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 Valentin Horville ▬ « Now there's no time to shine my rusty halo. »

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Coincé depuis le : 17/06/2015



DOSSIER
Nombre de décès  : 1
Circonstances des décès  :
Métier  : Croupier.

MessageSujet: Valentin Horville ▬ « Now there's no time to shine my rusty halo. »   Ven 24 Juil 2015, 01:18







« I heard you burnt yourself again, lighting fires with someone else. Just because you're cold, just because you're bored, just because you can. »
Nom : Horville.
Prénom : Valentin, Clément, Antoine.
Surnom : Val', Carotte.
Sexe : Masculin.
Âge effectif : 73 ans.
Âge apparent : 17/18 ans.
Arrivé le : 2 ème jour du troisième mois de la seconde année.
Date de naissance : 02/03/1795, Lyon, République Française.
Date de mort : 18/09/1868, ??, ??
Orientation sexuelle : Bisexuel.
Groupe : Commotus.
Nationalité : Français.
Langues parlées : Français, Allemand, Anglais.
Ancien métier : Homme d'affaires.
Métier actuel : Croupier.
Casier Judiciaire


▬ Crimes commis :
▬ Circonstances du décès :
▬ Péché capital principal :
▬ Péché capital secondaire :
▬ Rapport à l'alcool :
▬ Rapport aux drogues :
▬ Addictions :
▬ Mauvaises attitudes récurrentes :
▬ A été victime :


Physique


Valentin ne passe pas inaperçu – non parce que sa grande taille et son charme à toute épreuve fassent s'évanouir les demoiselles ; mais parce que son physique atypique reste gravé sur la rétine.
Du haut de son mètre soixante-treize, Valentin n'est en vérité ni très grand ni très petit et rentre parfaitement dans la norme de l'époque. Il possède deux jambes, deux bras, un nez, une bouche et des yeux, n'est pas bossu ni boiteux et n'est pas un laideron. De fait, son visage aux accents facilement mutins n'a rien d'extraordinaire et s'il ne savait pas être aussi expressif, serait aisément oubliable.
Valentin sait se mettre en valeur et impressionner la galerie. Il a appris au fil des années à tendre ses traits comme il le faut pour simuler joie, colère et tristesse sur commande. Même si ses expressions paraissent spontanées, il calcule le plus souvent la moue adéquate afin de se faire apprécier et de tirer avantage de la situation. Valentin est un manipulateur charismatique dont le physique, s'il avait été plus discret, n'aurait pas autant joué en sa faveur.

Avec ses cheveux d'un roux carotte indécemment bouclés et épais, on se retourne beaucoup sur son chemin afin de jeter un second coup d’œil à cette tignasse qui refuse qu'on la discipline. Une teinte plus sombre et une matière plus sage auraient fait de lui un monsieur passe-partout dont il a souvent regretté l'impossible discrétion. Le jeune homme a souvent été qualifié par ses cheveux, plus ou moins poliment, et repéré de loin rien qu'à sa couleur ou ses boucles folles. De paire avec ses cheveux roux, il a la peau très claire dont le soleil est l'ennemi principal, mouchetée de taches de rousseur sur toute sa surface. Certains n'ont que quelques jolies petites taches sur les joues ou, peut-être, sur les épaules ; Valentin en a absolument partout, de ses joues à son front en passant par son menton, de ses bras à ses épaules et son torse, où elle se font plus discrètes mais présentes. Aucune partie de son corps n'y échappe, monsieur ayant aimé se rouler sans rien au soleil dans son enfance. Plus claires en hiver, elle ressortent particulièrement sous la lumière, donnant là encore à son visage banal une touche de fantastique quotidien. Les taches associées aux boucles achèvent de lui conférer un physique difficile à oublier ou coller à quelqu'un d'autre par erreur.

Valentin est Valentin, et n'a jamais été pris pour un autre dans sa vie.

Des yeux d'un vert clair complètent le tableau. Quant à son corps, Valentin a toujours été fin, pas bien large d'épaules ou musclé. Souple, en revanche, il excelle à la course ou au saut d'obstacles et dans une catégorie plus utile, à l’escrime qu'il n'a jamais cessé de pratiquer. Son poids plume et sa silhouette fluette ne l'avantageant pas dans toute bagarre au corps à corps, il préfère filer à l'anglaise quand les choses tournent au vinaigre et à s'échapper sans se retourner, ce qui lui a valu d'être qualifié de « lâche » par nombre de ses détracteurs.
Valentin le prend néanmoins bien, puisque chez lui, la ruse prévaut sur la force brute.


Caractère


Valentin est un renard ; il est rusé, agile, manipulateur et beau parleur. Il ne rechigne jamais à tricher  pour obtenir ce qu'il veut et sait se montrer déterminé jusqu'à l’écœurement quand quelque chose lui tient à cœur.
Valentin est un jeune homme qui a très tôt compris que son physique seul ne lui ouvrirait aucune porte. Il a très tôt compris que s'il voulait devenir quelqu'un, poussé en cela par son frère aîné, il devrait travailler, se forger une culture exemplaire et s'attirer ainsi l'admiration des autres. Valentin n'a jamais voulu devenir soldat pour défendre sa patrie, il n'a jamais pensé aller à la guerre et hormis l'escrime, quelques fois l'équitation, le sport ne l'attire guère. Ce que Valentin préfère, c'est faire travailler son cerveau grâce à des énigmes et des casse-têtes.

Le jeune homme est un garçon de tête, intelligent, qui sait se servir de ce qu'il apprend dans la vie de tous les jours, que ce soit pour impressionner les autres ou mieux les manipuler. Sa soif de connaissance ne s'arrête pas aux sciences exactes et aux nouvelles découvertes, elle s'étend à la mécanique de la personnalité, aux rouages de l'individu, à tout ce qu'un être peut employer pour faire ployer un autre individu, à l'inciter, sans qu'il s'en rende compte, à abonder dans son sens. Valentin a beaucoup appris de ses rencontres et ses amitiés, notamment à observer chaque détail pouvant avoir son importance. Il a appris à être éloquent, à reproduire sans peine toutes les émotions possibles et imaginables, à se changer en caméléon pour pouvoir graviter dans tous les cercles à sa portée.
Il est difficile de connaître les véritables pensées et opinions de Valentin, car il les garde cachées et change souvent de discours pour s'adapter à la situation présente. Il a une capacité d'adaptation spectaculaire et sans failles.

Bien entendu, tirer les ficelles comme un marionnettiste ses marionnettes a entraîné une difficulté à s'attacher ou faire confiance ; Valentin sait se méfier de tout et reste constamment sur ses gardes. Il manque parfois d'empathie et peut se montrer désagréable voire cruel seulement dans le but d'obtenir ce qu'il souhaite. Les larmes des autres ne sont pas son problème.

Il a également tendance à jeter un jugement arbitraire et bien trop personnel sur certaines choses. Sa personnalité avenante et colorée peut vite devenir sarcastique et moqueuse et il sait à merveille rejeter la faute sur les autres et se laver les mains de ses propres erreurs. Il a souvent du mal à assumer ses faux pas et cherche à s'en dédouaner par tous les moyens.
C'est que Valentin n'aime ni être blessé ni sermonné. Il déteste qu'on lui donne des ordres ou des conseils et slalom entre les piliers du bon sens lorsque tel est le cas. Chaque trahison laisse sur sa peau une marque indélébile ; il hait par-dessus tout qu'on se joue de lui comme il se joue des autres.

Au-delà du jeune homme charismatique et intelligent, du renard manipulateur et moqueur, Valentin sait aussi se montrer compatissant et généreux envers les personnes qu'il aime, et rendre service à un ami n'est pas une corvée pour lui, qu'elle implique ou non du danger.


Histoire




« A cannibal with cutlery is a cannibal still,
Though you choose to forget that. »



Octobre 1815

« Je crois qu’on a frappé à la porte. »

Valentin fronça les sourcils, levant le nez du corsage dans lequel il s’était plongé. Il avait du mal à entendre quoi que ce soit par-dessus le souffle précipité de Victorine, mais il n’y avait pas l’air d’avoir grand-chose à entendre – à part le tic-tac répétitif de la pendule collée au mur.
Il sourit à la jeune femme, qui tentait de se redresser entre ses bras.

« Je n’entends personne. Tu veux déjà me quitter ?

— Ne dis pas de bêtises, lui murmura-t-elle, une main entre son visage et sa poitrine, je n’ai simplement pas envie que ta mère rentre et nous trouve là.

— Elle ne rentre jamais dans ma chambre, il n’y a aucun risque. Allez, détends-toi. »

Elle se débattit un peu mais le laissa déboutonner sa chemise, puis la faire glisser le long de ses épaules ; elle se mit à rire lorsqu’il couvrit ses seins de baisers, puis à gémir quand il laissa ses mains s’égarer. Cette fois-ci, Valentin entendit distinctement le claquement du bois et délaissa à contrecœur son amie, qui ramena ses bras contre sa poitrine avec une expression horrifiée.

« Oui ? Qu’y a-t-il ?

— Je suis désolé de vous déranger, monsieur, mais on vous demande au salon. »

Il soupira de frustration, les doigts toujours sous les jupons de Victorine. Elle avait arrêté de respirer, comme si le domestique avait pu déceler sa présence au moindre souffle ; après ce qui s’était passé cette année, elle tremblait à l’idée qu’on la surprenne avec lui.
Elle jouait sa place – ce n’était jamais peu pour un domestique.

Il s’éloigna d’elle, et lui fit signe de descendre du bureau pour aller se cacher ; elle se rencogna dans un coin tandis qu’il remettait ses vêtements en ordre et passait une main dans ses boucles folles. Une fois suffisamment décent, il entrouvrit la porte sur le visage soucieux de Charles. Il ne lui laissa pas le temps d’inspecter ce qu’il voyait de la pièce et lui demanda, un peu sèchement pour qu’il se concentre sur lui :

« Et qui me demande ?

— Monsieur Joseph de Landerolt. »

Son irritation fila sur le champ et il acquiesça sans réfléchir. Si ça avait été un autre, il aurait renvoyé Charles avec l’ordre de le déclarer absent ; mais Joseph changeait la donne.

« Dites-lui que j’arrive.

— Bien, monsieur. »

Valentin n’attendit pas le regard réprobateur de Charles pour fermer la porte avec un long soupir. Leur secret était un polichinelle : Victorine avait eu beau déclarer que le père était un marchant itinérant, toute la maisonnée savait qu’elle couchait avec lui. Ses parents, aussi, mais ils n’avaient pas fait d’histoires car Valentin le leur avait demandé. Ils avaient accepté de ne pas la renvoyer et de continuer à la laisser travailler malgré son état, à la condition que cela ne se reproduise plus. Il avait promis la main sur le cœur, et avait trahi son serment aussitôt la jeune fille remise de couches. Il n’y pouvait rien ; elle avait la plus belle paire de seins de toute la ville.

Et puis, sa mère n’acceptait plus d’engager de jeunes filles, et ce n’était plus par peur qu’elles séduisent son père.

Elle se serait empressée de la renvoyer chez elle si elle les avait aperçus enlacés.

« Eh bien. »

Victorine lui lança un regard interrogateur depuis son coin de la pièce, occupée à retenir sa chemise sur sa poitrine. Il s’approcha d’elle et planta un baiser chaste sur ses lèvres.

« Tu m’attends là ? Je dois y aller.

— Vraiment ? (il haussa les épaules et elle soupira par le nez) Combien de temps ça va te prendre ?

— Je ne sais pas. Mais si tu t’ennuies, tu peux toujours te t – »

Elle lui pinça le nez assez fort pour le faire reculer en riant.

« D’accord, d’accord !

— Allez, dépêche-toi. Si tu traînes trop, je me rhabille. »

Il lui fit la moue mais elle ne céda pas, drapée dans ce qui lui restait de dignité. Il passa la porte avec un geste théâtral, lui arrachant un rire qui disparut une fois la clenche tournée. A grandes enjambées, il se dirigea vers le salon où ses parents recevaient les invités, regrettant que Charles ne l’ait pas directement emmené dans la bibliothèque où ils avaient leurs habitudes.
Valentin vit tout de suite que Joseph était de bonne humeur, ce qui n’était pas négligeable, surtout ces derniers temps. Il ne s’entendait pas avec sa toute récente épouse, et sa situation personnelle restait selon ses dires « compliquée ». Il n’avait pas voulu lui en dire plus, et Valentin avait fait semblant de ne pas être vexé.

Il leva la main dans sa direction. Assis sur un des fauteuils, il avait une tasse de thé en mains, et le jeune homme se félicita qu’à défaut de respecter sa vie privée, Charles savait au moins s’occuper des invités.
Joseph était vêtu sobrement, mais avec goût. Il arrêta de touiller énergiquement sa tasse pour lui adresser un sourire qui, en d’autres circonstances, lui aurait mis le cœur en tambour. Mais le voir aussi joyeux inquiéta juste Valentin, qui savait la chose assez rare pour être notée sur le calendrier.

Joseph était bougon et prône à l’introspection la plus sévère, même les jours de soleil.

« Dis donc, tu as l’air en forme, lui dit-il néanmoins en se laissant tomber sur le fauteuil en face du sien, tu as reçu de bonnes nouvelles ?

— Je venais justement t’en parler. »

Valentin inspecta les fossettes qui creusaient ses joues, partagé entre la curiosité et la nervosité. Il aimait rarement ce qui faisait plaisir à Joseph, pour des raisons tristement évidentes.

« Oh ? Et qu’est-ce que c’est ? Ne me fais pas languir.

— Je n’y comptais pas. »

La faïence de la tasse protesta contre la poigne qui la reposa sur la table.
Valentin sentit son sourire flancher malgré lui.

« Je suis devenu père. »

Il disparut cette fois tout à fait pour laisser place à une ligne droite incrédule.

« Pardon ?

— C’est une petite fille, continua Joseph sans s’embarrasser de ses sourcils arqués, j’aurais aimé l’appeler Rose, mais…

— Mais… avec ta femme ? »

Joseph s’interrompit pour le fixer, confus, avant de se mettre à rire bien fort.

« Avec… Ah ah, non ! Il ne manquerait plus que ça. »

Valentin fit la grimace. Son ami ne s’entendait vraiment pas avec sa femme, mais c’était la sœur d’Émilie, et il eut un pincement au cœur pour la pauvre jeune fille.
Combien de fois par jour Joseph marchait-il sur ses sentiments, elle qui était si fragile ?

« Donc… Raphaëlle ?

— Bien sûr. »

Il aurait dû y penser avant Hélène, mais il répugnait toujours à évoquer la « compagne » de son ami. Il les avait soutenus avant le refus catégorique du père de Raphaëlle, puis s’était efforcé à lui faire oublier ensuite. Sans l’autorisation, il n’était pas question de l’épouser, et s’il ne pouvait pas l’épouser…
Valentin avait cru à tort que l’affection s’estomperait ; il s’était bien trompé.

« Je ne savais pas que tu étais aussi sérieux, lui fit-il remarquer en faisant de son mieux pour ne pas avoir l’air amer.

— Je l’ai toujours été, répondit Joseph d’une voix trop égale, ce qui le laissa penser qu’il avait enfin remarqué son mal-être, j’avais dit à mon père que je l’épouserai, avec ou sans leur accord.

— Mais tu ne l’as pas épousée.

— C’est tout comme. »

Valentin encaissa le coup pour Hélène. Il froissa discrètement les poings sur ses genoux.

« Cela te dérange ?

— Non, juste… Je suis surpris, je ne savais pas qu’elle était enceinte.

— Nous ne voulions pas le hurler sur les toits. (il haussa les épaules, le dos contre le velours du fauteuil) Sa grand-mère l’a bien aidée. J’attendais que l’enfant soit né pour vous en parler. »

Et par la même occasion officialiser leur relation ; Valentin aurait aimé pouvoir s’en indigner de toute bonne foi, mais il ne lui avait pas dit que Victorine avait abandonné leur bébé en Juillet dernier.
Une brève vague de regrets le submergea. Il pensa à la jeune fille qui l’attendait dans sa chambre et reprit, faussement guilleret :

« Alors… Comment s’appelle-t-elle, si ce n’est pas Rose ? »

Son sourire revint à la charge.

« Joséphine. »



« Qu’est-ce qu’on va faire ? Qu’est-ce qu’on va dire à tes parents ?

— Tiens-en toi à ta version, je leur parlerai moi-même ; ils m’écouteront.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Comme je te l’ai dit ; tu leur diras que…

— Non, Valentin. Qu’est-ce qu’on va faire ? »

Un silence, comblé par le bruissement du tablier qu’elle froissait entre ses doigts, blancs aux jointures.

« … Que veux-tu que l’on fasse, Victorine ? »

Que veux-tu que l’on fasse d’autre.



Mai 1802

Valentin se laissa doucement tomber de sa chaise ; occupés à parler, les adultes ne firent pas attention à lui, et il put s’esquiver au dehors, où brillait un grand soleil.
Le mois de Mai, inhabituellement chaud, appelait aux grands banquets dans le jardin – mais cette fois-ci, les couverts avaient été dressés à l’intérieur. Son oncle avait le souci de garder sa fille à l’ombre, pour lui éviter toute bouffée de chaleur. C’était d’ailleurs pour elle qu’ils avaient sorti la belle argenterie et dressé les nappes brodées : sa cousine Florance fêtait son premier anniversaire.

Valentin aimait bien son oncle, et sa tante aussi, mais leurs causeries ne l’intéressaient pas et il n’aimait pas devoir s’occuper d’un bébé. Il s’était dit que le jardin était une cachette comme une autre pour faire passer le temps, et qu’on ne le remarquerait pas.
Il s’était trompé, car sa sœur le saisit par la taille une fois la porte passée.

« Je t’ai eu !

— Louise, non ! »

Il se débattit, mais elle était plus forte que lui ; elle avait douze ans déjà, et elle avait beau être fine, il l’était tout autant.
Quand elle le reposa à terre après l’avoir chatouillé et embrassé, il se tourna vers elle pour lui faire la moue. Elle lui souriait, quelques mèches échappées de son chignon sur le front. Sa robe bleue était tâchée, et il devina qu’elle avait dû tomber en jouant dans le parc. Lorsqu’il vit son cousin Henri filer comme l’éclair vers l’entrée, le gilet déchiré, il se fit la réflexion qu’ils avaient dû essayer de monter dans les arbres.

Il eut soudain envie de faire la même chose, mais une paire de mains le prit par les épaules, et ce n’étaient pas celles de Louise. Il leva le menton pour croiser le regard bleu de son frère, qui lui souriait aussi ; tout le monde était décidément de bonne humeur.

« Il va se faire gronder, lui dit André, qui avait dû surprendre son regard, et toi aussi si tu essayes de faire pareil. »

Il lança ensuite une œillade sévère à Louise, laquelle lui répondit par un haussement d’épaules désolé.

« Il y avait un nid au pied de l’arbre. Nous voulions l’y remettre.

— Et vous avez réussi ? demanda Valentin, les yeux écarquillés.

— Oui, mais ensuite Henri est tombé, et il a déchiré ses vêtements. »

En écho à sa voix, ils entendirent soudain des éclats indignés provenir de l’intérieur, où le concerné avait dû se faire pincer par sa mère. Une petite silhouette émergea aussitôt de l’entrée, si vite qu’elle faillit se prendre les pieds dans ses volants.
Valentin tendit une main enthousiaste vers elle : de tous ses cousins, Aglaé avait sa préférence, car elle avait son âge et était rigolote.
La fillette lui sourit de presque toutes ses dents, puisqu’elle en avait perdu deux récemment après s’être pris la mâchoire dans la porte. Valentin n’avait pas eu cette chance : sa mère avait dû s’en occuper, et ça lui avait fait très mal.

Savoir qu’il aurait un cadeau en la mettant sous son oreiller le consolait un peu.

« Henri se fait disputer, leur expliqua la petite fille en prenant la main de Valentin, maman a vu qu’il avait déchiré sa chemise.

— Il a remis un nid dans un arbre, dit Louise avec un air soucieux, c’était pour sauver les oiseaux.

— Il faudra peut-être lui expliquer, s’aventura André qui n’aimait pas qu’une bonne action ne soit pas récompensée – ou pire, punie ; on pourrait y aller maintenant.

— Je t’accompagne. »

Valentin et Aglaé regardèrent André et Louise s’éloigner vers la maison, impressionnés par leur sang-froid. Ils n’auraient jamais osé braver l’ire de leur tante et mère, qui criait bien trop fort pour eux.
Une fois seuls, Aglaé lui désigna le petit bois entourant la propriété.

« On pourrait aller chercher des trésors, mais sans monter aux arbres. »

Valentin acquiesça, et ils se précipitèrent vers l’ombre des feuillages. Aglaé trébucha pour de bon sur sa robe, mais se redressa sans lâcher son sourire. A pas de loup, ils s’esquivèrent entre les troncs, leurs éclats délogeant quelques oiseaux d’entre les branches. La propriété, spacieuse, offrait un terrain de jeu idéal aux enfants les plus intrépides, et les voisins étaient trop lointains pour se plaindre du bruit.
A genoux près d’une grosse racine, les deux enfants observaient un oiseau au poitrail roux ; celui-ci picorait dieu savait quoi à terre, en faisant de petits sauts.

« Je l’aime bien, murmura Valentin à Aglaé pour ne pas faire peur à l’oiseau, il a la même couleur que mes cheveux.

— Tu crois qu’on pourrait l’attraper ? Papa accepterait peut-être de nous laisser le garder. »

Valentin fit la moue, pas vraiment convaincu. Sa mère n’aimait pas les animaux, il n’aurait jamais pu le ramener chez lui.
Aglaé ne vit pas sa grimace ou l’ignora ; plus silencieuse qu’un chat en chasse, elle s’approcha à quatre pattes de sa proie, les paumes pleines de terre. Au moment où elle allait se jeter sur lui, toutes griffes dehors, un cri retentit à travers le parc et fit fuir le petit rouge-gorge.

« VALENTIN ! Où est-ce que tu es parti te cacher ? »

Puis plusieurs exclamations assourdies, ce qui laissa à Valentin le loisir d’imaginer son père et son oncle essayer de calmer sa mère. Il se redressa avec un soupir, moins gros que celui d’Aglaé, toute sale et piteuse.

« Maintenant, c’est moi que maman va gronder. »

Valentin sourit pour lui donner du courage, et attrapa sa main pour s’extraire des fourrés puis des bois. Rosalie n’avait pas attendu qu’ils se montrent pour piétiner la pelouse à leur recherche : en les voyant tout débraillés, elle se remit à crier et se précipita vers lui pour brosser ses cheveux poussiéreux.

« Mon dieu, mon chéri, mais où est-ce que tu es allé te cacher ?

— Dans les bois, répondit-il en montrant les coupables du doigt, il y avait un oiseau…

— Ah non, il y en a assez des oiseaux ! (sa tante Béatrice était arrivée à grandes enjambées, le tissu fin de sa robe plaqué contre ses cuisses) Ton frère fait des bêtises et il faut que tu t’y mettes aussi ?

— Mais maman, je ne voulais pas…

— Assez. Rentre, vous êtes aussi infernal l’un que l’autre. »

Aglaé ravala une protestation mais obéit à sa mère. Son oncle Mathieu était arrivé avec sa femme sur ces entrefaites, Florance dans les bras, et apostropha sa sœur avec une ironie familière :

« Oh, pourquoi la gronde-tu ? J’aurais pensé que tu serais heureuse de voir que tes enfants sont le portrait craché de la petite fille que tu étais. »

Béatrice émit un grognement peu gracieux et Mathieu se fit broyer les côtes par Elaine, qui en profita pour récupérer sa fille.

« Hors de question que tu lui donnes ce genre d’exemple. Viens-là, ma chérie.

— Mais… »

Rosalie soupira, se détourna de leur dispute et se remit à ébouriffer les cheveux de son fils.

« Tu ne t’es pas fait mal ?

— Non.

—  Tu es sûr ?

— Oui ! Je peux aller avec Aglaé ? »

Rosalie questionna Béatrice du regard, et lorsque celle-ci lui répondit par un haussement d’épaules, elle poussa gentiment son fils vers la maison.

« Allez, va. Il va être temps de prendre le goûter. »

Il ne se fit pas prier et trottina jusqu’à l’entrée où l’attendaient son père, son frère et sa sœur.
De là où il était, ils lui semblaient tous immenses.



Valentin n’avait jamais manqué ni d’attention, ni d’amour.
Ses parents possédaient cette inclination que tous n’avaient pas et qui les poussaient à être le plus proche possible de leurs enfants ; André, Louise et lui avaient été consolés de tous leurs chagrins et n’avaient jamais été laissés à l’abandon. Valentin peinait même à se souvenir des punitions et des cris tant il y en avait eu peu, et Dieu le pardonnait, il avait pourtant parfois été un enfant difficile.
Sa mère, en particulier, tenait à lui comme à la prunelle de ses yeux. Il était arrivé quatre ans après une fausse-couche traumatisante et elle s’était accrochée à lui comme une noyée à la berge. Son affection était parfois étouffante, mais il avait appris à s’en accommoder comme de beaucoup d’autres choses.

Leur sécurité financière avait sans doute contribué à la stabilité du foyer, et Valentin ne pouvait pas se souvenir des avanies ayant précédé sa naissance : tout lui avait été donné et il n’avait rien eu à demander.

Fort de cette évidence, il avait grandi gâté, sans se demander ce qu’il ferait un jour si le malheur venait frapper à sa porte.



Septembre 1803

Un coup résonna dans le hall ; aussitôt, une tempête descendit le long des escaliers en emportant tout sur son passage, serviteurs surpris compris.

« J’ouvre, j’ouvre, laissez-moi ouvrir ! »

Le petit garçon se jeta littéralement sur le battant, et n’attendit pas d’avoir retrouvé son souffle avant de tourner la poignée.
Il hurla dans les oreilles du nouveau-venu et l’agrippa avec la force d’une sangsue affamée.

« ANDRÉ !

— Valentin, tu vas me faire tomber ! »

Le pauvre jeune homme dut se rattraper au chambranle puisque son frère s’était approprié sa taille et refusait de le lâcher. Une domestique qui passait par-là tenta de l’en déloger sans succès, et même les sourcils froncés de sa mère, appelée en renfort, n’y firent rien.

« Il ne va pas repartir tout de suite, tu sais. Tu peux le laisser.

