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 Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;

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Métier  : Vétérinaire.

MessageSujet: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Dim 20 Déc 2015, 22:40


I'm not satisfied ;
It's all or nothing.
There's no peace of mind for me.
And even though I try,
My greedy heart is hungry ;
I'm not satisfied, you see ?
I'm not satisfied,
I'm lost and empty.
There's no reason why -
You see ?
And I could live a thousand lives,
And I know I won't be happy.

I'm not satisfied with me.
Nom : Kinnunen.
Prénom : Luukas Riku.
Surnom : Riku, Princesse, Hintti, Horo, Lutka et autres joyeusetés.
Sexe : Masculin.
Âge effectif : 34 ans.
Âge apparent : 19 ans.
Date de naissance : 25/02/2007
Date de mort : 17/03/2041
Orientation sexuelle : Homosexuel.
Groupe : Quietus.
Nationalité : Finlandais ; Oulu (Helsinki)
Langues parlées : Finnois, Suédois, Anglais ; approximatif en Allemand et Russe.
Ancien métier : Vétérinaire.
Métier actuel : Vétérinaire (soins uniquement ; il lui arrive également d'aider si besoin pour les Daemon).
Casier Judiciaire


▬ Crimes commis :
▬ Circonstances du décès :
▬ Péché capital principal :
▬ Péché capital secondaire :
▬ Votre rapport à l'alcool :
▬ Votre rapport aux drogues :
▬ Addictions :
▬ Avez vous eu de mauvaises attitudes récurrentes :
▬ Avez vous déjà été victime :


Physique


Luukas est joli garçon. Sans les sourcils sévères, sans le visage un peu carré aux pommettes saillantes, sans la carrure d'athlète en V dont les chemises complimentent la silhouette ; il n'a rien d'alpha et n'impressionne pas mais oui, il est joli. D'une beauté presque féminine, sans doute. Éphèbe tout au moins. Que ce soit loin de plaire à tout le monde lui est aussi évident qu'il y est indifférent – dans la mesure où on ne lui a pour ainsi dire jamais fait de critique objective, il se fiche bien de savoir qu'unetelle ou untel ne le trouve pas attirant. Dans son genre, il est très beau.
Ça lui suffit.
Son mètre soixante-treize est porté tout en finesse par des muscles certainement plus solides que le sont ses os ; Luukas n'a jamais été un modèle concernant son poids mais, vraiment, la finesse de son squelette n'aide pas. Ses poignets sont saillants, ses articulations pointues. Il doit faire attention à ce qu'il mange, et surtout en quelles quantités, pour éviter de pouvoir compter chacune des côtes encore cachées sous sa peau. Son métabolisme rapide rend la prise de poids difficile et pour les mêmes raisons, ses muscles sont fins et longs à défaut d'être vraiment visibles. Des années à pratiquer la danse régulièrement l'ont pourtant rendu souple et endurant : avant de ne détruire consciencieusement ses poumons à la cigarette, il était rare qu'il puisse s'exercer au point d'en être malade ou à bout de souffle. Droit et rapide sur ses deux jambes, chaque fois qu'il bouge ou se déplace c'est sans effort apparent. Rien n'a jamais l'air difficile, quand il le fait. Ses pas sont légers ou dynamiques, ses mouvements vifs et naturels ; il est souple, détaché. Indolent. Il a l'air à demi endormi ou la tête ailleurs, la plupart du temps – au point où, parfois, sa lenteur peut devenir exaspérante.
Il est parfaitement capable de courir et tout finir en quelques mouvements efficaces mais fait rarement cet effort. Ce serait beaucoup en demander à sa majesté.
Plus volontiers loin des autres sur le plan physique, Luukas ne se rapproche que s'il l'entend et sait parfaitement comment parler sans rien dire. Son corps sait en communiquer beaucoup plus long que sa voix ne daigne le faire dans bien des cas ; du regard aux sourires en passant par la tenue et le mouvements des mains, c'est quelqu'un de très subtile. Très doux. Très délicat. Ainsi ses gestes sont rarement brusques et trop ouverts, tout autant qu'il est singulier de le voir bras croisés trop fort contre sa taille ou tête baissée plutôt que droite. Autant que possible, il essaie de se contrôler.
Mais là encore, sans que ça se voit.
Sa voix, dans la norme pour un garçon, s'échappe en minces filets discrets qui viennent vite trouver leur point. Il a la peau froide ; craquelée, gercée, facilement abîmée et un peu sèche. Ses lèvres y sont tout particulièrement sujettes.  Ses doigt sont plutôt longs, ses mains nettement plus grandes que le seraient celles d'une fille de sa taille ; le stress et la réflexion l'ayant longtemps poussé à se ronger les ongles, il a appris à les garder aussi courts que possible. Malheureusement, ce sont maintenant le bout de ses doigts et ses phalanges qu'il a tendance à mordre.
Habitué à garder les cheveux mi-longs, Luukas les a longtemps eu un peu au-dessus des épaules avant de les couper de manière plus classique pendant quelques années. Globalement, les stress émotionnels ont tendance à lui donner envie de raccourcir sa chevelure de quelques centimètres à chaque fois – voire de changer entièrement de coupe, si ça ne va vraiment pas. Pas qu'ils lui aient valu de grands compliments quoi qu'il en soit ; d'un blond très pâle, presque délavé, ils sont fins et demandent trop d'entretien à son goût pour rester souples et brillants. Sa tendance à les martyriser et les tordre entre ses doigts en privé n'aide certainement pas.
Du reste, le jeune homme a un visage harmonieux dont le trait le plus marquant reste sûrement ses yeux. Leur bleu pâle est clair, très dilué sans pour autant paraître gris : on les a tour à tour qualifiés de ternes, doux, méchants, emplis de jugement ou juste vides tant et si bien qu'il ne croit plus personne sur la question. Ce sont juste des yeux, tout comme son nez est juste un nez, ses oreilles sont juste des oreilles et ses dents sont juste des dents – pas parfaites, pas droites comme celles d'une star de cinéma, mais là encore rien qui l'inquiète.
Ses vêtements sont toujours larges ; confortables. Il préfère les teintes ternes et froides – le gris, le bleu, le vert, le violet – et ne porte que très peu de bijoux, pour ne pas dire aucun.
Dans l'idéal, il aimerait pouvoir se promener en chaussettes et en jogging partout où il va.


Caractère



Luukas est indolent, et ce dans tout les sens du terme. Nonchalant, calme, insensible, apathique, introverti, silencieux, solitaire, désintéressé – distant et lointain, pour ne pas dire absent. Le regard comme les gestes suivent chez lui l'attitude avec une justesse presque parfaite ; difficile de dire qu'il feint, ou a l'air faux, quand toute la mécanique s'emboîte aussi précisément. Non, il ne s'est pas construit une carapace de glace pour ne rien ressentir. Non, il n'a pas protégé son cœur pour ne plus en être blessé. Non, il n'est pas dépressif et complexé derrière son indifférence. Non, il ne fait pas semblant de s'en moquer. Il s'en moque vraiment.
Il ne ment pas. Pas vraiment, du moins, et apparemment pas assez pour se justifier.
Sa méchanceté n'a rien de pardonnable, souvent.
Quoi qu'il réfuterait le terme et le trouve sérieusement inapproprié dans son cas, c'est comme ça que beaucoup de ses connaissances le voient ; méchant, cruel, voire mauvais et peu aimant selon les personnes. C'est facile de juger et il n'a jamais été d'accord là-dessus – pour être cruel, encore faudrait-il que ce soit volontaire. Idem pour la méchanceté, dans une moindre mesure.
Or, venant de lui, ça l'est rarement. Il est juste égoïste, presque égocentrique et si peu soucieux du sort des autres que son attitude paraît souvent violente au plan émotionnel. Il ne voit pas l'intérêt de se préoccuper de tout vos soucis. Il n'a pas envie de ménager vos sentiments si ça froisse les siens. Il ne comprend pas pourquoi il devrait se montrer aimable envers quelqu'un qu'il ne veut pas voir. S'il ne veut plus vous parler, il arrêtera. Il passe avant les autres et c'est bien normal, non ? Il est lui, pas eux. Il comprend qu'on le haïsse sans raisons plus facilement que l'inverse. S'il fait des efforts, c'est son choix ; pas un devoir. Il n'a aucune obligation envers qui que ce soit.
Pour quelqu'un de sensible, suivant les situations, Luukas peut sembler horrible. On le lui a déjà dit. Il a l'habitude. A ses yeux ce n'est pas plus vrai pour autant, mais soit ; il conçoit qu'on puisse penser ça. Tant pis.
Tenter de changer l'image que les autres ont de lui demanderait beaucoup trop d'efforts et le jeune homme n'a, en général, aucune envie d'en fournir le moindre. La fatigue lui est familière ; tant morale que physique, lancinante, souvent discrète mais jamais tout à fait partie. Il est parfaitement capable de rester deux jours de suite sans dormir pour perfectionner un dossier, de danser pendant des heures sans s'ennuyer, de sortir, de bouger, de boire et de s'amuser – de faire ce que n'importe qui ferait, et le faire normalement, mais elle ne le quitte jamais pour autant. Elle le fait marcher lentement, rend ses gestes las, garde ses yeux à demi-clos et le laisse économiser ses paroles autant que faire se peu. Il aime rester allongé, aime dormir, aime le confort et la facilité. S'il a envie de courir, il courra ; s'il veut sauter sur quelqu'un et rire trop fort, il le fera. Y être forcé, c'est ça qui l'insupporte. Il déteste, déteste être réveillé le matin tout autant que devoir se dépêcher pour attraper un train. Il n'aime pas la violence lorsqu'il doit la subir et n'arrive pas à s'en défaire. Les silences lui conviennent souvent mieux que les cris ; il ne veut être touché que si c'est agréable, enivrant. Son idéal est calme et pastel, moelleux. Hors du temps.

Une partie spécifique de ses proches trouverait ça très drôle à entendre, pourtant.

Les colères de Luukas sont assez rares dans l'ensemble, souvent concentrées sur une personne à la fois, mais toujours violentes. Il est compliqué ; se trouve compliqué, en tout cas. Il ne sort de l'indifférence qu'en bouffées de sentiments étouffantes et de pulsions incompréhensibles, toutes ses barrières à terre et incapable de mettre des freins à ses pensées. Quand il pense trop, il se met à avoir mal – et quand il a mal, il aimerait juste que ça s'arrête, alors il empire et empire jusqu'à saturation ou court-circuit. Il peut frapper, crier, pleurer. Tout dépend de ce qu'il ressent. Les trop-plein peuvent venir de la culpabilité, de l'amour, de l'abandon, de tout et n'importe quoi ou même rien du tout : il ne les prévoit pas et n'a aucun moyen de les empêcher de survenir non plus. Ça tient du conflit intérieur ou d'une dissonance brutale. Et à chaque fois, ça fait très mal.
Les sentiments à l'excès vont souvent de pair avec une profonde haine de soi, chez Luukas, alors bien sûr que ce n'est pas agréable. Sachant que d'ordinaire son ego n'a rien à envier aux narcissiques, les chutes sont toujours saisissantes – du genre sans filet depuis le toit d'un building. Il s'écrase rarement. En souffre quand même.
Éviter ce genre de situation est une priorité. Il fait de son mieux. Alors oui, dans un sens, il s'efforce de rester indifférent ; et oui, parfois, il ment. Ce n'est pas la majorité des cas, c'est même rare au point d'en être anecdotique, mais ça arrive. Et il n'aime pas ça.
Parce qu'il reste honnête, aussi discutable soit sa façon de l'être. Qu'il cherche rarement à blesser les autres. Même s'il finit toujours par en arriver là au final. Il n'est pas un mauvais ami non plus ; quoi qu'il en dise, il sait se faire violence pour rester auprès de quelqu'un qui en a besoin. Il sait être affectueux, et les attentions spontanées ne sont pas rares venant de lui lorsqu'il est attaché à la personne. Et non, il ne prendra pas votre défense s'il juge que vous avez tort, mais dans tout les autres cas il n'hésitera jamais à envoyer le premier galet sur celui qui aura médit de vous devant lui.
Son affection et son amour non plus ne sont pas très voyants. Il ne le dit pas, et souvent il oubliera même de le penser – c'est difficile à reconnaître et à distinguer de tout le reste, pour lui. Mais consciemment ou pas, de la pire façon qui soit ou pas, il le montre toujours. Ça se sent. Ça se voit.

Mais Luukas est un monstre. C'est plus facile comme ça.
Et tant pis, hein.
Au moins il ne risque pas de décevoir qui que ce soit.


Résumé



MCFCKN RESUME DE LA MUERTE

2041

Il se promenait dans un zoo. C'était sympa.
Soudain l'anaconda fit une attaque cardiaque.
"laissez moi passer !!! je suis vétérinaire !!"
pUIS l'anaconda l'enlaça tendrement avant de l'étrangler.
"I don't want none unless you got buns, hun"
Ce qui brisa le cœur de Luukas qui mourut une seconde fois.

Fin.


     
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Dernière édition par Luukas Kinnunen le Mar 20 Juin 2017, 12:57, édité 6 fois
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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Mer 27 Avr 2016, 04:08


Histoire - 2015 / 2020



▬ 16/02/2027

En quelques fractions de seconde, la douleur remonta de ses phalanges à son épaule comme un serpent électrique et venimeux. Ses nerfs brûlaient. Ses muscles tendus aussi.
L'impression de flotter, il la cloua au sol entre deux inspirations sifflantes.
Ses dents serrées eurent le temps de grincer désagréablement avant qu'il ne reprenne ses esprits, et il préféra se concentrer là-dessus que sur les mots qui défilaient à toute allure dans sa tête – il n'arrivait pas à arrêter ; à se concentrer ; il avait mal et ce n'était pas assez, il avait besoin d'avoir plus mal que ça, de lui faire plus mal que ça, il avait besoin d'un court-circuit et aucune idée de comment le créer autrement qu'en serrant les poings.
Une nouvelle fois.
Et il ne bougeait pas, une main contre sa joue rougie, l'autre ballante, les yeux écarquillés.
Alors il bougea, lui.

Les deux mains en avant pour le pousser violemment en arrière et comme il ne réagissait toujours pas et qu'il s'entendait encore penser, il y mit tout son poids jusqu'à les en faire basculer.

Et il s'entendait encore penser.

« HER ! ARRÊTEZ ! »

Yeux pâles sur yeux pâles, sourd au monde extérieur, il serra si fort le col de son t-shirt entre ses doigts qu'ils en émirent un craquement sinistre. Ça résonna, mais pas assez. Sa gorge était nouée et il pouvait presque sentir ses paupières trembler.
Le regard brillant de colère qui vint se visser dans le sien noya ses synapses de signaux familier.
Mais il s'entendait encore.
A travers le concert de bruits étouffés et de tissus froissés, dos au sol et cheveux en bataille, il s'entendait encore.

« AARNE ! »

Le sang dans sa bouche, et il s'entendait encore.
Le sien sur ses phalanges – il les entendait encore.

Lorsque des bras fermes et autoritaires emprisonnèrent ses épaules pour le forcer à lâcher prise, les séparer, les battements erratiques de son cœur l'empêchèrent de comprendre ce que la jeune femme lui disait ; ses yeux refusèrent de se détacher de la silhouette d'Aarne ne serait-ce qu'un seul instant.
Il fallut que les larmes brûlent sa cornée pour qu'il les ferme enfin.

C'était comme du poison. Il le sentait s'infiltrer dans sa peau, dans ses veines, sur sa langue sèche et jusqu'à ses mains glacées sans rien laisser derrière lui. Il se contentait de détruire, détruire, détruire – jusqu'à le faire tomber, le forcer à céder.

D'habitude il l'ignorait.
Mais cette fois, il avait craqué.

En mille morceaux qu'il ne pourrait jamais tous ramasser.

« Merde Luukas, qu'est-ce qui t'as pris ?! Ça va pas non ! »

L'adrénaline l'avait quitté comme un automate que l'on débranche. Il se sentait vide. Fatigué. Sans les bras qui le soutenaient, il n'aurait pas juré pouvoir tenir sur ses jambes.
La sensation amère de déjà-vu sur son palais le glaçait jusqu'aux os.
Il avait peur.

Et ça, ça le terrorisait.

Mon Dieu, comment avait-il pu laisser une chose pareille arriver.



Jää, jää, jää...



▬ 12/05/2015

Luukas n'avait pas immédiatement repéré l'envahisseur. Peut-être parce qu'il était trop concentré sur ses devoirs ; peut-être parce que le bruit du carton qu'il faisait glisser sous ses pieds avait masqué celui de la porte. Elle était dans son dos, tant qu'à faire. C'était facile de ne pas remarquer quand quelqu'un ouvrait sans frapper.
D'autant plus que la seule personne qui rentrait dans sa chambre comme un empereur en terre conquise, de toute façon, c'était Aarne.

Enfin. Empereur.

Toujours est-il que les lattes avaient un peu craqué et ça, c'était un signe qui ne trompait pas. Qu'il entre sans rien dire et reste dans l'entrée était un peu inhabituel, mais ce n'était pas vraiment son problème non plus. S'il voulait fixer son dos, tant mieux pour lui ; il avait des jeux super marrants et très faciles.
Menton appuyé contre sa main gauche, l'enfant continua de gratter le papier sans rien dire.

Il l'avait remarqué ; rien ne l'obligeait à le lui faire savoir pour autant.
A "un deux trois soleil", c'était lui le plus fort.

« Luukas... ? »

Ses chaussettes blanches frottaient le carton sans rythme ni mesure, mais surtout sans marquer de pause. Ses phrases ne faisaient plus grand sens mais les traits, eux, restaient réguliers.
S'il ne réagissait pas, l'intrus finirait sûrement par partir.

« Luuuuuuukas. »

Comme si, hein.
Il n'y croyait pas un seul instant. Ce n'était pas le but du jeu non plus.
Les règles, il les connaissait déjà par cœur.

Un.

« Luukas. Luukaaaas. »

Deux.

« Luukas. »

Trois.

« Luu –

-Quoi. »

Soleil.
Jambes croisées sur la chaise pour éviter de les laisser pendre dans le vide, il posa les yeux sur le visiteur maintenant qu'il lui faisait face. Ses pas hésitants l'avaient amené tout près du bureau ; dos contre le dossier, Luukas le fixa en silence.
Ni l'un ni l'autre n'était du genre à parler plus que nécessaire.
Sauf Aarne, quand il était en colère.

Et, depuis peu, quand il était heureux.

« T'es fâché ? »

L’étonnement lui fit hausser les sourcils ; son faux-frère, comme un miroir, l'imita aussitôt.
Il fallait au moins être Aarne pour sortir des trucs pareils du néant.
Pourquoi est-ce qu'il aurait été fâché, au juste ?
Il n'avait aucune raison de l'être. Ou ne pensait pas en avoir, en tout cas. Tout allait bien ; rien n'allait mal. Il n'avait pas de problèmes à l'école, pas de soucis avec ses amis, pas d'ennuis à la maison. Ils avaient souhaité une bonne fête à leurs mamans le dimanche d'avant. Tout le monde était de bonne humeur, tout le monde souriait, tout le monde était content.
Lèvres pincées, il détourna le regard vers les étagères en bois.

« Non.

-Si. Tu fais ton truc, là. Tu me regardes pas. »

Ton truc, là.
Et depuis quand il faisait attention à quoi que ce soit ?

Après une brève seconde de réflexion, Luukas revint poser les yeux sur ceux d'Aarne.

« Voilà. Content ? »

Il y eut un moment de flottement où le silence reprit ses droits ; et il aurait aimé que l'horloge se mette soudain à avancer plus vite, à faire défiler les secondes, à les faire disparaître comme l'écran devient noir et passe à une autre scène.
Il aurait fermé les yeux, claqué des doigts, et tout se serait passé juste comme ça.
Mais quand il cligna enfin des paupières, il était toujours là.
Aarne aussi ; l'air à moitié ennuyé seulement, épaules haussées un bref instant.

« Non. »

L'estomac du petit garçon se noua méchamment derrière ses bras croisés.

« … Va jouer ailleurs. »

D'un geste désinvolte de la main, il fit pivoter sa chaise dos à l'autre.
Il n'était pas en colère ; il s'en fichait. Tout le monde était content. Tout le monde aimait tout le monde et il faisait définitivement partie de l'équation – s'ils étaient quatre dans la maison, lui était le numéro trois. Lui et sa maman, Aarne et sa maman, et son papa chez qui il allait parfois. Luukas n'en avait pas, mais il imaginait quand même que c'était un peu comme une seconde maman. Un papa.
Talons enfoncés dans le carton, il brisa la pointe du criterium sur une des lignes du cahier.
Il avait le droit d'aimer Lallu. Il n'avait que deux parents, lui.

Comme tout le monde.
Et l'autre, privilégié.

« … Dépêche toi de plus être fâché, c'est nul. »

La porte claqua sans faire plus de bruit que d'habitude. Derrière ses côtes, pourtant, ça brûlait fort, comme noyé du café trop noir qu'il n'avait pas le droit d'avaler.
Joue appuyée contre le papier, il lança un regard égal au mur vert.
Il se fichait bien de devoir partager l'attention et les câlins. Il avait l'habitude. Sans Aarne, il n'y aurait pas eu Lallu non plus ; et sans Lallu, sa maman aurait sûrement été très triste. Elle l'aimait tellement. Si elle avait été inconsolable, il n'aurait pas eu d'amour du tout – juste des larmes et du chagrin. Il n'aimait pas la voir pleurer, alors c'était très bien comme ça.
Quand il disait ne pas être fâché, il ne mentait même pas.
Il n'avait aucune raison d'être en colère. Rien n'avait changé. Si son faux-frère commençait à mieux s'entendre avec sa maman, parfait : elle n'allait pas le préférer tout d'un coup, il n'avait pas peur d'être abandonné. L'autre n'était pas plus énervant qu'avant, non plus. C'était facile de le supporter et il ne l'embêtait jamais longtemps.

Mais il avait mal quand même ; il n'arrivait pas à le regarder quand même ; il en voulait à ses parents quand même.

Et il aurait été incapable d'expliquer pourquoi.



Luukas comprenait. Aarne rarement.
Luukas se taisait, Aarne comprenait.
Luukas se taisait et Aarne aussi.

Parfois il le détestait et il voulait le haïr aussi.

Mais le plus souvent il s'en fichait, et je voulais qu'il me haïsse aussi.



▬ 22/07/2018

Ce fut la sensation d'être lâché qui finit de réveiller Luukas.
Si ses yeux s'étaient ouverts lorsqu'on l'avait tout doucement secoué et qu'il avait été assez conscient pour s'accrocher à quiconque l'avait hissé contre son épaule, il ne s'en souvenait pas. Il sentit bien ses mains se décrisper du tissu, par contre – se laisser faire par la gravité, sagement, avant qu'un spasme ne les envoie saisir précipitamment la veste qui lui obstruait la vue.
Son dos était en apesanteur entre terre et mer et il ne voulait pas tomber.
Il ne devait pas tomber.

« Eh – du calme, bonhomme, tout va bien. Ça va. »

Le cœur affolé, le garçon scruta à droite et à gauche quelques secondes. Petit à petit, malgré la pénombre, le poids du bas de son corps contre le matelas se fit plus familier ; rassurant. Il ne reconnaissait ni les formes vagues qui meublaient la pièce, ni les bruits et encore moins les odeurs. Ce n'était pas chez lui et la voix de cet homme lui était presque étrangère.
Pour autant, il y avait suffisamment de gentillesse dans ses intonations pour lui faire baisser la garde face aux vagues de fatigue qui engourdissaient encore ses membres.
Gentiment, sa prise se défit jusqu'à ce que son dos vienne heurter les draps.

« Tu t'es endormi, je voulais pas te réveiller. Aarne est juste à côté. »

Sur le coup, l'information lui parut superflue. Il n'était jamais très loin très longtemps, Aarne. Évidemment qu'il aurait été juste là.
Que ce soit censé le rassurer, d'une façon ou d'une autre, lui échappa.
Que ça ait fonctionné aussi.

« Tu veux te changer, du coup ? demanda-t-il, et Luukas hocha vaguement la tête. Okay. Je vais te laisser ton pyjama dans la salle de bain. J'allume, attention à tes yeux. »

Prévenu ou pas, le clic de l'interrupteur l'aveugla quand même. Caché derrière les paumes de ses mains, il roula sur le côté sans trop grogner pour autant ; les pas du presque inconnu s'éloignaient déjà, hors de la pièce et plus loin dans un couloir quelconque.
Il était venu ici à peut-être une ou deux reprises, les rares fois où leurs mères n'avaient pas pu les récupérer après la danse, et n'en avait pas gardé un souvenir marquant. Se rappeler où était quelle pièce lui aurait demandé beaucoup trop d'efforts inutiles ; et puis ce n'était pas comme s'il allait revenir bientôt, de toute façon. Il gardait pour sa mémoire les choses les plus importantes. Celles qui devaient y rester. Celles qu'il voulait y laisser.
Or tant qu'il n'était pas à l'arrière d'une camionnette blanche – et ce n'était pas le cas, à l'évidence – alors le reste lui était bien égal.
A peu de choses près.
Mieux habitué à la lumière, le garçon redressa péniblement le dos. On aurait pu l'amener ici après l'avoir drogué et enlevé, pour ce qu'il en savait ; il situait à peine le jour et les événements. Les premières minutes après le réveil étaient toujours très difficiles pour sa pauvre tête.
Mais ça, précisément pour cette raison, il ne pouvait pas s'en rendre compte.

« Aarne ? »

Une main lasse vint frotter ses yeux délavés. Son père avait bien dit qu'il n'était pas loin, non ?
En l'absence de réponse ou d'un signe de vie, il fit glisser ses jambes sur le côté du lit et dénoua ses chaussures. La salle de bain. Sûrement. Il devait y aller, de toute façon.
Tandis que les lacets défaits s'échappaient entre ses doigts, les souvenirs de jolies robes blanches et de rires à en briser les fenêtres teintèrent son soupir de soulagement. Sa mémoire restait floue et capricieuse, mais il ne lui en demandait pas beaucoup plus pour l'instant. Il avait été au mariage, avait applaudi et mangé dans des assiettes beaucoup trop belles pour vouloir mettre quoi que ce soit de comestible dedans ; après... Il avait dû s'endormir quelque part, puis être déposé dans la voiture jusqu'à la maison. Que ses deux mamans veuillent être tranquilles ce soir-là semblait plutôt normal, alors c'était monsieur très-cher-papa qui avait dû accepter de les héberger en attendant.
Il aurait préféré rester chez Kai, mais ça aurait sûrement été plus compliqué. Le craquement très léger du plancher sous ses chaussettes le précéda dans le couloir tandis qu'il avançait vers la seule porte ouverte en vue. Il aimait bien le cousin d'Aarne. Il était gentil en plus d'être très grand ; et puis il était bruyant, du genre dynamique. Très familier. Du bout des doigts, il frôla le mur tapissé de beige. C'était facile de lui parler quand il faisait facilement les trois-quart de la conversation sans attendre de réponse de sa part. Pas besoin de se forcer, de se mettre mal à l'aise. Kai le faisait rire et si lui ne lui apportait pas grand chose à ce niveau-là, ça n'avait pas l'air de lui poser le moindre problème pour autant. Ça leur convenait bien à tous les deux.
Main accrochée au cadre de l'entrée, il jeta un regard embrumé à la silhouette devant le lavabo.

Il lui ressemblait trop et pas assez à la fois.

« Quoi ? »

Comme il le fixait, Aarne avait tourné la tête vers lui sans se soucier du dentifrice qu'il risquait de cracher partout ; Luukas en soupira doucement.
Raafael, debout près de la commode, tapota un pyjama gris du plat de la main.

« Je t'ai mis tes affaires là. Vous allez vous coucher après, d'accord ? Pas de bruit, sinon ça va barder. »

Quoi que les deux garçons acquiescèrent sagement, ce fut plus par politesse et par excès de fatigue qu'en réponse à la menace du trentenaire. Quand Lallu grondait, elle ne rigolait pas. Tout le monde allait se cacher et se tenait à carreau parce que sinon, oui, ça allait barder – et pas qu'un peu. Dans sa bouche à lui, ça ne sonnait pas aussi catégorique et inquiétant ; s'il n'avait pas eu à ce point besoin de dormir, l'envie de pousser la gentillesse de son hôte dans ses retranchements n'aurait pas été très loin. Il aurait pu faire beaucoup, beaucoup de bruit avant qu'il ne se décide à trouver une punition adéquate. C'était à peu près certain.
En cela, Raafael ressemblait beaucoup à sa maman : ses ordres étaient toujours hésitants, quand elle ne se mettait pas à envoyer des coups d’œil implorants au mobilier. A chaque fois que sa voix tremblait et qu'elle trépignait sans trop savoir quoi dire, il aurait pu s'en tirer facilement rien qu'avec quelques excuses toutes faites. A ses « non », elle n'aurait probablement pas trouvé quoi répondre.
Il ne lui désobéissait jamais, pourtant.

« Il est quelle heure ? »

Brosse à dent en main, debout devant le deuxième lavabo, Luukas se demanda quand au juste ils avaient pu aller chercher ses affaires à la maison. Quelqu'un avait bien dû rentrer dans sa chambre pour récupérer son pyjama.
Beaucoup trop de choses se passaient pendant son sommeil. Ça n'allait pas du tout.
Il prit une inspiration sifflante.

« Je sais pas. Tard.

-On est rentré depuis combien de temps ?

-Bah. Juste là. Tout à l'heure. »

… Vraiment.
Jugeant à l'expression du garçon qu'il n'obtiendrait rien d'intelligent de sa part avant le matin, il s'appliqua à se brosser les dents sans plus rien dire.
Le silence leur allait si bien qu'il se mordit les lèvres de l'entendre s'envoler.

« Ça va changer quelque chose ? »

L'esprit ailleurs, Luukas fixa le reflet de son faux-frère sans comprendre.

« Le mariage. »

… Oh.
A ces mots, les rires et les discours lui revinrent en tête comme l'on projetterait un film sur une vieille toile. Il savait que c'était important, oui, et que ça faisait vraiment plaisir à leurs mères d'avoir pu célébrer ça comme il se doit ; est-ce que ça allait changer quelque chose, en revanche, il n'en savait rien. Probablement pas. Ils vivaient déjà tous ensemble, elles étaient déjà amoureuses et il ne voyait pas bien ce que des signatures et des promesses auraient pu venir chambouler chez eux. Des bagues, ce n'était pas exactement ce qu'il aurait décrit comme un changement.
Moins de préparatifs, un poids en moins sur les épaules. Quoi d'autre ?
Songeur, il haussa les épaules.

« Je pense pas. »

Pas à leur niveau, en tout cas.

« … Okay. »

La brosse à dents bleue fut pratiquement jetée dans le gobelet. Luukas ne trouva rien à y ajouter. Il se contenta de se regarder dans le miroir jusqu'à ce que ses trois minutes soient écoulées à leur tour, que son reflet lui devienne presque étranger – sans se retourner pour voir l'autre passer la porte, quoi qu'il ne put s'empêcher d'écouter ses pas trop brusques chaque fois qu'ils heurtaient le plancher.
Heureusement qu'on leur avait demandé d'être silencieux.
Sans ressentir le besoin de s'enfermer à l'abri des regards, le garçon enfila son pyjama en quelques mouvements maladroits. Le sommeil s'était un peu trop éloigné et maintenant, c'était tout son corps qui protestait violemment contre sa trop courte sieste. Sa tête le lançait ; ses poumons aussi. Il pouvait presque se sentir respirer, penser le mécanisme comme si le moindre oubli risquait de l'étouffer, et sans repère familier pour l'aider à se sentir mieux il n'était pas complètement sûr de réussir à faire passer le malaise. Ça ne l'inquiétait pas trop non plus, dans la mesure où ça ne l'avait jamais tué et qu'il finissait toujours par s'endormir quand même, mais ce n'était pas rassurant pour autant. Loin de là.
Lumière éteinte dans son dos, traversant à pas léger le couloir jusqu'à la chambre encore éclairée, Luukas énuméra les constellations en silence jusqu'à venir s'enfermer avec Aarne dans la petite chambre pâle. Il avait beau ne pas avoir été habitué à vivre dans un château, les pièces étroites ou encombrées ne lui plaisaient pas tellement.
Son faux-frère, en l'occurrence, encombrait l'espace et volait son air.
Sans se soucier de ce qu'il pouvait bien bricoler avec le radiateur, le petit blond éteint le plafonnier et se laissa tomber sur le lit au mépris de ses protestations. Faire taire son cerveau et remplir ses poumons étaient loin devant le confort de l'intrus dans la liste de ses priorités.
Glissé sous les couettes pour retenir la chaleur le mieux possible, dos collé au mur, il se mit cette fois à compter les moutons.
Ça avait beau paraître stupide, c'était à la fois trop simple pour le maintenir éveillé et suffisamment préoccupant pour l'empêcher de penser à autre chose. A défaut d'une méthode sûre et somnifère, c'était la meilleure qu'il ait trouvé pour faciliter un peu le processus. Les insomnies et autres gênes ne lui arrivaient que quand il se sentait mal, de toute façon, et ce n'était vraiment pas souvent. Pas de quoi chercher une solution plus efficace.

« T'aurais pu attendre. »

Aveugle et idéalement sourd, le garçon ignora le poids de l'intrus sur le matelas autant que ses critiques.
Il dormait déjà.
Il aurait pu, en tout cas. S'il ne répondait pas il finirait sûrement par partir.
Concentré sur les moutons, il s'efforça de calquer leur rythme sur celui de ses poumons. Calme. Régulier. Calme. Calme et régulier. Calme et régulier, calme.

Il étouffait.

Le cercle vicieux ne le laisserait jamais partir ; la certitude qu'il risquait de glisser loin de chez lui empirait la panique et ainsi de suite. Il avait peur de ce sur quoi il n'avait aucun contrôle sans même comprendre ce que ça impliquait.
Plus il inspirait fort pour combler la sensation de manque, d'asphyxie, plus il se sentait bloqué. Plus il se sentait bloqué et plus il étouffait, plus il respirait vite et profondément et plus son cœur battait fort et plus il respirait fort et plus il avait mal et il avait beau savoir que ce n'était pas grave il avait mal et il ne voulait pas avoir peur et il détestait son corps et plus il respirait plus il respirait fort –

Le clac sonore d'une main contre sa joue lui fit ouvrir les yeux en grand.
L'air quitta violemment ses poumons.

« Arrête. Tu fais quoi, tu sais plus respirer ? »

La gorge brûlante, Luukas passa ses mains contre la peau parfaitement lisse dans l'espoir d'apaiser la sensation d'étouffement.

« Tu meurs pas quand je dors, je te jure, sinon je te tue. »

Éberlué et encore loin de la terre ferme, le garçon ne put retenir un rire interdit.

« C'est impossible.

-Et alors. Me force pas à le faire, t'aimerais pas ça. »

L'air rentrait encore en trop grandes quantités ; regard perdu dans le noir, il déglutit péniblement.
Ça allait passer. Ça devait passer.

« D'accord, d'accord. Me tue pas.

-Te tue pas.

-Je me tue pas. »

Sans grande douceur, le garçon chassa la main restée appuyée sur sa joue ; comme un animal nuisible et donc agaçant, elle revint frapper son bras gauche l'instant qui suivit.
Aarne savait être impossible à vivre. Rien de nouveau.

« Laisse moi dormir.

-Toi, laisse moi dormir. »

Peu importe qu'on ne le voit pas, il en leva les yeux au ciel de frustration.

« C'est toi qui m'embête. Va dormir » grinça-t-il en repoussant sa main de nouveau, la saisissant cette fois dans la sienne pour qu'elle reste plaquée contre le matelas. Connaissant Aarne, il se serait attendu à ce que ça l'énerve ; sa liberté volée n'eut pourtant pas l'air de beaucoup l'émouvoir. Si son silence immobile en était un quelconque signe, en tout cas. Il ne cherchait pas à se dégager de son étreinte et ne grognait même pas.
Luukas resta quelques minutes comme ça, à fixer le noir, sans bouger un doigt. Puis, les pensées vides, il relâcha son otage. Posa sa main à côté de celle de l'autre et, sur un soupir vaincu, ferma les yeux.
La prochaine fois, il dormirait chez Kai. Il était à peu près sûr que lui au moins aurait réussi à apaiser ses craintes fantômes rien qu'à être là – comme Lallu, comme Aljona.

Pas comme toi.

Ses doigts frôlant les siens si légèrement qu'il ne les en sentait presque pas, il eut à peine le temps de chercher combien de moutons avaient déjà été mis à l'abri que ses pensées se mélangeaient en un agréable maelström de sons et d'images. Pas de cauchemars ; pas d'idées noires ; pas de paysages monochromes sans repères ni mer ni nuages.
Si ça ne pouvait pas durer, que les voiles blancs allaient finir par se déchirer et l'abandonner à la tempête, il ne voulait rien savoir avant de se sentir heurter la mer comme du béton.
Avant que ça ne se produise, il ne voulait pas y penser.

Phalanges crispées sur la peau claire de son frère, il ne sentit pas les cordages se refermer sur ses poignets.



▬ 24/09/2019

Doucement, il frotta ses mains contre sa peau abîmée.

De toutes les filles, il aimait le moins danser avec Sara. C'était une grande perche un peu gauche, bruyante, avec des jambes suffisamment longues pour faire marcher tout Helsinki ; tant qu'à faire, elle semblait absolument vouloir lui écraser les pieds dès qu'elle en avait l'occasion. Chose qu'il n'appréciait pour tout dire que moyennement. Il tenait à ses chaussures autant qu'à ses orteils, merci bien.
Le pire, c'était qu'elle arrivait à lui faire mal qu'il soit dix mètres devant ou sur son côté ; à ce stade, il était presque tenté de la féliciter. C'était quand même assez incroyable d'être nulle à ce point sans avoir envie de s'enterrer de honte dans la serpillière qui lui servait de t-shirt.
Parce que, oui, histoire d'empirer son cas, elle ne portait que des hauts jaune poussin et ça ne lui donnait vraiment pas envie de l'apprécier.
Vraiment pas.

Pas qu'il ait essayé longtemps non plus.

« Ouhh tes pauvres petits pieds. »

Sourcil haussé, Luukas adressa un regard égal à son amie.

« Presque morts.

-Presque ! Donc y'a encore un espoir, chanta-t-elle. Moi, quand j'ai mal... »

Assise près de lui, la fillette aux longs cheveux châtains entreprit de nouer ses lacets avec application tout en lui expliquant à quel point les bains moussants étaient le remède universel pour guérir à peu près toutes les blessures – indépendamment du fait qu'elle adorait ça, bien sûr. Elle était un guide impartial et objectif. Elle n'aurait jamais osé lui dire que le poisson et les bonbons suffisaient largement pour vivre, ç'aurait été irresponsable.
Quoi qu'elle y croit fermement.

« J'ai des paillettes, si tu veux. Les paillettes ont de super pouvoirs de guérison aussi. Les bains pailletés c'est le mieux pour se sentir bien ! »

Il n'en doutait pas un seul instant.
Briser les rêves de la demoiselle n'étant pas dans ses intentions, il se contenta de hocher la tête. L'ombre d'un sourire sur ses lèvres sembla la rassurer ; déjà, elle changeait de sujet de conversation.
Là où Sara était objectivement une grande dinde agaçante (quoi qu'en disent les autres filles, qui semblaient bizarrement l'adorer), Venla était une petite fée à l'enthousiasme discret et contagieux. Elle n'était pas du genre à sauter partout ou crier à la moindre émotion, mais elle avait cette façon attachante de s'exclamer sans jamais hausser le ton et d'agiter les mains dans tous les sens qui la rendait belle à ses yeux.
C'était assez rare et rien que pour ça, il voulait la garder.

« Oh. »

Son souffle étouffé de gêne, comme une alarme, lui fit aussitôt lever la tête.
Deux yeux clairs rencontrèrent les siens sans ciller.

« Faut qu'on y aille. Äiti est pas tranquille, elle va me harceler si on part pas maintenant. »

Le regard de Luukas passa du sac sur l'épaule de son faux-frère au portable dans sa main.
Devant l'acharnement qu'il mettait à oublier de prendre le sien – ou pire, à le laisser en silencieux dans la plus obscure poche de son manteau, leurs parents avaient vite abandonné les sermons et préféraient maintenant passer par le cadet pour les messages importants. Il lui servait de réveil. De piqûre de rappel.
De tout ce qu'on veut quand lui, proclamé rêveur et tête en l'air, n'arrivait qu'à oublier et ne pas s'en faire.

Une nouvelle vibration tira un grognement agacé à Aarne.

« Okay. Tu viens ? »

Bouche ouverte sur un rond parfait, la demoiselle n'eut pas le temps de se répandre en excuses que la moue ennuyée de son ami avait fait fondre toute forme de courage en elle. Être généralement inexpressif avait l'avantage comme l'inconvénient de rendre ses émotions facile à lire lorsqu'elles transparaissaient – volontairement ou non. Il avait l'air contrarié, elle ne voulait pas le contrarier, elle allait venir.
C'était presque trop facile.

« Ah, oui, d'accord.

-Ouais bah, dépêchez vous. »

Sans se soucier d'Aarne, déjà reparti vers l'entrée de la salle, Luukas se redressa souplement sur ses jambes. Venla l'imita sans plus d'efforts ; et si elle n'avait pas l'air franchement rassurée lorsqu'elle passa les bras dans les lanières de son sac, il n'y prêta qu'une attention distraite. Il commençait à la connaître, au même titre qu'il connaissait son colocataire. Il avait l'air méchant sans vraiment mordre pour autant et elle, elle s'inquiétait pour rien plus ou moins constamment. Que l'un fasse peur à l'autre ne l'avait pas étonné.
Si Aarne avait risqué de blesser les pauvres sentiments de son amie à la hache, il n'aurait pas demandé à faire le chemin avec elle. La traumatiser à vie n'aurait pas eu grand intérêt.
Le jeu n'en valait pas la chandelle et Luukas savait à peu près gérer ces choses-là.

Après quelques au revoir qu'il renvoya d'un geste poli de la main, le garçon quitta la salle et descendit les escaliers du centre commercial d'un pas léger. A dix-neuf heures, il n'y avait plus grand monde dans les galeries commerçantes. Les derniers clients s'affairaient plus volontiers à pousser leurs chariots pour pouvoir vite rentrer chez eux qu'à discuter et rire trop fort, ce qui plongeait les lieux d'ordinaire si bruyants dans un calme bienvenue.
Pas sûr que les caissiers soient de cet avis mais ici, en tout cas, c'était tranquille.

Les rires idiots de débiles profondes dans son dos le fit grincer des dents.

Esprit rationnel ou pas, parfois, il avait vraiment l'impression de provoquer le mauvais sort.

« Dépêche. »

Hors de question de les laisser gâcher sa journée plus qu'elles ne le faisaient déjà pendant les cours de danse. Le poignet de Venla serré entre ses doigts, il accéléra le pas.
Le tout au ravissement curieux de cette dernière, qui se mit à trottiner avec une énergie renouvelée en commérant à voix basse.

« En plus je crois qu'elle s'est coupé les cheveux parce que quelqu'un avait collé un truc dedans.

-Bien fait.

-Mais tellement ! Olivia gnagnagna elle m'énerve. Et t'aurais dû voir Sara à l'école – elle avait un haut. Jaune. Mais jaune. Canari.

-Pitié » grinça-t-il en reprenant un rythme normal, quelques pas derrière Aarne et ses grandes jambes. Leurs parents auraient probablement hurlé de les voir traverser un parking sans faire suffisamment attention, mais c'était bien le dernier de ses soucis. Il n'avait jamais eu d'accident, jusque-là ; personne n'en avait jamais eu. Ils étaient trop vieux pour se promener côte à côte dans des manteaux fluos, de toute façon. Les voitures faisaient attention.
Elles pourraient hurler le jour où il courrait comme un imbécile sur la route.

Dès qu'il eut lâché le poignet de son amie, ce fut elle qui agrippa son bras.

« Je t'assure ! C'est pas caca d'oie, au moins, raisonna-t-elle en faisant la moue, mais bon. Y'a une sorte de truc rouge dessus ? Je sais pas, c'est moche.

-Oh, je te crois. »

Presque trop. Il aurait préféré ne pas savoir.
Un coup d’œil en arrière lui confirma que les demoiselles en question avaient bifurqué un peu plus loin dans le parking, presque hors de vue à présent. Comme ils allaient dans des écoles différentes, lui ne les voyait qu'à la danse ; Venla en revanche, quoi qu'elle était une classe en-dessous, les croisait dans les couloirs et la cour de temps en temps. De ce qu'il en savait, elles s'évitaient plus qu'autre chose. Entente cordiale. Indifférence. Hypocrisie, en quelque sorte.
L'ombre d'un diable sur son épaule lui soufflait souvent d'aller dans le vestiaire des filles renverser de la peinture sur ses vêtements.
Puéril autant qu'idiot – il ne l'avait jamais fait. Ça ne lui aurait rien apporté non plus.

Il courait loin de sa méchanceté comme de la peste.

« Faudra qu'on se mette dans le même cours encore l'année prochaine ! »

La fillette avait baissé d'un ou deux tons maintenant qu'ils étaient sous l'arrêt de bus ; amplifiée par le calme ambiant, sa petite voix devait encore lui paraître trop forte.
Occupé à taper violemment quelque chose comme « OUI ÄITI ON EST VIVANTS oui äiti Luukas est là en un seul morceau oui äiti on rentre pitié stop j'ai compris », il ne se rendait probablement pas compte à quel point il l'impressionnait.
Heureux soient les aveugles.

Regard rivé sur les grands yeux attentifs de Venla, il hocha gentiment la tête en guise de réponse.

L'instant suivant Aarne était coupé dans sa rédaction par la sonnerie de son téléphone.
Et à son juron désespéré, Luukas éclata de rire comme il se serait brisé tout entier.



Les éclats du garçon – qu'ils soient de joie ou de colère – surprenaient autant par leur rareté qu'ils avaient tendance à durer. Quand il se fâchait, il le restait pendant des heures ; quand il riait, ça pouvait continuer un long moment avant que le sérieux ne lui revienne tout à fait. En attendant, le moindre petit détail pouvait rallumer l'étincelle et le faire repartir de plus belle.

Or après l'avoir regardé avec toute la terreur qu'elle était capable de ressentir en voyant un poisson se moquer d'un ours affamé (ce qu'était supposément Aarne), Venla s'était mise à hoqueter bêtement avec lui.

Deux stop après l'avoir laissée descendre, il avait encore mal à l'estomac.

« Je te déteste tellement. »

Et peinait à respirer, accessoirement.

Main droite plaquée devant ses paupières closes dans un semblant de pudeur, front appuyé contre la vitre du bus, Luukas tenta de penser à tout sauf à n'importe quoi. Il n'avait aucune idée de ce qui pourrait faire l'affaire pour le calmer. Des choses neutres. Des plantes. Le ciel. Les devoirs qu'il devrait rendre le lendemain. Ses inspirations peinées commençaient enfin à s'espacer, il en avait plus que marre de pleurer et aucune envie de rougir ses joues plus qu'elles ne devaient déjà l'être.
Surtout que son faux-frère, lui, avait pris un joli teint coucher de soleil en l'entendant rire de son malheur. C'était tellement joli. Rouge cramoisi et les yeux effarés devant l'insulte – le terrible, terrible coup porté à son honneur meurtri.

Les hoquets reprirent violemment.

« Putain. Tu le fais exprès. »

Si seulement ; il aurait pu arrêter sur commande, au moins.
Tout le monde devait les regarder du coin de l’œil. Ça ne le dérangeait pas, mais il n'en aurait pas dit autant de son voisin.

« Désolé. »

S'il ne l'était qu'à moitié, le pauvre devrait faire avec. C'était déjà bien qu'il ait réussi à articuler sans s'étouffer.
Il peinait à inhaler. Ses côtes brûlaient. Ça faisait du bien, pourtant.
Il aurait aimé avoir mal comme ça pour toujours sans en mourir.

« Äiti appelle encore » souffla Aarne, et il y avait tellement d'incrédulité dans sa voix que Luukas en pleura plus fort.

« Attends, non. Je mets en haut parleur et je te la passe. Tiens. Explique lui qu'on arrive dans DEUX MINUTES. »

Ses doigts faillirent lâcher le portable tellement ils étaient humides, et il dut se résoudre à les faire glisser contre son pull dans une vaine tentative pour les sécher. Il était fatigué et ses épaules tremblaient.

« Allô ? Luukas ? »

Le garçon peina tellement à articuler maman, et elle semblait tellement perplexe et déconcertée à l'autre bout du fil, qu'un rire étouffé finit par se glisser entre les lèvres de son frère.

Il avait les jambes en feu comme des ressorts chauffés à blanc et dans ces moments-là, il aurait emmené leurs rires jusqu'en Enfer de ne pouvoir plus penser à rien.



Sauf que ça ne durait jamais. Évidemment.
La toux écarlate, il sentit ses poumons noircis de cendre s'écrouler bien avant ses jambes.

Tout ça pour ça, maman.



▬ 26/07/2020

« Ehrrr, c'est deg'... »

Un peu ailleurs, Luukas cligna des yeux. Le sang ne l'avait jamais dérangé ; il ne comprenait pas pourquoi ça aurait dû, non plus. Ce n'était pas dangereux en soi-même. Pas horrible non plus. Les plaies et les coupures l'incommodaient déjà plus, sans qu'il s'en soit jamais senti mal pour autant : et si à la rigueur il pouvait admettre qu'on s'en inquiète, il n'en restait pas moins que ça n'avait rien de dégoûtant. Ce n'était pas plus sale que des larmes.
Pas beaucoup plus.
Laissant de beaux yeux bleus se détacher de lui pour mieux partir en quête d'un gant, le garçon éloigna enfin sa main gauche de son visage. Le mouchoir qu'il tenait était plus rouge que blanc, et il avait dans l'idée que sa peau devait être arrangée dans les mêmes tons. Il avait sûrement l'air affreux. Pas irregardable, encore moins défiguré, mais quand même. Affreux était un minimum.
Perdu pour perdu, il tenta de plisser le nez.
La douleur l'électrifia aussitôt et le fit se crisper par réflexe – et parce que le monde est bien fait, se crisper ne fit qu'accentuer la peine.

Et il aurait aimé pouvoir dire « ça m'apprendra », mais ç'aurait été mentir.

Assis sur la lunette des toilettes, pointe des pieds au sol, il regarda son ami faire demi-tour sans laisser son regard croiser le sien.

