils étaient concentrés sur la discussion et leur assiette, ça devait être jouable.
Et puis un verre, dix verres... Au fond, ça ne faisait pas grande différence. Ça restait du vin.

« J'ai douze ans, moi.

-Oh ? Je t'en aurais bien donné treize. Tu fais grand, pour ton âge. »

Bouche pleine, la jeune fille s'arrêta de mâcher pour mieux apprécier l'air on ne peut plus satisfait et suffisant sur le visage de son frère. Sandra savait y faire avec Michael, pour sûr. Il était peut-être encore temps de l'adopter dans la famille. Elle pourrait faire la tante sympa qu'on vient taxer pour s'acheter des chewing-gum, l'air de rien.
Celle tellement gentille qu'on se sentait mal de la taxer, au final, et avec laquelle on revenait regarder la Roue de la Fortune pour s'excuser en silence.
Très précis.
Elle aurait vraiment préféré avoir une tante à cinq maisons de là, cela dit, plutôt que des presqu'inconnues chez qui on ne l'emmenait pas plus de deux fois l'année.

Son père était assez fort pour se fâcher avec tout le monde trois-cent-soixante jours par an, il fallait dire.

« Tammy c'est pour Tamara, ouuu juste Tammy ? »

Trois souffles se coupèrent à sa gauche.
Deloris, ignorante et bienheureuse, se contenta de piquer une pomme de terre avec enthousiasme.

Le visage vaguement familier et trop silencieux l'intriguait plus que les deux autres.

« … Juste Tammy. »

Être très occupée à inhaler son plat n'empêcha pas l'adolescente de répondre un « hmhm » inspiré, nez levé vers son interlocutrice. Elle n'avait presque pas touché à la nourriture, de son côté. Une ou deux patates, à la rigueur ; la volaille avait beau être coupée, elle n'avait pas l'impression que beaucoup de morceaux aient disparu. Vu le temps qu'elle avait dû passer à faire danser la fourchette d'un bout à l'autre de l'assiette, il y avait de quoi trouver ça suspect.
Impossible de détester la cuisine « spéciale invités » de sa mère.
Pas faim, sûrement.

Les yeux de Deloris glissèrent sur la silhouette de Tammy. Elle ne fit pas vraiment attention à ses épaules rentrées ou à son immobilité presque parfaite ; faire le mort n'avait jamais sauvé personne de sa curiosité, loin de là.

« Et tu fais quoi ? Genre, dans ta vie. D'adulte. Tout ça. »

Le coup de pied de Cynthia ne l'arrêta pas le moins du monde. Elle l'occupait, eh ! De quoi elle se plaignait, mamie grognon ?
Poing serré sur son couvert, la jeune femme pinça les lèvres. Silence. Silence. Toujours silence.
Silence radio, mayday, le navire va par le fond.

« Peintre en bâtiment ? » renchérit-elle, impatiente et tout sauf distraite par les discussions autours.

Pin-pon, pin-pon.
Aucune idée de quel bruit pouvaient bien faire les sauveteurs des mers, tiens.

« Pompier ?

-Aide-soignante, grommela-t-elle. En gros. »

Le ton pressé et les gestes nerveux de la demoiselle hurlaient des « fiche moi la paix » à en rendre tout l'équipage sourd. Deloris voyait bien qu'elle allait mal ; elle savait être stupide, d'accord, mais pas à ce point-là. Elle ne manquait pas de bonne volonté non plus. Comme elle l'avait dit très sincèrement à sa sœur, elle avait l'habitude de Crystal : la traîner dehors, lui faire rencontrer des gens, la surveiller, la câliner, la secouer et lui frapper les épaules histoire de lui rappeler à quel point elle était géniale chaque fois qu'elle l'oubliait un peu trop – tout ça, elle le faisait mécaniquement, comme un réflexe. Ça ne marchait pas toujours, s'il fallait être tout à fait honnête. Elle l'énervait souvent : Tiffany avait même pris la responsabilité de l'envoyer promener quand elle sentait sa sœur trop sur les nerfs pour supporter ses encouragements enthousiastes. Mais c'était quelque chose. Elle essayait. Et ça l'aidait, non ? Plus que la laisser dans son coin à attendre que quelque chose change, pour sûr.
Deloris ne pouvait pas comprendre que tout ne la regarde pas. Elle ne pouvait juste pas. Encore moins que la solitude puisse être une bonne chose, ou que chaque être humain sur Terre n'ait pas envie de devenir son ami. Ne pas l'apprécier était une maladie qu'elle se devait de soigner. C'est tout.

A ses yeux, lâcher Tammy deux secondes pour l'embêter les deux suivantes était une façon comme une autre de chercher ce qui n'allait pas, de la faire aller mieux. De faire ami-ami.
Une méthode sûre et efficace.
Après dix minutes, pourtant, elle n'était plus trop sûre de chercher à l'aider ou à l'enfoncer. Mais ça, c'était facile à ignorer.

« C'est bizarre, que tu manges pas. »

Peut-être qu'en fait, elle cherchait juste à s'amuser.

« Je – désolée, je vais rentrer. Excusez moi. »

Un peu absente, Deloris regarda la jeune femme quitter la table sans chercher à réagir. Elle vit Dennis se lever à son tour, les entendit échanger quelques mots ; l'instant suivant, elle s'était excusée une fois de plus et l'avait planté là. Porte close.
Oups.
Elle aurait imaginé plus de regards que ça subtilement tournés vers elle. Ceux de Robert et de sa mère faisaient très bien l'affaire, cela dit – pas besoin de Cynthia pour faire passer l'agacement et la déception, et caetera. Elle connaissait tout ça, pas de soucis, son radar captait très bien les mauvaises ondes et les reproches silencieux.

Grand sourire aux lèvres, elle claqua ses mains sur la table ; déjà, elle était debout.

« Je vais la raccompagner ! »

Le regard horrifié de sa sœur lui alla droit au cœur.

« Loris –

-Je sais je sais, y'a que je sais pas combien de mètres, mais on sait jamais ! J'ai fini de toute façon. Je reviens vite ! »

Pas le temps de la retenir ou de crier quelques ordres pas bien efficaces que déjà, elle avait sprinté élégamment jusqu'à la porte et glissé dans ses vieilles tennis. Les marches grincèrent sous le poids de son enthousiasme, crac, crac, tap, mais tinrent bon ; pas de surprise de ce côté-là. Qu'est-ce qu'on disait, déjà ? Un chien qui aboie ne mord pas ? Quelque chose comme ça, peu importe. Comme son père et comme sa mère et comme Cynthia et comme Robert et même comme Mick ou Mirana, personne ici n'avait vraiment le cran de faire autre chose que sortir les crocs. Elle attendait encore de voir ses parents divorcer, ou Robert la réprimander avec un peu plus que des sourcils froncés et une moue désapprobatrice lorsqu'elle dépassait les limites.
C'est pas bien, fais pas ça.
Ouais, hein – comme si elle allait retenir quoi que ce soit.

Elle sentait son cœur battre plus fort que dix tambours, lorsqu'elle claqua la porte et sauta sur le trottoir.
La silhouette à peine ronde qui descendait la rue, hésitante, sursauta d'au moins trois mètres lorsque le bruit sourd vint briser le silence de fin de soirée.

« Tammy ! Heeey ! Attends ! »

Mince. Elle allait carrément plus vite, maintenant.
Tout en maudissant les jambes ridiculement longues de sa voisine – elle mesurait combien, sérieux ? un mètre quatre-vingt ? – Deloris s'appliqua à allonger les foulées. Grande ou pas, la fuyarde ne faisait que marcher. Bras croisés forts contre sa taille, tant qu'à faire. La rattraper tint plus de la formalité qu'autre chose.

Main posée sur son bras, elle faillit soupirer de soulagement en la sentant s'arrêter.

« Laisse moi tranquille ! Qu'est-ce que tu me veux, à la fin ?! »

Ah.
Elle entrouvrit la bouche mais, sur le coup, rien ne voulut en sortir. Elle se sentait un peu bête, là ; plantée au beau milieu du trottoir, à harceler quelqu'un qui ne voulait clairement pas lui parler, maladroite dans son pantalon beige et son t-shirt trop grand. C'était un peu l'histoire de sa vie. Si elle avait eu l'air tout à fait adéquate et à sa place, à faire des choses intelligentes, le monde n'aurait plus tourné très rond. Personne ne voulait ça.
Elle se sentit sourire plus fort.

« Te dire genre, bravo ! T'as vachement perdu de poids, non ?

-Tu –

-Ah, et, mon copain m'a larguée. Je suis triste. »

Dit comme ça, avec le sourire et le petit mouvement de balancier, personne ne l'aurait crue. A part Tiffany, peut-être, à la rigueur. Dans ses bons jours. Si elle avait eu le temps de l'écouter.
Pas en ce moment, donc.

Elle s'était tellement appliquée à bloquer David et son petit point au cœur loin de sa mémoire que se l'entendre dire – pour la première fois, en fait – lui fit tout drôle.
De là à dire que ça faisait du bien et que discuter de ce qui la chagrinait était une bonne chose, non. Non, non. Jamais.
Ça déborde juste, parfois.

« On était ensemble depuis super longtemps, en plus. Donc c'est débile, tu vois ? Parce que j'aurais sûrement voulu rompre deux jours après qu'il l'a fait, mais. »

Tammy s'en fichait complètement. Compréhensible. Normal.

« Et. Je sais pas. Ouais, bref. »

Même elle s'en fichait un peu, pour être honnête. C'était tout sauf drôle de se préoccuper de problèmes qui n'existaient même pas. A peu près autant que raconter sa vie à une inconnue en devenir.
Ses longs doigts nerveux tapotaient contre ses bras.
Elle aurait voulu interpréter ça comme de l'agacement, mais allez savoir.

« Ah ! Si tu peux, me critique pas trop ? Ce serait cool, chanta-t-elle en passant doucement ses mains dans ses boucles serrées. Cynthia est horrible quand elle se fâche, elle va me dévisser la nuque. Deux fois. Enfin elle le fera que tu te plaignes ou non, mais ça peut aider, je sais pas.

-Ça t'arrive d'arrêter de parler ?

-Quand jeee dors ? Sinon, euh. Pas trop, non. »

C'était peut-être un peu étrange mais, en voyant Tammy en proie à un million de débats intérieurs, crispée de la tête aux pieds, soupir au bord des lèvres, elle fut frappée par la certitude violente que cette fille était sûrement un peu trop gentille.
Beaucoup plus qu'elle, en tout cas.

« Tu fais quoi, toi, dans la vie ?

-Dans la vie ?

-Peintre en bâtiment ? » grogna-t-elle en se détournant à demi, bras croisés un peu plus fort encore.

Un rire trop aiguë se glissa entre ses lèvres.
Bizarrement, quand elle le sortit, son « Sans Avenir Fixe Ni Métier Ni Copain » l'inquiétait un tout petit peu moins.

Un tout petit peu.
Mais merde, ça fait encore trop mal.

Alors que ça n'aurait rien dû lui faire du tout.



▬ 27/07/1997

« Et pourquoi je suis punie, hein ? J'ai rien fait ! Elle a dit que je lui avais fait quelque chose, elle ?

-Non. Mais, lança Cynthia depuis la salle de bain, elle le dirait pas de toute façon. C'est pas son genre.

-Alors POURQUOI JE SUIS PUNIE ?

-Parce que t'as été nulle. »

La remarque de sa mère força Deloris au silence. Quelques secondes ; cinq ou six, peut-être sept.
Aussitôt qu'elle eut décrété l'injustice encore plus injuste qu'avant explication, les coups anarchiques de balais contre le plancher reprirent.

« C'EST DÉGUEULASSE.

-Tu vas te payer dix minutes de rangement en plus pour chaque insulte, jeune fille.

-Ah ouais ? Eh ben super pour vous, parce que j'en ai RIEN A FOUTRE.

-Deloris.

-De toute façon j'aurai tout rangé avant que vos putains de punitions soient finies, alors qu'est-ce que ça peut me foutre ! Ha ! »

Sourcils froncés, Janice tordit consciencieusement la serpillière au-dessus de l'évier.
Ce n'était pas tant que Deloris méritait d'être punie pour son attitude de la veille ; elle n'avait pas été pire que les autres fois où ils avaient reçus des invités, et ceux-là n'étaient pas non plus les plus faciles qu'ils aient eus à leur table. Mettre sa fille et n'importe qui d'aussi nerveux que Tammy dans la même pièce, c'était prier pour un miracle ou une catastrophe. Non, vraiment, ça aurait pu finir bien plus mal. Elle était même allée s'excuser – plus ou moins – et d'après ce qu'en avait entendu Cynthia par Dennis, sa sœur avait gardé un souvenir parfaitement gérable de la soirée. Aucun traumatisme à se reprocher. Tout allait bien.

« MERDE ! »

Les escaliers hurlèrent en même temps que sa cadette.
La vraie raison de ce regain d'autorité, en réalité, était d'offrir à Deloris un moyen bien nécessaire d'évacuer la pression. Peu importe d'où elle vienne au juste. Avoir quelque chose contre lequel se rebeller faisait des miracles ; alors si elle avait besoin d'une raison pour enfin crier et taper du pied, aussi ridicule soit-elle, Janice ne demandait pas mieux que de la lui apporter.
Elle aurait préféré qu'elle lui pleure dessus et vienne lui expliquer ce qui la tracassait, mais ça ne lui aurait pas trop ressemblé non plus. Éventrer le plancher et hurler sur les poubelles était le plus proche qu'elle ait pu obtenir de sa fille en matière de crise de larmes. La colère, c'était déjà mieux que les rires ; à défaut d'admettre se sentir mal, au moins ne faisait-elle pas semblant d'aller bien.
Les trois autres pleuraient, eux. Elle n'arrivait pas toujours à les consoler, mais ils la laissaient essayer. Même Robert, que l'âge avait rendu plus fermé, acceptait encore d'être enlacé et ennuyé – et quoi qu'il lui explique rarement le pourquoi du comment, elle lui faisait confiance pour venir demander de l'aide si sa peine ou ses problèmes devenaient trop lourds à porter.
Deloris se serait tuée avant de se rendre compte que certaines choses ne se réglaient pas toutes seules. Ça lui faisait peur, un peu trop souvent.
Et Michael qui tenait tellement à l'imiter.

Ça lui faisait mal de penser ça mais, dans ces moments-là, elle aurait vraiment eu besoin d'Edward. Il comprenait mieux leur grande dernière qu'elle.

« CASSE TOI ! »

Arrivée près de la fenêtre du salon, rideau écarté d'un mouvement las du poignet, Janice regarda sa fille envoyer valdinguer la poubelle en métal pour la trente-sixième fois en deux heures. Les éboueurs risquaient d'apprécier.
La pauvre Crystal s'était déjà fait chasser à deux reprises au moins. Tiffany n'essayait même pas, dans ces moments-là, mais la plus jeune avait du mal à attendre la fin de la tempête pour tenter une approche : que ça lui fasse peur ou qu'elle se sente juste concernée, difficile à dire.

En tout cas, la gamine en prenait pour son grade.

« Deloris, arrête –

-Noooon non non, fous moi la paix ! Casse toi ! »

Mains serrées contre ses clavicules, Crystal pinça les lèvres.

« La poubelle t'a rien fait...

-Ah ouais ? Ben déééésolée, madame la poubelle, chanta-t-elle en tirant sur les poignées pour la remettre d'aplomb, le ton mauvais. Voilà, je le referai plus. Je voudrais pas blesser tes PUTAINS DE SENTIMENTS DE POUBELLE. »

C'était tellement ridicule. Grimace au visage, pieds vissés au sol, l'adolescente évalua ses options. Elle finissait par se calmer, d'habitude ; là, elle refusait de ne serait-ce que l'écouter. Déjà qu'elle n'était pas très douée pour communiquer, Crystal n'avait juste aucune idée de quoi faire d'autre pour l'aider à décompresser. Aller mieux, ne serait-ce qu'un peu.
Elle n'arrivait pas à la faire pleurer.
Ça lui aurait tellement fait du bien, pourtant.

« Viens, allez.

-Non ! Laisse moi tranquille, je te dis, j'ai du ménage à faire et des putains de. Je sais pas, merde, je m'en fous. »

Elle commençait à céder. Ça se sentait.

« Lori, s'il te plaît.

-NON. »

Son bras tendu rencontra du vent ; Deloris avait rétracté le sien contre sa poitrine.
Insistante, elle fit un nouveau pas en avant.

« On peut jouer à la bataille, si tu veux.

-J'en ai rien à foutre de tes jeux, Crys. Sérieux.

-Allez. S'il te plaît. Je, j'aime pas quand t'es comme ça. »

Méchante, comme ça.

« Ouais bah, c'est pas mon problème. Je vais pas me laisser faire par ces – ces CONNERIES.

-Lori. »

Main tendue, hésitante, elle serra un poing tremblant.

« Allez. »

Il y eut comme un moment de flottement où Deloris eut l'air sur le point de crier quelque chose mais ne dit rien. Comme figée dans son mouvement, incertaine ou juste en mal d'inspiration.
Elle eut l'impression de garder le bras levé des heures et des heures.

« On peut sortir ce soir, si tu veux. On peut...

-Tu viendrais ? »

Faible sourire aux lèvres, elle accueillit la moue un peu tremblotante de son amie par un léger geste du poignet, poing toujours serré.

« Si tu viens. »

La poubelle faillit valser au sol de nouveau ; genou plié, l'adolescente laissa retomber sa jambe sur une injure aussi polie que toutes les autres.
Puis, fatiguée, elle vint heurter ses phalanges aux siennes en grommelant.

« Okay, alors. »

Le soulagement plus que les restes d'appréhension sur le visage de Crystal faillirent tordre l'estomac de Deloris en tout petit nœud coupable.
La tête en vrac, elle le dénoua d'un geste sec.



▬ 29/10/1997

« ROBEEERRRT.

-ALLEZ MON FRERE. ROBEEERT. »

Énergique et enthousiaste à en perdre l'équilibre, Deloris s'accrocha si fort au bras de Joaquin qu'ils faillirent tout les deux atterrir sur la route. Il fallait dire qu'elle avait trois pieds gauches – ou quatre – et que les lampadaires l'aveuglaient pire que six soucoupes volantes stationnées derrière sa rétine – super joli, mais pas super pratique quand même. C'était spectacle son et lumières pour tout le monde mais surtout pour elle ; le paysage pire que flou et les mouvements pire qu'hasardeux.
Joaquin n'était pas mieux, cela dit.
Aucune idée d'où pouvait se cacher Angel.

Bien entendu, ça la travailla instantanément plus fort que la plus existentielle des questions.

« ANGEEEL, s'exclama-t-elle en levant le bras bien haut.

-ANGEL MON FRERE.

-ANGEL. ANGEL OU ES-TU. »

Yeux plissés et bouche en ligne droite, Robert tira d'un geste machinal le bras du concerné avant qu'il n'aille les rejoindre.
Pas plus perturbé que ça, le garçon se contenta de rire bêtement ; aucune rébellion de sa part lorsqu'il ramena ses jambes à un angle plus propice à la marche qu'à la course. Il ne chercha pas à désobéir à l'ordre silencieux non plus.
Au moins il était gérable, lui.

… Pour l'instant.

« On est juste derrière, gros... Débiles. »

La voix de Mirana eut le mérite d'à peu près réveiller Joaquin ; ravi, il pivota sur lui-même d'un geste ample. La force mise dans le mouvement fit tourner son bras, et donc Deloris, avec suffisamment d'élan pour envoyer patiner ses tennis humides à la réception. Si elle ne tomba pas, ce fut uniquement grâce au titubement salvateur de son ami – à peu près en équilibre sur ses deux jambes, à se moquer d'elle en riant trop fort.
Il la redressa presque sans effort et puis, soucieux sans doute de rétablir le karma, l'envoya rouler dans l'herbe d'un jardin parfaitement inconnu.

Sur le coup, affalée dans le gazon mouillé, les bleus du lendemain lui parurent très drôles.

« Vous savez quoi, quand on dit 'boire un peu', ça veut pas dire 'vider la bouteille'. Vous êtes les pires. Je vous déteste.

-Robeeert. ROBERT. Negrito. Tu me fais de la peine.

-Joa. Mec. Tu me fais de la peine. »

Assise et occupée à se recoiffer (décoiffer ?) en quelques tours de main experts, Deloris ne put que   regarder Joaquin aller étrangler Robert contre son épaule. Très émouvant. Elle avait presque envie de les rejoindre, histoire de voir combien de temps son petit frère adoré pouvait survivre sans oxygène ni lumière.
Songeuse dans son délire, elle leva le nez vers la lune. Pas qu'il fasse grand jour non plus, de toute façon. Il devait pouvoir vivre dans le noir. Sans respirer, par contre, non – aucun doute là-dessus. L'apnée avait ses limites, hein. Elle avait essayé de vivre sans poumons une ou deux fois et ça n'avait pas marché très fort, à sa grande déception. La science traînait de la patte dans tout les domaines intéressants.
Joaquin avait l'air bien décidé à le tuer sur place s'il n'acceptait pas ses excuses parfaitement exagérées, en tout cas.

« Laisse mon frangin, là ! Casse toi, s'écria-t-elle en se relevant tant bien que mal, un pied devant l'autre et une main sur l'épaule de Mirana en guise de béquille dès qu'elle fut assez proche.

-Her, mai, c'est pas sympa. Sois coooool. »

La voix d'Angel se confondit avec celle de Joaquin ; perdue, elle dut cligner des yeux deux trois fois avant de capter lequel des deux était en train de lui parler. Ils étaient déjà difficiles à distinguer lorsque son cerveau marchait à plein régime, mais alors alcoolisée... Ils auraient tout aussi bien pu être une seule personne qu'elle se serait amusée à constamment voir double, pour ce qu'elle en savait. Ça ne lui aurait pas semblé moins crédible qu'autre chose.
Prête malgré tout à passer l'éponge sur leur horrible délit de gémellité véridique, elle abandonna les deux imbéciles pour leur préférer la compagnie des deux abrutis.
Un bras autour de celui de Mirana et l'autre accroché à Angel, donc, elle partit en avant vers l'aventure.

« Je sais même plus où on va, au final, grogna la latina en enfonçant ses ongles bleus dans la peau foncée de celle qui l'entraînait en avant.

-Faire la FÊTE.

-On fait pas déjà la fête ? »

Angel avait l'air excessivement dans les nuages, depuis tout à l'heure. Et ça n'allait pas du tout. Ça craignait grave, même.
Pas trop inquiétée par les cris de Robert en bruit de fond, elle tenta de lui donner un coup de boule dans l'épaule. Pas la plus glorieuse attaque de sa vie, mais elle n'était pas en état de s'en inquiéter ne serait-ce qu'un peu.

« C'est l'anniversaire de Robert, Angel, okay. Robert. OKAY ?

-OKAY ?

-OKAAAAY ?

-UEPA.

-Oh mon Dieu où est Robert. »

L'inquiétude parfaitement déplacée dans la voix de Mirana fit tourner les têtes des deux autres vers l'arrière. Où, pour sûr, Robert était aussi vivant qu'on peut l'être. Il avait l'air de l'être, en tout cas, à en juger l'application avec laquelle il tentait de redresser le deuxième Díaz des gravillons – et ratait misérablement, trahi autant par la différence de poids que le manque de volonté évident du jeune homme. Il avait l'air bien, dans les gravillons. Confortablement installé et tout.

« Il est là, il va bien, c'est bon.

-Je sais pas pourquoi j'ai cru qu'il était mort, d'un coup.

-Pourquoi il serait mort ? Joa est con, mais quand même, lâcha Deloris d'un air inspiré.

-Je sais pas, je te dis.

-Mirana.

-Quoi.

-MIRANA.

-QUOI ?

-Miraaaa...

-ANGEL, ARRÊTE.

-Jamaaais. Ça t'apprendra à dire des horreurs.