— Je profite », lui répondit Valentin, la voix étouffée par la veste d’André. Celui-ci, qui n’avait eu le temps ni de se changer ni de poser ses affaires, préféra en rire.

— Tu peux rester là ; j’ai tout le temps. »

Il embrassa ensuite sa mère. Leur père, en réunion, ne les rejoindrait qu’en fin de soirée. Quant à Louise, elle descendit quelques minutes plus tard pour ouvrir de grands yeux face à ce spectacle incongru.

« Mais qu’est-ce qu’il te prend, Valentin ?

— Il s’assure que je ne me volatilise pas, plaisanta André, la main sur la tignasse de son petit frère. Après avoir opiné, Valentin sortit le nez de la veste et lui adressa un grand sourire.

— J’ai besoin de ton aide, il faut que tu m’aides.

— J’avais compris la première fois. Tu permets que je m’installe, d’abord ? »

Finalement, André avait trouvé un bon compromis ; une fois au salon, il avait hissé Valentin sur ses genoux et lui avait donné sa montre à gousset, afin de l’occuper assez longtemps pour donner de ses nouvelles à sa mère.

«  Tout se passe bien. Les cours sont très intéressants et mes camarades sont très sympathiques.

— Vraiment ? Tu es sûr que tu ne préférerais pas plutôt étudier ici ?

— Je t’assure, maman. Tout va bien. »

Rosalie n’aimait pas savoir ses enfants loin d’elle. Ils avaient beau posséder une seconde résidence à Paris, lorsqu’ils étaient à Lyon, la distance entre elle et son fils se faisait cruellement ressentir. Mais pour ne pas heurter sa joie, elle se força à lui offrir un sourire convaincant.

« Alors je suis heureuse pour toi. »

André rayonna à ces mots ; il n’était pas le plus observateur des trois. Les sous-entendus lui passaient parfois au-dessus de la tête. La plus sensible était Louise, qui posa sa main sur celle de sa mère.
Valentin profita du court silence pour le combler, en s’écriant à tue-tête :

« Et moi, je pourrais étudier à Paris comme André ? »

Sa mère eut l’air d’avoir avalé un citron tout rond. Louise répondit pour elle, un peu amusée :

« Tu as le temps, Valentin, ne te préoccupe pas de cela.

— Oh… »

Il faillit faire tomber la montre ; André la récupéra et lui chatouilla les côtés. Ses éclats de rire emplirent la pièce et pour un instant, plus aucune ride d’anxiété ne creusa le front de Rosalie. Elle se permit de se détendre, tandis que ses fils se battaient sur le canapé, envoyant valser quelques cousins qu’une servante s’empressait de récupérer un à un.

« Arrête, hurla Valentin en s’affalant en travers des genoux d’André, j’ai perdu !

— Bien. Comme tu as perdu, tu as droit à un gage.

— Un gage ?

— Oui. Tu n’as plus le droit de parler pendant toute une heure.

— Quoi ! Méchant ! »

Un énième coussin passa par-dessus de la tête de la domestique, qui ne put s’empêcher de grommeler. Rosalie dut se lever pour attraper les petits poignets de Valentin et le caler sur ses genoux. Collé à la poitrine de sa mère, le garçonnet tira la langue à son frère.

« Je ne te parle plus !

— Ah, mais tu n’avais pas besoin de mon aide ? »

Il parut paniqué mais fit bien vite la moue pour lui montrer qu’il l’embêtait. Néanmoins, comme l’affaire semblait d’État, il lissa avec application les jupons de sa mère pour se concentrer.

« C’est parce que je ne sais pas comment on demande une fille en mariage. »

L’expression d’André passa bien vite de taquine à déconcertée. Celle de Louise ne valait pas mieux et Valentin vit les boucles rousses de sa mère s’agiter sur sa droite.

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu es beaucoup trop jeune pour te marier !

— Mais quand on aime quelqu’un, on l’épouse.

— Pas forcément, tempéra Rosalie d’un geste de la main, peut-être un peu tremblant, as-tu pensé au fait que peut-être cette personne ne t’aime pas ? »

Valentin pâlit ; cette possibilité ne lui avait jamais traversé l’esprit. Lui qui aimait avec toute l’innocence et l’adoration de ses huit ans – un peu méchamment, parfois, il était vrai, n’avait jamais songé qu’on puisse ne pas l’aimer en retour. Profondément troublé, il arqua les sourcils et chercha de l’aide auprès de son frère et de sa sœur.
André ne mit pas un quart de seconde à le secourir.

« Mais parfois, cette personne nous aime, et on peut se marier et être heureux. Mais pas à ton âge.

— Pourquoi est-ce qu’il faut attendre ? se plaignit Valentin, on ne peut pas être heureux tout de suite ? »

Un petit peu incrédule, André se mit à rire.

« Si, mais. Pas comme cela. »

Valentin vit à leurs visages qu’il n’en obtiendrait rien de plus. Il décida de dévier la conversation sans la changer, en se penchant vers son frère :

« Et toi, tu veux épouser quelqu’un ? »

André passa de blanc à rouge et perdit immédiatement toute son éloquence.

« Je, non, je… Enfin, Valentin, je n’ai pas le temps –

— On a toujours le temps d’être amoureux !

— Pas quand on étudie, non, on…

— Je ne vois pas pourquoi…

— Valentin, cesse-donc d’embêter ton frère. »

André jeta un œil à la fois soulagé et inquiet à sa mère.  Le petit garçon souffla d’avoir été réprimandé ; il détestait se faire reprendre plus d’une fois dans la même journée.
Malgré tout, une fois sortis du salon et dans le couloir, à l’abri des oreilles de leur mère, André lui murmura à l’oreille :

« Si tu veux montrer à une fille que tu l’aimes bien, dis-le-lui, tout simplement. »

Valentin pinça les lèvres comme cela ne lui arrivait que rarement.

« Mais si elle ne m’aime pas ? »

André lui tira la joue pour le dérider. Il avait retrouvé son sourire.

« Il ne faut pas en avoir peur. Sinon, on ne vivrait pas. Tu es trop jeune pour te préoccuper de ce genre de choses. »

Plutôt que le rassurer, ce que lui disait André le rendait songeur. S’il n’avait pas à s’en préoccuper, alors pourquoi s’en souciait-il ? S’il y avait un âge pour se poser des questions et un âge pour ne pas s’en poser, alors il l’avait peut-être dépassé.
Il n’eut pas le temps de le demander à son frère, qui lui avait pris la main et l’avait entraîné vers la cour intérieure.

« Oublie ce que dit maman. Allons jouer au jardin. »

Valentin avait un esprit vif et prompt à battre la campagne ; il oublia ce qui le tracassait pour passer devant André et le traîner à sa suite.



Valentin avait sorti tous les tiroirs de son bureau ; en faisant le ménage, il avait retrouvé plusieurs cahiers de son enfance, dont il reconnaissait l’écriture aux larges boucles maladroites.
Certaines trouvailles l’avaient fait sourire, d’autres beaucoup moins. Il ne comptait pas en garder la moitié, mais sa mère serait sans doute heureuse de pouvoir lire sa prose d’enfant, elle qui avait conservé toutes les affaires d’André et de Louise dans une pièce fermée à double tour.
D’un geste sec, il tira une liasse de lettres de la pile et s’empara de plusieurs autres feuilles. Il traversa le couloir jusqu’au salon, et se dirigea vers la cheminée où on avait allumé un feu précoce de Septembre. Sa mère aurait tout le reste – il se réservait le droit de brûler ce qu’il ne voulait plus voir.

Il défit le ruban poussiéreux qui retenait les lettres, en prit une, laissa ses yeux vagabonder quelques secondes sur le papier. Puis il la roula en boule et la jeta au feu, et fit de même avec toutes celles qui restaient. Les feuilles rejoignirent vite les lettres, et le tisonnier fit son affaire des morceaux les plus récalcitrants.

Valentin soupira. Il ne parvenait pas à se souvenir du pourquoi ni du comment ; pourquoi il les avait gardées, comment il avait pu les écrire. Il avait ce côté fataliste envers les sentiments, qui ressemblait à celui de Louise, et qui avait été exacerbé par la mort d’André.
Qu’importe, songea le jeune homme, c’est du passé, elles ne me serviront plus à rien.

Elles ne lui avaient jamais servi à quoi que ce soit. Il avait le souvenir d’André lui murmurant de ne pas avoir peur et de ne pas s’en préoccuper, mais le temps qu’il veuille enfin se lancer, il s’en préoccupait déjà trop, et il n’avait jamais réussi à le dire.

Et si elle ne m’aime pas ? S’il ne veut plus être mon ami, si je le dégoûte, si elle se moque, s’ils refusent de me parler ?

Il se redressa d’un seul coup, chassant la poussière de son pantalon.
Dans une semaine, il se mariait.
Il n’était plus temps d’y penser.



Choyé par ses parents, Valentin l’avait aussi été par son frère et sa sœur.
Ils n’étaient pas proches en âge ; André en avait sept de plus que lui, et Louise cinq. Ses aînés avaient été complices avant même qu’il puisse prononcer un mot, mais ça ne les avait pas empêchés de l’aider à marcher, et à mettre ses pas dans les leurs – ce que Valentin faisait plus que volontiers. Il les admirait, enviait leur beauté, et leur intelligence, voulait leur ressembler en grandissant. C’était une des raisons pour lesquelles il n’aimait pas ses cheveux, qu’il aurait préféré bruns comme ceux d’André et Louise.
Avec l’âge, il avait commencé à aimer les taquiner, mais n’était jamais volontairement méchant envers eux. Ils le chatouillaient en représailles et les amis de leurs parents qui n’avaient pas cette chance leur demandait comment ils faisaient pour si bien s’entendre.

Valentin ne savait pas quoi répondre à cette question – il lui semblait que l’amour allait de soi, et que cette affection toute naturelle ne pouvait que les rapprocher. Sa tendresse n’était pas payante et il n’attendait rien en retour, il les aimait quoiqu’il se passe. Plus tard, Valentin se dirait qu’il aurait sans doute mieux valu qu’il les aime moins, cela lui aurait fait moins de mal, et il s’en serait mieux sorti. Ainsi, en tant que fils unique, il se serait peut-être senti à sa place.

Mais à huit ans, Valentin n’imaginait pas cela – ni à neuf ans, dix ans, onze ans, douze ans ou treize ans. Il n’écoutait de ses cours que ce qui l’intéressait, et la guerre n’en faisait pas partie. Il avait encore une âme romantique et chevaleresque mais, en toute honnêteté, la femme lui plaisait mieux que l’épée.
C’était pourtant la baïonnette qui allait emporter son frère, l’année de ses quatorze ans.



La date était floue, pourtant, il aurait dû s’en souvenir – on n’oublie pas le jour où on apprend que notre frère est mort, a donné sa vie pour l’Empire. Valentin se rappelait tout juste le temps qu’il faisait, un ciel à mi-chemin entre la chaleur étouffante d’un été sans fin et le début d’un automne glacial. C’était encore l’époque où les saisons se dessinaient brusquement, comme cela, comme au couteau.
Ils attendaient le retour d’André, qui n’était jamais revenu.
Où, quand, comment ? Impossible de le savoir. Son corps ne leur était pas revenu. Avait-il péri à la bataille de Wagram, ou avait-il survécu pour pousser plus loin et mourir ensuite ? Ils ne le surent pas non plus. Qui se soucie de ces choses ?

André est mort.

« Je suis désolé », leur souffla un ami, celui qui leur avait apporté la nouvelle de source sûre. Son père s’était figé, sa mère s’était évanouie, Louise l’avait rattrapée en criant.
Lui avait imité Richard et s’était tu, bien qu’en réalité, il soit paralysé.

André avait développé ce goût du sensationnel, de la Patrie, de l’Empire ; il aimait leur dirigeant, mais son pays bien davantage, et tenait à le défendre. Il n’avait pas attendu d’être appelé aux armes, il les avait pris lui-même – en demandant bien évidemment la permission à ses parents. Rosalie avait fait non, mais Richard avait dit oui ; tu choisis ta propre voie, tes choix sont les tiens. Et puis, rien ne leur garantissait qu’il ne serait pas appelé à servir le mois suivant. Partir maintenant ou après, quelle différence ? André aurait refusé de soustraire à un autre. Il était courageux.

Il y avait laissé la vie.

« Pourquoi ? »

Son père avait interprété cette question comme une interrogation à Dieu, et à laquelle il ne pouvait rien répondre, sinon « parce que ». Mais la vérité était plus laide que cela.
Valentin avait besoin de quelqu’un à blâmer, une personne plus tangible que Dieu, et qu’il pouvait atteindre, à défaut de l’Empereur. Il aimait son père, mais il lui semblait en cet instant la victime idéale, car il n’y avait personne d’autre à pointer du doigt. Sa mère était inconsciente, Louise pleurait, et il l’avait autorisé à partir.

C’était plus simple, c’était lâche.

Valentin ne se souvenait plus du jour où il avait appris la mort de son frère, sinon qu’il faisait froid et chaud à la fois. Il ne se souvenait plus du jour où il avait laissé la colère l’emporter, où il avait commencé à en vouloir au monde entier, mais à son père en particulier.

Tout ce dont il se souvenait, c’était la jonction entre l’été et l’automne.
Il avait quatorze ans.



« Je suis seul, à présent.

— C’est faux, tu le sais. »

— Ah ah. »



1809

L'atmosphère était tantôt glaciale, tantôt brûlante, et les quelques invités qui faisaient l'effort de ne pas arborer un masque mortuaire côtoyaient ceux donnant l'air d'avoir envie de se jeter d'un pont ; Valentin détestait ça et échappait à ses parents comme aux visages connus. Ceux-ci, souvent accaparés de tous côtés, ne faisaient que vaguement attention à lui. Quant à Louise, même si la cérémonie était en l'hommage d'un mort, ça n'avait pas empêché quelques gentlemen de vouloir lui soutirer un mot ou deux. Il avait un temps hésité entre se glisser hors de la salle et lui porter secours mais avait décidé qu'elle était assez grande pour se débrouiller seule.

A reculons, le garçon avait passé la porte grande ouverte et avait trouvé refuge dans le couloir frais. Personne ne l'y dérangerait.

Il avait mis quelques bonnes secondes à remarquer le garçon adossé contre la tapisserie, le regard dans le vide.

Valentin était un physionomiste – il arrivait que les noms lui échappent (malheur !) mais jamais les visages. Les personnes banales et discrètes ne passaient pas sous son radar ; impossible d'avoir un jour parlé à un personnage si singulièrement beau sans s'en souvenir.
Ses traits rembrunis ne paraissaient pas aimables et ses yeux très sombres étaient surmontés de sourcils froncés. Sa tenue noire se fondait dans la masse et si ses cheveux bruns auraient pu être ceux de n'importe qui, il avait ce quelque chose d'harmonieux dans les traits qui le distinguait du reste du monde. Un peu comme Louise ou André, de son vivant, ou même son père.

Valentin ne s'aperçut qu'il le fixait que lorsque l'inconnu se tourna vers lui, perplexe. Il resta un moment bouche ouverte sans savoir quoi dire, puis préféra la conversation à la fuite.
Il faisait trop chaud dans la pièce d'à-côté.

« Valentin Horville, se présenta-t-il, faute de plus grande inspiration ou discours grandiloquent. Son vis-à-vis hocha la tête et lui répondit brièvement :

— Joseph de Landerolt. Toutes mes condoléances.

— Oh... merci. »

C'était sans aucun doute la plus intense des conversations qu'il ait eu à soutenir de sa vie. Sa mère aurait été fière de son éloquence.

« Je ne t'avais jamais vu ici.

— Je ne viens pas d'ici. Ma famille est revenue pour la cérémonie. Nos parents se connaissent, je crois bien.

— Tu ne vis pas à Paris ? »

Joseph leva un sourcil interrogateur dans sa direction.

« Je ne vis pas en France.

— Ah. »

Décidément, il était à court de répartie. L'indolence des jours les plus chauds de l'été mêlée au chagrin le rendait plus veule que de coutume.

« C'était ton frère ? » Demanda Joseph après quelques minutes de silence, le faisant sursauter comme un voleur.

Les yeux bleus tranquilles d'André et les taches de rousseur qui mouchetaient ses joues s'imposèrent à lui. Son cœur fit un nœud serré et son estomac suivit. Il n'aimait pas penser à lui car il savait qu'il ne le reverrait jamais. Personne ne l'avait habitué aux adieux.

« Oui.

— Vous vous entendiez bien ?

— Il était beaucoup plus âgé que moi, mais je l'admirais énormément.

— Vous aviez de la chance. »

Oh ?

« Tu n'as pas de frère ?

— Si. Deux. Mais on ne s'entend pas très bien. La différence d'âge, sans doute. »

Il suivait les contours du visage ovale d'une femme sur un portrait face à eux en parlant.

« … ou bien je ne suis pas un grand-frère admirable. »

Le malaise passa jusque dans ses paumes moites. Il les essuya contre son pantalon, gêné et curieux. Ce garçon avait quelque chose de lourd sur le cœur – il aurait tenté d'en savoir plus (il avait ce très vilain défaut que sa mère détestait, il était vrai) si la porte n'avait pas pivoté sur un claquement de talon.
Un silhouette haute apparut sur sa droite, le surprenant tant que son cœur rata un battement.

« Joseph. »

Son voisin se raidit mais redressa immédiatement le dos, droit comme un i. Celui-là aussi, quoique plus âgé, avait un visage magnifique et une prestance qui ne laissait pas indifférent. Valentin aurait pu en être jaloux s'il n'enterrait pas son frère.

L'homme, dont les cheveux dorés étaient coupés courts, inclina la tête dans sa direction. Songeant qu'il devrait s'agir d'un ami de son père, le rouquin lui rendit poliment le geste. Non sans une grimace habilement dissimulée derrière sa manche, Joseph le suivit jusque dans la salle bondée.

Une fois les conversations étouffées derrière le bois et le verre, Valentin était de nouveau seul avec ses pensées. Il colla ses omoplates à la tapisserie, savourant pour une courte seconde le soulagement qui emplit ses poumons. Puis, comme un poison insidieux rampant dans ses veines, la peine le percuta de plein fouet.

Il remercia le ciel que personne ne soit présent pour le voir pleurer.



Valentin avait vu défiler bien trop de monde dans leur salon de Paris – et il savait que cela continuerait un long moment encore. Les connus comme les inconnus s’étaient bousculés pour offrir leurs condoléances ; il avait vu son oncle Mathieu et sa tante Elaine, qui avaient fait le déplacement malgré le fait qu’elle avait récemment accouché. Sa cousine Florance l’avait serré dans ses bras avec toute la compassion d’une enfant de huit ans. Valentin l’aimait bien ; elle était compréhensive et mature pour son âge. Elle savait ce qu’il fallait dire et ce qu’il valait mieux taire.
Il avait vu les Castain, mais n’avait pas osé parler aux filles en présence de leur mère. Il avait préféré saluer sa tante Béatrice, sachant qu’Aglaé resterait près de lui.

« Est-ce que tout va bien ? » lui demanda son oncle une fois les premières banalités échangées ; Valentin avait été surpris de l’entendre.
Il ne le détestait pas, mais son oncle était silencieux et en retrait la plupart du temps. Il n’était pas difficile d’avoir l’air discret en présence de sa tante, mais Valentin le pensait sincèrement timide et détaché.
En dehors de cela, c’était pourtant un très bel homme.

« Comme je le peux », répondit le rouquin, inhabituellement laconique. Il n’arrivait pas à oublier qu’André était mort, bien que tout cela lui semble irréel, mais il n’aimait pas devoir en parler.

Louis comprit et hocha la tête sans rien ajouter. Aglaé se sépara de son frère et de ses sœurs, et l’accompagna jusqu’au jardin. Il n’y avait pas beaucoup de monde, le temps s’était refroidi. Ils avaient la pelouse à eux.

« C’est vrai, ce que tu as dit à mon père ? Tu tiens le coup ?

— J’essaye, fit Valentin en jetant un œil aux arbres qui perdaient leurs feuilles, mais ce n’est pas… »

Ce n’est plus pareil. Il secoua la tête, un sourire forcé aux lèvres.

« Ne parlons pas de ça, s’il te plaît. Dis-moi plutôt quelque chose qui me fera sourire. »

Aglaé lui sourit aussi, un peu tristement, mais s’exécuta. Elle lui tenait le bras serré contre sa poitrine, et il pouvait sentir le vent la faire frissonner. Il lui proposa de rentrer mais elle refusa. Elle se sentait mal dans la chaleur du salon, elle avait besoin d’un peu de vent frais.
Pour finir, elle pinça ses joues rouges et lui dit :

« Il y a beaucoup d’étrangers qui sont venus voir tes parents.

— Ce ne sont pas des étrangers, mais des immigrés.

— C’est un peu la même chose. Enfin, je les comprends, d’une certaine façon. »

Elle s’amusa d’une pensée qu’elle avait eu, avant de poursuivre :

« Je t’ai vu parler à l’un d’eux.

— Ah ?

— Oui. Un joli garçon, vraiment. Comment s’appelle-t ’il ? »

Elle le taquinait ; il secoua le bras pour la déloger, mais elle planta ses ongles dans sa peau à travers sa chemise, et il dut s’avouer vaincu.

« Si tu parles du « joli garçon » brun, il s’appelle Joseph.

— D’où vient-il ?

— De Bavière. Sa famille est noble, ils ont décidé de partir en 1789.

— Sage décision, ricana Aglaé qui abhorrait la violence, ils n’ont plus peur de Paris, à présent ?

— Il faut croire que non. »

Ils s’arrêtèrent à hauteur d’un bosquet d’immortelles. Aglaé laissa ses doigts glisser le long de sa manche, jusqu’à sa main qu’elle serra fort entre les siennes. Ses yeux bruns le fixaient sans ciller.

« Je sais que l’on jouait souvent à se battre, lorsque l’on était enfants. C’était un jeu stupide, mais c’était un jeu. Si on mourrait, on se relevait. »

La pression qu’elle exerçait sur sa peau l’empêcha de reculer.

« André ne se relèvera pas, mais je suis là. Nous sommes tous là. Ne l’oublie pas. »

Valentin avait besoin de l’entendre, mais les mots lui firent malgré tout l’effet d’un coup de massue en pleine poitrine. Il sentit ses yeux piquer, et il dut les fermer pour empêcher les larmes de tomber.

« Je sais. Merci. »

Elle le serra contre elle. Il lui rendit son étreinte à l’en étouffer.



Joseph était arrivé à point nommé pour lui faire oublier son chagrin – et le remplacer par un autre, plus chaud et amer, qu’il connaissait bien.
Ce n’est pas du jeu, songea Valentin en le regardant parler à sa sœur, qui faisait admirablement bien la conversation, il est bien trop beau et intelligent. En plus, il est perspicace et observateur.
Il espérait néanmoins que sa perspicacité avait des limites. Sans ça, il n’allait pas rester son ami bien longtemps.

« Et apparemment, nos parents sont des amis de longue date ?

— C’est ce que mon père m’a dit, répondit Joseph avec un manque d’entrain très clair, ils n’ont pas grandi ensemble, mais presque. C’est sans doute la raison pour laquelle il veut rester encore un peu. »

Valentin soupira en songeant au départ ; entre le noir et les rires, il avait oublié que tous ces gens n’étaient pas venus pour rester.
Pas tous, tout du moins.

« Quelle grise mine ! s’exclama une voix près de son oreille, et Valentin faillit hurler quand on lui tira les joues en plus de le rendre sourd, souris un peu ! Tu as la vie devant toi !

— Mais ce n’est pas vrai ! »

Une tabatière vola en direction de l’énergumène, qui se la prit en pleine tête. Après un long gémissement de douleur, il fit semblant de fusiller Joseph du regard.

« Quoi ?

— Tu connais la délicatesse ? Bien sûr que non. Alors tais-toi un peu. »

Georges fit la moue mais se permit malgré tout de s’asseoir à côté de Valentin, qui le regardait de biais.
Au tout début, il avait cru que Joseph et Georges étaient amis d’enfance : la façon dont le premier reprenait le second était si familière qu’il avait été sincèrement surpris d’apprendre qu’ils ne se connaissaient que depuis trois jours. Leur duo était aussi comique par leur physique diamétralement opposé : Georges était grand et bien bâti, très blond, avec des yeux très bleus. Joseph était plutôt petit, mince, brun avec des yeux bruns qui paraissaient souvent noirs.
Georges était vif et spontané, Joseph introverti et bougon. Mais quel beau visage il avait.

« Je voulais juste le faire sourire, grommela le blond en étirant ses bras sur le dossier du canapé, pour l’aider à aller mieux, tu vois ?

— Je vois, mais tu t’y prends mal.

— Aouch. Parce que tu es un expert, peut-être ?

— Vois par toi-même ; il allait mieux avant que tu n’arrives. »

Georges se tourna pour le dévisager, puis pour le supplier avec de grands yeux de dire le contraire à Joseph. Valentin se mit à rire malgré lui, et dit :

« Peut-être que si tu me criais moins dans les oreilles, je sourirais plus.

— D’aaaaccord, j’ai compris. Plus de cris.

— Tu n’en es pas capable. »

Louise les regardait échanger des amabilités avec un sourire, mais Valentin devina qu’elle était un peu mal à l’aise. Elle savait tenir les apparences, et discuter avec une personne ou deux ne lui posait pas de problème : c’était la volubilité de Georges qui l’impressionnait.
Celui-ci, trop absorbé par ce qu’il racontait pour s’en apercevoir, l’apostropha d’une voix qu’il pensait suave :

« Et dis-moi, Louise ; tout va bien ? »

La jeune femme se figea et passa machinalement une main sur son chignon pour vérifier qu’il tenait toujours. Elle força un petit sourire sir ses lèvres.

« Oui, je vais mieux. »

Il n’eut pas le temps de flirter plus. Joseph lui avait lancé une pipe à la figure.

« OH, eh !

— Désolé, ma main a glissé. »

Georges le regarda de travers, scandalisé. Profitant de leur dispute, Valentin accrocha le regard de Louise et lui adressa un sourire.
Elle le lui rendit, bien plus sincèrement qu’avec Georges, tant elle était soulagée de voir qu’il avait retrouvé ne serait-ce qu’un peu de bonne humeur.