« Bon. Ça vaaaa faire mal, mais évite de trop bouger okay ? Sinon ce sera pire et t'auras du sang. Genre. Partout. Enfin plus que maintenant, quoi. »

Kai n'avait pas l'air trop convaincu et honnêtement, Luukas n'était pas sûr de l'être non plus. Il ne contrôlait pas bien les tressautements de ses épaules, quand la douleur lui donnait envie de reculer le plus loin possible. On ne pouvait pas en attendre autant de lui. Il n'était pas habitué à avoir mal comme ça ; encore moins à ce que ça se voit. Les courbatures et les crampes le laissaient au moins gérer les choses à son rythme sans inquiéter personne.
Pas qu'il ait demandé quoi que ce soit. Monsieur l'avait traîné du parc à chez lui sans lui laisser le choix.
Tendu par le contact du gant contre sa peau tuméfiée, yeux clos et phalanges serrées, le blessé laissa la gêne tordre ses lèvres en moue hésitante.

« Bouge pas. »

Il faillit répondre qu'il n'était ni sourd ni stupide, puis finalement s'abstint. C'était facile à dire, bouge pas, quand on allait parfaitement bien. Il ne faisait pas exprès de souffrir, à l'évidence, et ce n'était quand même pas de sa faute si son corps décidait que le jeu n'en valait pas la chandelle et préférait tenter la fuite. Il n'avait qu'à être plus délicat, avec son désinfectant stupide et son gant trop froid.
Comme en réponse à son soupir frustré, Kai vint tenir son visage récalcitrant en place de sa main gauche. Grande idée. Qu'il n'aurait pas pu avoir avant, bien sûr.

L'agacement tira une sonnette d'alarme dans son estomac.
Yeux grands ouverts, il s'appliqua à regarder ce qu'il voyait de carrelage sur sa droite.

« T'as fini ?

-Non ! Tu t'en es foutu partout, aussi, t'es malin, geignit son ami en frottant plus fort. Pourquoi t'as fait ça, sérieux. »

Pourquoi, hein. Pourquoi, pourquoi.
Il n'en savait rien. Il ne répondit donc pas.

« Il t'avait ennuyé ? M'enfin même... »

Mais il insistait, bien sûr, parce que c'était tellement important de savoir pourquoi le pauvre Luukas avait décidé de serrer le poing et de l'envoyer dans la mâchoire de quelqu'un d'autre. Plus grand et plus fort que lui, tant qu'à faire – ce qui englobait le bon trois-quart des garçons de son âge et n'avait donc rien d'étonnant ; alors pourquoi avait-il l'air tellement étonné ? Partir perdant aurait dû l'arrêter ? Quelque chose comme ça ?
D'accord, le retour de flamme avait fait mal. Il regrettait un peu cette partie-là. Seulement...
La satisfaction qu'il avait ressenti en heurtant cet abruti, ha.

Il l'aurait refait sans hésiter.

Facile à dire quand il ne pouvait pas retourner en arrière de toute façon ; sans doute, oui. Mais ça lui allait.

« J'avais envie. »

Mauvaise réponse, à en juger par les sourcils froncés de son cadet.
Donc la vérité toute simple ne lui plaisait pas. Luukas ajusta.

« … Et il m'avait énervé. Je voulais qu'il me laisse tranquille. »

Le soupir de Kai glissa sur sa peau. Son estomac, parfaitement inutile, en profita pour se tordre de plus belle.
Une partie de lui-même était heureuse qu'il s'inquiète et s'occupe de lui ; l'autre, entre honte et colère, appréciait beaucoup moins. A l'intérieur de la partie parfaitement satisfaite, une moitié considérait l'idée de se redresser et de partir aussi vite que possible ; l'autre était bien. Et il aurait sûrement pu continuer à découper sa joie en deux jusqu'à se retrouver avec trois fois rien, mais ç'aurait toujours été quelque chose et il avait envie d'écouter ce sentiment-là. Il lui plaisait presque trop.
Malheureusement, comme souvent dans la vie, ce n'était pas aussi simple que ça.

Comme souvent avec lui, c'était même impossiblement compliqué.

« C'est pas possible, ta mère va voir... »

Ses yeux revinrent se poser sur ceux de son presque-cousin. Il n'avait aucune idée de laquelle il parlait quand il disait ça ; ça aurait pu être Lallu comme Aljona. Avec Aarne, au moins, il savait. Maman, c'était Lallu. Äiti, c'était Aljona. Pour lui c'était l'inverse et quand leurs voix se confondaient, parfois, elles ne savaient plus trop qui devait aller voir qui alors elles venaient toutes les deux. Ça l'avait souvent ennuyé ; maintenant, plus tant que ça. Ils finiraient par muer, tous les deux. Il voulait en profiter encore un peu.
Et qui essayait-il de tromper, en se perdant dans la lune. Évidemment qu'il parlait d'Aljona.
Ta mère.

« Et alors. J'aurais pu rentrer chez moi tout de suite, de toute façon » lâcha-t-il en chassant la main posée sur sa mâchoire d'un revers de poignet.

Il n'imaginait pas Kai se vexer pour si peu. Et en effet, il ne se vexa pas. Ça n'eut pas l'air de seulement l'atteindre, gant et coton en main, la mine songeuse. Ce n'était pas du tout un rejet, pour lui. Peut-être un caprice, mais rien qui ait du sens.

Il ne se faisait du mal qu'à lui-même en agissant comme ça.

« T'avais pas à m'amener là. »

Ce qui ne l'empêchait pas de continuer soigneusement, regard rivé sur les omoplates et le t-shirt blanc qui les recouvrait.

« Ni à me soigner.

-Eh, tu parles vachement d'un coup. »

Ses sourcils se froncèrent en même temps qu'il plissait les yeux. Bien plus expressif que son ami lorsqu'il lui refit face pour mieux lui jeter une serviette à la figure ; et c'était rare, ça.
Caché derrière le coton, il se demanda comment disparaître sans laisser de traces.

« Elle aurait hurlé si t'étais revenu en pissant le sang comme ça. Elle est pas censée rester calme ou je sais pas quoi ? »

Pour le bébé, si. Pas de stress. Pas de tension. Difficile à oublier. Elle en parlait à tout bout de champ et ses sourires commençaient franchement à lui peser.
Mais il n'avait pas fait ça pour l'embêter ; pas pour attirer son attention non plus. Il avait juste. Craqué. Enfin, non – il avait cédé. C'était un autre problème, tout aussi grave peut-être, mais qui n'avait vraiment rien à voir. Il gérerait sa jalousie naissante en temps voulu.

« T'es trop gentil.

-Je sais, c'est ma plus grande qualité. Je suis troooop sympa. Je sauve les mourants. Et les autres, aussi.

-Tu devrais garder ça pour Aarne, alors. »

Pas qu'il soit censé avoir besoin de compresses de sitôt, puisqu'il avait l'air décidé à tenir ses engagements, mais Luukas n'y croyait pas. Il avait besoin d'évacuer la tension et la danse ne faisait pas tout. Il en était la preuve vivante, non ? Dix fois plus calme, et pourtant.
Son nez le piquait encore quand il fit glisser la serviette contre sa bouche. Kai souriait.

« Il voudrait pas de mon aide, haha. Je préfère t'aider toi. »

Tellement facile.
Il avait encore plus mal, maintenant.

« Avec un peu de chance elle pensera que t'es mal tombé, poursuivit l'abruti comme si de rien n'était. Ça saigne plus, tu devrais t'en sortir. »

Sans vraiment s'en rendre compte, il cacha son sourire derrière la serviette humide. Il y avait de quoi être sceptique, connaissant ses mères. Elles avaient déjà vu ce genre de bleus et Dieu merci, il n'était pas assez stupide pour tomber à plat sur le nez.
Une porte, à la rigueur. Peut-être. Il verrait.

« Sauf si en fait tu meurs pour de vrai et ça se voit juste pas. Tu veux que je te raccompagne ? Au cas où tu mourrais en chemin ? »

Comme il tendait la main dans sa direction, Luukas consentit à abandonner son bouclier de fortune à son destin. Paumes serrées contre ses cuisses, il suivit du regard la chute de son allié dans le bac à linge sale. La réponse, elle, se faisait désirer.
Les risques de s'évanouir pour un simple coup au visage dix minutes après l'agression, concrètement, étaient ridicules. Infimes. Et il n'avait pas envie de passer pour un handicapé faible et fragile incapable de se débrouiller par lui-même, hors de question – que Kai le regarde de haut plus qu'il n'était déjà obligé de le faire l'aurait mortifié.
Aurait.

Mais il était seul à décider.

« Okay. »

Un sourire, encore. Luukas le regarda d'un air presque absent, le nez endolori, et hésita brièvement avant de poser sa paume sur celle qui attendait de le redresser. Elle n'y resta pas plus de deux secondes. Pas qu'il ait compté.
Et il n'était pas stupide : dans les grandes lignes, il se comprenait. C'était sans doute son pire défaut, pour peu qu'il décide d'en avoir un.

« Merci. »

Mais maintenant je te déteste.
Et vraiment, il ne voulait pas.



La lumière renvoyait de drôles de reflets sur l'écran noir de son portable ; joue contre les draps, Luukas tendit le bras entre la table de chevet et le plafonnier pour en changer les courbes. Il n'avait pas vu que sa main était abîmée, elle aussi, avant que Kai ne le lui fasse remarquer. Ses phalanges étaient un peu râpées. Sèches. Rougies.
Aussi vrai qu'il saignait en excès à la moindre coupure, sa peau marquait très vite. Il aurait dû s'en douter.

Perdu dans ses pensées, il ramena ses mains près de lui.

Personne n'avait rien vu.

Entre soulagement et déception, Luukas avait joué avec sa fourchette jusqu'à ce qu'on lui rappelle qu'il fallait manger avec. Ce qu'il n'avait aucune envie de faire, ce soir-là comme souvent, alors il s'était juste forcé machinalement – en évitant quand même les légumes verts, poussés sur le rebord de l'assiette. Son manège, là encore, était passé inaperçu sans trop d'effort.
L'avantage d'avoir des parents trop préoccupés par autre chose ; si elles ne voyaient pas ses bêtises, elles ne pouvaient pas le sermonner. Ça lui allait très bien.
Personne ne lui avait demandé plus que ça ce qu'il avait fait de sa journée, non plus. Ses mères savaient qu'il devait sortir au parc avec des amis et quand Kai ou Aarne étaient là, elles ne s'inquiétaient jamais de le laisser partir. Tant qu'il était accompagné, rien n'avait pu arriver et tout allait bien. Évidemment.
Sûr qu'ils étaient tous les deux des exemples à suivre en matière de sécurité. Ça crevait les yeux.
Mais qu'ils soient impulsifs et stupides ne pesait pas dans la balance, apparemment. Luukas avait l'air plus facile à enlever et à mettre dans un coffre, donc c'était lui qui risquait sa vie chaque jour en allant à l'école. Question de taille. De carrure. De regard méchant. De préjugés, en fait – on lui avait souvent trouvé un côté fragile, c'est vrai.
Sauf que verre ou diamant, ça ne changeait rien du tout. Ni lui, ni Aarne ni même Kai n'aurait su se défendre contre un adulte de deux fois leur poids s'il avait fallu en arriver là ; peut-être auraient-ils pu mieux se débattre avec leurs grandes jambes, mais s'ils jouaient à ça alors sa voix à lui portait plus loin. Tout aussi utile en cas de danger. Aucun de leurs petits coups de poing n'aurait suffit à les sauver. « Mieux », ça ne servait à rien tant que ça ne menait pas jusqu'à « suffisant ».
Au-delà des protections basiques et nécessaires, il ne voyait pas l'intérêt du reste.
Et le problème n'était pas là, en fait – il savait de quoi elles avaient peur, et elles avaient peut-être raison d'être prudentes, mais lui n'avait pas besoin de plus d'aide que qui que ce soit.
Être couvé lui donnait presque envie d'aller se faire kidnapper, juste pour leur prouver que toutes les précautions du monde ne servaient à rien dans ces cas-là. Mais elles ne l'auraient pas compris comme ça, hein ? Ça aurait même plutôt eu l'effet inverse.
Tout ça à supposer qu'on le relâche parce que sinon, les conséquences, il ne les aurait pas vues.

Ce plan était pire que stupide.

En position fœtale sur la couverture argentée, écouteurs dans les oreilles, Luukas ignora les coups à la porte par lassitude plus que par réelle envie de rester seul. La fatigue surpassait son humeur maussade ; à moins que ce ne soit le contraire. Il ne voulait pas le savoir.
Pas qu'il ait le choix, mais il pouvait au moins faire semblant.
L'intrus, de toute façon, poussa le battant sans attendre de réponse. Tellement poli. A quoi bon frapper si c'était pour rentrer sans permission juste après, sérieusement. A moins que le bruit ne soit en fait là pour dire « hey, je rentre, attention » ; comme un avertissement un peu stupide, dispensé avec toute la gentillesse du monde. Ce n'était pas comme ça que ça marchait, mais peu importe.
Parce que la seule personne qui rentrait dans sa chambre comme un empereur en terre conquise...

« Ça va ? »

A défaut d'avoir de l'intérêt, ses questions étaient claires et concises. On ne pouvait pas lui reprocher ça.
Ennuyé à l'idée de se relancer dans un jeu auquel il gagnait à chaque fois, le garçon roula simplement sur le dos – et, quoi que sa musique soit déjà éteinte, il prit tout de même le temps de  retirer ses écouteurs. Il avait un minimum de savoir-vivre, au contraire de certains.
Bras croisés, debout près du lit, Aarne le regardait sans plus rien dire.

« Oui ? »

L'éclairage et la contre-plongée rendaient ses yeux encore plus bizarrement délavés ; plusieurs tons plus clairs que les siens, et ils étaient déjà très clairs. Il tenait ça de Lallu.
Regard  détourné vers le sol, Luukas redressa le dos et s'éclaircit la voix.

« Oui. »

Pas d'hésitation ni aucune tonalité particulière, cette fois.

« T'es sûr ?

-Oui. »

Ah, non.
Il aurait dû lui renvoyer quelque chose, pas juste attendre. Le rembarrer. Lui demander s'il n'avait que ça à faire là. Quelque chose comme ça.

Les yeux dans le vague, il ramena ses genoux contre son torse.

« Tu me dirais, si t'avais un problème ? »

Son regard vint accrocher celui de son faux-frère le temps d'un battement de cils ; perplexe, il fronça les sourcils.

« Tu me le dirais, toi ?

-Hein ? »

Ce type était vraiment stupide, la moitié du temps. C'était assez incroyable, dans un sens, parce qu'il avait des notes excellentes et comprenait très vite ce qu'on lui expliquait dans à peu près toutes les matières ; et il le faisait sans travailler autant que lui, ça, il le savait.
Mais alors le reste, il n'y connaissait rien. Les sentiments et les implications lui passaient loin au-dessus de la tête. Il ne devait même pas les voir.

« J'ai pas besoin de ton aide. »

Sur quoi il se rallongea et lui tourna le dos.

Il faisait l'enfant, il le savait très bien. Il était stupide, capricieux, il s'énervait pour aucune raison que ce soit – et il n'était même pas énervé, pour autant qu'il le croit. Juste...
Amer.

J'ai froid.

« Mais si t'en avais besoin, tu me dirais ? »

Non.

« Luukas ? »

Hors de question.

« Her. »

Les nerfs à vifs, il se retourna pour lui envoyer un coup de pied dans le tibia.
Un pas en arrière, l'autre l'évita de peu.

« Oui. Okay ? Oui, je te dirai, soupira-t-il en passant ses mains contre son visage. Je t'appellerai au secours. Et t'as intérêt de répondre.

-Hmm. »

Yeux plissés, Luukas lui adressa une grimace. A demi cachée derrière ses doigts, elle ne devait pas être très lisible.

« T'as intérêt.

-Je répondrai » lâcha-t-il simplement, sans la moindre trace de doute ou de dérision dans sa voix.

Bien sûr, qu'il répondrait.

Il n'en doutait pas.
Au contraire.

« Aarne. »

De nouveau assis, l'aîné fut si vite redressé au bord du lit que l'autre en eut un mouvement de recul involontaire.

« J'ai frappé Erik. »

Mais il le savait sûrement, puisqu'il était venu lui demander si ça allait. Peut-être que Kai le lui avait dit. Peut-être qu'il l'avait remarqué tout seul comme un grand. Il s'en fichait pas mal.
Perdu dans le noir, il tordit ses phalanges blanchies par la tension.

« Et je –

-T'es mon frère et ça changera jamais et c'est tout. Je m'en fiche de ce que t'as fait ou quoi. »

C'était définitif.
La gêne glissa sur leur peau comme un courant d'air sur une mer étale ; quelques rides inquiètes et déjà, on en parle plus. Aarne n'ajouta rien. Luukas n'objecta pas.
Et c'était lui le pire menteur, dans l'histoire. Parce qu'il ne comprenait pas.
Aux sourcils froncés de son frère et à ses yeux emplis de nuages, il ne comprenait rien rien rien.

Pensif, le cadet fit glisser la plante de son pied contre le dos de l'autre.

« … Mais tu lui as fait mal aussi, hein ? A Erik. »

Gorge nouée, Luukas étouffa un soupir atterré.

« Je l'ai presque tué, ha. Tu me connais. »

Je suis tellement doué pour faire mal aux autres.


Dernière édition par Luukas Kinnunen le Jeu 27 Avr 2017, 00:03, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Ven 30 Déc 2016, 17:22


Histoire - 2021 / 2022



Musta jää ; jää, jää, jää...



▬ 06/09/2021

Yeux rivés sur les lignes noires et les entrelacs des cursives, l'étudiant fit glisser le plat de son pouce contre sa lèvre gercée. La concentration le privait de contrôle ; pensif et absent, il mordait la peau comme l'ongle sans distinction aucune. Parfois jusqu'au sang. La douleur ne le réveillait que par à-coups, lorsque le sel venait embraser des coupures trop récentes, et le laissait le plus souvent se martyriser sans trop intervenir. Il n'aimait pas avoir mal, pourtant.
Ça ne l'empêchait pas de recommencer.

Distrait par le goût du sang dilué contre sa langue, il releva distraitement les yeux.

L'autre détourna les siens.

Encore.

Il avait beau sentir son regard posé sur lui chaque fois qu'il sortait des équations et des figures géométriques, réussir à le croiser tenait du miracle. En deux semaines, c'était arrivé à peut-être deux reprises. Pas plus. Et cette fois, il avait compté.
L'intérêt qu'on pouvait lui porter l'intriguait davantage que l'inverse.
… Kai devait avoir sport, en ce moment.

« Hey. »

Joue appuyée contre ses phalanges trop rêches, Luukas attendit patiemment que son vis-à-vis se sente concerné et redresse la tête. Gentil sourire aux lèvres, les yeux remplis d'interrogations ; un peu inquiet aussi, probablement. Pas qu'il ait des raisons de l'être.
Il pensait le savoir mieux que lui, sans en être trop sûr pour autant. Il lui arrivait d'avoir tort.
Encore heureux.

« T'as un mouchoir ? »

Un s'il-te-plaît aurait été le bienvenue, sans doute. Peut-être. Il n'avait pas trop l'habitude de parler aux autres le premier, encore moins pour demander quoi que ce soit ; la solitude lui collait au corps comme une seconde peau et à la surprise générale, ça lui allait. Le voir sociable étonnait plus que le trouver adossé à un mur là où personne ne viendrait le déranger. Il se complaisait à rester tel qu'on l'imaginait, glissé dans son rôle et parfaitement à sa place.
Ses habitudes lui plaisaient. Elles étaient confortables ; lové dans le coton et la laine, il y était bien.

En sortir lui tiraillait tout les muscles. Fais pas ça.
Mais je fais ce que je veux, hein ?

Le mouchoir glissa dans sa main sans que leurs doigts ne se touchent.

« C'est embêtant, hein ? ajouta le garçon avec un sourire désolé. J'ai une amie qui a pareil. Ses lèvres craquent tout le temps, même en été. »

De la main gauche, Luukas tamponna doucement la coupure. Ses yeux bruns ne restaient pas longtemps posés sur lui, mais il ne les détournait plus autant. Alors il fit de même.
Il était à peu près sûr d'avoir déjà vu ce type avant, ne serait-ce qu'au self ou dans la cour, mais impossible de remettre un nom sur son visage. Eetu, Oliver, Joona, Erik... Casper, peut-être. Il faisait partie des redoublants, en tout cas – les particularités lui restaient mieux en tête que le reste. Une classe au-dessus, deux ans de plus. De jolis cheveux châtains.
Son sourire gentil, défait de gêne, se fit mutin.

« Luukas, c'est ça ? »

Oh.

« Et toi Charles Xavier ?

-Haha. Oui. »

Lui donner son vrai prénom aurait été une grande idée. Trop bonne pour quelqu'un qui lit dans les esprits, sûrement. Le lui suggérer jusqu'à ce qu'il l'écrive sans s'en rendre compte paraissait en effet beaucoup plus drôle.
Crayon coincé entre l'index et le majeur, le jeune homme fit tourner le plastique bon marché contre sa peau.
D'accord.

« Hmm. »

Point final et retour à la case départ ; ravi de t'avoir rencontré, merci et au-revoir. Il avait des équations à résoudre, beaucoup de lignes à tracer. Des x, des e, des a. Le tout au crayon noir – sa trousse était quasiment vide, de toute façon. Il oubliait systématiquement de la remplir.
Ça ou on lui volait ses affaires. Ça arrivait, de temps en temps, dans le genre blague débile pour crétin de base frustré. Il ne se plaignait pas. A quoi ça aurait servi, de toute façon ? Les professeurs ne pouvaient pas faire grand chose. Ce n'était pas si méchant. Ses mères se seraient inquiétées.
Et lui, ha.

Les traits persistèrent, les lettres se suivirent. Le sens, lui, s'était enfui par la fenêtre.

Aucune idée.

« Matias. C'est Matias. »

L'ombre de sa frange disparut de son champ de vision lorsqu'il releva la tête. Il souriait encore, tiens. Lèvres closes, cette fois, les yeux un peu fermés, avec cette drôle de timidité bizarre que lui n'avait jamais comprise. Au même titre que la pudeur et la honte, d'ailleurs. Ce n'était juste pas pour lui. Aucune raison de se cacher le visage ou le reste et de buter sur ses mots – tout chez lui allait parfaitement bien.
Lèvres serrées à son tour, il écarta le mouchoir de sa bouche.

« Matias Xavier, uh.

-Korhonen, en fait. Un tout petit peu plus courant.

-Vaguement.

-Vaguement ? Combien y'en a, rien que dans ta classe ? »

Sa mémoire fit un bref tour d'horizon.

« Aucun.

-Haaaa ?

-Aucun qui me parle, rectifia-t-il en fermant son cahier. Même chose. »

Au sens de néant, l'absence d'interaction rendait les autres nuls à ses yeux. Ils n'existaient pas ; ils n'étaient même pas là. S'il avait fallu comparer la salle de classe à un livre, ils auraient été les figurants. Des atomes juste présents pour remplir l'espace, sans aucune autre fonction qu'arrondir les listes à un nombre nécessaire.
Il y a tant de personne par classe en moyenne alors il y a tant de personnes autour de moi. Il y a tant de personnes à Helsinki alors les probabilités que je croise un inconnu dans la rue toutes les x secondes est de tant. Étant donné le nombre d'élèves au lycée, les chances de se retrouver seul dans la cour quelle que soit l'heure est d'environ tant – je vais voir des silhouettes passer où que je sois. C'est normal.
Maintenant, d'un point de vue strictement logique, oui ; ils existaient. Ils avaient une vie.

Le mouchoir tâché se froissa sans bruit entre ses doigts.

« Ah, désolé. T'as l'air tellement sérieux, d'habitude, je voulais pas... » Matias fit un geste indécis de l'index vers ses cahiers. « Te gêner. »

Chaque main tendue était comme un passage du noir et blanc vers la couleur.
Maux de tête exceptés, c'était vraiment joli à voir.

« J'ai fini. »

Pas agréable, non. Juste joli.

« Okaaay. Désolé. »

Le paysage lui faisait oublier un peu les sensations. Les serpents dans son estomac ne cessaient de se mordre la queue et il avait mal – sans doute pas plus, mais au moins à peu près autant qu'eux.
Parce que maman veut que tu sois gentil, maman veut que tu sois sage, maman a besoin de repos, maman veut que tu t'entendes avec tes camarades, maman adore son fils et elle aimerait que toi aussi, maman t'aime, maman aussi ; sois gentil, Luukas, on t'aime tellement si fort.

Et moi aussi.

Il y avait tout un monde entre ce qu'il voulait faire et ce qu'il pensait pouvoir s'autoriser.
De jolis yeux bleus.

Lui les avait marrons.

Du bout des doigts, il fit rouler le crayon.

« … Tu m'as pas dit d'où tu connais mon nom. »

Le sourire sur les lèvres de Matias lui tira un semblant de moue perplexe. Il avait de drôles de fossettes.

Et ses jambes lui criaient de courir le plus loin possible alors, en silence, il les croisa.

« Alors en fait. C'est marrant, parce que... »



▬ 19/10/2021

« C'était trop bien.

-Meh. Trop d'explosions.

-Ce serait pas trop bien si y'avait pas trop d'explosions. T'y connais rien.

-Comment ça, j'y connais rien ? C'est toi qu'y connais rien, mec ! »

Un coup de vent plus violent que les autres s'engouffra entre les hauts bâtiments ; appuyé contre le mur, mains coincées entre ses cuisses, Luukas regarda l'écharpe de Matias se décrocher de son épaule. Elle fouetta l'air quelques secondes avant qu'il ne la refasse passer autour de son cou dénudé, comme une réflexion venue après-coup, face à une nouvelle brise glaciale.
Matias n'était pas du genre frileux. Son écharpe à  lui cachait à demi son visage, et il regrettait de ne pas avoir emmené ses gants. Les températures allaient continuer à baisser, le jour continuer à décliner, et cette année encore il n'était pas très sûr de comment il allait réussir à passer l'hiver. Il avait l'impression de geler de haut en bas, à chaque fois. La chaleur de sa chambre le rendait somnolent. La nature et le temps attendaient le retour du printemps, et lui comme eux se contentait de fermer les yeux. De dormir.

Il n'avait jamais envie de rien, en hiver.

« T'en penses quoi, toi ? »

Il y avait quelque chose de bizarre à être le seul assis quand les deux autres étaient debout, mais Luukas n'avait ni l'envie de les convaincre à s'installer, ni la force de les imiter ; tempe gelée par le mur gris, il se contenta de rendre à son ami un regard éteint.

« Des explosions ?

-Yep. »

Ses yeux se posèrent un bref instant sur l'autre garçon – Onni, ou quelque chose comme ça – avant de revenir sur le sourire jovial de Matias.

« J'ai pas vu le film. Je peux pas critiquer.

-Hmm. Alors sois d'accord avec moi, dans le doute.

-Hors de question. »

Son ton catégorique fit rire le blond et Luukas, un peu tendu, regarda les fossettes de son ami disparaître en moue soucieuse.
T'aurais pas dû dire ça, peut-être. Quelque chose comme ça.

« Tu me brises le cœur. »

Puisqu'il n'était jamais inquiet, l'éclat rieur dans ses yeux noisette ne le rassura pas.

« Quel cœur ? »

Mains nouées autour de son écharpe, il la replaça distraitement devant ses lèvres gercées.
Ce n'était absolument pas ce qu'il avait voulu dire. Il avait pensé à autre chose, de plus gentil, moins amer, plus honnête aussi ; ce n'était juste pas sorti. Pas que ça change beaucoup de d'habitude, songea-t-il en évitant soigneusement le regard des deux autres. Ce ne serait pas la première fois qu'on lui reprocherait sa façon de communiquer avec le reste du monde.
En retrait, trop discret. Effacé. Voire transparent. Un peu moins de sarcasme et un peu plus de douceur, s'il te plaît.

Demandé si gentiment, hein. Comment résister.
Sauf que pas de chance, j'y arrive pas.

« Celui que tu viens de briser, insista Matias en s'appuyant sur l'épaule d'Onni d'un geste dramatique.

-Si ça te brise le cœur, t'es pas prêt à être un adulte, commenta le blond en tentant de récupérer son espace vital.

-Je serai jamais prêt. Et t'as à peine dix-huit ans, hein, tu peux parler.

-Tu m'aides à me relever ? »

La même main qui venait de tirer son écharpe vers le bas s'élança prudemment en avant ; impassible, Luukas regarda Matias sourire et lui tendre le bras. Le bracelet arc-en-ciel accroché à son poignet droit, celui qui jurait avec toutes ses tenues quelles qu'elles soient mais qu'il n'enlevait jamais, lui gela la paume dès qu'il l'eut posée dessus.
Le frisson glissa jusqu'à ses jambes engourdies et l'arrière de son crâne, lui tirant une grimace.

Son ami s'excusa du regard.

« Sorry. Fallait pas oublier tes gants.

-Je les oublie tout le temps, » grommela Luukas en tirant sur sa main pour la libérer.

Une résistance inattendue lui fit froncer les sourcils. Il ne doutait pas que son poignet inspire beaucoup de choses à Matias, mais il était en train de le lui geler ; lui laisser le gauche ne l'aurait pas gêné plus que ça, mais il avait besoin de sa main droite. Ne serait-ce que pour écrire.
Nez plissé, il tenta de se dégager une seconde fois.

« Vous voulez que je vous laisse ? »

Sur le coup, Luukas ne put s'empêcher de jeter un regard agacé à Onni. L'autre abruti était en train de le kidnapper ; en quoi c'était le bon moment pour les abandonner, hein ?
La raison de sa proposition, qui pourtant aurait dû lui paraître évidente, lui passa loin au-dessus de la tête.

« On repart dans le même sens, fit remarquer Matias en regardant le captif finalement utiliser sa deuxième main pour décrisper la sienne. Mais si t'es pressé, fonce, hein.

-Non, c'est bon. Je demande juste. »

Un haussement d'épaules plus tard, le blond plongeait ses mains dans ses poches.
Luukas, de son côté, commençait à se rendre compte qu'il n'avait aucune force dans les bras.

« Lâche moi.

-Hm ?

-Lâche moi » répéta-t-il, très lentement, les yeux dans les yeux pour bien lui faire passer la menace sous-jacente.

Matias, doigts toujours noués en bracelet autour de son poignet, se contenta de sourire.

Super.

A l'évidence, il ne prenait pas au sérieux tout ce qu'il aurait pu lui faire subir.
Grave erreur, soit dit en passant. Il avait toujours eu une imagination prolifique concernant les moyens de torture les plus efficaces selon la personne ; pas qu'il les ait souvent mis en place, mais ils restaient à disposition. A proximité. Au cas où.

Ses épaules s'affaissèrent sur un soupir. Comme s'il risquait de lui faire souffrir mille morts juste pour ça, hein.

Le temps pour Matias et Onni d'échanger quelques mots sur il-ne-savait-trop-quoi (la pertinence des explosions et des courses-poursuites en voiture, sûrement), Luukas sentit la fatigue lui étreindre les tempes. Tout son corps lui semblait plus lourd que du plomb ; pour peu qu'aujourd'hui soit un jour comme les autres, la frustration suivrait bientôt. Ensuite, ce serait au tour de la lassitude. Il voudrait partir puis abandonnerait ; l'attente fermait toujours la marche sans jamais se démonter.
Sa capacité d'attention se prenait pour un yo-yo au fil mal foutu. C'était fatiguant.
Il arrivait à tenir des heures en cours sans trop se perdre, pourtant. Il dansait sans problèmes et avec parfois même plus d'énergie que nécessaire – sa prof de danse était bien la seule à avoir dû un jour lui dire de mettre moins d'enthousiasme dans ses mouvements.
Comme quoi il en était capable, hein. D'être présent. De s'investir.

Je veux rentrer.

Il s'apprêtait à s'éteindre comme on met une télévision en veille lorsque le bracelet vint frôler ses phalanges, froid et dur et tellement peu à sa place, et la sensation lui fit froncer les sourcils si fort que sa vision en fut réduite à un paysage tâché de paillettes blanches.
Vannes fermées, il cloisonna ses pensées aussi vite que possible.

« Okay, stop. »

Matias, visiblement, ne s'attendait pas à ce qu'il lui vole son écharpe. Mais tant mieux.
Comme ça, ils étaient deux.

« Tu me congèles le bras » lâcha-t-il platement, comme si ça expliquait tout.

Et, histoire de faire bonne mesure, il lui adressa une grimace élégante.

« Wow. Sauf que c'est moi qui vais congeler, si tu me déshabilles.

-T'as qu'à prendre son écharpe à lui. »

Se sentant concerné, Onni ouvrit de grands yeux idiots ; et comme il regardait vraiment son visage pour la première fois, Luukas plissa les siens. Il les avait vert d'eau.
Il devait avoir entièrement confiance en son ami et le regard réflexif qu'il lui lançait, en tout cas, puisqu'il jugea plus prudent de tirer sur les bords du tissu. Resserrée ainsi contre son col, il devait sentir sa pauvre écharpe plus à l'abri.

« Je sais pas si elle irait tellement avec mon haut, marmonna Matias en faisant la moue. J'ai promis que je ferais des efforts de style.

-Pitié. Ton bracelet va avec que dalle, et tu le mets quand même. »

Sur quoi Luukas lui écrasa le pied, et profita de la confusion pour se libérer de son étreinte.
Matias le regarda, de l'air le plus outré dont il devait être capable, avant de lui expliquer d'une voix geignarde comme il était cruel et violent ; Onni se moqua de lui, il répliqua en tentant de lui voler son écharpe, et il faillit bien l'étouffer dans le processus – mais Onni ne grondait qu'à moitié, donc c'est que ça ne devait pas être trop grave.

Luukas se sentit expirer d'un seul coup.
Sourire caché derrière deux épaisseurs de tissu tiède, il avait presque trop chaud.



▬ 17/11/2021

« Jos sull lysti on niin kätes yhteen lyö ! »

Clap, clap.

« Jos sull lysti on niin kätes yhteen lyö ! »

Clap, clap.

« Jos sull lysti on ja tiedät sen niin varmaan myöskin näytät sen - jos lysti on niin kätes yhteen lyö ! »

Clap, cla –

« Vous comptez faire ça encore longtemps ? »

Interrompus dans leur mouvement, Luukas et Venla tournèrent vers leur voisin un regard surpris. La réponse, clairement, était oui. Aucune raison de s'arrêter en si bon chemin.
Pourtant, malgré l'entrain contagieux d'il y a quelques secondes, il sentit son amie se recroqueviller sur elle-même, et son sourire à lui faillit bien partir avec. Sourcils froncés, mains dans les poches, Aarne les regardait avec tellement d'amour et de tolérance que même lui faillit bien baisser les bras et accepter de se taire sur le reste du trajet jusqu'à l'arrêt de bus.
Faillit.
Emporté par la bonne humeur, il lui adressa un joli sourire et fit innocemment claquer ses mains.

« Jos sull lysti on –

-Mais vous êtes sérieux. »

Langue tirée en guise de réponse, Luukas fit tourner Venla sur elle-même et fut ravi de l'entendre rire en retour. Quand elle garda sa main serrée dans la sienne pour le faire virevolter à son tour, loin de s'en sentir gêné, il suivit le mouvement avec une grâce affectée qui fit grogner Aarne.
Il s'en fichait. Il pourrait protester toute sa vie, ça ne l'empêcherait pas de faire ce qu'il voulait ; d'être lui-même, quand il pouvait.
Son estomac se serra un peu.
Juste un peu.
Puisque ce jour-là il en avait la force, il l'envoya promener en s'appuyant à demi sur le bras de son frère ; et comme son frère ne s'éloigna pas mais faillit même le rattraper, pris de court et inquiet que cet abruti soit en train de se casser la figure sur lui, il se surprit à aimer son frère comme un vrai frère devrait aimer son frère. Fort. Vraiment. Sans se prendre la tête.

La plupart des jours le laissaient sceptique et apathique, alors il buvait les autres jusqu'à la nausée.

Toujours accroché à Aarne, il fit mine de tomber pour de vrai. L'euphorie qui l'envahit en le sentant serrer ses bras autour de lui, le soutenir, le redresser, le grisa presque autant que le savoir prêt à recommencer encore, et encore, et encore, autant de fois qu'il déciderait de s'écrouler sur lui.

T'es mon frère.

« Je te porte pas jusque là, Luukas. Tu te bouges.

-Tu pourrais pas me porter, de toute façon » balaya le garçon d'un ton indifférent, se servant du bras de Venla pour marcher droit de nouveau.

Aarne avait beau être assez grand, leurs huit mois de différence se faisaient toujours sentir. Il était loin derrière Kai et son mètre soixante-quinze de futur géant ; et si lui avait peiné à atteindre le mètre soixante, il n'était pas prêt à parier que l'un ou l'autre réussisse à dépasser leur cousin un jour.
Aarne était fin, de toute façon. Autant que lui, quoi que différemment.
Bien plus petit que Matias, aussi.

Dos à sa destination, il marcha en arrière sur quelques pas pour faire face à Venla.

« On doit te ramener tout de suite après le film, ou t'as le temps de traîner un peu ?

-Je peux rester ! s'exclama-t-elle avec joie, ramenant de longues mèches châtaines derrière ses oreilles. Pas trop trop, mais un peu. Papa viendra me chercher après, faudra juste que je le prévienne.

-Okay. Pas de soucis. »

Avoir failli perdre leur fils aîné dans un accident de la route avait rendu ses parents prudents ; laisser Venla se promener seule en ville les paniquait encore un peu. Il comprenait. Ils ne lui faisaient pas confiance pour la protéger, à l'évidence (il n'avait que quatorze ans), mais Luukas faisait tout de même attention à ne jamais l'abandonner à son sort avant qu'elle ne soit montée dans la voiture.
Ça les rassurait un peu et lui, ça lui donnait bonne conscience. Tout le monde y trouvait son compte.

Ses yeux papillonnèrent jusqu'à Aarne.

« Quoi ? Regarde où tu marches. »

Pas plus de deux secondes plus tard – le temps pour lui de soupirer et d'entreprendre le demi-tour tant désiré –, son épaule rentra dans les côtes de quelqu'un. Il maudit sa chance et jura en silence, tête baissée, une excuse toute faite au bord des lèvres ; ça lui apprendrait à être de bonne humeur.

« Ah, trouvé. »

Le cliquetis du bracelet et le gris familier de la veste, plus que la voix, lui firent lever les yeux d'un battement de cils pressé.
Au sourire timide de Matias, il en rendit un semblable.

« Saluuut. Je commençais à me demander si je m'étais pas trompé d'arrêt, haha.

-La prof est pas toujours super à l'heure, répondit Luukas, main droite crispée sur celle de son amie pour l'empêcher de retourner se cacher plus loin.

-Je connais le genre, ouais. De toute façon y'a encore le temps, on sera large à l'heure. »

Le regard de Matias s'arrêta sur Venla, dont le sourire figé trahissait une gêne grandissante. Luukas lui avait demandé au moins trois fois si ça ne la dérangeait vraiment pas de venir avec un de ses amis, allant jusqu'à le décrire avec beaucoup de détails pour la mettre plus à l'aise, qu'elle sache à quoi s'attendre, quel genre de garçon c'était, mais rien à faire. La gente masculine l'intimidait toujours autant.
Sauf que Matias n'avait rien à voir avec Aarne. Aarne, il s'en fichait de voir quelqu'un rougir et balbutier et vouloir disparaître sous terre plutôt que rester avec lui ; ce n'était pas son amie, Venla, alors peu importe qu'il lui plaise ou non. Matias, au contraire, sentait le malaise et le prenait pour lui. Il devait se sentir gêné. De trop. Il en était à peu près certain.
Ça se lisait sur son visage, de toute façon.

« Venla, c'est Matias. Il te mangera pas, » soupira-t-il en la tirant à côté de lui, sans trop se soucier de la gène qui empourprait ses joues.

Le malaise aurait tôt fait de disparaître, de toute façon, si elle acceptait de discuter avec lui. Il ne pensait pas que la différence d'âge pose un gros problème entre eux ; puis Matias était gentil. Beaucoup plus discret qu'il ne l'aurait cru, maintenant qu'il avait arrêté de compenser pour des silences que lui coupait plus volontiers, mais Luukas le préférait nettement comme ça. Il n'avait pas besoin d'en faire des tonnes pour être un mec bien.

« J'aimerais chopper mon bus, si ça vous dérange pas. »

Ah.
La voix d'Aarne fit remonter un frisson désagréable le long de sa colonne. Ça lui passa sous la peau,  puis de la trachée à l'estomac, serpentant dans ses veines et lui volant son sourire au passage.
Il aurait pu jurer que ça se passerait bien, pourtant. Qu'il serait détendu, qu'il s'en ficherait, et puis –
… Et puis.
Tourné vers lui, doigts serrés sur les bords de son manteau, il adressa à son faux-frère un regard indécis.

« On prend le même.

-Alors bougez, okay et merci. On va le rater. »

Il n'avait pas l'air plus énervé que d'habitude. Pas prêt à se présenter non plus, ceci dit – et si ça n'aurait pas dû l'étonner, ça ne réussit pas à le soulager pour autant. La nervosité lui coupa la réplique. Venla échangeait quelques mots maladroits avec Matias, lui se tenait encore entre son ami et Aarne, et il n'avait aucune idée de quoi faire exactement.
Il pouvait presque sentir le bracelet gelé contre sa peau. Matias ne portait jamais de gants, et ses mains étaient souvent trop froides lorsqu'il les faisait glisser contre sa mâchoire et sur sa nuque.

Voyant qu'il n'avait pas l'air décidé à avancer jusque devant l'abribus, Aarne leva les yeux au ciel avant de se frayer un chemin sur sa droite d'un coup d'épaule.
Luukas le sentit s'éloigner sans vouloir se retourner. Il allait grimper dans le bus juste après lui, de toute façon. Pas besoin de constamment le surveiller.

« Luukas ?

-Hm ?

-Je disais qu'Ida nous attend devant le ciné. Elle a mis sa veste vert fluo, ça devrait pas être trop dur de la retrouver. »

Ida, hu. Il lui faisait confiance pour la repérer. A part qu'elle était blonde, préférait les filles et avait un joli manteau, il ne connaissait encore rien d'elle.
En acquiesçant, il fit voler quelques mèches claires devant ses yeux ; Venla, revenue coller son bras contre le sien, agita leurs mains jointes sans rien dire. Il lui fallut ça pour se rendre compte qu'il lui broyait les phalanges, et une seconde de plus pour réussir à desserrer les siennes. A son expression désolée, elle répondit par une moue inquiète et selon lui tout à fait hors de propos.

On se rassure comme on peut.

Quand Matias réussit enfin à capter son regard, il désigna du menton la silhouette renfrognée d'Aarne sur le trottoir.

« Ton frère ? »

La question l'irrita plus qu'elle n'aurait dû.
Se rendre compte qu'il se torturait pour rien, bien sûr, n'aida pas.

« Le fils de ma mère. »

S'il voulut ajouter quelque chose, Luukas fut reconnaissant qu'il n'en fasse rien. Il se sentait juste stupide : ça passerait, et puis voilà.
Ça tourne trop vite dans ta tête, tu sais même plus ce qui s'y passe.

Le bus se gara quelques instants plus tard et aussitôt, Venla s'y engouffra en sautillant pour leur trouver une place à quatre ; toute excitée qu'elle était de mener sa mission à bien, elle ne se formalisa même pas de la main qu'Aarne appuya dans son dos pour la faire avancer plus vite.

La joie la rendait différente, elle aussi.

« Hey, Luukas...  »

La poigne qui retint son bras en arrière, il eut l'impression qu'elle lui brûlait la peau à vif – et avant même d'avoir pu y réfléchir, il l'en dégagea d'un coup sec, à en envoyer son coude presque heurter un passant.
Plutôt que d'excuser son geste, le regard froid qu'il envoya à son ami ne fit que l'appuyer plus encore.

« … On va le rater, dépêche. »

Matias avait l'air d'avoir bien plus mal que lui.
Doigts serrés sur la rampe pour grimper la marche du bus, il réussit presque à se convaincre qu'il s'en fichait.



▬ 21/12/2021

« Tata !

-Tu veux répondre ? »

Tout en comptant les sonneries, histoire de ne pas laisser le répondeur prendre l'appel à sa place, Luukas posa les genoux à terre et agita le téléphone à hauteur des yeux de sa sœur. La fillette, jusque là occupée à torturer consciencieusement son ours en peluche avec ses petites mains, les leva vers lui en gazouillant de plus belle. Bien sûr, qu'elle voulait répondre. Elle adorait toucher à tout.
Sauf que pas de chance, il n'avait pas envie de le lui donner.

Il savait très bien qu'elle était capable de venir jusque là sans aide, cette vilaine menteuse fripée.

« T'auras rien si tu viens pas, Sirkka. Bouge tes fesses. »

Un gros soupir fusa dans l'air lorsqu'elle se rendit compte que l'objet ne bougeait plus. Encore maladroite sur ses jambes mais déterminée pour dix, elle rampa un peu avant de se décider à poser les mains et les genoux par terre. A son ravissement évident, c'était beaucoup plus drôle et rapide comme ça.
D'un clic distrait, Luukas prit la communication et lui tendit le téléphone. Sa main ne lâcha pas l'appareil quand les doigts curieux de sa sœur vinrent le tapoter, prêt à l'écarter sans pitié aucune chaque fois qu'elle essayait d'appuyer sur les boutons ; sa mère risquait de trouver très drôle qu'elle lui raccroche au nez, mais lui n'avait pas envie de devoir rappeler.
Il laissa quelques secondes à la petite fille pour rire bêtement, baragouiner deux trois syllabes sans grand sens, puis le lui reprit sans autre forme de procès.

« Sirkka te dit bonjour. Je crois.

-Ohhh j'ai entenduuuu. Tu lui dis bonjour pour moi aussi, d'accord ? »

L'adolescent fit la grimace. Sa mère prenait la voix la plus stupide qu'il ait jamais entendue dès qu'il s'agissait de son petit bébé tout mignon dodu d'amour – ou peu importe comment elle déciderait de l’appeler ce jour-là. Lallu était un peu plus digne, au moins.
Mais puisque, apparemment, « j'ai fait pareil pour toi et je pourrais recommencer si ça t'embête à ce point », il ne disait plus rien.

« Her. Maman te dit bonjour. »

En guise de réponse, Sirkka persista à tenter de grimper sur ses genoux. Tenter, hein. La pente était si raide. Presque à dix degrés.

Une vraie montagne, quoi.

Ceci dit, il ne désespérait pas. Son tout petit cerveau finirait peut-être par comprendre qu'elle devait lever les jambes, au lieu de s'écraser sur lui en espérant que ça marche mieux que la fois précédente.

Mauvaise langue, va.

« Elle fait la débile, l'informa-t-il, tentant vaille que vaille de s'installer plus confortablement sur le tapis sans envoyer le bébé rouler à l'autre bout de la pièce. Comme d'habitude.

-Elle est en forme, hein ? Elle aime bien être avec toi. »

Hm hm.
Le regard du garçon alla se perdre sur les meubles bruns, tâchés de ci de là d'or ou d'argent pour les fêtes. Ils iraient chercher le sapin jeudi, en famille ; comme ça, il serait prêt à être étranglé de guirlandes le lendemain. Ses parents n'étaient pas les plus regardants en ce qui concerne les horaires, mais ils finissaient toujours par être à l'heure malgré tout. Leurs mères faisaient de leur mieux pour leur offrir le maximum, même s'ils n'avaient pas toujours le temps ou les moyens de faire tout ce qu'ils voulaient. Elles avaient même promis d'enfin les emmener en vacances, l'hiver prochain – entre autres choses que, pour être honnête, il n'avait pas franchement envie de faire.
Il ne les croyait pas forcément, non plus. Il appréciait juste l'intention.
Téléphone calé entre son oreille et son épaule, il hissa la vilaine bête au creux de ses jambes croisées.

« Elle aime tout, ouais. Surtout manger.

-Aww. Dis pas ça, tu sais qu'elle t'aime.

-Je dis qu'elle aime tout, pas qu'elle m'aime pas, » grommela-t-il en pinçant le nez de la concernée.

Il n'était pas en mal d'affection, comme Aljona avait l'air de le penser ; juste jaloux. Sirkka avait la belle vie. Rien ne devait la préoccuper, elle, à part baver sur toutes les surfaces possibles et imaginables et apprendre à monopoliser l'attention de tout le monde.
Deux choses que, pour sa défense, elle maîtrisait à la perfection.

« Mmmh. Ça va, à la maison ? Tu t'ennuies pas trop ? Je rentre bientôt, mais on devra attendre äiti pour manger. Elle finit tard, aujourd'hui.

-Huh. Je dors pas ici, ce soir, de toute façon. »

Attentif au silence à l'autre bout de la ligne, Luukas coinça ses index au coin de la bouche de sa sœur. Ravie qu'on lui accorde de l'attention, elle le laissa tirer ses joues en glapissant une histoire des plus intéressantes.

« Oh. C'est ce soir, d'accord ! Je confonds, entre toi et Aarne. Tu vas chez qui, déjà ?

-Matias. Du lycée, tu sais. »

Elle ne savait pas, en fait, mais peu importe. Elle connaissait son nom et l'avait vu une fois, en passant ; Aarne aussi l'avait déjà croisé et, contre toute attente, ne lui trouvait pas des airs de criminel dangereux. Ça suffisait. Il n'était pas persuadé que Lallu aurait réussi à la convaincre de le laisser faire son sac, s'il s'était agi d'un parfait inconnu.
Ce n'était pas comme s'il s'en allait pour la semaine, pourtant – il avait déjà été dormir chez Venla et Juhani, sans compter l'anniversaire chez Eetu, et jusqu'à preuve du contraire il en était toujours revenu. Aljona gérait juste mal la séparation.
Il aurait aimé lui dire que ce n'était pas la meilleure attitude que puisse avoir un parent, parfois. Mais au final ça n'avait que peu d'importance, et il préférait se taire. Il n'était pas le fils idéal non plus. Loin de là.

« Ahhh mais oui, c'est vrai ! Je me souviens, maintenant. Matias.

-Je reviens demain soir. On va rester chez lui, tu pourras appeler sur le fixe si mon portable répond pas. En cas de problème.

-T'en fais pas, on te dérangera pas ! Sauf si les plombs sautent encore. Mais je garderai le numéro, oui, on sait jamais.

-Ouais. Tant que tu gardes Sirkka loin des guirlandes électriques, ça devrait aller.

-Ohh, parle pas de malheurs. Elle les adore un peu trop, celles-là. »

Effectivement. Sa manche semblait délicieuse à souhait, d'après l'application qu'elle mettait à lui baver dessus, alors il ne voulait pas imaginer le sort qu'elle aurait réservé aux jolis fils dorés. Briller de l'intérieur l'aurait sans doute fait beaucoup rigoler ; ses mamans et les ambulanciers, nettement moins.