-Angel, je te jure. Retourne câliner Robert. Je préfère quand t'es loin de moi.

-Mais il est occupé à câliner Joa.. Et moi aussi, je t'aime » geignit-il en enlaçant son amie, complètement sourd aux cris outrés de son jumeau – que ça avait réveillé, tiens.

Pour quelqu'un qui soit disant courait un peu trop les jupons pour le bien-être de sa copine, il restait extrêmement possessif.
Pas aussi verbal qu'elle, en revanche. Sa colère passait plus facilement inaperçue.
D'habitude.

« TAISEZ VOUS. Deux secondes. »

Soudain droits dans leurs baskets (ou talons hauts, pour Mirana : qu'elle soit encore debout tenait du miracle pur et simple), ils dirigèrent tous sagement leur regard vers Robert. Deloris se serait inquiétée de l'entendre gronder, presque, si seulement il avait eu l'air un peu plus fâché ; ça crevait les yeux qu'il avait bu, lui aussi, un tout petit peu trop, et n'avait aucune envie de les réprimander pour de vrai. Mais tant mieux, hein. Vraiment. C'était son anniversaire, quand même ! Ça lui aurait fait mal qu'il ne s'amuse pas un minimum.
Si elle se mettait à vomir sur ses chaussures, par contre, elle n'était pas trop sûre que ça dure.
Mince. Elle avait envie de vomir, du coup.

« D'accord, alors, on va marcher sans gueuler, sans se casser une jambe, et vous hurlerez là-bas. J'ai pas envie que vous attiriez tout les dealeurs du coin. Okay ?

-Okay, chef !

-Aye aye cap'tain !

-AYE AYE. »

Calmée d'un coup de paume derrière le crâne, Deloris gloussa entre ses dents pour ne plus faire trop de bruit. Ça ne l'empêcha pas de rentrer dans l'épaule d'Angel en guise de vengeance pour autant ; ça ne l'empêcha pas non plus de riposter à la riposte et de partir en courant lorsque le garçon menaça de la passer par dessus son épaule et dans l'eau glacée du port. Elle ne pensait pas qu'il aurait pu la porter jusqu'à atteindre la mer mais, d'un autre côté, c'était bien là le problème.

Elle ne pensait pas.



Ding-a-ling ;  pas tout à fait, mais à peu près. Un peu aiguë, comme ça. Juste comme il faut.
Bien.

Bieeen.

Trop proche encore de la Terre, Deloris tourna gaiement au rythme des clochettes.
Elle avait perdu son joli cavalier quelques minutes plus tôt et, aussi triste soit-elle à cette idée, elle s'était résolue à ne pas lui courir après. Surtout parce qu'elle n'avait plus aucune idée d'à quoi il pouvait bien ressembler au juste, d'accord, mais peu importe – elle restait une femme forte, et indépendante, et maîtresse d'elle-même, et pleine de ressources, et capable de grimper sur les tables pour mieux envoyer ses chaussures valdinguer dans la figure du premier qui la saoulerait. Ou lui plairait. Ou les deux, hein. Pas de discrimination.
Verre en main et rire aux lèvres, elle tapa des pieds contre le plancher.
Robert était parti quelque part par là, dans le coin, avec des gens de son école qu'elle ne connaissait pas trop ; l'idée qu'elle puisse risquer de lui faire honte, à boire un peu trop et faire un peu trop n'importe quoi, l'avait quittée aussi vite qu'elle lui était venue. Il savait très bien comment elle était, hein. Il savait à quoi s'attendre en l'emmenant. Et puis – les jumeaux étaient pas mieux, quoi. Voire pire. Définitivement pire. Les pires de tous.
Angel était resté faire l'abruti avec elle un bon moment ; après, elle l'avait perdu. La soirée n'étant pas spécialement dédicacée à Robert mais juste bien pratique pour jouer les squatteurs, la population restait dense. Un peu plus âgée, aussi. Deloris avait pris l'habitude de ce genre de trucs, avec David, alors s'incruster de-ci de-là au hasard des rues lui était devenu plus ou moins familier. Les fêtes un peu sauvages n'étaient pas rares non plus, dans les parages.
Pas forcément très sûres, mais ça c'était un autre problème. Robert et Joaquin surveillaient Mirana, non ? Ils avaient un peu dessaoulé entre temps, tous, donc ça devrait aller.
Puis elle devait avoir l'habitude, elle aussi, de toute façon. Pas peur de rien de quoi que ce soit, Mira.

Woooouhlala.

Vaguement consciente qu'elle n'avait personne pour la sauver des violeurs et autres vendeurs d'organes potentiels, elle, la jeune femme envisagea de ralentir sur la boisson. Envisagea. De ralentir. Pas décida d'arrêter, surtout – très important. C'était en liste d'attente derrière les autres bonnes idées de la soirée, disons. La première moitié avait disparu passé le premier verre, évaporée en jolies petites bulles, mais il devait en rester quelques-unes qu'elle pouvait mettre en place. Sûrement. Ça devait exister.
Pas sûr qu'elle en ait envie maiiis c'était une autre question. Au moins, elles étaient là. Prêtes à l'emploi.

Pas loin de s'avachir sur la table comme le plus beau des pachydermes, Deloris accueillit l'arrivée d'un visage familier avec autant de glapissements émerveillés que nécessaire.

C'est à dire beaucoup.

« Angeeeeeel ! Tu m'as manqué, petit fou ! T'étais où ? »

Large sourire aux lèvres, il martyrisa ses cheveux en riant.


« Tsss.

-D'ailleurs, où ils sont, les autres ? demanda-t-elle, l'air de rien. Genre ton frère, et Mirana, et Robert, et euh... Ouais. Eux.

-Mirana est rentrée, elle commence tôt demain. Les autres, j'sais pas. Ils doivent faire les cons dans un coin, un truc comme ça. Robert tapait la causette à des gens chelous, ils me regardaient bizarre. Du coup j'ai opéré une... Comment tu dis, là ? Une retraite stratégique, voilà. »

Un rire stupide s'échappa d'entre les lèvres de la jeune fille.

« Ouais, tu parles, c'est nous les gens chelous. Ses potes normaux sont, bah, normaux. Au lycée il fréquente pas les loubaaaards. C'est pour ça, tu vois, tu leur faisais peur avec ta tête de voleur de voitures.

-On est des loubaaards ? répéta-t-il en levant les yeux au ciel, une bouteille d'on-ne-sait-quoi sortie d'on-ne-sait-où aux lèvres.

-Ouaip. La crème de la crème, garantis vilains galopins. On pique des autoradios partout, on poignarde les mamies, tout ça, comme des jeunes pauvres normaux. »

Concentrée sur sa descente de grand alcoolique, elle répondit à sa grimace en tirant une langue taquine.

« J'ai peut-être. Peut-être, insista-t-il lourdement, agitant sa boisson d'un air dramatique, déjà volé une radio. Mais je poignarde pas les mamies, mademoiselle.

-Faudra que tu me montres !

-Comment pas poignarder les mamies, ou comment piquer des machins ?

-Les. Deux. Non, attends. »

La complexité de la question menaçait de lui filer des maux de crâne. Heureusement pour elle, son chevalier servant arriva lui pousser l'épaule avec toute l'énergie dont elle avait besoin pour retomber sur Terre.

« Tu voulais pas danser, toi ? »

Oh si, mon Dieu.
Elle lui vola la bouteille d'abord, soucieuse d'empirer une équité déjà bien amochée, avant de lui tendre une main que l'excitation rendit un  peu tremblante. Ça ou l'alcool, au choix. Le résultat restait le même dans les deux cas.

Ses gestes rythmés ne manquaient pas de force mais souvent d'un peu de grâce ; heureusement, ça lui était égal.
Parce que, contrairement à ce menteur, elle n'avait vraiment peur de rien.
A quitte ou double, elle prenait toujours double ; à action ou vérité, les actions régnaient.

Elle s'amusait beaucoup trop.
Tout sauf inquiète à l'idée d'avoir oublié la moitié de la soirée le lendemain et de pouvoir regretter ce que l'alcool lui aurait volé en bon souvenirs, elle chercha vaguement Robert des yeux. Toujours personne à l'horizon. Ni son frère, ni personne de connu.

L'air faussement distrait, elle haussa les épaules.
Bah ; tant pis.

Elle les retrouverait plus tard.



▬ 20/06/1999

« Mouais, je sais pas. Je préférais Jason.

-Matthew est cool. Et c'est moi qui sort avec lui, de toute façon, on s'en fout que tu préférais Jason.

-Oh désolééée, je pensais qu'on discutait et qu'on s'entraidait et tout les trucs que font les amis, là, tu sais. »

Tout sauf dupe, Tiffany chassa la fausse vexation de sa voisine du dessus en lui appliquant un peu de vernis sur la joue. Ce pour quoi elle la remercia abondamment, bien sûr. Le mauve lui allait à ra-vir. Un délice. Même pas besoin de miroir pour voir ça, tellement ça la rendait sublime et irrésistible.

« Ahhh, je pourrais acheter du vernis paillette fluo mauve à Tammy, pour son anniversaire ! Elle le mettrait pas. Sauf si je la force. Mais ce serait sympa. »

La grimace de dégoût de son amie lui tira un sourire attendri.

« Urgh. Tammy.

-Elle est cool. Et c'est mon amie à moi, chantonna-t-elle, donc on s'en fout que tu l'aimes pas.

-Je la hais. C'est pas pareil, tu vois. David, je l'aimais pas. Elle, je la hais. Okay ? Nuance.

-T'as un petit problème avec les gens grands, sexy et intelligents, en fait. Faudrait régler ça, ma fille, c'est pas très sain toute cette haaaine.

-J'ai pas la haine, elle est juste nulle ! Et pas du tout sexy. J'y peux rien si t'es maso et que t'aimes les nazes coincés. »

De trop bonne humeur pour rediriger l'insulte vers Crystal, qui ne lui avait absolument rien fait, tant qu'à faire, et lisait sagement dans leur dos, Deloris se contenta de s'étaler sur l'épaule de Tiffany. Elle se fichait pas mal qu'elle ne s'entende pas avec sa future belle-sœur ; elles n'avaient pas à se voir, si ça leur hérissait à ce point le poil de croiser l'autre. Ce n'était pas comme si elle passait tout son temps à traîner sa girafe préférée partout, non plus.
Elle avait besoin d'air et de tranquillité plus souvent que de sa présence, parait-il. Honteux.

« Alors là, je peux t'assurer que David était tout sauf coincé. Coincé, expliqua-t-elle en tendant sa main gauche aussi loin que possible, bientôt suivie de la droite dans l'autre sens. David. Rien à voir.

-Snob, si tu préfères. C'est le même délire. Je suis trop bien pour vous je suis intelligent muh hu hu.

-Alors tu ris comme une bécasse, okay, mais je t'assure que Tammy non. C'est important, je veux que tu le saches. Elle rit mieux que toi. Tu sens la haine, là ?

-Non. Je m'en con-tre-fous.

-Je la sens d'ici, t'inquiète pas. Tu brûles. Tu dépéris. Mais je te sauverai, fais moi confiance.

-Deloris ? »

Si elle était encore tout sourire lorsqu'elle se tourna pour faire face à Robert, debout devant les marches qu'elles squattaient sans honte aucune, son humeur chuta de quelques degrés en voyant l'expression sur son visage.
Elle était à peu près sûre que même un aveugle aurait compris qu'il était en colère, avec cette tête-là.

« Moi ?

-Je peux te parler ? »

Mal à l'aise mais pas inquiète pour autant, la jeune fille se sentit hausser des épaules. Son ton de voix nerveux la lança tout de suite sur la défensive ; cachée derrière un million de jolis boucliers, elle avait tendance à ne plus vouloir bouger. Et puis s'en faire, c'était encore admettre qu'elle avait des raisons de s'être attiré ses foudres. Elle était à peu près sûre de n'avoir rien fait de mal, vraiment.  Rien qui ait mérité un aparté sérieux et des messes-basses boudeuses, en tout cas.

« Ouais ? Je suis là, tu veux quoi ? »

Que son ton désinvolte ait fait déborder le vase ou qu'il n'en ait juste pas grand chose à faire d'avoir du public, elle ne le saurait probablement jamais.
C'aurait été facile de parier sur le raz-le-bol, mais elle connaissait son frère. Il n'était pas gentil tout le temps.

Surtout pas quand il se sentait blessé.

« T'as couché avec un Díaz ? »

Elle écarquilla des yeux ahuris.
Plus de bruit de pinceau ; plus de pages qui se tournent.

« Euuuuh.

-Tu sais lequel, au moins ? »

Ah. Parce que ce n'était pas vraiment une question, en plus.
Lèvres pincées, elle se sentit craquer machinalement des doigts. C'était marrant comme, dans ce genre de moments, elle n'arrivait plus à aligner trois pensées cohérentes. Parler, ça allait. Mais réfléchir ? Impossible. Tout le monde avait quitté le navire et elle ne savait même pas pourquoi elle paniquait, en plus – elle avait le droit de faire ce qu'elle voulait et aucun compte à rendre.
En théorie.
Incapable de se décider sur la réponse la plus acceptable entre un nom potentiellement sorti au hasard et une vérité très largement fausse, elle resta silencieuse.

Ce que, bien sûr, tout le monde dut interpréter comme un « non » un peu trop violent.

« C'était Angel. Au cas où ça t'intéresserait. »

Her, j'ai rien fait de mal.
Sourcils froncés, elle s'appliqua à concentrer toute son attention sur Robert.

« T'es pas obligé de me parler comme ça, hein.

-Je te parle normalement.

-Si tu me considères comme un chien, ouais, tu me parles normalement. Pas de soucis.

-Une – »

Lèvres serrées suffisamment fort pour que le claquement de ses dents arrive jusqu'aux oreilles de Deloris, le garçon prit quelques secondes à ravaler ses paroles. Et c'était quelque chose qu'elle aurait aimé savoir faire, elle aussi. S'arrêter et se dire que wow, c'était vraiment trop. Trop violent, pas mérité, pas nécessaire pour faire passer le message. Elle n'y était encore jamais arrivé.

« Écoute, je m'en fous. »

Si c'était comme ça qu'il s'en fichait, elle ne voulait vraiment pas voir sa tête le jour où quelqu'un lui piquerait sa copine. Parce que là, honnêtement, elle imaginait mal qu'on puisse avoir l'air de moins s'en foutre que ça.

« Vous êtes grands, vous faites ce que vous voulez, grinça-t-il entre ses dents. Sauf que ça aurait pu être Joa. Et il a une copine, lui. Une copine géniale, super gentille, et si tu la fais pleurer à cause d'une connerie pareille je te jure que –

-Je vais pas la faire pleurer, c'est bon ! Je le ferai pas, okay ? Je touche pas à Joa, je bois pas trop avec eux, je serai sage et tout et toi tu peux arrêter ta crise cardiaque avant de vraiment en faire une. Okay ? »

Souffle grippé, elle prit une inspiration qui ne sembla laborieuse que pour elle. Robert, de son côté, se força à expirer doucement. S'il suffisait de promettre n'importe quoi pour changer de sujet, honnêtement, ça lui allait. Elle aurait été prête à se faire nonne, sur le coup.
Pas tellement parce que le regard de son frère la blessait, ou qu'elle ne supportait pas la colère dirigée vers elle ; il y avait un peu de tout ça, pour sûr, mais celles de Robert étaient toujours gérables. Il était déçu un moment, ne la regardait plus pendant quelques jours, et au fur et à mesure il recommençait à lui parler comme avant. Se fâcher avec lui était plutôt... Normal. Il lui en voulait et passait à autre chose, comme un adulte responsable.
Tout le monde ne réagissait pas comme ça.

« T'as couché avec Angel ? »

Crystal, par exemple.
Yeux clos, visage enfoui dans ses mains, elle y étouffa quelques injures sans destinataire particulier.

« Delo, merde !

-C'est boooon, c'est pas grave » grommela-t-elle entre ses doigts.

L'expression de ses amies s'imposa à elle sans les voir. Colère d'un côté, pire trahison au monde de l'autre. Super.

« Si, c'est grave ! Tout le monde sait que – TU sais que Crystal est amoureuse de lui, t'as pas le droit de faire ça !

-Alors DEJA, s'exclama-t-elle, bras écartés avec suffisamment de violence pour faire sursauter Tiffany, désolée mais non, tout le monde sait pas. Tu vois, lui, là, il savait pas. Et Angel, tu crois qu'il est au courant ? Nooon. »

Le regard perdu de Robert croisa le sien un bref instant avant qu'elle ne s'en détourne, genoux pliés et rendue d'un bond en bas des marches du petit escalier.
Ses bras croisés lui rentrèrent dans les côtes, mais elle ne cilla pas.

« Ça fait. Quatre ans, presque. T'aurais eu le temps de te marier trois fois et lui de se taper toutes les filles de New Haven dix fois, avant que tu te décides à lui en parler ! »

Tais-toi, tais-toi.

« J'y peux rien si t'es cloche, okay ? J'ai rien fait de grave, moi, tu peux toujours aller le voir et lui demander de t'épouser. Tu sais quoi – il te dirait oui tout de suite, en plus. T'es complètement débile. »

C'est bon, elle a compris.

« Si tu veux détester quelqu'un, tu le détestes lui, ou tu te détestes toi, comme tu veux. »

Mais pas moi.

« T'es dégueulasse.

-Je dis la vérité ! Tu penses pareil, sale hypocrite !

-... Qu'est-ce qui se passe ? »

Trop énervée pour vouloir répondre, Deloris enregistra à peine la silhouette et la voix de Stacy. C'était injuste ; injuste, injuste, injuste. Évidemment, que ça allait être de sa faute – Robert aurait pu arriver et mentir et on aurait pu l'avoir droguée que ce serait toujours de sa faute. Parce qu'elle adorait faire du mal aux autres, bien sûr ! Son passe-temps préféré, après...

Merde, à la fin.

Crystal se leva sans rien dire. Elle ne tremblait même pas, sur le coup ; elle pensa à mettre son marque-page, à fermer son livre et à le ranger soigneusement sur le côté des escaliers, là où personne n'irait mettre les pieds. Elle ne serra pas le poing, ne la fusilla pas du regard, ne l'insulta pas.
Elle se contenta de descendre les premières marches, de tituber les dernières.
Les sanglots n'éclatèrent pas avant qu'elle ait enlacé la taille de Stacy, le visage enfoui dans son foulard, et qu'il l'ait serrée contre lui en retour.

« … Vous lui avez fait quoi ? »

Crispée et parfaitement absente d'elle-même, Deloris sentit la chaleur lui broyer les os.

« Deloris ? »

Son regard voleta jusqu'au garçon en l'entendant prononcer son nom. Parfaitement consciente qu'il n'allait pas rire et lui donner un coup de poing sur l'épaule pour avoir fait pleurer shorty, quel que soit le problème au juste, elle se contenta de lâcher un « tch » un peu étranglé.

« Si ça vous amuse d'exagérer, hein. Amusez vous bien.

-Lori... »

Mâchoire serrée à l'en déboîter, elle jeta un coup d’œil à Robert avant de lui attraper le poignet et de partir à grandes enjambées furieuses.
C'était de sa faute.

Qu'il la console, maintenant, cet enfoiré.



▬ 21/06/1999

« Her. Debout. »

Toujours enroulée dans les draps, Deloris poussa un énième grognement inintelligible. Le réveil sur la table de chevet indiquait neuf heures passées.
Mains nouées derrière sa nuque, Angel leva les yeux en quête d'inspiration.

« Lève toi, mai. Faut pas que t'ailles bosser ?

-M'en fous.

-Non, tu t'en fous pas. Je pense pas. »

Seul un silence borné lui répondit. Il songea à s'asseoir au bord du lit et à la secouer jusqu'à ce qu'elle accepte d'en sortir ; le seul problème, vu son humeur, c'était qu'elle risquait surtout d'y regrimper aussi sec ou de grogner – voire de crier. Or il n'avait vraiment, vraiment pas envie de subir une scène dès le matin. Qu'elle ne veuille pas rentrer chez elle, okay, pourquoi pas. Aucune idée de la raison si ce n'était que « la cherche pas trop, c'est de notre faute apparemment », dixit Robert, et que donc le moindre faux pas pouvait lui coûter la vie.
Sauf qu'il ne se souvenait pas avoir fait quoi que ce soit de répréhensible. C'était bien ça, le problème.
Ennuyé, il attrapa un bout de drap et envoya la Belle aux Bois Dormant par terre.

« Debout, j'ai dit.

-ANGEL, MERDE ! »

Ouh. Elle ne s'était même pas trompé de nom.
Si elle préférait spontanément et au hasard crier sur lui que sur Joa, elle avait définitivement un truc contre sa personne.

Dieu le protège.

« Faut que tu te lèves, sérieux. Tu vas pas bouder là toute ta vie, soupira-t-il en accusant son regard noir sans ciller.

-Eh ben peut-être que si, râla la concernée en redressant le dos. Peut-être que je vais faire exactement ça.

-Ben. Rojelio va rentrer un jour, déjà. Je sais pas comment il va le prendre s'il trouve une fille dans sa chambre. T'es pas trop son genre, en plus. »

D'autres grommellement fusèrent. Drap ramené au-dessus de sa tête, assise en tailleur à même le sol, l'invitée resta encore un moment à geindre des insultes inintelligibles. Quand elle en eut marre, ou qu'elle se rendit enfin compte que ça ne servait à rien, elle glissa à tâtons jusqu'à trouver le bord du lit.
Puis, sans plus rien dire, il vit la silhouette se recroqueviller sur elle-même pour mieux s'affaisser contre le bois.

« … Deloris. »

Ça faisait un peu mal au cœur de la voir comme ça, mine de rien.
Un peu.
Bras relâchés le long de son corps, il soupira de frustration. Les filles étaient toutes ingérables. Beaucoup trop compliquées. Incompréhensibles. Bizarres.
Il n'avait plus le droit d'approcher Crystal et Tiffany non plus, soit disant. « Au cas où ». « Si tu tiens à ton visage ».

Robert aurait pu lui donner les détails, hein. Quitte à lui faire peur.

Désemparé, le jeune homme resta regarder son amie sans savoir quoi faire. Il ne pouvait pas la laisser là. Leur père se fichait pas mal de qui rentrait et sortait, à quelle heure ou à quelle fréquence tout les jours excepté le dimanche, mais ils ne pouvaient pas jouer les généreux propriétaires non plus. Sans compter que Janice serait venue la chercher bien avant ça. Or, bizarrement, il n'avait pas trop envie que ce soit elle qui lui explique le pourquoi du comment de la troisième guerre mondiale.
Janice était juste. Terrifiante. Il n'aimait pas devoir rendre des comptes aux parents.

La sonnerie du téléphone le coupa dans sa réflexion juste avant qu'il n'en arrive à tout ce qu'on aurait pu lui faire subir pour avoir semé la zizanie.

« Digame ! »

Y'en avait au moins un de bonne humeur, ici. N'est-ce pas.
Suspicieux et toujours déchiré entre traîner Deloris dehors ou tenter de la consoler, il écouta son frère passer de l'espagnol à un anglais poli, deux tons en-dessous histoire de ne pas percer les tympans de son interlocuteur. Très pratique pour distinguer la famille et les amis des étrangers. Il était à peu près sûr que tout le quartier les entendait chaque fois que leur grand-mère paternelle se décidait à passer un coup de fil.
Ou à passer tout court. Elle faisait beaucoup de bruit.
… Deloris lui ressemblait un peu, en fait.

Joaquin, téléphone en main, plongea sur le lit avec la délicatesse d'un buffle.

« Hey, nena. C'est ton père. »

La jeune femme extirpa son bras du cocon après quelques secondes qui lui parurent une éternité. Paume tendue au hasard, elle laissa le garçon glisser le combiné contre sa peau ; précautionneux avec la base et le fil pour éviter qu'un geste brusque ne vienne tout arracher, il attendit qu'elle ait emmené son trésor dans sa tanière pour poser le reste près d'elle sur le matelas.