Car à la mort d’André, il s’était isolé sans plus vouloir parler à personne, et elle avait eu beaucoup de mal à le sortir de sa chambre. Et même lors des repas où elle avait également persuadé sa mère de manger, un silence morne était de mise. Valentin n’en sortait que pour se fâcher avec leur père, encore indulgent malgré ce qu’il avait enduré. Louise avait très mal vécu cette période dont il restait encore trop de traces – mais elle n’en avait rien montré, pour ne pas ajouter à la détresse de sa famille.
Elle brossait les cheveux de sa mère, assise sur un tabouret dans la chambre de maître. Elle aimait beaucoup ses cheveux bouclés, leur couleur qui lui rappelait celle de la carotte, et la multitude de taches de rousseur qui parsemait son cou et ses épaules. Maman n’était pas de cet avis, mais elle se vexait tout juste comme une enfant lorsqu’on le lui faisait remarquer.

Cela faisait rire Louise.

« Tu n’es pas obligée, lui dit-elle en la regardant à travers le petit miroir, Anne aurait pu s’en occuper.

— Mais j’aime bien, la rassura Louise en piquant les mèches avec dextérité, et puis, cela m’apaise. »

Le silence redevint roi, et la jeune femme se douta que sa mère voulait lui parler de quelque chose sans oser l’aborder. Elle lissait le tissu fin de sa robe de jour, tournait et retournait le miroir entre ses doigts fins.
Ce sont des doigts de toute jeune fille, songea Louise. Elle avait les mêmes depuis toujours.

Elle s’était mariée à seize ans, et avait eu André à dix-sept ans. Après cela, c’était comme si elle avait arrêté de vieillir.

« J’ai remarqué que beaucoup de jeunes hommes te tournaient autour, lui dit-elle dans un souffle, comme pour s’en débarrasser, j’espère qu’ils n’ont pas d’idées… saugrenues, disons, en tête.

— Oh, non, s’esclaffa gentiment sa fille unique, ils sont très gentils… et je ne me laisse pas faire.

— Joseph et Georges, reprit Rosalie, ce sont les enfants d’anciennes connaissances.

— C’est ce que j’ai entendu dire.

— La mère de Georges… Enfin, c’est du passé. »

Mais la curiosité de Louise avait été piquée. Sa mère lui parlait rarement de son passé.

« La mère de Georges ?

— C’était une jeune fille adorable, s’empressa de préciser Rosalie, un peu nerveuse, mais elle… Disons qu’elle s’est mariée très rapidement, et qu’elle a eu son fils tout aussi rapidement.

— Georges ?

— Son frère aîné. Je sais que cela ne me regarde pas, et c’était il y a tellement longtemps… Mais je m’inquiète pour un rien, tu le sais bien. J’ai tellement peur qu’il vous arrive malheur, à toi et Valentin, je ne m’en remettrais pas. »

Ses épaules tremblotèrent et Louise s’aperçut qu’elle pleurait. Elle posa la brosse et les épingles à terre pour la prendre dans ses bras et la rassurer.

« Il ne faut pas avoir peur, maman, il ne nous arrivera rien. Nous sommes là, papa aussi.

— Je sais, mais c’est tellement dur.

— Je sais. Fais-moi confiance, il ne m’arrivera jamais ce genre de chose. »

A force de caresses, Rosalie finit par se calmer. Après un dernier hoquet, elle offrit à sa fille un sourire désolé dans un visage brouillé par les larmes.

« Pardonne-moi, je me sens fragile en ce moment.

— Je comprends. Nous le sommes tous un peu, mais nous pouvons nous soutenir. »

Cette fois-ci, ce fut Rosalie qui la prit dans ses bras.

« Je t’aime, ma chérie.

— Moi aussi.

— Est-ce que tu sais où est passé Valentin ? Je ne l’ai pas vu ce matin. »

Elle s’était écartée, les yeux bleus interrogateurs. Louise réfléchit, sans succès.

« Il doit être avec Joseph et Georges, justement. Il profite, car je ne pense pas que Joseph et sa famille restent à Paris.

— C’est dommage, soupira Rosalie, j’aime beaucoup sa mère. Elle est gentille. »

Elle se remit bien droite, le dos tourné à Louise, afin qu’elle puisse terminer sa coiffure. Ses yeux cherchaient du réconfort par la fenêtre d’où l’on ne voyait qu’un toit, gris sous la lumière matinale de fin d’année. Le peu de clarté qui réussissait à pénétrer dans la pièce ne mettait pas en valeur ce qu’il fallait, et elle paraissait plus vieille, avec ses cernes et son visage défait.
Elle n’avait que trente-huit ans.

« J’espère qu’il se tiendra bien », pensa-t-elle à voix haute ; Louise, qui l’avait comprise, se contenta d’acquiescer en silence.



Joseph était reparti avec sa famille en Bavière, Georges était resté à Paris, et Valentin était retourné à Lyon. Ils avaient convenu avec Georges, qui vivait chez ses grands-parents maternels, de s’envoyer des lettres de temps à autres, afin de combler le vide entre chaque visite. Valentin avait eu le cœur brisé de voir s’en aller Joseph, mais il n’avait pas le choix – et il s’était dit qu’il n’avait pas le droit d’avoir mal s’il ne lui avait rien dit. S’il vivait comme un lâche, alors il pouvait l’assumer.
Il avait eu une boule à la gorge en l’évoquant malgré tout.
En mars 1810, il avait fêté ses 15 ans, un chiffre qui ne lui disait rien. André n’était pas là pour le féliciter d’être grand, pour le soutenir dans ses études, et dans l’apprentissage de l’entreprise familiale, qui maintenant lui revenait de droit. Valentin s’assommait volontiers de travail pour ne pas y penser, et pour esquiver son père qui ne lui voulait pourtant que du bien.

Il était brillant, il recevait les félicitations de ses pairs, de sa famille, de ses professeurs.

Lorsqu’il retourna à Paris plus tard dans l’année, Louise avait fêté ses vingt ans, et Georges lui avait écrit de nombreuses lettres, dans lesquelles il détaillait chaque étape de sa vie. Il n’était de fait pas ignorant des péripéties et fringales de son ami, pour qui la vie semblait n’être qu’une pomme à croquer le plus vite possible.




« Valentin ! »

Il lui avait sauté dessus, ce qui ne lui avait pas vraiment fait de bien au vu de leur carrure respective. Ses parents avaient accepté une invitation des Hauteclaire, les grands-parents chez qui Georges, son frère, sa sœur et sa mère vivaient. Celle-ci était veuve depuis des années, et après un long séjour en Angleterre pour échapper aux troubles, avait décidé de revenir s’installer dans la ville de son enfance. Valentin les avait brièvement croisés à l’enterrement, et les avait trouvés plutôt sympathiques. Des gens simples, assez bavards, pas médisants pour ce qu’il en avait vu.

Il eut tout le temps de les dévisager autour d’un thé.

« Et dire que vous avez l’âge de mon Jules, soupira Raphaëlle à Rosalie au détour d’un énième souvenir, j’ai du mal à croire que le temps passe aussi vite…

— Jules est retourné à Neuchâtel ? demanda Rosalie.

— Oui, il y avait laissé ses cadets… J’aurais aimé qu’il reste plus longtemps, mais il n’aime pas la ville.

— Ça lui ressemble bien. Petit, déjà, il n’aimait pas l’agitation. »

Valentin remettait très vaguement le Jules en question, un homme assez petit, fluet, qui n’avait jamais l’air ravi. Il se souvenait plus nettement de ses filles, surtout de l’aînée, plus jolie.

« Ma cousine Raphaëlle a le béguin pour Joseph, lui confia Georges en vérifiant que personne ne les écoutait, elle lui a même donné son adresse, mais je ne pense pas qu’il lui enverra de lettres avant d’être de retour à Paris…

— Joseph revient ici ? »

Valentin sentit son cœur battre, côté pile et côté face. L’idée de pouvoir de nouveau discuter avec Joseph l’emplissait de joie, mais ce qu’il avait appris sur Raphaëlle bridait nettement ses élans. Tout à coup, le moindre sourire lui revenait en mémoire. Ça avait beau être puéril, il se mit à la détester.

« Oui, plus tard dans l’année, si j’ai bien compris.

— Il sera avec ses parents ?

— Non, seul ; à ce que j’ai compris, il vivra chez son oncle. »

Valentin préféra ne pas demander le pourquoi du comment ; tout lui viendrait en temps et en heure.

« Vous comptez discuter seuls toute la journée, ou vous joindre à nous ? », les taquina Armand avec un sourire.

Aussitôt, ils se redressèrent comme deux enfants pris en faute et Georges se mit à débiter des banalités pour se faire pardonner. Cela fit rire les adultes, ainsi que son frère aîné, mais pas sa sœur qui boudait dans son fauteuil. Valentin lui lança un regard en coin qu’elle ignora avec application, et il abandonna l’idée de lui faire la conversation pour être charmant : il n’aimait pas se faire rembarrer, et elle paraissait du genre à mordre la main comme un chien.

La suite de la journée se passa dans une relative tranquillité, brisée de ça et là par les âneries de Georges. Avant de se séparer, ce dernier lui demanda de le retrouver une fois la nuit tombée, et lui donna une adresse. Valentin fut surpris et hésita, mais l’insistance de son ami eut raison de ses dernières défenses.
Il s’excusa mentalement auprès de sa mère en se laissant tomber de l’autre côté de la fenêtre.



     
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Dernière édition par Valentin Horville le Jeu 06 Déc 2018, 18:02, édité 15 fois
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MessageSujet: Re: Valentin Horville ▬ « Now there's no time to shine my rusty halo. »   Jeu 06 Déc 2018, 18:01


Histoire



« Je te présente Valentin Horville. »

Cela devait bien faire un quart d’heure qu’il serrait des mains à la ronde, mais celle-ci retint son attention : d’une part car elle était mignonne, de l’autre car Georges avait passé un bras autour de sa taille. Il nota la marque de possessivité ; mieux valait ne pas flirter avec elle.

« Annette Sault. Enchantée. »

Son nom était en réalité Anne-Lucie de Sault, mais sa famille s’était débarrassée de sa particule de vieille noblesse pour passer inaperçue. Qu’elle s’amuse la nuit dans les fêtes de la jeunesse de Paris plutôt qu’en exile en Angleterre ou en Italie devait vouloir dire qu’ils y étaient parvenus.

« Vous avez l’air si jeune, fit-elle soudainement, les yeux écarquillés, j’espère que Georges ne vous a pas forcé à nous rejoindre.

— Pour qui me prends-tu, s’indigna le blond en portant la main à son cœur, m’accuserais-tu de dévoyer les jeunes gens ?

— C’est l’idée, répondit Annette avec une sincérité d’une telle innocence qu’elle fit sourire Valentin.

— Ne vous en faites pas, dit-il pour la rassurer, je suis venu de mon plein gré.

— J’en suis heureuse, alors. J’ai hâte de faire connaissance avec vous.

— Tu peux le tutoyer, Annette, c’est un gentil garçon.

— Je n’oserais pas », protesta-t-elle, les joues rouges.

L’hôte de la soirée était à peine plus vieux qu’eux, une vingtaine d’année à vue d’œil, bavard et tape à l’œil. Mais ce ne fut pas lui qui attira l’attention de Valentin ; ce fut une jeune femme, avec de magnifiques yeux bleus et une poitrine avantageusement mise en avant. Elle n’était du reste pas plus jolie qu’une autre, définitivement moins qu’Annette, mais elle possédait un incroyable magnétisme.
Georges la connaissait aussi – Georges connaissait tout le monde.

« Émilie Manteloup, lui dit-il en passant sa main dans le dos de la jeune femme pour l’inciter à se rapprocher, Valentin Horville.

— Enchantée, fit la jeune femme avec un grand sourire, vous êtes nouveau ?

— Georges m’a invité.

— C’est un garçon formidable, lui assura le concerné, un verre de dieu seul savait quoi au bout du bras.

— Oh, j’en suis persuadée. »

Ils passèrent le reste de la soirée à bavarder et mieux se connaître. Georges menait la danse, mais Émilie le suivait avec une cadence plus qu’honorable. Annette était plus timide, et ses prises de parole plus naïves, mais sa voix mélodieuse l’excusait de toutes ses maladresses.
Valentin garda les noms et les visages en mémoire, alors que Georges les oubliait à mesure que les verres défilaient entre ses mains.

« Règle numéro un, lui susurra Émilie en ôtant à Georges un énième verre des lèvres, surveiller cet imbécile pour qu’il ne finisse pas à terre. (puis, plus fort) Il a ça dans le sang.

— N’importe quoi, balbutia le jeune homme en se rattrapant à Annette, j’ai à peine bu.

— Bien sûr. Fais donc attention à Annette, elle n’est pas assez grande pour te soutenir. »

La pauvre jeune fille tanguait sous le poids de son cavalier, mais gardait les pieds à terre avec un certain courage. Valentin demanda à Émilie, un peu soucieux :

« Il ne va pas rentrer chez lui dans cet état, tout de même ?

— Oh non, il dort ici. Il est habitué.

— Et sa mère ne s’en inquiète pas ? »

Elle haussa les épaules et Valentin jeta un œil à son ami. Il aurait aimé lui faire la morale, mais il avait lui-même quitté le domicile sans en informer quiconque : si sa mère s’en apercevait, elle lui ferait une crise de nerfs à son retour.
Au moins, songea-t-il, je rentrerai à pieds et sans m’écrouler.

« Il ne faut pas trop s’en faire, le consola Émilie en se collant assez à lui pour qu’il s’en aperçoive, comme je l’ai dit, ce n’est pas la première fois, et tout s’est toujours très bien passé.

— Vous le fréquentez souvent ?

— A chaque fois. Georges est quelqu’un de très intéressant, et il possède aussi des connaissances très intéressantes. »

Valentin n’était pas aveugle, il avait bien remarqué qu’elle lui faisait du charme depuis plus d’une heure. Cela ne le dérangeait pas, c’était même plutôt agréable, presque innocent, et c’était toujours flatteur de se sentir désiré – quelle que soit la forme.

Il lui répondait sur le même ton sans en espérer plus.

« Je suis prêt à vous croire, après cette soirée. »

Émilie lui sourit, taquine, les coins de ses jolis yeux plissés.



Joseph était revenu d’une humeur égale à la fin de l’année, et s’était installé chez son oncle – qui était en fait l’oncle de son père, un homme d’un certain âge qui ne parlait presque pas et aimait l’ordre. Ils s’entendaient bien ; cela n’étonna ni Georges, ni Valentin, mais cela fit grogner le premier.

« Je pensais que nous allions pouvoir nous amuser chez toi !

— Aucun risque, rétorqua Joseph, sa voix dénuée de toute compassion à l’encontre du pauvre hère affalé sur l’accoudoir, Jacques déteste le bruit.

— Il est vieux, marmonna Georges, il pourrait aller jouer aux cartes chez des amis et nous laisser sa maison.

— Et sa femme ?

— Elle irait discuter chez des amies.

— Son fils aîné vit avec lui. »

Georges poussa un cri de vaincu en se laissant couler du fauteuil. Valentin le regarda faire, un rire sarcastique aux lèvres.

« Dis donc, pourquoi est-ce que nous n’irions pas chez toi, hmm ?

— Ma mère refuserait.

— Bien, nous nous comprenons donc », conclut Joseph d’un ton satisfait.

Personne n’avait encore abordé la raison de son retour, surtout pas Valentin qui ne voulait pas le vexer. Il devinait vaguement que cela devait avoir un rapport avec sa famille, mais tout ce qui touchait à la famille était forcément sensible ; il se souvint de la manière dont Joseph avait regardé son père, comme s’il répugnait de lui obéir mais ne pouvait pas le défier.
Valentin pensa à son propre père, mais en chassa vite l’image.

Ce n’est pas pareil.

« Tu ne dois pas t’amuser tous les jours, lui dit Georges qui bougonnait encore à demi, j’ai exactement ce qu’il te faut pour te détendre ! »

Joseph lui lança un regard qui se traduisait très aisément par « non ».
Georges continua malgré tout.

« J’ai des amis qui donnent de superbes fêtes ! Tu pourrais venir à l’occasion, je suis certain que tu serais la coqueluche de ces demoiselles !

— Non.

— Mais ! Joseph, même Valentin a accepté de venir !

— Comment ça, « même Valentin » ?

— Rien, tu es juste un peu jeune…

— Et où est-ce que tu emmènes le jeune, au juste, Georges ? »

Un autre se serait senti gêné, voire coupable, mais Georges était d’un naturel trop fier et spontané pour se remettre en question plus d’une très courte seconde. Il lui raconta toutes leurs escapades sur le ton d’un père se vantant des études de son fils.
A la fin, Joseph avait la main sur le front.

« Mais à quoi penses-tu ? Non, ne me réponds pas. Je ne veux pas savoir.

— On s’amuse, voilà tout ! Dis-moi que tu viendras la prochaine fois.

— Je n’aime guère la foule.

— Essaye au moins une fois ! »

Joseph finit par acquiescer, plus pour se débarrasser de Georges que par réelle conviction. Valentin ne le pensait pas spécialement timide, mais les rires et les boissons n’allaient pas avec son tempérament sombre et renfermé. Il lui avait dit un jour préférer les chevaux aux hommes : cette simple phrase devait bien le résumer.

« Je viens surtout pour garder un œil sur Valentin. »

Le concerné ne sut pas quoi choisir, entre l’indignation d’être pris pour un enfant et la joie que Joseph s’intéresse à son bien-être. Confus, il fit la grimace.

« Regarde, s’exclama Georges avec quelques décibels de trop, tu l’as vexé !

— Je ne veux pas que tu l’entraînes dans tes beuveries. »

Le blond fit un bruit de poisson jeté hors de l’eau.

« QUOI. MES BEUVERIES. Je suis outré.

— Tu peux l’être, c’est scandaleux.

— Doucement, il n’y a pas de raison de s’énerver… (Valentin se tourna vers Joseph) Il ne m’a jamais forcé à boire, et ses amis sont très aimables.

— Très aimables, hein ? »

Il allait falloir plus que sa parole pour le convaincre.

« Nous verrons la prochaine fois, fit Georges pour clore le débat, tu seras impressionné par la galanterie de mes amis. »

Joseph ne ricana pas, mais son sourire en coin, un peu insolent, en disait long sur ce qu’il pensait de la situation.



Février 1811

Le temps pouvait être glacial à l’extérieur, le salon s’en moquait et semblait sur les mêmes charbons ardents que ceux qui y dansaient, buvaient et riaient. Le seul à faire la tête était Georges, un chiffon humide pressé contre son œil et les doigts tremblants d’Annette sur les épaules.

Il avait fallu qu’Émilie et une autre de ses amies, une toute petite ronde appelée Gabrielle, l’amènent à l’étage pour calmer ses sanglots hystériques. Valentin avait aidé les autres à installer Georges qui continuait à vouloir se battre contre un ennemi invisible sur une chaise et à l’y maintenir, ce qui n’avait pas été une chose aisée. Une fois les deux amants calmés, ils avaient été réunis, et avaient pu raconter à la petite assistance médusée ce qui s’était passé plus tôt dans la soirée.

Il se trouvait que les parents d’Annette, plutôt frivoles et enthousiastes, avaient bien souvent laissés leurs enfants livrés à eux-mêmes, sous la charge d’une domestique ou de leur fils aîné, lorsque celui-ci eut atteint l’âge adéquat. Jean-Henri s’était révélé un gardien charmant et attentif, très attaché à ses frères et sœurs au point d’en pleurer plus que ses parents à la mort de la cadette.
Trop attaché, avait soupiré Annette dans un sanglot. Lorsqu’il lui était venu aux oreilles que sa sœur se compromettait avec un immigré qui l’entraînait dans ses turpitudes, il avait attendu de pouvoir les pincer ensemble pour lui expliquer sa façon de penser. Georges ne s’était pas laissé démonter, ils s’étaient échauffés, et avaient fini par se battre. Annette avait cru qu’ils allaient se tuer, raison pour laquelle elle avait ramené un Georges abîmé en hurlant presque.

« Et il ne va pas venir te chercher ici ? s’inquiéta Émilie.

— Non, il doit être rentré chez nous, il doit surveiller Clément… »

Soudain, Georges jeta le chiffon à terre et se redressa, s’arrachant à l’étreinte d’Annette. Celle-ci chercha à le rassoir, en vain.

— Cette espèce de… Si je le recroise, je l’écorche vif !

— Non, Georges, s’il te plaît, le supplia son amie, les bras passés autour de sa taille.

— Je me calmerais, si j’étais toi, le réprimanda Joseph d’un ton sec, tu attires toute l’attention et tu es également en tort dans cette affaire. »

Ils se fixèrent en chien de faïence un long moment, durant lequel Valentin craignit que les poings crispés de Georges n’atterrissent sur la figure de Joseph. Mais il finit par lâcher prise, grogner quelque chose d’inintelligible et s’enfuir par la première porte venue. Les murmures curieux ne suffirent pas à couvrir le son d’une porte que l’on claque, et Annette s’excusa pour partir à sa recherche.
Valentin entendit Joseph soupirer près de lui.

« Quelle histoire.

— A qui le dites-vous, se désola Émilie, avant de retrouver le sourire et de lever bien haut les bras, il n’y a plus rien à voir ! Allez, reprenez donc vos danses et vos conversations. »

Le salon retrouva petit à petit sa joie de vivre et les exclamations ricochèrent bientôt sur les murs. Quant à Émilie, elle s’empara du bras de Valentin, qu’elle traîna près du buffet pour parler.



Une heure environ plus tard, Valentin cherchait Joseph. Il l’avait entraperçu à plusieurs reprises mais n’avait pas eu l’occasion de lui adresser le moindre mot. C’était triste, sachant que c’était à lui qu’il voulait parler le plus. Il n’avait pas eu l’air particulièrement heureux de se faire agripper par différentes femmes, et cela même si elles étaient toutes jolies comme un cœur.
Valentin se demanda si c’était parce qu’il avait déjà quelqu’un en tête. Il songea à Raphaëlle, plissa le nez, et se remit en quête de son ami.
Dieu lui-même n’y eut pas cru ; il le trouva caché sous une des tables.

« Joseph ? Mais qu’est-ce que tu…

— Chut. Viens-là si tu veux me parler, mais ne reste pas planté ici. »

Valentin jeta un regard autour de lui, puis se glissa sous la table. Ses yeux eurent du mal à s’habituer à l’obscurité ambiante, mais cela ne l’empêcha pas de remarquer les traits tirés de Joseph. Il se sentit immédiatement coupable, bien que l’idée de le traîner n’ait pas été de lui.
Trop heureux de pouvoir l’avoir près de lui, il n’avait pas protesté non plus.

« Quelque chose ne va pas ? lui demanda-t-il, la gorge serrée par ses sourcils froncés.

— Rien ne va ici, répondit Joseph avec un grognement impatient, trop de monde, trop de bruit, trop fatigant. Je ne plaisantais pas quand je disais que je n’aimais pas la foule.

— Pourtant, tenta Valentin d’un ton plus joyeux, ils ont l’air de t’aimer.

— Ah oui ? Je me demande bien pourquoi. »

Était-ce une question rhétorique ? La réponse semblait évidente.

« Eh bien… parce que tu présentes bien, et que tu es très beau, fit Valentin en espérant que l’obscurité cacherait le rouge mal placé de ses joues.

— Vraiment ? »

Le rouquin se mit à rire tout bas, incrédule, avant de se taire complètement. Le visage de Joseph exprimait la plus grande perplexité.
Il ne se fichait pas de lui.

« … Tu n’en as vraiment aucune idée ?

— Je ne sais pas, lâcha son interlocuteur avec un haussement d’épaule excédé, je ne me préoccupe pas particulièrement de ce que pensent les autres. Là-bas, tu sais, je restais surtout avec ma famille.

— Tu ne voyais pas d’autres gens ?

— Si, parfois, mais souvent mes cousins. Je fuyais les réceptions que donnaient mes parents. »

Il y eut un silence, assourdit par le rire d’une jeune fille adossée à leur table. Ils pouvaient voir ses chaussures plates se pencher de droite à gauche, tandis que le corps tentait de retrouver son équilibre. Joseph roula des yeux méprisants.

« On se demande pourquoi. »

La pique ne lui était pas destinée, mais Valentin la prit au cœur. Il se plaisait dans cette ambiance de fête, et se sentit jugé.

« Je suis désolé. Tu n’auras pas à venir, la prochaine fois.

— Oh, je viendrai. »

Interdit, Valentin le dévisagea.

« Mais tu viens de dire que…

— Je deviendrai quelqu’un d’important. (aucune arrogance dans sa voix, juste un fait énoncé avec beaucoup d’irritation) Je ne pourrai pas éviter les réceptions toute ma vie. Il va falloir que je m’y habitue. »

D’où lui venait donc cette hargne ? Une fois de plus, Valentin n’osa rien demander de peur d’être indiscret, de vexer, de se faire rejeter – il ouvrit grand les yeux à la place, la langue paralysée sur un compliment.

« Tu peux y retourner, tu sais, lui dit-il face à son silence, je ne t’oblige à rien.

— Ah… Je préfère souffler encore un peu avec toi, si tu le veux bien. »

Il n’aurait pas pu en jurer, mais les coins de son sourire lui parurent reconnaissants.



En Mars, Valentin avait eu seize ans – mais sans André, il n’avait plus l’impression de vieillir.



Valentin aurait aimé remercier Léontine pour l’angoisse grandissant que sa bêtise avait fait naître chez sa mère, mais il estima qu’elle devait déjà s’être fait assez fustiger par sa propre mère. Elle ne devait pas avoir besoin qu’il vienne l’embêter et en rajouter une couche, malgré l’envie pressante qu’il en avait.
Rosalie brodait une fleur avec des doigts tremblants, et le résultat laissait à désirer.

« Tout de même, tu te rends compte, si cela vous était arrivé… Qu’aurions-nous fait ?

— Nous aurions célébré un mariage ? C’est la solution la plus simple.

— Une fille si gentille. »

Valentin fixa la tapisserie d’un air inspiré. « gentille », c’était vite dit ; Léontine tenait plus de la garce que de la Sainte.

« Je me disais que tu voudrais peut-être lui rendre visite. »

Il sursauta sur sa chaise, comme s’il avait été piqué par un insecte.

« Pardon ?

— Tu es proche d’elle,  non ?