« Je dois y aller, chéri. Rien d'autre à signaler avant que je revienne ? Aucun terrible secret à m'avouer ? »

Je sors avec Matias depuis plus d'un mois.

Il se mit à fixer le plafond d'un air inspiré.

« Rien du tout, chef.

-Bien bien ! A dans une heure, Luukas. Je t'aime fort.

-Moi aussi. A tout à l'heure, maman. »

Un silence assourdissant vint lui répondre qu'elle avait raccroché.
Le combiné retomba sur le tapis en même temps qu'il se laissait aller en arrière, lui aussi. Sirkka se plaint un peu, mais il n'avait pas envie de jouer avec elle jusqu'à être sûr qu'elle ne se mettrait pas à pleurer ; parfois, ses rires l'irritaient encore plus que ses crises de colère ou ses gros chagrins.
On avait beau lui dire et lui répéter, photos à l'appui, qu'il avait été à peu près aussi agaçant que sa sœur, il n'arrivait pas à se l'imaginer. Il ne se rappelait de rien et les souvenirs de ses mères, sans leur manquer de respect, n'étaient pas toujours très fiables. « Un bébé tout mignon qui crache sa purée », ça ne voulait pas dire grand chose. Ça aurait pu être n'importe qui.

Et ça tombait bien, dans un sens.

Quelque part entre « un garçon adorable et gentil comme tout qui ne désobéit jamais », les commentaires de ses professeurs et ses propres points d'interrogations, il avait l'impression d'être un peu n'importe quoi.

Quand il rouvrit les yeux, perturbé par le silence radio de sa sœur, Aarne le regardait à l'envers depuis la porte du salon. Il avait encore son manteau et son sac sur le dos, couvert de flocons à demi fondus.

« Hey, Machin. Il s'est bien occupé de toi ? Tu lui as bien bavé dessus ? »

Sirkka poussa un cri ravi ; yeux clos, il devina qu'il avait dû la hisser dans ses bras.
Faut que je me change, ha.

Sentir le bébé et le lait en poudre, c'était pas très glamour pour un rendez-vous secret.



▬ 09/01/2022

« Je sais pas... J'aime pas la voir comme ça. »

Regard vissé sur ses bottes noires, Luukas ne trouva rien à répondre.

« Je veux dire, je l'aime pas ? Mais c'est pas juste, non plus. »

Il n'avait pas grand chose à dire sur la question, quoi qu'il en soit, songea-t-il en haussant les épaules, yeux posés sur Venla pour lui signifier qu'il lui était attentif. On lui avait appris que lorsqu'il n'y avait rien de gentil à dire, souvent, mieux valait se taire ; il peinait de plus en plus à garder la colère muette et sous clef, mais, malgré tout, ça restait une des règles qu'il appliquait le plus volontiers. Un silence valait mieux qu'une insulte, dans bien des cas.
Aarne étant l'exception à la règle. Évidemment.
Mais avec Venla, en tout cas, ça fonctionnait. Elle n'aurait pas su gérer une dispute, alors il faisait de son mieux pour ne pas lui en imposer. Ça ne lui aurait rien apporté non plus.
Compatir avec la pauvre Sara étant au-delà de ses capacités, il se contentait donc d'écouter son amie maugréer sans intervenir plus que nécessaire. Le compromis fonctionnait. Il relançait la conversation sans vraiment donner son avis ; elle ne le voulait pas, de toute façon. Elle avait besoin de s'écouter parler plus que d'obtenir la réplique.

Il faisait un mur ou un miroir honorable. Que ce soit les balles ou la lumière, sur lui, tout rebondissait très bien.

« Je ferais pas ça à mes amis, moi, soupira l'adolescente. Personne devrait faire ça. »

Un brin idéaliste, uh. Olivia avait peut-être ses raisons, pour ce qu'il en savait. Si sa meilleure amie l'avait blessée, humiliée, trahie ou quoi que ce soit de tout aussi douloureux, la mettre à l'écart ou lui crier dessus n'avait rien de disproportionné ; qu'elle pleure n'y changeait rien.
Venla avait du mal à ne pas sympathiser avec tout le monde – même si, objectivement, certains ne le méritaient pas. C'était plus fort qu'elle. Personne ne devrait être triste, personne ne devrait être seul, personne n'a mal et personne ne pleure et personne ne meurt et –

Fatigué, il passa la main dans ses longs cheveux désordonnés par le vent.

« Je te ferais pas ça. »

Il n'avait pas beaucoup de paillettes à saupoudrer sur son cœur tout mou ; le cynisme passait son temps à les lui manger. Sa promesse eut l'air de lui suffire, quand elle tourna la tête dans sa direction, mais il ne lui faisait pas confiance. Elle se contentait de trop peu.
La lumière des lampadaires donnaient une teinte chaude à son sourire timide.

« Je sais bien que tu me ferais pas ça. T'es trop gentil », gloussa-t-elle en lui envoyant son coude dans les côtes.

Luukas en aurait bien rit s'il n'avait pas eu peur qu'elle le prenne mal – il ne se considérait pas gentil, personnellement. Elle disait juste ça parce qu'elle l'était, elle.
Ou peut-être qu'il était gentil avec elle. Soit. Ça ne voulait pas dire qu'il l'était tout court ; un monstre pouvait parfaitement s'occuper de sa femme et de ses enfants avec plus d'attention et d'amour que n'importe quel homme au monde. Auquel cas ladite femme l'aurait trouvé parfait, alors que d'un point de vue global...
« Et arrête de réfléchir autant, j'ai la migraine rien qu'à te regarder », se mit à gronder la voix de Matias à l'arrière de son crâne.

Merci, Matias. Va te faire foutre. T'es même pas là.

Bien décidé à chanter tout ce qui lui passerait par la tête jusqu'à ne plus avoir quoi que ce soit de cohérent en sourdine, à part peut-être les bienfaits de telle marque de dentifrice pour dents sensibles, il étira paresseusement ses bras au-dessus de sa tête. Sa nouvelle écharpe sentait bon le pin et le vêtement neuf ; et puisque Matias avait été suffisamment doué pour lui acheter des gants qui allaient bien avec, ses mains n'étaient pas condamnées à trembler dans ses poches. C'était nettement plus agréable.
Il aurait mis ses foutues moufles vertes s'il les lui avait achetées, hein, ne serait-ce que pour avoir chaud. Mais s'il n'avait pas menacé de les brûler, ce crétin aurait été capable de vraiment les prendre. Et de continuer ensuite.

Il ne voulait pas se retrouver avec des trucs affreux dans sa garde-robe juste parce que, non merci. Encore moins devoir expliquer à ses parents d'où ça venait au juste.

« T'as jamais eu envie d'arrêter la danse ? »

Coupé dans ses pensées, Luukas lança un regard perplexe à son amie.
Il n'était pas toujours à cent pour cent attentif à ce qu'on lui racontait, d'accord, mais il était à peu près certain que ça sortait de nulle part.

« Si on se moque de toi, ou.... »

Le semblant d'explication lui fit hausser un sourcil interdit, mais il ne chercha pas à la faire approfondir. Il saisissait l'idée, à défaut de savoir de quel tiroir de son cerveau elle avait pu la sortir.

« Ça me donne envie de mettre des araignées dans leurs sacs, pas d'arrêter.

-Ewww.

-Ouais. »

Pas sûr que ça l'aide, mais il n'avait pas plus pertinent. En espérant qu'elle ait quelqu'un de mieux placé pour la rassurer.


Les rues avaient beau ne pas être animées à l'excès, par ici, le bruit ambiant restait suffisant pour se faire incompréhensible ; discuter n'avait rien de difficile, mais ce que disaient les autres passants se mélangeait pour mieux se confondre. C'était agréable. Lorsqu'il se déplaçait, surtout en centre-ville, Luukas aimait s'entourer de sa petite bulle d'oxygène. Dans ces moments-là, il ne vivait le monde que dans un rayon de trois pas autour de lui : il voyait Venla, entendait sa voix, mais aurait été incapable d'expliquer ou décrire ce qui se passait un peu plus loin. Il mettait un moment à se rendre compte qu'il était arrivé à destination, parfois.
Comme ses pas le menaient toujours où il voulait sans le faire rentrer dans tout les poteaux, ça lui était assez égal ; il ne pouvait simplement pas se concentrer sur deux choses à la fois.

Raison pour laquelle il n'entendit pas qu'on l'interpellait, ne se sentit pas concerné le moins du monde par la voix près de lui, et rentra dans l'épaule du garçon lorsque, en désespoir de cause, il décida de lui barrer le chemin.

Ses réflexes lui infligèrent un pas en arrière. Venla, fidèle à elle-même, en fit bien trois.

« Ah, pardon ! Je pensais que tu t'arrêterais, désolé. »

Eh bien il pensait mal. Il pourrait noter ça dans son journal intime, une fois rentré chez lui.
Sourcils froncés, Luukas leva le nez vers son agresseur en devenir.

Les yeux dans les yeux, il marqua une pause.

« … On se connaît ? »

Aucune chance. C'était purement rhétorique. Il retenait mieux les visages que les noms et, même si sa mémoire n'était pas infaillible, il n'en restait pas moins qu'il se souvenait des particularités avec une justesse étonnante. Les redoublants, les personnes aux coiffures excentriques, un attachement gênant pour les bonnets orange fluo ; n'importe quoi d'assez marquant pour lui rester en tête.

Beauté flagrante et laideur excessive, quoi que plus rares, en faisaient définitivement partie.

Or ce type, des jolis yeux bleu foncé aux cheveux bruns, en passant par la mâchoire marquée et le nez droit, avait l'air tout droit sorti d'une de ces pubs pour parfums que personne au monde ne regarde pour le parfum – et, soyons honnête, le produit n'était pas la partie la plus mise en avant par les publicitaires de toute façon. Sauf si c'était de la prostitution dissimulée.
Il n'avait, en tout cas, jamais entendu quelqu'un commenter le flacon avant le mannequin – homme ou femme – qui battait des cils à côté. Étonnamment.

« Pas encore, non ! Mais t'as l'air sympa, du coup je voulais changer ça. »

Le manque de manières de ce type le heurta tellement fort qu'il en resta muet et stupide. Ils avaient quoi, cinq ans ? Personne n'arrêtait quelqu'un dans la rue juste parce que « t'as l'air sympa et j'ai pas assez d'amis, je me suis dit qu'on pourrait échanger des cartes Pokémons ensemble ». C'était inédit – sérieusement. On ne l'avait pas abordé comme ça depuis l'école maternelle, au mieux. Et encore.
Venla, au contraire, sembla trouver son attitude de détraqué rassurante, puisqu'elle revint se placer à sa droite. Bras noué au sien, histoire de ne pas se sentir trop seule face au danger, mais malgré tout. Elle ne partait pas en courant.

Note pour l'avenir : ne jamais la laisser seule passé le couvre-feu.

« Tu m'arrêtes dans la rue parce que j'ai l'air sympa.

-Ouais, répondit-il simplement, mains dans les poches, tout en jetant un coup d’œil en biais à leurs bras entrelacés. Mais si vous êtes en rendez-vous galant, je peuuux vous laisser.

-Oh non non ! On est amis, c'est tout ! »

Ils auraient pu faire semblant d'être en couple, histoire de ne pas se faire kidnapper et dépiauter à l'arrière d'un van, mais apparemment non. La vérité primait sur la sécurité. Ç’aurait été dramatique qu'on les imagine ensemble, n'est-ce pas.
Luukas leva les yeux au ciel.

« Je parle pas aux inconnus. Et j'aimerais rentrer chez moi.

-Her – mais je suis forcé d'être un inconnu, à la base, j'y peux rien ! Attends. »

C'était ridicule et parfaitement surréaliste ; il aurait mieux fait de partir en courant, plutôt que de jouer le jeu. Ses mères auraient préféré qu'il le castre et s'enfuit en hurlant au viol, dans ce genre de situations. Il en était à peu près certain. Après, bien sûr, elles n'avaient jamais pensé à ce qu'il devrait faire si l'agresseur n'était pas un homme de quarante ans mais un ado de peut-être dix-sept, dix-huit maximum : ce n'était pas censé arriver.
Et puis franchement, à sa voix et à ses intonations, il n'aurait pas parié que le gangster soit plus vieux que Matias. Quelque chose lui disait qu'il allait être le genre de garçon à faire plus vieux que son âge jusqu'à ses vingt ans, et à rester jeune pour le restant de sa vie ensuite.
Soupir au bord des lèvres, il croisa les bras.

Quitte à passer une soirée bizarre, autant attendre.

« Mince... »

Il le regarda fouiller dans sa poche, jurer, fouiller dans l'autre, puis en sortir un bout de papier et un crayon d'un air victorieux ; pour qui, pour quoi, mystère. Il n'avait pas besoin de lire sa biographie pour faire de lui un visage connu, à priori. Un nom aurait suffit, pour commencer.
Sauf si sa biographie consistait en un numéro et un joli cœur précédé de ''call me maybe, xoxo'', bien sûr. Là, c'était différent.
A cette idée, il ne put que retenir une grimace gênée.
S'il n'avait pas été aussi sûr qu'une majorité écrasante de la population masculine se serait intéressée à Venla plus qu'à lui, il aurait presque cru qu'il était en train de le draguer. Un mec qui arrête une fille dans la rue et lui fait les yeux doux, ça parle de soi-même.

… En fait, huh.

« Okay, je m'appelle Alexander Leon Savolainen. Mon casier est vierge, lâcha-t-il avec un sourire si charmant qu'il s'attendit presque à l'entendre ajouter 'contrairement à moi, si tu vois ce que je veux dire' (mais dieu merci, il ne le fit pas). Je pense pas que t'aies le temps de parler, là, mais plus tard ce serait cool. Si t'as le temps. Si tu veux. Okay ? »

Il prit le papier – un ticket de caisse ; ce garçon était d'un romantisme, sortez les violons – sans prendre le temps de vraiment regarder ce qu'il y avait inscrit dessus. Il n'avait pas distingué de cœur ou de smiley aguicheur, mais n'avait aucun doute sur le fait qu'il s'agissait d'un numéro de portable. Et pas celui de sa mère, à priori.

Posé sur sa paume, le papier blanc terne jurait horriblement avec le joli noir de ses gants.

Il se faisait peut-être des idées, après tout. Alexander Leon Savolainen était juste stupide et lui, trop influencé par ses propres expériences pour savoir différencier une approche amicale d'un sourire intéressé.

Malgré tout, le contraste avait des allures de trahison qui ne plurent pas à son estomac.

« Okay, étouffa-t-il dans un soupir. Si j'ai le temps, si je veux.

-C'est ça ! Je te laisse, hein. Désolé de t'être rentré dedans ! Bonne soirée, ma'mselle. »

Haha, quelle finesse d'esprit.

Il lui était totalement rentré dedans.

Sourcils froncés, aveugle au sourire de Venla ou à l'autre garçon, plus loin, qui envoya littéralement l'inconnu manger la neige dès qu'il l'eut rejoint, Luukas lissa pensivement le papier entre ses doigts.
Il avait acheté des cigarettes et des chewing-gum, la veille. L'intérêt de l'information faillit lui filer la migraine.

Réfléchis pas. Tu réfléchis trop.

Aussitôt qu'ils eurent repris la marche, Venla enroula ses bras autour du sien en riant comme une idiote asthmatique.

… Il avait tendance à devenir cruel, quand il était énervé. Elle ne méritait pas ça.

« Il était. Trop. Mignon. » Non, vraiment ? « Si t'es pas intéressé, tu peux me donner son numéro, hein. »

Imaginer son amie – son amie timide, muette devant les garçons, douce et délicate, de treize ans à peine, envoyer un sms à quelqu'un qu'elle ne connaissait concrètement pas, faillit le faire éclater de rire ou juste lui griller le cerveau. L'un dans l'autre, il aurait préféré la deuxième option. Ça l'aurait  aidé dans un nombre incalculables de situations.
Moue aux lèvres, le jeune homme froissa le papier dans son poing, qu'il enfonça dans la poche de son manteau.

« Stranger danger, Venla. » Puis, après une courte réflexion : « Il doit être bizarre.

-Pfff. S'il avait de la poitrine, tu dirais pas ça ! »

S'il avait de la poitrine, il aurait définitivement eu l'air bizarre, au contraire. Mais peu importe.
En quelques enjambées, elle le dépassa et vint se poster devant lui. Index en moustaches au-dessus de ses lèvres dans une vaine tentative pour imiter son propre père, elle lui adressa son regard le plus courroucé.

« Stranger danger, Luukas. Si tu le rappelles, il va te manger tout cru. »

Il voulut ouvrir la bouche sur un rire sarcastique ; et puis, face au grand sourire de son amie, il ne réussit qu'à lever les yeux au ciel gris sans dire un mot.

Comme si ça risquait de me déranger, hein.


Dernière édition par Luukas Kinnunen le Jeu 27 Avr 2017, 00:03, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Lun 16 Jan 2017, 23:44


Histoire - 2022



▬ 07/02/2022

A l'aise sur ses patins blancs, Luukas glissa à vitesse raisonnable jusqu'à l'autre bout du cercle gelé. Lallu, mains plongées dans les poches de son gros pull beige, l'y attendait avec le sourire taquin qu'elle réservait généralement à sa femme ; près d'elle, poings sur les hanches, son frère aîné scannait la foule éparse d'un œil sérieux.
Malgré les années, Janne l’impressionnait encore beaucoup. Sa silhouette athlétique et la froideur de ses traits lui avaient longtemps fait penser à un soldat tout droit sorti d'une photographie sépia ; il aimait en jouer, tant qu'à faire. Kai lui avait soutenu à maintes reprises que son père partait en hurlant dès que l'été ramenait les longues pattes de ses amie les araignées, mais il avait du mal à l'imaginer ne serait-ce qu'avoir peur. C'était le genre de personnes qu'on ne connaissait jamais vraiment, à moins de vivre sous le même toit. Il n'avait l'air abordable que pour sa famille proche.

Ah – et, bien sûr, c'était le père de Kai. Ça n'aidait pas.

« Luukas ! Tu peux me rendre un petit service ? »

Le jeune homme haussa un sourcil perplexe. Il avait sa petite idée sur l'objet de leurs attentions, malheureusement.

« Il faudrait que tu amènes äiti par là. Sans lui dire que je t'ai demandé de le faire, précisa sa mère en plissant les yeux, sinon elle va se méfier.

-C'est pas triste, qu'elle se méfie de toi ? »

Lallu sourit de plus belle. Les doigts qu'elle cachait dans les replis chauds de son vêtement vinrent tirer sur quelques mèches blondes qui barraient son front ; habitué aux câlins et autres gestes d'affection de sa part comme de celle d'Aljona, il la laissa remettre son bonnet en place sans grimacer.
Quand elle eut fini de l'arranger, elle lui tint les joues entre ses paumes et secoua gentiment sa tête de gauche à droite. Ses mains étaient gelées.

La moue sur son visage sembla la satisfaire.

« J'adore qu'elle se méfie de moi. Ça veut dire qu'elle me connaît tellement bien qu'elle sait à quoi s'attendre, expliqua-t-elle, sans se préoccuper du commentaire sarcastique de son aîné. C'est pour ça que j'ai besoin de toi. Alors tu vas la chercher, dis ? »

Il faillit lui demander d'expliquer le pourquoi du comment ; est-ce qu'Aljona lui ferait plus confiance à lui qu'à un autre – auquel cas la trahison serait encore plus terrible, mais ce n'était sûrement pas son soucis premier –, ou est-ce que, prévisibles comme ils savaient l'être, Kai et Aarne auraient refusé de se prêter au jeu ?
Est-ce qu'il avait l'air du genre à vouloir jeter sa pauvre mère dans la gueule du loup, ou est-ce que Lallu lui faisait tout simplement confiance au point d'être certaine qu'il lui rendrait sa confiance en retour ?

Les mots et les questions s'entrechoquèrent dans sa tête sans qu'il y trouve de réponses satisfaisantes, ni même un intérêt quelconque. Il s'en fichait.
Le problème, c'était qu'il les pensait quand même. Elle le parasitait, et il n'avait aucune idée de comment faire cesser la machine une bonne fois pour toutes.

« Okay. Mais si c'est moi qui doit la consoler après, lança-t-il, reculant avec grâce sur ses patins, je mangerai Sirkka pour me venger.

-Ha ! Tu la ferais pleurer encore plus, petit monstre !

-Je suis pas petit. »

Ni un monstre.
L'un comme l'autre restaient des notions relatives, remarquez.

Une fois les deux mains d'Aljona serrées dans les siennes et sa silhouette hésitante tirée vers l'autre bout du cercle, il la regarda s'éloigner vers Janne (dont la haute stature cachait celle de sa sœur, par le plus grand des hasards) d'un œil attentif. Il n'avait pas peur qu'il lui arrive malheur ; le pire qui risquait de lui tomber dessus – et qui allait lui tomber dessus, sans le moindre doute – serait de se faire jeter dans un tas de neige amassé au préalable par sa femme oh combien gentille et attentionnée. Rien de dramatique, clairement. Personne ne se ferait manger.
D'autant que Sirkka, à priori, était encore dans les bras de sa tante ; coincée sur un banc par une cheville fragile que personne n'avait envie de renvoyer dans le plâtre, elle avait complaisamment accepté de jouer aux baby-sitters. Elle n'aimait pas patiner, de toute façon, pour ce qu'il en avait compris.

Lui n'en était pas spécialement fan non plus. Il préférait danser ; tout ce qu'il aimait, dans le patin, c'étaient les mouvements qui lui rappelaient ce qu'il pouvait faire pieds nus ou en tennis, dans une salle aux murs bardés de miroirs. La course et les figures l'intéressaient peu.
Sitôt qu'il entendit sa mère pousser le cri le plus perçant de la création, suivi de près par le rire censément machiavélique de la deuxième, il s'équilibra avec les bras et élança sa jambe pour tenter de tourner.
Cette patinoire n'était pas la meilleure d'Helsinki, mais pas la plus fréquentée non plus : en matière de sorties, la tranquillité privilégiait toujours sur la qualité de la glace ou l'accessibilité de l'endroit. Pouvoir glisser sans se prendre trente-six enfants en bas-âge désireux de se faire couper les doigts à vif, c'était un plus non négligeable. Du côté de leurs mères, l'idée était plutôt de pouvoir passer du temps ensemble sans se perdre de vue dans la foule ; leurs emplois du temps respectifs s'accordaient à la perfection pour ne jamais les faire rentrer tôt les mêmes jours, alors pas question de passer leurs soirées en commun chacun dans son coin.

Trois petits tour et puis s'en vont.

Luukas termina son mouvement sur une réception un peu raide qui faillit bien l'envoyer au sol. En danse, il ne ratait jamais rien.
A son âge, quoi qu'il en soit, il n'envisageait pas de se mettre à quelque chose de nouveau.
Une fois qu'il fut bien certain d'être stable sur ses deux jambes, il fit glisser son portable de sa poche à sa main. Il parcourut rapidement les messages de Juhani et de Venla, histoire de vérifier qu'il n'avait rien reçu d'urgent, puis fit glisser son pouce jusqu'à la conversation de Matias. Rien depuis la veille.
Donc il était encore en colère.

Super.

Dans le genre dispute inutile, celle-là remportait la palme. Il n'avait même pas envie d'y penser – si Matias voulait se prendre la tête pour deux, très bien ; ce n'était pas son problème. Il n'avait rien à se reprocher, lui.
Et si c'était si difficile, c'était sans doute parce que –

Rien du tout.

Pensif, il vint plaquer son écharpe contre le bas de son visage. Des conversations, il passa aux contacts ; cliqua sur un des premiers, sans trop réfléchir, tout ça pour ensuite se rétracter à en laisser son doigt survoler la touche retour.
Il avait laissé passer un mois. C'était beaucoup trop, en théorie. Quand on est intéressé, on répond dans la journée ; dans la semaine, à la rigueur, histoire de se faire désirer. Il aurait eu l'air bizarre. Ça ne se faisait pas. Et à ce stade, comme à chaque fois, il n'était plus vraiment sûr de savoir s'il se cherchait des excuses pour abandonner ou craignait l'inverse.
Qu'il se souvienne de lui. Que ça ait de l'importance.

Tristement prévisible, Luukas.

Il inspira un grand coup, haussa les épaules à ses doutes, et tapota l'écran aussi vite que possible.

J'ai le temps et je veux, en fait. Toujours en vie ?

Ce n'était ni très clair ni très pertinent, mais ça avait le mérite de ne craindre aucune réponse trop violente. Il s'attendait quelque peu à recevoir à un « c'est qui ? » en retour, et décida qu'il ne renverrait rien si c'était le cas. Pas qu'il se juge mémorable au point d'en être vexé qu'un inconnu oublie l'avoir ouvertement dragué, mais ça n'en aurait juste pas valu la peine. Il ne voulait pas lui avoir l'air intéressé. Désespéré. En manque d'attention. Si l'autre se souvenait de lui et avait toujours envie de discuter, par contre... Ça n'engageait à rien, hein ?

Bien sûr, qu'il aimait se sentir désiré. On ne lui avait encore jamais couru après.

A quatorze ans, d'un autre côté –

Le portable lui vibra entre les doigts.

ALS – !! c'est le mec près du ciné ? (:

Bonne question.
Il scanna rapidement les alentours et, n'y trouvant aucun visage familier, se remit à taper.

Je sais pas, ça dépend à qui tu penses
Si tu fais souvent le mec louche dans le coin, peut-être que c'est pas moi.

ALS – lol naaan pas souvent
ALS – xD
ALS – pour qui tu me prends eh ;(

Je te connais pas hein
Tu fais peut-être ça tout les jours

Puisqu'il était censé arrêter les gens « qui ont l'air sympa », « pour se faire des amis ». N'est-ce pas.

ALS – ben trop pas lol
ALS – et j'ai pas ton nom !! il me le faut
ALS – sinon ton contact va sappeler « mec du ciné » lol

ok. Tu m'as donné le tien, je peux faire ça.

ALS – je t'ai tout donné, ouais
ALS – rien à cacher msieur

tout ? J'ai pas ton adresse ni ta date de naissance

ALS – tu les veux ? xD

Luukas resta fixer la réponse plus longtemps que nécessaire. Pour autant qu'en sache Alexander, ça aurait pu être lui, le type dangereux. Jeune, mais dangereux. Il ne lui avait parlé qu'une fois.
Il commençait à plaindre les parents de ce garçon, tout compte fait.

Ça ira, merci. (=

Uh. Avait-il mérité ce smiley.
Dans le doute, il l'envoya avec.

Ok, note bien
Luukas Riku Kinnunen
ALS – Je note chef
ALS – !!
ALS – C'EST TROP MIGNON ????
ALS – tes parents sont top mdr xD

Alexander lui répondait tellement vite qu'il en superposait ses messages aux siens, mais ça n'avait rien de très étonnant. Pour aller aborder quelqu'un dans la rue, comme ça, au risque de se prendre un coup de poing ou du spray au poivre dans les yeux, il fallait une bonne couche de spontanéité. La notion n'était pas étrangère à Luukas ; il était à près certain que l'émotion tendait à le rendre plus honnête. Lorsqu'il se mettait à trop réfléchir, au contraire, il savait d'avance qu'il ne ferait rien.
Trop d'inconnues dans les équations. S'il y allait en connaissance de cause, il ne pouvait pas y aller au hasard.

L'écran s'illumina sur un nouveau message. Pas d'Alexander, apparemment ; plongé dans ses pensées, il fit glisser machinalement les contacts et les conversations jusqu'à celle d'Aarne.
... Qu'est-ce qu'il fichait, au juste.

Aarne.se — attention Kai va te chopper


Kai ? Ses yeux papillonnèrent jusqu'à la date de réception, juste histoire de vérifier que son portable ne se remettait pas à le notifier de messages qu'il avait reçu le mois précédent. Mais non ; quoi que ça puisse vouloir dire, ça venait bien d'arriver.
Le temps qu'il pivote sur la droite pour chercher son faux-frère des yeux, ses jambes furent fauchées nettes sous lui.

La sensation de chute vida ses poumons d'un seul coup — et si son cri n'avait rien de plus viril que celui de sa mère, au moins ses proches eurent-ils la décence de ne jamais le lui faire remarquer.
De terreur, ses bras vinrent agripper ceux de Kai à lui en faire mal.

« HA, on l'a eu ! »

Son cœur battait la chamade si fort qu'il mit un moment à comprendre où il était, avec qui, et ce qui venait de se passer au juste. Que le cousin d'Aarne ait pu lui faire un croche-pied magistral eut du mal à faire son chemin jusqu'à son cerveau.
Il eut moins de mal à saisir que la sœur aînée avait kidnappé une sorte de luge pour pousser son cadet partout, bizarrement. Ça leur ressemblait bien, ça.

« Ça va ? Tu t'es pas cassé le coccyx ? »

Oh, bien sûr. C'était clairement maintenant qu'il devait se poser la question.
Luukas enfouit rapidement son portable dans la poche de sa veste, remerciant tout ce qu'il pouvait remercier de l'avoir fait tomber sur lui et pas sur la glace. Anni, mains sur les poignées, enfonça vaillamment ses patins dans la piste pour leur faire prendre un peu de vitesse.
Quand la panique se dissipa enfin, l'adolescent expira longuement.

« Heyyy ? Allô allô, Luukas ? Je t'ai cassé les pattes ? »

Kai lui envoya un coup de boule à l'arrière du crâne pour le réveiller – et la douleur, plus qu'un éclair, lui fit l'impression d'un interrupteur.
D'un seul coup, il fut plus que conscient d'être à moitié affalé sur lui.

« Je vais bien – mais t'es qu'un crétin, s'exclama-t-il en tentant de trouver un moyen convenable de glisser du traîneau de fortune, et accessoirement des genoux de Kai. T'as failli péter mon portable ! »

Il se sentit piquer un phare. Le rire de l'autre abruti, à qui heureusement il tournait le dos, n'aida pas.

Oh mon Dieu.

Il aurait tout donné pour mourir sur place.

« C'est bon, vous avez fini de faire les débiles ? »

Le rire collectif d'Anni et Kai passa loin au-dessus de la tête de Luukas ; tout ce qu'il vit, c'était qu'Aarne avait glissé jusqu'à eux et était suffisamment près pour le tirer de là. Et mon Dieu, il voulait qu'on le tire de là.
Alors, pour une des premières et dernières fois de sa vie, il tendit la main vers Aarne pour lui demander de l'aide.
Son frère prit à peine le temps de fixer ses sourcils froncés par la gêne avant de ne le saisir par les bras ; la seconde suivante, il était debout sur ses deux jambes et ses yeux lançaient des éclairs en direction de Kai. Est-ce que c'était injuste ? Sûrement, oui. Il n'avait rien fait de mal, de son point de vue.
Mais du sien, si.
Il lui en voulait et ça non plus, il ne savait pas comment l'arrêter.

« Awww, désolé, Luukas ! Reviens, on voulait pas te fâcheeeer ! »

Il patina si vite jusqu'au sol enneigé qu'il crut bien s'être fait un point de côté. Le premier banc qu'il trouva se prit un coup de botte, et il s'y laissa tomber comme une pierre.
Les patins décrivirent un arc-de-cercle lorsqu'il les jeta rageusement dans la poudreuse.

Aarne, les mains dans les poches, le rejoint sans rien dire.



▬ 19/02/2022

« Tu comptes faire semblant combien de temps ? »

Luukas sentit ses muscles se raidir. Dos contre l'estomac de Matias, peau contre peau, il imagina qu'il avait dû le sentir, lui aussi.
C'était bien ce qu'il reprochait au faire-semblant. Il pouvait mentir les yeux fermés, se raconter tout ce qu'il voulait, ça n'empêcherait pas son corps de n'en faire qu'à sa tête. Il aurait beau se dire "je suis heureux", ses épaules resteraient affaissées ; et s'il essayait de se convaincre qu'il était triste, les larmes ne couleraient pas plus facilement pour autant. Peu importe ce dont il essayait désespérément de se persuader. Ça ne marchait pas comme ça, et puis voilà.
Les limitations l'ennuyaient. Il aurait aimé pouvoir se contrôler des yeux jusqu'aux chevilles.

« De quoi ? »

Son ami lui soupira dans les cheveux. Il songea un moment à se retourner ; le regarder dans les yeux, ne serait-ce que par politesse. Fuir ou prier pour s'endormir sur le champ ne l'avait jamais sauvé des confrontations, il le savait très bien. C'était la gentillesse des uns et la patience des autres, qu'il fallait remercier : ce ne serait jamais ni Dieu, ni la chance qui accepteraient de le croire. De le laisser dormir.
Déjà agacé, il appuya longuement la base de son pouce contre sa paupière close.

« Je sais pas, grommela-t-il entre ses dents.

-Je te comprends tellement pas. »

Matias se redressa sur un coude ; la chaleur le suivit sans se presser et Luukas, allongé sur le côté, la regretta aussitôt qu'elle se fut enfuie.
S'il y avait bien une chose que sa relation avec Matias lui aurait appris, c'était qu'il détestait dormir seul.

« Je comprends que tu... C'est pas facile d'en parler, je sais bien, et personne va jamais te forcer à le faire. Mais c'est juste... »

Du bout des doigts, le garçon vint tapoter son épaule nue. Il sentait bien que Matias faisait des efforts. Qu'il forçait la conversation. Il ne devait pas avoir envie de se disputer – encore – à propos de sujets qui ne le concernaient qu'à moitié et sur lesquels il n'avait de toute façon aucun pouvoir ; Luukas était trop borné pour que ça serve vraiment à quelque chose. Il en avait eu la démonstration à maintes et maintes reprises lorsque, à défaut de réussir à le convaincre, il s'évertuait à essayer de le persuader. Il était trop bien campé sur ses positions pour qu'une leçon de morale ou de logique ait le moindre effet sur sa façon de voir les choses.
C'était plus facile de faire la sourde oreille. Il n'aimait pas s'entendre penser que, oui, il avait probablement tort.

Las, il roula sur le dos.
Matias, assis à présent, lui lança un regard indéchiffrable.

« J'ai eu peur de le dire à mes parents, même si je savais qu'ils étaient plutôt tolérants, parce que... Tu sais, soupira-t-il, l'air vaincu. Y'a toujours un risque. On sait jamais. Ça fait peur. Mais tu – t'as deux mères, toi. C'est pas comme si elles pouvaient te reprocher d'aimer les garçons. Sérieux, c'est carrément impossible. Y'a aucun risque. »

Et ? Il le savait très bien, tout ça. Il s'en était déjà fait la réflexion. Plus que nécessaire, sûrement.

« Et ton frère, je... » Luukas se mit à compter les lattes au plafond. « Je l'ai pas vu beaucoup, mais je pense pas que c'est le genre de mec à te détester pour ça. Puis il a deux mères, lui aussi, non ? »

Deux mamans et un papa. Ouais.
Dix, onze, douze...

« Du coup, c'est ça, que je comprends pas. Qu'est-ce qui te gêne ? »

C'était fou, quand même, ce besoin universel de réponses. Est-ce que ça changerait sa vie, de savoir pourquoi il refusait de rendre sa sexualité publique ? Il comprenait que devoir rester caché le dérange. Matias avait un avis assez défini sur la question, et appréciait de moins en moins de devoir jouer au gentil hétéro quand il ne ressentait aucune honte à aimer les garçons. Ses parents l'avaient accepté sans problème, ses amis proches s'en fichaient pas mal, et il s'était plutôt bien intégré dans la communauté LGBT tant du lycée que de son quartier.
Alors que ça le gêne de ne pas pouvoir gérer leur relation comme il l'entendait, oui – il comprenait.
Mais connaître ses raisons de ne pas suivre son exemple, ça ne servirait à rien. Il ne changerait pas d'avis.

Il n'en avait pas envie.

« J'en sais rien. »

Contrairement à Kai, Matias n'eut pas l'air de juger sa réponse inadéquate ou décevante. Il se contenta de le fixer, les yeux dans les yeux, sourcils froncés par la réflexion, comme il avait tendance à le faire chaque fois qu'il tentait de déchiffrer un problème trop complexe pour lui.
D'un geste souple, Luukas redressa le dos.

« Tu passes ta vie à réfléchir à des trucs, genre, vraiment stupides, insista Matias, peu ému de voir son ami lui grimper dessus. Pourquoi tu peux pas te poser deux secondes et réfléchir à ça, à la place ? Ça te ferait du bien, d'en parler.

- Je suis pas sûr, non. »

Ses bras glissèrent autour de ses épaules pointues, délicatement, sans autre arrière-pensée que vouloir récupérer la chaleur qu'il lui avait dérobée et le faire taire.
Ne serait-ce que penser à avoir cette conversation avec ses parents – ou pire, son faux-frère, Kai, ses amis – lui laissait l'impression terrifiante d'être à deux doigts de se faire jeter par-dessus la balustrade. Ça lui donnait le tournis. Le vertige. Il en était presque physiquement malade et si ce n'était pas un signe alarmant de penser à autre chose, il ne savait pas ce que c'était.

« Tes mères te comprendraient mieux. Ça vous ferait un point commun ? Et... »

Ses lèvres vinrent couvrir celles de Matias.
Oh putain, mais ferme la.

« Je veux pas leur en parler. Je sais pas. C'est compliqué, souffla-t-il en appuyant sur les épaules qu'il enlaçait encore quelques secondes plus tôt ; quand elles eurent rejoint le matelas, il y laissa ses mains. Cherche pas.

-Facile à dire.

-C'est pour ça que je le dis. Cherche pas. »

Un baiser revint jouer les bâillons improvisés, étouffant d'autres questions qu'il n'avait pas envie d'entendre. Luukas préférait dormir ou apprendre comment et où mettre ses mains ; les interrogatoires ne l'intéressaient pas. Or c'était bien ça, la règle du jeu, non ? A part le noyau essentiel – et encore –, on ne garde près de soi que ceux qui nous apportent quelque chose. De la joie. De la compagnie. Du plaisir. Des avantages quelconques, pourvus qu'ils surpassent les inconvénients.
Lorsque la balance s'inversait, il fallait la vider.

Simple.

« Tu te défiles tellement, » souffla Matias contre sa peau, comme un rire un peu essoufflé.

...Ça commençait presque à devenir une mauvaise habitude, oui.

Mais quelle importance ? S'il en avait assez de le voir prendre la tangente en glissant ses mains dans ses cheveux, sous ses vêtements, alors qu'il arrête de le laisser faire. Qu'il arrête de lui prouver que oui, c'était une bonne façon de le museler ; que ça fonctionnait.
S'il voulait le forcer à communiquer, qu'il le force mieux que ça.

Mais c'était Matias.
Il ne le forcerait jamais assez. Il n'y penserait même pas.

Yeux clos, Luukas lui mordit la langue.

Peu importe les années, rien ne changeait.
La déception et le soulagement, siamois, lui chantaient toujours les mêmes horreurs avec la même voix.



▬ 12/03/2022

« Heeeey ! Riku ! »

Ce fut le nom, plus familier que la voix, qui tira Luukas de sa contemplation silencieuse du mur en plâtre contre lequel il était appuyé. Ses mains cessèrent d'en effriter la peinture écaillée ; puis ses yeux croisèrent le regard de Leon et, aussitôt, il redressa le dos et les bras.
Une fois le garçon arrivé à sa hauteur, il lui adressa un vague signe de tête.

« Hey.

-Comment t'as fait pour arriver avant moooi, geignit l'adolescent, épaules affaissées et bras ballants, histoire de bien lui communiquer son désarroi – quoi qu'il ne le faisait sûrement pas exprès, songea-t-il en fronçant les sourcils. Je me suis préparé vite, pour une fois ! »

Tout sauf impressionné, Luukas leva le poignet gauche.
Sa montre, sans surprise, indiquait une horaire cohérente à celle de son portable lorsqu'il l'avait consulté, deux minutes plus tôt : donc si lui et Leon étaient bien sur le même fuseau horaire, il en avait dix de retard. Encore deux de plus et il l'aurait retrouvé congelé sur place. Triste fin, Jack.
Il aurait presque profité de ce prétexte pour lui poser un lapin et aller faire autre chose à la place, si le concerné ne l'avait pas bombardé de "j'arrive !!! bouge pas" toutes les dix secondes. Voire moins.
Rien qu'avec l'heure et le contenu de ses messages, il aurait pu retracer son chemin en sens inverse et savoir à combien de passages piétons il avait dû s'arrêter.

Précisément.

« Je veux pas savoir ce que ça donne le reste du temps, » rétorqua-t-il d'une voix égale.

Ce type était terrible. Dans le bon et le mauvais sens du terme.

« Je me coiffe, le reste du temps. » Luukas eut beau lever les yeux et fixer ce qu'il voyait de ses cheveux sous son bonnet, il n'avait pas l'air moins coiffé que la première fois. « C'est tout un art, okay – je te montrerai, si tu veux. T'en aurais grave besoin, en plus.

-Quoi ?

-De conseils ! Je sais pas comment tu te prépares avant de sortir mais ça va pas duuuu touuuut, là. »

Leon ponctua sa remarque on ne peut plus sérieuse d'un froncement de sourcils extrêmement professionnel. Qu'on le détaille avec autant d'insistance lui donna l'impression très désagréable d'être face à un juré trop pointilleux ; il détestait ça. S'il voulait s'habiller comme une star de Broadway, il avait Google à portée de main pour le lui apprendre. Aucun besoin de prof douteux pour lui faire la leçon.
Visiblement satisfait de son examen, Leon lui épousseta gentiment les épaules.

« Quoi que. Ça te donne un petit côté casual je-m’en-foutiste, c'est pas si mal.

-J'ai pas l'air prétentieux, au moins.

-Wha – qui a l'air prétentieux ? J'ai l'air super humble ! C'est pas ma faute si je suis tellement beau et stylé que... »

Abasourdi par l'aplomb avec lequel il était en train de lui déclamer sa propre éloge, Luukas ne put réprimer un rire incrédule. Combien de compliments fallait-il entendre au cours de son existence pour en arriver à se décrire uniquement avec des superlatifs ?

« Je suis peut-être mal habillé, rétorqua-t-il, mains plongées dans les poches de sa veste, mais au moins je suis pas stupide. »

Cet espèce d'imbécile heureux n'eut même pas l'air de comprendre l'insulte. Il se contenta de lui sourire, aux anges, sans juger utile de répondre ; et quand Luukas préféra abandonner le combat, il ne trouva rien à y redire et cala ses foulées sur les siennes d'un pas dansant.

« Donc ! Je peux te harceler, maintenant qu'on est en live ? T'as quel âge ? T'habites où ? Tu préfères les chats ou les chiens ? »

Les questions s'enchaînèrent sans lui laisser le temps de répondre quoi que ce soit ; c'était à s'en demander s'il voulait vraiment savoir quoi que ce soit, au final. Peut-être qu'il aimait juste s'entendre parler. Ça ne l'aurait pas étonné plus que ça.
S'il ne finissait pas sourd et à bout de nerfs à la fin de la soirée, ce serait un putain de miracle.

Et en même temps, là, tout de suite, c'était tout ce dont il avait besoin.

Être sourd et tellement, tellement fatigué qu'il ne penserait même pas à le regretter plus tard.



▬ 15/03/2022

« Mais si ! Je crois que c'est la bonne, celle-là, je t'assure.

- Tu crois. Si tu crois, c'est que c'est pas la bonne.

-Comment tu saurais ça, de toute façon ? Depuis quand t'es un pro de la drague et de l'amour et des machins, toi, hein ? »

Luukas retint un soupir. Avachi sur le banc en bois, il leva les yeux vers le ciel pour éviter de le remplacer par un regard tout aussi révélateur ; les conversations débiles allaient bon train, ces derniers temps. Juhani avait enfin trouvé la femme de ses rêves (pour la onzième fois en onze jours – à quelques exagérations près, l'idée était là) et, bien entendu, Leo ne pouvait s'empêcher de rajouter de l'huile sur le feu dès qu'il commençait à s'éteindre.
Il n'avait aucune idée de ce que le suédophone trouvait aux histoires de cœur de son ami. L'intérêt qu'il pouvait y avoir à écouter quelqu'un chanter les louanges de quelqu'un d'autre, en fait, le dépassait largement. Il n'avait pas envie de savoir ce qu'il en pensait, d'autant si lui-même avait un avis différent : ça lui était égal. Juhani n'était pas prêt à entendre que la fille en question était définitivement du genre à sortir avec lui pendant deux semaines pour se donner un genre, tout ça pour le jeter en minaudant dès qu'elle en aurait marre – et s'il n'était pas prêt à l'entendre, alors lui n'était pas décidé à le lui expliquer. Les efforts inutiles, ce n'était pas son genre.
Il gardait sa confiture et laissait les cochons à la porte. Clairement, il ne payait ni le chauffage ni l'électricité pour eux.

« Et toi, Luukas ? Toujours personne ? »

Il aurait aimé lui répondre qu'à son âge, "toujours personne", c'était la pire des exagérations au monde ; ça donnait l'impression qu'une majorité de garçons de quatorze ans avaient déjà eu trente copines, et aucune période de pause entre deux. Ce qui était parfaitement ridicule. Leo non plus, n'avait jamais été en couple.
Dos redressé, pieds ramenés sur les planches brunes parfaitement entretenues, il put presque sentir le regard désapprobateur de Matias se poser entre ses deux omoplates. Le non plus n'était ni vrai ni nécessaire, dans son cas. Il avait été avec quelqu'un. Il était encore avec ce quelqu'un. Il l'avait embrassé, et été plus loin avec lui que Juhani ou Leo iraient avec qui que ce soit avant au moins trois ans – s'ils trouvaient quelqu'un qui leur fasse assez confiance d'ici-là, ce dont il doutait pour le premier et qu'il souhaitait au second.

« Non, répondit-il, doigts occupés à triturer les bouts de ses manches pour empêcher à son cerveau d'avoir le temps de trop réfléchir. Et ?

-Eeeet, tu devrais y penser ! Y'a une fille qui flash à mort sur toi, la pauvre. Tu pourrais au moins lui laisser sa chance. »

Ha. Ouais.
Il était à peu près sûr de savoir de quelle fille il s'agissait ; elles n'étaient pas trente-six mille à avoir l'air ravies chaque fois qu'il répondait à leurs questions par plus qu'un signe de tête. Ou à abandonner leurs amies pour se mettre avec lui, lorsque les travaux de groupes étaient laissés en composition libre. Ou à le regarder de loin.
Ou à beaucoup d'autres choses auxquelles il n'avait pas prêté attention, sans doute. Il ne passait pas son temps à la chercher, contrairement à elle. Ça ne l'intéressait pas.

Il n'était pas certain de comment le lui faire comprendre sans être cruel, en fait.

Lui laisser sa chance aurait eu un milliard d'inconvénients, en plus de le plonger dans le double de problèmes avec plus d'une personne. Les filles ne l'intéressaient pas. Elles ne l'attiraient pas ; rien à faire. Et il aurait pu essayer de sortir avec elle, même discrètement, pour faire plaisir à ses amis, ses parents, la demoiselle en question, mais ça n'aurait servi à rien. Il n'en avait pas envie. Ça ne lui aurait rien apporté.
Ses amis savaient parfaitement qu'il ne donnait pas dans la charité.

« Pourquoi je ferais ça ? »

Juhani se contenta de faire la moue, mais Leo ne le rata pas. A regarder son air horrifié, on aurait pu croire qu'il venait de décapiter un chaton sous ses yeux.

« Parce qu'elle est jolie et sympa ? Parce que ce serait cool ? Parce que t'as besoin d'une copine, conclut Juhani, l'air de lui faire la morale – il détestait ça. Ça te détendrait, un peu.

-Si je veux me détendre, j'ai la danse.

-Ça a rien à voir, mec ! »

Avoir une fille sur le dos ne l'aurait pas détendu. Qu'est-ce qu'il croyait, l'autre abruti ? Que devoir s'occuper de quelqu'un était marrant ? Il n'y connaissait rien du tout. Une fois en couple il fallait acheter des cadeaux, se souvenir des dates importantes, ne pas rater les rendez-vous, ne pas être en retard, savoir se taire et parler quand il faut, savoir s'excuser quand on a tort, tout connaître de l'autre, ne rien oublier sous peine de crise existentielle et de drame apocalyptique niveau troisième guerre mondiale, se faire apprécier des amis, des parents, de la famille tout court, du chien, du hamster, mais pas de la sœur ni du frère, ou du moins pas trop, ne pas être encombrant, savoir garder ses distances sans avoir l'air distant, avoir les épaules solides mais le cœur un peu fragile, être capable de se confier mais ne pas tout raconter non plus, être drôle, être intelligent, être indépendant, être jaloux, mais pas trop, être joueur, mais pas trop, être un bon coup, attentif, gentil, prévenant, sans pour autant être effacé ou ne pas avoir de caractère, savoir s'affirmer, aimer les mêmes films et aimer les mêmes choses dans les mêmes films et ne jamais insulter son personnage préféré et apprécier les mêmes lieux de vacance et –

« Huh. Mais du coup, y'en a qui pensent que t'es gay. »

Luukas ouvrit de grands yeux ronds vers Leo.

« Gay.

-Euh, ouais. Parce que tu sais, t'es... »

Son haussement de sourcil n'eut pas l'air de convaincre le garçon de continuer ; en guise d'explication sur ce qu'il était, et qui vraisemblablement criait "je suis homosexuel", il se retrouva avec un tressautement d'épaule mal à l'aise et des gestes de mains indéchiffrables.

« Tu fais de la danse, t'es silencieux, tu sors pas avec les filles, ehr... Tu vois. Puis tu traînes avec Matias, aussi. Et lui il est genre... Super homo. »

Le soupir de Luukas tira un sourire désolé à Juhani. Ignorance, quand tu nous tiens.
Faire de la danse n'avait jamais eu la moindre incidence sur la sexualité de qui que ce soit, pour ce qu'il en savait. Il n'avait aucune idée de ce que venait faire le silence là-dedans, mais imagina que c'était la façon de son ami d'éviter les remarques potentiellement gênantes sur son physique : ses cheveux commençaient à être un peu trop longs, et il n'avait rien d'un modèle convainquant de virilité – forcément, ses gènes fins et fragiles trahissaient quelque chose. Quant-aux filles, il était donc au regret d'annoncer à un bon tiers de l'école que leur désintérêt pour le sexe opposé, ou leur incapacité à se faire apprécier de leurs petites camarades, trahissait à l'évidence une malade terrible et incurable. L'homosexualité. Paix à leurs âmes.
Tout ce qu'avait sorti Leo pour justifier les rumeurs aurait pu décrire Aarne : il était on ne peut plus hétérosexuel, pourtant. Il en avait la certitude quasi-parfaite. Avoir l'air gay était une chose, mais ça ne prouvait rien du tout. Il aurait pu aimer les filles. N'aimer personne du tout. Être attiré par les deux, aussi.
Qu'il ait visé juste ne tenait qu'à un détail.