« Allô ? »

Le ton étranglé, à peine audible, tira une moue gênée à Angel.

« … Je sais, désolée. Je m'en suis rappelé trop tard. Bonne fête, papa. »

Ouais. Ça nous regarde pas, ça.
Tout sauf curieux, le garçon enjamba le fil d'alimentation avant d’attraper le col de son jumeau. Toujours affalé sur le lit et bien décidé à y rester, il grogna quelques insultes à mi-voix ; plus pour la forme qu'autre chose, cela dit, vu le temps qu'il mit à se redresser et à le suivre dans le salon.

« Il va la bouger, t'inquiète, lança Joaquin d'une voix chantante, spontanément revenu à l'espagnol maintenant qu'ils étaient seuls. C'est pas le genre à déprimer.

-Je m'inquiète pas, oh. Puis t'es bien placé pour causer, connard » grimaça-t-il en l'envoyant promener d'un coup de poing dans l'épaule.

Son frère, joueur et de tellement bonne humeur que ça en devenait irritant, lui répondit d'un geste poli avant de glisser jusqu'à la cuisine.

C'est ça, ouais. Qu'il rigole.

Ay, bendito.

Adossé à la fenêtre, Angel pria pour que Robert se dépêche de revenir.



▬ 12/07/1999

« Hey, Deliloo. Tu peux y aller. »

Les bras jusque là croisés sur le comptoir se redressèrent d'un coup, envoyant des vibrations douloureuses résonner des poignets aux épaules de leur propriétaire.
Propriétaire qui, malgré ses membres engourdis, ne se gêna pas pour sauter par-dessus le comptoir et s'écrouler sur son collègue. Déjà changé et prêt à la bataille, nota-t-elle en s'accrochant à son cou. Un vrai guerrier.

« Oh mon Dieeeeu merci, soupira la jeune femme en fermant les yeux bien forts, un peu étourdie de s'être relevée trop vite. J'ai cru que j'allais mourir d'ennui avant que t'arrives.

-Tu dis ça à chaque fois et t'es encore en vie, hein. Faut t'occuper !

-Je m'occupe quand t'es là. Machin, elle m'occupe PAS. »

Suffisamment éloignée du garçon pour pouvoir lui parler sans l'étouffer ni se blesser la nuque, Deloris fit la moue.
Brian – Williams, pas Connard – était cool. Drôle, sympa, tranquille, toujours prêt à suggérer de piquer des trucs dans la réserve ou d'aller braquer une banque le temps de la pause. Il s'était montré accueillant et chaleureux dès les premiers jour ; sans obligation aucune, il avait pris le temps de la présenter à tout le monde, de la mettre à l'aise, de réexpliquer après leur manager ce qu'elle n'avait pas bien compris. Pour elle qui ne rêvait déjà que de repartir se prélasser sur son canapé, c'avait été mieux qu'une petite goutte d'eau inespérée en plein désert.
Elle était encore là, hein. Comme quoi.

« Machin, hein. Ben peut-être que si t'étais plus sympa avec Mel et que tu l’appelais pas Machin, par exemple, elle serait uuun peu plus sympa avec toi aussi. »

Deloris n'attendit pas qu'on l'ait poussée vers l'arrière pour rire dans sa barbe. Melissa n'était pas du tout sympa. Rien n'y changerait rien, jamais, c'était comme ça et puis voilà. Elle était toute petite, blonde, maigre comme un clou et aussi énergique qu'elle dans un sens tout à fait différent ; ça ne pouvait pas coller. Mission impossible.
Elles n'avaient que le salaire en commun, au final. Ça et l'absence de moyens à la base, comme n'importe qui dans ce genre de petit magasin débile. Y'avait bien Brian qui s'était barré de chez lui, ou un truc comme ça, mais il était sans doute parmi les seuls à ne pas venir pas d'un coin franchement défavorisé.

« Je te vois demain !

-Si je survis à l'ennui, on verra » lui lança le garçon depuis la caisse – suffisamment fort pour que, enfermée dans la salle réservée aux employés, elle puisse l'entendre par-dessus la bataille acharnée qu'elle livrait déjà à son uniforme.

Ce qu'elle pouvait. Haïr. Les uniformes.

Cheveux encore plus ébouriffés que d'habitude, la jeune femme sautilla pour enfiler ses baskets en marche. La claque administrée dans le dos de son collègue la motiva à passer plus vite la porte d'entrée, rire aux lèvres et jambes légères.
La silhouette assise à peine plus loin, dos au mur, la suspendit dans son geste.
Prise au dépourvu, elle laissa la porte se refermer doucement, clochette affolée comme les petits carillons à l'arrière de sa tête.

… Bon.

« Wow. Hey, Tiff. »



« Je suis tellement une pute que je me suis sûrement déjà tapé tout le voisinage. »

Un pied devant l'autre, Deloris s'agrippa à la rampe en chantonnant.

« Et d'ailleurs je vise sûrement Stacy ensuite, parce que Crystal l'aime bien. Et j'adore lui faire du mal. »

Quelques pas dansants l'amenèrent vite en haut de l'escalier.

« En fait non, je l'ai sûrement déjà fait. Et Joaquin aussi. Et même Jason. Ça expliquerait plein de trucs, wow.

-Lori. C'est bon, ça va.

-Tout ce qui a l'air d'un mec, hop, je lui saute dessus. Surtout si ça embête Crys.

-Je me suis déjà excusée. J'ai un peu exagéré, okay, mais –

-Je me serais tapé le PERE NOËL si elle y croyait encore. »

Arrêtée en haut des marches de l'étage, elle se tourna pour faire face à Tiffany. Bras croisés sous sa poitrine, visiblement sur les nerfs, elle soupira entre ses dents.
Elle s'était encore coupé les cheveux, tiens.

« Okay. J'ai BEAUCOUP exagéré. Mais avoue que tu l'as un peu cherché, frangine. »

Ces quelques syllabes firent renifler Deloris, qui en profita pour s'éclipser par la porte du haut.
Elle n'était pas trop sûre que sa meilleure amie ose la suivre, même si elle l'avait techniquement invitée. Malgré la colère qui lui tortillait encore les boyaux et la partie d'elle-même qui aurait préféré être parfaitement disculpée de toute faute, elle fut rassurée d'entendre les vieilles marches grincer. Rester fâchée ne lui disait rien. Surtout pour une bêtise pareille. Robert avait laissé tomber depuis longtemps, lui. Même elle, qui avait souvent la rancune tenace, avait vite cessé de ruminer – contre lui pour l'avoir lâchement dénoncée, et contre Angel pour... Pour elle ne savait pas trop quoi, en fait. Il avait eu l'air surpris que ce soit déjà arrivé aux oreilles de son ami, sachant qu'il n'avait pas spécialement prévu de lui en parler sur le champ.
N'ayant pas envie de se fatiguer à chercher s'il mentait ou était juste très bête, elle avait décidé que ce n'était pas important de toute façon. Ce qui est fait est fait, etc.

Crystal n'en voulait jamais excessivement à personne, mais la reprise de contact peinait à se faire sans médiateur.
Or voilà. Tirer des excuses à Tiffany était toujours très difficile. Elles se ressemblaient  beaucoup, sur ce point.

« Deloris ? T'as pensé aux tampons et aux épices, hein ? »

Plantée au milieu du salon, la jeune fille jeta un regard bête à sa sœur.
Michael, qui avait parfaitement compris de quoi il était question, lui rentra dans l'épaule en poussant des râles dégoûtés. Ce qui lui valut bien sûr une tape de Tiffany dès qu'il passa près d'elle – et elle ne comptait pas le plaindre sur ce coup-là, ce sale ado débile.
Yeux plissés sur la silhouette de son petit frère, déjà disparu dans le couloir, elle se tourna vers celle du plus grand.

« Vous allez quelque part ? »

Elle ne doutait pas que Robert adore courir après Michael pour lui refaire le portrait, mais il ne s'habillait généralement pas pour l'occasion. Ça arrivait trop souvent. Tellement de temps perdu. Sans compter que, tant qu'à faire, il aurait mieux fait de mettre un imper' s'il voulait se débarrasser du sang vite fait bien fait. Les shorts n'étaient pas indiqués pour un joli meurtre bien propre.
L'air plutôt serein pour quelqu'un qui s'apprêtait à sortir Michael où que ce soit, il haussa les épaules.

« Courir. »

Oh.

« Je peux venir avec vou -

-DELORIS. Je t'ai pas oubliée juste parce que tu m'ignores, hein. »

Lèvres pincées, elle poussa un gémissement ennuyé.

« J'aaaai pas exactement oublié, mais...

-Je te l'ai demandé. Trois fois. Tu m'as dit.

-Je saaaais, mais –

-Tu m'as dit, reprit Cynthia sans se démonter, que tu y penserais 'promis juré comment tu oses douter de moi espèce de mauvaise sœur'.

-Ben t'aurais peut-être dû douter de moi, en fait. Puis t'as qu'à te caler en même temps que moi, comme ça j'y penserais » grommela-t-elle en accrochant le regard de Tiffany, toujours debout près d'elle. Aucune trace de Robert. Le sale lâcheur.

Certaines choses ne changeaient pas, au moins.

« C'est de ma faute, maintenant.

-Ouais. T'as qu'à. Tomber enceinte.

-... Je vais aller en acheter avant que tu deviennes complètement débile, hein. »

Boudeuse, la cadette plissa les yeux vers son amie. Pas très douée en télépathie, celle-ci se contenta de hausser un sourcil ; intriguée, d'abord, puis de plus en plus inquiète à mesure que les idées semblaient fleurir sous la tignasse de Deloris.
La meilleure de toutes qu'elle ait jamais eu la fit sautiller jusqu'à sa sœur.

« J'y vais si je peux prendre la voiture ! »

Depuis qu'elle avait eu le permis pour de bon, personne ne la laissait vraiment conduire – sauf exceptions ou trucs importants. Ils avaient décidé que Cynthia trouverait l'utilité d'une voiture, donc elle en avait eu une. Facile. Elle et Robert, en capacité de prendre le volant mais restés tout près pour leurs études ou boulots respectifs, n'avaient pas eu ce privilège.
Même Tiffany et Crystal en avaient une pour deux. Même les jumeaux en avaient une, ces alcooliques violents notoires. Ce à quoi Janice avait répondu que « j'en ai rien à faire de ce que pensent leurs parents, moi je fais ce que je veux chez moi et non c'est non. »
L'injustice régnait.

« Si tu la rayes, je te tue.

-Okay okay !

-Si tu la casses, je tue Tiffany avec toi.

-Pas de soucis !

-Her ! J'ai rien fait !

-Pas encore » fit remarquer Cynthia d'un ton lugubre tandis qu'elle glissait les clefs dans la main de sa petite sœur.

« Va pas trop loin et reviens vite. Si t'utilises trop d'essence, j'achève Crystal avant vous.

-Pffft. Tu ferais pas de mal à une mouche, ma pauvre Cyndi.

-Je sais où Walter cache le flingue. Attention à vos fesses. »

Son grand sourire n'avait rien d'anxieux ni d'attentif. Alors qu'en vérité, elle était tout à fait certaine que Cynthia aurait fait de gros dégâts si on lui avait confié une tapette et la mission d'éliminer tout les nuisibles de l'étage.
Mais elle n'était pas inquiète ; elle voulait juste faire l'imbécile et s'amuser.

« T'en fais pas. Tout ce que je risque de faire, c'est ramasser deux trois mecs dans les quartiers chauds. J'ai pas eu ma dose aujourd'hui.

-Deloriiiis... »

Parce que, là encore, certaines choses ne changeraient jamais.
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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Lun 12 Sep 2016, 00:57


Je vous avais dit de l'achever.



▬ 15/07/1999

mais garder quoi que ce soit secret à son ami plus de dix minutes relevait visiblement de la torture.
Sans exagérer.
C'était bien pour ça, comme il le lui avait expliqué, qu'il n'avait jamais été dans l'optique de cacher leur aventure indéfiniment. Il aurait juste aimé lui en parler avant, histoire que ça ne se passe pas... Eh bien, comme ça s'était passé. Dans le sang, les larmes et la trahison.
Elle restait persuadée que la réaction de Robert – colère contenue et déception à peine masquée – avait marqué le jeune homme plus que le capharnaüm côté filles. Il n'était pas prêt de recommencer à faire des bêtises dans son dos. Soit disant. La confiance est la fondation de toute relation ; amoureuse ou non.

Tournée sur la gauche, Deloris souffla sur le visage de son ami. Il plissa les yeux mais ne les rouvrit pas.


Je suis tellement nulle, ha.



▬ 05/09/1999

Va chercher ci, trouve ça, va ici, va pas là. Et bla, et bla, et bla.
Mains dans les poches de son jean trop large, Deloris souffla bruyamment par le nez. Cynthia était beaucoup trop à la maison, ces derniers temps. Que ce soit pour des histoires de paperasserie à régler avec leur mère, faire coucou à tout le monde ou encore récupérer des affaires oubliées là la fois précédente, son va-et-vient incessant commençait à donner le tournis à sa sœur. La savoir heureuse et en bonne santé la comblait de joie, sérieusement, mais elle n'était pas obligée de le lui étaler à ce point dans la figure. La voir se balader main dans la main avec Dennis suffisait. Merci. Stop.
Les grimaces de Michael avaient beau être un peu exagérées, Deloris n'était pas très loin derrière niveau dégoût. Le raz-le-bol se faisait sentir.
Et non, elle n'était pas jalouse.

Pas du tout.

Les quelques minutes de marche la séparant du magasin lui parurent durer une éternité. Le temps se rafraîchissait à peine ; l'automne, paresseux, se prélassait encore au pied des arbres trop touffus pour les gelées à venir. Une partie d'elle-même comprenait la fatigue des saisons là où l'autre avait envie de donner des coups de pieds dans les troncs et les lilas – elle voulait virer les abeilles, dégarnir les branches. Que le temps passe. Que ça avance. Qu'on se bouge un peu, enfin.
Le plus petit sentiment d'immobilité la laissait chaque fois avec l'impression désagréable de gâcher ses vingt-et-un ans. A cet âge-là, Cynthia était encore avec Brian : depuis presque un an, ou peut-être un peu plus. Que des détails, peu importe. A vingt-deux, elle avait déjà allègrement brisé tout les records de Deloris en la matière. Le monde refusait de la laisser rester plus d'un an avec le même garçon, d'une façon ou d'une autre. Elle commençait à s'y faire. Deux mois, pour le prochain, ce serait très bien. Ça ferait au total beaucoup de copains, beaucoup de rendez-vous amusants, beaucoup de bêtises.
Le tout sans regrets, puisqu'elle les quitterait la première.
C'était vraiment gentil de la part de David, quand même, de lui avoir appris à quel point l'inverse pouvait faire mal. Merci bien monsieur le professeur.

Merci beaucoup.

Ennuyée par son propre sarcasme, la jeune fille ouvrit la porte vitrée d'un coup d'épaule expert. Se sentir malade ne l'aidait pas à positiver sur la vie et ses bienfaits, bizarrement. Puis l'anniversaire de Tiffany était dans deux jours. Deux. Et si elle avait eu l'occasion de remettre les choses à plat avec Crystal entre temps, le tout surveillée par un Stacy qui « n'a rien à voir là-dedans et s'en fiche pas mal » (plus crédible que Robert, pour sa défense), discuter avec elle la mettait vaguement mal à l'aise depuis l'incident. Peut-être parce qu'elle avait la sensation que son amie n'était pas tout à fait sincère dans ses sourires, peut-être parce qu'elle se sentait toujours un peu nulle, peut-être parce que sa foutue migraine la rendait paranoïaque en plus de lunatique – allez savoir.
Et où était le pain de mie, dans ce foutu merdier ?
Pas avec le reste des trucs qui ont de la mie, évidemment. C'aurait été trop simple. A ce stade, elle était prête à rentrer sans rien et jeter le sac vide à la figure de sa mère ou de Cynthia ou même d'un des garçons s'ils osaient passer dans le coin. Sentir le regard méfiant d'une petite mamie posé droit sur elle ne calma définitivement pas ses envies de meurtre.

Plisser le nez façon chien méchant eu le mérite de la faire décamper. Outrée, mais partie. Bien. Parfait. Du bon boulot.
C'était forcément ses cheveux. Ses cheveux énervaient toutes les vieilles dames blanches.

Elles allaient devoir changer de tactique, un jour, parce que leur petite moue stupide lui donnait juste envie de se faire une afro de deux mètres de diamètre.

Comme elle pouvait se l'autoriser, Deloris jeta un paquet de chewing-gum et les bonbons préférés de Michael dans le sac.
Elle était d'humeur à faire du favoritisme, et son petit frère était adorable.
Les autres ne méritaient pas son amour.

La demoiselle marqua une pause conséquente devant les serviettes, songeuse, avant de décider que ça devrait bientôt être utile et d'en fourrer une boîte avec le reste. Le ketchup eut tôt fait de rentrer dans la danse des achats compulsifs. Ça aussi, ça ne pourrait qu'être utile. Tout le monde aime le ketchup. Le pain de mie refusait toujours de venir à elle, en attendant, mais okay – s'il voulait se battre, elle était prête. Elle l'attendait. Elle allait le tuer et le bouffer ou peut-être bien les deux en même temps. Il aurait tout le temps de pleurer ensuite, ce sale...
Pain de mie.
Oui. Bon.
Elle avait besoin de dormir.

« Tiens. »

Sourcils froncés, yeux plissés, Deloris accueillit la voix à sa droite par un grognement inhumain. Littéralement.
La petite vieille, restée non loin, s'empressa de filer à la caisse.

« Casse toi. David. Merci.

-Eh. Je t'en prie, c'est sympa. Je suis heureux de te revoir, moi aussi.

-Je voulais pas t'invoquer, okay ? Je penserai plus à toi, promis, maintenant fous moi la paix » marmonna-t-elle entre ses dents, tellement occupée à avoir l'air calme et détachée qu'elle prit et reposa trois fois le même pot de moutarde sur le rayon.

Meilleure impression au monde. Elle était une femme nouvelle et apaisée. Elle avait géré la rupture mieux que personne. Aucune idée de qui était ce David, d'ailleurs. Un inconnu. Un pauvre type. Nul. Oubliable.

Le pot de moutarde, pour la énième fois, se retrouva mystérieusement entre ses mains.

« Hmmm. Tu sais, se quitter en bons termes, ça voulait pas dire 'ignorer mon ex pendant deux ans et l'envoyer promener chaque fois que je le revois'. »

Parce qu'ils s'étaient quittés en bon termes ? Traits tendus, Deloris tenta de se souvenir. Elle était à peu près sûre qu'ils avaient déjà mis pas mal de distance entre eux, à l'époque, et que David avait pris soin de cracher sur son petit cœur fragile avant de l'écraser par terre en guise d'au-revoir.
Quoi qu'à bien y repenser, elle avait dû faire semblant d'aller bien. Peut-être même qu'elle avait rit.

Ses mains se figèrent juste avant de recommencer leur manège ; doigts noués dans ses poches, sac au coude, elle s'éloigna au hasard.

« Ça fait si longtemps que ça ? Wow, je sais pas. C'est passé tellement plus vite depuis que, tu. Ouais. Bref. »

Il devait bien se marrer, hein. Mâchoire crispée et mille fois trop émotive à son goût, elle claqua la petite porte d'un rayon de surgelés. Elle n'avait pas besoin de surgelés.

« J'étais sûr que t'étais encore fâchée. »

Foutu pain de mie. Elle regarda à droite et à gauche ; le magasin était tout petit, comparé aux grandes enseignes. C'était juste ridicule. Il devait être à deux pas. Trois maximum.

« Enfin, bon. Je suis en ville pour un moment, si tu veux... Parler, ou me taper dessus. Comme tu veux. »

La semelle de ses chaussures crissa contre le carrelage. Elle s'attendait à le trouver fier de ses conneries, suffisant, en forme olympique ; trop bien habillé pour le rayon sushis.
Et, pour sûr, songea-t-elle en le dévisageant, sa veste brune avait quelque chose de too much. Comparée à son débardeur trop court et le gros manteau bleu volé à la penderie presque vide de son père, elle détonnait encore plus violemment. Il avait toujours la même silhouette. Les cheveux à peine plus longs ; une barbe très légère sur les joues et le menton. Du genre qui devait piquer sous les doigts.
Elle n'avait même pas envie de retourner avec lui. Elle n'était plus triste depuis longtemps. Amère, à la rigueur : parce que la décision n'était pas venue de sa part à elle, quelque chose persistait à lui chanter que ça aurait pu marcher. Elle lui en voulait pour ça.
Il n'avait pas l'air content de l'avoir rendue triste.
Suffisant, si. Toujours. Mais embêté, aussi. Ou peut-être vexé. Peu importe.

« … Je trouve pas le pain de mie. »

Doigts crispés sur les bords de son manteau, elle fondit en larmes.



▬ 17/09/1999


« Washington ? Faut que tu reviennes, là. Je peux pas tout faire sans toi. »

Visage caché dans ses mains, elle laissa filer un gémissement étouffé.

« Quoi que t'es d'une utilité discutable... M'enfin. Washington ? »

Elle n'avait aucune envie d'aller travailler. Brian n'était même pas là ; personne qu'elle veuille voir n'était là. Tout le monde l'avait lâchement abandonnée. Sauf Machin. Et elle, elle n'avait vraiment, vraiment aucune envie de la voir à aucun moment de son existence.

Redressée d'un geste brusque, elle ouvrit la poubelle et en fit claquer le couvercle.

« Wash – »

La porte s'ouvrit si violemment qu'un pas étonné en arrière n'empêcha pas Melissa de se la prendre dans le nez. Un si joli nez, en plus. Tellement petit et droit et mignon. Y'avait de quoi en pleurer, hein – elle comprenait. Elle aussi avait envie d'en pleurer.
Les larmes et les insultes ajoutèrent un peu de joie à la journée de Deloris, qui les accepta sans broncher. Elle n'était pas si cruelle au point de lui souhaiter s'être cassé quelque chose ; cela dit, qu'on ne lui demande pas de compatir. Cette imbécile n'avait qu'à attendre deux minutes qu'elle ait fini sa pause et puis voilà, au lieu de venir la harceler partout où elle avait le malheur de vouloir s'isoler.
Une main contre sa nuque, elle fit la moue.

« Désolée ?

-Mais ouais, désolée, geignit sa collègue en tournant le robinet d'un geste sec. Comme si t'avais pas fait exprès.

-J'ai PAS fait exprès. Y'avait une chance que tu sois pas juste derrière. »

Son explication n'eut pas l'air de la satisfaire. Du tout.
La petite blonde aspergea son visage d'eau fraîche sans un mot. Après avoir vérifié qu'elle ne saignait pas et n'avait rien de cassé, elle poussa un petit soupir contrit et revint faire face à Deloris.

« Y'a des clients, j'ai besoin de toi. Retourne bosser au lieu de glander.

-Uh. Okay, m'dame. »

L'absence de protestations eut l'air de la préoccuper un bref instant mais, déjà, Deloris s'était glissée par la porte laissée entrebâillée ; l'intérieur de la boutique la noya d'air frais et de bruits dans tout les coins.
Elle inspira comme un poisson hors de l'eau.
Une partie d'elle-même voulut se saisir du premier téléphone à portée de main et appeler sa mère, son père, Cynthia, n'importe qui : dire qu'elle se sentait mal, qu'elle en avait marre, qu'elle voulait rentrer. Elle voulait être chez elle. Chez Tiffany. Chez le Pape, à la Maison Blanche, peu importe – n'importe où mais pas là.
Elle voulait avoir quinze ans de nouveau. Être bête et sans soucis plus graves qu'un petit bleu au genou. Pouvoir se cacher sous le lit et n'avoir aucune responsabilités. Laisser ses parents faire, parce que ce n'était pas à elle de gérer les trucs importants.