— Proche…

— Lorsque vous étiez jeunes, tu l’étais. »

Valentin se tut, pensif. A quel âge avait-il arrêté de parler d’elle à ses parents ?
Il se laissa glisser un peu sur sa chaise. Son thé était tiède.

« Je ne pense pas qu’elle veuille me voir.

— Pourquoi donc ?

— Oh, pour ci, pour ça… Tu sais, des choses et d’autres. »

Sa mère plissa les yeux dans sa direction, lâchant son chardon. Il s’était mis à pianoter sur le chêne de la table, mal à l’aise.

« D’accord, mais même si vous vous disputez, pense à ce qu’elle doit vivre.

— C’est sa faute, tout de même.

— Je ne prends pas sa défense, j’énonce un fait. »

Valentin n’aimait pas les faits, ils l’obligeaient à aller rendre visite à quelqu’un qu’il ne voulait pas voir sur des motifs purement égoïstes. Il n’avait jamais refusé d’aller voir les Castain, mais il n’avait pas envie de croiser Léontine en sachant cela, et surtout, il ne voulait pas avoir à parler à sa mère.
Alexine Castain lui faisait peur ; cela remontait à son enfance, quand sa voix tonnait, réprimandait, suintait d’impatience et impressionnait l’enfant qu’il était. Il était habitué à être choyé, aimé, à ce qu’on lui parle doucement, même lorsqu’il faisait des bêtises.

Il avait plaint Léontine et ses sœurs d’avoir une mère pareille. Leur père embellissait le tableau, mais il ne faisait pas un mur convaincant. La gentillesse ployait sous le regard d’Alexine.

Il n’avait pas envie de se retrouver face à la mère ou la fille aînée – or, c’était exactement ce qu’on lui demandait.

« Je ne sais pas si c’est une bonne idée.

— Valentin, s’il te plaît…

— D’accord, je verrai. »

Il avait envie qu’elle le laisse tranquille. Personne ici ne dirait rien, leur secret était sauf, au moins autant qu’un secret de polichinelle puisse l’être. De quoi Léontine avait-elle besoin d’être consolée, sinon de sa propre bêtise, ce qu’Ambrosine ferait très bien tant elle était gentille ?

Il donna un petit coup de talon contre le pied de la chaise.
Il était triste.
Il aurait aimé lui dire « bien fait ».



Les plus vieilles lettres étaient pour elle.



« Règle numéro un : le surveiller pour qu’il ne finisse pas par terre.

— Très utile, ta règle. Il est vraiment mieux affalé sur nous. »

Georges se mit à rire, plus amusé par le ton de leur voix que par ce qu’ils racontaient. Il ne comprenait plus grand-chose depuis qu’il avait vidé la bouteille pour impressionner la galerie.
Le miracle, lui avait dit Émilie en le jetant presque sur leurs épaules, c’est qu’il ne se soit pas mis à vomir.

Joseph avait tiré une sale tête et Valentin fixait le visage de l’apprenti poivrot, anxieux, afin de détecter le moindre signe de nausée. S’il rentrait taché, ses parents allaient s’en apercevoir, et le mensonge allait forcément sonner creux.

« Il est lourd, en plus, grogna Joseph, l’épaule endolori, où sa chambre ?

— A l’étage, il me semble.

— « Il te semble », merveilleux. Et je ne vois pas comment nous allons pouvoir lui faire monter des marches. »

Ses plaintes auraient pu en énerver un autre, mais elles carillonnaient comme du Mozart aux oreilles de Valentin.

« Oooh, ça tangue.

— Et à qui la faute ? s’agaça Joseph en remettant Georges aussi droit que possible, si tu n’avais pas présumé de tes forces, nous n’en serions pas là.

— Vous êtes gentils de vous occuper de moi, lui répondit-il, apparemment au bord des larmes.

— Pitié… »

Valentin pouffa bêtement face à l’exaspération de son ami. Une seconde plus tard, il poussa un cri surpris qui lui resta à moitié en travers de la gorge.
Georges venait de passer sa main dans son dos et de lui donner une claque vigoureuse aux fesses.

« Tu sais que tu es adorable ? fit-il en le ramenant contre lui, ce qui déséquilibra leur trio et fit littéralement hurler Joseph.

— Euh, merci… ? »

Il ne savait pas quoi lui répondre ; il était saoul, et le bras qui le serrait à la taille l’empêchait d’avancer. Il tenta de s’en débarrasser, mais Georges avait de la force.
Il sentit ses lèvres contre son cou puis un souffle d’air glacial : Joseph l’avait tiré et envoyé contre le mur sans aucune douceur.

Valentin cligna des yeux trois fois, plaqua sa main contre son cou, là où Georges l’avait embrassé.

« Non mais ça ne va pas ? s’insurgea le brun, le poing à deux centimètres de son visage, qu’est-ce que tu crois être en train de faire ?

— Euh, je…

— « euh, je », c’est ça ! Tu nous prends pour tes domestiques ?

— Non, je… »

Valentin se mit entre eux ; Joseph était assez furieux pour que la situation dégénère.

« Du calme ! Il est saoul, Joseph, il ne te comprend pas.

— Justement, grinça-t-il en reculant, s’il avait su se tenir, il ne serait pas là, à agir comme le dernier des satyres ! »

Plus le ton montait, plus Georges s’agitait et voulait leur échapper. Ils durent y mettre toutes leurs forces, mais ils parvinrent à lui faire monter les marches et l’allonger dans son lit. Même là, le jeune homme voulait s’enfuir, marmonnait des suites de mots sans aucun sens. Il semblait effrayé, désolé, et Valentin le fut aussi. Il le rassura comme il le put, avant que Joseph ne le tire hors de la pièce.

« Laisse-moi faire, il serait capable de te faire des choses regrettables. »

Il n’osa pas désobéir. Debout sur le pallier, il entendit distinctement le bruit retentissant d’une gifle et d’une protestation sourde. Il pria pour n’avoir pas à intervenir, encore une fois.

La nuit fut longue.



« Je suis désolé, sincèrement désolé. Tu me pardonnes ?

— Oh, moi oui ! Joseph, j’en suis moins certain.

— Il m’a dit que j’avais… Enfin, que j’avais été indécent.

— Je ne dirais pas indécent. Tu étais saoul, ce sont des choses qui arrivent.

— Ça ne devrait pas arriver. Encore une fois, je suis désolé.

— Ne t’en fais pas, c’est oublié. »

Un silence.

« Mais, dis-moi ; tu me trouves vraiment adorable ? »



Mars 1812

Valentin détestait la pluie, surtout s’il était obligé de rester dessous.
Mais il avait appris à faire bonne figure au fil des soirées et de ses cours, et lorsque les Landerolt arrivèrent, il leur sourit pour Joseph. Celui-ci n’avait exécuté qu’un signe de tête raide à peine perceptible – heureusement pour lui, ils avaient plus important à faire que s’indigner de son manque de chaleur.

« Où est-elle ? »

Une femme toute mince s’était précipitée sur Valentin. Il l’examina d’abord sans mot dire, car elle était très belle malgré son âge, puis lui désigna la porte restée grande ouverte.

« Dans sa chambre. »

Elle le remercia du bout des lèvres avant de se précipiter à l’intérieur, les pans de sa robe trempés. Le père et la mère furent plus loquaces, surtout en présence de ses parents, mais les enfants observèrent tout comme Joseph un silence religieux.

« Oh ! Dis, tu te souviens de moi ? »

Presque tous les enfants.
Un garçon de treize ans qui en faisait seize lui souriait, les yeux plantés dans les siens. Il avait une fillette accrochée au bras, sans doute sa sœur, et ses boucles brunes étaient trempées.
Il avait le même visage que Joseph, ce qui stupéfia Valentin. Ses traits étaient un rien plus volontaires, plus souriants, mais la ressemblance était là.

Il faillit se laisser avoir par ses jolis yeux, mais retrouva sa contenance.

« Je devrais ? »

Cela fit rire son interlocuteur, assez fort pour que sa mère se retourne et les couve d’un regard anxieux.

« Non ! s’exclama-t-il, d’une bonne humeur qui pouvait sembler déplacée au vu des circonstances, mais moi, je me souviens de toi. »

Il lui tira une mèche de cheveux, sans crier gare.
Valentin écarquilla les yeux. L’autre rit de nouveau.

« C’est difficile d’oublier une telle tignasse. »

« Une telle tignasse » faillit se vexer et le lui dire, mais la grande brune qui avait enlacé sa mère lui avait pris l’épaule.

« Charles, n’embête pas les gens. Rentrons. »

Aussitôt, son visage prit en gravité et il le salua avant de suivre celle qui devait être sa mère. Valentin resta bêtement planté sur le pavé, jusqu’à ce que Georges le récupère et l’amène au salon.



Joseph était assis dans un fauteuil de velours. Son père se tenait devant lui, et ils devisaient en allemand. Ils ne se disputaient pas, mais le ton de la conversation n’était pas cordial pour autant. Valentin aurait aimé en savoir plus, il se faisait une spécialité de laisser traîner ses oreilles un peu partout, mais il ne connaissait pas la langue.
Il finit par reporter son attention sur Georges, qui n’allait pas très bien.

A raison ; il était très proche de ses grands-parents, chez qui il vivait depuis plus de deux ans déjà. Sa grand-mère avait attrapé une mauvaise toux, et le docteur était assez inquiet pour qu’ils fassent venir toute la famille, même de l’étranger. Son oncle Honoré et sa tante Isabelle habitaient Paris et s’étaient vite rendus à son chevet, mais il manquait encore le fils aîné, qui vivait toujours à Neuchâtel.

« Il ne devrait plus tarder, fit Georges avec un regard à la pendule rencognée dans un coin, même si je pense qu’il ne voudra pas nous voir.

— Pourquoi ça ? »

Valentin savait son oncle Jules renfrogné, mais pas cruel.

« C’est un grand mystère. (Georges soupira, se frotta le poignet avant de continuer) Il s’est fâché avec ma mère il y a des années, mais personne ne veut nous dire pourquoi. Même si…

— Même si ? »

Son ami se tendit perceptiblement. Il chercha quelqu’un du regard, et ne le trouvant pas, se pencha vers Valentin :

« Mon frère Frédéric, tu le connais ?

— Il me semble. »

Valentin se représenta un très grand et beau jeune homme, policé et agréable. Le gendre parfait.

« En fait, je crois que ce n’est que mon demi-frère. »

Abasourdi, le rouquin le fixa comme s’il était mort puis revenu à la vie.

« Pardon ?

— Tu as bien entendu.

— Mais… Tu en es certain ?

— Ma mère ne me l’a pas confirmé, si c’est que tu me demandes. Mais… Je ne sais pas. Cela expliquerait bien des choses.

— Comme ?

— Comme le fait que mon oncle le méprise. »

Valentin ramena ses bras contre lui, soudain frissonnant. Il avait l’impression que le temps s’était arrêté et que plus personne ne faisait de bruit autour d’eux.
Un demi-frère ? Il était vrai que Frédéric ne ressemblait pas à son frère et sa sœur, mais lui ne ressemblait pas à Louise. Peut-être Georges s’emballait-il ?

« Ce serait surprenant. »

Même si, à dire vrai, il n’en savait fichtre rien.
Georges ne répondit pas. Au même moment, un brouhaha se fit entendre dans l’entrée, d’où s’échappaient exclamations et vent froid.

« Voilà mon oncle », se contenta de dire Georges, sans bouger d’un pouce.

Valentin resta à ses côtés, mais observa le remue-ménage avec curiosité.
Son oncle était arrivé, en habits d’hiver, suivi de ses quatre enfants. Il reconnut l’abondante chevelure bouclée de Raphaëlle, les yeux marrons inquisiteurs d’Élisabeth, mais la petite brune dodue et le jeune garçon lui étaient inconnus. Ils filèrent tous vers la chambre de la malade, où ils ne restaient que ses grands enfants.
Joseph avait arrêté de parler avec son père, et faisait la tête. Valentin n’osa pas lui adresser la parole tant la présence de sa famille le rendait morose.

« J’ai besoin d’air, fit-il à Georges, tu m’accompagnes ? »

Ils s’emparèrent d’un parapluie pour affronter les éléments ; le ciel noir promettait une nuit de vent et de grêle. Un rideau gris de pluie obscurcissait la vue et rendait Paris plus triste qu’elle ne l’était d’ordinaire.
La lassitude de la France face aux guerres incessantes de leur Empereur rendait la tension palpable.

« Je suis sûr qu’elle s’en sortira, dit Valentin après avoir accepté la cigarette que lui tendait son ami, elle est solide.

— Le corps ne suit pas toujours l’esprit, lui répondit Georges, mais j’espère que tu as raison.

— Je suis étonné que les Landerolt aient fait le déplacement.

— La grand-mère de Joseph est une amie d’enfance de la mienne, et j’imagine que sa famille voulait le revoir. »

Valentin hocha la tête, l’esprit ailleurs. Les relations de Joseph avec le reste de sa famille le consternaient encore, car il n’arrivait pas à s’en faire une image claire. C’était un peu sa faute, il aurait pu le lui demander, mais il avait peur de sortir un squelette du placard sans le vouloir. Son père n’avait pas l’air aimable, mais sa mère semblait aussi attentive et gentille que la sienne. Il ne pouvait pas en jurer, il ne les connaissait pas, mais ils avaient l’air de gens bien.

« C’est très curieux, fit-il, plus pour lui-même qu’autre chose, qu’il les déteste autant. »

Georges tira sur sa cigarette, l’air soucieux.
Il devina qu’ils avaient pensé à la même chose.



Août 1812

Au début, Valentin toussait ; et puis, avec le temps, il s’y était fait.
Il n’y avait pas que les petites fêtes, il y avait aussi les soirées qui s’éternisaient, dans des troquets infréquentables – pour le reste du monde. L’endroit était richement paré, quoiqu’abîmé, et on y trouvait des hommes comme des femmes, la plupart du temps de petite vertu. Valentin s’en voulut d’avoir pensé cela, car la tête d’Émilie lui pesait sur l’épaule, mais elle ne lui en aurait certainement pas tenu rigueur
Sa robe blanche était très jolie et lui faisait une silhouette magnifique : la chose était calculée. Valentin s’était découvert des dons de prestidigitateur, mais cela ne faisait pas de mal d’avoir un peu d’aide pour distraire les adversaires.

Sur ceux-ci, les charmes d’Émilie avaient opérés.

« Désolé messieurs, la prochaine fois peut-être ? »

Les regards noirs ne lui faisaient pas peur. Il raflait la mise avec un grand sourire, et passait à la prochaine, sûr de gagner.

« Félicitations, s’écria Émilie en plantant un baiser sur sa joue, tu les as eu !

— C’était facile, ricana son ami en agitant les cartes, des amateurs.

— Et tu es un professionnel, c’est ça ? »

La voix pleine d’humour gras n’était pas celle d’Émilie. Un pas lourd fit vibrer le plancher et les deux compères se retournèrent dans un même mouvement.
Un grand gaillard à la face rougeaude se tenait là, bras croisés sur sa large poitrine. Valentin déglutit, mais feint la nonchalance.

« Ca alors, Gustave Perret ! Quel bon vent t’amène ?

— Quel bon vent ? Tiens, je me demande aussi. »

Il avait un sourire méchant qui ne plut ni à Valentin, ni à Émilie. Elle tira discrètement sur sa manche pour qu’ils s’éclipsent sur le champ, mais il s’était déjà rapproché d’eux. Il empestait l’alcool.

« Un vent qui charrie une odeur de pourri. T’en fais pas pour ça, Horville, on sait où te trouver.

— C’est toi qui sent mauvais, Gustave. (il se pencha très légèrement pour voir qui était le « on » en question ; trois autres vilains avec des manches retroussées, prêts à en découdre) Que me vaut l’honneur de ta présence ?

— L’endroit ne t’appartient pas. (il se redressa de toute son impressionnante hauteur) Je vais où bon me semble.

— Alors tu t’es dit qu’en passant, tu allais nous chercher des noises ? »

Son regard brillant lui criait que oui.

« Pourquoi pas ? Tu en as causé à mon frère. »

Valentin ferma les yeux pour quelques secondes, cherchant dans sa mémoire le frère en question. Il le retrouva sans trop de mal ; Augustin Perret, une armoire à glace comme son aîné, mais sans charisme ni personnalité. Il avait dû le rouler, et il était allé se plaindre, comme un enfant.
Il eut un rictus méprisant et rouvrit les yeux.

« Non, je ne vois pas. »

Un poing massif s’abattit sur la table. Valentin et Émilie sursautèrent, mais gardèrent la tête hors de l’eau. On ne les impressionnait pas pour si peu.

« Oh que si, tu vois très bien. Et je vais pas te le répéter, espèce de minable, alors écoute bien : ce que tu fais à mon frère, tu me le fais aussi. Et si tu t’avises encore de nous piquer de l’argent… »

Il passa son pouce contre son cou dans un geste équivoque. Dégoûtée par tant de vulgarité, Émilie tourna la tête.
Il n’en fallut pas plus à Gustave pour se moquer.

« On est fragile, ma puce ? Faut pas venir dans ce genre d’endroit, alors.

— Ne lui parle pas comme ça, gronda Valentin.

— Sinon, quoi ? Tu vas te fâcher ? »

Le rouquin se redressa, conscient de paraître minuscule à côté de Gustave. Il soutint son regard sans flancher.
Il n’était peut-être ni grand ni costaud, mais il avait d’autres armes à sa portée – son insolence en était une, lorsqu’elle ne se retournait pas contre lui.

Il aurait manipulé Gustave s’il était stupide, mais il était aussi intelligent que lui, dans un registre plus rustique. Leur histoire n’était pas dure à connaître : un père mort alors qu’ils étaient jeunes, une mère forcée à la prostitution pour subvenir à leurs besoins, on avait vite refilé le petit au grand pour qu’il s’en occupe. Sans cerveau, il n’aurait pas vécu du jeu. Sans courage, il ne se serait pas fait respecter.

Mais Valentin se refusait à la moindre concession.
Il n’avait pas pitié de lui – n’y arrivait tout simplement pas.

« Et toi, tu vas te fâcher ? Me planter et me laisser pour mort ici ? »

Les autres clients s’étaient tus, et avaient pivoté sur leur chaise pour les regarder. On avait arrêté de battre les cartes, les paris suspendus aux lèvres des deux garçons.
Ils parieraient ma mort, songea Valentin, agacé.

« Ici ? Non, c’est encore trop beau pour toi. Je te laisserai crever comme un chien dans la rue. »

Valentin sentit ses lèvres s’étirer en un sourire sardonique.

« J’aimerais bien voir ça. »

Il prit la main d’Émilie et la tira du siège. Il bouscula Gustave, et se fraya un passage jusqu’à la sortie.
Un tonnerre d’applaudissements retentit pour saluer le spectacle.

« Je n’aime pas cet homme, lui glissa Émilie une fois à l’air libre, il me file la chair de poule. »

Comme il faisait frais, il lui glissa son manteau sur les épaules.
La nuit était noire, sans étoiles.



Ses pas résonnaient contre le pavé de la ruelle, ricochaient contre les murs aux pierres inégales et aux fenêtres fermées. Valentin savait que personne ne s'engouffrait dans ce cul-de-sac sale que les toits couvraient à demi ; il y avait emmené Émilie, une fois, pour lui conter fleurette comme aucun autre garçon ne le faisait – et ne le ferait jamais. Lorsque ses bottes marquèrent un arrêt brutal, son manteau lui glissa des épaules, et sa gorge laissa s'échapper un souffle rauque et asthmatique.

Derrière lui, la cavalcade reprit.



Il n'aurait pu mettre des mots sur la douleur qu'il tentait de reléguer dans un coin de son esprit. Il avait besoin de s'occuper les mains, sans quoi elle revenait le hanter.

« Il y a bien d'autres moyens de faire un deuil, lui asséna presque violemment son père, le regard dur, et j'aimerais que tu y penses, au lieu de te perdre de la sorte.

— Je ne me perds pas. Je vis.

— Tu te blesses, rétorqua-t-il, et je sais que tu le sais.

— Je ne sais rien.

— Plus que tu ne veux bien me le dire. »

Ces conversations stériles étaient leur quotidien depuis la mort d'André. Auparavant, il n'aurait pas supporté de lui faire honte ou de lui donner du chagrin, mais il avait besoin de quelqu'un à blâmer, et il avait donné son accord pour qu'il parte.
S'il avait protesté, André ne serait pas parti.

« Je n'ai jamais voulu vous enfermer. Vous êtes libres de choisir la voie qui vous plaît, du moment qu'elle ne mène pas à... ce que tu sembles chercher à tout prix. »

Il serait encore en vie.

« Retourne dans ta chambre, et réfléchis à ce que je viens de te dire. »

En sortant, Valentin savait qu'il trouverait sa mère affolée dans le couloir, qu'elle le serrerait contre lui et lui dirait qu'elle l'aime, quoi qu'il arrive.
Il avait trouvé tellement plus simple d'occulter ce qui ne lui plaisait pas, les reproches de son père et les regards tristes de sa sœur.



S'il avait réfléchi comme son père lui avait demandé de le faire, il ne serait pas là, collé au mur comme un papillon qu'on épingle d'un coup de feu.



« Arrière. Tout de suite. »

Les yeux de Valentin quittèrent le canon de l’arme et le souffle lui revint comme à un noyé.
Si ses jambes n’avaient pas été paralysées, elles se seraient écroulées sous lui.

« Tiens, t’es revenu, finalement. »

La lourde silhouette de Gustave s’était tournée pour lui révéler celle bien plus menue de Joseph, un pistolet à la main.
Il n’était pas seul. Georges le suivait, ainsi qu’une troisième et une quatrième personne qu’il ne distinguaient pas dans la pénombre de la ruelle.

« Bouge, ou c’est toi que je descends, fumier.

— Et si je descendais ton ami en premier, hein ?

— Tu n’oserais pas. Pas devant des témoins. »

Valentin vit alors, effaré, son père s’avancer.

« Lâchez cette arme, et ne nous ne ferons pas d’histoire. »

Gustave retroussa les lèvres d’un air méprisant mais éloigna le pistolet de Valentin. Il le remit dans sa poche, puis lança à Richard sur un ton doucereux :

« D’accord, pas d’histoire. Vous êtes son père, c’est ça ? Si j’étais vous, je surveillerais mon fils de plus près. Je dois pas être le seul à vouloir repeindre la rue avec sa cervelle. »

Il s’éloigna, le pas lourd, bousculant le quatrième protagoniste. Valentin le reconnut enfin : Charles Mallet, le grand ami de sa sœur.
Il se laissa glisser le long du mur, incapable de soutenir plus longtemps le poids de son corps.

« Valentin ! »

Le jeune homme s’agrippa à Joseph, réprimant mal son envie de pleurer.

« J’ai eu tellement peur.

— C’est normal. Quelle espèce de cinglé ! Si je n’avais pas été là…

— Valentin, ça va ?

— Valentin. »

Il tressaillit. Il sentit sans même les voir les yeux de son père, posés sur lui.
Il inspira, expira, prit son courage à deux mains.

Le reste de la nuit allait être désagréable.



Sa mère avait fait une crise de nerfs.
Pour ne pas aggraver ses cris, son père s’était tu et s’était contenté de les observer. Valentin avait mis plus d’une heure à la calmer, et elle sanglotait toujours sur son épaule lorsque Louise était arrivée avec Charles.
Ils avaient voulu des explications, qu’il n’avait consenti à leur donner qu’à demi. Il s’était attendu à ce que son père le sermonne – pas à ce qu’il sorte de ses gonds, il ne le faisait jamais, mais à ce qu’il lui mette les points sur les i comme il l’avait fait tant de fois par le passé.

Au lieu de cela, il le regarda avec une grande tristesse, sans rien ajouter. Cela lui fit plus de mal qu’une réprimande.

« Tu ne vas rien dire ? » lui demanda Valentin, sans pouvoir s’empêcher de paraître insolent.

Un petit sourire amer.

« Cela changerait-il quelque chose ? »

Valentin eut l’impression qu’il le mettait au défi de lui dire le contraire. Mais il se tut et enfouit son visage dans les cheveux bouclés de sa mère.

« Mon pauvre petit, renifla Rosalie, toute tremblante, c’est notre faute, nous n’en avons pas assez fait…

— Non, maman, ce n’est pas ta faute. »

C’est la mienne. L’avouer à voix haute ne lui aurait, pour une fois, pas fait de mal.

Il se mura dans le silence, comme il savait si bien le faire.



Durant tout un mois, il se consacra à ses études et ne vit aucun de ses amis. Ce n’était une condition imposée ni par son père, ni par sa mère, mais celle-ci rôdait dans les couloirs le soir avec Louise, afin de s’assurer qu’il ne s’était pas enfui. Il ne l’aurait pas fait ; frôler la mort lui donnait envie de rester enfermé dans sa chambre à remâcher sa mauvaise conduite. Plusieurs fois, il s’était dit : il faut que tu arrêtes cela. Deviens quelqu’un de bien, fais honneur à ta famille, épouse une gentille fille et élève correctement tes enfants. Sois un peu plus comme André.

Puis il se souvenait qu’André était mort, enterré, et il avait envie de se taper la tête contre le mur. Quelle plaisanterie ! Il n’aurait jamais plus de quatorze ans, il ne serait jamais adulte, jamais responsable. Il n’y arriverait pas. Il ne voulait pas être comme André, il ne voulait pas mourir.

Les poings contre les yeux, il pleurait.



Février 1813

La grand-mère de Georges s’en était sortie, et Valentin était enfin sorti de sa chambre lui aussi. Georges l’avait presque traîné jusque chez lui, où ils prenaient un chocolat avec Joseph. Pas d’alcool, pas de filles, pas de musique, juste eux trois ; cela aurait pu lui faire du bien, si Raphaëlle n’était pas revenue sur le tapis.

Valentin faisait bien semblant, c’était une de ses spécialités : mais quand il en avait assez, il devenait idiot. C’était sans doute ce qui l’avait poussé – du moins en partie, à aller défier Gustave.
Il avala une gorgée brûlante pour se prouver qu’il pouvait garder le sourire face à la douleur.

« C’est vrai que c’est une affaire délicate, fit Georges avec un petit rire gêné, en face de lui, c’est ma cousine et tu es déjà fiancé…

— Ce sont mes parents qui ont décidé de me fiancer, rétorqua Joseph, je leur avais déjà fait part de mes vœux. Mon père ne m’a pas écouté.