Et, malheureusement, ça ne l'étonnait pas.

« Donc. Si je suis gay, comme ça a l'air d'être contagieux, ça veut dire que vous l'êtes aussi ?

-Hein ? Non ! J'y peux rien si y'en a qui pensent ça, moi ! »

Pensif, Luukas fit disparaître ses doigts dans ses manches trop longues. Difficile de dire jusqu'où ce genre de rumeurs risquait d'aller. A quelle intensité, avec quelle intention, dans combien d'oreilles –  et, plus préoccupant, lesquelles.
Que Juhani et Leo aient reçu des remarques ne l'étonnait pas, mais ses amies n'avaient pas dû en entendre parler. Ou pas sérieusement. Il pouvait compter sur elles pour tirer les cheveux des crétins qui avaient l'impression qu'une sexualité présumée pouvait faire office d'insulte, à priori ; Ilona et Siiri n'étaient pas du genre à laisser dire sans réagir. Elles s'en seraient plaintes devant lui, forcément.
Hm.
Ça ne devait pas être une vraie rumeur, si c'était ciblé à ce point.
Son regard revint se poser sur Juhani.

« Je m'en fiche. C'est pas gênant, souffla-t-il, yeux clos sur un sourire amusé. Si ça en fait rire d'essayer de deviner, tant mieux pour eux.

-C'est toi qui vois. Si ça te dérange pas, ça me dérange pas non plus.

-Ça me dérange pas.

-Cool. »

Sur quoi Leo se laissa aller en arrière sur le banc, l'air en paix avec lui-même, et n'en reparla plus.

Luukas, bras croisés sur ses genoux, n'en reparla pas non plus.



▬ 26/03/2022

Jos sull lysti on niin kätes yhteen lyö.
Il n'était pas heureux, mais il allait claquer des mains quand même.
Jos sull lysti on niin kätes yhteen lyö.
S'il faisait assez bien semblant, peut-être qu'on le laisserait tranquille. Il voulait juste qu'on le laisse tranquille. Qu'on le croit, quand il affirmait l'être, et qu'on lui fiche la paix.
Bras croisés, il serra les dents aussi fort que possible.
Il n'avait aucune idée de ce qui clochait chez lui. Un temps, tout allait très bien ; pendant dix minutes, dix secondes, dix jours, dix semaines, il se sentait à peu près satisfait. Pas tout à fait comblé, encore moins aux anges, mais il avait la tête hors de l'eau et la force de se redresser s'il venait à glisser : tout fonctionnait correctement. Il se sentait normal. Entouré. Aimé. Compétent. Adéquat. A sa place.
Mais ça ne durait pas.
Ça ne durait jamais, et il ne comprenait pas pourquoi.
Jos sull lysti on ja tiedät sen niin varmaan myöskin näytät sen...

... Il avait juste envie de pleurer.

Et peut-être que s'il y était arrivé, tout compte fait, au lieu de saboter tout ce qu'il pensait aimer, ça lui aurait fait du bien.
Parce que – qu'est-ce qu'il en avait à faire, hein, de s'être encore disputé avec Matias ? Ça lui était complètement égal, vu l'état de leur relation. Il sentait la rupture arriver et avait décidé de ne pas y mettre de frein.
Il savait aussi que ça devrait venir de lui, parce que Matias n'oserait pas le mettre à la porte. Il n'était pas du genre à rompre sur autre chose qu'un coup de tête, et attendre qu'il se décide ne les aurait mené nulle part. Il se serait dit que c'était bête ; qu'il avait tout gâché pour une bêtise. Sur un malentendu. Or, si ça finissait comme ça, sans assez de logique, trop violemment ou pas assez, il essaierait de le récupérer.
Luukas n'avait pas la force de gérer ça. Une fois que ce serait fini, ce serait fini. Point final.
Ça n'allait pas être agréable mais il se faisait confiance pour passer outre. S'il restait plus longtemps, il garderait un mauvais souvenir de Matias ; il n'en avait aucune envie. Il l'appréciait en tant qu'ami, à défaut de vouloir rester avec lui.
Pas certain que l'ami en question le voit de cet œil. Il n'avait plus qu'à espérer.

Attentif à la direction que prenaient les nœuds de son estomac plus qu'à ses pas monotones, Luukas poussa un soupir exaspéré. Ce n'était définitivement pas ça qui le gênait, non – penser à son futur ex l'énervait un peu, mais rien d'autre. Alors quoi ?
Si quelqu'un pouvait lui expliquer pourquoi il se sentait tellement mal, tellement souvent, il était prêt à l'écouter.

Il voulait juste –

« Bouh ! »

La peur panique eut la bonne idée de lui coudre les lèvres plutôt que de le pousser à crier. Épaules enlacées par l'arrière, crispé de la tête aux pieds, il entendit son cœur rater trois battements et se demanda s'il venait de mourir ; comme deux secondes plus tard il était toujours debout, il supposa que non.
Il en était certain, même – c'était ridicule. Bien sûr, qu'un câlin surprise ne l'aurait pas tué.

Bras tendus le long de son corps, Luukas pivota prudemment.

Le sourire de son agresseur lui parut aussitôt tellement stupide, tellement niais et hors-de-propos qu'il se surprit à vouloir le lui arracher. S'il n'était pas content alors personne ne devait l'être ; charmant et oh combien mature, n'est-ce pas. Pas vraiment du Luukas tout craché, mais il pouvait bien penser ce qu'il voulait.
Celui qu'il renvoya ne dut pas sonner trop faux, puisque l'autre ne parut pas s'en inquiéter.

« Leon.

-RikuRikuRiku. T'allais quelque part ? »

Non. Non, vraiment ; il avait juste décidé de sortir tourner en rond en espérant que ça finisse par le tuer – évidemment qu'il allait quelque part, putain. Qui marchait sans destination ?
Agacé par le vent, il glissa une main glacée dans ses cheveux blonds.

« Je rentrais.

-Owh. Je te raccompagne ? » Pitié, non. « Ou tu veux faire un truc avant ? Un tour au parc ? Cinéma ? On va où tu veux, c'est moi qui invite. »

Le claquement de doigts qui vint précéder sa proposition – encore moins subtile que d'habitude, soit dit en passant – lui froissa les nerfs du torse jusqu'aux extrémités. Mais juste les nerfs ; rien d'autre. Leon était envahissant, lourd, bruyant, bien trop speed pour lui, et il se serait attendu à ce que le croiser à un moment où il se sentait de si bonne humeur risque de lui donner des envies de meurtre ou de suicide : il n'était pas en état de gérer des blagues vaseuses et des sourires si francs qu'ils l'en mettaient mal à l'aise. C'aurait été la façon logique de penser la situation, eut-elle été hypothétique. "Si je le croise quand je suis fâché, y'aura un ou deux morts."
Son estomac, pourtant, se portait presque mieux qu'avant.

Leon lui tapait sur le système. Rien d'autre.

« … Je voudrais pas t'ennuyer. »

Lui parler l'aidait à se changer les idées ; déjà, il se sentait plus calme. Ses deux pieds touchaient terre, il n'avait plus l'impression de longer le rebord d'une falaise prête à céder sous ses pas, et il se rendit compte dans le même temps que s'énerver contre lui avait réquisitionné suffisamment de ses neurones pour l'empêcher de les utiliser à autre chose.

Sa stupidité devait lui faire du bien. Comme quoi, hein.

« Maaaais. Comment je suis censé te draguer, si tu me laisses pas faire ? »

Pendant une seconde, peut-être deux, Luukas eut l'impression d'entendre le temps marquer une halte. Et c'était stupide, vraiment. Il savait que Leon lui faisait des avances depuis quasiment le premier jour ; il ne l'avait jamais dit de façon claire, à voix haute, mais ça revenait au même. Que ce soient ses smileys idiots, sa façon de le regarder ou ses réactions dans leur intégralité, tout chez lui n'avait cessé de hurler "regarde moi". Il le savait. L'évidence était là. Impossible de l'oublier, tant qu'à faire, vu l'ardeur que mettait le jeune homme à lui prouver son intérêt à chaque petite occasion dont il pouvait se saisir.
Mais...
C'était différent.

L'entendre, ça changeait tout.

Et c'était peut-être juste son ego qui parlait – peut-être qu'au fond, tout ce qu'il appréciait chez ce garçon, à part le visage à en tomber par terre et le physique parfait, c'était l'attention qu'il lui portait. Se sentir aimé. Se sentir cajolé. Peut-être qu'il n'y avait que ça, ou peut-être qu'il essayait de s'en convaincre pour éviter de trop penser aux sentiments qu'il pouvait y avoir de son côté ; il n'avait aucune idée de ce qui se passait dans sa tête, honnêtement.
La nervosité lui tira un rire involontaire qu'il regretta aussitôt. Il pensa à Matias, avec qui il n'avait pas rompu ; se demanda si finalement c'était très juste, si c'était le bon moment, s'il n'y avait pas une autre solution. Envisagea de dire à Leon qu'il avait quelqu'un et que là tout de suite se laisser draguer n'aurait pas été très correct de sa part – se rendit compte en passant qu'il ne lui avait jamais clairement mentionné l'existence du copain en question, et que ce n'était ni honnête de sa part ni intelligent ; ils auraient pu se connaître, après tout. Le simple fait qu'il n'ait jamais parlé de l'un à l'autre en disait suffisamment long sur ce qu'il pensait de sa relation avec le brun, de toute façon.
Il lui plaisait.
Et il voulait rompre, non ? Il l'aurait fait sans se poser de questions, si cet imbécile n'était pas passé lui rappeler qu'il était un être humain, lui aussi, et que prendre des décisions n'était pas aussi simple que de peser le pour et le contre d'une personne après examen logique de leur relation et autopsie des moments passés ensemble.

Il en avait marre, de réfléchir.

Si ça avait fonctionné, avec Matias, c'était bien parce qu'il avait essayé d'être plus spontané. Ça avait marché à merveille, même.

Cerveau saturé d'ordres contraires, il baissa le son.

« Comme ça ? »

Ses mains tremblaient un peu, lorsqu'il tira sur le col de Leon. Pas parce qu'il avait peur ; c'était juste qu'il mourait de froid.

Bras noués derrière sa nuque, lèvres contre les siennes, il sentit la tension s'échapper de son corps à lui en couper le souffle. Même lorsque Leon eut brisé le baiser pour plutôt le serrer contre lui, étouffant un rire stupide dans ses cheveux, Luukas ne rouvrit pas les yeux. Il se contenta de défaire le nœud de ses bras pour mieux les glisser autour de sa taille ; sous sa veste brune qu'il n'aurait pas dû laisser dénouée par ce froid, au chaud contre son haut blanc.

Comme ça.
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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Jeu 27 Avr 2017, 00:04


Histoire - 2022 / 2023



▬ 16/04/2022

Il aurait fallu que la chaleur le heurte comme une claque. L'idée de se faire assommer une bonne fois lui plaisait mieux que se noyer lentement ; il ne comprenait pas qu'on puisse penser l'inverse.
Les sensations, il les préférait en overdose. Pas lentes, lentes, lentes...

S'il ne se sentait pas passer de gelé à brûlant, ce n'était pas aussi agréable.

Un peu ankylosé, Luukas roula des épaules contre le banc en bois. Ses omoplates pointues rentraient dans les lattes chaque fois qu'il osait bouger, mais il commençait à avoir l'habitude. Prendre du poids n'était pas dans ses plans, cette année-là comme les précédentes. Il s'aimait bien tel quel.
Perdu dans ses pensées, il leva les bras puis laissa son regard suivre la courbe osseuse de ses doigts, de ses poignets. Chaque articulation se laissa plier complaisamment, en silence, sans douleur ni friction désagréable ; sa minceur n'avait jamais inquiété les médecins, non plus. Il devait juste être fait comme ça.
Sa mère –biologique – avait plus de rondeurs que d'angles droits. Ses cheveux étaient plus dorés que les siens ; plus épais, aussi. Sa peau avait tendance à être un peu grasse là où lui l'avait sèche, craquelée sitôt que les températures commençaient à chuter. Elle était d'une beauté plutôt commune, imparfaite, de celles dont les défauts et les qualités s'équilibrent sans réussir à se décider.
Luukas avait les traits flatteurs, un beau port de tête. Plus qu'une peau bien entretenue et le détail d'une coiffure avantageuse, il avait la beauté dont on ne se débarrasse que difficilement ; les os bien arrangés, les bonnes proportions là où il faut. Il pouvait compter sur son physique pour attirer les regards et faire battre les cœurs. Ce n'était pas pour rien que les seules personnes qui l'aient jamais aimé, ou à avoir manifesté un intérêt pour lui, étaient des gens qu'il ne connaissait même pas. Et eux non plus, ne le connaissaient pas. Matias, Alexander, telle ou telle fille du cours d'histoire ou de géographie – aucun n'avait attendu de l'entendre lever la voix avant de s'intéresser à lui.
Il doutait qu'un ami proche, au contraire, puisse tomber amoureux de lui un jour.

... En attendant, il n'avait physiquement rien en commun avec sa mère. C'était autrement plus dramatique.

Il n'aimait pas ressembler à un inconnu.

Las, Luukas ramena son bras gauche contre son estomac, laissant le droit pendre mollement dans le vide. La température grimpait vite, dans le sauna. Kai et Aarne pouvaient y rester plus longtemps que lui n'y était jamais arrivé, pour quelques raisons génétiques qu'il n'avait pas le cœur à chercher, mais devoir aller se rafraîchir plus souvent ne le gênait pas plus que ça. Ça ne posait problème que les fois où ils y allaient ensemble, de toute façon.
De moins en moins souvent.

Presque, presque.

Ses yeux se fermèrent d'eux-même. Il tenta de bouger les jambes, un peu. Sans grande conviction. Sirkka était trop jeune encore pour aller se déguiser en sorcière et eux, ils étaient trop vieux ; Pâques allait passer sans se faire voir, cette année encore. Il ne faisait plus tellement attention. Si ses mères n'avaient pas passé leur vie à commenter le calendrier, il aurait parfois été capable d'oublier le mois ou l'année.
Pourquoi Aarne n'était pas là, d'ailleurs ? Le samedi du week-end de Pâques, il n'avait pas pu aller bien loin. Peut-être qu'il aurait dû l'attendre, songea-t-il en passant les mains sur son visage, confus. Il aurait préféré être là avec lui. Pas que ça change grand chose – ils ne se disaient jamais rien d'important, ici comme ailleurs. Mais il était là. Il ne pouvait pas s'allonger, quand il était là. Il n'avait pas à s'inquiéter, quand il était là. Il aurait aimé sentir un coup de pied lui rétablir la circulation sanguine, parce que ça aurait voulu dire qu'il était là.
Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas autant pensé à Aarne, tiens.

Sachant qu'il était le premier à refuser de rentrer dans le sauna accompagné, ces derniers temps, c'en était risible.

Mais si je dis oui à Aarne et non à Kai, ou l'inverse, ça fera bizarre. Non ?
… Sûrement.

Lorsqu'il rouvrit les yeux et pensa enfin à mettre ses mains ailleurs que juste devant, histoire d'y voir quelque chose, la tache rougeâtre sur leur tranche lui fit froncer les sourcils.
De ça ou de sa vision trouble, il n'était pas sûr de ce qui l'inquiétait le plus.
Le bras qu'il frotta contre son nez et ses lèvres revint strié de rouge ; hypnotisé par le contraste du sang contre le blanc pâle de sa peau, il mit un moment avant de réagir.
Ça aussi, ça faisait presque longtemps.
Le mouvement qui vint le redresser n'avait rien de gracieux, mais peu importe – il devait sortir. Il allait se tuer, s'il restait allongé à attendre de brûler complètement.
... Depuis combien de temps il était là, au juste ?
Merde, je sais pas.
Par réflexe, il se saisit de la serviette blanche abandonnée non loin pour la nouer autour de sa taille. Il se fichait bien d'être nu, ou que n'importe qui dans sa famille le voit nu – ça n'aurait été nouveau pour personne – mais préférait respecter la règle tacite impliquant de garder la nudité à l'intérieur du sauna. Nu, dans le sauna, serviette, en dehors du sauna. C'était important. Très important. Aucune idée du pourquoi ou du comment, et le nœud refusait de tenir, alors de toute façon c'était très mal parti pour quoi que ce soit ; comme toujours, hein. Il adorait partir du mauvais pied. Se lever trop vite, aussi – putain, wow.
Sa main gauche vint bêtement glisser sur son visage. Sans rouvrir les yeux, il put sentir le sang continuer de couler sur ses lèvres et son menton, et l'idée d'avoir pu en laisser partout sur le bois lui tira un semblant de grimace douloureuse. Mon Dieu. Il faisait quoi, déjà ? Il voulait
Ha –


Mince.

« Bon sang de – AARNE ! Dépêche toi, s'il te plaît ! »

Paupières plissées très fort pour ne pas risquer de les ouvrir, craignant d'être aveuglé par la lumière du soleil ou d'un plafonnier, Luukas laissa filer un gémissement sourd.
Au-dessus de lui, l'ombre bougea un peu.

« Luukas ? Tu m'entends, mon cœur ? Ça va aller ? »

Les pensées continuaient de défiler derrière sa cornée comme dans un mixeur hors-de-contrôle ; il peinait à distinguer la réalité des fictions, les fictions des souvenirs. Sur l'instant, plongé dans son nuage de malaise filandreux, rien n'existait vraiment. Il n'y avait plus que lui, ce qu'il aurait aimé entendre, et le monde extérieur qu'il essayait vainement de garder à distance.
Comme il tentait de bouger la tête et de se redresser un peu, une main ferme vint appuyer contre son front. Elle était glacée ; ou peut-être était-ce lui qui mourait de chaud.

Assez littéralement, à priori.

« Tu t'es évanoui, expliqua l'ombre, et sa voix calme vint aussitôt l'associer à Lallu. J'attends deux minutes, mais si ça passe pas je t’emmène aux urgences. »

Si la perspective d'une prise en charge médicale aurait dû le rassurer, il le ressentit à l'extrême inverse. La menace lui fit ouvrir les yeux, battre des cils ; sa vision resta floue un bon moment, parsemée de taches foncées, mais il distinguait le plus gros des formes autour de lui. Sa mère, à genoux sur sa gauche, avait le front barré de rides inquiètes. Elle avait calé sa main sous ses jambes pour les tenir surélevées contre son épaule, et il se demanda vaguement ce qu'elle avait pu demander à Aarne. Une chaise ? Un coussin ? Ses bras ?
A peine conscient qu'elle avait dû le traîner depuis le sauna jusqu'au couloir, il étouffa un gémissement. Combien de temps était-il resté dans les vapes ? Elle avait dû l'entendre s'écrouler, sûrement – est-ce qu'il avait fait tomber quelque chose d'autre en voulant s'y accrocher ? Il n'en savait rien. Il ne se souvenait pas.
Réaction normale, se répéta-t-il calmement. Il s'était évanoui, elle venait de le lui dire. L'état de confusion était parfaitement naturel, dans ce genre de cas. Bientôt, le nuage qui lui embrumait le cerveau allait se dissiper gentiment ; il ne se rappellerait pas forcément de ce qu'il faisait juste avant le malaise, mais il n'aurait aucune séquelle notable. Pas besoin d'aller à l'hôpital. Il allait parfaitement bien.
Peut-être pas parfaitement bien, rectifia-t-il en soupirant autant d'air qu'il put en expirer sans se faire mal à l'estomac ou aux côtes, qu'il sentait fragiles – mais il n'allait pas mal, et c'était tout ce qui importait.

Le gant ensanglanté, près de Lallu, le fit à peine tiquer. Il se souvenait vaguement avoir saigné.

« Ça va, äiti. »

Aussitôt qu'il s'entendit parler, il regretta l'avoir fait. Sa voix lui sembla plus rêche que si elle avait été frottée contre du papier de verre ; malade, rauque. Désagréable.
Il voulut se relever mais, à nouveau, sa mère l'en empêcha.

« Non, ça va pas ! Ton frère est parti chercher de l'eau, souffla-t-elle, épaules affaissées sous un trop-plein évident de tension. En attendant, tu restes là. Tu aurais pu – tu sais que tu supportes mal la chaleur, Luukas ! Et tu y restes une heure, tout seul, sans bouger, sans... »

La voix de Lallu s'éloigna petit à petit ; comme s'il s'était levé, qu'il était parti et l'avait laissée là, sans plus se préoccuper de ce qu'elle allait trouver à redire de plus sur son attitude déplorable envers lui-même. Il savait tout ça. Il n'avait pas besoin de l'écouter. Pas envie, non plus.
Mais l'entendre s'inquiéter à son sujet lui faisait du bien, alors il fit un effort pour rester bien éveillé et en contact avec le sol. Il était tiède. Dur. Un peu inconfortable sous ses épaules et contre son bassin, mais c'était mieux que de flotter dans le vide. Ça avait quelque chose de rassurant.

« Ça va mieux ? »

La voix d'Aarne atteint à peine ses oreilles, tant il parla calmement. Il ne leva pas les yeux pour regarder dans sa direction ; impossible de dire s'il était inquiet, ennuyé ou apathique. Peu importe, au fond. Il préférait éviter de s'infliger ça.
On va dire que tu t'inquiètes, pour cette fois.

« Je pense, oui. C'est juste un malaise mais bon Dieu, jura Lallu entre ses dents serrées, saisissant le verre d'eau d'une main nerveuse, ça me fiche la trouille comme pas possible à chaque fois.

-Huh. Ouais.

-Je vais bien. Ça va. »

Il se fichait pas mal que ce soit un mensonge : pourvu qu'il ne finisse pas à l'hôpital, peu lui importait. Il allait s'en remettre, de toute évidence. Ce n'était pas grave. Ça ne lui arrivait pas si souvent d'être à ce point stupide, mais ça lui arrivait. Rien de dramatique là-dedans.

« Non, ça va pas. Ça va pas du tout, tu – si tu me refais un truc comme ça, je te jure que... »

Que quoi ? Tu me tues ?
C'aurait plus été une réplique d'Aarne, ça. Ha.

« J'aurais dû y aller, aussi. Désolé. »

Haha.

Il ferma les yeux si fort que des vertiges revinrent faire trembler l'obscurité.

« J'ai pas besoin de toi.

-Cool. Je te demandais pas ton avis.

-Laisse moi.

-Les garçons. Vous vous prendrez la tête tant que vous voudrez quand y'aura plus quelqu'un par terre, okay ? C'est pas le moment. »

Ce n'était jamais le moment, avec elles. Les voir se disputer ne leur faisait pas plaisir ; un peu plus que ça n'attristait les autres parents, peut-être. Comme si leur mission divine avait été de les faire s'apprécier, pour il-ne-savait-quelle raison sortie tout droit d'un bouquin foireux sur "comment être un bon parent pour l'enfant de son conjoint".
Luukas alla pour faire glisser ses jambes au sol, se relever, dissiper leurs inquiétudes, mais la fatigue le reprit si fort qu'il dut se résoudre à laisser tomber l'idée.

Il était bien, là.

Aarne plia les jambes, la mine renfrognée, mais ne broncha pas quand Lallu lui demanda de rester le temps qu'elle aille chercher un gant humide. Comme Luukas allait mieux, il posa lui-même ses talons en hauteur contre le mur. Pas besoin qu'on le soutienne.
Après quelques secondes de silence, un violent soupir lui fit tourner la tête.

« Crétin.

-Abruti, » rétorqua-t-il spontanément.

Il se sentait malade. Il ne méritait pas de se faire insulter en plus de ça, vraiment.

« Tu meurs pas, hein ? »

Le ton plat et désintéressé de son colocataire aurait presque réussi à le faire rire, s'il n'avait pas été si fatigué.

« Sinon quoi. Tu me tues ?

-Ouais.

-Tu peux pas me tuer si je suis déjà mort, hein.

-Et alors ? »

De frustration sans doute, le poing de son frère vint lui heurter l'épaule ; il en profita pour lui saisir maladroitement le poignet. Sa prise était glissante et trop faible pour retenir qui que ce soit, mais Aarne joua le jeu.
Il ne bougea pas.

« Alors ta menace sert à rien.

-Je devrais pas avoir besoin de te menacer pour t'empêcher de mourir, grommela l'adolescent en se laissant carrément tomber au sol, jambes croisées. Tu t'en fous, en plus. Même si je te dis de pas le faire, tu vas pas te gêner. »

Pensif, Luukas leva les yeux vers le plafond. Crier à un mourant de ne pas mourir ne risquait pas de changer grand chose, effectivement. Mais lui n'était pas mourant. Lui n'était pas près de mourir.

Comme sa mère revenait en maugréant contre elle-même, il se contenta de hausser les épaules comme il put.

« Si ça change rien, alors pourquoi t'arrêtes pas ? »

Puisque ça m'aide pas.

« Je sais pas. Réflexe. »

Réflexe, hein. Bien sûr.

« T'as quoi, des réflexes de maître-nageur ? La blague.

-Eh ben, ça a l'air d'aller mieux, » souffla Lallu en plissant les yeux.

Luukas lui adressa un sourire désolé.
Si Aarne avait l'impression de parler dans le vide, de ne pas l'aider, alors tant pis. Ça ne l'aidait pas.

« J'ai des réflexes de frère, tête de nœud. »

... De toute façon, il n'aurait jamais pu lui admettre que si.



▬ 20/05/2022

« Ohhh ? Je le fête encore, moi ! On fait une petite fête dans l'appart' d'un pote, c'est sympa comme tout. Tu devrais venir, un jour ! »

Au regard que lança Matias à son ami (un mélange de "vraiment ?" et de "il a quinze ans et tu l'emmèneras nulle part de mon vivant"), Luukas imagina que ce n'était pas le genre de fêtes où ses parents auraient aimé le savoir. Pas forcément le genre auquel il aurait eu envie de se rendre, non plus ; il n'était pas trop fan de la musique à fond et des danses débiles.
Chaque fois qu'il voyait quelqu'un lever les bras comme un trépané essayant de chasser les papillons sans filet, son amour pour les mouvements coordonnés et réfléchis augmentait un peu plus encore. L'alcool ne les aidait pas à être plus gracieux, à priori.
Tout sourire, Lenni frappa gaiement dans ses mains.

« Mais si mais si ! Je suis sûr que t'adorerais.

-Tu réussis déjà pas à faire venir Onni. Luukas, c'est le stade au-dessus.

-Onni vient pas parce qu'il me connaît, bougonna l'adolescent en croisant les bras. Luukas sait pas à quoi s'attendre, donc j'ai une chance.

-C'est terrifiant. »

Son commentaire n'eut pas l'air de décourager Lenni. Enfin – du peu qu'il le connaissait, il n'était pas sûr qu'il puisse avoir l'air découragé. Ça ne semblait pas être dans ses cordes.
Les cheveux châtains ramenés en arrière et les joues un peu creuses lui donnaient peut-être l'air distingué d'un étudiant tout sauf dans le besoin, mais ses mimiques et son parlé tenaient au contraire presque du cliché. Ce type sortait tout droit d'une caricature de l'homosexuel typique, hauts roses inclus.
Le joli pull à capuche avec les oreilles de chat n'aidait vraiment pas, non plus.

« T'aimes les robes ?

-Quoi ?

-Lenni. Laisse le. »

Luukas voulut lever les yeux au ciel, demander à Matias de lui ficher la paix, lui dire qu'il n'était ni sa mère ni quoi que ce soit, mais opta plutôt pour un silence agréable. Ce n'était pas le moment.
Matias avait plutôt bien vécu la rupture, pour ce qu'il en savait des réactions possibles. La télévision n'aidait pas vraiment à se faire une idée juste de la chose ; ses amis passaient leur temps à exagérer, eux aussi.
Ce n'était pas si grave, de rompre. Ils étaient jeunes. Ils avaient tout le temps devant eux pour retrouver quelqu'un ; expérimenter était un passage important de l'adolescence. C'était fait pour ça. On ne se marie pas avec quelqu'un qu'on a connu à quinze ans, à moins d'être extrêmement chanceux ou tout autant stupide.
Lui n'aurait jamais pris le risque. Il n'était ni assez mature, ni suffisamment réfléchi pour être capable de déterminer si oui ou non l'autre était fait pour lui ; encore moins s'il le supporterait toujours dans cinq, dix, quinze ans.

Le mariage était censé durer pour toujours. C'était censé être quelque chose d'important.
Il comprenait que ça ne fonctionne pas, mais jeter son affection au hasard ne lui disait trop rien.

L'amour était un sentiment perpétuel.

Pas juste... Une phase.

Lorsqu'il se rendit compte qu'il fixait Matias avec trop d'insistance, il détourna le regard.

« Donc t'es avec qui, déjà ?

-Personne.

-Ouch.

-Personne est drôlement mignon, mais je suis sûr qu'il préférerait que t'utilises son prénom. »

Je fais ce que je veux.

« Ça vous regarde pas, soupira-t-il par le nez.

-Ouais. Tu fais ce que tu veux, hein. »

La voix de Matias sonna si sèche que personne ne réussit à l'ignorer. Une main devant la bouche, visage détourné sur le côté, il toussa pour se donner une contenance.
Lenni n'eut pas le cœur de commenter ; Luukas, de son côté, ne parvint pas à le lui reprocher.

... Ils n'avaient jamais eu le temps de se dire "je t'aime".
C'était peut-être plus juste comme ça. Il n'en savait rien, en fait.

Bras tendu, décoiffé par les bourrasques, ses doigts vinrent frôler la manche de son ami.

Lèvres serrées, Matias recula avant qu'il ait eu le temps de le toucher.



▬ 20/06/2022

Menton appuyé contre l'épaule de Leon, Luukas leva son poignet de sorte à pouvoir déchiffrer les traits lumineux sur sa montre-bracelet.

« Bientôt la demi.

-Wouh ! Donc bientôt minuit, » chanta le brun en descendant la marche suivante avec un débordement d'enthousiasme presque terrifiant.

S'installer sur son dos lui avait peut-être semblé judicieux cinq minutes plus tôt, mais les escaliers ne lui inspiraient vraiment pas confiance ; ils allaient tomber tout les deux, à force de sautiller et de regarder dans tout les sens sauf au sol. Si c'était pour se casser un bras, il préférait marcher. De très loin. En pleine nuit, avec un blessé ou deux, ils auraient rigolé pour redescendre jusqu'à la rue et appeler une ambulance.
Puis leurs parents auraient trouvé ça très drôle, eux aussi. Aucun doute là-dessus. Il n'aurait plus jamais eu le droit d'aller passer la nuit chez un ami, tellement ses mères auraient été pliées de rire.
Ha ha ha.
Recalé contre les vertèbres de son ami d'un petit soubresaut habitué, Luukas raffermit par réflexe sa prise autour de ses épaules. Ça fit rire Leon ; yeux plissés, il lui envoya un coup de tête dans l'arcade en représailles.

« J'espère que je suis super lourd, grommela-t-il en serrant ses genoux bien fort contre sa taille.

-Owww. Tu pèses que dalle, désolé.

-Ça va changer très vite.

-Ben j'irai faire plus de sport ! »

La simplicité de sa réponse le fit rire. Il aurait pu l'attacher quelque part pour l'empêcher de devenir obèse, sinon ; ça aurait quand même été plus simple.
Arrivé en terrain plat, Luukas décrispa sa main droite pour venir décoiffer son ami avec grâce.

« Si tu deviens trop musclé, je sais pas si je voudrai encore de toi.

-Pourquoi ? T'es raciste des bodybuildeurs ?

-Oui.

-Et tu l'admeeeets ! T'es grave intolérant, je suis tellement choqué.

-Intolérant toi-même, » râla-t-il d'un ton faussement exaspéré.

Intolérant des intolérants. Terrible. Il méritait la prison sans passer par la case départ, ce terroriste ordinaire.
Yeux grands ouverts, Luukas tendit le bras en avant.

« Ah, par là ! Y'a un coin tranquille.

-Je viens jamais trop ici, siffla Leon en observant la pénombre alentours, attentif aux détails des arbres et aux ombres des bancs. C'est cool !

-Y'a plus de monde en journée, mais la nuit ça va. Lâche moi, je vais te montrer. »

Ses deux pieds trouvèrent le sol d'un geste souple et déjà, il s'élançait à grands pas excités plus près du lac.
Les nuits d'été étaient claires et les températures agréables ; pouvoir sortir en manches courtes le mettait d'inexplicablement bonne humeur. Leon avait longuement fixé son jogging noir et ses baskets, quand il était arrivé chez lui, mais s'accrocher à ses jambes en geignant ne l'avait pas fait se changer pour autant. Le tissu était agréable ; il laissait respirer ses cuisses mais lui tenait aux mollets, et si le prix à sacrifier pour être stylé était de ne pas pouvoir bouger à sa guise, alors très peu pour lui. Qu'il s'estime heureux de ne pas l'avoir vu se pointer en pyjama.
Il en aurait été capable.

« Là. »

Satisfait de son endroit, Luukas se laissa tomber en tailleur dans l'herbe.
Quand il l'eut rejoint, Leon se montra moins délicat dans sa chute.

« Il se lève quand, le soleil ? Quatre heures du mat' ?

-A cinq ou six minutes près, répondit-il en se laissant aller en arrière, mains posées sur son ventre. Plutôt cinquante-quatre.

-Heeer, pas si mal. Donc il nous reste... Quatre heure et demi à tenir, encore, et on aura passé toute la nuit dehors. »

Quatre heure et demi, uh. Ça faisait, quoi ? Trois films ? S'ils en regardaient un, ça laisserait le temps de ne rien faire l'heure et demi suivante, et éventuellement de marcher ou autre sur la fin.
Ce serait la première fois qu'il traînerait dehors de la tombée de la nuit au lever du soleil.

« Tu pourras le virer de ta liste de trucs à faire avant de mourir. »

Lui n'en avait pas, mais ç'aurait bien été le genre de Leon.
Comme pour confirmer ses suspicions, le jeune homme claqua des doigts avant de sortir son portable de la poche de son jean.

Prévisible.



Les lumières de la ville renvoyaient de drôles de reflets sur le ciel sombre ; cheveux en désordre contre l'herbe et la poussière, Luukas tendit le bras entre ses yeux et les nuages pour en changer les formes. Ses poignets saillants coupaient le ciel d'angles aigus et fantomatiques. Aljona lui avait collé des pansements sur les pouces, pour éviter qu'il ne se les morde encore, mais ça ne protégeait pas grand chose ; mieux valait ça que rien, sans doute. Il était prêt à la croire.

... Mieux vaut ça que rien, hein.

Yeux clos, il laissa retomber son bras.
Leon lui vola la main avant qu'elle n'ait pu toucher le sol.

« Je peux sortir ma caméra ? C'est juste pour moi, enchaîna-t-il immédiatement, affolé par le regard que Luukas venait de lui lancer. Je vais pas te mettre sur youtube.

-Pourquoi tu me mettrais sur youtube.

-Trrrès bonne question. Pour te montrer à mes fans ? Mais je le ferai pas, je te dis ! »

La pression des doigts de Leon sur les siens, moite et presque trop ordinaire, lui fit oublier de remettre en doute son compteur d'adorateurs pixelisés. Il savait que Leon était fan de réseaux sociaux – et pourvu qu'il ne soit pas totalement nul pour se mettre en avant, il ne devait pas trop galérer à trouver des crétins pour le suivre et retweeter les moments les plus importants de sa vie.
Il y avait un truc indescriptible dans la façon qu'il avait de jouer avec ses doigts, sans donner l'air de vraiment s'en rendre compte, qui le mettait mal à l'aise plus qu'autre chose.

Mais quoi, ça...

« Vas-y, » soupira-t-il, dérobant sa main à la sienne pour mieux lui pousser l'épaule.

Tant qu'il ne s'amusait pas à poster ça n'importe où, savoir que des vidéos de lui se promenaient dans les tiroirs de quelqu'un d'autre ne le gênait pas. Leon n'était pas du genre à vouloir jouer au maître chanteur, de toute façon ; il n'était ni assez méchant, ni assez intelligent pour y penser.
Tourné sur le côté, il regarda le jeune homme sortir sa caméra de sa sacoche et le sourire triomphant qui se reflétait sur l'écran encore noir.

« Ça me fait des souvenirs. Comme ça, même si je me prends un camion dans la tronche et que je vire débile, j'aurai des films pour me rappeler des trucs cools, expliqua l'adolescent en braquant l'objectif dans sa direction. Coucouuuu, chéri.

-C'est amnésique, pas débile. Et si tu sors la hache, prévint-il en haussant un sourcil circonspect, je m'en vais direct.

-Je l'ai oubliée dans mon chalet, t'en fais pas. On va devoir faire sans.

-Quel dommage. »

A la façon dont Leon baissa la caméra pour lui adresser une moue exagérément triste et compatissante, il devina qu'il avait – pour une fois – saisi le sarcasme. Comme quoi son cas n'était pas tout à fait perdu.

« De toute façon, je peux pas être le méchant. Je suis le mec qui te protège en cas de problème, signala Leon en s'étalant à demi sur ses jambes. Genre Prince charmant. Tu m'appelles et woosh ! J'arrive te sauver. »

La sensation de déjà-vu broya si violemment l'estomac de Luukas qu'il en eut la nausée.
Dos redressé, il tendit le bras pour masquer l'objectif d'une main impérieuse.

« Si j'étais dans les ennuis, c'est que je m'y serais mis tout seul.

-Et ? Je m'en fiche, hein. Je te sauve quand même, monsieur le terrible sorcier diaaabolique. »



Fiche moi la paix.

« Okay. Sauve moi, alors. »

La caméra changea de mains avant que Leon n'ait le temps de protester ; soucieux malgré tout de ne pas abîmer le joli jouet de son ami, Luukas prit garde à ne pas toucher aux boutons. Il se contenta de la braquer droit devant lui, regard vissé sur le joli sourire que lui renvoyait la silhouette sur le petit écran.

« Et de quoi faut que je te sauve, Roméo ? De moi ? Parce que ça va être compliqué, je te préviens. »

Ses doigts pliés vinrent mimer le loup, en face de l'objectif.

C'est ça, Juliette.




▬ 10/10/2022

Laisse moi. Non. Va-t-en. Non. Je suis fatigué. J'ai envie de rentrer. Je sais pas. T'es pas en rythme. Toi non plus. Recommence. Recommence.
Encore, recommence.
Encore. Encore. Encore. Encore. Recommence. Encore. Recommence, encore.

Allez, encore.

Encore.

Si Aarne n'avait pas senti le trop-plein venir, ne l'avait pas suivi et ne lui avait pas bloqué les épaules, il aurait envoyé valser les sacs de tout le monde en hurlant.
Le sien, celui d'untel, celui de tel autre, celui de ce mec, celui de cet autre débile – tous sans exception. Il s'en foutait. Aucune importance. Il voulait juste foutre le bordel, que tout soit en désordre, que rien n'aille plus nulle part.
Venla, glissée incognito dans les vestiaires des garçons, lui attrapa la main gauche sans dire un mot.

Il voulait que rien n'aille plus, nulle part.

Aarne resta un moment à lui tenir les épaules, silencieux, tendu, avant de ne le sentir relâcher un peu de pression et délasser ses muscles noués à les en blesser. Dès qu'il eut l'impression que la colère était passée, il le lâcha ; fit un pas en arrière, lui donna un semblant de tape dans le dos, maladroite, gênée, et repassa la porte dans l'autre sens.
Abandonné avec son envie de réduire le monde en cendres et quelqu'un qu'il appréciait, et donc n'avait aucune envie de voir sur le moment, Luukas sentit ses yeux trop secs le piquer. C'était comme avoir du sable coincé sous la paupière ; ça faisait mal, il n'aurait pas pu l'enlever quoi qu'il fasse, et il se retrouvait incapable de l'ignorer autant que de le faire partir ou de faire avec. Il était coincé à se sentir mal et torturé jusqu'à être suffisamment fatigué pour oublier, s'endormir, et espérer se réveiller sans le lendemain matin.
Il ne se réveillait jamais sans. Mais il oubliait. C'était déjà bien.
Épaules affaissées, Luukas tendit les bras pour serrer Venla contre lui. Elle vint nouer les siens autour de sa taille, doucement, presque craintive, avant de ne le sentir respirer par saccades et de ne l'enlacer plus fort.

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Il n'en savait rien. S'il avait su, ç'aurait été plus simple. Il aurait pu mettre un nom sur le malaise, se battre contre, lui donner un bon coup de poing, le réduire à néant, le mettre K.O. Il aurait pu se renseigner sur ses points faibles et aller lancer des fléchettes en plein dans le mille. Il aurait eu de quoi se battre, de quoi se défendre. Il aurait su comment faire pour que la sensation d'être en train de mourir sur place se taise enfin. Mais ça ne marchait pas. Parce qu'il n'avait rien. Parce qu'il allait bien. Parce qu'il aurait dû aller bien, du moins – même si ça n'allait pas. C'était impossible de changer ça puisqu'il n'y avait rien qui clochait chez lui.
Il avait raté son cours de danse et oui, ça l'avait énervé de se planter encore et encore et encore comme un abruti alors que d'habitude il enchaînait les mouvements sans jamais poser un pied de travers. Il savait comment gérer son corps. Il savait où se placer, la vitesse qu'il devait donner à ses mouvements pour être parfait et ne jamais finir au mauvais endroit, ne pas rentrer dans quelqu'un d'autre, ne pas faire d'erreur. Il était doué. Il le savait. C'était juste –
Il n'avait pas la tête à ça, aujourd'hui.

Il n'avait la tête à rien.

« Je suis fatigué. C'est tout. »

Un "hmmm" dubitatif au bord des lèvres, Venla frotta gentiment son dos.

« Tu me dirais, si c'était grave, hein ? »

Non.

« Oui. »

Je peux pas.

« C'est pas grave, je sais pas. T'inquiète pas. »

Pour autant, deux minutes plus tard, quand Aarne revint voir s'il comptait repasser dans la salle ou juste rentrer chez lui, il ne l'avait toujours pas lâchée.



▬ 21/01/2023

Il l'aimait trop.

« Rikuuuu. »

Il aurait aimé faire semblant de dormir ; le laisser l'oublier. Qu'il le laisse tranquille.
Ce n'était pas qu'il détestait Leon. Il l'appréciait, vraiment. C'était un garçon sympa, drôle, qui réussissait à lui faire oublier ses problèmes en deux temps trois mouvements. Il avait de jolies mains ; était joli tout court. C'était quelqu'un d'attentif, à l'écoute, et malgré des lacunes très claires au niveau intellectuel, sa mémoire des gestes restait digne d'un pianiste.
Qu'il s'évertue à apprendre autre chose ne l'avait pas gêné, bien sûr. Loin de là.
Il aimait sentir ses mains sur lui. Il aimait sa façon de l'embrasser, ou de se mettre à rire au milieu de tout sans raison aucune à part peut-être "t'es trop mignon" – et Luukas savait accepter et apprécier les compliments physiques, alors il les prenait comme tels et ne s'en souciait plus. Il aimait le sentir entièrement dévoué à lui. Il aimait être dévoré des yeux. Il aimait se faire soulever, quitter le sol, tourner un peu ou venir heurter un mur sans plus de peur que de mal.
Il appréciait Leon.

Mais il ne l'aimait pas.

« Pourquoi Riku ? »

Il s'était beaucoup attaché à Matias, le temps qu'ils avaient été ensemble ; ça n'avait pas été si long que ça mais ils se voyaient quasiment tout les jours, et sortaient régulièrement au cinéma ou au bowling avec d'autres amis à lui. Leur relation s'était apparentée à une amitié qu'il pensait forte – et qu'il regrettait à peu près aussi fortement, maintenant que Matias s'était éloigné de lui – mêlée de sentiments compliqués et de gestes déplacés ; ce n'était pas comme... Sortir avec quelqu'un juste parce que, ou vouloir coucher avec quelqu'un et se retrouver piégé par un étranger, le lendemain, au petit-déjeuner. Ils avaient été amis, intéressés ou pas, avant qu'il ne se décide à lui laisser sa chance. Ils avaient appris à se connaître.
Avec Leon, il avait embrassé un parfait inconnu. L'adolescent était clairement intéressé, ses sms l'avaient fait rire, il l'avait revu pour se sentir exister et avait accepté sa proposition presque sur un malentendu ; c'était allé trop vite.
Et puis il s'était dit que ce n'était pas gênant.
Et puis il s'était dit que quitte à avoir des amis, autant en avoir un qu'il puisse embrasser.
Et puis ils avaient passé le pas – et si leur première fois avait été légèrement décevante, ça n'avait fait que s'améliorer encore et encore depuis.

Il ne voulait plus le laisser partir, mais pas pour les bonnes raisons.
Presque comme un objet.

« ... Hmmmben, c'est aussi ton prénom. Puis c'est mignon, Riku. Toi tu m'appelles bien Leon. »

Alexander confondait tout.
Yeux ouverts, il chassa la main qui lui chatouillait l'arête du nez d'un geste las.

« Parce que tu m'appelles Riku. »

Il ne prenait jamais les choses dans le bon sens. C'était lui qui avait commencé à l'appeler Riku ; pas l'inverse. C'était lui qui avait commencé à lui courir après. Jamais l'inverse. C'était lui qui l'appelait, lui qui le cherchait, lui qui l'enlaçait, lui qui l'invitait, lui qui lui prêtait sa veste, lui qui lui parlait de "plus tard", de "demain", de "un jour", de "nous".
Luukas n'avait jamais rien promis.

Il n'avait pas encore menti.

Yeux clos, tourné sur le côté, il tenta d'avoir l'air endormi. Il avait essayé de ne plus répondre à ses messages, de l'envoyer promener, de lui faire la tête ; d'être désagréable, et ce d'à peu près toutes les manières possibles. Il s'était montré parfaitement égoïste et imprévisible, ces dernières semaines. Pourtant, Leon ne partait pas. Il n'arrivait pas à l'énerver, lui donner envie de le quitter, de lui demander ce qui se passait.
Peu importe à quel point il se montrait ambivalent, le jeune homme se refusait à lui offrir une chance de dire "je t'aime bien, mais pas tant que ça ; ne t'attache pas trop".

Et maintenant, c'était trop tard.

« Je veux pas t’appeler comme les autres. »

Il s'était déjà beaucoup trop attaché à lui.

« T'es rien qu'à moi quand je t'appelle comme ça. »

Leon était amoureux.
Pensait l'être, du moins.

Paupières fermées aussi fort que possible, Luukas sentit son corps se crisper de la tête aux pieds.

Et maintenant, je fais quoi ?

« ... Ich liebe dich. »

Je fais quoi, je fais quoi, je fais quoi –

Je peux pas laisser ça comme ça, non ? Ce serait mentir, maintenant.
C'était déjà mentir.

Ça a toujours été un mensonge.

Je sais pas. Je sais pas.

Allongé tout au bord du lit , à deux doigts de la chute, il s'étouffa en silence dans l'oreiller blanc.



▬ 04/03/2023

Quand la troisième poubelle atterrit au sol dans un bruit de tout les diables, Luukas ramena prudemment ses bras contre sa poitrine. Il les croisa contre lui, contre son manteau, et sentit un frisson remonter le long de sa nuque en voyant la courbe violente imprimée dans le métal glacé.
Leon avait de foutues jolies jambes, ha.

Il n'aurait jamais imaginé vouloir s'en éloigner à ce point.

« DIS QUELQUE CHOSE, A LA FIN ! »

Il lui faisait peur.
Depuis qu'il lui avait annoncé la rupture, Alexander n'arrêtait pas de hurler et de frapper tout ce qui lui passait sous le pied – des poubelles, de préférence, à grand renfort de "quoi, quoi, comment ça, pourquoi, qu'est-ce tu racontes, pourquoi, pourquoi, pourquoi –"
Pourquoi, encore et encore pourquoi.
Parce que. C'est tout.
Il l'avait imaginé pleurer, essayer de le récupérer. Se plaindre. Geindre. S'énerver, oui, sûrement ; d'après Matias, il n'était pas assez délicat pour pouvoir échapper à cette partie-là. C'avait été brutal, alors pourquoi pas. Il voulait bien se prendre quelques insultes, se faire rabaisser, si ça pouvait lui faire plaisir. Ça passerait. Il savait gérer ça. Il s'en ficherait dès le lendemain venu, alors peu importe – les mots de Leon ne le poursuivraient pas éternellement. Ce n'étaient que des mots, hein. Il ne comptait pas les accrocher sur sa veste et les emmener avec lui partout où il irait jusqu'à sa mort.

Dans son soucis du détail, il avait imaginé tout ce qu'il pensait être cohérent à son ami ; n'importe quoi qu'il puisse le penser capable de dire. Ensuite, il avait brodé une réponse adéquate à chaque question possible.

Dans la pièce qu'il s'était inventé, il jouait le sans-cœur repenti. Quelque chose comme ça. La tristesse de Leon ne l'aurait pas laissé de glace – il l'appréciait – alors bien sûr, il se serait radouci en voyant ses sourcils s'arquer, ses yeux se remplir de larmes. Il lui aurait dit qu'il ne l'aimait pas à ce point, pas comme ça, et ces quelques mots auraient suffit à balayer tout les pourquoi : si les sentiments n'étaient pas là, il n'y pouvait rien. Il savait à quel point Leon l'aimait, lui, et ne pouvait plus rester comme si de rien n'était en sachant que ça finirait comme ça de toute façon. Face à ses insultes, il se serait tu ; aurait encaissé. Il connaissait sa tendance à ne pas être très gentil, alors imiter les réactions d'un autre plus sensible était le mieux qu'il puisse offrir à son ami.
Il y avait réfléchi toute la nuit.
Il s'était décidé à lui dire les choses clairement, un peu brutalement, pour que l'absence franche de doutes quant-à ses intentions l'empêche de détourner ses paroles en blague de mauvais goût. Il avait toutes les réponses en tête. Il avait tout ce qu'il fallait dire pour l'apaiser, juste là, sur le bout de la langue –

Mais Leon ne lui avait pas laissé le temps d'en placer une.
Il n'avait fait que hurler, hurler, taper.

Toutes ses belles intentions s'étaient brisées en mille morceaux dans un coin de sa mémoire. A défaut de trouver comment réagir, craignant qu'il ne décide à tout moment de lâcher les poubelles pour venir le frapper lui, Luukas était resté figé sur place.

La colère, contagieuse, avait fait son chemin plus tard.

Sourire nerveux aux lèvres, il serra un peu plus encore ses mains contre ses bras.