Là, tout de suite, elle aurait préféré se briser les phalanges plutôt que devoir parler à qui que ce soit.

Crispée de haut en bas, elle offrit un grand sourire à une cliente.

« Je peux vous aider ? »

Mon Dieu, à l'aide.



▬ 23/09/1999

« Si t'as décidé de te servir de mon téléphone pour appeler tes copains en secret, je te préviens, on va avoir un problème. »

Affalée sur le canapé, Deloris lança aussitôt un sourire espiègle à Tammy. Celle-ci la regarda par en-dessous, clairement mécontente de ne jamais être prise au sérieux, mais n'ajouta rien de plus ; sa mère, installée à la table du salon, sourit gentiment dans leur direction.
Sandra n'appréciait pas tant sa jeune voisine qu'elle admirait son entrain et son énergie intarissable. Il lui arrivait souvent de se moquer de son poids, le ton léger et l'air ravi, et c'étaient sans doute les remarques les plus honnêtes sans être franchement blessantes qu'on lui ait fait à ce propos depuis longtemps ; Tammy hurlait à chaque fois, mais elle, ça ne la dérangeait pas tant. L'incapacité de la demoiselle à prendre des pincettes ou réfléchir avant de parler la rendait étrangement sympathique, un peu à la manière d'un enfant.
Un minimum considérée parfois, Deloris avait tout de même fini par intégrer que parler de poids devant Tammy était à proscrire autant que possible. Idem pour tout cachet qu'elle pouvait prendre devant elle. Idem pour toute les opérations du monde. Idem pour beaucoup de choses, en fait.
Cette fille était une sorte de boule de nerfs hypersensible cachée sous un regard méchant et des vêtements trop grands. Toute une histoire.
Genoux ramenés contre sa poitrine, téléphone coincé au milieu, elle tapota sur les touches et fit signe à son amie de ficher le camp.

Le souffle outré ne mit pas longtemps à sortir.

« Je suis chez moi, sale... Squatteuse, » grommela-t-elle en claquant des talons jusqu'à la cuisine.

Sa mère la suivit en soupirant, prête à sortir le chiffon si madame ronchon se décidait à se venger sur les cornichons ou les concombres. Elle avait tendance à cuisiner n'importe quoi, sans réfléchir ni doser les portions, lorsqu'elle était nerveuse. Explication durement arrachée suite aux cookies et gâteaux qui atterrissaient parfois chez eux sans raison aucune – quoi que Deloris, personnellement, n'avait jamais eu envie de s'en plaindre. Au contraire.
Ses yeux, malgré tout, suivirent la silhouette de Tammy plus longtemps que nécessaire.

Elle avait encore perdu du poids, hm.

« Euh – allô ? »

Tellement préoccupée qu'elle n'en avait pas entendu la voix au bout du fil, elle entortilla pensivement le fil autour de son index.


27 septembre, 17h, à...

L'immense soulagement dont était teinté son soupir arriva jusqu'aux oreilles de Tammy, qui lâcha ses carottes pour vérifier ce qu'elle fichait.
Yeux clos et téléphone crispé contre son estomac, Deloris se laissa glisser sur le canapé jusqu'à y être allongée.

« … Salis pas les coussins. »

Ses sourcils froncés par l'inquiétude abandonnèrent son amie à ses rires débiles et ses promesses en l'air.

Elle avait déjà tout sali, à priori.



▬ 07/10/1999

« Je vais passer l'après-midi et la nuit chez Michael ! On se voit demain, okay ? »

Tiffany la regarda comme si elle venait de lui annoncer qu'elle se faisait nonne.

« En toute amitié » précisa-t-elle face à une réaction si peu appropriée, pouces calés derrière les lanières de son sac à dos.

« Ouais, c'est ça. De pire en pire. Bientôt tu vas me dire que tu vas chez David préparer des churros ?

-Il préfère le caviar. C'est un homme simple.

-Non mais, sérieux. C'est quoi ton délire, là ? Tu veux refaire le tour de tout tes ex ? »

« Pour comparer » faillit sortir, à coup sûr. Heureusement pour Tiffany, Deloris avait autre chose à faire que la traiter de sale cruelle hypocrite à peu près autant Sainte Nitouche qu'elle – c'est à dire bonne pour les flammes de l'Enfer et toutes les terribles conséquences de ne pas avoir su serrer les jambes jusqu'au mariage. Elle aurait eu du mal à lui faire croire qu'elle et Jason n'avaient fait que se câliner gentiment, mais alors avec Matthew ?
Uepa, hein. Vu le bonhomme, c'était pas très crédible.

« Non ! Mais de mes amis, ouais. »

Le petit tacle effleura à peine sa voisine.

« Ça fait longtemps que je l'ai pas vu, on va parleeer. Et pourquoi je te dis ça, de toute façon. Je fais ce que je veux.

-Exact. Je sais pas pourquoi tu me dis ça.

-Je sais pas non plus.

-Tu commences à me prendre pour ta mère. Tu l'as prévenue, au moins ? »

Son deuxième pas en arrière se fit sautillant ; mains déguisées en super pistolets, œil droit fermé, elle tira quelques petits coups droit dans le cœur de Tiffany.

« Nooope ! T'es là pour ça ! Je te laisse avoir l'air convaincante niveau 'en toute amitié', merci merci !

-LORI !

-LESINE PAS SUR LE COTE AMICAL HEIN ! »

Déjà loin, elle se mit à compter les battements ratés de son cœur.
Alors. Droite, gauche, gauche. Gauche. Et...

Droit chez Mick.







▬ 08/10/1999

On voyait mal les étoiles, d'ici.
Il y a bien dix ou douze ans de ça, quand ses parents les emmenaient encore régulièrement chez l'oncle Bradley, loin de la ville, elle avait eu un million de fois l'occasion de s'allonger dans l'herbe pour regarder les constellations ; sur le coup, ça ne l'avait pas marquée. Elle trouvait juste amusant d'avoir le droit de sortir à la nuit tombée, de pouvoir rouler dans l'herbe sans que personne autour ne la traite de goret. Sans se prendre de mégots dans les cheveux, non plus.
Dramatique expérience. On ne rampe pas partout si on tient à ses jolies boucles.
Bizarrement, aujourd'hui, ça lui manquait. Les étoiles. Le ciel dégagé. La Voie Lactée. Le souvenir était un peu flou, coincé entre deux trois bêtises et une bestiole dont elle ne se rappelait pas le nom. Ça n'avait pas d'importance, ça non plus, à l'époque.
Leur en donner maintenant avait quelque chose d'hypocrite. Elle n'aimait pas ça. La mélancolie lui allait très mal au teint ; à choisir, elle préférait encore trépigner en imaginant comment serait l'avenir. Un mari riche ? Un chien ou un chat ? Les deux ? Une maison ou un appartement ? Un étage seulement, comme maintenant ? Où vivrait Robert, où vivrait Michael ? Combien d'enfants Cynthia allait enfin se décider à avoir ? Est-ce que sa robe de mariée serait plutôt fourreau, princesse ou très simple ? Allait-on la promettre au plus haut grade de son super boulot de rangeuse de machins trucs, ou est-ce que l'illumination divine viendrait la frapper de plein fouet et la rendre riche et célèbre ? Pourquoi Tammy faisait pas mannequin, hein ? Tellement jolie.
Peut-être pas que tant que ça. Mais pour elle si, en tout cas. Elle pouvait faire mannequin pour elle, non ?
Hmm.
Ça faisait louche dans le sens d'intéressé, tout ça. Oups. Avait-elle viré lesbienne ? Telle était la question.
Un peu trop évidente pour être drôle, la réponse fila se cacher.

Vilaine, va.

Gênée par le tintement d'une bouteille et les discussions de ceux qui passaient parfois dans le coin, la jeune femme tourna sur le côté. C'était pas le meilleur banc de la cité, mais c'en était un ; saoule, elle n'était plus très regardante sur le confort. Non madame, ce n'étaient pas des trottoirs qu'on trouvait partout en ville, bien sûr – c'étaient des hôtels quatre étoiles deluxe. Clim intégrée, s'il vous plaît. Ça rigolait pas. Parfois même, si vous aviez beaucoup de chance, la douche venait à vous.
Que demande le peuple, franchement.

« Deloris... ? »

Yeux plissés, la concernée étudia le mur face à elle avec une grande attention. Merveilleux mur. Ce qu'il lui voulait, ça, c'était autre chose. Elle n'était pas trop sûre de savoir parler le mur.
Dans le doute, elle tapota des doigts contre le banc. Ça eut l'air de marcher, vu que la voix reprit :

« Mai, qu'est-ce que tu fous là ?

-Tu la connais ? »

Ouaip, nope. Aucune envie d'entendre cette voix-là.
Un peu trop capable de se fermer au monde extérieur lorsque l'alcool acceptait de l'aider à se tisser une jolie bulle, elle vira la discussion en bruit de fond. Qu'il continue de parler si ça lui chantait, elle ne l'entendait plus ; la petite voix débile non plus, peu importe à qui elle appartenait au juste. Une cruche, sûrement. Une Melissa. Une... Une Melissa.
Putain de Melissa.

Après peut-être dix secondes, peut-être une heure, la sensation d'une main froide contre son épaule gelée la sortit de sa transe. Roulée sur le dos et pas trop en capacité de résister au mouvement, elle cligna des yeux vers le visage inquiet juste au-dessus d'elle. Il lui fallut quelques secondes supplémentaires pour bien le replacer. Elle fit très attention au menton, parce que maintenant c'était comme ça qu'on les distinguait à coup sûr.
Joaquin avait sa petite barbe débile, là. Pas un bouc, juste une petite barbe débile.
Elle sourit donc à Angel.

Aucune idée d'où il avait envoyé sa blonde. Ou brune. Peu importe.

« Robert s'inquiétait. T'étais censée rentrer ce soir, tu sais.

-Uhhh ouais. Ben je vais rentrer ce soir, juste... »

Elle fit la grimace.

« Ce soir, après la nuit, quoi.

-C'est le matin, ça. T'as bu combien ?

-Trois.

-Verres ? Ou bouteilles ? lâcha-t-il en la redressant pour se faire de la place à côté d'elle, attentif à ne pas la faire tomber dans le procédé.

-Je te dirai pas. Qu'est-ce t'en as à foutre, de toute façon, hein. »

Soit il ne trouva pas quoi redire à cette vérité troublante, soit il préféra ne pas rentrer dans son jeu. L'un dans l'autre, le résultat restait le même ; il ne nia pas. Le côté dramatiquement émotif de Deloris ces derniers temps le prit mal. Méchamment, douloureusement, comme un coup de poignard ni très net ni très efficace qui ripe sur les côtes sans rien toucher de vital.
Un bras contre les yeux, elle renifla bêtement.

« Ça fait un moment que t'as pas l'air bien, mai. Tu devrais peut-être en parler, ou...

-Comme si t'avais envie que j'en parle, ha.

-A Robert, je veux dire – à Robert, s'empressa-t-il d'ajouter, l'air crispé. Ou ta mère. Moi, je... »

T'en as rien à faire, je sais.







« T'as essayé d’appeler chez Michael ? »






▬ 16/10/1999

« Her, Lori. »

La jeune fille leva le nez de sa canette de coca, grand sourire aux lèvres.
L'inquiétude sur les traits de Robert ne réussit pas à la dérider ; tant qu'il n'avait pas l'air en colère, elle pouvait gérer. Crystal, assise à sa droite, cessa d'expliquer l'intense complexité d'elle-ne-savait-trop-quel jeu de carte aussitôt que la voix du garçon s'éleva. Polie et discrète, elle lui sourit un peu avant de se mettre à battre le jeu en silence.
Comme il s'installa près de sa sœur sans faire signe à qui que ce soit de bouger, elle dut juger correct de ne pas s'enfuir en courant. Même si c'était pour leur donner un peu d'intimité, ça restait vexant aux yeux de beaucoup.

« T'as vu Angel, cette semaine ? »

Songeuse, elle prit une gorgée de soda.

« Nnnon. Si tu l'as pas vu, hein, y'a pas de risques que je l'ai vu moi. »

Elle sentit le sujet de conversation arriver gros comme un camion. Robert avait pris sa tête de conflit intérieur, chevilles croisées et l'air grave, et ce n'était jamais bon signe. Il faisait toujours ça avant de lui lâcher un truc qu'elle n'avait pas envie d'entendre. C'était sa façon à lui de réfléchir aux conséquences possibles de ses paroles, ou une autre bêtise du genre.
Une bonne habitude à prendre. Elle allait l'imiter dès aujourd'hui.

Savoir tenir sa langue était en numéro un sur la liste de ses bonnes résolutions pour l'année prochaine.

« Vous vous êtes pas revus depuis la dernière fois, si ?

-Tu veux savoir si on a refait des galipettes ? »

La brutalité de la traduction le fit lever les yeux au ciel ; il acquiesça néanmoins.
Crystal mit plus d'ardeur à trier.

« La réponse est non. J'ai décidé d'être chaste, vois-tu. »

Le rire de Tiffany, vite rejointe par Joaquin, leur valut un regard noir. Dès qu'ils eurent pris conscience du silence ambiant et posé les yeux sur elle, ils lancèrent un « désolé » plus ou moins sincère dans sa direction.
Puisqu'ils avaient l'air de si bien s'entendre, elle s'appliqua à les ignorer.

« Je te fais confiance, » soupira Robert en lui pinçant la joue, parfaitement sincère. Ça piqua un peu plus que prévu.

« C'est juste qu'il sort plus, depuis... Samedi dernier. Il répète à Joa qu'il est malade, mais il a pas l'air convaincu. Il m'appelle pas non plus. »

Concentrée sur sa canette, Deloris regarda son frère littéralement fondre sur le banc et venir croiser les bras sur la table, menton posé dans le creux. Ça faisait longtemps qu'elle ne l'avait pas vu comme ça, tiens.
Il pleurait pour tout un tas de raisons, étant petit, mais ça faisait bien six-huit ans qu'elle ne l'avait pas vu tirer une tête pareille. Ses yeux de chien battu, là. Abandonné et seul au monde. En train de se demander ce qu'il avait fait de mal pour être laissé là alors que tout les autres allaient s'amuser.
Elle n'avait pas toujours été très gentille avec lui, alors elle s'en rappelait bien. Il y avait aussi eu ses moments d'intense détresse, chaque fois que leur mère partait travailler et qu'il devait rester seul à la maison avec une Cynthia branchée bracelets et elle qui filait en bas sitôt la voiture partie.

Pensive, elle ébouriffa gentiment ses boucles brunes.

« Her, il t'a pas abandonné. T'es la dernière personne au monde qu'il voudrait plus voir, avec Joa. Ça peut pas être ta faute, s'il fait la tête.

-J'ai jamais dit que c'était de ma faute.

-Non non. Je précise. Parce que tu fais ta tête de chien laissé au bord de la route, là.

-Non.

-Si si.

-Je suis juste inquiet. Et je le montre plus que Joa, j'imagine. C'est tout » grommela-t-il en posant son front contre ses avant-bras.

Hmm.

Un bref regard à Joaquin lui confirma qu'il avait abandonné sa conversation avec Tiffany pour aller câliner Mirana plus loin.

« Il a l'air très très inquiet là. Il va bientôt chercher des réponses dans les amygdales de Mira, je crois... On en saura peut-être plus après. Affaire à suivre.

-Pfff. Ouais. Les amygdales de Mira ont offensé Angel, il veut plus voir personne depuis. »

Sur le coup, ça lui parut bizarrement crédible.
Mais tout lui aurait paru crédible, à ce sujet, alors elle décida de le garder pour elle.

« Tant qu'on est dans les questions gênantes, lâcha Robert tout d'un coup, sans relever la tête, est-ce que t'as couché avec Joa ? »

Deloris s'étouffa d'indignation sur sa gorgée.

« Vous devriez arrêter de l'embêter avec eux » soupira Crystal en lui tapotant le dos.

Comme une vraie sœur. Aimante et pleine de pardon. La seule dont elle ait besoin, clairement, songea-t-elle en lui embrassant la joue.
La trace de sucre laissée sur sa peau la fit rire bêtement. Ce que, bien sûr, son amie interpréta comme un signe pour répéter « quoi ? » et frotter son visage avec énergie.

« Comme elle dit. Arrêtez d'insinuer que je couche avec tout le monde, c'est horrible. Est-ce que je te répète comment tu couches avec personne, toi, hein ?

-Je dis ça parce que, poursuivit-t-il, omettant soigneusement l'insulte supposée à sa virilité, Angel a tendance à draguer les filles à qui s'intéresse Joa. »

L'information la fit froncer des sourcils. Ça expliquerait pourquoi Joaquin avait décidé de se laisser pousser la barbe, ouais. Plus difficile de battre des cils en chantant « je suis Joaquin viens dans mon lit » s'il y avait un moyen sûr et certain de les différencier, c'est vrai. Très malin.
Ça voulait aussi dire que le problème était arrivé à ce point embêtant, d'un autre côté, et c'était assez terrible à imaginer. Angel n'avait vraiment pas besoin de voler les copines de son frère pour finir la nuit avec un harem, de son avis.
Le problème devait être ailleurs. Des trucs de jumeaux trop proches qu'elle ne pouvait pas comprendre.

« Je réfléchis à tout ce que ça implique dans la vie, expliqua-t-elle face au regard en biais de Robert.

-Hmmm. Enfin, ouais. Je dis pas que t'as été avec lui, mais y'a pu avoir de ça. Je pense. Parce que c'est Joa qui est venu me dire pour toi et Angel. »

Oh l'enfoiré.

« C'était uuuun peu puéril, comme réaction. Donc. Après peut-être qu'ils étaient juste fâchés, je sais pas. »

Le sale bâtard. Le connard.

« Faut que je trouve du lourd à balancer sur lui, maintenant. Où sont mes dossiers » grogna Deloris en écrasant plus ou moins la canette vide dans son poing.

« JOAQUIN. »

Son cri tourna immédiatement l'attention du garçon (et de tout le parc) vers elle. Après avoir vérifié que Mirana aussi regardait ce qu'elle fichait à hurler comme ça, elle claqua sa boisson froissée contre la table de pique-nique.

« ESTAS BUENO, PAI ! »

Satisfaite, elle se retourna dans le bon sens.
La voix de Mirana, après un long silence perplexe, vibra dans l'air.

« ...Elle te drague, là ?

-Tu rigoles ? Tu l'as entendue ou quoi ? »

Toujours affalé contre le bois, Robert se mit à trembler de rire en silence.

« J'ai entendu qu'elle te faisait un COMPLIMENT, JOAQUIN.

-T'as vu le ton du COMPLIMENT, MIRANA ?

-Je l'ai ENTENDU.

-C'EST. PAREIL. »

Deloris, doigts fermés sur sa moitié de cartes, mit quelques secondes de plus avant de rire à son tour.



▬ 04/12/1999

Quelque chose avait changé.
Enfin, plusieurs choses avaient changées ; mais peu importe.

« Delo. Tu triches.

-Naaan. C'est Crys qui m'a appris, et elle oserait jamais m'apprendre à tricher. Eh oh.

-Tu gagnerais pas, sinon. Tu triches, c'est obligé. »

Parfaitement outrée, Deloris s'appliqua à filer un coup de pied à Joaquin sous la table. Angel, assis à côté de son frère, persistait à siroter son soda en silence. D'habitude il aurait rit, ou grogné, ou n'importe quoi, vraiment ; il n'était pas si prévisible que ça. Juste drôle. Léger. Pas prise de tête.
Poitrine un peu serrée, elle tritura nerveusement l'as de cœur entre ses doigts.
Mirana et Joaquin étant en période de froid – comme une minute sur deux, au final ; mais bon, c'était plus officiel ces derniers temps – elle n'avait pas vu la latina depuis un petit moment. Elle traînait juste avec Robert, entre autres amis qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de croiser pour sa part. C'était bizarre de se dire que, au final, elle aurait pu arrêter de voir Mirana au même titre qu'elle n'avait plus vu Jennifer si jamais elle et Joaquin avaient fini par rompre.
Nouveau coup d’œil à Angel. Ils buvaient tout les deux, maintenant. Superbe effet miroir.
Depuis qu'il était revenu, après deux intenses semaines d'absence à regarder Robert taper dans tout les cailloux qui avaient le malheur de passer sur son chemin, l'ambiance était pour le moins... Tendue. La raison principale restait que le dépressif faisait la tête, bien sûr, et ne laissait passer que quelques émotions à la journée ; la gêne ou l'agacement, en général, tant qu'à faire – mais il y avait autre chose. Définitivement. Ça ne s'était pas trop vu jusqu'à l'anniversaire de Robert, mais ça avait eu tendance à empirer depuis.
Tout ce qu'elle avait pu observer, c'était qu'il essayait très fort d'avoir l'air d'aller bien en face de Robert (rien d'anormal jusque là) et que Robert faisait plus ou moins pareil. Elle voyait bien la tête que tirait son frère à la maison, hein. La déprime avait un nouveau nom. Et c'était Robert. Robert était la déprime.
Elle avait envie de déprimer rien qu'à le regarder errer d'une pièce à l'autre, en tout cas.

Ça commençait à durer.

« Hey. »

Ils levèrent la tête tout les trois, presque d'un même mouvement, en direction de Robert.
Soulagée de le voir arriver, Deloris lui tendit une canette.

« T'étais parti faire quoi, sale brig – oh, hey ! »

Encore plus souriante qu'elle ne l'était déjà, elle agita énergiquement la main vers la parfaite inconnue à côté de son frère. Joli collier, petit débardeur sympa. Toute mignonne.
Bouche close, la concernée le lui rendit en dix fois moins exagéré.

« C'est qui ?

-Stephanie. Steph, sinon, ça marche aussi.

-On sort ensemble. »

Les jumeaux s'étouffèrent sur leur boisson.
Mais littéralement.

Certaines cartes n'allaient peut-être pas survivre, songea-t-elle en voyant le soda couler partout.

« … Ouh. Euh. Enchantée aussi.

-Vous étouffez pas, wow ! »

Deloris récupéra le jeu aussi vite que possible, trop préoccupée à sauver le cœur de leur propriétaire pour vouloir tapoter le dos des latinos. Ils avaient l'air de très bien s'en sortir, de toute façon. Angel mieux que Joaquin, mais rien de dramatique d'un côté comme de l'autre. Un peu de soda dans les poumons n'avait jamais tué personne.
Quoi qu'à la réflexion, elle n'en était plus trop sûre.

« Tu quoi ?

-On, répéta Robert, très lentement, sourcils froncés. On sort ensemble.

-C'est qui, elle ? »

Figée sur un sourire passe-partout, la jeune fille se tourna vers Stephanie. La main qu'elle gardait serrée contre celle de Robert, un peu cachées dans leur dos, entrelaça possessive ment leurs doigts. Le malaise sur son visage n'avait vraiment rien de surprenant, vu l'accueil des deux rigolos. Elle gérait au contraire plutôt bien.
Elle avait toujours imaginé qu'elle serait la plus traumatisée à l'idée de voir son petit frère avec quelqu'un ; apparemment, elle avait trouvé son maître. Ou ses maîtres, en l’occurrence.
Leur tête défaite avait quelque chose d'intéressant à regarder. Complètement hors de propos.

« C'est Stephanie. Elle vient de le dire.

-J'étais pas au courant, grogna Joaquin en fixant son pull tâché.

-Eh ben tu l'es, maintenant. Content ?

-Vachement, ouais. J'exulte, putain. »

Pas plus heureux que son jumeau, joue appuyée contre son poing, Angel arrêta de grogner pour mieux détourner le regard.
… Bieeen.

Mon Dieu, ça allait être marrant comme tout.