— Quoi ? Je ne savais pas. Pourquoi diable ?

— Il devait savoir que ton oncle dirait non.

— Il doit y avoir quelque chose là-dessous.

— Je me moque de savoir quoi. S’ils ont eu des mots par le passé, cela ne nous concerne en rien.

— Oui, bon, mon oncle est un peu… Borné, si je puis dire.

— Qu’à cela ne tienne. Nous nous arrangerons. »

Georges était embarrassé. Tout cela concernait sa famille et le ton de Joseph ne lui disait rien qui vaille.
Valentin le regardait bizarrement. « nous nous arrangerons » ? Que voulait-il dire par-là ? S’il avait essuyé le refus de son père, il devait l’oublier, les choses ne s’arrangeraient pas. De surcroît, il était fiancé à la sœur d’Émilie : Valentin ne l’avait pas vu beaucoup, mais Hélène lui semblait être douce et aimable. Des deux, elle était l’option que le rouquin préférait.

La passion, ça s’estompe.

« Quoiqu’il en soit, fit Georges, désireux de changer de sujet de conversation, vous pourriez venir à la prochaine fête ! Cela vous distraira, vous avez eu beaucoup de problèmes ces derniers temps. Je vous promets que je ne boirai pas. Pas trop.

— Tu as tout intérêt, lui dit Joseph en le transperçant du regard, car la prochaine fois je te laisse à terre.

— Tant de cruauté. Valentin me relèverait.

— Je ne le laisserai pas faire. »

Il éclata de rire malgré la menace. En fait, se dit Valentin, fasciné, il aurait fallu que je ressemble à Georges : optimiste et capable de me redresser quoi qu’il arrive.
Et pourtant, c’était toujours vers Joseph que se tournaient ses regards admiratifs.



Mars 1813

« Je ne te plais pas ? »

Valentin avala sa gorgée de vin de travers ; Émilie lui tapota le dos, compatissante.

« Ne me meurs pas dessus, s’il te plaît.

— D’où sort cette question ? »

La jeune femme fit la moue, sourcils arqués. Elle leva sa main gantée à hauteur de ses lèvres, où ses bagues étincelaient sous la lumière, avant de répondre :

« Je ne sais pas. C’est l’impression que cela me donne. Tu m’embrasses et tu me prends dans tes bras, mais tu ne fais jamais plus. N’importe quelle femme se poserait la question. »

La peau claire de Valentin devint rouge pivoine, mettant en valeur la moindre de ses taches de rousseur. Il termina son verre pour se laisser le temps de rassembler ses esprits.

« Tu n’aimes pas mes baisers ?

— Oh, si, c’est très bien, mais j’en ai toujours voulu plus.

— Peut-être que je te respecte trop. »

Elle se mit à rire, sidérée, avant de lui envoyer son poing dans le bras.

« Menteur ! Coucher n’est pas mépriser, tu le sais.

— Je sais.

— Alors ? »

Elle n’allait pas lâcher l’os. Valentin ne pouvait pas se plaindre, il s’était même attendu à avoir cette conversation plus tôt.
De là à avouer à Émilie ses craintes, il y avait une marge. Il se cala au fond de la banquette, mal à l’aise.

« Ce n’est pas contre toi, c’est juste…

— Parce que tu es vierge ? »

Si possible, son visage s’empourpra un peu plus.

« Ne t’en fais pas, murmura-t-elle, je le sais.

— Ce n’est pas juste ça. »

Les yeux bruns d’Émilie se firent suppliants. Il avait du mal à penser qu’elle veuille vraiment de lui, il y avait toujours cette crainte lancinante qu’elle ne veuille simplement que satisfaire sa curiosité.
C’était stupide. Elle ne l’aurait pas embrassé depuis deux ans si elle ne l’appréciait pas.

« Viens. »

Elle se leva, lissa sa robe et n’attendit pas qu’il acquiesce pour le prendre par le bras. Elle le traîna hors de la salle, où personne ne faisait attention à eux, jusque dans le couloir. Ils s’écartèrent le plus possible des salons où des couples se bécotaient pour être tranquilles.
Là, elle le lâcha et croisa les bras sous sa poitrine.

« Personne ici ne t’entendra, à part moi.

— C’est… »

Il fit traîner le silence en longueur, jusqu’à ce qu’elle daigne le briser.

« Je ne demande pas ça pour te gêner, Valentin, je le demande parce que j’ai vraiment envie de le faire avec toi. Je n’aurais pas insisté si je ne pensais pas que cela te bloquait à ce point.

— J’ai juste… (il se sentait un peu mieux, mais les mots avaient encore du mal à sortir) J’ai juste peur de ne pas être à la hauteur, d’accord ?

— A la hauteur ? Mais il n’y a pas de hauteur à avoir, surtout la première fois.

— J’ai peur de te décevoir, c’est tout. »

Émilie soupira, comme si sa réponse la soulageait. Peut-être qu’elle avait imaginé quelque chose de plus sordide, auquel elle n’aurait eu aucune solution.
Gentiment, elle lui caressa le bras.

« Tu ne peux pas me décevoir. Je sais que tu n’as aucune expérience. Et puis, soyons honnête : tu avais déjà embrassé quelqu’un avant moi ? »

Valentin grimaça, un peu amusé, un peu gêné.

« Pour être honnête ? Une fois. Sur la joue. J’avais huit ans.

— C’est adorable. C’était ton amoureuse ?

— Ahaha, non. Je ne crois pas qu’elle m’aimait. »

Émilie le prit par les épaules pour l’embrasser sur la bouche.

« Ne sois pas triste. Moi je t’aime beaucoup. Et je n’ai pas ri parce que tu ne savais pas embrasser !

— C’est vrai. »

Elle lui prit les mains, qu’elle posa contre son cœur. Valentin rougit, mais les laissa là où elles étaient. Sa peau était chaude à travers le tissu.

« Si tu le veux, et uniquement si tu le veux, la semaine prochaine, nous pourrions nous retrouver ici. Je partirai en avance, et tu diras que tu rentres, mais tu me rejoindras dans une chambre. »

Valentin pesa soigneusement sa réponse. Son anxiété lui hurlait de lui laisser un peu plus de temps, mais il savait que c’était reculer pour mieux sauter. Il n’allait pas éviter cela toute sa vie !
Et il ne trouverait pas plus compréhensive et gentille qu’Émilie.

« D’accord. Faisons cela. »

Il avait parlé sans s’accorder plus de réflexion, conscient que s’il se perdait dans les méandres de son esprit, il finirait par dire non. Ravie, Émilie lui sourit, puis se blottit dans ses bras pour réclamer un baiser.



« Tu as couché avec Émilie ? »

Pour la seconde fois en peu de temps, Valentin faillit mourir sur un verre de vin.

« Pardon ?

— C’est vrai ou pas ?

— Mais qu’est-ce qui te fait dire ça ? »

Georges fit un geste des mains qui n’explicita nullement sa pensée.

« Je ne sais pas, c’est une impression. Vous avez l’air plus… »

Il s’interrompit là, car Émilie s’était approchée et s’était emparée de Valentin par le col pour proprement lui mettre sa langue dans la bouche.

« … proches.

— Ne sois pas jaloux, le taquina Émilie en accrochant son cavalier par la taille, on t’aime aussi.

— Je ne suis pas jaloux, la rectifia Georges en soupirant, frustré à la rigueur. Annette s’est mariée.

— J’ai entendu ça. Son frère aura dû en parler à ses parents, qui auront voulu éviter un scandale.

— Je le déteste. Elle était adorable. Personne ne savait sucer comme elle, et elle avait une de ces p-

— Peeeersonne ne veut des détails, siffla Émilie en lui mettant un coup dans le mollet, tu n’as plus qu’à te trouver quelqu’un d’autre.

— Oh, vous voulez bien de moi ? »

Ni Émilie ni Valentin n’eurent le temps de répondre oui, non, quoi, comment ; une silhouette toute fine avait trébuché vers eux, les larmes aux yeux.

« Émilie !

— Hélène ? »

Les deux garçons s’écartèrent pour laisser passer la jeune fille, qui se rua dans les bras de sa sœur. Elle était secouée de hoquets et ses tresses avaient dégringolé sur ses épaules.

« Émilie, c’est affreux…

— Hélène, mais qu’est-ce que tu fais là ? »

Valentin et Georges échangèrent un regard abasourdi. Plusieurs convives s’étaient retournés vers eux, curieux de connaître la source de toute cette agitation.

« Comment m’as-tu trouvée ?

— Tu penses que je ne sais pas où tu vas le soir ? Je ne suis pas aveugle ! Ou peut-être que si. Oh, si tu savais… »

Elle s’était remise à pleurer à chaudes larmes. Embarrassée, Émilie l’entraîna dans le couloir, et après s’être concertés, Valentin et Georges les suivirent.
Hélène avait deux ans de moins qu’Émilie, et l’âge de Valentin. C’était un tout petit bout de femme, ni très grande, ni très épaisse, qui tenait un journal intime et rêvait au grand amour ; cela, c’était Émilie qui le lui avait dit. Elle aimait sa sœur, sans l’adorer pour autant.

Parfois, lui avait-elle dit, elle m’agace ; elle est trop irréaliste.

Mais elle n’allait pas la laisser pleurer sans la consoler.

« Je ne comprends rien, Hélène, dis-moi ce qui se passe.

— C’est affreux. J’ai trouvé des lettres ! Des lettres horribles ! »

Valentin eut la très nette impression qu’elle allait bientôt parler de Joseph.

« Il m’avait dit qu’il n’aimait personne, mais il mentait. Je m’en doutais déjà, quand je l’ai vu avec cette… fille… »

Elle cracha ce mot avec tout le dégoût dont son petit corps était capable.

« Alors j’ai cherché. Oui, je sais, c’est mal, mais c’est mal aussi de mentir. Je voulais simplement avoir l’esprit tranquille. »

Georges fit une grimace amusée, pensant sans doute qu’elle aurait mieux fait de laisser les choses là où elles étaient.

« Et j’ai trouvé les lettres. Il en aime une autre. »

De nouveaux sanglots bruyants résonnèrent dans le couloir.
Valentin remercia Dieu de ne pas avoir fait Émilie injuste et trop protectrice. Une autre fille aurait pu le tuer du regard, lui ordonner de s’excuser d’être ami avec un tel monstre : avoir des sentiments, mais quelle idée ! Au lieu de cela, elle arbora son masque des mauvais jours et prit sa sœur par l’épaule. Il la devina tendue, et surtout incertaine. Que dire ?

« Écoute, je comprends ton désarroi, mais ce n’est pas quelque chose de rare et…

— C’est affreux ! s’écria Hélène en se dégageant de son étreinte, tu es de son côté !

— Non ! Mais sois réaliste. Souvent, en se mariant, les sentiments ne sont pas présents. Oui, il se peut bien qu’il en aime une autre, et ensuite ? C’est toi qu’il va épouser. Il aura tout le temps de t’aimer lorsque vous vivrez ensemble. »

Sa petite sœur lui lança une œillade pleine de suspicion. Pourtant, Émilie disait vrai ; si on ne faisait pas un mariage d’amour, il fallait faire en sorte de s’aimer ensuite. Valentin n’y voyait aucun problème, ses parents s’étaient toujours très bien entendus, et n’avaient jamais fait chambre ou vie à part. Il fallait être mature, faire des concessions, et c’était là des choses que tout adulte se devait de faire.
Raphaëlle ne pourrait pas rester la favorite de Joseph toute sa vie. Il finirait par l’oublier.

Cette pensée le rasséréna.

« Tu as peut-être raison, murmura Hélène, les bras croisés sur son châle, mais j’ai tellement peur qu’il ne m’apprécie pas.

— Il n’y a aucune raison, fit Georges, tu es une fille adorable. »

Elle se tourna vers lui et Valentin, comme si elle venait de découvrir leur présence. Les joues rouges, elle s’excusa encore.

« Il n’y a pas de mal, la rassura le rouquin, tu devais vraiment être troublée pour faire tout ce chemin.

— Je l’étais ! Je le suis encore. Désolée, j’ai coupé votre soirée.

— Mais non, j’allais rentrer, mentit Émilie, je peux donc te raccompagner. »

Il sembla à Valentin qu’Hélène vit clair à travers le mensonge, mais ne protesta pas. Elle était trop peu vêtue pour affronter l’air frais du soir, et l’adrénaline disparue, elle grelottait. Valentin lui prêta sa veste : Émilie la lui rendrait vite.

« Bonne soirée », leur dit-elle poliment avant de passer la porte, bras-dessus bras-dessous avec sa sœur.

Georges attendit quelques minutes avant de soupirer et passer une main sur son visage.

« En voilà autre chose.

— Elle allait forcément finir par le savoir. Peut-être que si elle avait su qu’il l’avait demandée en mariage…

— Cela aurait été pire. Non, Joseph finira bien par abandonner. Il ne peut pas non plus épouser une fille sans l’accord de son père, et qui vit aussi loin. »

Valentin acquiesça, et le suivit jusqu’au salon où l’on faisait toujours la fête. La logique lui criait que c’était ce qui allait se passer : malgré tout, il avait un mauvais pressentiment au cœur.



« Raphaëlle est revenue.

Quoi ?

— Elle est revenue ! Elle est arrivée chez nos grands-parents hier, depuis Neuchâtel ! »

Georges n’avait pris la peine ni d’ôter son manteau, ni d’ôter ses bottes, ni même de passer le pas de la porte. Derrière Valentin, la vieille Adèle leur lançait des regards assassins, aussi aiguisés que les couteaux de la cuisine.

« Mais… Mais pourquoi ?

— A ton avis ? Éléonore était là, elle m’a expliqué qu’elle s’était enfuie de chez elle. »

Valentin aurait eu besoin de s’asseoir, mais il n’y avait aucun fauteuil à proximité. Il prit sur lui et demanda :

« Pour rejoindre Joseph ? »

Georges lui sourit, affligé. Valentin se claqua le front à s’en étourdir.

« Mais à quoi est-ce qu’elle pense ! Il était au courant ?

— Je ne suis pas sûr. »

Il tenta de calmer ses nerfs en pelote. Peut-être que c’était une idée de Raphaëlle, peut-être que Joseph allait être aussi abasourdi qu’eux.
Valentin cessa de se mordre l’intérieur des joues quand Georges posa une main sur son épaule.

« Ça va ? »

Il le regarda, perplexe, et crut voir son expression à travers ses yeux bleus. Il devrait vraiment avoir une sale mine.

« Oui, ne t’en fais pas. »

Une fois ses esprits retrouvés, il était assez convaincant pour faire lâcher prise.

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MessageSujet: Re: Valentin Horville ▬ « Now there's no time to shine my rusty halo. »   Lun 10 Déc 2018, 01:07


Histoire



Mais depuis que Raphaëlle était revenue, Joseph semblait plus disposé à la consoler des malheurs qu’elle s’était elle-même infligés que passer du temps avec eux. Il ne les ignorait pas complètement, et son tempérament le portait naturellement à la solitude, mais Valentin supportait mal l’idée qu’il soit avec elle au lieu d’être avec eux.
Georges l’avait remarqué, car il n’arrivait presque pas à le dérider. Émilie était partie tôt et après avoir discuté avec d’autres invités pendant une heure, ils étaient partis souffler dans un couloir.

Avec des gens en qui il avait confiance, Valentin n’avait plus à fournir autant d’efforts, et son visage se renfrogna immédiatement.

« Tu lui en veux de ne pas être là ?

— Non, répondit Valentin très sèchement, avec une tête qui hurlait le contraire. Georges leva les yeux au ciel, tout sauf dupe.

— C’est vrai que c’est compliqué, en ce moment, mais il finira par revenir vers nous. Et puis, il n’est pas vraiment plus absent que d’habitude. Il a toujours été comme ça.

— Je sais. (il se remémora cette fois où ils s’étaient cachés sous une table pour parler) Mais il n’empêche que… »

Il se tut et fit un geste du poignet, exaspéré.

« Rien.

— D’accord, fit Georges en décollant le dos de la tapisserie pour le regarder en face, je te pose une question et tu me réponds honnêtement. »

Valentin le regardait de travers, mentalement sur ses gardes, mais ne l’arrêta pas.

« Tu as le béguin pour Joseph, c’est cela ? »

Il sentit le sang quitter son visage, faire un tour près de son cœur pour le transformer en tambour et revenir coloniser ses joues pour lui donner l’air idiot.
Il voulut se gifler, ne le fit évidemment pas ; il dut se contenter de prendre un air outré.

« Pardon ?

— Réponds-moi franchement, ça fait un moment que je me pose la question.

— Je ne… »

C’était stupide. Bien sûr qu’il avait le béguin pour Joseph, depuis presque le premier jour. L’avouer à Georges ne lui coûtait rien. Pourtant, il resta obstinément coi, le regard fuyant.

« Valentin…

— Qu’est-ce que ça changerait ? »

Sa gorge sèche faisait paraître sa voix plus tremblante qu’il ne l’aurait aimé. Il donnait l’impression de vouloir pleurer – ce qui n’était pas très loin de la vérité. Faire comme si demandait beaucoup d’énergie, et dans ces moments-là, il voulait juste aller se coucher pour se réveiller en forme. Pas rester debout, à devoir affronter le regard inquisiteur de Georges.
Deux bras s’enroulèrent autour de son cou et il se retrouva le nez dans les cheveux de son ami. Il écarquilla les yeux.

« Tu as l’air d’en avoir besoin », dit-il simplement, et Valentin voulut protester, mais Georges avait raison. Alors il abdiqua et le serra contre lui à son tour, refoulant les larmes qui menaçaient de tomber.

Ça, il ne le permettrait jamais.

Georges avait chaud ; il finissait toujours par jeter sa veste dans un coin de la pièce et terminer la soirée en chemise. Cette fois-ci ne faisait pas exception, et le contact brûlant lui rappela une autre nuit où il avait fini ivre, et où Joseph s’était fâché contre lui. Il avait dû s’interposer pour que personne ne soit blessé, mais Joseph n’était pas là.
Lorsqu’ils se séparèrent, Valentin l’embrassa sur la bouche. Georges recula, surpris, et faillit trébucher.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— Tu n’en a pas envie ?

— Ce n’était pas la question. »

Ses yeux firent preuve d’une sévérité suffisante pour pousser Valentin à la confession.

« Je me suis souvenu de ce soir où tu m’avais embrassé. (il tapota son cou, là où lui était soudain revenu la sensation) J’en ai eu envie. C’est tout.

— Si tu essayes d’oublier Joseph…

— Ça n’a rien à voir ! (il grimaça, désappointé) Et même si cela avait à voir avec Joseph… Qu’est-ce que cela changerait ? Ah, ça m’agace ! Tu n’aurais pas dû me poser la question. Va-t’en.

— Non. (son visage se fit plus doux en un soupir) Je n’essaye pas de t’embêter, ou de tout ramener à Joseph, ou même de dire que je n’ai pas envie de toi, mais ce dont je n’ai pas envie, c’est que tu fasses quelque chose que tu regretteras ensuite.

— Le regretter ? Pourquoi le regretterais-je ?

— Parce que tu es triste, parce que tu veux penser à autre chose, et que je suis là.

— Tu penses que j’aurais embrassé n’importe qui ? »

Georges hésita, et Valentin crut qu’il allait se sentir mal. Il leva les bras, ouvrit la bouche, puis abandonna et repoussa violemment Georges en arrière.

« Des deux, je devrais me sentir le plus blessé ! C’est toi qui embrasses n’importe qui ! Laisse-moi, maintenant, et retourne boire !

— Valentin ! »

Valentin ne l’écoutait pas. Il s’était éclipsé par une porte, au hasard des salons vides. Sa poitrine gonflée menaçait d’exploser. Il embrassait n’importe qui ? Alors il allait embrasser n’importe qui ! Aller au bordel, prendre n’importe quelle fille, et… ugh.

Pourquoi ça ne marche jamais ? Pourquoi ?

« Valentin, arrête ! »

Il pressa le pas, mais Georges était plus rapide. Deux mains le prirent par la taille, le firent pivoter et Valentin eut le souffle coupé par un baiser brutal. Un baiser chaste, rapide, mais plein d’une urgence qui lui fit tourner la tête.
Il était collé à lui ; Valentin se dégagea et le fusilla du regard à travers la pénombre. Il pouvait jurer que Georges avait l’air désolé.

« Je ne voulais pas te vexer ! s’exclama celui-ci, visiblement peiné, je voulais juste… Ça me rend triste de te voir dans cet état. Je ne veux pas que tu prennes une mauvaise décision sous le coup de la colère, et y participer de mon plein gré. »

Le jeune homme dégagea quelques boucles de son front. Sa colère fit des allers-retours, comme les vagues sur la plage, avant de se dissiper totalement. Quand il se rapprocha de Georges, il n’en restait plus que de l’écume.
Il se sentit coupable de s’être ainsi emporté. Ce n’était pas digne de lui, et ce n’était pas juste pour Georges. Il essayait simplement de le protéger.

Force lui fut de reconnaître que, de temps à autres, il en avait besoin.

« Je suis désolé, fit-il à son tour, la voix basse, je ne vais pas très bien en ce moment et je suis à fleur de peau. »

Menteur, ricana une petite voix près de son oreille, ça va faire quatre ans que tu ne vas pas très bien.

« Mais ce n’était pas… (il cherchait ses mots, et ça l’énervait) Peut-être que le geste en lui-même était motivé par le dépit, mais pas l’envie derrière. »

Il chercha ses yeux pour vérifier qu’il le comprenait. Ils brillaient un peu, comme ceux d’un chat. Il prit le sourire qui étira ses lèvres pour un assentiment, et tenta le tout pour le tout en tendant le cou pour l’embrasser à nouveau. Cette fois, Georges ne recula pas, et l’attira contre lui. Valentin se mit à rire bêtement contre ses lèvres, et il le suivit, la poitrine agitée de soubresauts agréables.

« Arrête de me déconcentrer.

— C’est toi qui me déconcentres.

— Chut. »

Il le réembrassa, tout doucement, puis plus profondément. Valentin se laissa aller ; plus leur langue se frôlaient, plus ses mains s’égaraient, moins il pensait à son malheur. Son esprit suivait les réactions de son corps et quand ils se séparèrent, il n’avait qu’une envie : recommencer. Georges posa ses lèvres humides sur son cou et il soupira d’aise.

« Tu veux retourner au salon ? »

Un ricanement lui répondit.

« Bien sûr. »

Georges le souleva de terre ; Valentin s’agrippa à ses épaules, surpris, avant de se mettre à rire.
Il se sentait euphorique, comme si rien de mal ne pouvait plus lui arriver.



Que ce soit au salon, lorsqu’ils s’étaient embrassés, ou dans la chambre anonyme, lorsqu’ils s’étaient déshabillés, Valentin n’avait pas pensé à Joseph. Pas une seule fois il n’avait imaginé sa bouche à la place de celle de Georges, ses doigts sur sa peau, ses hanches contre les siennes. Même au paroxysme du plaisir, il n’avait pas gémi son nom.
Coucher avec Georges lui donnait le même sentiment de chaleur qu’avec Émilie : la sensation d’être aimé sans conditions et sans jugement. Il n’était rentré chez lui qu’au petit matin, le cœur léger.



Août 1813

« Bouge, je veux la balançoire. »

Valentin leva les yeux vers Georges. Il lui souriait en contre-jour, ses cheveux blonds en pagaille. Il avait dû se rouler dans l’herbe avec les enfants ; rien qui ne l’étonne vraiment.

« Oh ? (il balança ses jambes, fit semblant d’hésiter) Et qu’est-ce que tu me donnes en échange ?

— Ma protection, quand les petits monstres voudront te couvrir de bisous après avoir mangé de la confiture en t’appelant « tonton Valentin ». »

Il frissonna malgré lui. L’argument n’avait aucune faille. Il se leva avec un soupir dramatique.

« Bien, je te la cède. Prends-en soin.

— Oh, compte sur moi ! »

La branche craqua sous le changement de poids, et plus encore quand Georges tendit les bras pour le rattraper et l’installer sur ses genoux. Surpris, Valentin poussa un petit cri aigu ; il se débattit en vain.

« Georges, mais qu’est-ce que… !

— Il y a de la place pour deux ! »

Il lui chatouilla les côtes sous une pluie de rires mêlés à de vives protestations. Quand ses doigts se firent plus caressants qu’espiègles, et qu’il défit son col pour pouvoir lui embrasser le cou, Valentin le repoussa un peu plus fermement.

« Arrête, on pourrait nous v –

— Oh, Georges de Sommest, on me vole mon cavalier ? »

Ils sursautèrent si fort qu’ils faillirent en atterrir à terre. Émilie avait enfilé – à raison, puisque remplie de traces d’herbe, une robe qui ne craignait pas l’extérieur. Elle les regardait, avec une expression dure, mais son sourire en coin trahissait ses sourcils froncés.

« Je te l’emprunte, se défendit Georges en levant une main, je n’ai pas le droit ?

— Tu pourrais me demander la permission avant ! Mais je suis magnanime, fit-elle en rejetant ses cheveux défaits par-dessus son épaule, alors je ne t’en tiendrai pas rigueur. »

Elle s’avança vers eux, l’air coquine, et s’affala en travers des genoux de Valentin. Les deux garçons crièrent car le mouvement les avait déstabilisés, et parce que Georges commençait à sentir le poids s’accumuler sur ses cuisses.

« Vous êtes lourds, là, grogna-t-il en rajustant les deux idiots pour qu’ils ne tombent pas.

— C’est le poids de tes péchés, lui rétorqua Émilie, parfaitement à l’aise, il faut faire avec. »

Judas souffla par le nez et donna un coup de talon dans la terre pour les faire voler. Un hurlement ravi se joignit aux cris des enfants plus loin dans le jardin, attirant un visiteur surprise. Il avait reconnu leurs voix.

« Je ne sais pas si je veux savoir.

— Joseph ! »

Il avait beau avoir les cheveux dans les yeux, Valentin l’avait tout de suite reconnu. Georges arrêta brutalement la balançoire, et son bras rentra méchamment dans les côtes du rouquin, qui en eut le souffle coupé.

« Dis donc, Joseph ! Que nous vaut le plaisir ? »

Il semblait un peu contrarié, mais c’était difficile à dire, de là où il était.