« J'en ai marre, j'arrête, c'est tout. » Il marqua une brève pause pour éviter que sa voix ne se mette à trembler. « T'es chiant quand tu cries. En fait – »

A y repenser, ce n'était vraiment qu'une manière puérile de reprendre le contrôle de la situation. Il lui faisait peur – vraiment peur – et rien que pour ça, il méritait d'avoir le cœur réduit en cendres. Parce qu'il s'en fichait, de toute façon. Leon – Alexander – le haïssait déjà, à l'évidence ; alors pourquoi se priver, hein ? Il avait besoin de sentir que le sol ne risquait pas de se dérober sous ses pas. Qu'il était en sécurité. Qu'il n'avait pas peur.
Il avait besoin de se prouver quelque chose.

Il était énervé.

« T'es bon qu'au lit. »

C'est tout.

« ...T'es un monstre. »

Un pas en arrière, il se souvenait à peine lui avoir répondu.

« T'es un monstre, Riku. Un monstre. »

Sa voix, par contre, lui était étonnamment bien restée en mémoire. Il aurait pu en reproduire l'intonation, les inflexions, la hauteur et la puissance.
Lui qui d'habitude parlait si fort laissait à peine s'échapper les mots avant de les ravaler.
Il faisait pitié, sans doute.

Mais lui, il s'en fichait.

Sans doute.

« ... Un monstre. »

Et il se répétait, comme un vieux magnéto cassé, coincé dans une boucle infernale.
Monstre, monstre, monstre, monstre, monstre, monstre, monstre, monstre –

L'estomac pas plus gros qu'un chat d'aiguille, Luukas allongea ses foulées jusqu'à arriver au coin de la rue.

« T'ES UN MONSTRE, LUUKAS ! »

Et, dès qu'il fut certain qu'Alexander ne le voyait plus, il courut jusqu'à chez lui sans s'arrêter.



▬ 12/03/2023

Submergé jusqu'aux lèvres, Luukas souffla des bulles dans l'eau.
Les paillettes scintillantes et la teinte violette que la sphère magique de Venla avait donné à son bain lui laissaient l'impression de flotter dans l'espace ; d'être en apesanteur. L'odeur des huiles essentielles le calmait. Ça ne valait pas un massage, mais c'en était suffisamment proche pour délasser ses muscles et le plonger dans un état de somnolence agréable. La tête dans les nuages, il se fichait bien que ce soit dangereux.
S'il avait dû s'inquiéter chaque fois qu'il se mettait dans une situation où sa vie aurait potentiellement pu être en danger, alors il n'aurait plus jamais mis les pieds dans la salle de bain. C'était ridicule.

Tout était ridicule.

L'adolescent ramena ses talons plus près de ses cuisses et, comme sur un toboggan, se laissa glisser au fond de la baignoire.
Je suis pas un monstre.
Il n'avait que seize ans. Même s'il avait été affreux – et ce n'était pas entièrement de sa faute, non plus – on ne pouvait pas lui demander de tout faire correctement. Se tromper ne faisait pas de lui un monstre. S'énerver ne faisait pas de lui un monstre. Au contraire, non ? Ce genre de réaction était typiquement humaine. On n'arrêtait pas de les critiquer pour ça, après tout. La terrible, horrible, cruelle race humaine.
Ses yeux plissés tentèrent de distinguer les détails du plafond à travers l'épais miroir liquide. Il ne voyait rien du tout. Venla lui avait promis que ce n'était pas un produit agressif pour la peau, mais il n'était pas certain de pouvoir lui faire confiance sur ce point. Gentille ou pas, elle aussi, elle faisait des erreurs.
Mais en apprenant qu'il avait fini couvert de plaques rouges, elle s'en serait voulu.
C'était ça, l'important. De regretter.

Il regrettait.

D'une pression des pieds contre la paroi d'en face, il sortit la tête de l'eau ; l'oxygène lui rentra dans les poumons avec la violence d'un coup de poing. Ses bronches brûlaient vives.
S'il avait pu prendre son téléphone et appeler Leon, s'excuser, lui dire qu'il avait exagéré, ça aurait peut-être arrangé les choses ; mais son esprit, pessimiste, fainéant, ne cessait de lui répéter que ça ne servait à rien – et lui de l'écouter, sans se poser de questions, sans chercher plus loin que l'évidence la plus simple à gérer.
S'il avait appelé Leon, il aurait risqué de l'insulter. De se moquer de lui. De l'envoyer promener. De lui dire qu'il s'en fichait. De lui faire mal. De faire semblant de l'avoir pardonné tout en lui cassant du sucre sur le dos, tout ça pour le poignarder plus franchement au moment où il s'y attendrait le moins. Ça ne lui aurait pas beaucoup ressemblé, non ; mais depuis la rupture, il n'était plus sûr de rien le concernant.
Ça semblait évident, pourtant, après coup. On n'agit pas avec quelqu'un qu'on aime et qu'on a peur de faire fuir comme on agit avec ses amis proches, ou même sa famille.
Maintenant qu'il était passé d'une case à une autre, Leon aurait tout aussi bien pu être un étranger. La moitié de ce qu'il avait cru savoir sur lui ne valait plus rien.

Alors il resterait un monstre.

Doigts crispés sur les rebords lisses, il se replongea dans l'eau pailletée.
Aucune importance.



▬ 14/03/2023

ALS.exy – Riku
ALS.exy – j'ai pété un plomb, la dernière fois
ALS.exy – je me suis calmé depuis
ALS.exy – je suis dsl
ALS.exy – je suis vraiment désolé
ALS.exy – réponds ?
ALS.exy – désolé...



▬ 15/03/2023

ALS.exy – tu me manques
ALS.exy – je voudrais parler ? je comprends toujours pas
ALS.exy – ça allait bien
ALS.exy – je veux juste que tu m'expliques
ALS.exy – mais ok, tu veux pas, je comprends
ALS.exy – désolé
ALS.exy – je te laisse



▬ 16/03/2023

ALS.exy – j'aimerais bien que tu m'expliques c'est tout
ALS.exy – pourquoi tu réponds pas ?
ALS.exy – riku...  



▬ 17/03/2023

[1 appel manqué]

ALS.exy – pk tu réponds pa as
ALS.exy – qu'estce que je t'a i faitn ?
ALS.exy – j'aibesoind e toi
ALS.exy – riku
ALS.exy – rikurikurikrurikyu
ALS.exy – j'ai bu
ALS.exy – dsl

[2 appels manqués]

ALS.exy – répo,fs
ALS.exy – rikuuû
ALS.exy – sil te pal^ti ?

[3 appels manqués]

ALS.exy – j'ai besoin d etoi
ALS.exy – poruurqoi tu me détestes comme ça
ALS.exy – je t'aime moi
ALS.exy – luukaaaes reponds
ALS.exy – dis moi aumons que tu veux plus me voir ? stil plait
ALS.exy – ce serait plsu facile
ALS.exy – riku
ALS.exy – riku
ALS.exy – riku
ALS.exy – riku

[4 appels manqués]

« Tu veux pas répondre ? »

Luukas secoua la tête de gauche à droite. Assis en tailleur sur le canapé, juste à côté, Aarne poussa un soupir exaspéré.

« Je sais pas qui te harcèle, John Lennon, mais sérieux – dis lui de se calmer direct, parce que ça devient chiant. J'entends plus la télé.

-Huh. Deux secondes. »

Lèvres pincées, Luukas fixa l'écran un moment avant d'appuyer sur le bouton de mise hors-tension.

« ... C'est pas important, de toute façon. »



▬ 19/03/2023

[15 appels manqués]

Assis au bord de son lit, Luukas fit glisser la conversation jusqu'en bas sans prendre le temps de lire les messages du milieu.
Le dernier sms, envoyé très tard dans la nuit du dix-sept au dix-huit, lui tira un bref soupir.

Okay. Okay.

Un bras contre ses yeux le temps de remettre ses idées en place, il cliqua sur le contact. Plus. Modifier.
La pression satisfaisante de ses doigts contre l'écran le réconforta avant de mieux le dégoûter ; pressé de retourner embêter Venla et ses quinze ans tout neufs, il passa le portable en silencieux et le glissa dans la poche de son jean.



XXX – Va crever.



▬ 24/04/2023

Quand Aarne bougeait, il claquait l'air en plein visage. Ses bras se balançaient sans efforts ; tout son corps suivait le mouvement de sa colonne, souple, mobile, présent. Ses baskets blanches frappaient le sol en rythme et rien qu'à regarder sa mine concentrée, Luukas savait qu'il comptait la mesure dans sa tête pour ne pas rater le prochain enchaînement. Deux remontrances de suite l'auraient énervé pour rien. Alors un, deux, trois, un, deux, un, deux, trois, un, deux, trois...
Ses lèvres firent la moue. Bien sûr, qu'il ne se serait pas raté deux fois.
A défaut d'applaudir la performance de son colocataire, Luukas étira ses muscles endoloris. Ils ne resteraient pas dans le même cours éternellement. Aarne appréciait pouvoir faire de tout, et ce cours-ci était le plus adapté pour les chorégraphies de tout type ; mais Luukas donnait sa préférence à un style plus rap, hip-hop, modern jazz, porté par un groupe plus important que les duos qui laissaient à Aarne la liberté d'expression et le degré de communication dont il avait besoin en danse.
Jouer aux chorégraphes avec son faux-frère lui plaisait. Danser avec lui, de manière générale, était agréable à en accepter des compromis – petits ou grands, suivant l'humeur. Qu'il n'aime pas la chanson ou que leurs avis diffèrent trop souvent ne l'avait jamais poussé à refuser de travailler avec lui. Ils se complétaient bien. Ils savaient s'adapter à l'autre.
Mais à un moment donné, leurs chemins allaient se séparer malgré tout.
Il s'y attendait plus qu'il ne s'y préparait, honnêtement. S'allonger en espérant du plafond qu'il lui dise quoi faire était en passe de devenir sa spécialité.
Les jambes qu'il ramena contre son torse brûlaient d'adrénaline mal contenue. Il avait hâte de retourner bouger.

« Ça va, tu mates bien les mecs ? Tranquille ? »

Ses yeux clairs quittèrent sans conviction la silhouette d'Aarne et de son partenaire pour glisser sur le jogging gris du type qui lui avait adressé la parole.
Il détestait se retrouver sans Venla. La plupart des gens ne lui disaient rien, mais le courant ne pouvait pas passer entre tout le monde ; il peinait à s'entendre avec les autres garçons du cours, cette année, et l'un d'entre eux avait visiblement de grosses difficultés à comprendre le sens du mot "ignorer". Ne pas envenimer la situation lui demandait plus d'efforts qu'il n'avait envie d'en fournir.
Ils avaient tous entre quatorze et dix-huit ans, à peu près. Les gamineries n'avaient plus leur place ici depuis bien longtemps.

Sur un soupir un rien méprisant, Luukas redirigea son regard devant lui.

« Tu pourrais répondre. »

Tais toi.

« Tu regardes qui ? »

Fous moi la paix. Casse toi.

« ...C'est pas ton frère, lui ? »

Il sentit ses jambes se déplier plus vite qu'un ressort. Sans les mains ; sans filet.
Sans réflexion, non plus. La colère avait tendance à lui brouiller les pensées façon fumée dense, épaisse, quasiment opaque. Il s'entendait mais n'arrivait plus à se comprendre et dans ces moments-là, il n'aurait pas pu se moquer plus violemment des conséquences de ou des raisons qui le poussaient à.

L'autre ajouta quelque chose, peut-être une excuse ou peut-être une insulte, pour ce qu'il en avait à faire – il était à peu près certain qu'il n'avait rien dit de trop grave non plus ; rien qui mérite de se faire frapper ou crier dessus, à moins d'avoir appuyé sans le vouloir sur un nerf sensible bien caché.
Mais Luukas en était rempli, de nerfs trop sensibles qu'il passait sa vie à cacher.
Pas assez.
Il y avait tellement de personnes qu'il avait envie de lapider mais ne voyait plus, ou alors il les aimait et ne pouvait pas leur faire de mal, même s'il en avait envie, et c'était frustrant, et il était frustré, et la frustration risquait bien de le tuer s'il ne faisait rien – c'était possible, non ? Ça devait l'être.

L'air positivement furieux, il noua ses doigts en poings autour du col blanc.

L'effet de surprise lui laissa à peine le temps de plaquer ses lèvres contre celles de son camarade avant qu'il ne le repousse en hurlant, mais c'était plus qu'il n'en avait besoin.
En venant écraser son pied du talon, il fit de son mieux pour retenir un maximum de force ; au bruit qu'il fit, ceci dit, Luukas fut à peu près sûr qu'il lui avait fait plus mal que nécessaire.

Tant pis.

« Mais ça va pas ?!

-Luukas ? »

Sentir tant de regards effarés posés sur lui le gêna à peine. Il se contenta de s'éloigner sans rien dire ni rien expliquer, regard fixé droit devant lui ; ouvrit la porte de la salle sans plus de commentaires et, le geste leste, la claqua d'un coup sec au nez du monde.

Lorsqu'il jeta son sac sur son dos et arracha sa veste au crochet argenté, la honte refusait toujours de lui couper la circulation. Il n'avait pas envie de se changer, ou d'attendre là – encore moins de retourner s'excuser auprès d'un crétin dont il se fichait pas mal et de quelques personnes horriblement traumatisées par une petite dispute.
Main sur la rampe de l'escalier menant au rez-de-chaussée, pourtant, il se figea sur place.

Peut-être qu'il s'y attendait, mais ça fit mal malgré tout.

Poing fermé sur ses lèvres sèches, il dévala les marches quatre à quatre.

Personne n'allait le rattraper.

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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Jeu 27 Avr 2017, 03:03


Histoire - 2023 / 2027



▬ 20/05/2023

Venla.fp – Cours !!!! Cours, tu vas fondre ! D:

Bah je vais fondre, tant pis. J'ai pas envie de courir
Je suis fatigué ):

Venla.fp – Je viens te chercher !! Mon nouveau parapluie est arrivé en plus ♥☆♥

... encore un parapluie

Venla.fp – Mais celui là est !!!!! ♥ C'est un tournesol aaa ♥♥

Ok, mais *encore* un parapluie.

Venla.fp – Encore un parapluie (': ♥

Tes petits ♥ ne te sauveront pas, mademoiselle

Venla.fp – jtm Luukas ♥♥♥♥

Ok, ils te sauvent un peu.
Un TOUT PETIT peu.

Venla.fp – ♥♥♥♥♥ hehe (:
Venla.fp – Mais sérieusement !! Tu vas fondre, rentre vite ): <
Venla.fp – Sinon je viens vraiment te chercher !!!

Ça va aller hein. Tes parents te tuent si tu sors à cette heure.

Venla.fp – hmm ):
Venla.fp – Un jour je pourrai sortir faire la fête, moi aussi!! Tu verras :p ♥

dans trois ans ?

Venla.fp – PFFFFF
Venla.fp – Je te boude, méchant.

Haha ♥

Luukas soupira au nez de son portable. Elle pouvait souligner sa cruauté tant qu'elle voulait, il n'en restait pas moins qu'il avait raison. Ses parents ne la laisseraient jamais tout à fait libre de ses mouvements, et elle le savait. Même à dix-huit ans ou à cent kilomètres de chez elle, il doutait qu'elle réussisse à se défaire de leur influence un jour.
Si Venla finissait ivre morte à danser sur une table entre maintenant et sa mort très lointaine, alors lui serait devenu Pape et Roi de Suède entre temps.
Comme son amie faisait semblant de l'ignorer (ou était partie faire autre chose), il glissa le mobile glacé dans la poche de son manteau et en referma bien vite le zipper.
L'averse avait commencé si vite et si fort qu'il s'était retrouvé trempé avant d'avoir pu tirer sa capuche au-dessus de sa tête. Comme ça n'avait pas eu l'air de vouloir s'arrêter, son premier réflexe avait été de retourner se cacher sous un porche, près du cinéma dont lui et ses amis étaient sortis avant de partir chacun de leur côté ; sauf qu'il était déjà mouillé, que son pull lui collait à la peau, et que partie comme ça, la pluie risquait de persister suffisamment longtemps pour que l'immobilité ne risque à la longue de le transformer en glaçon.
Marcher sous des trombes d'eau ne le mettait pas exactement de bonne humeur, mais savoir que chacun de ses pas pressés le rapprochait de la chaleur du salon l'aidait à relativiser. Dès qu'il serait rentré, se répétait-il en boucle, il irait prendre une douche brûlante. Quitte à se rendre malade, autant le faire pour la bonne cause ; personne n'irait lui faire de remarques sur sa consommation d'eau chaude après une petite course sous l'averse. Une de ses mères trouverait bien le moyen de lui reprocher l'absence de parapluie à son bras, comme à chaque fois qu'il revenait avec dix litres d'eau dans les poches et les chaussures, mais ça restait une remontrance gérable – d'autant qu'après tout, c'était justifié.
En règle générale, il n'aimait pas recevoir de regards mécontents et se retrouver face à un adulte poings sur les hanches et la mine sévère. Ses mères n'y faisaient malheureusement pas exception.
Savoir qu'il était en tort aidait, en revanche, donc il s'y raccrochait tant bien que mal lorsque la mauvaise humeur n'était pas la bienvenue.
Un samedi soir, à vingt-trois heures, il ne voulait pas revenir et gâcher la soirée télé de ses parents – d'autant plus si Sirkka s'était sagement endormie. Il les aimait trop, toutes les trois, pour souhaiter se montrer cruel à leur égard.
Aucune idée de ce que pouvait faire Aarne, par contre. Parfois il venait regarder un bout de film, parfois il restait dans sa chambre ; parfois, il errait de-ci de-là sans expliquer ce qu'il fichait au juste. Pas que ça le regarde, non plus. Son faux-frère était bien assez grand pour se gérer lui-même.
Dans une certaine mesure, en tout cas.

Passant de ruelles en allées un peu trop étroites à son goût, Luukas se mit à écouter le bruit de ses semelles contre tantôt le goudron, tantôt le trottoir, tantôt les pierres bordant ce dernier. Avoir la peau glacée et les cheveux humides ne lui plaisait guère, mais le bruit de la pluie était agréable ; si seulement il avait eu un parapluie, ça ne l'aurait pas gêné tant que ça. Il n'aurait pas accéléré à ce point, n'aurait pas secoué ses manches en pestant contre les nuages.
Et il aurait pu l'envoyer dans les côtes d'un éventuel agresseur, au lieu de sentir son cœur se serrer et d'agiter le bras comme un abruti lorsqu'on le lui saisit, sans douceur, juste en-dessous du coude, suffisamment fort pour le forcer à s'arrêter.
Avoir fait volte-face ne fit qu'accentuer son envie de se libérer.

Il n'avait aucune force dans les bras.

« T'as pas l'air super ravi de me voir.

-Lâche moi. »

Regard glacial, pieds fermement ancrés au sol, Luukas tenta de ne pas laisser filtrer son anxiété. Il allait tirer son épaule en arrière, rester calme, et tout irait très bien. Ce n'était qu'Alexander, hein ; il n'allait pas lui faire de mal. Il allait l'insulter un coup, lui expliquer à quel point il faisait honte à la race humaine, n'avait pas de cœur, et tout irait très bien. Aucun soucis. Il s'en faisait pour rien.
Ce n'était qu'un réflexe idiot, une réponse automatique face au danger. Combat-fuite. Rien d'anormal.

Il n'avait besoin ni de fuir, ni de combattre ; juste d'attendre. Son corps ne comprenait peut-être pas, mais lui si. C'était l'important.

Impérieux, il tenta de se dégager une nouvelle fois.
Putain de bras.

« Si tu demandais gentiment, aussi », grommela l'adolescent ; malgré tout, il s'exécuta.

Luukas dut se faire violence pour ne pas venir croiser les bras contre la poitrine ou, pire, crisper ses mains entre ses clavicules. Il ne voulait pas avoir l'air vulnérable. Ce n'était pas une bonne idée, à priori, dans ce genre de situations.
Si Leon pensait pouvoir tirer parti de sa supériorité physique pour lui faire mal ou lui faire regretter quoi que ce soit, il se trompait lourdement.
Il ne lui ferait jamais ce plaisir.
Plutôt crever.

« Je rentre – et, disant cela, il joignit le geste à la parole. Laisse moi tranquille.

-T'es toujours aussi AAAIMABLE, s'exclama-t-il, et la pointe de colère dans sa voix tira un frisson involontaire à Luukas. 'Fin. C'était mignon. Avant. »

Mains plongées dans les poches de son manteau, il écouta les pas de Leon se mêler aux siens. Peut-être à deux mètres derrière ; trois, gros maximum.
Merde.
Okay, okay. Il n'était pas rassuré. L'autre avait probablement bu, ses parents l'auraient tué de le savoir là, tout le monde lui aurait dit de se barrer en courant – il avait le droit d'avoir peur, là, oui ? Ce n'était pas exagéré, non ? Il ne l'avait pas menacé textuellement, mais c'était tout comme. Il avait raison de ne pas vouloir se retrouver seul en sa présence. C'était acceptable. Raisonnable. Mieux vaut prévenir que guérir. Son ego n'en mourrait pas. Personne n'en mourrait. Personne ne lui en voudrait.

Le mantra, répété encore et encore, doucement puis de plus en plus vite, finit par adoucir les angles de sa fierté. C'est normal d'avoir peur. C'est normal. Ça va. T'es tout seul, il t'en veut, il peut être violent par moments. N'importe qui aurait peur, dans ta situation.

N'importe qui de sa carrure, en tout cas.

... Aarne.

Après quelques mètres à prier pour voir le bout de la rue se profiler, un groupe de piéton se diriger vers eux, quelqu'un, n'importe qui, Luukas se décida à sortir son portable de sa poche d'un geste nerveux.
Leon parlait d'il-ne-savait-quoi dans son dos. Pouce plaqué contre le nom de son frère, il fit de son mieux pour l'ignorer.

suis dans une rue au coin du vieux ciné
celle avec le mur taggé
sur ta droite depuis la maison
à genre 200m des fleurs moches
les rouges

Il n'avait aucune idée du nom des rues.
Pour le coup, il espérait vraiment qu'Aarne se souviendrait des détails inutiles aussi bien que lui. Ils avaient tellement critiqué ces vieilles fleurs jaunissantes, mal accrochées sur leurs tiges, toutes tristes et rabougries, que le contraire – en temps normal – lui aurait paru presque improbable. Pareil pour les tags ; ils s'étaient amusés à les lire, souvent, lorsqu'ils étaient encore trop jeunes pour décider qu'explorer les petites rues de la ville était ringard.
Aveuglé par la pluie, Luukas continua de tapoter les touches pour oublier que Leon le suivait toujours.

Tu peux venir me chercher ?

Allez, réponds. T'as promis que tu répondrais. Réponds.

Peut-être aurait-il mieux valu laisser courir sa paranoïa et lui avec. Leon n'aurait pas été jusqu'à essayer de le rattraper, hein ?

Réponds, réponds, réponds.

Aarne.se – tu f

Son épaule vint heurter le mur si violemment que l'élan envoya sa tête s'y cogner à sa suite.

« M'ignore pas ! Tu – tu m'énerves, sérieux ! »

Un son hébété quitta ses lèvres ; mains appuyées contre ses tempes pour tenter de résorber la douleur, il sentit son cœur se figer.
A un mètre de là, tombé à même le sol détrempé, l'écran de son portable s'éteignit en silence.

« Tu m'écoutes, là ? C'est bon ? T'écoutes ? »

Leon n'avait pas l'air d'humeur à laisser filer le moindre geste de travers, et il ne pouvait pas le récupérer sans lui passer devant. Lui demander de le lui rendre risquait juste de lui valoir une nouvelle valse contre le mur. Ça ou il enverrait le portable voler dans un coin, s'il ne finissait pas brisé sous un talon furieux. Mauvais plan.

« Je sais même pas pourquoi je demande. T'écoutes jamais, hein. »

Luukas glissa une main tremblante contre son épaule endolorie ; à défaut de pouvoir s'enfuir, craignant de se faire intercepter et d'énerver Leon plus qu'il ne l'était déjà, il s'adossa prudemment au mur.
En admettant qu'Aarne ait un sixième sens et parte de chez lui à toute vitesse sans jamais se perdre, il mettrait quand même cinq bonnes minutes à arriver. Et c'était le meilleur des scénarios. En y ajoutant une touche de réalisme, il mettrait au minimum un quart d'heure – en pestant contre la pluie, son frère stupide, et les fleurs qu'il avait oubliées depuis longtemps.
Le pessimisme, sourd et de mauvaise foi, lui soufflait qu'Aarne ne se dérangerait même pas.
Il aurait aimé l'envoyer paître, le frapper, lui dire qu'il avait tort – que les preuves étaient là et qu'alors il pouvait bien aller se faire voir ; il ne le croirait pas. Il aurait tellement aimé pouvoir chasser la pensée de son esprit. Il n'en avait vraiment pas besoin, là.

Difficile de réfléchir correctement avec un type violent et en colère à un mètre de soi.

« Alors. Ça va, la vie ? Tu t'amuses bien ? C'est cool, tout ça ? »

Comme Leon vint appuyer le poids de son corps sur sa main, tout près de son oreille, Luukas sentit son corps adhérer autant que possible au mur blanc. C'était catastrophique. Il devait se tirer de là. Ses yeux cherchèrent vainement une sortie, une feinte, quelque chose, n'importe quoi – il aurait filé sans demander son reste à la plus petite opportunité, et peu importe qu'il ait l'air lâche ou idiot.
Il ne plaisantait plus, là.
Il devait se taire et attendre que Le – qu'Alexander, lui laisse une ouverture. Le provoquer n'aurait fait qu'empirer les choses. Il avait tout intérêt à ne rien dire.

« Tu parles toujours autaaaant. C'est le chat qui a mangé ta langue ? Ou je sais pas qui d'autre, hein. »

Ne pas répondre.

« T'as pas perdu du poids ? »

Ne pas réagir.
Il ne put empêcher ses yeux de lancer des éclairs au garçon lorsqu'il s'amusa à lui attraper le menton ; avant d'avoir eu le temps de se traiter d'imbécile, il se sentit le chasser d'une claque excessivement sèche sur le poignet.
Ça le fit rire.

« T'es pas obligé d'être violent comme ça, haha. »

Sa voix ne cessait de l'irriter un peu plus à chaque fois. Il aurait dû lui casser les deux jambes et partir sans se retourner, au lieu d'attendre comme un lapin pris au piège.
Trop de scrupules et pas assez de force lui donnèrent juste la nausée.

« Tu t'en fous, de faire mal aux autres, hein ? Même que t'aimes ça, je suis sûr. Ça te fait marrer. »

Laisse moi partir. Casse toi. Laisse moi. Laisse moi.

« Sauf que c'est pas marrant DU TOUT. »

Aarne Aarne Aarne Aarne Aarne –
Un coup de poing contre le mur, trop près de sa tempe, vint fermer ses yeux sur une plainte muette.
Il en avait assez. Assez, assez, assez.
Il ne voulait pas rester là à se faire insulter comme le dernier des abrutis. Il ne voulait pas avoir l'air pathétique, nul, incapable de se débrouiller seul. Il ne voulait pas qu'Aarne doive l'aider et le fasse se sentir encore plus mal et misérable qu'il ne l'était déjà. Il ne voulait pas qu'Alexander ait un réel pouvoir sur lui, psychologique ou physique.
Il refusait d'avoir peur.
Il ne pouvait pas le laisser lui faire peur.

Dos droit, il vint soutenir le regard bleu marine de son ex sans ciller.

Et sur le coup, cerveau embrumé par l'angoisse et la colère, obscurci de fierté et d'informations que le stress rendait erronées, il ne put repousser la sensation rassurante qu'il avait raison de faire ça. Qu'il adoptait la bonne attitude. Que rien ne pourrait le blesser, si ses calculs étaient exacts – et ils l'étaient toujours.
A quelques exceptions près.

Parce que s'il avait peur d'Alexander, il le laissait libre de lui faire du mal. Il l'y invitait, même.

Alors si au contraire il se montrait sûr de lui et solide comme le roseau, logiquement –

« Va te faire voir. »

Logiquement, il...

« T'es ridicule. Pathétique, cracha-t-il d'une voix glaciale. T'es tellement stupide, t'es même pas foutu de m'insulter correctement. »

Ça devrait le remettre à sa place ; non ?
A ce stade, il voulait juste lui faire regretter de l'avoir mis dans cette situation.

« C'est sûr que c'est plus facile de taper et de faire peur, quand on arrive même pas à compter jusqu'à dix. »

En oubliant au passage qu'il y était encore pris au piège et que, des deux, c'était Alexander qui avait l'avantage.
Crétin.
La sensation de s'être pris une batte de base-ball dans le genou lui tira un gémissement que la pluie ne ravala pas suffisamment vite. Accroché à la veste de son agresseur dans un vain réflexe pour éviter la chute, lèvres mordues de toutes ses forces, il sentit ses jambes se plier sous lui et les larmes lui monter aux yeux. Sa main hésita à lâcher le tissu ; son cerveau lui hurlait à tout briser dans son crâne que lui broyer l'entrejambe aurait été une riposte idéale. Il n'en était qu'à quelques centimètres, à présent.
Seulement il avait trop mal à la jambe pour pouvoir se relever, alors se mettre à courir hors de portée ? Aucune chance. Il n'aurait fait que lui donner une raison valable de le défigurer, et ça c'était hors de question.
S'ils se mettaient à s'envoyer des coups de pieds ou de poings, il aurait perdu d'avance.

Et ce ne serait pas comme avec Erik, cette fois.

« T'es vraiment qu'un – qu'un putain de crétin ! »

La main qu'il porta à son genou ne fit que lui tirer une énième grimace. Il allait boiter pendant de longues minutes, sinon des heures.

« Tu sais quoi ? Je te préfères comme ça. Sous la flotte. A crever de froid. Ça te va bien, d'être par terre »

Cette fois, ce fut lui qui laissa filer un rire sans joie.

« C'est marrant, parce que – d'habitude, siffla-t-il entre ses dents, poing serré sur le manteau d'Alexander, c'est l'inverse. C'est toi qu'est mieux à genoux. »

Famous last words.
Une partie de lui savait qu'il aurait dû se taire ou s'excuser, mais il se sentait complètement déconnecté de la réalité. Il ne comprenait plus rien. Il se fichait de tout, de lui, de ça, de n'importe quoi. Les conséquences lui passaient complètement au-dessus de la tête, et les risques encourus avec.

« T'es né pour ça, je t'assu – »

Les mains fermes qui vinrent agripper son col et le redresser sur ses pieds lui tirèrent un nouveau gémissement peiné. Son genou tremblait sous le poids de son corps, mais Alexander le tenait trop bien pour qu'il puisse réussir à se laisser tomber quoi qu'il en soit.
Quand sa tête et son dos revinrent heurter le mur, il se demanda si la pluie cesserait jamais.

« La. Ferme. »

Les poings près de son col se firent plus serrés encore, au point où il se demanda s'ils n'allaient pas bientôt se briser sous leur propre force.
Mais ils ne grincèrent même pas.

« Tu sais – tu, tu sais rien du tout. Tais toi. Tu sais quoi – tais toi. Si tu savais te taire t'aurais moins d'ennuis. Tu te tais bien, d'habitude, alors LA FERME. »

Une grimace douloureuse lui valut de retourner embrasser le mur. Sa tête claqua contre la peinture blanche avec plus de violence que les fois précédentes ; sa vision se fit noire, ses pensées allèrent valdinguer contre les parois de son crâne – puis, prise de panique, ce fut sa respiration qui vint se coincer dans une gorge comme tapissée de rasoirs.

Mais il ne pleurerait pas.

Quand Alexander se remit à parler et qu'il se rendit compte, confusément, qu'il n'arrivait pas à comprendre ce qu'il disait à travers toute la statique dans ses oreilles, il se le répéta encore une fois.
Je pleurerai pas.

Et encore une fois.
Je pleurerai pas.

Je pleurerai pas, je pleurerai pas. Je pleurerai pas.

Jamais, jamais, jamais, jamais, jamais –

Mais Alexander décrispa une main de son manteau et aussitôt, les siennes quittèrent ses côtés pour venir frapper son bras, pousser sur ses épaules, avec plus de force qu'il ne se serait imaginé capable d'en mobiliser.
Affolé, tout son cerveau se mit à lui hurler qu'il ne fallait pas faire ça – qu'il devait rester immobile, ne pas se débattre, ne rien laisser filtrer ; que dans un cas pareil, montrer qu'il avait peur risquait juste d'empirer les choses. Il voulait lui faire du mal, alors il ne devait surtout, surtout pas lui donner l'impression que ça fonctionnait.
S'il y avait un moment où lui lancer un regard suffisant et moqueur aurait pu lui sauver la mise, c'était maintenant. Il arrivait bien à réfléchir pour tout et n'importe quoi, d'habitude, alors allez Luukas – réfléchis, c'est le moment. Utilise ton cerveau. Sauve ta peau. Allez.
Les doigts humides glissés sous son pantalon firent voler toute pensée cohérente en éclats.
Serrée autour du poignet de l'autre à s'en ouvrir la peau des phalanges, les tremblements de sa main redoublèrent sous l'effort.

Peu importe l'énergie qu'il y mettait, impossible de l'éloigner de sa ceinture. Il n'y arrivait pas. Il ne bougeait pas. Il refusait de bouger.

Ça ne fonctionnait pas.

« Lâche moi ! »

Sa voix dut trembler, elle aussi, mais ça lui était égal. Il voulait juste l'éloigner, le tenir à distance – et au lieu de ça, il ne faisait que s'épuiser pour rien. Ça ne marchait pas. Il avait plus de force que lui, était plus déterminé que lui, saoul ou pas, et lui il – il n'y arrivait pas, merde ! Il aurait dû avoir un minimum de puissance dans les bras, pouvoir y mettre les deux et le repousser, mais rien à faire, il n'y arrivait pas, et la main qui le tenait toujours par le col l'empêchait d'utiliser son bras droit correctement, et il ne pouvait pas l'éloigner, et il n'y arrivait pas, il n'y arrivait pas –

La panique lui fit monter des larmes amères aux yeux. Il tenta de lui donner un coup de pied, de lui écraser le sien, mais il était fatigué et son genou continuait de le lancer et il n'arrivait à rien. A part le fatiguer, ses gesticulations ne le menaient nulle part.
En réponse, Alexander se contenta de décaler sa jambe et de lâcher il ne savait quel commentaire stupide. Voilà tout. Ça ne lui posa aucun problème. Il n'en fut pas dérangé. Il n'eut même pas l'air d'y faire attention, en fait – Luukas aurait pu être attaché ou incapable de se défendre, à ce stade, ça n'aurait rien changé.
Que la situation soit profondément injuste lui était égal.

Tout ce qu'il voulait, c'était lui faire du mal.

Ça crevait les yeux. Il le savait. Il voulait le blesser pour mieux lui faire regretter sa méchanceté. L'entendre s'excuser ne devait plus l'intéresser, mais lui faire mal – ça, ha – c'était différent. C'était trop facile de mentir, pas vrai ? De croasser un "désolé" tout sauf sincère comme on tenterait de corrompre une justice déjà bancale, tout ça pour sauver sa peau. Faire ravaler ses gestes et ses paroles à l'autre, par contre – ça n'avait rien à voir, bien sûr. C'était moins drôle de se sentir impuissant, hein ? De ne rien pouvoir faire. D'assister et de subir, sans avoir le moindre contrôle sur quoi que ce soit. Tu m'as fait mal alors je te rends la pareille et les intérêts qui vont avec.

Ben alors quoi ? Je croyais que t'aimais ça ?

Mon Dieu, ça allait beaucoup trop loin.

Jambes tremblantes, Luukas serra les deux mains si fort autour du bras d'Alexander qu'il y imprima la marque violette de ses doigts.

« C'est grave », réussit-il à articuler, et entendre sa voix à ce point cassée le dégoûta.

Alexander lui jeta un regard indéchiffrable.

« ... Schade. »

Tu vas le regretter. Je te le ferai regretter jusqu'à ta mort, si t'arrête pas. Je te casserai en morceaux.
Aucun son ne sortit de sa gorge.
Terrorisé, il renvoya sa main droite frapper une épaule ou une clavicule avec toute la force de ses quelques sanglots.

Spieglein, Spieglein an der Wand –

« LUUKAS ! »

Ses yeux embués de pluie s'écarquillèrent si vite qu'il en eut le tournis. Pourtant, quand la voix d'Aarne hurla un "fous lui la paix" à leur en déchirer les tympans, il eut immédiatement le réflexe de plier les genoux.
Bras ramenés au-dessus de ses cheveux trempés, il entendit l'air siffler. Le choc des os contre les os, presque comme le craquement du tonnerre, fit claquer ses dents à en faire trembler sa mâchoire et le reste de son crâne ; tassé sur lui-même, yeux clos, sans réussir à disparaître ou à oublier qu'il était encore là, qu'il pleuvait encore, qu'il avait toujours mal, il s'entendit pleurer.

Il eut l'impression d'en devenir fou.



La lumière mit un moment à revenir. Ça aurait pu faire dix ans, pour ce qu'il en savait ; qu'il ne se soit écoulé en réalité qu'une poignées de seconde le troubla à lui en faire douter de ce qui venait de se produire, de son état de conscience. Il aurait voulu être endormi. Que ce soit un cauchemar comme les autres, avec les éclairs et la tempête et personne pour le rattraper. Qu'il se noie puis perde pieds, dans cet ordre-là. Qu'il souffre à en mourir mais se réveille, en nage, peut-être en sang, sans aucun souvenir concret de ce qui venait de se passer. Il voulait en tirer une leçon de morale ou une bonne migraine. Pas des cicatrices. Pas des souvenirs qu'il devrait emporter dans la tombe, à défaut de pouvoir les enterrer loin, à l'écart de ce qu'il avait déjà vécu, sans aucun lien qui rattache ce sac poubelle sanguinolent à sa personne. Ça ne lui ressemblait pas. Ça ne le forgerait pas. Il refusait que ça fasse partie intégrante de lui – ça ne pouvait pas.
Prostré contre le mur, mains sur les oreilles, il rouvrit les yeux pour voir Aarne heurter le sol.
Il les referma en pleurant.

Ça ne devait pas se passer comme ça. Ça ne pouvait pas se passer comme ça.

Il n'avait rien fait pour mériter de devoir vivre avec ça.

C'était peut-être ridicule, mais là –

Il aurait préféré mourir sur place que de devoir expliquer quoi que ce soit, à qui que ce soit, sous quelque forme que ce soit. Il n'aurait pas pu. Il ne pouvait pas. Il en serait incapable, peu importe l'enjeu et l'insistance avec laquelle on lui secouerait les épaules pour savoir ce qui s'était passé, bon sang – et Aarne, hein? Et son frère ?
Il risquait de se faire blesser, par sa faute. Il risquait d'en garder des bleus et des coupures.

Par ma faute.

« Luukas putain – TIRE TOI, FAIS UN TRUC !

-Mais – »

La première syllabe passa à peine le cap de ses lèvres qu'il se mit à tousser d'une toux sèche, irritante, noyant de sel ses yeux déjà rougis. Il ne voulait plus bouger. Il voulait qu'on l'abandonne là ; qu'on le laisse disparaître, quelque part sous terre, là où il n'aurait plus à se sentir trembler comme une feuille pour quelques gestes déplacés qu'il –
… Non. Non.
Oh mon Dieu, non. C'était faux.
Il allait vomir.
Genoux et paumes des mains à terre, un bras contre ses paupières pour en chasser les larmes, Luukas se releva tant bien que mal. Soulagé de constater que sa jambe ne le lançait plus autant, il tenta un pas en avant ; grimaça un peu, dents serrées, mais en fit un second.
La silhouette de son frère le stoppa avant qu'il ait pu en faire un troisième.
Il avait imaginé qu'Aarne le tirerait de là et qu'ils s'en iraient. Qu'Alexander s'en irait de lui-même en entendant quelqu'un se pointer, peut-être.
Il n'avait pas imaginé grand chose, en fait.

« Aarne – ! »

Les deux garçons retournèrent heurter le sol à grand renfort d'insultes et d'exclamations décousues, renvoyant par réflexe les mains de Luukas se plaquer contre ses oreilles.
Il voulait rentrer. Il n'en pouvait plus de se sentir sale et trempé, d'avoir mal, d'avoir peur.

Gorge nouée, il s'élança sur le pavé glissant.

Ses doigts se nouèrent sans difficulté autour de la manche d'Aarne. Déterminé à lui faire lâcher prise avant que la tendance ne s'inverse de nouveau et qu'il ne se blesse trop sérieusement, il s'accrocha au pluriel aussi fort que possible.

On doit rentrer. Les parents nous attendent. On peut pas rester. Aarne, Aarne –

« Aarne !

-Lâche moi !

-Aarne, s'il te plaî – »

Profitant de la distraction, Alexander envoya un coup de genou dans l'estomac d'Aarne ; souffle coupé, il n'eut aucun moyen de se défendre lorsqu'il le poussa violemment en arrière – et son frère avec.
Dos contre le sol, sonné et nauséeux, Luukas se demanda combien de fois sa tête avait pu heurter la chaussée et les murs en dix minutes de temps.

Trop, sûrement.

La main qu'il porta à ses lèvres revint couverte de sang.

« Vous faites CHIER, putain ! »

La voix d'Alexander lui parvint comme à dix mètres et trois tunnels de distance.
Épuisé, son corps accepta de rouler sur le côté sans trop le faire souffrir. Il n'habitait pas si loin que ça ; il n'était pas si esquinté que ça, non plus.
Je dois me tirer. Je dois m'en aller. Je dois partir. Faut qu'on parte, faut qu'on parte, faut qu'on parte, faut que je parte
Il devait partir.
Faut que je parte
Tout de suite.

Quelques pas trop ambitieux le firent s'écrouler contre un mur, mais il ne s'arrêta pas. Il se redressa, essuya son visage sanglant, et remit un pied devant l'autre.
Jusqu'à ce que ses pas ne se fassent foulées puis course contre la montre, respiration bloquée, et qu'il n'entende plus les cris dans son dos.



« Mon Dieu – Luukas ?! »

Lorsque sa main quitta le mur près de la porte, le monde s'envola avec lui. Il sentit les bras d'Aljona l'envelopper puis la sensation familière de perdre pied ; le poids de la gravité le happer vers le bas et sa mère tenter tant bien que mal de le ramener contre elle pour amortir la chute, le protéger, tandis que son esprit s'évaporait en voile noir devant ses yeux pâles.
Il crut entendre Lallu parler et les pleurs de Sirkka, que tout ce remue-ménage avait dû réveiller. Il s'en voulut ; la seconde suivante, il oublia.

« Chéri, tu m'entends ? Luukas ? Dis quelque chose !

-Il fait un malaise. Va chercher un gant et de l'eau froide, d'accord ? Ça va aller. »

Il était à peu près sûr que ses yeux étaient ouverts, mais il ne voyait absolument rien. C'était le noir total. Le néant. Le vide. Des voix désincarnées qui flottaient autour de lui, des sensations qui refusaient de se placer au bon endroit, d'avoir l'air réelles. Il n'avait plus mal mais les vagues amères qui remontaient de son estomac étaient presque pires.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? Où est Aarne ? »

Le gant froid, contre les paupières qu'une de ses mères vint clore tout doucement, électrifia son cerveau d'ordres incompréhensibles.
Où est Aarne ?
Où il est, tiens –

« Luukas, hey – tu restes avec nous, d'accord ? Faut que tu essaies de rester là. Dis quelque chose, parle, secoue ma main... Quelque chose, tu veux bien ? »

Sinon ce sera les urgences.
Je sais.

« Luukas ? »

Aarne.

« Il est en train de s'évanouir – attends, non, pousse toi. Il faut... »

Aarne –



« Où est Aarne ? »

« Où est ton frère ? »

« Tu sais où il est ? »

« Il ne répond pas. »

« Luukas, bon sang – »

« Qu'est-ce qui s'est passé, à la fin ? »

« Luukas, mon cœur... »

« Où est ton frère ? »

« Luukas ? »

Allongé sur le côté dans le lit de ses parents, Luukas ne réagit pas plus que les cent fois précédentes. Ses yeux restèrent fermés ; sa bouche aussi. Il ne tremblait plus autant et son nez avait arrêté de saigner, mais elles devaient être à deux doigts de l'emmener aux urgences. Son silence et son état de confusion les terrorisait.
S'il n'y avait pas eu Aarne, injoignable et perdu dans la nature, elles l'auraient sans doute déjà fait. Elles ne voulaient pas partir au cas où il se soit passé quelque chose de grave et qu'il rentre ; qu'il ait besoin d'aide.
Elles avaient peur.
Perdu, il tira les couvertures un peu plus haut au-dessus de sa tête.
Sirkka, endormie dans son berceau, poussa un petit soupir quand Lallu vint caresser sa joue rebondie. Elles avaient eu du mal à la faire se recoucher, après la grosse frayeur que les cris lui avaient fait.
Luukas avait eu du mal à se réveiller, lui.
Il n'arrivait pourtant pas à s'endormir.
Aussitôt que le téléphone se mit à sonner dans le salon, sa mère s'enfuit rejoindre la seconde comme un courant d'air.

« Allô ? Aarne, c'est toi ? »

Immobile dans le lit trop grand, la respiration cassée comme le reste, il glissa ses mains contre ses oreilles noyées de sirènes affolées.

Je sais pas.



▬ 20/05/2023

« Je peux vous voir un instant ? »

Luukas jeta un regard fuyant à ses parents, l'une puis l'autre, en espérant qu'elles lui diraient de les suivre ou l'autoriseraient à aller attendre dehors. Au lieu de ça, Aljona lui serra gentiment le bras et lui promit qu'elles n'en auraient pas pour longtemps.

« Tu vérifies que ton frère ne s'enfuit pas sans nous, d'accord ? »

Sa tête basse n'eut pas l'air de les inquiéter. Et même si elles en avaient saisi quelque chose, de toute façon, le grommellement agacé d'Aarne aurait détourné l'attention tout pareil. L'entendre se plaindre et vouloir rentrer à tout prix, sous prétexte que "je vais très bien, c'est bon", les avait rassurées à n'en plus perdre le sourire.
Un long moment après son admission aux urgences, il n'avait fait que fixer le plafond.
Luukas refusait de quitter le sol des yeux.

« Ça va ? »

Si la question le surprit, l'adolescent fit de son mieux pour le cacher. Il serra des doigts écorchés et osseux contre son poignet, mal à l'aise, et haussa les épaules en priant pour que la réponse lui convienne.
S'il avait dit oui, pour l'instant, Aarne l'aurait traité de menteur. Il ne pouvait pas aller bien.
Il ne voulait pas admettre que non pour autant.

Il se sentait tellement loin de lui-même qu'il aurait été bien incapable de se qualifier de menteur dans l'un ou l'autre des cas, quoi qu'il en soit.

« Okay. »

Ça eut l'air d'aller.
Luukas risqua un regard vers le haut, à travers le rideau de ses cheveux blonds. Son frère jouait avec les pansements et les bandages sur ses bras, perdu dans des réflexions qu'il imaginait déplaisantes ; le nez plissé et les sourcils froncés voulaient dire ça, d'habitude. Il n'aimait pas ce à quoi il pensait. Rien d'étonnant à ça, songea-t-il en tordant ses doigts aussi fort que possible sans les casser. Lui aussi, aurait été mécontent, à sa place. Il aurait voulu se savoir souffrir.
Pourtant, quand leurs regards se croisèrent, il n'y vit rien. Pas de colère ; pas de dégoût ; pas de rancune. Rien.
Il se contenta de lui faire la grimace, puis de soupirer un peu en le voyant se reconcentrer en silence sur les motifs sous sa chaise, sur les draps, sur la peau de ses poignets.

Il l'avait laissé tomber.

Les yeux bien secs, absent, Luukas se mordit la langue.
Il ne pourrait plus jamais le regarder en face.



Le vert des rideaux lui brûlait les doigts comme les tympans et il avait mal, souvent,
mais pas au point de vouloir s'en enfoncer un pic à glace dans l'estomac.
Jusque là.



▬ 21/02/2027

« Rappelle moi pourquoi ton frère méritait de se faire démonter la gueule ?

-Parce que.

-Très instructif. Mais encore ? »

Planté devant le miroir plein-pied de la cabine d'essayage, Luukas tira machinalement sur les bords du t-shirt qu'il venait d'enfiler. Le logo sur le devant du tissu noir reprenait le nom et le visuel du dernier album d'un groupe de rap pas trop connu, façon tag baveux et gros caractères pour aveugles en devenir ; les touches de fluo ajoutaient quelque chose d'un peu psychédélique à un ensemble autrement trop fade. Quant-à la signature excentrée et à l'effet 3D cheap à presque en faire vintage, ils venaient déstructurer le tout, donner du volume et un côté jeune créateur au design.
D'après Viljami, en tout cas.
Luukas le trouvait juste extrêmement moche.

« Je suis possessif.

-Grande nouvelle.

-J'aime pas sa copine.

-Autre grande nouvelle.

-Elle est débile.

-Waw. »

Son regard vint frôler le plancher pour ne plus avoir à soutenir celui de son reflet.
Même lorsqu'un pull "sexy et design et à ta taille, pour une fois" vint lui atterrir sur le crâne après un vol plané calculé par-dessus le rideau ocre, il n'osa pas relever les yeux de peur que ceux de son double, accusateurs et blasés, ne puissent l'atteindre à travers le tissu.
Histoire de se changer les idées, et aussi parce que son meilleur ami n'aurait pas hésité à le lui mettre de force s'il ne l'avait pas enfilé d'ici à ce qu'il revienne, il accepta néanmoins de retirer le pull de son visage et de glisser les bras dans les manches.
Le col était un peu étroit.
A défaut de l'ennuyer ou de le faire rire, ça le déprima encore plus.

« ... J'ai eu peur. »

Face à la glace, attentif à se couper juste au niveau du menton et à ne jamais regarder plus haut, il constata que ce haut-là était aussi laid que celui du dessous. L'étiquette lui irritait la peau, tant qu'à faire. Cette couleur ne lui plaisait pas. Cette taille non plus. Il ne s'y sentait pas à l'aise, pas lui, pas bien, rien.
Pourtant ça lui allait à ravir, évidemment. Viljami avait l’œil pour ça.
Chaque fois qu'il lui avait fait la remarque, le blond l'avait rejetée d'un haussement de sourcils étonné ; il ne se trouvait pas plus fashion qu'un autre. Luukas, en revanche, était tellement bas sur l'échelle du style qu'il peinait à différencier quelqu'un de très doué en la matière d'un amateur juste standard, capable de dire en quelle taille il fallait acheter quel jean et quelle couleur ne surtout pas mettre avec telle autre.
Il voulait bien le croire, hein. Il devait y avoir du vrai là-dedans.

Peut-être que tout allait bien à cette grande perche débile, en fait. Ses grandes jambes rendaient tout les pantalons indécents.

Ou alors c'était juste la partie irritable et frustrée de son cerveau qui parlait, allez savoir. Il concevait mal qu'on puisse ne pas trouver les jambes de Viljami terriblement indécentes.