▬ 26/02/2000

Frrrroid.
Affalée n'importe comment sur le canapé, Deloris grinça des dents. Le bâton de sa sucette commençait doucement mais sûrement à prendre des allures d’œuvre d'art ; une petite gravure abstraite sur plastique, ou quelque chose du style. Elle pourrait peut-être les vendre un peu cher, si elle réussissait à en mordre un paquet par jour. Ça demanderait des sacrifices. Niveau santé et financier, pour commencer, et puis aussi rapport au temps que ça prendrait – quelques bonnes minutes l'unité.
Heureusement, la jeune fille était motivée et volontaire. Tout pour réaliser ses rêves. Elle abandonnerait mari et enfant dans ce noble but, comme tout héros qui se respecte, et ne les retrouverait qu'au final,  à la lumière de toutes les expériences l'ayant forgée en chemin.
Magnifique.

« Deloris ?

-Je m'apprête à vivre une aventure intense, lança-t-elle à l'adresse de Cynthia – chaussée, à en croire le claquement de ses semelles. J'espère que tu m'interromps pas pour rien, femme. »

Paumes appuyée sur le dossier du canapé, la femme en question lui jeta un regard indéchiffrable. Ses jolies petites tresses avaient été rangées en chignon ; elle avait même mis un chemisier sympa.
Elle sortait, à l'évidence.

« Je vais voir Brian, confirma-t-elle en jetant un coup d’œil à sa montre. Il est à l'hôpital. Tu veux venir ? »

La nouvelle la fit redresser le dos d'un coup.

« Brian comme, ton ex connard ? Il a le cancer ?

-Ex tout court. C'est pas un connard, grommela Cynthia en se mordillant la lèvre. Et non. Il est juste bête. Tu viens ou pas ?

-Ehhh. »

Elle se doutait bien qu'elle ne le lui demandait pas pour le plaisir de la voir insulter Monsieur Parfait, mais devoir jouer les soutiens psychologiques ne lui disait rien qui vaille. Elle n'était pas faite pour ça. Robert, d'accord ; leur mère, pourquoi pas. Elle et Michael, comme souvent mis dans le même panier, n'avaient jamais été très doués lorsqu'il s'agissait de consoler l'autre. Aussi proche et cher leur soit-il, ça ne marchait pas.
D'un autre côté, et c'était bien ce qui la faisait hésiter, elle s'ennuyait ferme. Pas de boulot, personne à embêter, aucun coup de fil à passer. Tout le monde était soit occupé, soit lourdingue à l'en faire fuir la bataille : même Crystal, sur qui d'habitude elle pouvait compter, s'était tellement entichée de Stephanie qu'elle passait presque plus de temps avec la demoiselle qu'avec elle. Ce qui, de son avis, était terrible.
Sans compter que ces derniers temps elle la voyait plus souvent avec miss Johnson qu'avec Robert, Stephanie.
Le regard de Cynthia voleta sur un mur, la fenêtre, la porte de la cuisine.

« Oh, y'aura son frère. William.

-Son frère.

-Oui. Ça fait un moment, je sais pas si tu te souviens de lui.

-Nnnnon. Je suis catégorique, madame, j'ai jamais vu la famille de ton ancien mec. »

Mauvaise mémoire ou pas, ce n'était pas le genre de choses qu'elle aurait oublié. Elle était quand même capable de retenir qui avait un frère et qui avait une sœur, sans parler de leurs noms, même sans les avoir vus. Le minimum syndical.

« Mais si ! Un type mince, assez grand. Il se souvient de toi, en tout cas, insista Cynthia en fronçant les sourcils. T'es la fille qui sait pas comment se servir d'une hache. Apparemment. »

Ohhh.

« C'est le voisin, ça. Et il m'a même pas invité à prendre un café » s'exclama Deloris en essayant de se remémorer son visage – au lieu de ça, ce fut un mélange douteux de tout et n'importe quoi qui s'imposa à elle.

Il devait avoir l'air trop normal pour qu'elle s'en souvienne. Ça faisait quand même, quoi, quatre ou cinq ans ? Peut-être plus.

« Non, c'est William. Le voisin, je l'ai jamais vu. Il était là qu'un jour sur dix, de toute façon, je crois. Et donc tu viens, oui ou non ? »

… Sérieusement.
Plus que profondément outrée, presque en colère, Deloris tapa du poing contre le dossier.

« Ça veut dire que Brian était peut-être là, alors ! J'aurais pu lui casser la figure, à ce sale lâche de – »

Cynthia la laisser fulminer sans chercher à comprendre. La connaissant, c'était le mieux à faire ; elle n'avait plus mentionné Brian depuis des lustres précisément pour éviter ce genre de discussions. Ça ne servait à rien. Elles n'étaient pas d'accord, et puis voilà.
Toujours en proie à de terribles questions intérieures, Deloris se redressa et trottina sans rien dire jusqu'à ses chaussures. Tant qu'à faire, du coup, elle n'avait aucune idée de quelle brave personne elle avait voulu harceler sans le savoir.
Facilement intéressée et en quête constante de distractions, elle sautilla sur place jusqu'à ce que Cynthia saisisse le message et ne la rejoigne.

« Pas de bêtises à l'hôpital, hein. On va pas rester longtemps.

-T'inquiète. Je viens juste pour pouvoir dire à Dennis que tu l'as pas trompé. En mode témoin, tu vois » expliqua-t-elle avec de grands gestes inutiles qui faillirent bien éborgner sa sœur.

La porte claqua dans leur dos avant d'être verrouillée ; comme à chaque fois qu'elle sortait sans s'imaginer que ça prendrait trop longtemps, elle ne prit rien avec elle. Ni veste, ni papiers, ni sac ou petits gâteaux. Juste son humble personne, moulin à paroles intégré.

Affalée contre la voiture le temps que Cynthia la rattrape et sorte les clefs, elle adressa un signe de la main enjoué aux voisins d'en face.

La dame, assise sur le capot, une main contre son ventre arrondi, le lui rendit la première avant de tapoter le bras de son conjoint.  Il cessa de martyriser le toit, surpris, pour lui envoyer un « bonjour » sonore.

Sourire aux lèvres, le cœur léger, elle s'empressa de le lui renvoyer.
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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Dim 18 Sep 2016, 23:14


Si ça dépasse celui-là, je la tue prématurément.



▬ 04/03/2000

Dring dring dring a ling dring dring.
Driiiing.

« Ouvreeeez, j'ai des pizzaaaas ! »

Ah, douce nostalgie.

« Tu sais, je crois qu'il a déménagé depuis.

-C'est vide, alors ? Y'a personne ? »

Boudeuse et impatiente, Deloris tapa du poing contre le battant en bois. Elle ne comptait pas partir avant d'avoir passé au moins dix minutes à martyriser la sonnerie ; ça n'en faisait qu'une, pour l'instant. Gros maximum. Son chronomètre interne n'était pas très précis, alors elle faisait confiance au voisin pour lui dire quand arrêter.
Bras croisés, complaisant, William haussa les épaules.

« J'ai l'impression que y'a quelqu'un, mais je l'ai jamais vu. Cet appartement est fait pour les types louches, tu vois. On avait le tueur à gage et maintenant on a l'espion.

-...Mais c'est trop cool. »

Sincèrement. S'il y avait un espion là-dedans, la serrure ne tiendrait pas deux jours ; pas avec elle dans les parages, armée et prête à tout casser pour s'introduire chez lui. Les conséquences ne lui faisaient pas peur. Elle gardait des espions l'image de types justes et classieux, en costume trois pièce ou en combinaison noire, avec un code d'honneur long comme le bras. Tuer des militaires à la chaîne, oui. Mais pas des civils un peu bêtes.
A New Haven, on ne croisait jamais que des gangs et des dealeurs.

Poing en suspension dans l'air, elle se rendit compte que Stacy lui manquait.

« Tu m'offres un café, après ? Demain ? »

William, une main sur la poignée, haussa les épaules.

« Si tu veux. »

Deloris serra les lèvres sur un sourire radieux.
Le bruit des chaînes et des verrous, aussitôt, laissèrent à la surprise le soin de le briser en deux. Un petit pas en arrière, puis deux pour être sûre – stupide ou non, elle savait qu'ennuyer les inconnus ne finissait pas toujours bien. La plupart des rencontres se soldaient par une indifférence insultante de la part de l'autre, quoi que parfois elle se faisait des amis ; le reste du temps, elle regrettait de leur avoir adressé la parole. Elle n'aurait pas été frapper à n'importe quelle porte de New Haven au hasard. Surtout dans ce genre de quartiers. Il ne valait pas le sien, niveau dangerosité passée une certaine heure, mais l'un comme l'autre restaient de vrais nids à misère.
Or qui dit misère dit voyous. Qui dit voyous dit gens sur leurs gardes, froids voire agressifs.
Un petit coup d’œil sur le côté l'informa que William était galamment rentré chez lui.

Elle n'était pas exactement seule, donc rien ne pouvait lui arriver.
Et tu t'étonnes que tes parents s'inquiètent.

Mains nouées dans son dos, la jeune femme releva les yeux vers la silhouette appuyée dans l'encadrement de la porte.

« Où sont les pizzas ? »

Un peu prise au dépourvu, Deloris se sentit le fixer.
Elle allait devoir payer le café à William. Ce type était complètement un espion.

« Les pizzas ? Euh, elles sont... Pas là.

-Vraiment. »

Quoi qu'il soit penché, le jeune homme lui parut grand ; au moins un mètre quatre-vingt, à vue de nez. Sa complexion trop pâle pour un afro-américain lui donnait des airs de métis indécis, pas franchement noir mais trop foncé encore pour avoir l'air crédible à côté de blancs pur souche. Ses cheveux, lisses ou lissés, ramenés vers l'arrière dans un désordre discutable, renforçaient le sentiment de mélange. Sa chemise n'était pas nouée jusqu'en haut.
Il n'était que dix-sept heures ; elle n'avait pas pu le réveiller, si ?
Sortie de sa rêverie par le cliquetis du briquet, elle toussa la fumée qu'on lui souffla au visage.

« T'as frappé juste pour le plaisir d'ennuyer le monde, c'est ça ? »

Poing sous le nez, gorge irritée, elle grimaça en silence.

« Ouais. J'ai menacé de casser la figure d'un mec qui habitait là, y'a genre. Dix ans. Je voulais voir s'il existait encore.

-Hmmm. »

Il ne semblait pas décidé à sortir. Il gardait l'avant-bras appuyé contre la porte entrouverte, l'air songeur, et elle devina qu'il lui fermerait au nez dès qu'il aurait fini sa cigarette.
Ce qui ne l'aurait pas dérangée plus que ça, d'accord. Elle ne savait même pas ce qu'elle espérait de lui au juste.
Elle savait rarement ce qu'elle voulait de qui que ce soit, de toute façon.

« Eh bien. J'habite pas ici depuis très longtemps. Donc désolé, je connais pas le type.

-Moi non plus.

-Très intéressant. »

Ses sourcils se froncèrent d'indignation. Elle était toujours très intéressante.

« J'essaie, au moins. La dernière fois que je me suis plantée devant chez quelqu'un, il a refusé de m'offrir du café, grommela-t-elle en croisant les bras, sa meilleure poker face au visage.

-J'ai du mal à imaginer pourquoi. »

Le sarcasme lui passa complètement au-dessus de la tête.

« Moi aussi.

-Looow ? Tu fais quoi ? C'est qui ?

-Je parle à une inconnue » répondit-il laconiquement, cigarette coincée entre l'index et le majeur. Il ne quittait pas Deloris des yeux.

Après trois secondes ininterrompues à le fixer la fixer, elle en vint à la conclusion qu'il se demandait comment se débarrasser de son corps en cas de besoin. Plus perturbée par son silence que par la petite voix sortie de nulle part, elle se trouva même à deux doigts de lui proposer le hangar à poubelles du coin. Personne n'irait jamais voir là-bas. L'odeur ne surprendrait pas, tant qu'à faire.
La tuer serait le pire gâchis de l'histoire de l'humanité, bien sûr, mais elle doutait que ça le préoccupe beaucoup.

« Tu me donnes ton nom ?

-Non. »

Il voulait la jouer comme ça, hein ? Terrible.
Silencieuse et discrète, la silhouette d'une demoiselle se glissa sous le bras de l'espion – happant au passage l'attention de Deloris, trop heureuse d'avoir une excuse pour perdre leur combat de regards en toute dignité.
Son visage rond et souriant, encadré par de longs cheveux châtains en désordre, lui inspira tout de suite beaucoup de sympathie.

L'énorme bleu sur sa joue, à demi caché dans l'ombre, ne lui sauta aux yeux que quelques secondes plus tard.

« Bonjour ! Vous vous connaissez ?

-Presque.

-Ni d'Eve ni d'Adam. »

Le ton désintéressé du garçon la fit gonfler une joue sceptique.
Deloris, sentant une faille, lui offrit le sourire le plus accueillant qu'elle ait en stock.

« Fais la rentrer, au moins !

-Mais je t'en prie, Rose. Fais comme chez toi. Invite tout les inconnus qui s'arrêtent sur le pallier.

-C'est la première que je vois. Et je m'ennuie toute seule avec toi, » tempéra la dénommée Rose en faisant signe à Deloris de la suivre à l'intérieur.

Indécise, l'invitée observa l'espace sous le bras du jeune homme d'un drôle d'air. Il ne donnait pas l'impression de vouloir l'empêcher de passer, mais il ne bougeait pas de l'entrée non plus. Se glisser à côté de lui ne lui disait curieusement rien qui vaille. Ses propres réflexions sur les cadavres cachés dans les poubelles lui avaient un peu monté à la tête ; qu'il reste là et fume en silence à la façon du pire criminel, trop nonchalant pour être honnête, n’aidait pas à le rendre moins suspect à ses yeux.
Il avait l'air ailleurs.
Elle avait connu beaucoup de gens à l'air distant : David ; Tammy ; Robert ; Crystal aussi, souvent. Mais eux, ils étaient déchiffrables. Ils étaient là.
Yeux plissés, elle resta si longtemps figée sur place que Rose revint la chercher.

« J'ai du thé ? Du café ? Du coca ? LV, arrête de lui faire peur ! »

Mégot écrasé sous sa chaussure, il laissa filer la fumée entre ses dents.

« Non. Elle devrait avoir peur de rentrer chez des inconnus. C'est sensé. »

On sait jamais ce qu'ils pourraient te faire. T'es toute seule.

Il y a quelques années, les inquiétudes de ses parents l'auraient tenue éloignée. Elle serait restée dehors, pensive, avant d'opérer un demi-tour prudent. Elle n'aurait pas frappé à la porte non plus ; on ne sait jamais. Courir dans le salon des Johnson lui suffisait, parce que l'important restait de s'amuser. Pas d'aller frôler les balles pour rien.
Cynthia n'avait peur que de sa maladresse, à l'époque. Et aussi peut-être un peu qu'elle finisse par grandir.

Yeux levés au ciel, Deloris se glissa à l'intérieur.

« T'es plus un inconnu, maintenant qu'on s'est parlé. Elvie. »

Elle n'était pas venue jusqu'ici pour rien.



▬20/05/2000

Parfois, Deloris se disait qu'elle aurait pu vivre comme ça encore cent ans. Cent ans à écouter Tiffany se plaindre de son bientôt ex-nouveau copain ; cent ans à pincer Crystal, à les regarder se chamailler gentiment, gonfler les joues comme des gamines de cinq ans. Cent ans à chatouiller les côtes de Robert et le voir sursauter de trois mètres, cent ans à en rire encore et à courir loin avant qu'il ne réussisse à la rattraper pour mieux se venger. Peut-être cinquante ans à tirer la langue aux jumeaux, au moins autant à les confondre – vingt-cinq ans à échanger des piques avec Mirana, vingt-cinq autres à être proches et se demander comment elles avaient pu se fâcher un jour. Un million d'après-midi à laisser Cynthia la coiffer, à entraîner Michael dans ses bêtises. Mille ans à embêter sa mère et attendre son père, tourner dans ses bras chaque fois qu'il revenait – et tellement d'autres choses encore.
C'était bien. C'était parfait. Elle aurait voulu les milliards de dollars, les villas, la célébrité, les tours en hélicoptère ; n'importe qui aurait accepté de vivre la belle vie sans rien avoir d'autre à faire que se prélasser et rire, évidemment.
Mais en même temps, être là, comme ça, c'était bien assez. Vraiment.

Ça lui suffisait largement.

« On devrait peut-être – »

Robert signa la négation d'un mouvement de tête autoritaire.

« … Ils vont se faire mal pour de vrai, hein.

-Ils se font tout le temps mal, c'est pas grave. Laisse les se cogner un peu. »

Tournée vers Mirana, sceptique, Deloris mordilla sa paille jaune.
Un peu plus loin, les articulations râpées par de trop nombreuses chutes, Angel continuait de grogner en espagnol sur un Joaquin hors de lui. Pas besoin de les comprendre pour saisir la tension dans leur voix ; elle les avait rarement vus si crispés.
Après un bref échange, excédé, Joaquin renvoya un poing serré dans la mâchoire de son frère. Angel l'arrêta de justesse.
Joa, lui, n'eut pas cette chance face à la riposte.

« S'ils arrêtent pas, j'irai les séparer, soupira Robert.

-Hmmm. »

Deloris n'appréciait pas les disputes. Du tout. Le malaise lui vibrait dans les os comme un courant électrique inoffensif mais irritant, de haut en bas et jusqu'à apaisement des tensions. La relation des jumeaux l'avait toujours laissée perplexe mais la façon dont Robert et Mirana la géraient, c'était carrément un autre monde. Elle n'aurait pas supporté de les voir s'arracher les yeux une heure sur deux.
Ou peut-être que si.
Comment savoir, hein ?

« Ils arrêtent pas, en ce moment, gémit-elle en aspirant une gorgée de milkshake. Faudrait leur filer des calmants. »

Robert haussa les épaules, l'air absent.

« Joa a l'impression qu'Angel lui cache des trucs. Ça l'énerve.

-Eh. T'imagines, si on faisait pareil ? Wow. »

Pas qu'elle soit persuadée que Robert lui dissimule la moitié de sa vie, mais quand même. Elle était plus au courant des grandes avancées sociales et scolaires de Michael (qui, après deux semaines intenses, venait de rompre avec la sœur de Stacy sur un « on est potes, c'est mieux » soulagé) que de celles de Robert. Il aurait pu arriver un jour et lui dire « au fait, je faisais des études d'ingénieur et maintenant je pars sur la lune » que ça ne l'aurait pas plus étonnée que ça.
Robert, quoi.

Son regard dériva lentement vers les deux fauteurs de troubles.

« Puis ça fait un moment qu'Angel va mal. Faut qu'il change de disque, là. »

Honnêtement, elle aurait poussé les Díaz par la fenêtre d'être à ce point incapable de tourner les pages et juste mettre un pied devant l'autre.
C'était simple, pourtant.

« Je connais une des raisons. J'ai expliqué à Joa de pas s'en faire pour ça, que je lui expliquerai, mais le reste... »

La phrase resta en suspend. Le reste, il n'en savait rien.
Deloris plissa le nez sans rien dire.

« C'est compliqué.

-Hmm. Je reste persuadée que les amygdales de Mira l'ont offensé.

-C'est ma deuxième hypothèse, ouais.

-Elles ont quoi, mes amygdales ? »

Au grand sourire innocent de Deloris, la latina répliqua une moue suspicieuse ; loin d'être idiote, elle reporta vite son attention sur Robert. La grande sœur racontait tellement de bêtises que distinguer le vrai du faux pouvait s'avérer compliqué – alors que le cadet, lui, mentait avec beaucoup moins d'entrain et de conviction. Il préférait de loin la tactique du silence obstiné.
Sans surprise, il s'appliqua donc à rester muet tout le long de l'interrogatoire.

« Mes amygdales sont adorables, de toute façon, conclut Mirana en grommelant.

-J'en suis sûr.

-Les plus adorables.

-Oh ! Hey, hey, Steph ! »

Agitée et trop heureuse d'avoir de la compagnie en l'absence de ses voisines, Deloris agita le bras en direction de Stephanie. Elle se faisait tellement discrète dans ses petites sandales et ses jupes amples qu'elle ne l'entendait jamais arriver. Elle ne faisait sans doute pas très attention, non plus. Mais malgré tout.
Voyant qu'elle ne lui répondait pas, elle ramena prudemment sa main près de sa poitrine.
Puis, tout aussi discrètement, fit un petit pas en arrière. Les deux autres parlaient toujours d'amygdales en riant.

Le gobelet froissé fit moins de bruit dans sa main que celle de Stephanie contre la joue de Robert ; tout ce que Deloris entendit, pourtant, fut le hurlement indigné des garçons dans le fond.

Ouch.

Bizarrement, les yeux grand écarquillés du criminel ne firent qu'énerver la plaignante un peu plus encore.
Ses lèvres, jusque là serrées à l'en faire grincer des dents, ne s'ouvrirent que pour se refermer sur le même silence blessé. Elle sembla débattre un moment de quoi dire et que taire, poings noués, jambes agitées, avant de juste partir à grandes enjambées en sens inverse.
Silencieuse, Deloris se pencha pour mieux jauger l'expression de son frère. Les jumeaux étaient revenus près de lui, solidaires dans leurs insultes, quand un coup de talon aiguille dans le tibia de Joaquin les fit taire tout les deux.
Robert eut l'air de débattre intérieurement, lui aussi. Ses doigts se plièrent, se détendirent, froissèrent le tissu de son pantalon. Tout le monde le regarda sans commenter. Il n'ajouta rien.

Finalement, le plus léger des jurons aux lèvres, il partit en courant après la silhouette de son amie.

Le silence lui survécut quelques longues secondes gênées.

« La garce.

-Il lui a peut-être posé un lapin. L'insulte pas sans savoir » grinça Mirana en passant le bras de Joaquin autour de ses épaules.

Détournée d'un large geste, Deloris fit claquer sa langue contre son palais.

« Bon ! En l'absence de mon frère indigne pour m'occuper, je vole... Angel. »

Elle passa le bras autour du sien avec suffisamment de force pour l'empêcher de pouvoir le retirer sans se battre. Tendu et immobile, il lui jeta un regard en biais.
Aucune idée de la tête que tiraient Joaquin et Mirana, mais elle ne leur demandait pas leur avis.

« Allez ! On va discuter. »

Son sourire plus crispé le fit acquiescer de mauvaise grâce.
Allez, inspire.



▬ 07/06/2000



Pensive, Deloris donna des petits coups de talon dans la couette.


Tap tap tap.
Ça ne faisait absolument pas « tap », mais. Ce son-là avait le mérite de glisser facilement sur le palais. Comment elle aurait pu l'imiter, sinon ? Frssh ? Frssh. Shh.


Bientôt lasse, elle se laissa tomber dos contre les draps. Le matelas était dur et puait le tabac à peu près autant que la pièce transpirait l'humidité. Sa chambre, à côté, avait des airs de palace quatre étoiles. Elle se promit de ne plus jamais la critiquer – ou alors plus tard, quand elle aurait oublié sa promesse solennelle. Histoire de.


Bong.


Ah, tiens. Est-ce que si elle cognait la tête de lit contre le mur, comme ça, les voisins pouvaient l'entendre ?


Sûrement que oui. Y'avait toujours eu l'option cloisons en papier mâché, dans ce genre d'apparts.
Roulée sous la couverture façon cocon impénétrable, elle donna de petits coups dans le polochon.

« Occupe toi de ta vie, mai. »

Ha ha ha.
… Ouais, bon.

« Deloris Deloris Deloris ! J'ai le choco – »

Emmitouflée comme elle l'était, la jeune fille n'eut le temps que de se débattre un peu avec les couettes avant que, coupée dans son élan, son hôte ne vienne embrasser le sol.
Du moins c'est comme ça qu'elle interpréta le bruit sourd, les jurons et la vaisselle qui roule. Les possibilités restaient plutôt limitées, vu le contexte.

« Rooose ?  lança-t-elle depuis son château fort, plus emmêlée qu'elle n'aurait cru possible de l'être. T'es morte ?