« Je passais, ironisa le jeune homme aux cheveux bruns en levant les paumes au ciel, mais continuez, vous aviez l’air de bien vous amuser.

— Georges a voulu jouer au plus fort, lui expliqua Émilie en enfonça sont index dans la joue du concerné, maintenant, il doit s’accommoder de nous deux.

— J’ai dit que je ne voulais pas savoir.

— Oh, il y a du monde ici ! »

Aglaé sortit des fourrés, ce qui intrigua tout le monde, surtout lorsqu’elle aida Hélène à s’en échapper à son tour.

« … Mais qu’est-ce que vous faites.

— Cache-cache avec les enfants, lui dit Aglaé en posant un doigt sur ses lèvres, si on vous demande, vous ne nous avez pas vues passer ! »

Hélène adressa un signe timide à son fiancé, qui le lui renvoya poliment.

« D’accord, fit Valentin en levant comme il le put le bras, nous sommes dans le secret.

— Merci, cousin ! Bon, est-ce qu’il y a de la place sous cette balançoire pour que l’on puisse s’y cacher ?

— Je ne pense pas, non. »

Des hurlements enthousiastes les poussèrent à se trouver une meilleure cachette, et elles disparurent par un autre bosquet.
Georges partit d’un rire qui fit le tour du parc.

« Décidément, quelle belle journée ! »

Même Joseph, qui pourtant ne le faisait pas beaucoup, lui répondit par un sourire.



Octobre 1813

Les pans de la robe d’Émilie bruissaient contre le sol carrelé. D’une main, elle tenait un verre à pied, de l’autre, elle agitait doucement son éventail. Elle était ravissante dans sa robe rose à nœuds bleus, et les boucles de ses cheveux bruns, remontés à la mode, mettaient en valeur ses yeux.
Valentin la regarda une dernière fois, songeant qu’il aurait aimé tout lui enlever, avant de reposer son regard sur la foule. Ce n’était pas une petite fête de jeunesse, où les rires couvraient les discussions et où les danses simples, presque paysannes, étaient de mise. Émilie et Valentin étaient venus ici avec leurs parents, à qui ils avaient faussé compagnie ; Hélène était restée près de sa mère, bougonne, puisque son fiancé n’avait pu faire le déplacement. Quant à Louise, elle devait faire de son mieux pour briller aux yeux de sa belle-mère – qui n’est pas ma belle-mère, Valentin, cesse donc de me taquiner.

Émilie et Valentin aimaient la sensation de liberté que ces instants volés loin de la surveillance de leurs parents leur apportaient. Ils étaient trop jeunes pour faire partie d’un véritable cercle social, mais ils étaient trop vieux pour rester accrochés aux jupes de leur mère. Ils goûtaient à ce que serait leur vie dans quelques années, quand ils seraient Monsieur et Madame, et plus le fils et la fille de Monsieur et Madame.
Pour Émilie, cela signifiait néanmoins le mariage, à moins qu’elle ne parvienne à se faire un nom d’elle-même. Je ne suis guère pressée, avait-elle dit à Valentin, le ton amer.

Mais cette soirée en particulier avait un autre attrait que le vent de liberté qui leur mettait le rouge aux joues.

« C’est dommage que Georges n’ait pas pu venir ; il y a tant de monde.

— Sa mère ne le laisserait jamais assister à une réception où quelques personnes risqueraient de le corrompre. »

La mère de Georges, Marguerite, avait été choquée par les excès de la Révolution, et était restée fermement royaliste ; ceci voulait dire exactement ce que cela voulait dire.

« Ah, les voilà », lui chuchota Émilie, pointant de l’éventail un point de la pièce.

Valentin se tourna à temps pour voir apparaître un couple richement vêtu : la femme menait la marche, suivie de son mari, et de leurs deux filles. Il sourit ; c’était l’attraction de la soirée.

Fannie et Hippolyte de Bonvouloir, qui laissaient parfois tomber la particule, étaient de fervents Républicains. Lui était issu d’une famille d’ancienne noblesse, et ne devait son salut qu’au parti qu’il avait pris pour la Révolution dès ses débuts. En épousant une fille du peuple toujours fourrée chez les Montagnards, ardente révolutionnaire et pamphlétaire, il avait évité de partager le sort réservé à son frère et sa sœur aînés, tous deux guillotinés.
Mais il ne brillait pas à côté de son épouse, qui portait ses 45 ans de la plus belle façon qui soit. Très brune, très grande, avec un visage banal mais un charme massif, Fannie de Bonvouloir, née Ferice, régnait sur son peuple plus sûrement que l’Empereur lui-même. On avait colporté sur elle, à l’époque, les pires ragots qui soient : on l’avait accusée tour à tour de se prostituer, de pratiquer la magie noire, d’avoir été la maîtresse de Danton puis de Robespierre, d’avoir vendu son âme au diable. Personne ne savait grand-chose d’elle, au final, sinon qu’elle était la fille d’un cordonnier d’origine italienne et d’une russe, et que 1789 avait été le combat de sa vie.

Elle menait toujours cette bataille, dans des cercles plus fermés, à l’abri des oreilles indiscrètes. Pour peu que l’on soit de son avis, elle était une femme formidable.

Valentin aimait ce qu’elle représentait, mais ce n’était pas la mère qui l’intéressait.

« Bonsoir, Candice. »

La plus jeune des filles s’était immédiatement dirigée vers eux une fois libre de ses mouvements. Elle était parée comme une princesse, avec un châle qu’elle ne savait pas où mettre et qui devait peser lourd sur ses bras. Elle semblait un peu mal à l’aise dans cet étalage de richesses, mais gardait le dos droit, ce qui lui donnait une belle allure.

« Bonsoir, Valentin. Émilie. »

Elle fit une petite révérence qui n’était nullement nécessaire, mais leur fit plaisir à tous les trois.

« Vous êtes habillée comme pour vos noces », lui fit remarquer Émilie avec un petit sourire.

Elle n’essayait pas de la gêner, mais Candice rougit furieusement. La pauvrette n’avait que seize ans, et était toujours très impressionnable.

« C’est ma mère, fit-elle tout bas, en glissant à la concernée un regard triste, elle voulait que je sois bien habillée. Elle ne fait pas encore confiance à mes goûts.

— Elle devrait. Je suis certain que vous en avez beaucoup. »

Candice le remercia encore plus bas, et entremêla ses doigts ; sa sœur choisit cet instant précis pour surgir à ses côtés.

« On ne m’a pas attendue pour discuter ? »

Candice se répandit en excuses mais sa sœur, sans faire de manières, lui tira simplement la joue en riant.
Les deux n’avaient pas des noms courants, mais c’était encore plus vrai pour Vérité. Contrairement à sa petite sœur craintive et effrayée à l’idée de prendre la parole, elle était vive et décidée. Elle ressemblait un peu à Émilie, avec laquelle elle s’entendait d’ailleurs très bien ; elle avait aussi le visage et le charisme de sa mère. Elle était imposante par la personnalité à défaut de l’être par la taille, qu’elle avait fine.
Candice avait un visage plus doux, rond, où l’on devinait encore l’enfant qu’elle avait été. Les courbes de son corps restaient timides, et son cou ployait sous le poids de l’or qu’on y avait accroché. Cela n’avait rien d’étonnant, elle venait tout juste d’entrer dans le monde. Elle ne connaissait presque personne, ne savait pas comment s’y prendre.

Mais elle était loin d’être stupide, Valentin s’en était assuré. Il avait perçu une note de volonté dans sa voix à plusieurs reprises, quand ils parlaient de choses qui lui tenaient à cœur et qu’elle pensait moins à son interlocuteur. Elle savait relever les sous-entendus et discerner les expressions du visage.

En somme, une fois forgée à la vie en société, une femme intelligente et perspicace.

« J’ai vu votre sœur avec Charles Mallet, dit soudain Vérité, les yeux pétillants, est-ce que les fiançailles ont été officialisées ?

— Ahaha, malheureusement pas. Louise n’aime pas trop parler de sa vie privée.

— Pourtant, cela semble se faire. J’ai entendu sa mère vanter ses mérites, et pourtant Dieu sait qu’il est difficile de lui plaire ! »

A ces mots, Candice hocha la tête et se mit à chercher les deux amoureux du regard. Ils se déplacèrent discrètement de quelques pas pour les avoir en vue, après quoi ils reprirent leur conciliabule.

« Je la comprends, cela dit. Votre sœur est d’une rare beauté, même si cela ne fait pas tout.

— Mais cela fait, soupira Candice, c’est ce que les hommes voient en premier.

— Ils remarquent aussi l’allure et l’esprit, assura Émilie après avoir terminé son verre, ils ne sont pas tous idiots.

— Ah, heureusement. Sinon, pauvres de nous ! »

Ils se mirent à rire de bon cœur.

« Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? »

Valentin haussa les sourcils, et Candice fronça les siens, soudain concentrée.

« Ce que je pense ?

— De la beauté, de l’esprit, de l’allure. En tant qu’homme, qu’est-ce qui retient le plus votre attention ? »

Le seul garçon du quatuor haussa les épaules, l’air nonchalant.

« Si je dis la beauté, vous allez m’en vouloir. Si je dis l’esprit, ou l’allure, vous allez me traiter de menteur, alors je répondrai : les trois. »

La réponse convint à Vérité, qui lui offrit un immense sourire, aussi blanc que sa robe.

« Voilà qui me plaît. On peut tout cultiver, avec de la patience. »

Ils furent interrompus par Fannie, qui faisait signe à ses filles de venir la rejoindre. Vérité lui fit comprendre qu’elles arrivaient d’un mouvement du poignet, et fit la grimace en se retournant vers ses amis.

« Bien, maman va encore nous faire bavarder pendant une demi-heure avec monsieur Olivier, et nous allons devoir faire semblant de trouver sa conversation intéressante.

— Laissez-moi deviner : il n’a ni beauté, ni esprit, ni allure ?

— Mais beaucoup d’argent. Beaucoup. D’argent. »

Vérité fit mine de s’étrangler, puis attrapa le bras de sa sœur et un verre de vin. Elles adressèrent à Valentin et Émilie un dernier sourire, avant de rallier le cercle que formaient leurs parents et leurs amis.
De nouveau seuls, Émilie se balança un court instant sur ses talons. Elle se décida finalement à dire à Valentin :

« Elle est amoureuse de toi. »

Il vola à son tour un verre et le porta à ses lèvres.

« Je sais.

— Et tu l’encourages. Tu comptes l’épouser ? »

Il la regarda, scandalisé, mais se rendit compte qu’il n’avait pas le droit de l’être. Il y avait pensé, à maintes reprises.

« Ce serait un choix idéal, non ? »

Ses lèvres rouges s’ouvrirent ; elles se refermèrent presque immédiatement. Ses doigts gantés tapotaient le cristal vide, songeurs.

« Si, c’est vrai. Elle est riche, et bien vue, lorsque l’on fait partie d’un certain milieu. »

Valentin ne vit pas venir le coup d’éventail que ses boucles folles amortirent. Il recula si brusquement que le contenu de son verre faillit passer par-dessus bord – et sur sa veste neuve.

« Qu’est-ce qui te prends ?

— Ne fais pas de bêtises. (elle fit mine de le suivre du regard, en ajoutant d’un ton volontairement lugubre) Je te surveille. »

La seconde d’après, ses yeux avaient retrouvé leur lueur coutumière, et elle lui tapait discrètement les fesses avant de s’enfuir en direction de Louise et Charles. Un peu perturbé, mais de bonne humeur, Valentin la suivit en riant.



En Janvier 1814, à l’occasion d’un diner entre amis, Richard annonça les fiançailles de sa fille avec Charles Mallet – et le secret était peut-être un polichinelle, mais tout le monde fut semblant d’être surpris.  Les félicitations fusèrent, et la mère de Charles, une veuve de soixante ans au visage sec et sévère, émut l’assistance en prononçant un discours magnifique, bien évidemment préparé sur le tas.

Personne n’était censé être au courant.

Quant à Louise, une fois les invités éparpillés dans les salons pour le café, elle dut faire face au sourire de son frère.
Il doit se faire mal, songea-t-elle en le regardant du coin de l’œil, à étirer ses lèvres comme ça.

« Louise.

— Valentin.

— Louise. »

Elle soupira, plus vaincue qu’un dragon.

« D’accord, Valentin, tu peux le dire.

— Je te l’avais diiiit ! »

Elle s’était attendue à ce qu’il hurle, qu’il l’étouffe sans doute, mais pas à ce qu’il hurle, la prenne par la taille pour la faire virevolter, puis l’étouffe.
Elle en fut bouleversée. Son petit frère pouvait la soulever, à présent, et elle se fiançait – elle se sentit vieille tout à coup, et les larmes lui vinrent aux yeux.

« Que… (une fois séparés, le visage de Valentin se décomposa) Je t’ai fait mal ?

— Non, non, c’est juste que… Cela fait beaucoup de choses à la fois.

— Beaucoup de bonheur, tu veux dire. »

Elle l’approuva d’un sourire, et tamponna ses yeux avec un mouchoir. Elle prit une grande inspiration tremblotante pour se calmer et ne pas fondre en larmes pour de bon.
Valentin frotta son bras nu, compatissant.

« Ne t’en fais pas, tu seras la plus belle des mariées, et lui le meilleur des époux. Personne ne vous arrive à la cheville.

— Ah oui ? Tu l’as vu dans ta boule de cristal ?

— Oui, et j’y ai aussi vu que vous serez heureux toute votre vie.

— Et combien d’enfants aurons-nous ? »

La question prit Valentin de court. Louise eut peur d’avoir dit un mot de travers (son frère pouvait parfois se vexer de choses farfelues), mais il retrouva vite sa bonne humeur.

« Trois, comme nous. Trois, c’est un beau chiffre. »

Ses yeux s’agrandirent et elle le regarda, stupéfaite, sans rien ajouter. Il lui vint à l’esprit qu’il allait avoir dix-neuf ans, le même âge qu’elle allait avoir quand elle avait vu André pour la dernière fois. Elle se disait parfois qu’ils n’étaient plus que deux, qu’elle était devenue l’aînée de la famille en 1809, mais ces petites phrases, ces petites attentions le ressuscitaient, et elle l’imaginait à leurs côtés.
Elle sentit les larmes couler et posa son front contre l’épaule de Valentin pour sangloter.

« Tu as raison. Trois, c’est le plus beau des chiffres. »

Il la serra contre lui, un peu tendu, comme s’il retenait lui aussi ses sanglots.



En Avril, Napoléon fut renversé par les puissances coalisées, et destitué de ses fonctions. A Paris, la joie de voir vaincu cet homme qui avait tué tant de jeunes hommes pour ses guerres inutiles éclata, et Valentin ne fit pas exception à la règle. Il fut heureux d’être à la capitale pour pouvoir célébrer quelque chose qui lui avait mis au cœur une haine féroce ces cinq dernières années.

Malgré sa gaieté, il avait aussi une sensation de vide qu’il ignora de son mieux. Il n’aimait pas se dire qu’André était mort pour un Empire qui s’écroulait comme un château de cartes, mais si son sacrifice pouvait permettre à d’autres frères de ne pas pleurer, alors il le prenait. Il ne pouvait pas faire autrement.

On appela au trône le frère de Louis XVI, et l’opinion se divisa. Valentin n’était pas satisfait, mais il était jeune, et demain serait un nouveau jour.

Tout peut se passer, pensa-t-il, penché à la fenêtre, regardant une mère hisser son fils de cinq ans sur ses épaules.



« Valentin ? Je peux te parler ? »

Ça, pensa-t-il en levant les yeux de ses notes, c’est mauvais signe ; elle lui demandait la permission de lui « parler » uniquement si elle comptait aborder un sujet qui risquait de ne pas lui plaire.
Assis sur le divan du salon, il pouvait voir le reflet de sa mère dans la glace du grand buffet. Elle portait une très jolie robe d’intérieure agrémentée de nœuds, et ses cheveux étaient simplement ramenés sur le côté par un ruban bleu. Elle ne comptait donc pas sortir, ce qui le rassura un peu.
Le papier froissé qu’elle tenait entre ses doigts le rassura beaucoup moins.

Enfin, il ne pouvait pas garder le silence et faire comme s’il ne l’avait pas entendue.

« Oui ?

— Je… Hum, j’ai retrouvé ça, dans tes affaires. »

Elle pouvait y mettre toute la délicatesse qu’elle voulait, il comprit ce qu’elle essayait de cacher : Adèle avait fouillé ses affaires, et lui avait remis ce qu’elle pensait susceptible de déclencher un scandale. Cette vieille bique, s’agaça-t-il pour lui-même, vivement qu’elle rende son tablier.

« Ça quoi ?

— Une lettre pour la petite Léontine. »

Chaque fois que sa mère plaçait le qualificatif « petite » devant Léontine, il avait envie de lui dire qu’elle s’était faite engrosser à 16 ans par un domestique et n’était définitivement plus « petite ». Mais il savait que cela lui aurait fait du mal, et se mordait la lèvre pour ne rien dire.

« Je ne me souviens d’aucune lettre, fit Valentin, sincèrement curieux.

— C’était une lettre pour la naissance de son fils. »

Un ricanement fila à travers ses dents sans qu’il puisse le retenir.

« Lequel ?

— Valentin ! »

Pas besoin de regarder le miroir, il devinait son expression scandalisée au ton de sa voix.

« Désolé, c’était mal placé. »

Mais rien qu’un peu.

Rosalie s’autorisa un grognement contrarié avant de reprendre :

« Je pensais que tu lui avais envoyé.

— Eh bien, j’ai dû oublier.

— On n’oublie pas ce genre de choses.

— Il faut croire que si. »

Sa mère n’avait jamais de patience pour sa mauvaise humeur, mais il n’en avait pas pour sa bienséance. Quelle importance qu’elle n’ait pas reçu ses félicitations personnelles pour avoir mis au monde un gosse sans mourir ?
Quelle prouesse. Il la voyait de temps en temps, c’était suffisant.
En plus, il détestait son mari.

« Tu me désoles, fit-elle en pliant soigneusement le bout de papier, mais soit. Je ne t’embêterai plus avec ça. »

Valentin l’espérait bien, car maintenant, il était d’une humeur massacrante.

« Oh. On m’a dit qu’une date avait été arrêtée pour le mariage de Joseph et Hélène. Tu les fréquente, n’est-ce pas ? »

Il fit un effort colossal pour ne pas jeter ses feuilles sur la table basse. C’était la journée des mauvaises nouvelles, ou bien ?

« Oui, je les fréquente. Mais je ne savais pas pour la date du mariage.

— Ce sera en Juillet de l’année prochaine, fit-elle, et il remarqua qu’elle avait sorti une jolie carte d’une de ses poches, nous serons invités.

— Splendide. »

Le sarcasme n’échappa pas à Rosalie, laquelle leva un sourcil intrigué dans sa direction.

« Qu’est-ce qu’il se passe, Valentin ? C’est le mariage de ton ami, je pensais que tu serais heureux de l’apprendre.

— Pourquoi le serais-je ? Il n’est même pas heureux de se marier, marmonna-t-il, le nez collé à ses pattes de mouches, ce sont ses parents qui ont choisi.

— Eh bien, il fera contre mauvaise fortune bon cœur, asséna Rosalie d’une voix excédée, ce n’est quand même pas la fin du monde.

— Il aime déjà quelqu’un.

— On ne parle pas de ça », lui ordonna Madame en se dirigeant vers le secrétaire dans un coin de la pièce. Il l’entendit martyriser quelques papiers, et refermer le tiroir avec plus de force que nécessaire.

Il s’en voulut un peu de l’avoir énervée, mais s’ils ne pouvaient pas parler de l’amante de son ami, alors il estimait qu’elle aurait pu lui épargner ses peines de cœur.
Pas qu’elle le sache, mais…

« Et en plus de cela, je vais devoir trouver un nouveau domestique. Adèle devient trop vieille pour s’occuper de tout. »

Valentin passa le bras par-dessus le dossier du canapé, soudain intéressé.

« Adèle s’en va ?

— Ne te réjouis pas comme ça devant elle, tu vas la vexer.

— Elle sait que je l’adore. (il envoya à sa mère un sourire carnassier) Tu vas engager quelqu’un de plus respectueux de ma vie privée ?

— Elle ne se sentirait pas obligée de vérifier tes affaires si tu envoyais correctement ton courrier. »

Il roula les yeux au plafond et se laissa retomber sur les coussins. Depuis quelques temps, il aidait son père à gérer les affaires, en vue du moment où il reprendrait l’entreprise ; rien de trop difficile ni hors de sa portée, mais se concentrer lui causait parfois du souci. Quand sa mère venait lui en rajouter, il avait envie de s’enrouler dans une couverture et de ne plus bouger. Mais la simple nouvelle qu’Adèle s’en allait donnait à ses notes un attrait particulier : sa journée s’en trouvait illuminée.

Il chassa Léontine et Joseph de sa tête pour se pencher sur ses feuilles.



La nouvelle domestique lui avait tout de suite plu.
Sa mère avait renâclé, mais s’était rendu à la triste évidence qu’une jeune fille forte et déterminée ferait un bien meilleur travail qu’une matrone fatiguée. Et puis, lui avait dit Louise, elle a sûrement des parents à qui envoyer l’argent, tout le monde n’est pas riche.
Un peu à contrecœur, Rosalie avait donc engagé Victorine Bordeau.

A dix-neuf ans, la nouvelle domestique était pleine d’une énergie qui faisait plaisir à voir. Guillerette, reconnaissante et travailleuse, elle s’était aussitôt rendue utile et avait abattu le travail délaissé par les vieux os d’Adèle en deux journées seulement. Elle n’était pas grande, ce qui était comique vu qu’elle s’efforçait à sauter sur place plutôt qu’utiliser un escabeau, mais avait une force phénoménale dans ses petits bras. Un jour où Louise s’étonnait de son endurance, elle lui expliqua avec un léger accent qu’elle était habituée à maîtriser les bêtes chez elle, et soulever les petits moutons.

Ceci explique cela, avait murmuré Louise, impressionnée.

Valentin la trouvait infiniment plus affable et agréable qu’Adèle. De surcroit, il la trouvait aussi jolie, ce qui ne pouvait pas faire de mal. Plutôt que de s’inquiéter du charme que pouvaient faire les domestiques à son mari, Rosalie aurait dû s’inquiéter de ce qui pouvait se passer avec son fils, devenu grand.

Valentin n’avait pas prévu qu’il se passe quoi que ce soit, mais n’était certainement pas contre l’idée. Les nuits passées avec Émilie et Georges l’avaient rendu plus ouvert à la sexualité, plus décontracté, et les réceptions avaient aiguisé son désir de plaire. Il avait parlé à Victorine à de multiples reprises, la plupart du temps pour se moquer gentiment d’elle en lui désignant des taches échappant à sa mauvaise vue ou sa taille courte, parfois en lui proposant son aide.
Elle semblait apprécier sa présence, et lui renvoyait ses remarques avec la même gentillesse taquine. Il n’avait pas su, au début, comment interpréter ses réactions, car elle était franche et pouvait tout aussi bien ne rien voir comme flirter.

Ses doutes s’étaient dissipés quand, un jour où il avait approché son visage du sien, elle s’était exclamée en lui touchant le nez :

« Tiens, c’est drôle, ça ! De loin, je n’avais pas vu à quel point vous étiez mignon ! »

Mignon n’était pas le terme que Valentin préférait, mais elle s’en était allée en riant comme une petite fille. Il avait été charmé.

La première fois qu’il lui avait volé un baiser, elle avait ouvert si grand les yeux qu’il avait cru qu’elle allait défaillir. Mais elle s’était remise à rire, et l’avait embrassé à son tour. Il n’avait pas espéré autre chose que des baisers et des caresses, car les filles ont souvent peur de tomber enceinte, mais qu’elle soit trop insouciante ou qu’elle en ait trop envie, elle lui avait dit de but en blanc qu’elle était vierge, et qu’il allait falloir être doux avec elle.
Valentin aurait pu avoir des scrupules à accepter de coucher avec elle, mais il l’appréciait trop, et elle avait une très belle poitrine, alors il n’en eut presque pas.

Lorsqu’elle travaillait, elle mettait toujours la chambre de son amant en bas de sa liste, pour pouvoir y passer plus de temps à la fin de la journée.



Avec Émilie et Georges, les choses étaient différentes ; ils ne se voyaient pas tous les jours, et pouvaient encore moins trouver le temps de faire l’amour à chaque fête. Victorine, elle, était toujours près de lui et pour peu qu’elle finisse tout ce qu’elle avait à faire, ils pouvaient se retrouver le soir. Si cela leur chantait, ils pouvaient même prendre leurs précautions et passer la nuit ensemble. Ils ne le faisaient pas toujours, mais le fait était là : s’ils avaient envie l’un de l’autre, ils pouvaient passer un moment au lit et recommencer le lendemain.

Et puisqu’ils étaient jeunes, ils en avaient tout le temps envie.

Victorine avait été enthousiaste dès sa première fois, et le suppliait parfois de recommencer à peine la jouissance consommée. Ils pouvaient le faire deux, trois fois par jour, tous les jours ou presque, et n’étaient séparés que par les obligations sociales et les voyages. Dans leur précipitation, ils oubliaient de prendre garde aux conséquences.

Tout ce dont ils se souciaient, une fois entre les draps, c’était d’être assez discrets pour ne pas se faire prendre.



« Quoi ? »

Ses grands yeux bleus remplis de larmes le suppliaient d’ajouter quelque chose, mais Valentin était trop abasourdi pour réfléchir de façon cohérente.
Il lui prit les épaules et la secoua un peu, sentant la panique l’envahir.

« QUOI ?

— Je suis désolée, gémit-elle en tordant le tablier entre ses doigts, je n’ai pas fait exprès…

— Mais… Mais tu en es certaine ? »

Il sentit un hoquet l’agiter, et remonter le long de ses bras jusqu’à son cœur. Celui-ci battait la chamade, et il eut cru bien qu’il allait exploser sous la pression – ce genre de choses, ça n’arrive qu’aux autres, pas à moi.
Non, non, non.

Victorine se dégagea doucement de son étreinte. Après s’être mordu la lèvre assez fort pour la faire saigner, elle défit les boutons de sa robe, et de son corsage. Valentin la regarda faire, d’abord confus, puis horrifié. Sous le tissu rigide de son corset, un ventre de trois mois se dessinait déjà.
Il recula, les mains levées.