En parlant du loup.

« Vire tes jambes de mon champ de vision, grommela-t-il sans trop savoir pourquoi ; ce n'était pas comme s'il risquait d'avoir suivi son monologue intérieur hautement intéressant.

-Pourquoi, elles te déconcentrent ? Je croyais que t'étais habitué. »

Ha.
Il en avait déjà parlé, donc. Bon à savoir.

Comme il restait prostré face au miroir, concentré sur les petits strass collés sur le pull vert bouteille, Viljami lui attrapa les épaules et le fit pivoter face à lui.
Un soupir, entre eux, fut ravalé à contrecœur.

« T'as eu peur de quoi ? »

Luukas haussa les épaules.

« J'en sais rien. Je pense trop.

-Beaucoup d'évidences, aujourd'hui, lâcha son ami sans lui en faire le reproche – ou du moins, ça n'avait pas l'air d'en être un.

-C'est fatiguant d'être honnête.

-C'est fatiguant de mentir, en fait.

-Je mens pas », souffla-t-il sans s'inquiéter d'avoir l'air vexé – il l'était, après tout.

Se faire traiter de menteur l'insupportait. Quand bien même il viendrait de sortir le pire mensonge de l'histoire de l'humanité, il aurait réussi à s'énerver d'entendre quelqu'un le lui dire. Il ne mentait jamais.

« Presque pas, corrigea-t-il entre ses dents. Par omission. Ça compte pas, on s'en fout. »

Viljami ne dit rien, mais la façon dont il leva les yeux au ciel derrière ses lunettes grises suffit à le faire grommeler en réponse.
Les vêtements repassèrent par-dessus ses épaules en quelques gestes agacés. Il devait y avoir au moins deux-trois vendeurs curieux en train de fixer Viljami entrer et sortir de la cabine, songea-t-il en le poussant dehors, trop habitué à sa présence pour avoir eu l'idée de le faire avant de se mettre torse-nu. Ils n'avaient que ça à faire, de piailler en riant. Sa mère était professionnelle, elle, au moins. Les deux l'étaient.
Aarne aussi.
Front contre la glace froide, Luukas poussa un râle déchirant.

« ... J'ai peur de l'avoir cassé. »

Et comme son reflet refusa de lui rire à la figure, il le fit à sa place.



Un sac dans chaque main, enfoncé dans un épais manteau noir, Luukas roula des épaules pour alléger la douleur de ses muscles tendus. Dévaliser les boutiques n'avait rien de la solution miracle pour aller mieux, mais ça aidait un peu. Il remplissait les vides de tout mais surtout de n'importe quoi ; la première des pires solutions lui semblait bonne, pourvu qu'il réussisse à ne penser qu'à des choses triviales – à s'énerver sur une marque, une distance ou un coloris, plutôt que sur des règles métaphysiques contre lesquelles il ne pouvait rien, peu importe à quel point elles lui tailladaient les bras.
Il savait que les achats compulsifs, entre autres alternatives moins honorables, tenaient du problème plus que du remède. Ce n'était pas aussi grave que la dépression pure et simple et bien plus discret que dévisser les taille-crayons, malgré tout, alors il faisait avec ; il était si raisonnable avec l'argent et s'achetait si peu de vêtements que ses mères ne risquaient pas de s'en plaindre, tant qu'à faire.
Dix bons centimètres au-dessus de lui, Viljami gardait un œil sur les magasins pour tenter de se trouver un nouveau casque audio.

Il n'avait aucune idée de comment ce type avait pu s'enticher de lui. Amicalement, soit, mais justement ; il n'avait rien d'une connaissance agréable. Il comprenait qu'on le garde près de soi en vertu d'un avantage ou d'un autre (depuis qu'il couchait à droite à gauche, ses interactions sociales s'étaient modifiées à n'en plus avoir de sens ; il n'était plus trop sûr de ce qu'il représentait pour qui, ni à quel degré) mais pas qu'on puisse l'apprécier juste... Comme ça.
D'après Lenni, il était trop bien pour le reste du monde.
D'après le reste du monde, au mieux, il était un monstre.
Luukas n'ayant ni le don d'omniscience ni un esprit bien étanche, son avis tendait à voguer d'un extrême à l'autre sans savoir où s'arrêter. La plupart du temps, il se fichait bien de ce que pouvaient penser les autres ; il était beau, intelligent, brillant, sans défaut apparent – comme un de ces produits que l'on mettait en vitrine pour mieux donner envie aux gens de rentrer. On pouvait l'admirer, le manipuler, le complimenter, mais jamais repartir avec. Il n'appartenait qu'à lui-même. Il était Dieu. Il était parfait.
Les autres jours, il était juste un crétin de la pire espèce. Nul, égoïste, pathétique. Pressé d’attraper le SIDA.
Et parfois, lorsque son dos le tirait et qu'il se retrouvait seul, dans un lit trop grand, trop froid, il se demandait si ce n'était pas exactement ce qu'il était en train de faire.
Essayer de se tuer, par hasard, comme ça. Tendre des perches au destin en priant pour que quelqu'un ou quelque chose les attrape.

Il n'aurait jamais été jusqu'à le faire lui-même.

Alors, non. Même dans les meilleurs jours, ceux où il se trouvait beau et charmant, l'esprit vif et la répartie intéressante, il ne parvenait pas à imaginer que Viljami – un type normal, gentil, passionné – puisse vouloir passer du temps avec lui.

Ils avaient trop peu en commun.

Avoir tout les deux préféré le service civique à l'uniforme militaire, être gays et apprécier le même genre de musique n'excusait pas tout.

« Tu crois que ça m'irait bien, les cheveux courts ? »

Il sentit les yeux de son ami voleter jusqu'à lui sans prendre la peine de chercher à croiser son regard.

« Oui. »

Oui ; c'est tout. Aucune précision, pas de question. Juste une approbation, probablement sincère le connaissant, et débrouille toi avec ça. Va.
Il ne lui donnerait pas le plaisir de creuser plus loin, hein ? Sale type.
Il le connaissait trop bien.
Volontairement pensif, Luukas passa une main glaciale dans ses cheveux blonds. Il les avait laissé pousser depuis l'adolescence, sans trop savoir pourquoi. Il n'aimait pas les avoir dans les yeux, mais c'était toujours mieux que devoir prendre rendez-vous sur rendez-vous pour entretenir une partie de lui-même qu'il n'appréciait pas spécialement ; il les laissait comme ça parce que c'était plus simple, par défaut plus que par choix. Un peu comme pour sa peau.

Ses vêtements. Ses ongles. Ses dents.

Sa santé, aussi.

« Okaaay, okay, t'as gagné, râla Viljami après trois minutes de silence à fixer les sourcils de son ami se froncer puis se relâcher au fil de sa réflexion. Où, quand, comment, quoi, pourquoi ? Tu veux exprimer ton super mal-être en te coupant les cheveux, c'est ça ? »

Luukas pinça les lèvres.

« Je sais pas. J'ai envie de changer un truc. Les cheveux, c'est facile, justifia-t-il en haussant les épaules. C'est ça ou me faire des piercings partout, mais mes parents vont hurler.

-Tu passes direct de te couper les cheveux à te faire trouer de partout, toi.

-Oui.

-Tu pourrais te faire un piercing. A l'oreille. Mais non, faut que ce soit partout.

-Partout.

-Même au -

-Paaaaartout.

-Tu ressemblerais à rien. »

Tellement dramatique. Il leva les paumes vers le ciel, histoire de bien faire passer le message.

« Je ressemblerais à autre chose.

-A rien.

-A autre chose. Et c'est le but, arrête. »

Le regard noir que lancèrent ses yeux plissés tirèrent un sourire poli à Viljami ; main libre devant sa bouche, il fit mine d'en tirer la fermeture éclair. Son geste arracha un grognement ennuyé à Luukas. Le connaissant, il allait devoir le maltraiter dix minutes avant qu'il accepte de lui adresser la parole de nouveau – parce que hey, il ne pouvait pas parler avec les lèvres cousues.
Sacs suspendus au bout de doigts qu'il ne sentait plus, Luukas prit une inspiration douloureuse.

« Il me faut des gants. Ceux de Matias sont déchirés. »

Ça devait finir par arriver. Il les portait trop souvent.

« Il me faut un nouveau cerveau, aussi. »

Exaspéré, Viljami lui frictionna énergiquement l'épaule.
Et il me faudrait peut-être un cœur et une colonne vertébrale, tant qu'on y est.

... Les modèles d'exposition finissaient usés bien avant les autres, de toute façon.



▬ 15/07/2027

« Ça va aller, tout les deux ? Vous allez réussir à vous débrouiller avec la voiture ?

-Oui, äiti.

-Et pour manger aussi, hein ? Fais attention à ce que Luukas ne rate pas la moitié des repas, parce que –

-Mamaaaan.

-Pas la peine de me "mamaaaan", Luukas, gronda Aljona en se tournant dans sa direction. Je te connais. On sait tous très bien que tu vas te mettre à manger un yaourt par jour et c'est tout, si on te laisse tranquille. »

Le regard implorant qu'il jeta à sa deuxième mère reçut un sourire et un haussement d'épaules fataliste pour seule réponse.
Aarne, très fier de ne pas être celui des deux qu'on maternait encore passé dix-neuf ans, ne se gêna pas pour pouffer comme une greluche dans le fond. Le fusiller des yeux n'atténua en rien son sourire moqueur. Même pas d'un iota.

Piqué au vif, Luukas jura en silence. Si toutes ses couettes disparaissaient cette nuit, qu'il ne se demande pas pourquoi.

Plus consciente de la tension chez son aîné que ne l'était sa femme, Lallu lui tendit gentiment le carton de vêtements étiqueté à son nom.

« Si vous menacez de vous trucider, ou de vous jeter par la fenêtre, on a toujours de la place à la maison.

-Faudrait déjà qu'il réussisse à me jeter par la fenêtre.

-Je te soulève quand tu veux. Je peux même ouvrir la fenêtre, pour pas qu'on doive la réparer en plus de te payer le cercueil.

-Hah. J'en veux un très cher, pour information.

-C'est noté. Je te claquerai après avoir fini mes études, comme ça je pourrai participer. Sinon faudra vendre tes dents.

-Aarne ! »

Aljona lui jeta un regard horrifié que sa moue de gentil garçon ne suffit pas à apaiser.
Hors du champ de vision de sa mère, Luukas adressa un sourire victorieux à son ancien – et nouveau – colocataire.

« Personne ne défenestre personne. Ni l'un, ni l'autre, ni personne qui pourrait passer par là, ajouta-t-elle en pointant un doigt accusateur vers la porte, que sa femme vint baisser par habitude d'une gentille pression sur son poignet. Je sais que ce serait mieux d'avoir chacun votre coin, mais... »

Mais on est ni assez pauvre ni assez riche pour vous payer deux chambres, récita Luukas en posant le carton sur le lit une place. Lui, ça ne le dérangeait pas. Ils avaient chacun une pièce où dormir ; l'appartement était suffisamment grand pour y vivre à deux sans se rentrer dedans à la moindre occasion ; il y avait des toilettes, une douche, un micro-onde et même bientôt une télé.
Ce n'était pas un taudis étudiant encastré entre les chambres de deux abrutis fêtards ou grognons, surtout, et c'était vraiment tout ce qui importait à Luukas. Leurs mères et Raafael (dont la présence pour l'installation des meubles avait mis Aljona de tellement mauvaise humeur que c'en était devenu une blague récurrente) s'étaient assurés qu'ils ne vivraient pas entourés de vieux presque-SDF bizarres et drogués (dixit l'une) ou d'idiots qui ne se gêneraient pas pour les ennuyer au moindre bruit tout en faisant un boucan de tout les enfers de leur côté (dixit l'autre). Difficile de ne pas se sentir rassuré quand ses parents étaient si prévenants.

Lorsqu'il revint dans la pièce principale, bras ballants, tous les regards se tournèrent dans sa direction.

« J'ai rien jeté par la fenêtre, lâcha-t-il bêtement, forcé à la parole par la sensation dérangeante d'avoir fait une bêtise.

-On en reparlait avec Aarne, mais... C'était sérieux, d'accord ? Si vous avez le moindre problème, on est juste à côté. On s'arrangerait. »

Comme son fils cadet acquiesçait mais déjà s'éloignait, désintéressé d'un sujet qu'il jugeait clos, Aljona laissa ses yeux fatigués insister sur la silhouette de son grand garçon.
Il savait que la précaution était inutile. Il ne raterait pas ses études vétérinaires, Aarne ne raterait pas ses études pharmaceutiques. Rien de grave ne leur arriverait ; et quand bien même ils se seraient insupportés dans un espace aussi étroit, sans parents pour meubler la discussion ni aider à évacuer la tension, ils se seraient contentés de faire avec sans trop en parler. Ils n'étaient pas du genre à s'avouer vaincus ou à causer du tort à leurs proches sans raison solide.

Il ne reviendrait pas vivre chez lui.
Plus jamais, à priori.

Mais Aljona le couvait du regard, avec tendresse, sans dire un mot, et il se sentit incapable de le lui expliquer. Même Lallu, d'ordinaire si motivée et énergique, déplaçait les cartons plus qu'elle ne les rangeait vraiment.
Tous, sauf Aarne peut-être, cherchaient désespérément à gagner du temps.

Soupir agacé aux lèvres, son costume de jeune adulte indépendant sur le dos pour mieux se protéger le cœur, Luukas combla la distance qui l'empêchait encore de serrer sa mère dans ses bras.
Quand elle noua les siens dans son dos, il crut qu'elle allait pleurer.

« On part pas pour toujours, hein. On est pas loin.

-Je sais bien.

-On va revenir.

-Je sais, c'est juste... Je me rappelle encore quand tu étais tout petit, et -

-Et il l'est encore. »

A moitié aveuglé par les cheveux d'Aljona, Luukas tenta de jeter un regard vexé à son faux-frère.
Sa cruauté réussit à la faire rire, au moins.

« Sinon, j'ai trouvé ça dans un carton. Je sais pas si ça va dans la poubelle des ordures ménagères ou avec le plastique. »

L'étreinte qui jusque là l'étouffait se relâcha ; libre de ses mouvements, yeux rivés sur les quelques larmes que des mains abîmées chassèrent avec détermination, sur le sourire censément rassurant qui lui disait que tout allait bien se passer, il eut l'impression familière de tanguer au bord du vide.

« Je suis pas du plastiiique !

-Donc t'es une ordure. C'est noté.

-Je suis une petite fille, je vais pas dans la poubelle ! »

Ses phalanges raides glissèrent dans ses courtes mèches blondes. C'était comme pour tout, au fond ; il s'habituerait. Vivre seul risquait même de lui plaire.
L'esprit ailleurs, il se baissa pour hisser Sirkka dans ses bras quand elle vint gémir à ses pieds.

« Aarne est bête. »

Je peux que m'habituer.

« Sans rire. Et encore, tu l'as pas vu quand il avait ton âge.

-Äiti et maman ont dit qu'il était mignon et qu'il rampait partout », informa-t-elle en lui offrant un grand sourire.

Le ton parfaitement sérieux de la fillette, ponctué des grognements du concerné dans le fond, le firent éclater de rire.



« Règle numéro un : on s'empêche pas de dormir. Si je dors, tu mets pas la musique à fond.

-Et si je dors, tu rigoles pas pendant deux heures.

-J'ai dit "on s'empêche pas de dormir", pas "on fait silence pendant une heure jusqu'à être sûr que l'autre soit assommé".

-Ton rire débile me réveille. »

Aarne répondit au froncement de sourcil ennuyé de son colocataire par la plus brutale des indifférences. Luukas laissa filer un sifflement vaincu.
Il ne mesurait pas la portée de son rire, clairement.

« Règle numéro deux ?

-On conduit à tour de rôle.

-Okay. Du coup, en trois, on fait les courses à tour de rôle ?

-Huh. Dans ce cas, faut accrocher une liste sur le frigo. La remplir au fur et à mesure.

-Je note. »

Bercé par le côté très domestique de la discussion, Luukas ramena ses jambes contre son torse. La chaise grinça à peine lorsque tout le poids de son corps vint reposer entre son dos et le dossier en plastique ; ils les avaient ramenées là un peu à la va-vite, sans trop vérifier si elles étaient en état de supporter leurs écarts de tenue, mais celle-là au moins devrait tenir.
Yeux clos, il soupira un air tranquille à voix basse.

« Okay, sinon y'a quoi... Le ménage ?

-On aura qu'à séparer. Et si personne veut faire un truc, ce sera à tour de rôle.

-Les poubelles ? »

Ils échangèrent un regard éteint.

« Okay, à tour de rôle.

-Va falloir trois calendrier.

-T'exagères. »

Aarne avait beau être le roi de l'organisation, faire tenir autant d'information dans une case de trois centimètres par trois aurait relevé du miracle pur et simple. Il n'avait pas foi en ses pattes de mouche à ce point.
Menton contre la pointe de ses genoux, Luukas mordit consciencieusement sa lèvre inférieure.

« Pour ta copine ? »

Aarne lui jeta un regard en biais.
Rien qu'à son air idiot, il aurait presque pu suivre le cheminement de l'information des oreilles attentives jusqu'au cerveau ; son faux-frère était incapable de traiter deux problèmes à la fois. Lorsqu'il détourna enfin les yeux, lèvres pincées par une réflexion gênante, l'histoire du calendrier fila se cacher au fond d'un tiroir quelconque.

« Je sais pas. J'y ai pas réfléchi, grommela-t-il, et Luukas observa avec intérêt le manège de ses mains sur la table – il allait déplacer tout les papiers sans avoir réussi à se donner une contenance. Elle a une coloc'. »

Le grincement de la chaise agrémenta le silence d'une touche sinistre.
L'aîné soupira.

« On habite pas loin. Elle peut pas venir ? »

Pour discuter, ajouta-t-il d'un ton chantant.
Il avait beau savoir que ce n'était pas la partie "discuter" qu'une présence tierce gênait, la tête que tirait Aarne valait tout les détours du monde.

Ces moments-là, ça n'a pas de prix. Les pubs le leur vendait bien.

« Je plaisante. Je rentrerai pas le jeudi soir, lâcha le garçon en dépliant ses jambes sous la table, comme ça tu pourras inviter qui tu veux. Eve. Kai. Le Pape. Ta clique de bizarres. »

L'ombre d'un "tu peux parler" sarcastique glissa entre eux.

« Et toi ?

-Moi ?

-Si t'as besoin d'être tranquille. »

Oh.
Un rire lui monta à la gorge, mais il le ravala bien vite.
Il ne se souvenait pas avoir un jour entendu Aarne le questionner sur sa vie amoureuse et/ou sexuelle. Étant donné ce qui s'était passé avec Alexander, entre autres détails malheureux qui avaient pu lui échapper, des remarques ambiguës, des silences pesants, des amis chez qui il dormait mais que même Venla connaissait à peine, il imaginait que l'intrus avait une idée plus ou moins juste de son orientation ; de là à en avoir discuté, c'était autre chose. De là à ce qu'Aarne l'imagine avoir quelqu'un, n'avoir personne, ne vouloir personne, aligner les copains, l'autre chose se faisait gouffre infranchissable. Il n'avait pas l'air de vouloir être au courant.
Il avait l'air de ne pas vouloir, même.
La différence de sens lui nouait les côtes.

Luukas haussa les épaules.

« Le jeudi soir.

-C'est tout ?

-Je ramènerai personne ici. Amis, dealeurs ou autres. »

La pile de papiers, parfaite et égale, fut étalée de nouveau par des mains nerveuses. Ses yeux les suivirent sans se lasser.
A force de heurter les murs et les os, elles vieillissaient plus vite que le reste de son corps. Aarne ne prenait jamais la peine de les couvrir. Ni d'attention, ni de crème, ni de pansements.
Il aurait dû.

« Je m'en fiche, tu sais ? »

Son regard se déroba sur la droite.

« Que je connaisse un tas de dealeurs ? Je sais. »

Aarne lui soupira au visage, mais n'approfondit pas la question.

Si tu te respectes pas, personne le fera.

Faux-frère ou pas, il l'aimait. Il avait besoin de lui.
Alors, par peur de perdre le peu d'intérêt qu'il espérait encore avoir à ses yeux, il jura une énième fois de ne jamais rien lui dire.

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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Jeu 27 Avr 2017, 04:33


Histoire - 2027 / 2029



▬ 12/11/2027

Aarne.se – T'es où putain

Les yeux plissés du garçon, longtemps restés fermés, mirent un moment à déchiffrer les pattes de mouche sur l'écran trop lumineux. La familiarité du nom le fit tiquer avant de lui remuer désagréablement les entrailles, comme chaque fois qu'il le lisait ces derniers temps. Le contenu du message, lui, ne l'interpella que bien plus tard.
Aarne ne s'inquiétait jamais de savoir où il se trouvait.

Le hall des urgences désemplissait rarement, de jour comme de nuit, mais se diversifiait nettement suivant les horaires. A minuit passé, il y avait surtout des jeunes ; les parents inquiets accompagnés d'enfants braillards n'étaient plus si nombreux, et se faisaient presque aussi discrets que les quelques personnes âgées que l'attente enfonçait dans un épuisement perceptible. Les exclamations résonnaient loin, mais peu.
Luukas ne considérait pas avoir à se plaindre du service ou de l'ambiance. Ils n'avaient pas eu à attendre trop longtemps avant d'être appelés puis reçus par quelqu'un, et ce malgré l'état de son ami – tout sauf inquiétant comparé aux plaies ouvertes qu'il avait vu passer lorsqu'ils tuaient le temps, assis sur les sièges en plastique, à regarder défiler les entrées et les sorties. Pour la majorité, il aurait pu les décrire comme de jeunes gens en gros jeans, l'air hébétés, appuyés lourdement sur l'épaule d'un ami encore un peu ivre.
Un dernier pour la route, allez.
Lenni avait soufflé et gonflé les joues devant la bêtise des fêtards (il pouvait parler, hein) mais lui n'avait pas eu le courage de porter le moindre jugement. Au moins, ils arrivaient jusqu'aux urgences. Peut-être pour rien ; peut-être pour pas grand chose. Malgré tout, s'inquiéter pour ses amis et s'instituer responsable de leur bien-être était une attitude contre laquelle il n'aurait jamais pu redire quoi que ce soit.

Ça se faisait presque trop rare.

Quand il avait laissé son ami dans l'intimité de la salle d'examen, jugeant inutile d'encombrer la pièce plus que nécessaire là où lui ne l'était pas, il avait erré un moment dans le hall d'accueil avant de se décider à retourner s'asseoir.
C'est là qu'il avait dû s'endormir.
En tant que visiteur, les hôpitaux avaient un côté très serein qui lui avait toujours donné envie de dormir. Être entouré de malades ou de blessés ne l'effrayait pas, dans la mesure où ils ne risquaient pas de mettre sa vie en danger plus qu'ailleurs, et ne le dérangeait pas non plus : contrairement à beaucoup, son empathie ne grimpait que de quelques infimes degrés lorsque le malheur des autres lui était présenté de face et sans filtre.
Se savoir à deux pas de personnel qualifié capable de vous réanimer en quelques mouvements mettait plus à l'aise qu'autre chose, de son point de vue.

Aarne.se – Luukas ptn

Ses sourcils, cette fois, se froncèrent. Il virait insistant.
Quel jour ils étaient, déjà...
La chute d'une goutte de sang sur l'écran tactile renversa carrément le vase de son humeur discutable. La flopée de soupirs agacés qui s'ensuivit attira l'attention de sa voisine ; probablement sadique de nature, elle le regarda fouiller dans ses poches en jurant pendant cinq bonnes secondes avant d'enfin se décider à lui proposer un mouchoir.
Il l'accepta sans rechigner.

Aux urgences, y ?

Mouchoir négligemment tenu sous la narine coupable, il tenta en vain de se rappeler ce qu'il avait pu faire ou oublier pour causer l'inquiétude de son colocataire. Une brève inspection de leur conversation lui apprit que cette fois, Lenni ne s'était pas amusé à lui envoyer des trucs affreux pendant le trajet jusqu'à l'hôpital ; c'était dire dans quel état de douleur affreuse il devait se trouver. Le jeune homme avait tendance à se la jouer parfait connard peu importe les circonstances, alors si en plus il lui avait esquinté l’œil ? Ça allait forcément lui retomber dessus incessamment sous peu.
En attendant, il n'était pas plus avancé sur sa propre situation. Aarne ne répondait pas.

L'icône d'appel, insolente, vint faire vibrer le portable entre ses doigts.

Ses genoux se plièrent par réflexe ; deux secondes plus tard, il s'isolait près des portes et portait le combiné à son oreille d'un geste nerveux.

« All –

-Comment ça t'es aux urgences, t'as fait quoi ? Tu t'es cassé un truc ? T'as eu un accident ? »

Ha.
Le soulagement lui tira un profond soupir.

« Luukas ?

-Non non, non – j'ai dû accompagner quelqu'un, je vais bien.

-Et tu pouvais pas commencer par ça au lieu de dire 'oh je suis aux urgences je suis peut-être mort mdr' ?

-Extrapolation.

-Sous-texte. »

Connard.

« C'est pour trois fois rien, de toute façon, conclut-il en tapotant sa peau rougie. J'attends qu'il sorte. »

Lenni avait une propension à exagérer assez impressionnante.

« Il s'est passé quoi ?

-Ha, je lui ai – »

Foutu un coup de cravache dans l’œil.
Les mots s'étranglèrent dans sa gorge.
Ça n'avait pas grand chose d'incorrect en soi, sachant qu'il avait l'attrapée pour marquer son désaccord sur l'anime que Lenni cherchait à lui imposer, mais rien à faire. Aarne n'avait pas le contexte ; et lui, à force de mentir, il commençait à perdre le fil de qui savait quoi. De ce qu'il pouvait dire à qui. De ce qu'il voulait dire à qui.
A l'autre bout du fil, son faux-frère s'impatientait.

« Quoi ?

-Je lui ai mis un coup sans faire exprès. Il est douillet, c'est rien. »

Son choix de mot le fit grimacer de plus belle.
La porte vitrée lui faisait les gros yeux.

« T'as besoin de la voiture ? embraya-t-il maladroitement, doigts enfoncés dans la paume de ses mains.

-T'as dit que tu rentrais tôt, ce soir.

-Ah ? »

Il ne s'en souvenait pas.

« Ouais, ah. Dépêche toi de faire ton petit tour de l'hosto, j'ai pas envie de dormir trois heures à cause de toi.

-De mo – ? Tu sais quoi – va dormir, au lieu de me faire chier. Je ferai gaffe à pas crever avant d'avoir ramené la voiture. Bye. »

Le portable glissa entre ses doigts moites sans lui laisser la chance de comprendre ce que la voix d'Aarne tentait de lui communiquer depuis leur appartement ; il se contenta de couper l'appel d'une pression du pouce, bien déterminé à ne plus sortir son téléphone de sa poche avant d'être rentré chez lui.
Même les tremolos inquiets du vibreur ne réussirent pas à le faire craquer.
L'entendre s'acharner, au contraire, lui donna envie de perdre un maximum de temps sur le trajet.

Très mature.

Lorsque Lenni sortit en chantonnant de la salle d'examen, l’œil rouge mais l'air ravi, il en était à calculer la probabilité de se prendre chaque feu rouge entre ici et l'appartement.

« Heyyy ! Tu seras heureux d'apprendre que tu ne m'as pas rendu borgne, claironna l'imbécile en lui jetant une lotion quelconque sur les genoux. Et je t'interdis d'avoir l'air content quand je souffre à cause de toi, jeune homme.

-Je suis pas content. Je suis mortifié. »

L'index gelé qui vint appuyer au creux de sa fossette résorba son sourire en ligne droite.
Lenni, sourcil haussé, posa sur lui le regard le plus sérieux du monde.

« Non, t'es content. Donc. Soit tu as décidé d'accepter le côté profondément sadique de ta personne, soit ton frère t'a appelé, soiiiit tu as coincé un infirmier quelque part.

-Lenni.

-Un bel infirmier », ajouta-t-il d'un air dramatique.

Son poing vint heurter l'épaule de Shakespeare sans suffisamment de retenue pour que ça ait l'air amical. Son ami n'eut aucun mal à en déduire qu'il valait mieux se taire ; alors bien sûr, il n'arrêta pas.

De tout le trajet.

Et le pire c'était que, de plus d'une façon, il l'avait probablement mérité.



▬ 12/03/2028

Chaque fois que leur professeur s'absentait, Luukas sentait dans l'air comme un vent de rébellion. Il n'y avait jamais prêté attention, avant – ou peut-être était-ce récent ; il n'en savait rien – mais ici, les artistes en devenir semblaient beaucoup plus tendus que dans les autres cours auxquels il avait participé. Les épaules roulaient, les pieds frappaient le sol. Tout le monde trépignait d'impatience.
Il savait que le jour de la représentation se rapprochait à grands pas, mais quand même. Ce n'était pas une raison pour virer dingue dès que la surveillante en chef partait répondre au téléphone.

« AAAAAAAH J'EN PEUX PLUS. »

Ses yeux pâles lancèrent des éclairs en mousse vers Aino.
Quand il disait dingue, hein.

Allongée par terre, la jeune femme roula un moment avant de tenter un poirier déséquilibré. Malheureusement, le sang qui ne devait pas manquer de lui remonter à la tête ne l'empêcha pas de persister à lui vriller les tympans ; du coffre, elle n'en manquait pas.
Bien moins patient que lui, Aarne ne tarda pas à aller lui donner des coups de talons dans les jambes.

« La ferme.

-QUE DALLE. VIENS TE BATTRE. »

Tellement de boucan pour rien. Cette fille avait quelque chose d'admirable. Pas dans le bon sens du terme, non, mais admirable malgré tout.
Ses décibels réussissaient à énerver son faux-frère mieux que les grognements de n'importe qui à Helsinki, alors il la respectait un minimum.

Aarne n'appréciait pas grand monde.

« T'es ridicule, putain.

-C'est toi qui dit ça ? Wow !

-Ils sont en forme ! »

Jambe tendue contre un mur, Luukas jeta à Venla le regard désespéré de celui qui n'en peut plus d'entendre ses enfants se chamailler sans raisons. Comme elle lui offrait son grand sourire de princesse, malgré tout, il accepta de se détourner pour jeter un coup d’œil aux deux idiots.
Lorsqu'il vit Aino tenter de donner des coups de pieds dans la mâchoire d'Aarne, pas plus gêné que ça par les tentatives infructueuses de sa partenaire, il se retourna vers la cloison sans plus de commentaires.

Évidemment, qu'ils s'entendaient bien. Elle était vive, bruyante, pas plus gentille que ça ; Aarne pouvait la pousser sans craindre de la casser, l'insulter sans risquer de la faire partir. Ils ne pouvaient que s'apprécier. Eveliina, à côté, avait des allures de potiche dont il la soupçonnait d'avoir déjà pris conscience. Elle détestait Aino.
Pas qu'elle ait des raisons de s'en faire, mais peu importe. L'inquiétude se souciait bien peu de la logique. Question cohabitation, il avait rarement vu pire.

Il comprenait les questionnements de la jeune femme, ceci dit.

Pourquoi Aarne ne s'était jamais intéressé qu'à des filles effacées, et pas à des amies plus brusques, qui lui auraient mieux correspondu, il n'en avait aucune idée.

Il ne comprenait pas son demi-frère sur tout les points.

« Ça va ? Les études, les amis, la famille, tout ça ? »

Sa deuxième jambe vint prendre la place de la première.

« Hmm. Rien en particulier, répondit-il d'une voix égale, le haut du corps penché en avant. Les cours sont plus ou moins chiants. Aarne est plus ou moins chiant. Mes potes sont plus ou moins –

-Marrants ?

-Chiants.

-Awww.

-Plus ou moins marrants aussi, souffla-t-il dans la direction de Venla, yeux levés au plafond. Et toi ? Les études, les parapluies, la famille ? »

A la mention de sa passion coupable, ses joues se gonflèrent d'indignation.
Chaque fois qu'elle faisait ça, Luukas avait l'impression de retourner à leurs quatorze ans ; quand elle avait le visage plus rond, le buste plus étroit, trop peu de formes encore pour être une femme mais suffisamment consciente des choses pour ne plus avoir que l'air d'un enfant. Plus petite que lui, mais pas tant que ça. Plus gentille que lui, aussi.
Mais pas tant que ça.
Se rendre compte qu'ils s'éloignaient petit à petit lui donnait la nausée. Il avait beau savoir que c'était normal, qu'ils avaient grandi et que tant qu'à faire ses secrets ne l'aidaient pas à garder les gens près de lui, une part de son cerveau persistait à lutter bec et ongles contre le temps qui passe. Si ça continuait comme ça, ils allaient finir par devenir des adultes.
D'ici trois ans, peut-être moins, ils ne se parleraient plus que deux fois l'année. Et ça leur suffirait.

« Et, hm. Je sais que tu préfère l'autre créneau où tu fais des trucs plus cools et gangsta et tout, mais du coup, tu sais – enfin, bref, c'est super gentil d'être venu dans ce cours-là quand même. Merciiii merci ! »

La voix de Venla lui noua la poitrine en son centre et, quoi qu'il se soit redressé, bien stable sur ses deux jambes, les bras qu'elle jeta autour de son cou faillirent bien faire chavirer son cœur droit dans les rochers.
Si elle l'avait rencontré maintenant, elle ne l'aurait pas apprécié autant. Ils ne se ressemblaient plus beaucoup. S'il fallait aller jusque là, elle ne savait même plus grand chose de lui tout court.

Elle n'avait pas changé ; lui, par contre, n'était plus trop sûr de qui il était au juste.

Grimace gênée aux lèvres, le "pffft" le plus adolescent du monde entre les dents, il tenta de repousser l'affection de son amie sans réussir à vraiment y mettre du sien. Alors, à défaut de pouvoir la chasser, il la serra contre lui jusqu'à en sentir ses muscles tendus contre sa peau. Son rire lui fit perdre la notion du temps.
Et si seulement il avait pu l'aimer plus fort, il l'aurait fait.

S'il avait pu, il l'aurait aimée sans hésiter.



▬ 14/03/2029

A genoux devant le meuble télé, Luukas reposa tout les DVDs à leur place d'un geste brusque. Ses pensées, méticuleuses, monopolisaient tellement de ressources qu'elles empêchaient ses gestes de l'être. Les titres défilaient dans sa tête à la façon d'une liste que l'on coche ; ça, ça, ça, tout est là – rien ne manquait, il en était certain.
La petite porte claqua complaisamment.
Bon. Réfléchis.
On n'avait touché ni aux écrans, ni à la console, ni aux meubles ou à son ordinateur portable. Les objets de valeurs étaient à leur place. Rien n'avait disparu. Tout ce qu'on aurait pu avoir envie de prendre était encore là et pour le reste, rien ne lui avait encore sauté aux yeux.
Au lieu de le rassurer, le constat lui donna envie de se cogner la tête contre un mur.
Dans une vaine tentative pour lutter contre la frustration, ses yeux revinrent se poser rapidement sur la porte au verrou abîmé. Il se retourna, inspecta la pièce principale une nouvelle fois. Les mains qu'il passa dans ses cheveux secs se crispèrent sur le scalp à défaut de pouvoir atteindre le cerveau ; il n'était pas stupide, pourtant. La logique aurait dû lui venir. Elle allait forcément lui venir.
Paranoïaque ou pas, il se sentait visé par l'effraction.
Personnellement.
La date, peut-être, grommela-t-il en retournant inspecter sa chambre. C'était toujours début mars qu'on venait lui chercher des nois –

Sa réflexion l'arrêta net devant le lit.

C'était loin d'être bête, en fait. Et à supposer que les coupables l'étaient, leurs idées n'avaient pas dû voler très haut.
Soit ce serait un grand inconnu, soit ce serait de petits crétins. Appuyé d'un bras sur l'édredon, presque allongé contre le plancher, il paria de toutes ses forces sur la deuxième option. Quitte à être constamment désagréable envers lui, la vie lui devait bien ça. Une hypothèse confirmée, rien qu'une.
Au bout de dix secondes à tâtonner sous le lit sans résultat, il tira la couette hors de sa vue et posa la tempe à même le sol.

Rien du tout.

Le soulagement lui tira un soupir brûlant, et il roula dos contre les lattes brunes pour mieux apprécier le blanc du plafond. Malheureusement, il n'avait pas le temps de rester contempler sa propre perspicacité ; déjà redressé, il enjambait le lit pour voir ce qui pouvait manquer d'autre parmi les affaires qu'il gardait cachées, hors de portée de la curiosité imaginaire de son faux-frère.
Quand les "au cas où" ne coûtaient pas grand chose, il préférait rester prudent.

Dossiers éparpillés au sol, coffres ouverts et tiroirs vidés, Luukas jeta un regard circulaire à ce qui lui manquait. Rien d'important, en théorie ; question spécificité, en revanche, on atteignait des sommets. Et s'il avait encore osé se permettre un doute raisonnable, juste histoire d'être gentil, le mot coincé entre l'oreiller la couverture aurait confirmé ses doutes quoi qu'il en soit.
L'écriture soignée ne lui disait franchement rien, mais la vulgarité, elle, lui était tout à fait familière.

Papier froissé au creux de son poing, il envoya un coup de pied dans l'armature du lit.

Et c'est reparti.



Au bout du centième coup de poing asséné à la porte, les phalanges de Luukas avaient viré du blanc au rouge. La douleur était venu lui titiller les nerfs en chemin, mais l'engourdissement s'était empressé de l'entraîner à distance ; comme il n'avait rien d'autre à faire que de tabasser le panneau en bois et de défoncer le bouton de la sonnette, tant qu'à faire, il s'était amusé à n'utiliser que la main gauche. Histoire de pouvoir comparer avec la droite.
Sa peau marquait vite. Y tracer des routes et des plaques, c'était comme coller une feuille sur le tronc d'un arbre et griffonner au crayon à papier : pas besoin d'être un génie pour faire des trucs grandioses.
Aussi peu soigneux soit-il de sa personne, ceci dit, il craignait que la peau craquelée ne s'ouvre. Laisser de grosses taches de sang sur le paillasson aurait terrifié les voisins.

Remarquez, il n'en avait vraiment rien à foutre.

S'il refusait d'ouvrir, ou s'il n'était pas là, il se ferait une joie de défoncer la porte à coups de talons jusqu'à ce qu'elle cède ou qu'on lui envoie la police. Finir au poste ne l'aurait peut-être pas enchanté, mais il était prêt à faire passer toute cette foutue histoire au pénal s'il fallait en arriver là. Le harcèlement, ça allait deux minutes. Il acceptait la rétribution. Il avait déjà eu envie de faire la même chose.
Mais six ans ? Pitié.

Ils s'ennuyaient, à ce stade.

Joue collée au battant, Luukas prit une grande inspiration.

« Je sais que t'es là-dedans, siffla-t-il en donnant un grand coup d'épaule au battant. Je te laisse encore deux minutes pour m'ouvrir et régler ça comme des adultes. Après ça, j'appelle la police et je leur explique qu'on a vandalisé mon appart'. »

Ça allait déjà être assez difficile comme ça de convaincre Aarne qu'il ne fallait pas appeler la police. Ce n'était même pas comme s'il pouvait faire semblant de rien, vu que ces pauvres crétins avaient défoncé la porte.
Il allait avoir l'air de quoi, encore, hein ? Putain.

« Faut que j'aille voir Alexander, c'est ça ? » Un pas en arrière, il croisa les bras. « Okay. J'y vais. »

La crétinerie avait ça de bon que, en-dehors de ce qu'un manque de neurones rendait imprévisible, on apprenait vite quel bouton donnait quel résultat. Ce type pouvait avoir des idées tellement stupides qu'il était incapable de les prévoir, mais la provocation ? Ça marchait à chaque fois.
Il n'avait qu'à crier "Alexander" et voilà ; Sésame, ouvre-toi.

Au regard rouge et parfaitement furieux du garçon accroché à la porte ouverte, Luukas rendit un sourire dégoulinant d'hypocrisie.

« Niilo. Tu sais ce qui rend sourd et que tu fais trop ?

-T'écouter dire des conneries ?

-Huh. Ça marche aussi, poursuivit-il, yeux levés au plafond. Vu que tu t'écoutes parler.

-Tu veux récupérer tes trucs ? Tu peux crever. Maintenant, si t'as autre chose d'intelligent à me dire, j'écoute. Je t'en prie. »

Même redressé et appuyé contre le battant d'un air faussement nonchalant, Niilo n'aurait pas impressionné grand monde. Sa petite taille, sa stature fine et la douceur presque enfantine de ses traits lui donnaient des allures de gamin plus que d'étudiant. Pourtant il avait quoi, bientôt vingt-trois ans ?
Il ne lui en aurait pas donné plus de vingt. Peut-être même moins.
Porter des vestes une taille trop grande et roulotter ses jeans ne l'aidait pas à faire son âge, non plus. Quoi qu'à ce stade, nota Luukas d'un regard absent, rien n'aurait aidé. Ce look, il le cultivait plus qu'il ne le subissait.

Avoir l'air jeune, mignon, menu, comme un copain-chihuahua facile à transporter.

Pourquoi pas, hein. Chacun son truc.

Il avait beau voir les ressemblances entre eux, ce "pourquoi on a plu au même garçon" qui dans leur cas ne se posait pas, le fossé les séparant restait trop conséquent pour ne pas le laisser un tant soit peu perplexe. Enfin ; Alexander avait eu le bon goût de sortir avec Niilo avant de le rencontrer lui, au moins. Ça lui aurait fait mal que les choses se soient faites dans l'autre sens.
Aussi triste et prétentieux cela puisse-t-il paraître, Luukas ne voyait aucune forme de compétition possible entre eux.
Le côté prétentieux venant de lui, donc.
Le côté triste, c'était que Niilo pense exactement la même chose de son côté.

Sans prévenir, Luukas entra dans l'appartement d'un violent coup d'épaule dans celle de son propriétaire. Ses cris outrés ne le firent pas reculer d'un pouce ; déjà, il observait la pièce principale d'un œil critique.

« Ton gorille est pas là ?

-C'est qui que tu traites de gorille, connard ? »

Machinalement, il baissa les yeux jusqu'au type allongé sur le canapé.

« Ah. Je t'avais pas vu.

-J'aurais préféré pas te voir, donc je comprends.

-Trop aimable.

-Mais tu DÉGAGES ! Ça va pas, tu fous le camp de chez moi ! »

Comparé à Niilo, dont la voix nerveuse résonnait entre les murs façon mitraillette, Bastian n'avait pas l'air trop inquiet de le voir s'inviter sans permission. Pour quiconque ne les aurait pas connus, dans ces moments-là, ils auraient presque eu l'air de s'entendre.
Presque.
Violent ou pas, Luukas devait reconnaître au garçon un naturel nettement plus flegmatique que son meilleur ami – sans compter les muscles supplémentaires qui, dans ce genre de cas, avaient tendance à offrir un sacré boost de confiance en soi. La salle de sport avait des effets que ses heures de danse en chute libre n'auraient jamais.
Pousser Bastian de l'épaule comme il venait de le faire pour Niilo, ç'aurait été hors de question. Se retrouver encastré dans un mur ou étranglé d'un bras ne lui disait trop rien.

Sourcils haussés, Luukas se tourna vers Niilo.

« Leevi est pas là ?

-Non ! Je l'ai caché, tu lui fous la paix ! »

... Sérieusement.

« Caché où ? »

Puisqu'il était d'extrêmement bonne humeur, le jeune homme ne trouva rien de mieux à faire que d'avancer jusqu'au premier placard en vue.
Drôlement tatillon pour un voleur, Niilo hurla pour de bon quand il l'ouvrit en grand.

« Leeeeeeevi.

-Bon, okay, ton petit cirque ça va deux minutes mais là tu fais chier. Dégage. »

Que Bastian se soit levé n'émut pas beaucoup Luukas. Il se contenta de noter que sa voix s'était rapprochée, froissa un des plaid entassé sur l'étagère et partit dans le fond de la pièce sans lui donner le plaisir de se retourner ou d'accélérer le pas. Qu'il le cogne si ça le chantait ; ce n'était pas lui qui risquait de finir arrêté pour vol et effraction.
Content ou pas, on l'avait laissé rentrer. Il n'avait rien à se reprocher.
Et il savait qu'il était en train de piétiner les nerfs fragiles de son pauvre hôte en poussant toutes les portes comme ça, mais qu'est-ce que ça pouvait lui faire ? Qu'il lui rende ses affaires et il songerait à arrêter. Éventuellement. S'il se sentait d'humeur.
Autrement dit, il irait aussi loin qu'il pouvait aller avant de vraiment risquer un passage à tabac.

Comme la porte de gauche était fermée, il y frappa. Politesse oblige.
A l'intérieur, la voix étouffée qui lui répondit n'avait pas l'air de se vouloir plus discrète que ça.

« Quoi ?

-Je passe dire bonjour. Niilo m'a dit qu'il t'avait caché. »

Dans la salle de bain, donc, selon toute logique.
Si "prendre une douche" équivalait chez Niilo à "rester caché", pas étonnant qu'ils aient des problèmes de communication dans leur couple.

« Oi, Lutka. »

Élégant.

Comme un coude s'était enroulé autour de son cou, dos pressé contre le torse de son agresseur, Luukas accepta bon gré mal gré de laisser ses talons racler le sol au rythme qu'on lui imposait. La pression contre sa gorge et sa jugulaire faisait bouillir le sang aux points de contact, irritait la peau délicate et râpait consciencieusement les pointes de sa mâchoire, mais il s'appliqua à se faire poids mort sans trop s'agripper pour autant. Il n'arrivait pas à empêcher ses mains de remonter, ou son souffle de se coincer à l'idée de pouvoir bientôt manquer d'air ; les réactions basiques, peu importe. Il faisait avec.
Se débattre, par contre, non. Surtout pas. En plus de l'humilier, ça n'aurait fait qu'empirer les choses.
Sans compter que Bastian aurait adoré ça.
Les soupirs extatiques de Lenni n'ayant pas vraiment éclairé sa lanterne quant-à ce qu'il pouvait y avoir de sexy dans la maltraitance, il avait abandonné l'idée de comprendre.

« Serre plus fort, grinça-t-il entre ses dents, que j'ai d'autres trucs à dire la police.

-'kay. »

Son souffle se bloqua à mi-chemin de ses poumons.
Bravo, Luukas. Tu peux pas te la fermer, des fois ?

« Fais signe si tu crèves, hein, surtout. »

Quelque chose dans le ton railleur de sa voix brûla la priorité à son instinct de conservation, et il se sentit baisser les bras au propre comme au figuré. A moins que ce ne soit l'air moqueur de Niilo, assis sur le fauteuil juste en face. Lui donner la satisfaction d'avoir peur l'aurait tué, de toute façon – quitte à mourir, il préférait le faire dignement.
Heureusement pour lui, Bastian avait une notion très juste de sa force et du temps que quelqu'un pouvait passer sans respirer.
Quand il le relâcha, malgré tout, sa trachée brûlait et il peinait à déglutir sans grimacer.

« Pauvre chéri. »

La main de Bastian fut chassée d'une tape leste de la sienne.
S'il essayait encore une fois de lui toucher la tête, il jurait de la lui couper. Avec les dents, s'il le fallait.

« Rendez-moi mes affaires, croassa-t-il après quelques secondes de silence, une main contre sa gorge rougie.

-Genre ça va te manquer.

-Oh, ça va grave me manquer. Et le verrou défoncé sur la porte d'entrée va grave plaire à mon frère, aussi. Continue comme ça et je l'empêcherai pas de te défoncer la gueule. »

L'ambiance électrique embrasait les nerfs de Luukas, un à un, sans se soucier des écrans de fumée qui lui obscurcissaient la vue. L'important, c'était de récupérer ses affaires. L'important, c'était de ne pas se laisser faire. Il était venu jusqu'ici, ce n'était pas pour faire demi-tour les mains vides. Il ne lâcherait rien.
S'il y avait d'autres solutions, il ne les voyait pas.
Comme à chaque fois.
Plus tard, face à quelqu'un d'autre ou à lui-même, il se demanderait ce qui lui avait pris – mais plus tard seulement. Les dangereux excès de confiance face à des types potentiellement violents lui donnaient toujours envie de vomir, une fois l'adrénaline retombée.

Au premier signe de vulnérabilité, son cerveau se noyait de flashbacks.
Au programme : "tout ce qui aurait pu t'arriver d’innommable".

« Mouais. Je m'en fous, conclut Bastian en haussant les épaules. Je le prends quand tu veux, ton frangin. »

Comme il n'avait aucune idée des chances qu'aurait eu Aarne contre cet abruti, Luukas se contenta de rire et de lever les yeux au ciel. Côté bluff, la balle était dans son camp. Bastian n'avait jamais vu le frère en question, après tout.
Loin de l'arrogance impénétrable de son meilleur ami, Niilo se mordait l'intérieur des joues.

« Et si on te les rend pas ? »

Luukas lui adressa un sourire glacial.

« Tu veux pas savoir.

-Waaah. Terrifiant. »

Et il jouait au dur, maintenant. Adorable.
Honnêtement ? Niilo aurait eu raison d'avoir peur. Il ne pouvait ni le tabasser ni jeter essence puis allumettes sur son petit frère, non – mais au jeu des vengeances, l'absence de règles faisait loi. Loyauté, empathie et modération n'avaient plus lieu d'être ; quand il s'agissait de faire mal, tout les moyens étaient bons.
Bastian et lui ne savaient qu'envoyer des menaces, casser des portes ou donner des hématomes. Il était bien plus malin que ça.

Se promener près de lui drapé d'insécurités claires comme de l'eau de roche, ça tenait du suicide social.

Alerté de sa sortie par la porte qui claque, yeux posés sur Leevi, il suivit distraitement le roulement des épaules carrées sous le t-shirt blanc.
T'es un monstre.
Quand ça mord, un monstre, ça lâche pas. Ça tue. Ça déchire. Ça arrache.

Alors si je suis un monstre, je lâcherai pas.

« Je t'avais dit que c'était débile, Niilo. Sérieux. Rends lui.

-Ça te regarde pas ! »

Comme il n'était apparemment pas invité à leur petite querelle amoureuse, Luukas profita de ce bref instant de répit pour tirer une cigarette de sa poche. Le clic du briquet attira l'attention de ses hôtes ; mais, à part Niilo, aucun des deux autres ne semblait décidé à lui faire de remarque. C'était vraiment une manie, chez ce type, de piailler au moindre problème.
Bâton coincé entre deux doigts, il lui souffla la fumée âcre au visage.

A dix centimètres du sien, la manchette de Bastian fut arrêtée par le bras de Leevi.

Impassible, Luukas laissa filer un soupir tremblant.
C'était pas passé loin.