-Non ! Tout va bien, zéro problèmes ! Rien de cassé ! »

Dit sur ce ton-là, elle voulait bien la croire. Elle sonnait bien extatique pour une grande brûlée.
Enfin défaite de sa prison premier prix, Deloris fit glisser la couverture rêche de ses épaules et se laissa tomber à plat ventre, tête dans le vide pour mieux poser les paumes au sol. A sa droite, assise et en un seul morceau, Rose s'affairait à ramasser les tasses et la bouteille. Pas de taches, pas de morceaux coupants partout sur le plancher. Tada ; le miracle de la vaisselle bien solide qu'on n'ose pas sortir devant ses invités. Mémé aurait pu la jeter contre le mur qu'elle en serait sortie indemne. La tasse, hein.
Elle n'était pas certaine de ce qu'aurait pu faire LV à mémé pour avoir voulu détruire l'argenterie.

Stacy le chef de gang se serait montré clément, pour sûr. Mais le mafieux ?

« Heureusement que t'as mis le truc dans le machin, hein.

-Je tombe tout le temps. Pas le choix ! »

Rose leva les bras au plafond, « pour la motivation ». Difficile de dire si ça aidait vraiment, mais les grands gestes et autres bruitages nécessaires semblaient lui tenir à cœur. Et ça ne lui faisait définitivement pas de mal, alors bon – pourquoi pas ?
Deloris vint s'asseoir au bord du matelas lorsque son amie l'eut atteint, récupérant la tasse qui lui était destinée au passage.

« Il est où, ton copain ? »

Les mains de la jeune femme tremblèrent un peu contre la bouteille. Sa jambe encore mal consolidée la laissait claudicante et forcée contrainte de jouer des béquilles dès qu'elle voulait sortir, mais le reste de ses bleus s'était gentiment résorbé. Elle avait le visage plus frais, plus rose et moins enflé ; la peau abîmée avait retrouvé son beige naturel, ne laissant de ses blessures qu'un arrière-goût de douleur fugace sur ses lèvres chaque fois qu'elle s'en demandait trop.
Deloris porta le chocolat à ses lèvres dès que Rose eut délaissé sa tasse pour remplir la sienne.
Vilains escaliers, hein.

« C'est pas mon copain, répondit-elle d'un ton borné. Et il travaille ! Comme un adulte responsable.

-Pas mon copain mais j'aimerais bien, chanta Deloris en retour. Si t'en veux pas je te le vole, pas de soucis. »

Elle ne pensait pas que LV (« un L puis un V, et demande pas d'où ça sort ») soit l'escalier ou la porte à l'origine des bleus de son amie ; les savoir ensemble plus que colocataires ne l'aurait pas dérangée le moins du monde.
Le draguer elle-même ne l'aurait pas dérangée non plus, cela dit. Il avait du charme.

« Her ! Je croyais que t'avais le voisin ! »

Plongée dans la dégustation de son chocolat tiède, la jeune fille leva les yeux vers la vieille frise beige.

« Noooon. Je le drague. Discrètement. Mais, tempéra-t-elle avant de pouvoir être coupée, il a à moitié une copine et son frère c'est l'ex horrible de ma sœur – enfin horrible je sais plus trop, mais bref. »

Elle ne comptait pas le trouver sympa un jour, que sa famille ait des soucis ou non.

« Compliqué » acquiesça Rose après un moment de silence.

Sans excès d'optimisme, Deloris restait persuadée qu'elle avait ses chances ; ils s'entendaient bien, le courant passait sans problème chaque fois qu'ils se parlaient, et s'il n'avait jamais répondu à ses subtiles piques romantiques ou juste limites, il ne lui avait pas demandé clairement d'arrêter non plus. Dans son langage, ça voulait dire qu'il réfléchissait à la question.
Peut-être que pousser sa copine slash prétendante slash peste par la fenêtre aiderait à accélérer le processus.

« Bon. Mais tu dragues pas LV, hein ?

-Roooose.

-J'ai pas dit que je voulais être avec lui ! Je vérifie juste que tu le dragues pas.

Roooooose. »

Son râle désespéré trouva un écho inquiétant dans la tasse presque vide. Son amie et hôte, gênée, coinça la sienne entre ses genoux repliés et tira la couette sur ses épaules et jusque devant ses yeux.
Pauvre choupinette.
C'était presque bizarre, comme elles s'étaient si vite si bien entendues. Elle ne savait presque rien d'elle ; pour autant qu'elle s'en souvienne, la réciproque devait être assez vraie également. Elle ne pensait même pas que Rose soit son vrai prénom, en fait (de la même façon que LV ne s’appelait définitivement pas LV ; sachant que Rose l’appelait parfois Low, ou Law, elle tablait plutôt sur du Lawrence). Son âge, d'où elle venait, qui elle voyait, où elle allait, ce qu'elle faisait et pourquoi, elle n'en savait rien. Ces deux-là étaient pour le moins obscurs. Elle s'était donc montrée discrète à son propre sujet en retour. Jusque là, ils n'avaient jamais insisté.
Toutes les idées les plus bizarres lui étaient passées par la tête, bien sûr. Une gamine pauvre et blessée qui vit seule avec un type plus vieux, ça n'aurait pas pu avoir l'air beaucoup plus louche.

Apparemment, LV n'était pas son mac. Déjà une bonne chose à savoir.

« Va falloir que j'aille voir des potes, après. Tu veux pas venir ? »

Rose ne sortait jamais de l'appartement.

« Non, ça ira. Mais c'est gentil de demander ! »

Raison pour laquelle elle appréciait tellement de la voir passer, sans doute. La solitude ne lui plaisait pas. L'isolement non plus.
Deloris aimait jouer aux saintes sauveuses de l'univers en éclairant sa journée : et puis comme elle n'était pas toujours la bienvenue ailleurs, l'appartement des deux bizarres lui était devenu un havre de paix comme un autre.

Elle s'occupait de sa vie. Toute seule.

« Awww. Je suis sûre que t'adorerais tout le monde, en plus. Surtout une. »

Plutôt mourir que d'admettre qu'ils lui manquaient. Robert le premier.
Mais pitié, qu'ils se dépêchent d'avoir mis de l'ordre dans leurs idées.



Juchée sur le dos de Tiffany, Deloris tenait l’élastique de Crystal si haut que la pauvre n'avait aucune chance de l’attraper. Moue boudeuse aux lèvres, elle tenta plus d'une fois de la forcer à baisser le bras avant que Stacy ne se décide à la hisser dans les siens ; il la souleva comme si de rien n'était, l'air parfaitement détaché, tel le parfait gentleman escabeau qu'il était. Elle balbutia, un peu, le remercia, surtout, et s'appliqua ensuite à tirer les cheveux de son amie et la chatouiller jusqu'à ce qu'elle éclate de rire et manque de tomber par terre et –

L'instant d'après elle courait avec Michael et Robert, motivation en bandoulière, et Michael énervait tellement Joaquin qu'elle crut bien qu'ils allaient perdre l'un ou l'autre avant d'être revenus au point de départ. Ce qui lui plaisait chez elle n'avait pas l'air de passer du tout chez lui ; ou peut-être que l'adolescent s'appliquait plus volontiers à l'énerver qu'elle-même n'avait tendance à le faire. Angel l'envoya heurter un poteau une ou deux fois, mais le fit en riant – et si Robert vengea sa pauvre sœur en poussant son ami contre un arbre qui n'avait rien demandé à personne, ce crime-là ne resta pas impuni longtemps non plus.

Main sur les hanches, souffle coupé, Deloris regarda tout ce beau monde se pousser gaiement hors du petit chemin de terre battu. Elle aimait ce parc. Elle aimait ces crétins. Elle aimait ses voisins. Elle aimait Rose et LV et elle aimait Mick et elle aimait  Steph et elle aimait même son boulot débile et Brian et tout les William du monde.
A demi étranglé par son frère, Angel lui fit signe de les rejoindre.

Et c'est quand elle voulut sourire, pliée en deux par son point de côté, qu'elle se rendit compte qu'elle le faisait déjà.




« Elle est pas chez Tammy ? Au café ? Chez les Díaz ? Avec son mec du boulot ? Ou chez l'autre William, là ? Je peux demander à McRob d'essayer Steph et Mira, mais je vois pas pourquoi... »




▬ 01/11/2000

« CYNTHIAAAAA !

-QUOOOI ? »

Encore chaussée, manteau sur les épaules, Deloris suivit la voix à toute jambes et sans rien fermer derrière elle – jusqu'à être arrêtée dans son élan par la porte verrouillée de la salle de bain, qu'elle se prit dans l'épaule puis la tempe à pleine vitesse. A moitié assommée, la tête en vrac, elle gémit sa douleur quelques secondes avant d'appuyer frénétiquement sur la clenche.

« Deloris, si t'arrêtes pas tout de suite je fous tes –

-CYNTHIAA j'ai besoin de toi vite viiiite alleeez ouvre ! »

Son empressement proche de la panique fut accueilli par un silence suspicieux. Il lui parut durer des heures. Une éternité. Quand Cynthia ouvrit enfin la porte, chemisier et cheveux en désordre, elle crut mourir de soulagement.
Puis la crise cardiaque revint, bruits et mouvements incohérents à sa suite.

« Tu te calmes, okay ? Qu'est-ce que t'as, t'as mis le feu au rayon vêtements ? »

Trop préoccupée pour s'inquiéter que sa sœur semble trouver ce scénario parfaitement plausible, Deloris se contenta de l'écarter d'un geste bizarre de la main.

« William m'a invité à dîner mais il a dit dîner et il a dit que je devais être bien habillée et il a fait le regard là tu sais celui qui veut dire que si je me ramène avec mon short je me fais défoncer et –

-William t'a invitée à dîner.

-OUI.

-Et tu me hurles dessus juste pour ça ? »

Elle s'étrangla d'indignation.

« C'est DRAMATIQUE je le drague depuis DIX ANS et si je rate là c'est comme. C'est comme si ça craint, je peux pas rater maintenant !

-T'avais pas un copain, de toute façon ? Jeffrey, ou Jason, ou...

-Mais je l'ai largué ! On s'en fout ! Merde, s'exclama-t-elle en heurtant le dos de sa main au chambranle. Je veux juste. Que tu m'aides à m'habiller. Si tu m'aides pas je vais ressembler à une clodo ! Faut que j'ai l'air d'une princesse, okay ? »

Cynthia la fixa longuement.

« Bon, au moins à une top clodo que t'aurais envie de ramener chez toi, quoi, concéda-t-elle en croisant prudemment les bras, un peu calmée.

-Il a vingt-sept ans, hein ?

-Cynthiaaaa ! Aide moi, au lieu de faire ta marraine la chieuse ! »

La porte claqua.
Craignant avoir été un peu trop loin, Deloris gratta le bois en geignant quelques excuses entre ses dents. Les mots avaient tendance à dépasser sa pensée ; elle détestait qu'on la materne, d'autant plus si ça venait de Cynthia, Tiffany ou même Mick. C'était plus fort qu'elle. Le stress n'aidait pas.
Elle y mettait plus d'elle-même que prévu, mais ça ne l'inquiétait pas encore.
Mains nouées devant son short, elle regarda Cynthia reparaître devant elle, bien habillée et cheveux noués.

« Bon, tu viens ? »

Extatique, elle sauta trois fois sur place avant de courir vers la chambre de sa sœur en piaillant.

Yeux levés au plafond, Cynthia pria pour trouver quelque chose qui lui aille.
Avant que ses nerfs ne lâchent, si possible.



▬ 02/11/2000

Deloris avait déjà trébuché trois fois quand ils passèrent la porte de l'immeuble.
L'alcool et l'euphorie donnaient à ses éclats de rire un écho plaisant. Accrochée à la taille de William, emmitouflée dans sa veste bleu marine, elle nota à peine à quel point ses chaussures cirées glissaient contre les marches ; tenue droite par le bras dans son dos, elle aurait été bien incapable d'avoir peur. Se briser les jambes en bas de la rue ne lui avait jamais semblé aussi étranger, comme concept. Elle ne pouvait pas tomber. Elle ne tomberait jamais. Même en se penchant très loin et en sautant très fort, rien de mal ne pouvait lui arriver – elle était la reine sur son navire et tout le monde pouvait aller se faire voir, pour ce que ça lui importait. Tanguer ne la ferait pas glisser par-dessus la balustrade. Elle dansait, voilà tout.
Il faisait froid ; William avait chaud. Elle n'écoutait que la moitié de ce qu'il racontait, plongée dans ses propres pensées, mais prêtait malgré tout une attention excessive au son de sa voix grave. A ses intonations enjouées, son rire stupide, la façon bizarre qu'il avait de prononcer le nom du restaurant (elle l'avait déjà oublié : ça ne lui avait pas semblé être un détail très important, de toute façon). C'était joli. Comme une chanson qu'elle n'entendrait plus jamais, pas comme ça, pas tout à fait. Elle aurait pu l'écouter pendant des heures sans se lasser.
Et bien sûr, qu'elle se serait lassée : elle en aurait eu marre au bout de dix minutes, peut-être moins. Mais l'idée était là, et rien que s'entendre le penser l'excitait comme rien d'autre n'aurait su le faire.

Elle aimait se sentir aimée. Se sentir aimer, un peu, aussi. C'était enivrant.

S'il y avait mieux au monde que la sensation de perdre la tête, elle ne la connaissait pas encore.

« On y est. »

Redressée et soudain mieux ancrée au sol et au monde autour d'elle, Deloris marqua une pause devant la porte. Il allait ouvrir. Elle comptait rentrer.
Mains plongées dans son gros sac à main – celui de Cynthia, techniquement, mais peu importe – elle maudit en silence le manque de lumière sur le pallier.

« Attends deux secondes, hein ! Je fais un truc et ensuite j'arrive. »

Prise d'un doute fondamental, elle leva le nez vers William.

« Y'a personne chez toi, hein ?

-Non. Mon père est à l'hôpital.

-Ah. Oui. »

Bravo, redemande les trucs qui font plaisir et que tu sais déjà. Super plan.
Après quelques longs instants à tout renverser dans le sac, un petit paquet bariolé orange et jaune finit par en être extirpé soigneusement. Sourire aux lèvres, elle tapota l'épaule de son ami ; en quelques pas, elle fut rendue devant la porte de gauche.
Poing armé de motivation et de gentillesse, elle frappa de grands coups contre le battant en bois.
Il était minuit passé. Elle avait bien vérifié.

« Tu fais quoi... ?

-T'inquiète, il va sortir ! Je suis sûre qu'il dort même pas. »

Qu'elle ait sans doute répondu complètement à côté de la plaque ne lui vint pas à l'esprit. Dans la même mesure que tout un chacun se devait de connaître Stacy, elle oubliait parfois que son amitié avec les locataires de cet appartement ne passait pas au journal de vingt heures. Ça lui semblait tellement évident.
Le cliquetis des chaînes la fit sautiller d'excitation bien avant que LV n'ait ouvert la porte, chemise ouverte et décoiffé au possible. Ses cheveux frisaient un peu.

« J'ai prié pour que ce soit la police. Mais non, évidemment. C'est toi. »

Sans attendre qu'il ait pris conscience de la présence de William ou ait pu expliciter son affection sans borne pour son manque de manières et d'horaires, elle lui poussa la boîte dans les bras.
Il la saisit, sourcil haussé, avec la précaution prudente d'un démineur.

« Joyeux anniiiiversaaaaire, nos vœux les plus sincères ! T'es vieux, wooouh ! »

Ça manquait de cotillons, mais l'intention y était. Elle comptait bien se rattraper le lendemain.

« Quand est-ce que je t'ai donné une information aussi sensible, déjà ?

-Rose me l'a donnéééée ! chanta-t-elle, visiblement très fière de l'équipe de choc qu'elle formait avec sa nouvelle amie. Bon, je peux pas rester, j'ai de grands projets ce soir. Mais ! Je compte sur toi pour faire la fête, okay ? »

Son sourire d'ordinaire juste poli fut troqué, ne serait-ce qu'un court instant, pour un autre ; plus franc, plus chaleureux. Présent.
Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontré, il lui sembla vraiment être là.

« Je vais voir ce que je peux faire.

-J'ai dit à Rose de te faire du mal, t'en fais pas. Tout est prévu. Tu ouvres le cadeau tout à l'heure, hein ! »

Pas qu'il ait l'air pressé d'y toucher, mais on ne sait jamais. Elle n'avait pas envie de devoir rester une heure à lui expliquer pourquoi elle lui avait acheté un étui à cigarettes avec un chaton trop mignon dessus. Certaines choses devaient rester secrètes. L'état de son porte-monnaie et la date d'anniversaire de Robert en faisaient partie.
Un pas en arrière l'amena dos contre William ; tête levée, elle le regarda adresser un signe de tête à LV.

Qui, miracle, le lui rendit sans commentaire.

« Je le ferai en me levant. Bonne nuit, abrutie.

-Bonne nuit, Vivi. Fais bien l'amour à Rose pour moiii. »

Ça eut le mérite de lui arracher un haussement de sourcil perplexe – et, à posteriori, elle serait d'accord pour dire que la formulation laissait à désirer.

« Hun hun. Pareil pour toi, répondit-il sans cacher son amusement, une main sur le tranchant de la porte. Pas trop de bruit, les murs sont fins.

-Promis, je ferai un effort.

-Okay, ouais – on rentre, d'accord ? »

Un bref coup d’œil en arrière vint rassurer son battement de cœur impatient. William avait l'air gêné plus qu'en colère ; ce qu'elle pouvait parfaitement comprendre, même à moitié saoule. Elle parlait trop.
Un tout petit petit peu trop. Mais lui était aussi beaucoup trop mignon.

« Merci. »

Poussée sur le côté par les bras de son ami, elle eut à peine le temps d'adresser un petit signe de la main au voisin qu'il avait disparu. Le cliquetis de ses chaînes se mêla à celles de la porte qu'on ferma derrière elle.
Sac et manteau abandonnés dans l'entrée, elle oublia sa promesse comme toutes les précédentes avant elle.



▬ 20/04/2001

« Si ça c'est bien passé, en tout cas, tant mieux.

-Je sais pas dans quel monde Cyndi aurait dit non, mais. Ouais. C'est trop cool ! »

Une longue journée de travail à se faire houspiller par son manager avait laissé Deloris trop fatiguée pour sauter dans tout les sens ; affalée sur le canapé, elle leva tout de même le poing en l'air sur un « wooouh ! » plein de joie. Elle commençait à comprendre pourquoi Rose faisait ça. C'était super motivant, en fait, à défaut de pouvoir hurler en courant partout comme elle en avait l'habitude.
Histoire de, elle envoya sa jambe en l'air aussi.

Tammy, assise dans le fauteuil d'en face, eut l'air extrêmement impressionnée par sa souplesse et sa grâce.

« Dennis a dû demander son miroir en mariage vingt fois avant de partir, rigole pas. »

Gentille et complaisante, elle étouffa son rire dans un coussin.

« Sale fille.

-Aww, mais ils étaient déjà presque mariés. C'est genre, pour la forme, quoi.

-C'est important, pour lui. Et pour Cynthia aussi. C'est pas rien, un mariage ! » s'exclama Tammy en lui jetant son propre coussin à la figure, pour immédiatement le regretter ; elle n'avait plus rien à torturer entre ses doigts.

Ennuyée, elle opta pour tresser ses cheveux.

« C'est cool pour Dieu et machin, tout ça, fidélité jusqu'à la mort, les enfants, je saiiis, lista Deloris en tapotant des pieds contre l'accoudoir. M'enfin bon, ils vivent déjà ensemble. Ils font les courses ensemble. Tout ça.

-C'est symbolique. Laisse les romantiques tranquilles, merci. »

Elle jugea plus prudent de ne pas signaler que, mariés ou pas, ses parents ne vivaient plus ensemble. Les Jefferson, eux, avaient divorcé il y a bien longtemps.
L'amour éternel et le mariage jusqu'à la mort, ça tenait plus d'un coup de chance monstrueux qu'autre chose.

« Comment va Paul, du coup ? »

Quoi qu'elle s'y attendait, la jeune femme ne put empêcher son visage de se crisper à la mention du serveur.
Jambes repliées, elle détourna le regard vers un endroit plus neutre que le sourire débile de Deloris.

« Il va bien. »

Lèvres closes, attentive, la squatteuse roula sur le côté pour mieux fixer son amie. Elle savait très bien que ce n'était pas la réponse qu'elle attendait. Venant d'elle, la vraie question n'aurait pas pu être plus claire.
Comme Tammy avait parfois besoin d'un peu de temps avant de réussir à se convaincre de parler, elle décida tout de même d'attendre au lieu de tout de suite employer la manière forte. Elle voulait bien lui laisser une chance de faire les choses à son rythme, pourvu que ça ne perturbe pas trop le sien.
La fatigue aidant, elle lui laissa un peu plus de temps que d'ordinaire.

« On est ensemble. »

Haha.

Muselée par sa main gauche, elle lui sourit derrière ses doigts.

« Ris pas !

-Arrête de demander ça, frangine, tu sais bien que j'y arriverai pas.

-Laisse moi rêver. Frangine.

-Ohhh mais c'est vrai – on va être de la même famille, maintenant ! Pour de vrai ! Tu vas être ma belle-sœur, wow.

-Pitié.

-On pourra t'inviter aux repas de famille !

-Vous le faisiez pas déjà ? »

Les rires se firent contagieux. Sandra, dans la buanderie, secoua doucement la tête de gauche à droite en entendant les insultes suivre les compliments sans logique aucune.

« Tu m'inviteras à ton mariage, toi ?

-Uh. Si je me marie, et que tu promets de te tenir tranquille... On verra. »

Deloris se laissa glisser plus confortablement contre les coussins. Le mariage de Cynthia et Dennis n'aurait pas lieu avant l'été ; ça lui laissait de longs mois pour trouver sa tenue et s'entraîner à mieux marcher avec un peu de talons. Elle aurait dû s'y mettre un jour ou l'autre, de toute façon. L'occasion se présentant, elle avait juste tendu le bras au vol pour la saisir.
Yeux clos, elle chantonna un air au hasard.

« Tu m'inviteras au tien aussi, hein ? »

Elle ne les rouvrit pas pour sourire à Tammy.

« Rêve pas trop. Si je me marie, tu seras d'hyper corvée. Tu te débarrasseras plus jamais de moi.

-C'est une promesse, alors. »

La main rêche qui vint glisser sur le dos de la sienne ne la surprit qu'à peine. Plongée dans le noir, elle tâtonna jusqu'à nouer leurs petits doigts comme les deux anneaux d'une chaîne déjà solide.

« Tu fais comme Tiff, rit-elle doucement. Je sais que je serais super sexy en robe de mariée bariolée, mais on se calme, hein.

-Promets.

-C'est promiiiis, je promets, je te verrai dans ta robe débile et tu me verras dans la mienne. Voilà. Contente ?

-Oui. Très. J'ai hâte de pouvoir me moquer de toi et plaindre ton mari, t'imagines à peine. »

Tammy aimait s'enchaîner aux gens comme autant de raisons pour elle de se forcer à avancer. Si elle ne voulait pas les décevoir, elle devait marcher. Elle devait réussir. Elle voulait réussir.
Deloris, cheveux en désordre devant son visage détendu, ne pensait simplement jamais plus loin que  la minute suivante.

A bientôt vingt-trois ans, elle promettait encore comme une enfant.



▬ 23/06/2001

« Elle me va bien, hein ?

-Très. T'avais l'air presque présentable.

-Je sais que ça veut dire ''t'es super canon avec'', t'inquiète. Je lis dans ton esprit.