« Non.

— Je suis désolée.

— Ce n’est pas ta faute. (il se claqua le front en grognant) Enfin, si, mais pas seulement. C’est ma faute aussi. Ce qu’on a pu être stupides ! »

Lorsqu’elle s’était emparée de son bras à son retour de Lyon, il avait cru qu’elle ne pouvait pas attendre le soir pour l’embrasser. Puis quand elle s’était mise à pleurer, il avait cru que quelqu’un était mort.
Il aurait préféré que quelqu’un soit mort.

« Je ne peux pas rentrer chez moi, se remit à sangloter Victorine, ma mère me tuerait.

— Mais non, elle ne te tuerait pas, enfin…

— Si ! Elle me tuerait, et mon père n’y pourrait rien. »

La terreur qu’il lut sur son visage le fit s’interroger sur la véracité de ses propos. Il lui prit les mains et les serra entre les siennes pour l’apaiser.

« Calme-toi, respire. »

Elle fit un bruit bizarre à mi-chemin entre les pleurs et le rire, mais gonfla la poitrine pour souffler un grand coup. Valentin observait ses seins trembloter, tentait de se remémorer sa dernière nuit avec elle : est-ce qu’ils étaient plus gros alors ? Aurait-il pu s’en apercevoir à ce moment-là ? Victorine avait toujours eu une poitrine généreuse, mais il était habitué à la caresser. Il s’en serait rendu compte.
Ils se lâchèrent, et elle essuya ses larmes du plat de la main. Doucement, il la fit s’asseoir sur le lit, et s’agenouilla devant elle.

« Ça va mieux ?

— Un peu. (elle poussa un soupir à en briser cent cœurs) Qu’est-ce que je vais faire ? Je ne veux pas retourner là-bas, encore moins enceinte. Je préfère me tuer. »

Valentin lui pinça le bras pour la ramener sur terre.

« Ne dis pas des choses pareilles. Je vais en parler à mes parents, ils m’écouteront. Toi, tu… »

Il se mordit l’intérieur des joues ; il ne savait pas quoi dire. Où voulait-il en venir, au juste ?
Victorine ramena ses cheveux châtains contre sa poitrine dénudée, dans un geste machinal de coquetterie plutôt que de pudeur.

« Tu n’es pas obligé de leur dire que tu en es le père », lui dit-elle sans baisser ou détourner le regard. Valentin le soutint sans flancher.

Il aurait pu nier la paternité et la renvoyer chez elle, il était vrai. Ses parents auraient pu le croire, et il n’aurait pas eu plus d’ennuis qu’il n’en avait déjà – mais il ne pouvait pas faire une chose pareille. La pauvrette menaçait de tourner de l’œil à l’idée d’être renvoyée chez elle, il aurait fallu être cruel pour s’en moquer, et Valentin ne l’était pas.

Il pouvait se montrer égoïste, mais il était autant à blâmer qu’elle dans cette histoire. Qui donc s’envoie en l’air sans se protéger et en espérant que rien ne se passe ?
Il aurait aimé se gifler.

« Je ne compte pas le faire. J’ai une meilleure idée. Mais il va falloir que tu pries pour moi », dit-il avec un sourire amer. Immédiatement, Victorine plaqua ses paumes tièdes contre ses joues, et déposa un baiser sur sa bouche. Il remarqua qu’elle commençait à avoir du mal à se courber, et se redressa pour l’enlacer.

« Je prie déjà tous les jours », répondit-elle en enfouissant son chagrin dans sa veste. Il la laissa pleurer encore un peu sur son épaule, pour mieux perdre ses réflexions dans ses épais cheveux.

Cette conversation-là allait être désagréable, elle aussi.



« Mais à quoi est-ce que tu pensais ? »

Pas à grand-chose, songea Valentin en faisant de son mieux pour ignorer sa mère, qui allait et venait en martyrisant le plancher. Il avait cru qu’elle allait s’arracher les cheveux ; fort heureusement, elle les avait laissés là où ils étaient, mais les boutons de la veste de son père avaient pris cher à leur place. Elle s’était accrochée à lui, avait pleuré, crié, et l’avait secoué comme s’il y pouvait quoi que ce soit : comme si c’était lui qui avait pris la décision d’engager Victorine.

Richard était resté de marbre, lui immobilisant seulement les poignets lorsqu’elle allait trop loin.

Gêné, Valentin était resté assis sur le fauteuil, les yeux fixement posés sur ses genoux.

Il savait que sa mère aurait préféré qu’il nie, mais son père avait au moins eu l’air satisfait qu’il prenne ses responsabilités.

« Ce n’est pas une chatte que tu peux jeter à la rue, Rosalie, c’est un être humain.

— Une chatte a plus de décence que ça ! Tu te rends compte ? Sous notre toit ? Qu’allons-nous faire, si nous ne la jetons pas dehors ?

— Rosalie…

— Maman, j’ai dit que…

— Ah, toi, tais-toi ! Tu en as assez fait comme cela ! »

Stupéfait, et aussi un peu blessé, Valentin fit claquer sa mâchoire. Richard dut immobiliser de nouveau son épouse, qui menaçait de se remettre à crier.

« Calme-toi ! Et ne t’en prends pas à lui, tu vas le regretter et te sentir mal. Il a eu sa leçon, laisse-le nous expliquer la situation. »

Elle se mit à pleurer, et il l’attira contre lui en soupirant. D’un regard, il ordonna à Valentin de prendre la parole.

« Elle ne peut pas rentrer chez elle, fit-il en trébuchant sur ses mots, comme s’il avait un temps de parole à respecter, sa mère lui ferait du mal, et la laisserait se débrouiller elle-même.

— Pourquoi nous a-t-elle dit que l’enfant n’était pas de toi ?

— Pour les apparences, répondit-il, sans pouvoir supporter le regard de son père, je ne comptais pas le cacher, mais je voulais vous en parler moi-même.

— Sage décision », approuva Richard d’une voix glaciale.

Valentin se sentait mal. Il songea pourtant qu’il ne devait avoir qu’un quart du mal-être de Léontine, à laquelle il ne pouvait plus tellement en vouloir de bonne foi.
Il irait s’excuser, un jour, s’il en avait le temps – et le cœur.

« Laissez-là continuer à travailler ici, les implora-t-il, le regard de nouveau droit, elle n’a nulle part où aller. »

Rosalie le fixait depuis les bras de Richard, et il lut dans ses yeux une déception qu’il ne pourrait jamais réparer.
Elle continuerait de l’aimer, mais elle ne lui ferait plus confiance. C’était peut-être pire.

« Soit. (Valentin soupira de soulagement, avant de redresser le dos au claquement de langue se son père) A une seule condition. »

Il la chercha dans ses traits fatigués.

« Que cela ne se reproduise plus jamais. Me suis-je bien fait comprendre ? »

Une partie de lui savait que sa langue s’apprêtait à parjurer avant même de faire le serment, mais il ne pouvait pas reculer maintenant. Victorine avait besoin d’un toit, d’un travail, de soutien, et elle n’aurait rien de tout cela s’il ne promettait pas.

« Je le jure. »

Il entendit sa mère renifler, et une partie du poids qui pesait sur son cœur s’évapora.

« Bien. J’espère que l’on peut te faire confiance. »

Il s’appliqua à ne pas avoir l’air coupable, ce qui fut plus aisé qu’il ne l’avait pensé.

« Et pour l’enfant ?

— L’enfant ?

— Qu’allez-vous en faire ? »

Valentin cligna des yeux, comme un ermite face à un soleil aveuglant. Perdu, il répéta la question tout bas, les phalanges crispées.

Qu’allez-vous en faire ? Que pouvaient-ils en faire ? Il n’y avait pas mille solutions, et pas de parents prêts à faire passer l’enfant pour le leur. Il leur répéta ce qu’il avait dit à Victorine.

Que faire d’autre ?



« Et tu ne veux pas me dire ce qui te tracasse ? »

Valentin grogna, resserra les bras autour de la taille de Georges et l’amena plus près de lui.

« Il n’y a rien qui me tracasse.

— Tu as l’air aussi convaincu que Joseph quand il dit à sa belle-mère qu’il est heureux de faire partie de la famille. »

Son sourire s’allongea sur la droite, mais ses fossettes gardèrent leur gravité.

« Je suis de bonne humeur.

— A d’autres.

— Et si tu bandais, au lieu de t’immiscer dans ma vie privée ? »

Georges le fixa, les yeux ronds, avant d’éclater d’un long rire sonore.

« Ne te moque pas de moi, protesta Valentin, qui lui envoya ses poings dans le torse pour le faire reculer, je suis très sérieux !

— Ahaha… Mais je n’en doute pas. »

Le rouquin plissa les yeux ; Georges l’imita, au bord d’un nouveau fou rire, et il dut s’avouer vaincu. Il avait son beau regard pour lui, et aussi ses mains baladeuses, revenues lui donner des frissons le long du dos.
Valentin ne demandait qu’à oublier, et ce crétin en profitait pour lui poser mille questions. Il aurait aimé qu’il soit moins attentif, moins sympathique, qu’il ne soit pas son ami et ne se préoccupe que du sexe.

Il mentait, et peut-être que Georges avait le pouvoir de lire dans les pensées, car il couvrit son visage de baisers. Valentin se mit à pousser de hauts cris qui se transformèrent trop vite en gloussements idiots, et Georges termina son périple en l’embrassant longuement sur les lèvres.

« Ça t’arrive souvent d’ordonner aux gens de bander ? » lui demanda-t-il, le souffle court, son front pressé au sien.

Il avait un reste de rire à la langue, leva assez le genou pour le faire sursauter.

« Non, mais je devrais essayer plus souvent, parce que ça a l’air de marcher. »

Ses poignets se trouvèrent liés pour la peine, et Georges le pressa un peu plus contre le mur.

« Plus sérieusement, Valentin. Tu n’es pas seul. Si tu as des ennuis, tu peux nous en parler. »

L’espace d’un très court instant, le visage d’Aglaé se superposa à celui de Georges. Il vit aussi celui d’Émilie, celui de Joseph, et sa poitrine se trouva prise dans un étau serré. Il savait qu’il aurait dû le lui dire, lui demander conseil, ou simplement s’appuyer sur lui, mais il était trop fier et persuadé de pouvoir tout régler.
Il avait aussi un peu peur qu’ils le jugent, même si c’était idiot. En ce moment-même, Joseph pouvait envoyer Raphaëlle au septième ciel pendant que sa fiancée se languissait de lui.
Ils ne lui auraient rien dit.

Plutôt qu’acquiescer et tout lui dire, il l’embrassa pour le faire taire et l’entraîna dans la chambre voisine.



Avril 1815

A la sortie de la mairie, un tonnerre d’applaudissements attendait les mariés ; discrets, timides, ils ne s’embrassèrent pas devant leurs familles, mais se prirent la main.
Valentin sortit du bâtiment, son cousin Henri sur les talons. Ils plaisantaient, se taquinaient sur leur discours respectif, et commentaient la cérémonie civile et celle, religieuse, qui allait suivre. Près d’eux, les deux témoins de Charles gardaient un silence respectueux, brisé de ça et là par un sourire.
A Lyon, il y avait encore peu de soleil, mais l’air frais n’était pas désagréable. Valentin aurait préféré un autre jour pour se marier, mais Louise et Charles n’avaient pas pu prévoir que Napoléon déciderait de rentrer le mois dernier, et ils n’allaient pas tout annuler parce que quelques Bonapartistes excités avaient envahi les rues.
Par « quelques », entendez la ville entière. Valentin avait été de sale humeur tout le long du séjour, mais voir sa sœur se marier valait bien toutes les déceptions du monde.

Elle était magnifique dans sa robe blanche et bleue, couronnée de fleurs et d’un léger voile qui recouvrait ses longs cheveux tressés. Charles aussi avait belle allure, et Valentin se félicitait d’avoir vu juste : il n’y avait pas plus beau couple qu’eux.
La cérémonie religieuse fut plus morne, notamment parce que le prêtre avait conseillé à Valentin de couper quelques grivoiseries de son discours – et comme il l’avait baptisé et lui avait donné des cours de catéchisme malgré son ennui évident, il avait cédé.

Après toutes les formalités, il y avait la partie la plus intéressante de l’événement selon Valentin : la réception, avec l’immense buffet préparé pour l’occasion. Ses parents s’étaient battus sur la forme à donner à la fête, car sa mère voulait un repas à l’intérieur, avec verres en cristal, vaisselle en porcelaine et discours, et son père préférait laisser plus de libertés aux invités en préparant un buffet à l’extérieur. Il avait remporté la partie avec l’aide de Louise et Valentin, et les longues tables aux nappes blanches bruissaient délicatement dans la brise de printemps.

Après s’être illustré comme brillant orateur en tant que témoin, Valentin avait décidé de faire l’idiot avec sa cousine Aglaé et la sœur cadette de celle-ci, Thérèse. Pendant que leur autre sœur, Martine, tentait de calmer sa fille d’un an qui avait décidé de leur jouer un air d’opéra, ils avaient pris en otage le fils aîné, Joseph. Le petit garçon, qui avait eu quatre ans en Février, ne demandait pas mieux qu’échapper aux vocalises de sa petite sœur embêtante et de son père trop sévère. Il les avait suivis de bon gré, et avait servi d’appât pour attirer la dernière cible : Aimery, le petit dernier de son oncle Mathieu.

Thérèse avait été envoyée en mission secrète : elle devait subtiliser les nappes restantes ainsi que des rubans. Petite et fine comme elle l’était, Valentin s’était dit qu’elle ferait autant de bruit qu’une souris. Sa mission menée à bien, fière comme un maréchal victorieux, elle s’était attelée avec sa sœur et son cousin à fabriquer des costumes de fantômes pour les petits garçons.

Il n’y avait pas besoin d’être habile couturier pour obtenir un résultat satisfaisant, et Joseph et Aimery se laissèrent faire en gloussant. Aglaé peaufina les costumes effroyables en coupant deux grands yeux ahuris pour qu’ils puissent y voir, et une petite bouche en forme de « o ».

« Comme le dernier cri d’un mourant », commenta Aimery avec un grand sourire – et le contraste entre ses paroles et sa bouille innocente fit froid dans le dos.
Valentin eut le temps de se demander ce que ses frères pouvaient lui raconter comme histoires avant qu’une salve d’applaudissements ne les fasse sursauter.
Ils se faufilèrent jusqu’à une des tables, sous laquelle ils se cachèrent. Ils y retrouvèrent la sœur d’Aimery, Annabelle, qui leur demanda poliment de ne rien dire. Ils acceptèrent, à condition qu’elle ne dise rien non plus.

« Mais qu’est-ce que vous faites, au juste ? questionna malgré tout la gamine, yeux plissés, sûrement pour s’assurer qu’elle ne se rendait pas complice d’un crime.

— On met de la joie dans les cœurs », répondit Aglaé. La réponse, trop sibylline, lui fit froncer les sourcils aux limites du physiquement possible.

Valentin se demanda si elle essayait de lire leurs pensées ou si elle avait simplement une mauvaise vue.

Dehors, Richard commençait un discours bien construit mais trop mièvre et qui manquait clairement de piquant. Aglaé, Valentin et Thérèse commencèrent un compte à rebours, que les petits garçons répétèrent en écho.

A six, Joseph et Aimery déboulèrent de sous la table, les bras écartés, en poussant des hululements de chouettes fantômes.

« Ecartez-vous si vous ne voulez pas mourir ! »

Les invités, surpris, s’écartèrent sur le passage des fantômes, à grands renforts de cris. Les petits se frayèrent un chemin jusqu’au premier rang, trébuchant et réprimant des rires. Joseph se mit devant les mariés pour leur lancer un sort, et Aimery se mit à sautiller devant Richard pour faire de même.
Ce dernier, sidéré, le regardait comme s’il n’y croyait pas.

« On est les fantômes du mariage, expliqua le garçonnet d’une voix grave, donnez-nous du gâteau ou nous vous lancerons un sort ! »

Quelque part dans l’assistance, Mathieu éclata d’un rire sonore.

« Allez tonton, du gâteau ! »

Sous la table, Aglaé, Valentin et Thérèse imitèrent leur oncle et se roulèrent à terre de rire.



« Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait, j’imagine. »

Ils répondirent « oui » en essayant de ne pas se remettre à rire.

« Vous avez failli me faire avoir une attaque cardiaque, les gronda Béatrice en fusillant ses filles et son neveu du regard, à cause de votre bêtise, nous avons perdu toute une table de nourriture.

— Sans compter la bonne impression que nous avons fait auprès de certains. »

La voix tranchante comme un couperet de guillotine était celle de Xavier Lejour, le mari de Martine. C’était un homme de trente ans à la mine austère et aux manières froides comme la glace : il avait puni son fils et les avait arrosés de commentaires désobligeants.
Aimery s’en était mieux sorti, et Valentin avait pensé qu’il allait se faire tuer par sa tante Elaine, mais elle avait été plus gentille que prévu. Peut-être que les voir se faire moralement assassiner par Xavier l’avait poussée à ne pas l’imiter.

Louise posa sa main sur le bras de Béatrice.

« Voyons, c’était une plaisanterie, fit-elle de sa voix la plus douce, et la plupart des gens en ont ri.

— C’était assez drôle, en convint Charles avec un grand sourire, et les costumes étaient très bien faits. »

Les trois cousins le remercièrent, puis déglutirent face à la mine meurtrière de Béatrice.
Il ne fallait pas non plus pousser le bouchon trop loin.

« Personne n’en fera un scandale, soupira-t-elle en rajustant les manches de sa robe, mais si vous recommencez, je me ferai un plaisir de vous scalper. Tous les trois, avec la bénédiction de ta mère. »

La dernière partie de la phrase était pour lui ; Valentin lui sourit, candide, ce qui ne l’affecta nullement. Il savait qu’il aurait mieux valu faire profil bas, pour des raisons que seuls ses parents connaissaient, mais c’était le mariage de sa sœur : ils pouvaient bien rire ! Cela valait mieux que pleurer.

« Bon, déguerpissez, soupira Béatrice, à bout. Et rendez-vous utiles en réinstallant la nourriture.

— Maintenant que j’y pense, intervint Elaine, qui était arrivée dans le salon entre temps, est-ce que quelqu’un a vu Annabelle ? »

Ils s’éclipsèrent de la pièce en riant, sous le regard médusé des adultes.



Lorsqu’ils étaient revenus de Lyon, Valentin avait retrouvé Victorine très affaiblie – moralement et physiquement. Durant toute sa grossesse, elle s’était efforcée de travailler, de remplir ses journées malgré les nausées et la douleur, mais ses yeux étaient toujours rougis par les larmes. Elle répugnait à l’idée de devoir abandonner leur enfant, et plus le terme se rapprochait, plus Valentin sentait la détresse dans sa voix.
Elle se glissait dans sa chambre pour pleurer et s’excuser d’être aussi fragile, et il la caressait en la rassurant. Il passait ses mains sur son ventre, son visage, l’embrassait, et la laissait s’endormir sur son épaule.

C’était une drôle de situation, mais il n’était pas sûr d’en ressentir encore toute la portée. Il flottait, un peu inconscient, et se réveillait près de ce ventre de sept mois qui abritait un enfant. En y posant la main, un jour, il avait senti que le bébé donnait un coup, et l’avait retirée comme s’il s’était brûlé.

Ils n’avaient pas réussi à être chastes. Valentin ne s’en était pas rendu malade, car le mal était déjà fait, et que Victorine avait besoin de lui, mais il avait pensé que si le ventre de son amante ne réussissait pas à calmer ses ardeurs, alors cela promettait pour la suite.

Il s’endormait en pensant, tout comme elle, que tout irait mieux le lendemain.

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MessageSujet: Re: Valentin Horville ▬ « Now there's no time to shine my rusty halo. »   Jeu 13 Déc 2018, 02:19


Histoire



Le 8 Juillet, Louis XVIII regagnait Paris et récupérait son trône – Napoléon était définitivement hors de course. Une semaine plus tard, Victorine les réveillait à minuit car le bébé arrivait.
Ses parents avaient fait appeler le médecin de la famille, tenu au secret, ainsi qu’une sage-femme de confiance. L’accouchement s’était déroulé sans heurts, très rapidement, ce qui avait étonné la sage-femme venant d’une primipare : En quelques heures, Victorine avait le bébé posé sur sa poitrine, et elle pleurait.

Valentin n’avait d’abord pas été autorisé à les voir. Face à ses supplications, son père lui avait finalement permis de les rejoindre dans la chambre.
Adossée à l’oreiller, elle avait mis le bambin à son sein et le fixait, un peu mélancolique. En l’entendant arriver, elle se tourna vers lui pour lui sourire, les yeux cernés de violet.

« J’ai cru qu’ils ne te laisseraient pas nous voir. »

Moi non plus, souffla-t-il en traînant une chaise à son chevet. On ne lui avait pas dit si c’était une fille ou un garçon.

« C’est un garçon, dit Victorine en caressant la joue du tout petit, et je l’ai… »

Sa voix s’éteignit brusquement, et elle le regarda comme si elle avait dit une bêtise.

Valentin l’encouragea à parler, curieux.

« Je l’ai appelé Arthur, fit-elle en se remettant à pleurer, je sais que je ne devrais pas, parce que je vais l’abandonner, mais…

— Victorine, c’est bon. Ne pleure pas. »

Il lui fallut quelques minutes pour se calmer, durant lesquelles le nouveau-né avait fini de téter et hoquetait doucement. Elle le ramena contre son cou, le berçant avec une infinie délicatesse.
Valentin était reconnaissant envers ses parents pour avoir prêté au petit des vêtements, et pour l’avoir soigné. Ils avaient également autorisé Victorine à le garder une semaine auprès d’elle avant de s’en séparer.

Valentin avait cru qu’ils faisaient cela pour laisser au bébé le temps de se fortifier, et multiplier ses chances de survie ; il n’avait pas pensé qu’ils leur laissaient le temps de changer d’avis.

« Madame m’a dit de rester une semaine au lit, lui confia Victorine en fronçant les sourcils, je lui ai dit que je pouvais recommencer à travailler dès demain, mais elle n’a rien voulu entendre. »

Il lui sourit, amusé. Ça ressemblait bien à sa mère.

« Quand ma sœur est née, ma mère est retournée travailler aux champs dès le lendemain.

— Quand je suis né, ma mère a dû rester trois semaines au lit car cela s’est mal passé. Elle est toujours un peu inquiète à chaque naissance. »

Victorine, rassurée, remua pour pouvoir lui prendre la main. Il serra ses doigts, doucement, puis plus fermement, et la regarda balancer le bébé pour l’endormir.
Il aurait pu l’épouser. Il aurait pu sortir de la pièce, annoncer à ses parents qu’il voulait se marier avec elle, et légitimer leur enfant. Cela aurait crée un petit scandale, mais ses parents auraient cédé, et il gageait que Victorine n’aurait pas fait une épouse pire qu’une autre une fois familiarisée avec les mœurs de la bonne société. Elle était jolie, jeune, pleine de bonne volonté, et forte.
Il aurait pu l’épouser.

Il ne le fit pas.



Une vague de répression s’abattit sur les Bonapartistes et les Républicains dans les mois qui suivirent la seconde chute de Napoléon : elle fut particulièrement cruelle dans les territoires d’allégeance royaliste comme la Bretagne. Ce fut à cette occasion que Valentin apprit que Victorine venait de Bretagne, et qu’elle avait un accent car le Français n’était pas sa langue maternelle.

Le bébé fut abandonné huit jours après sa naissance, un 23 Juillet. Victorine le laissa elle-même à la tour de l’hospice le plus proche : elle avait insisté.
Arthur n’avait rien emporté avec lui, sinon une couverture où elle avait brodé le prénom qu’elle lui avait donné, et lui serait probablement enlevé. C’est sans doute mieux ainsi, avait-elle murmuré en revenant, le regard vide.

Ensuite, la vie avait bien dû reprendre son cours. Victorine retrouva peu à peu à sa joie de vivre, et reprit sa liaison avec Valentin comme si rien n’était venue l’interrompre. Ils faisaient plus attention, ne tenaient pas à reproduire la même erreur, mais n’arrivaient pas à se détacher l’un de l’autre. Ils auraient mieux fait de ne plus se voir, mais quand ils se retrouvaient le soir, ils n’arrivaient plus à regretter quoi que ce soit.

Ils s’embrassaient quand Joseph vint lui annoncer qu’il avait eu une fille.



« Mais pas avec sa femme ? »

Valentin fit la moue. A califourchon sur lui, Victorine laissa filer le « ooooh » traînant qu’elle réservait aux scandales.



Le mariage de Joseph et Hélène, trois mois plus tôt, avait été lugubre : du moins, c’était ainsi que Valentin l’avait ressenti, coincé entre ses parents sur les bancs de l’église. Il y avait eu une énorme fête, beaucoup de nourriture, beaucoup de rires, mais Joseph n’avait pas souri une seule fois. Sa fiancée, devenue sa femme, lui avait semblé plus stressée qu’heureuse, et avait multiplié les gestes d’affection envers son époux pour le dérider – sans succès. Valentin avait trouvé toute la cérémonie gênante, voire déplacée.

Les mariés n’étaient pas heureux, et ça crevait les yeux.

Quant à Émilie, elle était plus terne que jamais : elle s’était parée de couleurs sombres, soi-disant pour ne pas faire de l’ombre à la mariée, mais Valentin avait vite compris de quoi il en retournait réellement.

« Valentin, Georges, je vous présente Arnaud Fleury. »

Elle leur avait amené un jeune homme avec un beau visage et de belles manières, mais elle faisait la tête.

« Nous sommes fiancés. »



« Mais il vit avec elle ?

— Quoi ? Non… Elle vit chez ses grands-parents, il me semble.

— Et malgré tout, il est heureux de lui avoir fait un enfant. »

Valentin hocha la tête sous ses yeux ébahis. Ça, c’était scandaleux, bien plus que les conséquences de leur petite incartade. Pensive, elle se mit à tapoter le tissu de sa veste.
Une fois revenu dans la pièce, Victorine s’était jetée sur lui et l’avait plaqué contre le lit, avec dans l’idée de lui faire regretter de l’avoir fait poireauter aussi longtemps. Mais le récit de sa conversation avec Joseph l’avait passionné, et elle s’était tue pour l’écouter.
Valentin pensait encore à Raphaëlle, à Joseph qui leur avait caché une chose pareille, à Georges qui l’avait sans doute deviné sans lui dire, à Émilie qui ne lui avait pas parlé des projets de fiançailles. Traîtres, songea-t-il, et tout à coup il n’avait plus le moindre regret quant à son silence à propos de Victorine.