« Toi, tu fais chier, grommela le garçon, doigts serrés bien forts autour du poignet de l'autre avant de le relâcher d'un geste sec. C'était de qui, la grande idée du vol avec effraction juste pour ennuyer Luukas ?

-La mienne, répondit Niilo d'une voix sèche –  quelle surprise, hein.

-Et la mienne. Ça te pose un problème, monsieur ?

-Je veux juste. Récupérer mes affaires. J'ai autre chose à faire de ma journée, si ça vous gêne pas. »

Leevi, occupé à nouer ses cheveux humides en catogan à la structure plus qu'abstraite, lui adressa un sourire désolé.
Qu'un regard extérieur puisse lui donner raison jouait sur ses cordes sensibles, il n'allait pas le nier. Ça lui faisait plaisir. Il n'avait pas besoin de confirmation pour être certain qu'il ne se contentait pas d'exagérer, qu'il y avait un réel problème dans la façon dont les deux imbéciles géraient leur animosité réciproque, mais quand même.

« Va te faire foutre, si ça te gêne pas.

-Je le ferai après. Je peux même t'inviter, si ça t'intéresse tellement.

-NIILOOO. Va lui chercher ce que tu lui as pris, s'il te plaît ? »

L'arc de ses sourcils tira une grimace gênée au garçon. Malgré tout, soupirs excédés de Bastian y compris, il laissa ses bras claquer contre ses flancs et partit à grandes enjambées furieuses vers sa chambre.
Aussitôt que son ami l'eut suivi et claqué la porte derrière eux – pour essayer de le faire changer d'avis, à tout les coups –, Luukas glissa un sourire ravi à Leevi.

« Merci.

-Empire pas ton cas, toi, grinça-t-il, un pas de côté pour empêcher leurs épaules de se toucher. Je suis sûr que t'as dû faire une connerie pour mériter ça. »

Son sourire se fit radieux.

« Pas encore, non.

-Pas encore.

-Hmm. Ça va pas tarder, mais c'est pas encore fait. Et ce sera une vengeance justifiée, donc tu pourras rien dire », ajouta-t-il en venant cacher la courbe coupable de ses lèvres derrière des doigts éraflés.

Le jeune homme lui lança un regard quelconque, sûrement plein de sens mais dont il se fichait pas mal ; il aimait juste le bleu un peu terne de ses yeux, et qu'il les laisse posés sur son visage un rien trop longtemps, épaule revenue heurter la sienne sans que cette fois Leevi cherche à se dérober.

Une poignée de secondes plus tard, Niilo revenait dans le salon suivi par un Bastian au minimum furieux. La malle calée dans ses bras fut poussée sans ménagement contre le torse de Luukas – et, avant qu'il ait pu lui adresser un grand sourire de remerciement ou équilibrer le poids qu'on venait de lui jeter dessus, il se retrouva dos au mur, dans le couloir, à regarder la porte lui être claquée à la figure.
Expéditif, uh.
Quels gentlemen.
Pas qu'il puisse se plaindre, hein ; il avait eu ce qu'il voulait, ça n'avait pas pris trois heures, et il était sorti de la pièce sans bleus. Vu la relation qu'il entretenait avec Bastian et Niilo, ça tenait quasiment du miracle.
Les remercier de l'avoir laissé filer n'aurait pas été de trop.
Eh.

Par acquis de conscience, et uniquement pour ça, le garçon appuya une oreille indiscrète contre le battant. Pas besoin d'aller jusque là pour entendre le ton monter, mais les voix de Bastian et Leevi avaient tendance à se confondre lorsqu'ils étaient en colère. Il n'arrivait jamais à les distinguer sans effort conscient.

« Vous – me faites putain de chier, okay ? Et de quoi je me mêle, toi, t'es toujours en train de – »

Phalanges crispées sur la vieille malle, Luukas adressa un sourire puéril à la porte avant de descendre les escaliers en courant presque.



Il n'avait pas eu à attendre plus de cinq minutes en bas de l'immeuble, assis sur sa malle dans l'ombre des escaliers extérieurs, avant que de grandes jambes drapées de bleu ne viennent s'arrêter devant lui. Toujours se mettre aux mêmes endroits avait quelque chose de terriblement pratique ; quand on voulait le trouver, à supposer que lui veuille être trouvé, on savait où regarder.

« A quand le divorce ?

-Jamais. On est pas mariés, et on va pas rompre. »

A cela, Luukas lâcha un rire cynique. Malgré tout, convaincu ou pas, il saisit sans rien ajouter la main que Leevi lui tendait.
Ses bras geignirent avant même qu'il ait récupéré la boîte, mais il plia les genoux sans rechigner. Il n'allait pas la laisser là après avoir fait de tels efforts pour la récupérer.
Il pensait aux pauvres âmes sensibles qui auraient pu vouloir l'ouvrir, aussi. Ça lui aurait fait mal d'avoir des pertes d'innocence prématurées sur la conscience.

« Enfin, on va peut-être rompre. Mais pas tout de suite.

-La situation évolue à vue d’œil. J'appelle les pompes funèbres ?

-Je t'emmerde.

-La police, okay.

-T'as trop traîné avec Lenni. »

La remarque offensa Luukas plus qu'il ne l'admettrait jamais. Et pas uniquement parce qu'être comparé à son ami lui filait de l'urticaire – quoi que ça y faisait beaucoup, le concerné n'étant pas tout à fait son modèle dans la vie – niveau comportemental, en tout cas – mais bref ; de toute façon, peu importe.
Il n'était pas influençable.

« Je sais pas ce que tu lui trouves.

-Ouais. Ben, tu sais, je trouve ça limite rassurant. »

Yeux levés vers le ciel couvert, il répondit à la remarque en laissant son bras frotter contre le sien.
Sinon quoi, t'aurais peur que je te le vole ?
Les mots frôlèrent ses lèvres avant d'être ravalés. Il avait beau ne pas se penser incapable de grand chose, il n'arrivait pas encore à soumettre les autres à sa volonté. On ne vole pas quelqu'un.

« Mon frère rentre pas avant 20 heures, aujourd'hui. »

Son joli sourire tira un rire vaincu à Leevi ; il n'eut même pas besoin d'agiter le contenu de la malle pour le convaincre.

« Punching-ball, hein ?

-Punching-ball. »

On aurait pu lui reprocher de tromper quelqu'un, mais pas de passer le pied dans une porte ouverte. Faire patte blanche ne l'intéressait pas.
S'ils ouvraient au loup, c'était en connaissance de cause.

Et moi, j'ai rien à voir avec ça.



▬ 29/03/2029

Que Viljami soit suffisamment en colère pour soulever du sol le canapé sur lequel il somnolait avait allumé une petite lumière d'alarme dans la tête de Luukas. D'habitude, il ne se montrait violent que face à Bastian.
Plus important, il ne se souvenait plus de la dernière fois qu'ils s'étaient disputés. Le jour où il l'avait embrassé, au tout début ? Quand il avait voulu jouer avec son micro et avait failli le casser ? La fois où il était parti d'une soirée sans le prévenir ?
Affalé par terre, obsédé par un point noir défigurant le plafond blanc, il entendit les pieds arrières du canapé revenir toucher le sol dans un grand "bang" de fin du monde.

Son ami détestait être ignoré. Ils avaient ça en commun.

« Tu sais ce qui va se passer ? » Luukas tourna la tête juste assez pour voir la silhouette de Viljami en contre-jour, bras croisés sur le dossier du fauteuil. « Ils vont rompre, ou pas, j'en sais rien, mais de toute façon cette histoire va sortir et si c'est pas Niilo qui t'éclate les chevilles avec une batte, ce sera Bastian. Ça, c'est une certitude. »

Entièrement d'accord. S'ils l'apprenaient, il finirait avec de sérieux problèmes sur les bras. Est-ce que l'idée d'avoir vraiment mal aurait dû le tenir éloigné de Leevi ? Oui. Mais elle était trop lointaine, trop peu tangible pour qu'il réussisse à la prendre en compte. Ce n'était que ça, après tout. Une idée.
Ils n'étaient pas obligés de l'apprendre. Niilo n'était pas obligé de le prendre de cette façon. Il n'était pas obligé d'en parler à son meilleur ami, pour quelque raison de vie privée que ce soit, et surtout ils n'étaient pas obligés de s'en prendre à lui plutôt qu'à l'ex en disgrâce.
Il admettait volontiers avoir dragué Leevi en connaissance de cause ; son copain l'insupportait, et c'en était arrivé au point où lui arracher ses proches l'un après l'autre ne l'aurait absolument pas gêné. Il lui aurait pris tout ce qu'il aimait, s'il avait pu, uniquement pour se venger.
Bastian n'aurait jamais accepté ses avances, et impossible de lui subtiliser qui que ce soit. Il ne sortait avec personne – ou jamais très longtemps. Pour autant qu'il sache, depuis un bon moment, il passait sa vie entre Alexander et Lenni. Toucher le second n'ayant rien d'un miracle, difficile d'en faire quoi que ce soit.
Alexander avait beau être le point central de tout ce beau monde, s'en approcher était hors de question.
Alors Leevi, c'était le candidat parfait. Grand, pas mal, complètement son genre et suffisamment énervé contre son copain pour se montrer stupide à raison d'une fois tout les quinze jours ; il n'aurait pas pu rêver mieux.

« Luukas.

-Huh.

-T'écoute ?

-Ouais, ouais. »

Parce que Luukas ne se préoccupait que de lui. L'autre, dans cette configuration, c'était...
Un outil, rien de plus.

« J'ai très envie de voir Bastian pleurer par terre, okay, et Niilo est pas mieux, mais mec ! Ça se fait pas, c'est tout !

-Mince. Comment j'ai réussi à le faire, alors ? »

Et d'où venait cette tache, hein ? Au plafond. Ça ressemblait à du brûlé, vu d'en bas. L'arrière de sa tête commençait à le lancer.

« Pique le copain de qui tu veux –

-Je l'ai pas volé.

-Okay, d'accord, mais ça change rien – si tu fais ça, tu peux être sûr à deux-cent pour cent que tu vas te le reprendre dans la gueule, mais alors magistral. »

Et alors ?
Le regard de Luukas tira un soupir frustré à son ami.

« Si le but c'est de le faire chier, tu devais vouloir que ça se sache, non ? Alors il est où, ton bunker pour attendre qu'ils arrêtent de vouloir te pendre par les tripes ? »

S'il réussit à garder l'expression de son visage sous contrôle, il ne put empêcher ses mains de glisser jusqu'à son nombril. Combiner les idées de Niilo avec les poings de Bastian donnait rarement quoi que ce soit d'agréable, mais ils n'auraient pas été jusqu'à l'assassiner.
Concernant l'intégralité de ce qui précédait le meurtre sur la liste des maltraitances possibles, en revanche, il n'aurait rien osé affirmer.

... Ah.

Du bout des doigts, Luukas sentit son cœur faire trembler sa cage thoracique ; chacune des côtes qu'il pouvait compter, une à une, et qui à présent s'affolaient de stress sous le t-shirt trop fin.

« J'ai rien prévu du tout, souffla-t-il en redressant le dos. Coucher avec son copain me suffit. J'ai pas besoin qu'il le sache. »

Le voir hurler ou pleurer n'aurait rien enlevé à la beauté du tableau, certes, mais ce n'était pas nécessaire. Il se faisait tromper quoi qu'il en soit. Passer vingt ans de plus avec Leevi sans savoir qu'il avait vu quelqu'un dans son dos, ne jamais se rendre compte ou l'apprendre le lendemain, aucune importance ; la réalité restait immuable.
On lui avait préféré quelqu'un d'autre.
Au lieu de rester près de lui, qu'il était censé aimer, son copain avait décidé d'aller voir ailleurs. A tenter de se réconcilier, il avait préféré se taper ce mec pathétique, détestable, sûrement rempli d'IST qui passait sa vie à pourrir la sienne – ce même type qui avait réduit un de ses meilleurs amis en miettes, quelques années plus tôt. La cruauté incarnée. Un allumeur de base. Un monstre.

Mais malgré tout ça, malgré le fait qu'il soit un monstre, qu'il soit cruel, la pire des Marie-couche-toi-là, Leevi avait claqué la porte, descendu les escaliers, et tendu la main en soupirant à la raison de leur dispute.

Et ça, ça rendait Luukas extatique.

« Il va finir par le savoir, Luukas. Leevi est pas comme toi. »

Pour un sentiment pareil, il n'aurait reculé devant rien. Ni le regard presque déçu de Viljami, ni les nœuds dans ses intestins, ni le respect qu'il oubliait trop souvent de se porter, ni la voix de la raison dans sa tête qui lui chantait que les gentils comme les méchants finissaient toujours par escorter les sorcières au bûcher.
Même sentir le vide se faire sous ses pas ne l'aurait pas arrêté quand, redressé sur ses deux pieds, il noua les bras autour de la taille de son ami en levant les yeux au ciel.

« Ils feront que dalle. Arrête de t'inquiéter pour rien.

-Pour toi. »

D'un "idem" que son ego hypertrophié avala sans plus y penser, il ne resta qu'un angle bizarre à son sourire.

S'il était Dieu, alors il ne pouvait pas mourir.



▬ 17/05/2029



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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Lun 22 Mai 2017, 22:36


Histoire - 2029 / 2036



Un jour, assis dans la baignoire, de l'eau jusqu'à la taille, il avait essayé de vraiment le faire.
Un pic à glace dans le ventre, au sens propre du terme.
Le rideau vert s'était tâché de rouge ; l'eau était restée limpide. Ses mains couvertes de sang
avaient lâché le manche. Ses yeux avaient regardé la forme obscène qui lui sortait du corps,
juste au-dessous du nombril, et qui refusait de lui faire perdre connaissance.
Sa voix avait tenté de dire quelque chose, mais il ne s'était pas écouté.

Et l'autre non plus.

Alors, il avait retiré le pic d'un geste sec. Alors, il s'était redressé. Avait failli trébucher sur le rebord,
emporté sur ses jambes de l'eau comme du goudron et posé les deux pieds au sol,
sur les carreaux immaculés qui refusaient de se salir.

« Pourquoi tu veux pas me tuer, hein ? »

La vraie question lui était resté coincé dans la gorge.

« Si tu me tues pas, moi, je te tuerai.
Je le ferai. »

L'esprit clair et les mains tremblantes, il avait saisi son col, l'avait poussé par terre.
Il s'était ensuite assis sur lui, sans un mot, et lui avait enfoncé l'arme dans les intestins.

Une fois. Deux fois. Dix fois. Vingt fois.

« Pourquoi, hein ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi pourquoi

Cinquante fois, cent fois

Pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi

Et comme il revenait, il recommençait. Et comme il revenait, il recommençait.
Et comme il revenait il recommençait et comme il revenait et comme il revenait
Le cordon de la douche enroulé comme un serpent autour de la cheville, il l'avait poignardé
jusqu'à ce que les mains du cadavre ne volent jusqu'à sa gorge.

« Luukas. »

Renversé sur le dos, il s'était senti couler dans l'eau aussi sûrement qu'on tombe d'une falaise.

Il s'était senti tomber ; il aurait pu en jurer.

Il finissait toujours par tomber.



▬ 19/11/2029

« Bien, alors. J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. »

Affalé dans le fauteuil, Luukas jeta un regard en biais au plafonnier.

« Bonne nouvelle : j'ai le SIDA. Mauvaise nouvelle : le coût des préservatifs a augmenté.

-Vous n'avez pas le SIDA. Ni quoi que ce soit, d'ailleurs. En ce qui me concerne, vos résultats sont bons. »

Le soulagement fut si violent qu'il lui donna l'impression de se mettre à flotter.
Dieu merci.

« La mauvaise nouvelle, poursuivit la doctoresse, sourire aux lèvres, c'est que vous auriez pu l'avoir. Ça, autre chose, voire toute la liste de toutes les IST possibles et imaginables ; c'est vous qui voyez.

-Her.

-Ce n'est pas une insulte, Luukas. C'est un constat. Et ça m'inquiète.

-Bien sûr, soupira-t-il. Parce que pour vous, ce n'est pas une insulte de dire que je – »

... Que je quoi ?
Couche de-ci de-là ? Sans connaître l'autre personne ? Sans toujours penser au préservatif ?

Il n'avait pas eu peur pour rien.

Renfrogné, il retomba dans son fauteuil sans piper mot.

« Je vous ai pris entre-deux donc je n'ai pas le temps de vous faire la morale aujourd'hui, mais j'aimerais définitivement pouvoir discuter avec vous de votre santé. Sexuelle et autre, ajouta-t-elle avec une moue indulgente. Je sais que vos parents s'inquiètent. »

Et moi donc.

« Vous n'allez pas me faire croire que vous êtes incapable de penser à vous protéger, jeune homme. Donc faites le. Et revenez me voir, d'accord ? Moi ou un autre, mais quelqu'un. »

Il promit sans croiser les doigts ni son regard, entre ses dents comme le pire des mauvais menteurs. Si elle le remarqua, la doctoresse ne fit aucun commentaire. Elle se contenta de lui tapoter gentiment le bras, de le raccompagner jusqu'à la sortie et de le congédier d'un "à bientôt" énergique que lui rabroua par un "au-revoir" rigide et presque catégorique.
Abandonné dans le hall d'accueil de la maison médicale, il glissa la feuille des résultats dans la poche de son jean, en boule, avant d'aller poser les coudes et le front contre le bureau du secrétariat.

Lallu releva la tête en souriant.

« Fini.

-Ha ! Elle t'a grondée pour la cigarette, au final ? »

Bercé par la voix chantante de sa mère – qu'il n'écoutait qu'à demi –, il chercha au creux de sa poitrine la sensation de chaleur que lui avait apporté le soulagement d'apprendre qu'il allait bien, tout à l'heure. Il en avait besoin. Il voulait la retrouver, la garder.
Il voulait se sentir heureux d'être en vie.
Lorsqu'il mit le doigt dessus, pourtant, ses lèvres se pincèrent. C'était encore là, mais très léger ; trop. Il ne le sentait presque plus déjà.

« Elle t'a dit de prendre un autre rendez-vous ? »

Tant pis.

« Ah, non. Rien à signaler. »



▬ 25/04/2030

Je me débrouille très bien tout seul.
Lorsque le portable fut éteint puis jeté sur un fauteuil à l'autre bout de la pièce, le tapotement des doigts de Lenni contre sa cuisse marqua une pause hésitante.

« Qui te harcèle ?

-Viljami. »

Les mains moites qu'il passa contre son visage réussirent à peine à le réveiller et encore moins à remettre ses idées en place. L'alcool qui jusque là l'avait aidé à profiter de la fête se diluait en mares stagnantes dans les plis de son cerveau ; l'euphorie, dans sa phase descendante, lui filait la nausée. A moins que ce ne soit la gueule de bois.
Il n'en savait rien. D'habitude, il ne buvait pas.
Nuque calée contre l'accoudoir, il tira pensivement sur les froufrous de sa jupe.

« Tu devrais aller dormir, princesse.

-Pas envie. »

Il allait faire des cauchemars. Quitte à avoir mal et se sentir nul et n'être capable de rien, autant rester éveillé.
Si dormir ne le reposait pas, il ne dormirait plus.
Si ses amis ne le rendaient pas heureux, il n'en aurait plus.
Si le docteur ne lui disait pas ce qu'il voulait entendre, il ne l'écouterait plus.
Si manger ne l'aidait pas –

« Mais moi j'ai enviiiie. Allez. »

Que la Duchesse des Faux-Semblant réussisse à l’attraper dans ses bras le surprit plus que ça n'aurait dû. Lenni avait de la force. Ce n'était pas exactement nouveau.
Agrippé à sa nuque, il tenta de se hisser pour voir par-dessus l'épaule du garçon la forme indistincte de son portable disparaître peu à peu dans le noir.

Viljami.bsf – C'est ça, Luukas
Viljami.bsf – Continue de faire genre tout va bien, choppe le SIDA, explique que dalle, fais toi détester de Helsinki tout entier si ça t'amuse, c'est pas mon problème, ok
Viljami.bsf – Ça m'inquiéterait moins si tu faisais pas genre c'est pas le tien non plus.
Viljami.bsf – Mais ok.
Viljami.bsf – Bye, éclate toi bien.

Bye bye bye.



▬ 25/07/2030

Lorsqu'il réalisa que tourner la clef dans la serrure avait fermé la porte au lieu de l'ouvrir, Luukas sentit plus de colère que d'inquiétude lui dilater les veines. Il aurait été incapable d'expliquer pourquoi, mais peu importe – personne n'en avait quoi que ce soit à foutre, de toute façon. Il était là, il était énervé, la porte d'entrée n'était pas fermée correctement et il emmerdait l'univers. Super résumé.
Il ne pouvait pas y avoir trente-six milles raisons à l'inhabituel, de toute façon, dans cette maison. Aarne avait dû sortir prendre l'air et voilà. Mystère résolu.
Tellement excitant.
Le battant glissa dans son dos sans faire de bruit. Il ne tenait pas particulièrement à obtenir de confirmation à ses certitudes, surtout si ça impliquait de croiser son frère alors que chacun d'entre eux revenait d'on-ne-sait-où. C'était bizarre. Maladroit.
En d'autres mots, il détestait ça.
Alors, bien sûr, au lieu de pouvoir se faufiler discrètement jusqu'à sa chambre sans réveiller personne, comme il le faisait toujours dans ces cas-là, il fallut qu'il se retrouve nez à nez avec une Eveliina en pyjama au milieu du couloir.

La grimace sur son visage dut en dire plus long que n'importe quel mot n'en aurait été capable.

S'il avait fait plus attention, il se serait rendu compte en passant la porte qu'une lumière était allumée dans le salon ; et s'il avait exécuté une brève gymnastique mentale, comprendre que la jeune femme attendait le retour d'Aarne en pianotant sur son portable n'aurait pas été trop difficile.
A moitié débraillé et prêt à commettre un meurtre, il fusilla l'autre abrutie du regard.
Faire un effort pour elle ? Aucune chance. Plutôt crever.
Qu'elle crève.

« Ah. Je pensais que c'était Aarne.

-Eh ben évite de penser, lâcha-t-il d'une voix égale. Tu le fais mal. »

Sans prendre le temps de vérifier qu'elle avait bien l'air vexée, il la dépassa à pas tranquille. Son épaule cogna contre la sienne entre accident et intention ; suffisamment fort pour lui faire un peu mal, mais pas assez pour que la violence ait l'air volontaire.
Elle l'était. Mais ça, elle n'avait pas à le savoir.
Elle n'avait pas le droit d'en être sûre.

« Luukas – »

Fous moi la paix.
Le garçon claqua la porte de sa chambre avec un empressement si visible que, avachi de l'autre côté, il en jura entre ses dents.
Il y avait des carillons dans sa tête à l'en rendre sourd. Ils résonnaient les uns après les autres, puis en même temps, alternant avec l'étau qui enserrait son crâne comme autant de vis enfoncées loin dans son squelette. Tout ce qu'il voulait, c'était dormir. Dormir, dormir, dormir.
Le lit l'accueillit sans questions ni condition. En quelques pas mal assurés il se retrouva enroulé dans les draps puis dans les couettes, frigorifié malgré les degrés en trop qui affolaient les thermomètres. Ses amis en étaient à vouloir dormir seuls et sans couverture, l'air conditionné à fond ; lui, il regrettait de ne pas s'être invité chez le premier type venu. Tout pour ne pas rester à se morfondre dans un lit vide.

Il n'arrivait plus à dormir seul.

Et quand il se réveillait, le souffle court et les poumons en feu, qu'il traînait des pieds jusqu'à la porte ouverte d'une main tremblante, pour aller frapper à celle d'en face, trouver quelqu'un, n'importe qui –
Il entendait un gloussement, un soupir, une respiration en trop.

Et il voulait la tuer.

Vraiment.

La tuer ou se suicider, peu importe, mais qu'ils arrêtent d'exister dans le même monde au même moment.

Parce qu'adossé à la porte, à deux doigts de la crise de panique, incapable de déranger ses parents, il aurait préféré mourir que de devoir arracher Aarne à sa copine.
Il devait venir de lui-même.
Il était toujours venu le premier.
Sans elle, il aurait remarqué qu'il allait mal. Il l'avait toujours fait. Il lui aurait pincé la joue, il lui aurait tiré le bras. Il l'aurait traité d'abruti sans cervelle incapable de faire attention à sa propre santé et, comme on lève une malédiction, défait de cette corde trop serrée qui lui broyait la gorge, il se serait senti revivre.

Le conditionnel l'emmurait peu à peu.

Sobre et triste à en mourir, il enfouit sa tête dans ses bras et pria pour que le jour se lève.



▬ 26/10/2030

« ON EST PAAAAS FATIGUES !

-Si, putain. Je suis crevé.

-Ah non !

-Si.

-Luukaaaas. T'es comme un frère pour moi, et le mien est nul. Allez. Encore une. »

Plisser les yeux le rendit presque aveugle, mais il insista. C'était ce qu'on faisait, pour montrer sa désapprobation ou quoi ; il tenait à faire les choses correctement.
Autant que possible dans son état, en tout cas.

« Je sais pas... »

Aveugle ou non, il réussit malgré tout à déchiffrer l'air trop sérieux sur le visage d'Anni. Elle avait les sourcils froncés et les lèvres en avant, des mèches de cheveux blonds en travers du front et collées à ses joues rougies par l'alcool ; ça n'avait rien de drôle, vraiment, mais il se retrouva à éclater de rire quand même.
Comme ses côtes le brûlaient, il leur hoqueta une série de "shhh" censé les apaiser, paume de la main à plat contre le côté de son t-shirt.

« Okay, okay. Encore une. Mais rien qu'une, hein.

-Une. Ça marche ! »

Le baiser collant posé sur sa joue lui tira une grimace hagarde qu'il se garda bien de chercher à comprendre. Anni était du genre trop démonstrative. Trop affectueuse. Trop gentille. Trop naïve.
Comme son frère.
Elle l'avait insulté, tiens.
Soûl, étourdi par l'alcool et la musique, Luukas laissa aller son dos contre la table sur laquelle il avait élu domicile. Il n'avait aucune idée de l'heure, et seulement quelques esquisses vagues de l'endroit ; les fêtes et les cocktails étaient si étroitement liés à sa vie étudiante qu'en des occasions comme celle-là, ivre ou pas, il se perdait vite entre présent et souvenirs. S'il avait bu, alors Lenni devait être dans le coin. Ou bien Viljami, et peut-être même Leon les jours où il ne savait vraiment plus – mais pas Anni, pas Kai, pas Aarne.
Pas Aarne. Sûr. Il ne buvait jamais avec Aarne dans le coin.
Il était passé où, tiens ?
C'était quand même son anniversaire, aujourd'hui. Il aurait pu faire un effort. De présence, de décence, tout ça, tout ça. Il n'en savait rien, en fait ; l'hôte était censé faire quoi, au juste, à part être joli, vieillir d'un coup et apprécier tout les cadeaux ? Parler avec les invités, peut-être. Remercier les présents, absoudre les absents.
Il aurait définitivement dû s'abstenir.
D'un autre côté il était bien, là, allongé sur la table, à balancer les jambes dans le vide. C'était tranquille. Ça ne tanguait presque pas. Les autres lui fichaient la paix et réciproquement ; il n'avait guère adressé la parole qu'à trois ou quatre personnes depuis le début de la soirée. Les amis d'Aarne n'étaient pas les siens.
Mains posées contre ses paupières brûlantes, il tenta de déterminer combien il pouvait rester d'abrutis dans la salle en écoutant le bruit ambiant. Il n'entendait pas Aarne, évidemment, mais ne parvenait pas non plus à repérer la voix d'Anni ; c'était bizarre. Elle criait encore vingt secondes plus tôt et savait très bien où se trouvaient les bouteilles – comment ça se faisait qu'elle ne soit pas déjà revenue, depuis le temps ?

Elle n'aurait pas réussi à se perdre, hein.

... Quoi que.

Mieux valait vérifier quand même.

Malheureusement, le mouvement ne s’amorça pas avec autant de fluidité que prévu. A peine eut-il essayé de se redresser que son corps lui faisait comprendre l'impossibilité de la chose en hurlant au martyr ; pas un seul endroit ne fut épargné. Ses os menaçaient de lui sortir du corps tant ils étaient lourds comparés au reste. Son cerveau avait fondu. Ses yeux étaient en train de s'embraser. Ses phalanges lui donnaient l'impression d'être clouées au bois.
Alors quand un corps étranger vint lui saisir les coudes et le redresser, gentiment, doucement, sans violence ni lui faire le moindre mal, évidemment, il lui en fut reconnaissant. La question du "qui" ne se posa même pas ; il était assis, il n'en demandait pas plus.
Les seules informations qu'il possédait, dans ce noir d'encre, c'était que les mains qui lui tenaient les joues étaient larges et douces ; que ses vêtements sentaient bien meilleur que le mélange acide qui lui collait au palais, et que ses gestes étaient délicats. Là encore, il n'en demandait pas plus.

Il aurait pu le reconnaître rien qu'avec ça, de toute façon.

Yeux grands ouverts, il fit la moue à Kai.

« Anni a. Tellement. Abusé. Avec l'alcool. Désolé, soupira-t-il en lui tapotant gentiment les épaules. Tu veux qu'on te ramène ? »

Luukas n'avait aucune idée de ce qui pouvait mériter des excuses, mais les accepta malgré tout.
Il avait l'impression de ne pas lui avoir parlé depuis des années. Vraiment parlé, pas – pas juste dire bonjour et au-revoir, discuter de temps en temps, s'échanger des nouvelles juste histoire de.
Ils étaient bien plus proches, avant.

La tête en vrac, il noua ses mains en poings contre le t-shirt de son ami.

« Je vais bieeeen. J'ai pas besoin qu'on me ramène, grogna-t-il d'une voix qui se voulait assurée. Je suis grand. »

Le rire de Kai fit voler des papillons dans son estomac creux.

« Ouais. T'es grand, okay, mais tu vas pas bieeeen. T'es ivre mort, je vais pas te laisser faire la sieste sur une table.

-Pourquoi pas.

-Pas envie. »

Une main vint lui tapoter le dos, juste sous les omoplates qu'il avait saillantes.
Cette fois, ce fut à lui de soupirer.

« T'es trop gentil.

-Je sais, je sais. Ma plus grande qualité. »

A ces mots, son estomac se tordit méchamment. Pour un peu, il aurait presque senti la caresse du gant humide contre la peau tuméfiée.
Ça fait dix ans.
A l'époque, il se comprenait à peine. Son corps, celui des autres ; à mi-chemin encore de l'enfance, ses mains étaient restées serrées contre la serviette et ses yeux rivés sur le carrelage. Il n'avait pour lui que ses treize ans, l'impression d'être amoureux et aucune idée de comment réagir face à cette morsure brûlante qui lui noyait le cœur et lui crispait le bas-ventre.
Dans le doute, il n'avait rien osé faire.

L'alcool aidant, il se demanda s'il n'aurait pas dû.

« Luukas ? »

Rien qu'une fois, il aurait aimé être capable de tendre le bras au bon moment. Saisir l'instant. Faire ce qu'il avait envie de faire. Exprimer ce qu'il ressentait, sans filtre, sans avoir peur des conséquences, sans se préoccuper de ce que penseraient les autres ; rater et se dire que ce n'était pas si grave, qu'au moins il aurait essayé.
Savoir que c'était impossible, au lieu de supposer.
D'autant que douter, dans son cas, était juste ridicule : il avait tout pour lui. Ce n'était pas comme s'il risquait vraiment de rater ou d'être ridiculisé.
N'importe qui de sensé aurait voulu de lui. Il était beau – très beau, même ; séduisant, intelligent, arrangeant, sûr de lui, brillant, dansait joliment, faisait tout un tas d'autre chose jugées moins admirables avec aisance et application, et –
Il pouvait avoir n'importe qui, dans n'importe quel bar, pourvu qu'il y mette un peu du sien ; il ne rentrait jamais seul, ou pas sans le vouloir en tout cas, parce que –
Il n'avait rien à se reprocher, vraiment ; tout le monde aurait aimé être avec lui, ou alors être lui, l'un ou l'autre voire les deux à la fois. Qui n'aurait pas voulu ? Il avait le choix entre tout un tas de personnes plus que satisfaisantes à tout les niveaux et lui il –

Lui, il...

En avait marre, marre, marre.
Tout posséder ne l'intéressait pas.

Il voulait uniquement ce qu'on l'empêchait d'avoir.

« Luu – »

En moins d'une seconde, il avait tiré Kai suffisamment près pour pouvoir poser ses lèvres contre les siennes.
La suivante, on le repoussait si brutalement que son dos manquait de retourner heurter la table.

« Putain de – ça va pas ?! C'est pas drôle, sérieux ! Pourquoi t'as fait ça ?! »

Je sais pas trop.
Je dois me détester, je crois.


« Awww. Fais pas la tête comme ça, Kai. C'était pour rire, je voulais pas te fâcher. »

Les excuses, sincères quoi qu'acides, ne parurent claires qu'à ses oreilles complices ; Kai n'y comprit rien, évidemment.

« Pour rire ? C'est pas drôle, Luukas ! »

Bien sûr que non, ce n'était pas drôle. Il le savait mieux que personne.
Pourtant, mains devant la bouche puis sur les oreilles, yeux clos, il étouffa un rire ; et de son estomac noué à sa gorge en chat d'aiguille, il ne sut qui blâmer lorsqu'il le sentit remonter en tremblement erratiques le long de la courbe de son dos. C'était bien le moment d'avoir un fou rire, ha.
Mais comme il se mit à pleurer en même temps, finalement, ce n'était pas si mal.
Personne ne se rendrait compte de rien, comme ça ; rire aux larmes après Dieu sait combien de verres, ça n'avait rien d'inquiétant. Tout le monde le faisait.
Des erreurs aussi, tout le monde en faisait.

« Luukas. »

Tout le monde sauf moi.
De honte ou de colère, il n'osa pas éloigner de son visage les mains qui tentaient vainement d'endiguer qui du rire, qui des larmes ; il fallut qu'on lui tire le poignet droit pour réussir à passer un bras sous le sien.
Le sol lui glissa sous les pieds à plusieurs reprises, mais on le tenait trop fort.

Il ne réussit pas à tomber.

« Il a trop bu, okay ? Fous lui la paix. Engueule ta conne de sœur au lieu de l'engueuler lui. »

Les voix résonnaient dans ses oreilles sans qu'il cherche à y comprendre quoi que ce soit. Il fit de son mieux au contraire pour s'isoler complètement, s'enfermer dans le noir, le silence, et avancer pas à pas, chancelant au besoin, appuyé plus qu'à moitié sur l'épaule et le bras qui refusaient de le laisser s'écrouler par terre ; pas parce qu'il en avait besoin, mais parce qu'il en avait envie.
Le baiser l'avait suffisamment dessaoulé. Il aurait pu marcher seul et à grandes foulées. Il aurait pu s'enfuir.

Sa main agrippa plus fort la chemise de sa béquille.

Giflé par le vent glacial, il écouta son rire s'épuiser à mesure que le trottoir défilait sous ses pieds. Il avait mal. Il voulait boire encore ; ne plus se rendre compte.
Au bout de deux mètres, l'hilarité et l'alcool s'était complètement évaporés.

Dos droit, il s'arrêta pour extirper un mouchoir de sa poche.

Aarne le lâcha prudemment.

« Tu veux en parler ? »

Oui.

« Parce que tu veux m'écouter ? »

Le silence s'étendit la seconde de trop.
Mouchoir roulé en boule dans son poing, il laissa quelques larmes venir rougir ses joues déjà brûlantes.

« J'ai rien à te dire. Fous moi la paix. »

Fixer le trottoir l'empêcha de voir l'expression soucieuse sur le visage de son frère lorsque, à bout de nerfs, il rejeta violemment la main posée sur son épaule.
Il ne voulait de personne.
Personne, personne, personne.

« Fous moi la paix ! »

Si personne ne voulait de lui alors il ne voudrait de personne.
Il ne les aimait même pas, de toute façon.
Kai était stupide et vivait très bien sans lui. Aarne pareil.
Tout le monde pareil.

« Luukas.

-Dégage, je te dis ! Retourne t'amuser, je m'en fous, mais FOUS MOI LA PAIX ! »

Sa voix craqua à peine. Il se débrouillait bien. Éloigner les gens de lui, les blesser, leur faire du mal, leur mentir, les pousser à bout – pour tout ça, il savait s'y prendre. Il était fait pour ça. Il n'arrivait qu'à ça.
Tourner le dos à Aarne lui brisa le cœur en deux. Il aurait aimé qu'il le suive ; qu'il le rattrape. Qu'il le console. Mais il ne pouvait rien lui dire, rien lui expliquer qui ne soit pas incohérent ou faux ou du moins inexact, et quitte à le perdre il préférait le quitter de lui-même plutôt qu'attendre de l'entendre dire ce qu'il aurait déjà dû lui jeter  la figure depuis longtemps, de toute façon – il finirait par le dire, il le savait.
Il finirait par le faire.
Et il aurait raison.

Personne ne méritait d'être coincé avec lui comme ça. Ils n'étaient même pas frères ; ne se devaient rien, l'un à l'autre.

En larmes, Luukas passa un bras contre ses yeux et regarda par-dessus son épaule.

Aarne s'en allait.
Il avait raison, vraiment.
Il lui avait dit de partir.
Il n'avait pas le droit de regretter.
Il n'avait pas le droit d'être triste.
C'était de sa faute.
Tout était toujours de sa faute.
Avec toutes les cartes qu'il avait en main, il aurait dû être capable de gagner ; c'était ridicule.
Toute cette situation était ridicule. Lui le premier.

Toi le dernier.

Figé sur place, il regarda Aarne s'éloigner sans réussir à bouger dans un sens ou dans l'autre. Son cerveau refusait de cesser le martèlement impitoyable d'insultes et d'injures et de vérités trop cruelles à entendre, bloquant ses jambes et ses yeux et l'empêchant d'allier le geste à la pensée.
Allez, Luukas. Bouge. Bouge. Fais quelque chose. Décide toi.
Sinon, il va s'en aller.
Pour de vrai.

Il va s'en aller.

Le premier pas lui parut durer une éternité et le second faillit bien le ramener à la case départ ; heureusement, ce soir-là, il avait le vent dans le dos.

Ses jambes pesaient dix tonnes et les larmes lui brouillaient la vue, mais il ne s'arrêta pas avant d'avoir refermé la main sur le bras de son frère.



▬ 21/01/2033

Écouteurs enfoncés dans les oreilles, Luukas laissa le rythme entraîner ses pieds et ses bras là où il voulait bien les emmener.
Il avait beau aimer les chorégraphies, les gestes calculés et la réflexion à chaque pas avaient quelque chose de trop familier dont il n'avait vraiment pas besoin, parfois. Tourner sans devoir faire attention à l'amplitude de ses mouvements, à ce qu'ils avaient de répétitifs, aux personnes à côté de soi, c'était comme se perdre dans un monde à part. Seul au milieu de la pièce, il pouvait faire ce que bon lui semblait ; personne n'irait le juger. Ni ses amis, ni ses parents, ni ses camarades. Pas même son reflet.
Il était tellement à fleur-de-peau, ces derniers temps, qu'il avait failli couvrir tout les miroirs pour ne plus avoir envie de les jeter par terre.
Mélodramatique à souhait.
Mains nouées loin au-dessus de sa tête, yeux clos, bras tendus, il croisa les chevilles et inspira profondément.

Dès qu'il aurait sa licence vétérinaire en poche, il partirait à Oulu.

Ses trois dernières années d'étude lui avaient laissé amplement le temps de réfléchir à sa destination et à ce qu'il ferait une fois là-bas ; l'appartement, le travail, les déplacements et l'argent nécessaire avaient tous été soigneusement étudiés des mois avant qu'il n'annonce officiellement ses intentions, l'été dernier. Il s'était dit à juste titre qu'un an ne serait pas de trop pour digérer la nouvelle. Il partait quand même à l'autre bout du pays.
Que sa décision provoque une onde de choc sur son passage était couru d'avance, particulièrement chez ses parents ; il n'avait surtout pas voulu leur en parler avant d'avoir de quoi les rassurer. Il préférait nettement qu'on lui reproche d'avoir comploté ça en secret plutôt que de les entendre tenter de le décourager sous couvert d'inquiétudes plus ou moins fondées.
Talons claqués au sol, le jeune homme se concentra sans trop y penser sur la caresse du t-shirt contre sa peau et l'air qui s'engouffrait entre eux à chaque mouvement.
Au bout d'un temps, ses mères avaient cessé de paniquer en sourdine. Aljona s'était montrée curieusement plus motivée à l'accompagner dans les démarches que ne l'avait été Lallu ; il l'aurait imaginée plus détachée et positive de le voir s'émanciper, mais ce fut tout le contraire. Pas qu'elle le lui ait dit clairement, songea-t-il en tournant, mais il avait bien senti que le laisser partir "aussi loin" lui coûtait plus qu'elle ne voulait bien l'admettre. Ce n'était pas facile. Il ne reviendrait pas si souvent ; pour les vacances, oui, promis, mais en dehors de ses congés... Forcément, ça allait être compliqué. Il ne pouvait pas se permettre de revenir chaque week-end.
Il n'en avait pas envie, non plus.
A vingt-six ans, on est plus un enfant ; il n'allait pas pouvoir faire semblant éternellement. Il ne pouvait pas rester là.

Venla était restée à Helsinki pour ses études de sport. Aarne n'avait pas bougé non plus à la fin des siennes, que ce soit à cause d'Eveliina ou pour rester à proximité de ses parents – un peu des deux ou tout autre chose, mais le fait était là. Ida avait du travail dans le coin. Kai n'avait fait que se déplacer d'une partie de la ville à l'autre. Viljami était venu ici pour ses études et s'y sentait bien. Lenni y avait fait sa vie. Onni aussi. Bastian aussi.
Les autres, il n'en savait plus rien.
Et peu importe.
Il y avait une part de lassitude dans sa décision, bien sûr. Des lieux et des personnes qu'il avait pu rencontrer à Helsinki, il y en avait une large partie qu'il ne pouvait plus voir en peinture ; des bruits, des odeurs appris tellement par cœur qu'ils l'en rendaient malade. Tout ce qu'il aimait était là.
Tout ce qu'il haïssait aussi.
Ce n'était pas une question de lâcheté ou de courage, vraiment ; il en avait juste marre. Il voulait aller voir ailleurs, faire d'autres choses, rencontrer d'autres gens. Essayer autrement. Se donner une seconde chance, peut-être, s'il y pensait.
Quitte à perdre tout ce qu'il avait ici, ce n'était pas si grave. Ils s'en remettraient.

Volontairement omis de sa propre équation, il s'immobilisa sur place et étira ses muscles endoloris. Il respirait mal, ces temps-ci.

Et non, statistiquement, il ne respirerait sans doute pas mieux ailleurs.

Mais quitte à faire un choix, alors il voulait au moins essayer de se donner la chance d'un nouveau départ.

C'était maintenant ou jamais.



▬ 15/08/2033

« Tu m'appelleras, hein ?

-Mais oui. »

Visage caché dans son épaule, Venla secoua la tête de gauche à droite. La main qu'il essaya de glisser dans ses cheveux, ne serait-ce que pour la consoler un peu, elle la chassa d'une tape sèche de la sienne ; puis, comme prise de remords, elle la lui vola entre des doigts délicats.
Elle ne pleurait pas encore, mais les larmes ne devaient pas être bien loin non plus.

« Vraiment ! Dis pas juste "mais oui", s'exclama-t-elle, gorge nouée. T'as intérêt de le faire.

-Je le ferai. Pour qui tu me prends, oh. »

Pour ce que tu es.
Venant de Venla, le commentaire l'aurait étonné. Mérité ou pas.

« Je harcèlerai tes parents, si tu le fais pas, je te préviens ! »

La joue appuyée contre les cheveux de son amie s'étira sur un sourire.

« Je note, je note. »

Qu'elle y aille ; il ne demandait pas mieux. Elles apprécieraient sûrement sa compagnie et les anecdotes stupides qui ne manqueraient pas de fuser entre deux "il pourrait appeler plus souvent, quand même". Il voyait la scène d'ici.
Soupir aux lèvres, le jeune homme noua ses bras autour de la taille de Venla.
Ses mères étaient parties prendre un café le temps qu'il dise au-revoir à ses amis ; les quelques-uns qu'il avait daigné prévenir avaient déjà filé depuis longtemps. Lenni et Onni étaient passés en coup de vent, lui ébouriffer les cheveux – juste histoire de. Ils l'avaient pris comme un départ momentané ; pas de quoi mériter plus d'un "bye bye" sans prétention, selon eux.
Ça lui avait fait du bien.
Viljami lui avait dit et répété durant des jours et des jours détester les au revoir ; alors, dans sa grande bonté, il l'en avait dispensé. Constater son absence le jour J lui avait fait un peu de peine, mais l'insistance de son ami à recevoir une sorte d'autorisation de sa part – "pas besoin de venir, tu me verras quand je reviendrai de toute façon" – lui avait mis suffisamment de baume au cœur pour permettre aux pincements de s'estomper d'eux-même.
Il savait que Viljami tenait à lui – et c'était suffisamment rare pour être noté. Remettre les intentions et les sentiments en doute lui était une gymnastique quotidienne, d'habitude. Mais pas là.
Il lui faisait confiance.

Durant les deux minutes qui suivirent, pas un mot ne fut échangé entre lui et Venla. Ils se contentèrent de rester là, accrochés l'un à l'autre, sans vouloir être celui des deux qui tousserait le premier ; mentionner l'heure ou les parents qui ne tarderaient pas à revenir, c'était encore risquer de faire reprendre le cours du temps.
Luukas n'était pas si émotif, pourtant. Du moins il ne pensait pas l'être.
Il n'en savait rien, honnêtement.

« Ah. »

Yeux clos, il inspira une dernière bouffée d'air avant de se redresser.
La main sur son épaule s'étendit derrière lui, tapotant et poussant son bras pour le forcer à se retourner. Comme il ne réagissait pas, elle le saisit des deux mains et le fit pour lui.
Encore à moitié dans ses pensées, le garçon cligna bêtement des yeux face à la silhouette élancée au sourire timide qui agitait la main dans leur direction.

Ah.

Pressé de se perdre, il remarqua la coupe beaucoup plus courte, dégagée sur le front, qui lui donnait l'air adulte ; les joues un peu creusées, moins rondes, défaites de l'angle encore doux de ses seize ans. Il avait les épaules plus carrées, peut-être, et perdu de cet élan qu'avaient ses pas dix ans plus tôt.
Il ne s'attendait pas à le voir revenir comme dans ses souvenirs, évidemment. Ça faisait des années qu'il ne l'avait pas vu, et plus encore qu'ils n'avaient pas eu de véritable discussion ; le croiser au détour d'une fête avait cessé de vouloir dire quelque chose le jour où il avait compris qu'il faisait de son mieux pour l'éviter. Même Lenni et Onni avaient cessé de passer des nouvelles de l'un à l'autre.
Figé sur place, il en oublia de se mettre en colère.

« Matias. »

Ses deux mains volèrent instinctivement contre ses clavicules, et il se fit la remarque qu'elles étaient glacées. Si Lenni avait été là, il aurait appuyé un index moqueur au creux de sa fossette. Tu souris, joli cœur.

« T'as deux minutes ? »

Poings ramenés dans les poches de son manteau, il questionna Venla du regard.
Elle lui fit la moue, faussement fâchée, puis s'empressa de le pousser en avant.

« Va-t'en va-t'en ! J'attends là pour réceptionner les mamans, chef. »

L'hésitation le laissa bras ballants encore quelques secondes. Ses valises étaient là ; le train ne partait pas dans si longtemps que ça. Il n'était pas tranquille à l'idée de s'éloigner, même pour deux minutes. Ils étaient dans un lieu public.
Lèvres pincées, il secoua la tête de gauche à droite et attrapa la poignet de Matias pour mieux le tirer derrière lui.

Tant pis.



... Mitä musta jää ?



▬ 10/04/2035

A peine eut-il posé un pied dehors que Luukas dut plisser les yeux et chasser les mèches blondes qui venaient lui claquer au visage. Le vent ne plaisantait pas, ce soir. Une vraie tempête. C'était à s'en féliciter d'avoir traîné au lit plus que de raison et d'avoir dû prendre la voiture ; aucune envie d'attendre le bus et de marcher par ce temps-là. Avec des nuages pareils, ce n'était qu'une question de temps avant de finir congelé sur un trottoir.
Nez caché par une grosse écharpe blanche, il ajusta la lanière de la sacoche contre son épaule. Il était déjà assez malade comme ça. Aucune envie de se coltiner un rhume supplémentaire.

« A demain, Aurora.

-A demain ! »

Sans crier gare, une bourrasque fit glisser sa prise sur la porte de la clinique et l'envoya claquer dans un bruit de tout les diables. Luukas s'empressa de s'excuser d'un signe de la main ; sans un regard pour le bond de dix mètres que venait de faire le stagiaire, tout sauf désireux de devoir appeler les ambulances s'il leur faisait un arrêt cardiaque, il s'éloigna à grand pas sur le parking.
Le trajet de la clinique à son appartement avait beau ne pas être bien long – une demi-heure de marche à pieds sans pause –, la circulation restait suffisamment dense pour lui faire préférer le bus à la voiture une vaste majorité du temps. L'attente, le trajet puis la marche de l'arrêt le plus proche à la clinique vétérinaire ne revenait pas à beaucoup plus long que l'aurait été un aller simple dans sa citadine ; sachant que le prix de l'essence ne cessait de grimper, la question ne se posait même pas. Les transports en commun l'arrangeaient à tout les niveaux.
En été, quand les averses l'épargnaient, il essayait de se lever plus tôt et d'y aller à vélo. Les pistes cyclables étaient impeccables, ici – sans compter que sa respiration souvent sifflante avait besoin d'exercice plus que de fumée pour s'améliorer. Puis il y avait ses carences. Ses douleurs. Ses maux de tête. Ses insomnies. Rien qu'une bonne cure de vitamines et un rythme de vie sain et régulier ne puisse guérir, parait-il.
A cela, il ne cessait de lever les yeux au ciel. Heureusement que son docteur n'était guère plus attentif que lui à sa santé.
Regard collé aux rétroviseurs, Luukas se fendit d'un créneau impeccable et claqua la portière, sans un geste pour se saisir du smartphone qui vibrait dans la poche de sa veste.
Pour la énième fois de la journée. Sans discontinuer.
Le petit bip satisfait du verrou noya son soupir lorsqu'il tapa le dernier chiffre du code de sécurité, paume contre la porte, pressé d’attraper son courrier et de hisser ses muscles perclus de crampes jusqu'au troisième. Il allait laisser le répondeur faire son travail et rappeler plus tard. Si ç'avait été une mauvaise nouvelle ou une question pressante, on aurait insisté plus que ça ; même lui, après dix sms et trente appels, aurait fini par décrocher. Ses proches savaient pertinemment qu'il fallait traduire l'urgence de façon claire pour qu'il la comprenne et la ressente.
Quand Sirkka s'était cassé un bras, l'année dernière, ses parents lui avaient laissé précisément vingt appels manqués à deux minutes d'intervalle chacun le temps qu'il aille faire le vaccin d'un vieux chat. Si ç'avait été plus grave, le chiffre aurait probablement doublé.
Ils le connaissaient, et inversement.
La clef tourna dans la serrure sans opposer de résistance ; portable en main, manteau et sac jetés sur le canapé, il ferma la porte et la verrouilla derrière lui.
Le passage des températures négatives à une chaleur plus agréable fit picoter sa peau et lui fatigua la rétine. Il restait peu chez lui. Son corps avait rapidement saisi que rentrer à l'appartement, ça voulait dire bain brûlant, session télé et sommeil bien mérité – dans un sens ou dans l'autre, mais il finissait toujours par faire les trois.
La solitude lui plaisait. Sans colocataires, il n'avait pas à s'inquiéter de leurs horaires ; aucun risque de se faire piller son côté du réfrigérateur, pas de chaussures sales jetées n'importe où, personne pour refuser d'accepter à leur juste valeur ses goûts en matière de décoration. Pas de compagnie permanente, non plus. Ça le forçait à sortir ; à bouger. A ne pas rester là, les yeux dans le vague, à contempler le vide de son existence.
Pas constamment, du moins.