-Ouhhh. Terrifiant. Et tu y vois quoi d'autre, hm ? Doit y'avoir tout un chapitre sur ta coiffure, si tu cherches bien. »

Mains dans les poches de sa jupe en jean, Deloris donna un coup d'épaule à LV pour mieux défendre son honneur blessé.
Derrière elle, les sourcils froncés allaient bon train.
Robert et son gang de latinos l'avaient cordialement invitée à boire un soda avec eux façon vilains loubards, pas loin de chez Mirana, quand le jeune homme était passé sur le trottoir d'en face. Consciente qu'il ne voulait peut-être pas se faire héler ou aborder en public, elle avait d'abord décidé de l'ignorer ; amis proches ou non, le mafieux et sa demoiselle n'avaient jamais eu l'air de vouloir abattre le mur de mystère les séparant du commun des mortels. Pas en sa présence, en tout cas. Elle avait abandonné l'idée de présenter Rose à qui que ce soit.
En la reconnaissant, pourtant, LV n'avait pas mis deux secondes à traverser la rue. Qu'elle soit accompagnée n'eut pas l'air de le gêner le moins du monde ; comme quoi elle avait eu tort de le mettre dans le même sac que Rose. Apparemment, il gérait très bien les bains de foule.

Une fois arrivée à cette conclusion, pas à un seul instant elle ne songea à la remettre en doute. Pas même après l'avoir vu délibérément ignorer les autres aussitôt les présentations faites. Discuter avec ses amis ne devait juste pas l'intéresser beaucoup ; ils étaient assez différents, après tout. Elle pouvait comprendre.

Elle ne pensa pas à aider le mélange non plus.

Aux anges et inattentive, elle ne remarqua la fumée qu'une fois le feu trop bien parti.

« Ton petit copain me fusille du regard, lâcha le jeune homme d'un air pensif. Je peux lui donner une photo, s'il y tient.

-Mon copain ? » Soucieuse de déterminer duquel il s'agissait, quoi que ça n'ait pas grande importance, elle suivit le regard de LV jusqu'à croiser celui du garçon. « Oh. C'est Joaquin. Il déteste tout le monde, ouais.

-Jaloux ?

-Iiiil est pas jaloux, c'est... 'fin si, mais. Il aime pas qu'on touche à ses potes, quoi. »

La possessivité des jumeaux atteignait des plafonds assez impressionnants. Joaquin un peu plus qu'Angel, peut-être.
Robert avait l'air de penser que c'était une question de comment l'un et l'autre le montraient, plus que le degré auquel ils le ressentaient, mais elle n'en était pas si sûre. Voir Angel rester calme et détaché lui donnait l'impression très nette qu'il n'en avait rien à cirer, un point c'est tout.
Avec Stephanie, d'accord, ça s'était vu. Qu'il devait prendre sur lui. Que ça ne lui plaisait pas. Mais dans toutes les autres situations, c'était Joaquin qui serrait les poings et menaçait de casser le premier meuble venu. Le mot « contrôle » peinait à lui rentrer dans le crâne.

L'habitude aidant, elle n'y prêtait plus qu'une demi oreille.
Mirana hurlait tout autant quand on le touchait lui, alors bon.

« Vraiment ? »

Cigarette coincée entre ses lèvres, LV passa lentement le bras autour de ses épaules.
Elle était à peu près sûre qu'il devait fixer Joaquin droit dans les yeux, parce que le latino ne mit pas deux secondes à les rejoindre. Les grognements de Robert, entrecoupés par les soupirs ennuyés de Mira, lui tirèrent une grimace avant même d'avoir relevé la tête.
S'ils comptaient se battre, elle n'avait aucune envie de rester au milieu.

« Vous avez fini, c'est bon ? Parce qu'on était un peu occupés, avant qu'il se pointe.

-Troisième personne. Je suis tellement vexé, soupira LV, très très crédible, en envoyant un nuage de fumée au visage du garçon. Mon pauvre ego.

-Vete pa'l carajo. »

Angel fit une ola solitaire dans le fond.
Doooonc c'était vulgaire. Merveilleux.

LV, indifférent, tira une nouvelle bouffée de sa cigarette. Qu'il ait compris ou non, ça n'eut pas l'air de l'atteindre le moins du monde.

« Je parle avec la demoiselle. Ça te dérangerait de nous laisser tranquilles ?

-Ouais, ça me dérangerait.

-Joa, sérieux !

-Tu te la fermes, Delo. »

Elle écarquilla les yeux si grand qu'elle crut s'en être coincé les paupières.
Si elle avait décroché son regard de Joaquin, ne serait-ce qu'un instant, elle se serait rendu compte que les trois autres avaient fait de même. Mais c'était impossible. Elle ne pouvait pas le lâcher des yeux. Pas une seule seconde. Toute son attention s'était focalisée sur lui – à la limite, elle ne l'entendait même plus. Elle voulait lui arracher la langue.
Ses envies de meurtres remontèrent à la surface au premier coup de sifflet. Rester immobile, une fois la surprise passée, lui demanda plus d'efforts que prévu.
Ça fit plus mal que prévu, aussi. Comme souvent.

« Galant, avec ça. T'aimes taper les filles ?

-Je tape que les connards.

-A l'évidence. »

Joa agissait comme Angel, d'accord – elle savait qu'ils étaient pareils, avait toujours été la première à les vouloir plus identiques que des foutus clones ; elle savait. Ce n'était pas nouveau. Si Angel était capable de l'envoyer promener sans délicatesse aucune, alors Joaquin aussi. Même Robert l'avait fait, parfois. Il y aurait toujours quelqu'un pour l'insulter en le pensant, proche ou étranger, parce que c'est comme ça que ça marche, hein ? On s'énerve, les mots dépassent la pensée, tout le  bordel habituel. Joaquin regretterait sûrement bientôt de lui avoir parlé comme à un chien.
D'autant qu'elle n'avait strictement rien fait de mal.
LV pianotait de plus en plus fort sur son épaule.

« Joa, mec... »

La voix de Robert la fit presque sursauter. Elle détourna le regard, sourcils froncés, poings serrés, prête à attraper LV et s'en aller vite fait bien fait ; elle n'avait pas demandé à se faire agresser comme ça, lui non plus, et si Joaquin tenait tellement à faire le crétin ils n'avaient rien signé promettant de supporter sa présence. Elle était à peu près sûre que son ami n'en pensait pas moins, donc le problème n'en était pas un. Il suffisait juste de –

L'air siffla juste au-dessus de sa tête.

Ses jambes s'étaient pliées si vite qu'elle en eut le tournis. Joaquin ne l'aurait probablement pas frappée, même sans faire exprès, mais ses réflexes préféraient nettement la tenir loin des bagarres. Ça faisait un mal de chien, un poing dans la figure – elle avait déjà donné et franchement, non merci. Plus jamais. Les phalanges du latino auraient fait bien plus mal que celles de Tiffany, tant qu'à faire. Il avait plus de force dans les bras qu'on aurait voulu lui en prêter, et c'était peu dire qu'il avait de l'expérience en coups foireux. Il ne cognait pas que sur son frère.
Même Robert et Mirana se contentaient de crier sans intervenir ; Angel ne s'interposerait probablement pas. Il n'avait pas l'air de beaucoup aimer LV non plus.
Elle avait foi en son mafieux, vraiment, mais là ? Il ne risquait pas de gagner. C’était déjà bien qu'il réussisse à ne pas mourir – elle était très fière, bravo – et si personne ne faisait rien Joaquin allait probablement tenter de lui casser quelques dents. Elle n'avait aucune envie qu'il lui casse quoi que ce soit. Il aurait pu compter sur le retour à l'envoyeur ; connaissant ses amis, ça aurait mal fini.
Ça allait mal finir.
Les réflexes avaient autant de bons côtés que la réflexion. Autant dire que Deloris était rarement d'accord avec eux.

Appuyée sur ses talons comme un ressort, elle se jeta dans les jambes de Joaquin.

Littéralement.

« DELORIS ! »

Déséquilibrée, elle heurta le sol comme une pierre ; fidèle à lui-même, Joaquin jura plus qu'il n'amortit sa chute. Pas qu'un peu sonnée, elle n'enregistra la cacophonie de cris affolés qu'un moment plus tard. Le klaxon et le sifflement strident l'ennuyèrent à peine – elle voulait se relever, attacher ce crétin de portoricain et lui répéter de se la fermer sur le même ton qu'il avait employé, parce que c'était tellement –
Les bras de Robert la tirèrent en arrière et sur ses pieds si fort qu'elle sentit ses épaules craquer l'une après l'autre.

« Mais ça va pas dans ta putain de tête !? Deloris, merde, putain – »

Yeux plissés, elle enregistra vaguement que son frère n'avait jamais dû autant jurer de sa vie à la suite. Au bout du cinquième « putain », elle abandonna l'idée de compter. Ses yeux revinrent instinctivement vers l'endroit de la chute ; Angel avait relevé Joaquin d'un geste brusque, à peine sympathique. Bien fait.
Agrippé à ses épaules, Robert continuait de jurer dans toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

« Okay, c'était un peu con » admit-elle en grognant, pas très fière de son idée de génie. Le trottoir, ça fait mal.

« Mais ils ont arrêté ! »

Donc ça en avait valu le coup. Qu'est-ce qu'on lui reprochait, là ?

Robert la poussa brutalement en avant pour mieux la tirer par le bras ensuite – et elle s'apprêtait à lui rendre ses insultes et sa gentillesse, encore trop remontée pour laisser passer quoi que ce soit, mais maintenant qu'elle lui faisait face elle préféra se taire.
Son regard lui cousit les lèvres.

« Tu refais. JAMAIS. UN TRUC PAREIL. »

Ses yeux papillonnèrent jusqu'à LV. Il n'avait pas l'air trop amoché, si son profil gauche ressemblait au droit. La cigarette dans sa main tremblait un peu ; il devait avoir envie de partir, le pauvre.
Elle voulut lui faire signe de filer, mais Robert la secoua plus fort.

« Tu m'écoutes quand je te parle ?! »

Wow.

« Tu ressembles à papa, quand t'es en colère. J'avais jamais remarqué. »

Et c'était sincère.

« Deloris –

-Mais quoi ? J'ai rien fait, grogna-t-elle en grimaçant – la pression de ses doigts commençait à lui broyer les épaules. Je fais ça tout le temps. Joa a qu'à être moins débile.

-T'aurais pu te faire écraser, t'es complètement... »

Pendant une petite seconde, elle crut presque qu'il allait l'enlacer.
Finalement, il la poussa en arrière.

« Vous me fatiguez. »

Perdue et perplexe, Deloris regarda Robert saisir le poignet d'Angel et partir à grandes enjambées pressées. Quoi que complaisant (comme toujours avec Robert), le garçon protesta un moment sans qu'elle puisse comprendre ce qu'ils se disaient. Sûrement des choses très gentilles, vu le ton de leurs  voix. Rien qu'elle ait besoin ou envie d'entendre.
Quand elle fit demi-tour, Joaquin et Mirana avaient disparus. Tant mieux.

LV écrasa sa cigarette sous le plat de sa chaussure en soupirant.

Et lui, étonnamment, la prit dans ses bras.
Elle posa le nez contre son épaule, trop dans les nuages encore pour penser à en rire ou s'écarter pire que s'il avait été un tas d'ordures. Ce n'était peut-être pas le moment. Elle voulait bien le consoler d'avoir perdu, juste pour cette fois.

« Évite de te jeter sur la route, la prochaine fois, d'accord ? Très galant. Très stupide. »

Tout à fait moi.

« Je veux pas devoir expliquer à William et Rose que tu t'es transformée en crêpe. Sois gentille et te mêle pas des affaires des autres, ajouta-t-il en la hissant sur son épaule. Douée comme t'es, tu serais capable de te tuer.

-Ma tête est trop solide, c'est booon. C'est la voiture qu'aurait douillé » grommela-t-elle, poings noués à l'arrière de sa chemise. Le sang commença vite à lui monter à la tête, ponctuant le défilement tranquille du trottoir de battements sourds dans ses tempes et ses tympans.

Le hurlement du klaxon et le crissement des pneus ne l'atteignirent que bien plus tard.

LV ne questionna pas son changement d'avis quand, après quelques minutes de bagarre légère et acharnée pour remettre les pieds par terre, elle tendit les bras pour qu'il la récupère dans les siens.

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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Lun 10 Oct 2016, 01:35


Pour chaque nouveau message, elle souffre deux minutes de plus avant de mourir.




▬ 26/06/2001





▬ 15/07/2001

Son rire résonna si fort entre les murs de l'immense salle que Tiffany s'empressa de lui plaquer une main contre la bouche.

« Je t'ai dit de pas rire ! T'es sérieuse, là ? »

Deloris hocha lentement la tête.
Elle était toujours mortellement sérieuse ; qu'on lui pose la question toutes les dix secondes ne cesserait jamais d'être bizarre.

Reléguée à une table au hasard pour s'éviter la corvée des danses et des discussions avec la famille plus éloignée, la jeune fille avait volé Tiffany sans remords aucun. Elle aurait aimé kidnapper Cynthia, mais c'était son mariage ; optimiste ou pas, il fallait se rendre à l'évidence. Elle ne la récupérerait pas avant le lendemain. Et encore : ça, c'était si Dennis voulait bien la lui rendre un peu. Elle n'était pas très sûre qu'il en ait envie avant un long moment, vu le sourire idiot sur son visage – elle avait fait bien attention, et il ne l'avait quitté que le temps des vœux. Tammy avait l'air de penser qu'il s'était entraîné dix fois devant son miroir, pour ça aussi. Deloris commençait à voir une constante dans sa façon de gérer les choses.
Constante qu'elle n'était pas prête de laisser tomber. Dans beaucoup de situations, c'était beaucoup trop drôle à imaginer.
Toujours est-il qu'avec Crystal heureuse d'être coincée entre ses deux parents et les siens, de parents, occupés à être émus l'un à côté de l'autre (pas ensemble, non, jamais de la vie ; l'un à côté de l'autre), elle avait vite commencé à s'ennuyer. Michael faisait l'abruti avec des ados inconnus au bataillon – dont elle aurait été incapable de dire s'ils étaient à eux ou aux Jefferson, et Robert avait disparu comme le ninja qu'il savait être aussitôt que les danses avaient commencées.
Il savait très bien qu'elle voulait le faire tourner comme un crétin.

Elle le retrouverait avant la fin, qu'il ne s'en fasse pas. Ça allait se faire qu'il le veuille ou non.

Songeuse, elle se demanda dans quelle mesure faire pareil avec Michael risquait de ruiner son charisme d'ado rebelle.

« C'est bon, t'es calmée ?

-Ouais. Tu disais quo – »

Aussitôt que le sujet de conversation lui revint en tête, elle se remit à glousser.
Tiffany lui jeta un regard noir.

« Lori, c'est pas drôle, répéta-t-elle nerveusement. Je sais pas quoi faire.

-Bah. Tu retournes avec lui ? »

Puisque Tiffany, apparemment, n'entendait pas la même chose par « j'ai rompu avec Jason et de toute façon il se barre alors tant mieux » que le reste du monde.
Non. Chez elle, et Deloris venait de l'apprendre, ça voulait dire tout autre chose.
Du genre « Jason veut faire ses études et son basket débile à l'autre bout du monde et il m'a demandé de venir mais je voulais pas alors il a dit qu'il reviendrait après mais je l'emmerde ce crétin, s'il préfère son ballon il peut aller se faire voir. »

Il n'avait pas dû la prendre très au sérieux, à l'évidence.
Il revenait dans deux semaines.

« Mais je veux pas !

-Alors tu retournes pas avec lui. »

Tant de questions stupides.

« Mais je. Veux un peu, admit Tiffany en gonflant les joues.

-Alors tu retournes un peu avec lui ? Tu veux que je te dise quoi ? C'est ta vie, ma fille !

-Harhar. Tu dirais pas ça, si t'étais à ma place.

-Si j'étais à ta place je me serais barrée avec lui, donc on est d'accord » conclut-elle se relevant d'un geste preste.

Elle avait repéré Robert.

« Ça va, avec ton bûcheron ? »

Arrêtée dans son attaque surprise, elle jeta un drôle de regard à Tiffany.
Puis elle se souvint que William savait manier la hache mieux qu'elle, et son visage s'éclaira d'un joli sourire.

« Ouais ! Je le vois bientôt, chanta-t-elle en tirant la langue. Je te laisse ruminer sur ton Jason, okay ? Je dois humilier Robzilla. »

Ennemi redoutable s'il en est. Avec les années, il commençait à un peu trop prévoir ses mouvements.
Après quelques pas nonchalant, ses mains replacèrent quelques boucles coquettes en place, lissèrent sa robe parme. Elle voulait avoir l'air innocente. Autant que faire se peut, du moins. Le coin dans son sourire devait en dire aussi long que ses pas un peu trop pressés.

Grimace aux lèvres, Robert tenta un pas en arrière juste quand elle lui sautait dessus en riant.



▬ 05/08/2001

Il pleuvait. Il n'aurait pas dû pleuvoir, mais il pleuvait. Le temps n'en avait rien à faire. Il aurait dû faire beau, vu comme il faisait chaud, et pourtant il pleuvait.
Deloris enfouit sa tête un peu plus fort entre ses bras.

« T'es sûre que tu veux pas en parler ? »

Elle se secoua vaguement de droite à gauche, orteils crispés dans ses chaussettes humides. Brian ne dit rien ; il n'en pensait sans doute  pas moins, elle devait l'embêter, mais au moins il ne dit rien. Elle ne l'entendit ni se moquer ni soupirer.
Pour la première fois depuis qu'elle avait passé la porte, elle fut contente d'être allée le voir lui.
Elle aurait préférer aller pleurer sur Tiffany, mais elle devait être avec Jason et elle ne voulait pas l'embêter. Crystal était sûrement avec Stephanie, ou peut-être Stacy. Elle aurait juste gêné. Cynthia était trop occupée. Robert était forcément avec Joaquin et Angel, si le premier n'était pas avec Mirana, et elle ne voulait pas tellement les voir de toute façon. Michael n'était pas doué pour consoler. Sa mère l'aurait énervée. Son père n'était pas là – grande surprise, ha. Rose et LV étaient hors de question. Elle ne voulait pas retourner traîner par là-bas.

Son réflexe de boire à la tristesse devenait gênant.
Mais elle était triste, alors elle l'ignora.

« Comme tu veux. »

Une main compatissante glissa dans ses cheveux, et elle dut lutter de toutes ses forces pour ne pas éclater en sanglots.

« Je suis immature. »

Il a vingt-sept ans, hein ?

« Je suis débile. Je suis nulle.

-Hey. Tu sais bien que t'es pas nulle, arrête. »

Il ne chercha même pas à la contredire sur le reste ; elle n'arriva pas à déterminer s'il fallait en rire ou en pleurer.
Dans le doute, elle fit les deux.

« T'es cool. T'es marrante. T'es pas dégueu, ajouta-t-il en riant un peu, une main serrée sur son épaule. C'est quoi le problème ? »

Très bonne question. Aucune idée ; rien. Tout allait très bien. Elle avait juste fait semblant, fait la fête, bu, rigolé comme une idiote, et elle avait oublié pendant presque toute la soirée qu'il y en avait un. C'était bien.
Avec la chute de l'ivresse, tout dégringolait systématiquement. C'est tout.

« Je veux pas être toute seule. »

Sa confession, inattendue, les laissa silencieux un long moment. Elle ne voulut pas y réfléchir ni l'entendre le faire, alors elle glissa sur elle-même jusqu'à s'en couvrir les oreilles de ses bras. Ça ne lui ressemblait pas de se morfondre sur des trucs sans importance. Ce n'était pas elle ; elle détestait ça. Elle voulait aller mieux.
Une nuit à pleurer, c'était encore trop.

Le bruissement de tissu sur sa gauche se mua vite en pression contre son bras.
Au bout de quelques minutes, comme il ne disait toujours rien, elle se laissa aller sur le côté.

Il passa un bras autour de ses épaules et la secoua gentiment.

« Ça va alleeeer.

-Mais je saaais. »

Son gémissement étouffé ne dut pas le convaincre beaucoup. Pourtant, elle savait vraiment. Ça allait toujours. Elle allait se concentrer sur autre chose, quelqu'un d'autre, n'importe quoi, et ça irait. Elle n'avait besoin de personne tant qu'elle était là pour elle-même, ou une autre bêtise du genre ; elle allait s'en convaincre, inspirer, expirer, cogner un mur ou deux et manger son oreiller et bientôt elle aurait déjà oublié que ça faisait mal.
Elle s'en remettait à chaque fois. Les disputes, les trahisons, les ruptures – ce n'était pas très important, tout ça. Juste bête et méchant.

N'empêche que.

Accrochée à son ami, fatiguée, elle s'autorisa à pleurer encore un peu.




« … Elle est nulle part. Je sais pas. Personne sait. Sérieux – elle est nulle part, maman.

-Comment ça, nulle part ? Elle est forcément quelque part ! »

Michael lui renvoya un regard qui se voulait rassurant.

« Ouais, ouais. Elle doit juste faire la débile en ville. Mais là, personne sait, elle est nulle part. Faut attendre. »

Du pouce, il fit craquer nerveusement ses phalanges. C'était inhabituel. Pas dramatique. Deloris n'avait jamais été du genre à rester tranquille, et il ne connaissait pas tout ses amis. Elle devait faire la fête quelque part.
Yeux rivés sur le soleil déjà presque couché, il sourit à sa mère.

« Elle va revenir. »




▬ 15/05/2002

L'approche de l'été, cette année, donnait à Deloris des ailes qu'elle se connaissait mal. Elle était à peu près sûre que celui-ci serait parfait : il allait faire chaud, beau – temps propice aux batailles d'eau et aux combats de sable sur la plage, deux choses essentielles à des vacances réussies selon elle. Tant qu'elle n'aurait pas renversé un seau entier d'eau et de savon sur la tête de Tiffany, ce ne serait pas tout à fait l'été encore. Les détails avaient leur importance.
Ses congés, tant qu'à faire, s'étaient arrangés sans trop de mal. Melissa lui avait été d'une grande aide pour les obtenir – alors qu'elle ne partait pas, elle, pour la énième année consécutive –  et ça n'avait fait que booster sa bonne humeur un peu plus encore (si c'était seulement possible). Comme quoi la demoiselle n'était pas si nulle, au fin fond de la question. Insupportable, pour sûr, mais elle commençait à nettement mieux gérer sa collègue maintenant qu'elle s'était résignée à faire son job un peu plus correctement et sans l'insulter au passage ; ça marchait beaucoup mieux, depuis.
Les miracles des relations humaines. Elle ne s'en lasserait jamais.

Ses sandales brunes frappèrent le pavé avec excitation. Il faisait déjà bon, pour la saison. Pouvoir sortir le t-shirt trop court et le short en jean participait à son enthousiasme, ne serait-ce que pour la symbolique. S'enrouler dans trois manteaux et glisser sur les plaques de verglas avait un petit côté festif, mais ça ne valait pas les glaces et les skateboard – elle n'avait pas réussi à piquer celui de Michael, mais la prochaine fois serait la bonne ; il ne pouvait quand même pas se le gluer aux pieds. Les rollers avaient longtemps été hors de question, mais son père avait l'air de penser qu'elle était suffisamment vieille maintenant pour se casser la figure comme bon lui semblait. A Noël, sait-on jamais. Elle croisait les doigts.
Peut-être qu'il allait falloir travailler sa poker face, histoire de. S'extasier bêtement devant tout les petits cadeaux qu'on lui offrait devait franchement donner l'impression que la barre de ses attentes frôlait le sol. Pas étonnant que personne ne stresse le jour de son anniversaire si tout, à peu de choses près, lui faisait plaisir.

D'un autre côté, si tout lui faisait plaisir, elle n'y pouvait rien.

Entendre les voix de ses amis bien avant de les voir fit hausser un sourcil circonspect à Deloris, mais elle n'en fit pas grand cas. Elle essayait de récupérer les emplois du temps de tout le monde pour pouvoir organiser ses vacances, et si elle avait eu quelques déboires avec Robert ces derniers mois, lui et les latinos restaient sur la liste des gens qu'elle voulait définitivement voir un maximum cet été.
Honnêtement, entre tout ce qu'on lui avait reproché depuis la nuit des temps, elle ne pensait pas qu'il reste un seul truc secret que Robert, les jumeaux ou Mirana puissent encore lui reprocher. Tout y était passé ; terminus, tout le monde descend.