Les mains qu’il avait posées sur les hanches de la jeune femme remontèrent jusqu’à ses seins découverts ; elle sursauta, mais se pressa contre la caresse.

« Je voulais te faire regretter de m’avoir abandonnée.

— Et tu vas le faire ?

— Hmmm, je ne sais pas… »

Il profita de cette hésitation fatale pour la prendre par les épaules et la mettre sous lui. Elle le dévisagea, surprise, mais ne tarda pas à se remettre à sourire.

« Pour te faire pardonner, je veux le faire deux fois.

— Trois fois, même, si tu le veux. »

Elle roula les yeux au ciel (« vantard »), mais défit le nœud qu’il avait au col et qui atterrit, oublié, au pied du lit.



Le jour où Louise, rayonnante, leur rendit visite pour leur annoncer sa grossesse, Victorine fit de même, pâle comme la mort.



Cette fois-ci, il y avait eu beaucoup de cris, de pleurs, et de vaisselle cassée.
Richard avait refusé d’adresser la parole à son fils, et s’était enfermé avec sa femme hystérique dans la chambre pour éviter qu’elle n’arrache les yeux à qui que ce soit. Quant à Victorine, en boule dans un coin de la cuisine, elle pleurait depuis plus de trois heures sans interruption.

Valentin était resté planté au milieu du salon sous le regard méprisant de deux domestiques, et avait attendu, prostré, que Louise arrive pour le secouer.

« Regarde-moi. (elle lui prit le menton entre le pouce et l’index, le forçant à fixer ses yeux bleus) Tu ne peux pas rester là et ignorer ce qui se passe. C’est ta faute. Prends les choses en mains. »

Mais il se murait dans le silence. Perdue, quoique déterminée à redonner à ce champ de bataille un minimum de décence, Louise confia son frère à son mari et s’enfonça dans les entrailles de la maison pour en extraire Victorine. Valentin attendit près de Charles qu’elle revienne, la jeune femme tremblante et gémissante entre les bras. Elle l’installa sur le divan, près de Valentin, et se mit à ses côtés pour lui caresser le dos.

Les doigts crispés de la domestique s’entremêlaient douloureusement sur son ventre à peine arrondi – tandis que celui de Louise paraissait énorme.

« Ne pleure donc pas, personne ne te renverra chez toi. Mon époux a des amis qui accepteront de te prendre, tu ne seras pas laissée à toi-même.

— Ce sont des gens très bien, ajouta Charles, accroupi près de l’accoudoir, ils ne te diront rien. »

Valentin entendait ce qu’ils disaient sans les écouter. Louise faisait de son mieux pour cajoler et amadouer Victorine, et au bout d’un long et épuisant quart d’heure, elle finit par sécher ses larmes. Elle avait un hoquet persistant qui lui secouait la poitrine, et de profonds sillons rouges le long des joues, mais elle paraissait un peu moins désespérée.
Pendant tout ce temps, Valentin n’avait pas prononcé un mot, et quand il éleva la voix, ce fut pour dire :

« Je n’ai qu’à l’épouser. »

Ils se turent tous immédiatement, et Charles jeta un regard confus à Louise.

« Pardon ? fit cette dernière, papillonnant des yeux comme si on l’avait giflée.

— Je lui ai fait un enfant, même deux, je n’ai qu’à l’épouser. Comme ça, il n’y aura aucun problème avec sa grossesse.

— Valentin, les choses ne fonctionnent pas comme cela.

— Ah non ? (il la toisa presque avec dédain) Alors comment fonctionnent-elles ? On abandonne l’enfant, encore une fois ?

— Ce ne serait pas arrivé si tu avais su te tenir ! »

Il recula, frappé au cœur, et Louise regretta instantanément son mouvement d’humeur – aussi véridique soit-il.

« C’est vrai, tu as raison. J’aurais dû. »

Il éclata en sanglots.



« Tu aurais dû me le dire, Valentin. »

Laisse-moi.

« Nous aurions pu t’aider, te soutenir. »

Laisse-moi.

« Mais qu’est-ce qui t’as pris ? »

Laisse-moi.

Il avait enfoncé sa tête sous les oreillers pour se rendre sourd.



Avril 1816

« Oh, Valentin ! »

La petite demoiselle avait laissé à son amie le soin de la suivre ; d’une coquetterie excessive, elle fit la révérence à son damoiseau favori.
Valentin lui prit la main pour y planter un baiser. Extatique, elle se mit à rire, tirant à son amie un roulement d’yeux exaspéré.

« Candice, dis-lui que tu l’aimes, qu’on en finisse.

— Mathilde ! »

Son exclamation outrée avait fait se retourner vers eux la moitié de la salle, et elle plongea son visage rouge entre ses mains, mortifiée.
Sa compagne ricanait, visiblement satisfaite. Valentin la connaissait très peu, mais savait qu’elle se délectait des ragots.

« Ne l’écoutez pas, grommela Candice, avant de se reprendre et ajouter d’une voix plus claire, elle se rend intéressante.

— Dit-elle, après avoir hurlé et attiré sur elle tous les regards.

— C’était ta faute.

— Ma foi, cela va être difficile de faire comme si je n’avais rien entendu. »

Candice se mordilla la lèvre, et Mathilde les observa avec un intérêt tout particulier. Elle remit son châle sur ses coudes, et dit d’une voix taquine :

« Publiez les bans, demain la noce.

— Cela faisait longtemps que l’on ne vous avait pas vu, dit Candice à Valentin, dans un effort désespéré pour ignorer son amie.

— J’étais un peu malade, mais je m’en suis remis.

— On a dit que vous aviez mis une domestique enceinte. »

Candice s’excusa pour Mathilde, tout en lui envoyant son éventail dans les boucles. Elles se chamaillèrent jusqu’à ce que le rouquin réponde, l’air réjoui :

« Et vous y croyez ? »

Il y eut un moment de silence, puis les deux filles répondirent en même temps.

« Non.

— Oui. »

Candice donnait maintenant l’impression de pouvoir exploser à tout instant.

« Mais vraiment, Mathilde…

— Oh, ne dis pas que cela t’étonnerait ! Tu répètes toi-même à qui veut l’entendre qu’il est beau, charmant, intelligent, prévenant, alors il doit aussi être doué au l – »

Elle lui mit si fort ses mains devant la bouche qu’elle faillit en trébucher et se retrouver le cul à terre. Fort heureusement, elle ne fit que patiner et récupéra vite son équilibre.

« Aouch, Candice ! Quelle violence !

— Ne vous en faites pas, fit Valentin en posant sa main sur l’épaule de la petite brune, ce ne sont que des rumeurs, on vit bien sans y prêter attention.

— Je sais, mais tout de même… »

Elle souffla par le nez pour faire montre de sa contrariété, mais redressa le dos. Mathilde leur sourit, complice, et désigna le fond de la salle.

« Je vous laisse, des parents m’attendent. Amusez-vous bien. »

Elle se déroba aussitôt, laissant Candice tordre ses doigts en se demandant quoi dire.
Valentin lui offrit son bras et lui proposa de marcher un peu à l’extérieur, ce qu’elle accepta sur le champ. Il ne faisait pas très chaud, mais l’épais châle que sa mère la forçait à prendre avec elle se révéla utile ; elle s’en couvrit les épaules, tâchant de garder un peu de peau à découvert au cas où elle se mette à trembler, histoire de blâmer son angoisse sur le froid.

Ils avancèrent le long des allées pavées en silence. C’était un jardin à l’anglaise, songea Candice, comme celui de ses parents à la campagne. Les allées étaient tortueuses, la végétation folle et il y avait beaucoup de montées et de descentes. Mais il s’en dégageait une sensation de paix et elle aimait cette nature faussement sauvage, qui incitait à la poésie.
Elle-même se voulait poète et écrivait parfois, mais elle ne trouvait jamais cela bien. Ils dédaignèrent un banc afin de pouvoir profiter plus amplement du spectacle, et c’est à ce moment-là que la jeune fille décida de s’excuser.

« Vous me voyez profondément désolée de l’attitude de mon amie, dit-elle dans un murmure embarrassé, qu’elle espérait malgré tout distinct, elle ne sait pas se tenir.

— J’ai vu cela, s’amusa son compagnon, apparemment pas scandalisé pour un sou, mais je suis habitué, je n’ai rien à lui reprocher.

— Certes… Mais ce n’est pas une raison : il faut savoir se tenir quoiqu’il en soit. »

Il dut deviner la colère qu’elle contenait, car il lui pressa gentiment les doigts. Elle se mit à rougir.

« Vous avez raison, et je vous en sais gré. Vous avez beaucoup d’empathie. »

Elle réfléchit à sa réponse, dubitative. Candice se rendait parfaitement compte qu’elle n’arrivait pas à accepter les compliments comme tels, qu’elle cherchait un sens caché aux félicitations, tout cela parce qu’elle n’avait qu’une maigre estime d’elle. En ce moment même, elle se demandait pourquoi Valentin perdait son temps avec une fille comme elle, car il y en avait beaucoup d’autres plus jolies et intelligentes qui auraient aimé être à sa place.
Pour chasser ces pensées parasites, elle lui demanda :

« Si vous n’avez rien à faire, Samedi prochain, mes parents organisent un dîner ; il y aura ma sœur et son fiancé. »

Elle l’invitait sur un coup de tête, tout en sachant que ses parents n’y trouveraient rien à redire – au contraire : ils l’appréciaient beaucoup.
Vérité aussi serait heureuse. Quant à Jean, il était temps qu’ils fassent connaissance. Elle gageait qu’ils s’apprécieraient aussi.

« Pourquoi pas ? Je n’ai rien à faire, et ce serait un plaisir. »

Il lui offrit un grand sourire auquel Candice répondit, bien que plus timidement. Elle n’aimait pas s’imaginer des choses, mais s’il acceptait de se promener avec elle, et de dîner avec elle, après ce qu’il avait entendu… Il était sans doute trop tôt pour y penser, encore moins avec certitude, mais elle devait avoir ses chances.
Ils terminèrent leur promenade sous une arche de bourgeons, où il la fit rire à gorge déployée en lui racontant des bêtises.



Victorine dessinait des sillons sur la peau tendue de son ventre. Elle avait refusé de se rhabiller après le passage du médecin, sous prétexte que ses corsets la faisaient souffrir. Pour éviter de mettre à vif les nerfs de Rosalie plus qu’ils ne l’étaient déjà, Louise et Charles avaient décidé de la prendre avec eux. Cette décision n’avait pas plu à la mère de Charles, qui voyait d’un mauvais œil cette domestique bruyante et enceinte débarquer dans son sanctuaire, mais elle s’était consolée en se disant qu’ils faisaient au moins preuve de grandeur d’âme.
Valentin pouvait sentir son regard le transpercer chaque fois qu’il leur rendait visite.

« Je crois qu’elle ne m’aime pas, lui dit Victorine en glissant un œil vers la porte entrouverte du salon.

— Je suis certain qu’elle me déteste, ajouta Valentin en soupirant, assis sur le tapis comme un enfant. Tu crois qu’elle me jette dehors, si je commence à faire du bruit ? »

Les yeux plissés de Victorine semblaient lui dire « pas chiche ». Fort heureusement pour Anne-Marie Mallet et ses oreilles délicates, Louise apparut, un bras sous son ventre qu’elle avait du mal à porter.
Elle tenait sa haute taille de son père, mais avait la minceur de sa mère, et sa silhouette longiligne souffrait de cet enfant qui s’y développait un peu plus jour après jour. A six mois de grossesse, elle paraissait ne plus en pouvoir.
Il allait pourtant falloir attendre encore trois mois que le bébé vienne au monde.

« Valentin, ne t’assois pas par terre, le gronda-t-elle gentiment, tu vas salir tes beaux vêtements. »

Elle prit place avec mille précautions aux côtés de Victorine. Elles étaient devenues amies ; la maternité les rapprochait énormément et la domestique avait toujours de bons conseils à lui donner. Valentin fut une fois de plus saisit par la différence entre ces deux femmes : là où Louise palissait et s’éteignait peu à peu, comme si le bébé prenait sans donner, Victorine s’épanouissait. Elle fatiguait, mais gardait les joues roses, prenait du poids, pouvait encore se déplacer avec énergie. Elle aurait pu porter huit enfants sans en ressentir le contrecoup.
Louise, au contraire, lui faisait peur. Une seule grossesse, et elle était au bord de l’évanouissement. Même s’il ne pouvait pas le savoir, Valentin imagina qu’il en avait été de même pour leur mère, et tous ses accouchements avaient été un enfer.

Elles étaient fragiles. Valentin eut un mouvement de protection envers sa sœur aînée.

« Tu te sens mieux ?

— Un peu mieux, et elle lui souriait avec indulgence, comme si elle lui reprochait de s’inquiéter trop, le docteur m’a conseillé de rester assise et allongée le plus possible.

— Moi, il m’a conseillé de marcher, fit Victorine, presque en boudant, et aussi de manger moins.

— C’est parce que tu as pris trop de poids, ces temps-ci, ce n’est pas bon pour toi.

— Mais c’est le bébé ! s’écria la jeune femme, prenant le plafond à témoin, il me vole tout ce que je mange !

— Personne ne pourrait voler tout ce que tu manges, ça fait trop. »

Victorine gifla Valentin avec son châle et ils se mirent à rire. Dans un geste spontané, plein de tendresse, elle prit la main de Louise pour la réchauffer.

« Si vous voulez, Louise, je vous donne la moitié de mon poids, comme ça vous irez mieux. »

Elle lui sourit, et Valentin considéra de nouveau sa peau diaphane, qui contrastait avec ses cheveux très bruns.

« Tu es gentille, Victorine. »

Trois mois encore, et elle irait mieux.



Le 20 Août, Victorine donna naissance à un petit garçon, aussi aisément que la première fois ; elle s’accorda huit jours pour lui donner le sein et le cajoler, avant de devoir l’abandonner. Quand elle ne le nourrissait pas, elle le berçait, et quand elle ne le berçait pas, elle brodait le nom qu’elle lui avait donné sur une jolie couverture.

« Je l’ai appelé Émile. »

Louise avait attendu que Valentin soit sorti de la chambre pour aller parler à Victorine. Cela avait surpris son frère, car à huit mois de grossesse, elle ne se levait presque plus. Il s’était approché de la porte mais le bois était trop épais, et il n’avait rien pu entendre. Il s’était caché à l’angle du mur pour que Louise ne le voit pas ; en sortant, elle avait soupiré tristement.

Le huitième jour, Victorine abandonna l’enfant. C’était un 28 Août, et Paris étouffait sous une chaleur écrasante. Elle s’y était rendue le soir, pour éviter d’infliger au bébé un coup de chaud ; elle était revenue, accablée comme la première fois, et avait passé une dernière nuit chez Charles et Louise avant de rentrer au service de leurs amis.

Valentin ne l’avait plus vue après ça. S’il en concevait la moindre peine, alors il la noyait dans le travail, et les nouvelles responsabilités que lui confiait son père dans l’entreprise.



Septembre 1816

A sept heures du soir, le 24 Septembre, un domestique des Mallet surprit les Horville en plein dîner pour leur annoncer que la délivrance de Louise avait débuté. Rosalie en renversa son verre et Richard dut la forcer à rester assisse et terminer son repas : le bébé ne risquait pas d’arriver sur le champ, et il leur faudrait toutes leurs forces pour veiller la nuit entière.
Une fois le dîner terminé et les tâches des domestiques organisées, père, mère et fils sortirent pour se rendre chez les Mallet en voiture.



Charles et Anne-Marie avaient installé Louise dans la chambre de Charles, car c’était la plus grande pièce possédant un lit et la mieux chauffée. De grands draps blancs avaient été tirés sur le matelas, où reposait la jeune femme, déjà en sueur. Rosalie se fraya un chemin à travers les couloirs bourdonnant d’activité, réclamant sa fille. Anne-Marie l’amena près d’elle ; Valentin et Richard se virent tout d’abord barrer le passage par deux domestiques zélées, avant que Louise ne hausse la voix.

« Laissez-les passer, ce sont mon père et mon frère. Je veux les avoir près de moi. »

A contrecœur, les demoiselles les laissèrent entrer dans la chambre. Valentin se précipita au chevet de sa sœur, dont les traits étaient tirés par la douleur.

« Louise ! Tu ne vas pas bien ? Ça se présente mal ?

— C’est toujours douloureux, un accouchement, Valentin… Je suis heureuse que tu n’aies pas à subir ça. »

Il dut s’écarter pour laisser passer son père, et ils conversèrent jusqu’à ce que les contractions ne la forcent à garder les dents serrées. La sage-femme et le médecin leur demandèrent de partir, ce qu’ils firent avec la mort dans l’âme. Rosalie, tout particulièrement, froissait le tissu de sa robe à l’emplacement de son cœur, répétant d’une voix paniquée :

« Ce sera un accouchement difficile, je le sais. Ce sera comme pour moi. J’ai tellement mal pour elle. »

Anne-Marie la rassura, et les fit passer dans le salon, où on leur servit des boissons chaudes. Charles avait demandé à rester près de son épouse, ce qui n’avait pas plu aux domestiques ou à la sage-femme, mais il avait eu gain de cause. Anne-Marie les avait en vérité houspillés pour qu’ils acceptent, grondant d’une voix forte sur les liens du mariage, l’inquiétude de l’époux, et la santé morale de la future mère. Ils n’avaient pas insisté.
Assis sur le sofa entre son père et sa mère, Valentin avait appris que Madame Mallet avait mis au monde trois enfants, mais n’avait pu en élever qu’un. Charles était son fils unique, mais il avait eu une sœur aînée, morte à un an de fièvre, et une sœur cadette, morte à quatre ans d’une autre fièvre – une fluxion de poitrine dont elle ne s’était pas remise. Lucile et Madeleine. C’était la première fois que Valentin la voyait baisser les yeux pour masquer sa tristesse.

Ils parlèrent, de naissances, de morts, de petits riens, de grands tout, et en évoquant le bébé qu’elle avait perdu avant même de pouvoir le connaître, Rosalie avait attrapé la main de son fils et l’avait serrée dans la sienne. Elle tremblait, malgré le feu qui crépitait dans la cheminée et le thé chaud qu’elle avait bu.
Valentin devina qu’elle aurait aimé pouvoir serrer Louise contre elle, mais ce n’était pas possible – pas encore.

Louise accouchait à l’étage, mais ils pouvaient parfois entendre ses cris de douleur, vite étouffés par sa pudeur. Les domestiques allaient et venaient dans les escaliers pour leur apporter des nouvelles, et quand ce n’étaient pas elles, c’était le médecin. Il venait les voir de temps en temps, pour faire le point et leur conseiller de dormir.

« Ce sera long ; vous allez vous fatiguer pour rien. »

Au bout de la deuxième semonce, il arrêta, car Rosalie lui avait dit qu’elle ne dormirait pas avant de pouvoir prendre sa fille dans ses bras et la féliciter. Il avait eu une moue perplexe, que seule Valentin avait remarqué. Son angoisse se multiplia par cent, et il jeta de petits regards au plafond, comme s’il avait pu voir à travers.
Ils restèrent debout toute la nuit. A sept heures du matin, le travail semblait toucher à sa fin. On leur conseilla de rester au salon, mais ils montèrent tout de même, et firent le pied de grue devant la porte de la chambre. Il y eut des cris, des exclamations, de peur puis de joie, et enfin un hurlement perçant.

Parents et enfant échangèrent un regard soulagé.

« Poussez-vous un peu, s’il vous plaît ! »

Le médecin écarta toutes les domestiques curieuses et se dirigea vers eux. Anne-Marie le fixait, ses yeux fins écarquillés. Rosalie eut un sursaut d’horreur en voyant que ses vêtements et ses bras étaient tâchés de sang.

« Elle a perdu beaucoup de sang, expliqua-t-il après avoir suivi son regard, mais l’enfant est sorti normalement et pleure. Il est en bonne santé.

— Et Louise ?

— Elle est encore fatiguée. »

Après cette réponse trop laconique au goût de Valentin, il se faufila dans l’escalier.
Il leur fallut encore attendre un moment, que l’agitation se soit calmée dans la chambre, pour qu’ils puissent entrer. Valentin ne fit pas un pas dans la pièce que l’odeur du sang le prit à la tête. Chaque fois qu’il respirait, il avait l’impression de lécher du métal. C’était désagréable, et cela l’inquiéta.

Les draps blancs étaient tâchés de rouge. Là où le sang avait séché, ils étaient devenus marron. La sage-femme avait posé le bébé sur la poitrine de Louise, qui respirait difficilement. Charles restait à ses côtés, ses sourcils arqués, fatigué.

Lorsqu’il les vit entrer, il leur dit d’emblée :

« Cela a été très difficile. »

Mais Louise leur adressa un sourire, sans pouvoir complètement tourner la tête.

« C’est un garçon, fit-elle, sa voix à peine audible, il s’appelle André. »

Ils avaient beau connaître le prénom depuis des mois, l’hommage fit sangloter Rosalie. Elle prit une chaise pour s’asseoir près du lit, sous le regard sévère de la sage-femme.

« Il va falloir changer les draps, et que je lave le petit.

— Laissez-nous cinq minutes, la supplia Rosalie, juste cinq minutes. »

Elle soupira mais obéit, et sortit dans le couloir où le docteur avait reparu. Ils commencèrent à deviser à voix basse, mais Valentin n’entendit rien.
Il se concentra sur sa sœur, qui câlinait la joue humide de son fils.

« Je suis si contente, dit-elle, je ne savais pas que l’on pouvait aimer comme cela. »

Charles semblait au bord des larmes.

« Maintenant que tu es mère, je suis tonton, lui dit Valentin en se penchant vers son neveu, je vais pouvoir lui apprendre tout ce que je sais.

— Comme ? Terroriser tous les invités d’un mariage ? »

Il lui fit la moue, et elle la lui renvoya comme elle put. Rosalie n’arrêtait pas de pleurer, de lui prodiguer des conseils, de la caresser, de lui dire qu’elle l’aimait ; Richard était plus réservé, mais deux minutes de plus, et il éclatait lui aussi en sanglots.

« Il va vraiment falloir que je m’occupe d’elle », les prévint la sage-femme en passant la tête par la porte.

Après d’autres baisers, ils se séparèrent d’elle et sortirent de la chambre.



Les draps propres étaient rouges.

« C’est bien ce que je craignais, les saignements ne s’arrêtent pas.

— Quelque chose a dû se déchirer. J’ai appelé un collègue, il devrait bientôt arriver. »



La joie avait cédé la place à la panique. Le médecin leur avait parlé d’une hémorragie dont ils ne trouvaient pas la source. Louise se mourrait dans le lit, de plus en plus pâle : garder les yeux ouverts lui demandait toute son énergie.
Quand Valentin la regardait, il se rendait compte qu’elle n’était pas blanche.

Elle était grise.

« Louise, ne t’endors pas, ma chérie. Reste avec nous.

— Il faut faire quelque chose, criait Valentin aux deux médecins, elle est en train de mourir !

— Nous essayons. Seulement, nous n’arrivons pas à déterminer ce qui provoque ces saignements, et…

— Mais je m’en fiche ! Trouvez quelque chose, ne la laissez pas souffrir ! »

Le premier médecin était un homme de cinquante ans au crâne dégarni. Il le fixait sans ciller, les sourcils froncés. Le second, un peu plus jeune, détournait les yeux comme s’il se sentait mal.

« C’est votre métier de sauver les gens, leur dit Valentin, les larmes lui piquant les yeux, alors faites-le. Sauvez-là.

— Notre métier est de guérir les gens, rectifia le premier, de tenter de les sauver. Si je pouvais par miracle sauver la vie de tous les gens, alors croyez-moi, ma propre fille ne serait pas morte en couches. »

Le ton, dur, l’avait fait reculer.

« Alors laissez-nous faire, reprit-il, les épaules affaissées, il y a des choses qui sont hors de notre contrôle. Si vous ne pouvez pas rester calme, alors descendez et priez. »

Valentin s’offusqua, et les suivit dans la chambre. On le fit reculer ; il tint bon.

« C’est ma sœur ! Je ne la laisserai pas !

— Vous ne l’aidez pas en vous affolant et en hurlant comme cela ! Vous non plus, Madame. Sortez.

— Je refuse.

— Qu’elle soit votre fille ou votre sœur, elle n’ira pas mieux si vous lui hurlez dans les oreilles !

— Maman… »

Ils se figèrent tous sur place. Louise s’était tournée vers eux, exsangue, ses cheveux comme une mer d’encre autour de son visage.

« Laisse-les faire.

— Mais…

— Valentin aussi. Occupe-toi d’eux, papa. Je vous aime. »

Richard et Charles durent les sortir de force de la chambre. La porte se referma sur leurs cris, et sur les yeux que Louise avait fermés, épuisée.



Elle était morte à midi vingt-cinq. Elle avait déjà perdu trop de sang et, exténuée par l’accouchement, elle ne s’était pas réveillée.
Ils avaient tous épuisé leurs larmes. Rosalie s’était accrochée à Valentin et n’avait pas voulu le lâcher. Richard savait qu’il faudrait que le chagrin l’use pour qu’elle accepte de dormir ; et puisque personne d’autre n’avait le courage de le faire, il s’occupa de la toilette de Louise. Charles, désespéré, tenait son fils dans les bras. Louise voulait l’allaiter elle-même, ils n’avaient pas prévu d’engager une nourrice. Il fallut en trouver une d’urgence. Malgré la triste ironie de la situation, il alla chercher Victorine.

Celle-ci, étonnamment, n’avait versé que des larmes silencieuses et s’était immédiatement chargé du petit André. Il lui en fut reconnaissant. Il se décida ensuite à aider son beau-père à préparer Louise.

Valentin avait observé le remue-ménage à travers les boucles rousses de sa mère ; il n’avait pas bougé, même quand Victorine était arrivée en courant. Il n’en avait pas le courage.
A part pleurer, il n’avait le courage de rien.



well she ded

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Little Lion Man, Mumford and Sons

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