Pour toujours, si possible.



« Heeeey Roblob, Angel ! » Surprise, elle adressa un petit signe de la main à la troisième personne. « Oh, hey, Mira. T'es pas avec Joa ? »

C'était plutôt rare de la voir auprès d'Angel. Ils aimaient bien se chamailler, mais se câliner ? Pas tellement.

Les trois cowboys la regardèrent sans rien dire. Le temps qu'elle arrive à distance plus adéquate d'eux, ils s'étaient jetés au moins un million de regards incompréhensibles.
Confus mais pas joyeux, en tout cas.

Quelque chose n'allait pas.

« Joa, commença Robert en plissant les yeux, plus énervé qu'elle ne l'avait vu depuis un bon moment, s'est fait arrêter. »

Elle en resta muette.

« Quoi, il a dragué une policière ? »

La blague n'eut pas l'air de passer très bien, et ça ne fit que mettre Deloris plus mal à l'aise encore. Angel passa d'un pied à l'autre en soupirant, bras croisés, crispé de haut en bas. Mirana, après un bref instant d'hésitation, adopta la même posture fermée.
Robert avait l'air prêt à éborgner tout le monde à grands revers de bras, au contraire.

« Non, c'est juste un putain d'enfoiré de crétin de –

-Her, du calme » tempéra le latino en lui secouant maladroitement l'épaule.

Tout était très bizarre. Elle avait presque l'impression qu'ils se fichaient d'elle ; et sans l'air mortellement furieux de son frère, qu'elle le savait incapable  d'imiter sans être très honnêtement prêt à commettre un meurtre, elle aurait été capable de remettre leur parole en question.
Ils avaient l'air sérieux, pour leur défense. Leur attitude lui renvoyait juste des vents de blague trop bien organisée.

Deloris sentit son cerveau souffrir de crampes à répétition.

« Attends, attends. Joa s'est vraiment fait arrêter ? Quand ? Pourquoi ? »

Robert tapa du pied au sol avec suffisamment de force pour en faire grimacer tout le monde.
Angel, soucieux, l’attrapa par les épaules pour l'empêcher de se faire du mal.

« Parce que – y'a quelques heures, se rattrapa le garçon, épaules affaissées. Je sais pas exactement, un vol, une connerie. J'ai pas pu le joindre depuis. Les flics font les connards. »

Oh.
L'insulte la laissa perplexe, connaissant Robert et son amour de la justice bien faite, mais les jumeaux devaient être un sujet un peu plus sensible qu'elle ne l'aurait pensé. Il a toujours été hypersensible, se rappela-t-elle en le regardant marmonner des noms d'oiseaux contre le monde entier. Elle avait juste perdu l'habitude de le voir paniquer ou pleurer.

« Mais c'est pas juste, il a rien fait ! Faut le sortir de là, je vais aller leur foutre le feu moi tu vas voir –

-Delo...

-Tu fais que dalle, les coupa Robert entre ses dents. Joaquin est assez con pour avoir fait des trucs comme ça, mais je suis à peu près sûr que ce coup-là il a rien fait. »

Mirana acquiesça. Dans son engouement, le jeune homme envoya un méchant coup dans le bras d'Angel.
Okay, wow. Elle allait rester à distance raisonnable.

« Y'a juste dû avoir une fuite débile, ou quelqu'un qui veut le saouler. Et tu sais quoi – si vous arrêtiez de faire les crétins dès que la police passe, peut-être qu'ils auraient moins envie de tous vous foutre en garde à vue dès qu'on leur en donne l'occasion ! »

Deloris rentra la tête dans les épaules, gênée, avant de se décider à les hausser brièvement. Elle avait peut-être fini arrêtée une ou deux fois pour état d'ivresse sur la voie publique et outrage à agent, mais vraiment rien qui puisse leur donner envie de la coffrer pour de bon. Elle était même à peu près sûre d'avoir une touche avec un des policiers du coin.
Ça, ou il voulait la tuer. L'optimiste faisant avancer le monde, elle décida de rester sur son impression initiale.

« Ouais bah ça change rien, je vais foutre le feu et le ramener –

-Non. Deloris. »

Son regard peiné laissa Mirana de marbre, sinon carrément énervée.

« Il connaît bien la police, soupira-t-elle, y'a pas de risques qu'il empire son cas. Ils vont rigoler, jouer à qui sait quoi et ensuite on ira le chercher. Ça va. On a l'habitude. »

Elle leva le nez vers Angel, en quête d'approbation. Il se contenta de hocher la tête, regard perdu quelque part derrière son épaule droite.

« Okay... Je vous laisse gérer » grommela la jeune femme d'une voix traînante. Elle détestait ne rien pouvoir faire. Aller jeter des bouteilles vides sur le commissariat lui aurait donné le sentiment de participer, à défaut d'être utile.

« Faut que j'aille voir Rose tout à l'heure, uh. Vous croyez qu'il sortira quand ? Je veux le frapper, moi aussi », ajouta-t-elle en plongeant les mains dans ses poches.

Le calendrier de fortune, plié en quatre, se froissa entre ses doigts. Elle leur demanderait plus tard.

« Rose ? C'est pas la copine de l'autre débile, là ?

-Je pense qu'ils vont le lâcher ce soir, ou cet après-midi, grogna Robert en envoyant son coude dans les côtes d'Angel – bien violemment, une fois de plus. T'auras qu'à aller l'embêter demain.

-Pas toi ? »

Le garçon croisa les bras sans commenter.
Ouh.

Changement de sujet.

« Et te mets pas à insulter LV, toi aussi, geignit Deloris en levant les yeux au ciel. Déjà que Joa a pas pu s'empêcher de lui... »

...Casser la gueule, récemment.
La fin de sa phrase se perdit en murmure.

« Okay ! Je dois y aller, mais vous me tenez au courant, hein ? Je compte sur toi. Vous le sortez, tu lui fais sa fête, je sais pas, ce que tu veux. Tu fais ton truc. »

Un index menaçant vint appuyer sur le torse de Robert.

Moi, je m'occupe du reste.

Tourmenté comme il l'était, il ne remarqua pas la tension sur le visage de sa sœur ; il acquiesça sans réfléchir, mâchoire crispée, et la laissa partir en courant sans penser à la retenir.

Deloris avait toujours été du genre à arriver et repartir sans prévenir, de toute façon.



Depuis la rupture, elle n'osait plus hurler à la porte de Rose. Ses phalanges vinrent heurter le panneau de bois avec la violence retenue de celle qui ne veut pas attirer plus d'attention que nécessaire, et rien d'autre ; rameuter William ou sa sœur était la dernière chose dont elle ait envie. Se tenir loin de lui avait eu l'avantage de la laisser cautériser tranquillement ses plaies. Elle craignait que revoir sa tête d'imbécile ne lui fasse un vilain pincement au cœur, du genre de ceux qui tirent sur tout ce qui les entoure et arrachent les fils – or s'il lui fallait encore dix ans à l'ignorer pour se persuader qu'il était le pire des monstres sans cœur et qu'elle n'en avait pas non plus, encore moins un blessé ou mal fichu, eh bien soit. Elle était prête à livrer ce combat.
Admettre à Cynthia qu'ils n'avaient pas juste cassé, comme ça, sans trop de sentiments impliqués, s'était de toute façon avéré impossible. Elle n'avait pas eu envie de la faire se sentir coupable de les avoir présentés. C'était une bonne idée, à la base ; elle ne regrettait pas. Pas tout, du moins.
Puis il y avait de meilleures façons de remercier sa sœur chérie que l'insulter en cassant des vases, et après une rupture, c'était le plus gros de ce dont elle était capable.

Éviter tout le monde s'était avéré payant, pour autant qu'elle sache.

Une fois la peine passée, elle n'avait pas eu le cœur à revenir sur le sujet. Elles l'avaient laissé en suspend, dans un coin, avec la mention « si besoin, on peut en parler » scotchée sur le dessus. A priori, elle ne comptait pas en discuter avant d'être allongée sur son lit de mort et harcelée de questions sur tout ce qu'elle n'avait jamais avoué avant ce jour.

Comme elle ne comptait pas mourir avant Cynthia, cela dit, elle ne pensait pas se retrouver face à ce problème un jour.

Visage sombre, elle accueillit la silhouette de Rose dans l'encadrement de la porte par un petit bond enthousiaste.

« Deloris ! Je croyais que tu devais passer ce soir ? s'exclama-t-elle en coinçant ses longues mèches claires devant son épaule nue, l'air sincèrement surprise. C'est pas rangé mais, entre, du coup ! »

Elle glissa à l'intérieur sans se faire prier. L'appartement était toujours autant en bazar qu'au premier jour ; d'habitude, LV passait derrière sa protégée pour ranger.
Le début de montagne dans l'évier lui fit froncer les sourcils.

« Lolo est pas là ? »

Le surnom fit rire son hôte.

« Ah, non. Il est parti hier. Des trucs à faire, tout ça. Tu veux boire un truc ?

-Coca, si t'as. Il va revenir quand ? »

Il lui avait dit travailler dans le social, mais elle avait honnêtement du mal à le croire. Stacy ne faisait pas semblant d'être médecin, lui, au moins.

« Euhhh. Une semaine, je sais pas... Un moment. »

Merde.
Ça allait être difficile de le harceler pour savoir si oui ou non il s'était amusé à jeter des fausses informations sur Joaquin sans l'avoir sous la main. Il n'avait pas de mobile, ou ne lui avait en tout cas pas donné son numéro – et si Rose savait quelque chose, elle ne réussirait pas à lui tirer la moindre info pour autant. Maladroite ou pas, elle ne laissait jamais rien filer le concernant.
Assise sur une des chaises en plastique, elle saisit le verre qu'on lui tendait avec un « merci » pensif.

Rose n'avait pas l'air dans son assiette, elle non plus.

« Tu voulais le voir ?

-Je pense qu'il a fait un coup de pute à un pote, c'est tout. Ça peut attendre, je pense...

-Oh. »

Frustrant, mais pas dramatique. Elle soupira contre le liquide brun, yeux rivés sur les rides à la surface.

« Dis, euhm. »

Le regard de Rose voleta jusqu'à trouver le sien.

« J'ai besoin de ton aide. Tant qu'LV est pas là, ajouta-t-elle, un peu plus bas, l'air coupable. Je peux pas trop expliquer, mais euhm...

-Tu veux que je le suive ? Que je foute le feu à sa voiture ?

-Non ! Non non, ah, c'est juste... Y'a ce type, qui veut pas me laisser tranquille. »

Deloris hocha la tête. Elle lui avait déjà parlé d'un ex collant ; elle n'était pas sûre que la jeune femme se souvienne lui en avoir parlé, ni si elle était censée avoir entendu, alors elle décida de se taire.

« LV a dit que c'était bon, mais je suis pas... Je préférerais avoir. Un truc, tu sais ? Pour me défendre.

-Ah, tu veux un flingue ? »

Rose acquiesça vivement.

« T'en as pas ? LV en a pas ? poursuivit-elle, suspicieuse – si ce mec n'avait pas trois flingues, elle voulait bien se faire nonne.

-Si, je pense, mais il refuse que j'en ai un. Il a peur que je me tire dans le pied sans faire exprès. »

A ça, Deloris ne put s'empêcher de rire un peu. C'était... C'était crédible, réalisa-t-elle non sans une certaine gravité, en se rappelant toutes les chutes et les objets cassés entre les mains de son amie. Elle avait fini par se demander si elle n'avait pas des soucis de tremblement, ou quelque chose du genre, mais n'avait jamais eu le courage de trop se pencher sur la question. Ça ne la regardait pas.
Profitant de son conflit intérieur, l'image des bleus et de la jambe cassée se superposèrent à la maladresse aussitôt qu'elle considéra refuser. LV avait sûrement ses raisons de la vouloir désarmée, et elle faisait entièrement confiance au garçon ; en d'autres circonstances, si elle n'avait pas été si énervée contre lui, s'il avait été là pour défendre sa cause, si elle n'avait jamais vue Rose à ce point abîmée, elle aurait réussi à chasser l'inquiétude pour inonder son amie de paroles rassurantes. Elle aurait pu l'inviter à rester chez elle, ne serait-ce que le temps pour son garde du corps attitré de revenir. La rassurer aurait pu suffire à la laisser plus sereine, sans forcément la pousser à chercher de quoi se défendre en cas d'agression.
Tirer, même sur quelqu'un qui vous veut du mal, restait une décision difficile à prendre. Les conséquences l'étaient mille fois plus encore à porter.
Les épaules de la jeune femme se haussèrent sur une mine pensive.

« Je peux t'en trouver un, mais... Tu vas en faire quoi ? Dormir dessus ?

-Euh... Oui ? Je pense pas en avoir besoin, mais, en attendant que ce soit vraiment réglé, ça me rassurerait. C'est pas un type sympa. »

Rose baissa les yeux.
Deloris, compatissante, baissa sa garde.

« Okay. Faut que je le pique, mais je peux t'en filer un, je pense. Faudra que tu le rendes, par contre. Et tu tues personne avec, hein !

-Promis juré ! »

Elles échangèrent une poignée de main professionnelle pour sceller leur accord ; déjà, Deloris se sentait tel James Bond en mission top secrète. L'excitation l'envahit et noya tout les signaux d'alarme loin sous les paillettes.
Parce que ça demandait un peu de préparation, elle sortit son calendrier improvisé et se mit à gribouiller au verso.

« Il bosse de... Mouais. Là c'est moi qui bosse, là je peux pas... » Ennuyée, elle redressa la tête pour croiser les grands yeux de la caucasienne. « Ça peut attendre, ou je dois me glisser en ninja et prier ?

-Ah, ça peut attendre ! J'en aurai besoin, hmm... Vers... Fin juin ? »

Deloris siffla.

« Ouaip, y'a le temps. Bon écoute, on se revoit, je te dirai ça. Faut que je parle à ton Romeo café au lait, de toute façon. »

La jeune femme gloussa, les joues un peu rouge, avant de lui envoyer une tape sur le nez.
Elle en rit aussi, l'offensée.

« Tiens, tant que je t'ai sous la main – tu fais quoi, cet été ? Parce que j'ai mon calendrier et... »



▬ 03/06/2002

La discussion avec LV ne s'était pas bien passée.
Pas bien du tout.

« Oh, nooon. Je n'aurais jamais osé. »

Son sourire l'avait tellement horripilée qu'elle avait bien failli lui faire avaler sa cigarette.

« C'est un si gentil garçon. »

Sa défense ne tenait pas la route –  il n'avait même pas essayé d'avoir l'air crédible.

« J'ai rien contre toi, mais s'il me fiche pas la paix je me débrouillerai pour qu'il finisse en taule. Vraiment. Pour de bon. Okay ? »

La menace, parfaitement claire, l'avait laissée avec un haut le cœur et la nausée. Justifiée ou pas, la colère de son ami lui était passée par-dessus la tête et loin au-delà de ce qu'elle voulait bien entendre ou comprendre. Joaquin allait bien, d'accord, il était revenu en entier quoique rasé et plutôt misérable de son entrevue avec la police, mais ça ne justifiait pas de vouloir le renvoyer derrière les barreaux. Pour autant qu'elle sache, les jumeaux avaient considérablement diminué les activités illégales ces dernières années. Robert et Mirana y veillaient, leur père ne pouvait qu'approuver, et sans avoir jamais vu leur frère aîné elle imaginait volontiers qu'il ne rêve pas de perdre ses cadets dans une rixe stupide avec des dealeurs ou des gangs de crétins. Un frère reste un frère.
En admettant qu'elle n'en ait rien à faire de Joaquin et Angel, ils resteraient toujours parmi les premières priorités de Robert ; et ils avaient beau jouer aux loyaux valets, la balance de l'adoration n'était plus aussi nette qu'à l'époque. Que ce soit maintenant ou il y a sept ans, et peu importe que les Díaz se sentent abandonnés à chaque parole qu'un de leurs amis décidait d'adresser à quelqu'un d'autre, Robert restait un gamin stupide. C'était bien joli de jouer aux gros durs, mais il était fragile. C'est tout. Elle n'était pas aveugle, elle savait ces choses-là. Que Cynthia était la dame de coton au gant de fer et au cœur tout mou, que Robert prenait tout le temps sur lui et se sentait souvent plus nul qu'il ne l'était, que Michael recherchait son approbation sans arrêt – et même celle de tout les adultes qu'il passait son temps à insulter, au fond.
Elle n'aurait pas su l'exprimer, mais elle le saisissait.

C'était un minimum. Elle faisait de son mieux. On le lui avait tellement reproché, hein.

D'être insensible.

LV avait raison d'être en colère ; Joaquin n'avait pas à l'ennuyer chaque fois que leurs chemins avaient le malheur de se croiser. Et puis s'il n'avait vraiment rien fait, s'il était blanc comme neige, un petit tour au poste ne pouvait pas lui faire grand mal – la police n'aurait même pas dû se bouger, s'il n'y avait pas eu un fond de vérité. Ou au moins un passif complexe entre eux.
Elle aurait pu comprendre.
Relativiser.
Mais elle avait mis tellement de temps à tout recoller de partout, et son été devait être génial, et elle avait tout prévu, et Tiffany allait tellement bien et revoir Jason lui faisait tellement plaisir et Crystal était épanouie et Stacy s'invitait fréquemment et Stephanie lui avait montré une petite danse relaxante débile, et même Mick avait promis de venir passer du temps avec elle, et elle avait contacté David et retrouvé Jennifer et –

Maintenant Robert passait son temps à traiter Angel de crétin égoïste, elle s'était remise à confondre les jumeaux, Mirana faisait la tête à tout le monde et elle ne savait même pas pourquoi et tout ça, c'était la faute de LV.

Elle l'avait giflé.

Le temps pour elle de réaliser et de s'en vouloir, il avait soupiré puis l'avait poussée dehors.

Assise dos au mur, sur le lit, bras croisés et genoux pliés, elle se remit à le maudire à profusion.
Angel allait sans doute essayer de passer. Encore. Elle n'était pas d'humeur à l'entendre se disputer avec Robert pour la vingtième fois en vingt jours, alors elle se glissa sous les draps en grommelant.

Pas plus de dix secondes plus tard, Michael ouvrait la porte d'un grand coup d'épaule et se laissait tomber sur le matelas.

Qu'il ait réussi à éviter ses jambes tenait du miracle ; elle réussit tout de même à en être vaguement impressionnée.

« Putain Loris, debout ! Faut que tu me montres comment on accroche un soutif. »

Sourcils froncés, Deloris baissa doucement la couette de devant son visage.

« Quoi.

-C'est pour la science, t'inquiète. Je t'expliquerai, promit-il avec un grand sourire. File moi juste un soutif.

-Pourquoi tu prends pas ceux de Cynthia ?

-J'ai une tête à faire du F ? Non. J'ai une tête à faire du que dalle, comme toi, alors file. Vas-y, aide un frère. »

Comme elle menaçait de se replonger sous les draps, il leva les yeux au ciel ; et, en bon petit frère, fit ce que tout les petits frères savent faire.
A savoir, dans ce cas précis, plaquer ses mains glacées contre ses joues.

« PUT –  »

Elle hurla si fort et se vengea si bien que, si dispute il y eut, elle ne l'entendit pas.
Quand leur mère les appela pour manger, ses côtes lui faisaient mal et la moitié de son tiroir à sous-vêtements qui n'avait pas atterri sur la tête de Michael avait été copieusement insulté pour son manque de goût ; mais elle était bien, elle avait envie de rire.

Le faire danser n'était pas aussi facile, mais au moins il appréciait ses massacres de Michael Jackson à leur juste valeur. Chacun avait ses bons côtés comme ses travers.

Elle aurait aimé que tout le monde s'entende, tout le temps.

Alors quand Michael se décida enfin à quitter sa chambre, un soutien-gorge noir en guise de collier et visiblement très fier de lui, elle ne put qu'être ravie d'entendre Robert éclater de rire de l'autre côté de l'étage.



▬ 16/06/2002









▬ 26/06/1989

« Tout le monde grandit. »

Edward resta la regarder un moment, en silence, et elle s'appliqua à avoir l'air la plus désintéressée possible. C'était son problème à lui, s'il voulait qu'elle se calme. Si la vie la rendait plus sage, alors tant mieux – mais si ça ne se passait pas comme ça, alors tant pis. Deloris n'était pas prête à faire autant d'effort juste pour devenir une grande personne. Ce n'était pas important. Ce n'était pas ça qui lui importait. Elle ne voulait pas y penser.
Dans un soupir, son père s'assit sur ses talons.

Il était plus petit qu'elle, maintenant.

« Deloris. Je dis pas ça pour t'embêter, vraiment. Je t'aime comme tu es –  je t'adore, même. Et je sais que tu m'aimes aussi, poursuivit-il sans se formaliser de la moue désapprobatrice de l'enfant. Je sais que tu aimes maman, Cynthia, Robert, et même Michael. Je sais que tu veux jouer avec Tiffany pour toujours et que des fois Crystal t'embête. Je sais tout plein de trucs. »

Déconcertée, la petite fille tourna vers lui un regard incertain.
D'habitude, quand il était en colère, il s'en allait. Il partait fumer. Elle le savait parce que, à une cigarette près, elle faisait comme lui. Là encore, ils se ressemblaient un peu trop.

« Moi non plus, tu sais, je voulais pas grandir. Et moi aussi mes parents m'ennuyaient, et moi aussi j'avais un grand frère génial et tellement mieux que moi. J'étais tout petit tout minable, à côté. Mon papa était pas très gentil avec moi, mais j'étais pas très gentil avec lui non plus. »

Il lui attrapa les mains ; elle se laissa tirer plus près sans rien dire.

« Ce que je veux dire, c'est que... Je serai pas toujours là, d'accord ? Maman non plus. Et on a peur, c'est normal. On veut que t'ailles bien. On veut que tu fasses des trucs qui te plaisent, que tu te sentes heureuse. C'est notre boulot, on peut pas te laisser faire tout ce que tu veux. »

Ce serait bien, pourtant.

« Mais on t'aime. Vraiment, Deloris. Très. Très. Très fort. Je suis désolé de pas toujours être là, et que ça se passe mal avec maman. Elle aussi je l'aime très très fort, mais c'est pas facile, tu comprends ? »

Elle fit non de la tête ; parce que non, honnêtement, elle ne comprenait pas – les excuses et les blabla, ça ne restait qu'un méchant coup de vent à ses oreilles. Elle devina qu'il allait embrayer en lui disant que ça faisait partie des trucs qu'elle apprendrait plus tard, quand elle serait grande, mais ses yeux piquaient et elle n'était pas sûre d'être encore capable de se fâcher contre lui ce soir, de toute façon. Alors elle ne l'interrompit pas.

« Tu comprendras plus tard. » Son nez se plissa de mécontentement. « Je suis sérieux, tu comprendras plus tard. Laisse toi le temps, d'accord ? Sois pas butée. Fais attention à toi. »

Treize ans plus tard, elle se souvenait encore parfaitement de la façon maladroite dont il l'avait serrée contre lui ; des battements de son cœur, un peu rapides, quand elle lui avait tapoté la tête sans trop savoir quoi faire d'autre.

« Je suis méchant, je suis égoïste, je sais. Mais si vous étiez pas tous là quand je rentre, Deloris, je sais pas ce que je ferais. »

Et son petit rire incrédule, quand elle avait enroulé les bras autour de son cou, tellement sûre d'elle qu'elle ne réfléchit pas deux fois avant de répondre :

« Où tu veux que j'aille ? T'es bête, papa. »

Moi aussi, je finis toujours par rentrer.


___________________________________________________


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She opened up her eyes and thought : "Oh, what a morning !
It's not a day for work, it's a day for catching tan ;
Just lying on the beach and having fun." »

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MessageSujet: Re: Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.   Mar 11 Oct 2016, 02:09

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Deloris Washington ▬ Coca-cola roller coaster.

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