...Il le faisait encore un peu trop.

En quelques enjambées, Luukas alla rejoindre ses affaires sur le canapé. Les tennis glissèrent de ses pieds avec autant d'aisance que le nœud s'était laissé défaire entre ses doigts, puis ce fut le tour des socquettes ; quelques flexions des orteils lui firent faire la grimace. Rien qu'à sentir son corps fatigué réclamer de la détente, des vitamines et du fer, il crut entendre la voix de Venla se mettre à lui hurler dans les oreilles. Fais du sport. Arrête de fumer. Prends soin de toi. Parles-en à ton médecin.
Quand ce n'était pas elle, c'était ses mères ; l'une ou l'autre, voire les deux en même temps.
Et comme si ce n'était pas suffisant, depuis son départ, Sirkka avait décidé de s'y mettre aussi. Son instinct maternel venait de se réveiller, soit-disant. Sachant qu'elle avait quatorze ans seulement et peut-être une vingtaine de mois de puberté au compteur, ça le faisait doucement rire.
Quatorze ans déjà.
Téléphone contre l'oreille, yeux clos, il réprima un bâillement et se mit à compter les sonneries. Une ; deux.

Au milieu de la troisième, la voix ravie d'Aljona se mit à piailler au bout du fil.

« Luukas ! Tu vas bien, mon chéri ?

-Hmmhmm. Par contre, comme Sirkka m'a appelé... » Des doigts, il tapota contre sa tempe pour raviver sa mémoire. « Six fois, aujourd'hui, je pense qu'elle a dû se casser trois bras.

-Oh...

-Et trois jambes.

-Luukas, tu...

-Et comme ça fait vingt fois ce mois-ci, poursuivit-il, je commençais à me demander si elle s'était pas transformée en scolopendre en mon absence.

-Luukas –

-En plusieurs scolopendres.

-Luukas, écoute – elle est fâchée, c'est tout. C'est la première fois que tu n'étais pas là pour son anniversaire. Tu peux la comprendre, non ? »

Bien sûr, qu'il pouvait la comprendre. Le premier anniversaire qu'il avait dû passer seul à Oulu lui avait fait l'effet d'une plongée dans l’Antarctique. Il n'avait jamais réellement saisi le pourquoi des pics de suicides autour des fêtes, avant ça.
Est-ce que ça l'empêchait de trouver l'attitude de sa sœur puérile et irritante pour autant ? Non.

« Elle avait toi. Äiti. Aarne ?

-Aarne était là, oui.

-Et sûrement plein de copines très bruyantes. Elle sait très bien que c'est pas une raison pour criser comme ça, soupira-t-il en redressant péniblement le dos, une main contre les coussins en guise d'appui. Je travaille. Je peux pas éteindre mon téléphone juste parce qu'elle s'amuse à m’appeler toutes les dix minutes pour me rappeler que je suis le pire frère de l'existence. »

Un long silence, à l'autre bout du fil, lui fit jeter un coup d’œil anxieux au combiné.
A vingt-huit ans, il avait toujours autant peur de blesser sa mère sans le vouloir.

« Tu penses que tu pourrais revenir bientôt ? »

La question le laissa coi.

« Bientôt ?

-Oui ? Pas forcément bientôt-bientôt, juste... Dans pas trop longtemps. Tu me manques, souffla-t-elle d'une petite voix penaude, tu manques à äiti, et tu manques à Sirkka aussi. Même Aarne a fait remarquer que tu revenais de moins en moins. »

Même Aarne, uh.
Appareil coincé entre l'épaule et l'oreille, il attrapa son sac et chercha où était passé son paquet de cigarettes.

« Je fais ce que je peux. C'est pas facile.

-Je sais, je dis pas que tu le fais exprès – tu fais ce que tu veux, Luukas. Tu es un adulte, maintenant. »

Si ce n'était pas du regret, ça, alors il n'en avait jamais entendu.

« Mais voilà, c'est juste... Si tu peux. Aarne est pas très bien, en ce moment, ajouta-t-elle, comme à regret. Avec la rupture, et Eve qui grogne pour la garde d'Ella, et... Bref. Ça lui ferait du bien de te voir, je crois. »

Le sac lui échappa des mains sans qu'il cherche à le rattraper. Tu m'étonnes, que ça lui ferait du bien, grinça-t-il sans trop savoir à qui s'adresser ; un fantôme, peut-être.
Ses mains glissèrent contre son visage, un peu moites, un peu sèches, et il dut faire un effort conscient pour ne pas jeter le téléphone contre un mur. Il lui avait dit que ça ne marcherait pas avec Eve. Il lui avait dit qu'accepter d'avoir un enfant avec elle ne réglerait rien. Il lui avait dit.

Menteur, menteur.

T'as rien dit du tout, comme d'habitude.

« ... Cet été, je rentre. Promis. »

Comment tu veux que les autres comprennent, si tu dis rien ?

« Je t'aime, Luukas. Prends soin de toi.

-Toi aussi, maman. »

... Est-ce que je veux vraiment qu'ils comprennent ?

Debout au milieu du salon, il leva les deux mains pour en couvrir ses tympans.
Ce n'était pas qu'il détestait sa maison. Ce n'était pas qu'il aimait trop son appartement. Il était juste très occupé, voilà tout. Son travail lui prenait la majeure partie de son temps et le reste, il le consacrait à sa vie sociale. Il ne pouvait pas se permettre de poser des congés toutes les deux semaines. Il n'avait pas le droit. N'en avait pas envie. C'était sa vie, maintenant – il n'avait pas quitté le pays non plus. Quelques heures de voyage, à leur époque, ça représentait trois fois rien. Ce n'était pas un caprice de sa part.

Mais chaque fois qu'il reposait un pied là-bas, il souffrait autant de repartir qu'à son premier départ en train.

A force d'y retourner, il craignait qu'un jour il n'en repartirait pas.
Et ça, c'était hors de question.

Alors, au lieu de noyer son cerveau de musique et de se réfugier dans son bain, il ramena ses bras le long de son corps ; inspira, expira, et déplaça de quelques centimètres la petite figurine de dauphin que lui avait offert une de ses collègues pour son dernier anniversaire.
Entre les cadeaux des uns et des autres et ses propres impulsions, l'appartement commençait enfin à ressembler à quelque chose.

Debout au milieu de la pièce, plante des pieds bien ancrée au sol, il trouva qu'elle lui ressemblait.
Et, aussi bête cela puisse-t-il paraître, il eut l'impression de se regarder pour la première fois.



▬ 07/07/2036

« Wow. Vos têtes. Quelqu'un est mort ? »

Quoi que conscient des yeux soudain tous posés sur ses épaules, Luukas ne fit même pas l'effort de décoller sa joue du comptoir tiède. Les regards mi-irrités mi-traumatisés de ses collègues parlaient d'eux-même, selon lui.
Puis on lui avait clairement dit de se la fermer. Ce qu'il faisait, donc.

« On a eu le droit à un cours d'éducation sexuelle de rattrapage, lança finalement Matilda depuis l'arrière. Super instructif.

-C'eeest. Une façon de voir les choses.

-J'ai perdu tout ce qui me restait d'innocence, geignit Aurora en serrant une caisse vide contre son torse.

-T'es mariée, donc pour ce qu'il devait t'en rester. »

La remarque lui valut un coup de boîte sur la tête. Sa collègue ayant une notion de la violence assez approximative à celle de Venla, ceci dit, il eut plutôt l'impression de se la faire poser sur le crâne qu'autre chose.
Mais l'intention était là, et il ne lui en fallut pas plus pour se redresser d'un coup et venir frapper des poings contre la table.

« Je. Suis. Frustré.

-On. Sait. Luukas.

-Non. Toi, clairement, tu sais pas. Regarde toi dans un miroir avant de parler. »

Incapable de déterminer s'il s'agissait d'un compliment ou d'une insulte, Aleksanteri leva les mains vers le ciel pour prendre les filles à témoin. Tout sauf désireuse de reprendre part au débat, Aurora fit mine de se boucher les oreilles ; Matilda, de son côté, s'appliqua à taper énergiquement les épaules du grand blessé.

« Si une mamie arrive avec son teckel, explique lui bien tout ce qui va pas dans ta vie, conseilla-t-elle en lui ramenant machinalement les cheveux derrière les oreilles. Elle sera tellement choquée qu'elle oubliera son chien ici et je pourrai l'adopter.

-Elle sera morte avant que j'ai fini de faire la liste de ce qui va pas.

-Owww. Petit chou. »

Le baiser qu'elle vint poser sur sa tempe fut suivi d'une tentative d'éborgnement qu'elle ne put décemment qualifier que de "cruelle et déplacé" ; appuyée sur l'épaule d'Otto, elle fit remarquer à ce dernier que ni ses enfants ni son mari n'auraient apprécié la voir revenir défigurée. Point sur lequel il était on ne peut plus d'accord, apparemment.
De nouveau avachi sur le comptoir, Luukas poussa un long gémissement lugubre.

« Tu sais. Sans vouloir te faire passer en mode power je ne sais quoi, tenta prudemment Aleksanteri, c'est pas comme si t'étais moche non plus.

-Je suis canon, gronda-t-il sous le linceul de ses cheveux. Et sexy.

-Ben alors pourquoi tu vas pas dire ça dans des coins gay ou quoi ? Tu resterais pas frustré longtemps. »

Tourné de sorte à pouvoir regarder son collègue depuis la table, le concerné plissa les yeux.

« C'est compliqué. Je voulais essayer de rester avec quelqu'un, pour une fois. »

Tout ça pour finir utilisé et jeté, comme d'habitude. On prend les mêmes et on recommence.
Le pire, dans l'histoire, c'était qu'il n'avait aucun droit de se plaindre : quand on drague au hasard et qu'on accepte d'être l'ami vers qui on va lorsqu'on se sent seul, pas franchement génial au niveau humain mais super bon au lit, on ne s'attend pas à autre chose. Personne ne tombe amoureux. Personne ne reste. Ça lui apprendrait à ne pas savoir clairement annoncer ses intentions.
Parce que le côté physique, c'était bien ; il adorait ça, vraiment. Mais à vingt-neuf ans, avec la pression parentale et sociétale dans le dos, entouré d'hommes et de femmes mariés, la sensation de solitude allait en s'accentuant.
Il détestait dormir seul.

« On reste pas avec un type comme moi, c'est tout. »

La colère le rendait volubile et beaucoup trop personnel. Il regretta aussitôt d'avoir élevé la voix.
La main d'Aurora sur son épaule ne fit qu'empirer le sentiment. Les gens inquiets en salle d'attente avaient nettement plus besoin de réconfort que lui.
Irrité, il se sentit faire la moue.

« Enfin non. Plein de gens voudraient d'un type comme moi pour –

-Lalalalaaa on a compris Luukaaaas. »

Au ton de sa voix, le jeune homme s'imagina sans grand mal qu'Aleksanteri était à deux doigts d'aller chercher le rendez-vous de seize heure trente à son domicile pour forcer son collègue à se taire. Il ne se doutait pas que le public dérangeait peu Luukas ; loin de chez lui, sans témoins ni lien possible avec Helsinki, il pouvait se permettre d'être lui-même. Autant que possible. En dehors d'une hypocrisie toute naturelle plus volontiers surnommée politesse ou respect de l'autre, il s'exerçait à un minimum d'honnêteté.
Quoi que la définition de sa personne lui échappait encore, il savait du moins qu'il préférait les garçons ; il savait aussi qu'il n'était pas timide et appréciait les rapports sexuels.
Autant de choses que ses collègues méritaient de savoir, clairement.

« T'es gay ? »

Le résumé d'Otto fit soupirer Matilda. Luukas, lui, se contenta d'acquiescer. Il se fichait pas mal que Monsieur Droit-Dans-Ses-Bottes soit au courant.
Ce n'était pas tellement une question d'être à l'aise avec les gens ; le sujet n'était juste jamais venu sur le tapis. Il aurait pu se présenter le premier jour comme étant "Luukas Kinnunen, homosexuel et jeune diplômé", mais il fallait avouer que l'information semblait un peu superflue. Il n'avait pas non plus précisé qu'il aimait danser.
N'étant pas le plus engageant des garçons, plus prompt à se contenter de salutations polies et d'échanges sur la politique autour d'un café que de soirées sur l'extérieur, il n'avait que rarement eu l'occasion d'être questionné sur ses relations amoureuses. Aurora lui avait demandé s'il était en couple ou fiancé lorsqu'elle lui avait présenté son mari – pour être polie, sans doute, mais il lui avait répondu malgré tout. "Aucun homme dans ma vie en ce moment."
Ni l'un ni l'autre n'avait relevé.

Toujours affalé sur son bras et le bureau, Luukas regarda son aîné lever l'index comme pour lui dire de patienter. L'instant suivant, il revenait avec un stylo et une page de son bloc-note.

« J'en connais pas beaucoup, mais y'a ce bar qui est sympa. Le premier étage fait boîte de nuit, expliqua-t-il en traçant un plan sur le papier. Y'a une bonne ambiance, j'ai jamais eu de problèmes avec qui que ce soit. Un ami à moi y va souvent. »

Sa moue se fit songeuse, et il ajouta un nom à la va-vite.

« Si tu le croises. Les gens cools sont là-bas, à ce qu'on m'a dit. »

Les explications parfaitement claires sur le papier firent froncer les sourcils du jeune homme. Il n'avait pas rencontré grand monde de la communauté gay d'Oulu, certes – rien qu'une ou deux personnes, en fait, et l'un des deux était passé sur sa liste noire entre temps ; pour autant, il n'était pas persuadé d'avoir envie de s'y investir. La dernière fois que c'était arrivé, il avait hérité des querelles et des problèmes de chacun sans avoir rien demandé.
Il en avait causé pas mal, aussi.

« Merci. Je verrai, répondit-il en pliant soigneusement le papier dans la poche de son jean.

-De rien. »

Le chœur de remerciements presque muets qui suivit le pèlerinage d'Otto vers la salle d'attente ne lui fit ni chaud ni froid. S'ils étaient capables de le taquiner comme ça, c'était qu'ils s'étaient habitués à lui. Il ne comptait pas s'en plaindre. On travaille mieux avec des personnes qu'on connaît et qu'on apprécie.
Dos redressé, cheveux dégagés de son visage, il inspira profondément.

« Y'a pas de quoi se réjouir, hein. Je suis toujours autant frustré.

-Mais non. Tu vas mieux, là, lui assura Aleksanteri en lui tapant énergiquement l'épaule.

-Tu me touches, je te bouffe. »

Le sourire de son collègue se figea. Prudemment, il ramena sa main contre sa hanche.

« Bien.

-Voilà. Voilà ce que t'as fait, Aleks. Il a du pouvoir sur toi, maintenant. »

Sourd aux moqueries et protestations sur sa droite, il tapota songeusement la poche de son pantalon.
On verra.



▬ 12/07/2036



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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Mar 20 Juin 2017, 01:21


Histoire - 2036 / 2038



▬ 13/07/2036

Il ne rêva pas, cette nuit-là.
Au réveil, sa tête le lançait atrocement ; yeux rivés sur le papier-peint bleu, il se sentit tirer le drap jusqu'à son front pour les protéger de la lumière tamisée de la chambre. Curieusement, c'est le souvenir qui lui resta le mieux ensuite. Les traits pâles sur l'ensemble saphir, les nuances avec lesquelles jouaient les rayons paresseux du soleil entre les rideaux ; le grain du papier, sous sa peau, lorsqu'il tendit le bras pour mieux y passer les doigts.

« Aarne ? »

Entendre les chuchotements de sa voix éraflée par le sommeil et l'alcool lui fit l'effet d'une douche froide. Aussitôt, il rejeta la couverture jusqu'à ses genoux ; passa les mains sur son jean, remonta le long de son t-shirt blanc, caressa la peau sèche de sa nuque et de ses joues, ses cheveux détachés et cassants.
Il était encore habillé. De la tête aux pieds, nota-t-il en tirant sur le col de son haut et l’élastique de son pantalon ; à part ses chaussettes et ses chaussures, ainsi qu'une veste, probablement, il ne lui manquait rien. Rien n'avait été enlevé puis remis maladroitement ensuite.
Ses jambes vinrent se plier et se tendre sous lui, pieds crispés contre la moquette pelucheuse, sans trembler ni émettre la moindre protestation. Il n'avait mal nulle part ; aucune courbature qui ne soit pas habituelle aux réveils hagards.
Un bref coup d’œil sur la droite l'informa qu'il n'y avait personne de l'autre côté du lit, ni aucun objet dans la pièce obscure qui tende à laisser penser que quelqu'un vivait ici. Pas le moindre vêtement, aucune décoration ou presque, des draps propres pliés sur une chaise – rien que le nécessaire, neutre et sans excès, avec ce faux-air d'hôtel que revêtaient souvent les chambres d'amis. Aucune trace de ses chaussures non plus.
Un bras au-dessus des yeux, il avança à pas discrets jusqu'à la fenêtre et en fit glisser un des rideaux. La lumière du jour lui fronça douloureusement le visage, mais il s'efforça de ne pas détourner le regard.
A première vue, il ne connaissait pas l'endroit ; ou, du moins, pas sous cet angle. Il devait être au premier étage, estima-t-il en ouvrant le battant, penché contre l'appui pour avoir une meilleure vue du trottoir. Maison, pas immeuble – jolie pierre, soit dit en passant.
Il referma discrètement la fenêtre, soucieux de faire le moins de bruit possible, et remit les rideaux en place dans la même position qu'il les avait trouvés. Un dernier tour de la chambre lui confirma que ses affaires n'étaient nulle part ; il n'avait même pas de portable sur lui, ou de pièce d'identité, or il ne sortait jamais sans. Pas moyen de se souvenir s'il avait pris un sac ou tout fourré dans les poches de sa veste, comme il en avait l'habitude, mais quoi qu'il en soit ni l'un ni l'autre n'était ici, à l'évidence.
Si le monde voulait bien se montrer clément, chaussures et manteaux devaient être restés sur le porte-manteau. A l'entrée. Devant la porte, à une pression de poignée de la sortie.
Une main sur la clenche, l'autre sur le côté du battant pour le faire coulisser le plus soigneusement possible, Luukas se demanda pourquoi il prenait autant de précaution maintenant alors qu'il avait dû suivre un type au hasard hier soir. Il n'était pas forcément du genre à attendre le réveil de l'autre pour s'en aller, mais quand même – il n'était pas paranoïaque non plus.
Un pied dans le couloir, il décida de laisser la porte entrouverte derrière lui. Ce qui le dérangeait, dans toute cette histoire, c'était surtout de s'être retrouvé habillé et seul dans une chambre qu'il ne connaissait pas. Il ne doutait pas qu'une âme bienveillante puisse s'être décidée à le ramener chez elle à défaut de savoir où il habitait lui, mais ça ne lui était encore jamais arrivé. D'un autre côté, il buvait rarement au point d'en oublier la soirée d'avant.
Penché sur une rangée de photographies joliment encadrées où des enfants châtains à blonds offraient des sourires radieux à l'objectif, il sentit ses sourcils se froncer d'une inquiétude perplexe. Il ne reconnaissait personne. Il avait peut-être bu suffisamment pour ne plus se souvenir de grand chose – ce qui n'était déjà pas fréquent en soit, se rappela-t-il comme pour s'excuser, une main contre le mur et le souffle comprimé dans la poitrine pour se faire le plus discret possible – mais il avait toujours eu une assez bonne mémoire pour se remémorer aisément ce qu'il avait vu lorsqu'on lui présentait les choses clairement. S'il avait parlé à ce type, il aurait eu cet espèce de déjà-vu désagréable en posant les yeux sur lui.
Remarquez, peut-être qu'il n'aimait juste pas se voir en photo. Luukas pouvait comprendre. Il avait des photos de Sirkka déguisée en princesse, des photos d'Aarne en train de paniquer entre le bébé et le biberon, tout une batterie de photos de ses parents, mais aucune sur laquelle il apparaisse.
Question de préférence. Aussi photogénique soit-il, ça lui aurait donné l'air un peu narcissique de se croiser tout les matins à chaque couloir.
Arrivé en bas des escaliers, il haussa un sourcil.
Le salon était vide.
Plus confiant maintenant qu'il avait la presque certitude que le propriétaire de la maison devait encore dormir, il scruta les lieux du regard avant de se décider à avancer vers ce qui devait être la porte d'entrée – si tant est qu'il ne pose pas de paillasson devant sa salle de bain, du moins. Qui était-il pour juger.
Il retrouva ses chaussures sagement alignées près de celles d'un autre, sous le porte-manteau où sa veste était pendue. Par curiosité, accroupi dans l'entrée, il saisit une des tennis blanches et en compara la taille avec la sienne, semelle contre semelle. Grands pieds, huh.
Et comme on dit, quand un homme a de grands pieds –

Le claquement d'une porte dans son dos le fit se relever si vite qu'il en lâcha une chaussure au hasard, l'autre serrée contre son estomac, le cœur en vrac et la main comme le dos contre la porte le séparant encore de la rue.
Bon Dieu.
Yeux grands ouverts, le type les fit cligner quelques secondes avant de lui couler un regard inquiet.

« Tu faisais quoi, là ? T'essayais de t'enfuir ? »

Lorsqu'il eut fait le tour de la scène, sa confusion ne fit que s'approfondir un peu plus.

« ... Avec mes chaussures ? »

Ce qu'il avait de doux et d'un rien féminin dans la voix fit joyeusement grésiller ses synapses. Il ne se souvenait pas franchement de ses yeux foncés, ni de ses cheveux châtains en bataille, et il eut l'impression de découvrir sa taille comme sa stature pour la première fois ; sa voix, par contre, il la connaissait. Il l'avait déjà entendue. Définitivement. Il en était sûr.
Un peu plus calme, Luukas se fit la remarque qu'à partir du bassin, les souvenirs de sa tenue lui revenaient par bribes éparses. Aucune idée de ce qu'il avait pu porter en haut, mais le bleu de son jean et la couleur de ses baskets lui revenaient progressivement.
Il avait dû garder la tête baissée. Saoul comme il avait dû l'être, ça ne l'étonnait pas.

« Je me suis réveillé habillé, dans une chambre vide. C'était flippant. »

Le rire incrédule de l'inconnu lui délassa les épaules, doucement. Chaussure reposée près des autres, il se redressa pour glisser les pieds dans les siennes.

« Ça va mieux ?

-Je me souviens ni de ton nom, ni de comment je suis arrivé là. Sinon, huh. Sûrement. »

Il n'osa pas ajouter que tout était une question de point de vue. Dire qu'il se sentait mieux à demi mort au-dessus de la cuvette des toilettes aurait risqué de lui attirer une inquiétude malvenue – allez savoir pourquoi.
Empathie et bonté humaine, quand tu nous tiens.

« Tu t'en souvenais déjà pas hier soir, répondit-il en riant – et à cela, Luukas ne put retenir une grimace. Ouch. C'est Johannes. Et t'as pas raté grand chose, si ça peut te rassurer. »

Une fois la veste sur les épaules, il vérifia machinalement que le contenu des poches était resté en place. A tâtons, il traça les contours de sa boîte de cigarettes ; de son téléphone ; de son briquet ; de son portefeuille ; d'un paquet de chewing-gum ; des clefs de son appartement. Hormis ses clefs de voiture, probablement accrochées à leur place dans la cuisine, il ne voyait pas ce qui pouvait lui manquer. L'important n'avait pas bougé.
Pour autant, aussi honnête et avenant ait l'air son hôte, l'invité ne décolla pas son dos de la porte. Il lui adressa un sourire, en revanche – paupières alourdies par la lumière des plafonniers, traits tirés, plus proche de faire son âge qu'il ne l'était les matins sans inconnus dans son lit ni alcool dans ses veines.

« Définis "pas grand chose".

-Euh. Juste le chemin de la boîte à ici, un bout de discussion eeeet c'est tout, résuma-t-il en frottant sa nuque. Tu t'es endormi sur le canapé le temps que j'aille fermer la porte d'entrée. »

Conscient de ses priorités, Luukas repoussa les protestations de son ego à l'arrière de son crâne d'un soupir ferme. Il aurait le temps de se traiter d'imbécile plus tard.

« Je tiens pas trop l'alcool, lâcha-t-il en haussant les épaules, désinvolte ; il n'aimait pas l'avouer au hasard, par mesure de sécurité, mais n'apprenait clairement rien à ce pauvre garçon. Désolé que t'ai eu à gérer ça.

-Y'a pas de quoi.

-Merci pour le lit et ma vertu intacte, aussi, ajouta-t-il sur un sourire presque cynique, amusé de voir ses lèvres pincées par la gêne tenter de ne rien en laisser paraître. T'aurais l'heure et le jour, s'il te plaît ?

-Jeudi ? Et il eeeest... Huit heures moins cinq. »

Oh putain.

L'air contrarié sur son visage plus que l'insulte qui lui fila entre les dents tira un claquement de langue interloqué à Johannes.
Aussitôt que la porte s'ouvrit sur un "je dois y aller" pressé, il s'offusqua et le rejoint à grands pas.

« Attends ! Hey – »

Il n'eut pas besoin d'aller bien loin pour le rattraper.
Immobile au milieu du trottoir, Luukas détaillait les environs – bâtiments, rares passants, route, panneaux – dans une vaine tentative pour se repérer. La ville avait beau lui être devenue plus ou moins familière, il n'allait que rarement en dehors des limites de son quartier et des zones commerçantes ou culturelles en centre-ville et périphérie. Même le plus parfait touriste n'aurait pas été se perdre en quartier résidentiel.
Sans doute aurait-il été capable de retrouver son chemin en marchant au hasard des grands axes, mais il n'avait tout simplement pas le temps. Il aurait déjà dû être en chemin vers la clinique, pour ne pas dire arrivé – Matilda ne le pardonnerait pas s'il prenait sa journée sans prévenir, malade ou non. Il aurait dû savoir à l'avance.
Les deux mains contre ses yeux fatigués, il grommela des insultes à l'encontre de tout et n'importe quoi.

« Je savais pas où t'habitais, expliqua Johannes d'une voix égale, et t'avais franchement pas l'air de savoir non plus. J'ai encore un peu de temps avant de devoir sortir, donc si tu veux que je te dépose quelque part... »

Luukas pivota si vite qu'il en oublia sa fierté dans son dos.

« Sérieusement ? Ce serait génial, merci ! »

Pour le coup, sa gratitude n'était pas feinte ; il lui sauvait la vie.
Quitte à avoir l'air fatigué et à ne pas pouvoir pratiquer d'examen ou d'intervention quelle qu'elle soit, au moins pourrait-il aider à faire l'inventaire et tenir l'accueil.

Tu peux pas te dédouaner comme ça. T'as des responsabilités. T'es plus un gamin.

Ceinture bouclée, doigts dans les cheveux pour tenter d'y mettre un peu d'ordre, il s'efforça de se convaincre qu'il avait les choses bien en main.
C'était rare pour lui de se retrouver dans ce genre de situations. Déraper n'avait rien d'exceptionnel ou de honteux. Il n'était pas encore tombé.

... Il n'était pas encore tombé.



A défaut du regard glacial de Matilda, c'étaient aux yeux interloqués d'Aleksanteri qu'il avait eu droit en passant sans s'arrêter de la porte d'entrée aux toilettes du fond. L'eau froide sur son visage fit des merveilles ; il avait toujours l'air épuisé et pas de franchement bonne humeur, mais au moins sa tête ne tournait plus façon boule de flipper coincée entre deux parois métalliques. Tant qu'on ne lui demandait pas de manipuler une aiguille dans les dix prochaines minutes, tout devrait bien se passer.
Il n'aurait jamais entrepris une tâche dangereuse sans être sûr de pouvoir la mener à complétion – et ce correctement.
Dans la salle de repos, personne ne jugea pertinent de lui faire de remarques. A côté du stagiaire aux airs de zombie qui errait de pièce en pièce en sirotant son café, sans doute avait-il l'air trop fonctionnel encore pour mériter d'être fustigé. Comme il ne comptait pas s'en plaindre, il saisit le calme ambiant comme une perche tendue à sa fatigue et se laissa aller dans un fauteuil sans plus chercher à en faire trop. Tout le monde avait repéré qu'il n'était pas au mieux de sa forme, quoi qu'il en soit.
Soucieuse de le rendre plus présentable, Aurora lui attacha les cheveux avec un enthousiasme très peu professionnel qu'il gratifia d'un baiser sur la tempe. Leurs rendez-vous de la matinée étaient suffisamment espacés pour qu'il puisse prendre le temps de se reposer, comme le lui indiqua Matilda, aussi décida-t-il de rester feuilleter l'agenda et les dossiers de leurs petits patients plutôt que de vaquer à des occupations qu'il aurait risqué de bâcler. Nul ne sert de courir, et cetera.

Ce fut du chahut dans le hall d'accueil, sur le coup des dix heures, qui lui fit ouvrir les yeux et questionner le plafond du regard.
Comme tout les plafonds du monde, celui-là ne lui apprit rien qu'il ne savait déjà.
La salle d'attente, lorsqu'il la traversa, était aussi vide qu'à son arrivée – et à en juger par les gesticulations d'Aleksanteri à l'accueil, les filles devaient être coincées en consultation ou en soins et manquaient cruellement à l'appel de ses yeux implorants.
Bon prince, Luukas rejoignit l'entrée en quelques enjambées et posa le bout des doigts contre la manche de l'homme qui terrorisait son collègue.

« Excusez moi, il y a un problème ? »

L'homme baissa la tête, les yeux grands écarquillés comme s'il venait de voir un fantôme.
Après réflexion, Luukas y avait décelé bien plus de panique que d'énervement.

« J'ai roulé sur un chat, lâcha-t-il de but en blanc, un poing contre le bureau et l'autre ballant. Il refuse de me dire s'il va s'en sortir.

-Mes collègues sont très compétents, monsieur, mais je ne peux rien garantir. On est en train de s'occuper de lui, c'est tout ce que je peux vous dire.

-C'est quand même pas difficile de –

-Monsieur. »

N'ayant pas senti de mouvement de recul la première fois, le jeune homme vint poser plus franchement sa main contre l'avant-bras du visiteur. Lorsqu'il fut sûr d'avoir pleinement capté son attention, il lui adressa un sourire tranquille, calme, ni commercial ni franchement hypocrite non plus, et désigna la zone d'attente d'un mouvement de la tête.

« Asseyez vous, d'accord ? Je vais aller voir comment se passe l'intervention et je reviens faire le point dès qu'on a des nouvelles. »

Un autre "allez vous asseoir" plus tard, et malgré son air tout sauf convaincu, le trentenaire plissa le nez et leur tourna le dos. Par mesure de sécurité, Luukas attendit qu'il se soit assis et ait croisé les bras, l'air revêche, pour traverser les couloirs jusqu'à la salle de soins.
A peine la porte poussée, les odeurs chimiques et métalliques le prirent à la gorge et lui remontèrent jusqu'aux yeux.

« Le type pique une crise de nerfs pour savoir si le chat va s'en sortir, expliqua-t-il aux deux jeunes femmes, à distance pour ne pas risquer de les gêner.

-M'étonne pas, soupira Matilda. Dis lui que le bidule sera vite remis. Il a eu un sacré choc, mais rien de dramatique. Une patte dans le plâtre et ce sera réglé. »

A cela, le vétérinaire sentit ses sourcils se froncer.

« Il paie ses soins ?

-Monsieur n'a pas de puce, donc y'a des risques. Mais il a dit que ça le dérangeait pas. Cherche pas, il est comme ça. »

La perplexité laissa place à des questionnements sans grande importance (elle parlait de lui de façon assez familière ; est-ce qu'elle le connaissait ?) qu'il s'appliqua à chasser sans plus y penser. Ça ne le regardait pas.
A peine eut-il posé un pied dans le hall d'accueil qu'il vit l'homme se redresser comme un ressort, tendu de haut en bas, la mine inquiète derrière son air grave.
Quelque part, s'avancer vers lui mains plongées dans sa blouse blanche donna à Luukas l'impression étrange d'avoir pris la place d'un médecin au sortir des blocs opératoires. Votre enfant n'est pas en danger. N'ayez crainte, tout va bien. Il s'en remettra très vite.
Gorge serrée, il essuya ses paumes moites à l'intérieur des poches.

« Alors ?

-Il va bien. »

L'inconnu soupira si fort qu'aux oreilles de Luukas, ça ressembla plutôt à un cri de joie.

« On va devoir le plâtrer, en revanche. Vous êtes sûr de vouloir payer ses soins ?

-Il a une puce ? Un collier ? »

Luukas fit non de la tête.

« Alors oui. Pas le choix, je vais pas le laisser se débrouiller tout seul », grommela-t-il, glissant derrière sa nuque une main qui aurait aisément pu faire le tour de son poignet à lui – non pas que ce soit le sujet.

« Sinon, est-ce que ça va prendre longtemps ? Parce que je suis déjà en retard, et... »

Lorsqu'il fit descendre son regard sur ses jambes, l'ombre d'un "hm" inattentif aux lèvres, il put presque sentir le regard réprobateur d'Aleksanteri lui percer un trou entre les omoplates.
Par acquis de conscience, il se retourna.
Comme son collègue relevait la tête vers lui, interloqué, il reporta bien vite son attention sur le client.

« Je peux revenir ce soir ? poursuivit-il, l’œil sur sa montre.

-Ah. Oui, bien sûr. Passez avant la fermeture, on va vous préparer la facture. Et le chat.

-En pleine forme.

-Autant que possible. »

La main qu'on lui tendit fut serrée machinalement, et tout en laissant ses doigts glisser contre les siens il se fit la remarque qu'ils ne s'étaient pas même dit bonjour. Encore moins présentés.
Il manquait à tout ses devoirs, décidément.
Sourire aux lèvres, il lui accorda néanmoins un "au-revoir" poli et attendit qu'il ait passé la porte d'entrée pour chasser le soupir qui, un instant, lui avait alourdi les poumons.
Chez lui, ne pas réussir à avoir le nom de l'autre, c'était un signe qu'il ne fallait pas chercher plus loin. Il croyait volontiers aux signes du destin.

Ceux qui l'arrangeaient, du moins.



▬ 14/07/2036

« Alors ? »

Nez levé des registres, Luukas haussa un sourcil perplexe à l'adresse d'Otto.

« Alors... ?

-T'as croisé Eemeli ! Il t'a trouvé très professionnel, très poli, poursuivit-il en faisant mine de renouer sa cravate, l'air plus sérieux encore qu'au naturel. Enfin, quand je lui ai dit que c'était toi. »

Avoir l'habitude des âneries de Matilda faillit faire voler sa main, plus instinctivement qu'autre chose, jusqu'au front d'Otto ; se souvenant de justesse que l'homme à sa droite était bien moins enclin aux contacts physiques et aux blagues d'étudiant que ses autres collègues, il se retint cependant.
Au lieu de ça, il se contenta de lui jeter un regard inquiet.

« C'est toi qui était en congé maladie, pas moi, rappela-t-il poliment. Si j'avais halluciné ton ami, je pense que je m'en souviendrais.

-Pas halluciné, croisé. Un type grand – à peu près ma taille ? La trentaine, épaules carrées, cheveux courts, très blond...

-Ah ! Le type qui a roulé sur un chat ? »

Otto éclata de rire.

« Mon Dieu, tu le ferais hurler. Il s'en veut suffisamment comme ça, le pauvre. »

Complètement désintéressé des chiffres et données alignées sur les pages blanches, Luukas fit tourner le crayon entre ses doigts. Il se rappelait bien de son allure et de la forme générale de son visage – plutôt dure dans l'ensemble, avec une bonne mâchoire et des pommettes hautes – mais que ce soient ses yeux, la teinte exacte de ses cheveux ou son teint de peau, chercher à reconstituer son portrait résulta juste en un obscur mélange de diverses de ses connaissances sans lui en apprendre plus sur le concerné. C'était peine perdue.
Physionomiste ou pas, il ne jouait pas à retenir par cœur les traits de chaque personne croisant sa route.

« C'est pour ça que Matilda avait l'air de le connaître, alors.

-Hm ? Elle l'a déjà vu, oui. Il passait souvent, avant la mort de son chat. »

Ah.
D'un seul coup, Luukas se sentit rassuré de ne pas avoir eu à lui annoncer de mauvaise nouvelle. Vu la tête qu'il avait fait en retrouvant la petite boule de poils, il paraissait évident qu'il s'était déjà beaucoup trop attaché à l'animal.
Enfin, quoi qu'il en soit...

« Il avait l'air sympa. Très poli, très professionnel », ajouta-t-il en se laissant aller contre le dossier de la chaise.

Au sourire de son ami, il répondit par une moue songeuse.

« Me fais pas cette tête-là, j'ai l'impression que tu me demandes une faveur.

-Toi, me fais pas cette tête-là. J'ai l'impression de te torturer.

-Presque.

-T'as son nom, écoute, poursuivit-il en haussant les épaules. Il travaille à côté du grand centre-commercial, tu sais – le Valkea. Grande distribution, alimentaire, et cetera. »

Luukas lui lança un regard de "qu'est-ce que ça peut me faire", persuadé à juste titre qu'il n'avait pas besoin d'avoir ce genre d'informations concernant un parfait inconnu. Il ne comptait pas faire de détour, aussi petit soit-il, pour aller faire ses courses ailleurs et éventuellement croiser l'heureux propriétaire d'un chaton plâtré et kamikaze. Ça n'en valait clairement pas la peine.

« Hmhm. Enfin, voilà, c'est tout. L'information est sortie de ma bouche, tu l'as entendue, maintenant tu dois faire avec » chanta Otto, s'éloignant d'un pas princier qui faillit lui valoir de se prendre un crayon à bille sur la tête.

Et dire que monsieur avait bientôt trente-cinq ans. Des gamins, tous – sans exception. Même lui l'abandonnait.
Si je sais où le trouver, alors agir ou non, y aller ou pas, ce sera mon choix, c'est ça ?
Il lui ôtait l'option de passivité ; à cette idée, il ne put s'empêcher de jurer entre ses dents.

Ce qu'il pouvait le détester.



▬ 01/08/2036

Penché sur les bacs de légumes, sac en toile calé au creux du coude, Luukas s'accorda une seconde d'éternité pour se demander ce qu'il fichait de sa vie au juste. Réfléchir. Estimer la gravité de la situation. Se demander comment il en était arrivé là.
Une fois le temps écoulé, sans surprise, combattre l'envie de s'étouffer avec un des sacs en plastique accrochés au distributeur demanda des efforts conséquents.
C'était ridicule.
Les salades, à défaut d'autre chose, se retrouvèrent victimes de sa colère. Il avait affirmé – juré, même – s'en moquer et avoir décidé de faire comme si de rien n’était ; qu'il n'irait nulle part et ne reviendrait pas sur sa décision. Il pouvait même s'arranger pour être absent les jours où Eemeli risquait de passer à la clinique, s'il fallait en arriver là. Il savait être borné ; ses collègues s'en étaient rendu compte, depuis le temps. Personne n'avait osé insister. Seul Otto, adulte mature et sûr de lui devant l'éternel, avait jugé bon, la veille, de venir lui appuyer l'index entre les omoplates pour lui expliquer que "je suis sûr qu'il te plairait, tu sais".
Tu parles, qu'il me plairait, grommela-t-il en reposant rageusement une laitue jugée trop laide auprès de ses consœurs. N'importe qui lui aurait fait de l'effet, à ce stade. Ou peut-être pas n'importe qui, non, mais Luukas ne pensait pas difficile pour autant d'atteindre ce pallier universel auquel n'importe quel homme se retrouvait qualifiable d'attirant – il avait dû toucher plus de personnes jugées moyennes qu'il ne se souvenait en avoir croisées de splendides ; et pourtant. Il avait de quoi faire le difficile, sans vouloir se vanter.
Que ce soit purement physique ou à vocation sentimentale, la recherche du plaisir ou d'un caractère amiable surpassait souvent les petits détails auxquels tout le monde portait trop d'importance face au miroir. Tant que l'ensemble était plaisant, il ne se posait pas de questions.
Qu'Eemeli soit tout à fait son genre, en somme, ne voulait rien dire. Beaucoup d'hommes cohabitaient dans cette catégorie, et il n'avait pas touché ou voulu toucher la moitié d'entre eux. Aleksanteri aurait été ravi de l'apprendre, n'est-ce pas.

Main gauche nouée dans ses cheveux secs, Luukas tenta de défigurer son reflet dans le couvercle trop éclairé d'un pot d'épices dont il n'avait que faire. Le soucis, ce n'était pas de vouloir quelque chose ; il avait l'habitude de désirer, et tendre le bras pour saisir les propositions et les sous-entendus ne lui avait jamais posé problème. Admettre le vouloir, en revanche – revenir sur ses paroles et accepter de se tenir quelques secondes à découvert, sans gilet pare-balle ni parapluie, c'était une autre histoire. Il avait toujours été suffisamment demandé pour ne pas avoir à courir après qui que ce soit, alors la possibilité de rejet revêtait à ses yeux le sombre habit des maux inguérissables ; chat échaudé craint l'eau froide. La prise d'initiative, dans le social, ce n'était pas son truc. Il n'aimait pas donner de sa personne.
Prendre la parole le premier, laisser sa main en suspend dans l'air, c'était se montrer vulnérable. Et ça, il ne le supportait toujours pas.

Le seul qu'il ait jamais retenu, c'était Aarne.

Il n'aurait fait cet effort parfait d'égoïsme et de pure abnégation pour personne d'autre.

« C'est pas très gentil de frapper les salades, vous savez. »

Regard vissé sur les salades en question, il fit glisser ses cheveux derrière ses oreilles d'un geste nerveux.

« Elles étaient déjà comme ça quand je suis arrivé. Puis elles ont l'air d'avoir fait la fête toute la nuit, vos salades, railla-t-il d'une voix parfaitement désagréable. Vous trouvez ça normal ? »

Au lieu de s'énerver, Eemeli éclata de rire.

« Pas du tout. C'est impardonnable. Vous, par contre, vous avez l'air en pleine forme. »

Luukas lui jeta un regard morne, pour ne pas dire glacial. Vu les cernes qu'il devait avoir sous les yeux, difficile d'imaginer le commentaire être autre chose que sarcastique.
Il dormait mal, ces temps-ci.

« Ma mine affreuse vous remercie.

-Si vous voulez avoir l'air en forme, rebondit Eemeli d'un ton si commercial qu'il faillit en rire, je vous propoooose... Des carottes.

-Non merci. Le chat va bien ?

-Il s'habitue à l'appartement. J'ai mis un petit truc devant le canapé pour qu'il puisse grimper dessus, il adore. Et vous devriez vraiment essayer, insista-t-il en attrapant une carotte pour la glisser dans son sac. Les légumes sont très bons pour la santé. »

Abasourdi, Luukas resta fixer la forme orange au fond de son sac sans trouver les mots justes à employer dans pareille situation. Il venait vraiment de mettre une racine fluo avec le reste de ses courses, là ?

« Je. J'aime pas ça, alors non merci. Vraiment.

-On peut se tutoyer ?

-Oui ?

-Okay ! Tu veux bien m'attendre, erhh... Dix minutes ? J'ai presque fini, expliqua-t-il en pointant du pouce une tâche imaginaire dans son dos. J'aurais deux-trois trucs à te demander concernant le chat, en échange de mes conseils diététiques indispensables.

-...Quels conseils diététiques. »

Du doigt, Eemeli tapota le sac de courses.

« Les carottes sont bonnes pour le teint. Et tu devrais boire plus d'eau, c'est très bon pour l'organisme ! »

Paumes levées, Luukas lui lança un regard ahuri tandis qu'il s'éloignait à reculons, l'air on ne peut plus fier de sa personne. A peu de choses près, il l'aurait imaginé se croire parti gagnant ; trop sûr de lui et convaincu de pouvoir obtenir ce que bon lui semblait – en somme, pas le genre d'homme qu'il aimait fréquenter.
Mais il avait le sourire un peu tendu, les yeux un rien fuyant, et la démarche trop raide pour ne pas trahir un certain malaise. Tout ces petits détails qu'il avait toujours su noter et repérer, attentif à l'excès – à plus forte raison depuis l'incident, bras serrés contre la taille et paupières plissées, comme s'il avait voulu voir à travers les gens de quoi ils étaient réellement faits.
Eemeli n'avait pas l'air méchant. Première impression ou pas, fausse ou pas, ça comptait.

La carotte, au fond du sac, lui tira un soupir.
Ses soit-disant conseils diététiques avaient intérêt d'en valoir le coup.



« Sérieusement ?

-Sérieusement ! Personne m'a cru, en plus. C'était horrible ! »

Le rire que Luukas étouffa dans son cappuccino ne passa pas inaperçu.

« Je me sens tellement stigmatisé », clama Eemeli, plus gracieux qu'un acteur de tragédie grecque face à son cruel destin. Ce qu'il était, à l'en croire. Que de terribles épreuves dans sa vie.

Eemeli était originaire de Rovaniemi, très au nord, où il avait passé la majeure partie de sa jeunesse avant de partir trouver du travail du côté de Kemi ; la ville et les gens lui avaient tout de suite plu, mais, malheureusement, le boulot n'avait pas suivi. Son premier emploi, une petite position sans ambition dans une moyenne surface, s'était retrouvé sur la sellette au bout de très peu de temps – suite à quoi ce fut le cumul de problèmes financiers et personnels, à priori, qui l'avait poussé à déménager sans dire au-revoir.
Il était retourné un temps à Rovaniemi, chez ses parents, avant de trouver une belle opportunité sur Oulu ; finalement, il y était resté. Il n'avait mis les pieds à Helsinki qu'une fois, si on laissait de côté ce rêve bizarre avec des éléphants à trois pattes où il avait arpenté les rues sur fond de musique techno, et ne souhaitait pas spécialement y retourner. Il avait trop chaud en été, un peu chaud en hiver, et adorait les aurores boréales autant que Luukas appréciait la buée sur les fenêtres le matin. Ses trente-quatre ans seraient fêtés à la fin du mois, ses collègues étaient tous adorables sauf deux ou trois irréductibles employés à la mine sombre et au vocabulaire restreint, et il buvait bien trop de café au goût de son docteur – qui s'inquiétait pour rien, soit dit en passant, parce que sa santé n'avait jamais été aussi parfaite.
Il avait un léger faible pour le bleu et le jaune, ne jurait que par les sports d'hiver et avait eu un mal fou à annoncer à ses parents qu'il n'aurait jamais de femme, mais peut-être un mari, et n'envisageait pas d'avoir des enfants un jour. Ils l'avaient plus ou moins bien pris, mais ça ne l'avait pas empêché de se sentir mal à l'aise par rapport à eux ; il comprenait que Luukas n'en ait jamais parlé, de son côté, et ne lui posa aucune question concernant ses raisons ou ses craintes, ce qui pouvait l'empêcher de le faire – ou, en tout cas, de vouloir le faire.
Il parlait, écoutait, répondait et riait juste quand il fallait. Au bout d'une heure et demi sans lui avoir trouvé le moindre défaut majeur, de ceux qui traçaient des croix rouges indélébiles sur l'envie de donner suite au rendez-vous, Luukas commença très sérieusement à se demander si ce n'était pas un coup monté.
Ses suspicions avaient beau être infondées et parfaitement injustes, elles lui restaient en travers de la gorge et rendaient aigus des angles dans sa voix qu'il aurait aimé arrondir. Il voulait avoir l'air agréable. Il ne s'ennuyait pas, bien au contraire ; ce type était charmant, avait de la conversation et savait s'imposer sans dépasser les limites de ce qu'il considérait acceptable dans le forcing. Trop de perfection l'aurait gêné, trop du contraire l'aurait rebuté.
Alors quoi, hein ? Qu'est-ce qui lui tiraillait l'arrière du crâne, si tout allait bien ?
Merde, à la fin.

« Alors, pourquoi t'es célibataire, si t'as tellement de succès ? »

Luukas haussa les épaules, nonchalant et désintéressé.

« Mon cœur d'artiste sensible a été brisé. Ou quelque chose comme ça.

-Vraiment ?

-J'ai brisé le cœur d'un sorcier vaudou et depuis ma vie est un enfer, rectifia-t-il rapidement, bras croisés, visage fermé. Accessoirement je fume, je suis désagréable, possessif, et j'aime qu'on s'occupe de moi.

-Çaaaa me semble pas trop affreux, dit comme ça.

-Dit-il, innocent et plein d'espoir en l'être humain.

-Du calme, Goethe.

-Si je me calme, je m'endors.

-Je te réveillerai, pas de soucis. »

La migraine lui tira une grimace peinée.

« Pourquoi t'es encore là ? »

Eemeli lui sourit. Il détourna le regard.

« T'aimes bien te rabaisser, hein. Ce qui est assez bizarre, en soit, commenta-t-il d'une voix tranquille, coude contre la table et joue contre le poing, sachant que tu passes l'autre moitié du temps à te complimenter.

-Je me rabaisse pas. »

Je dis la véri – ... huh.
Confus, Luukas se sentit froncer les sourcils devant sa tasse vide.

« Révélation existentielle ?

-Je me rabaisse pas », répéta-t-il en secouant la tête.

Ce n'était pas se rabaisser s'il se contentait de rapporter ce qu'on lui avait déjà décrit de sa personne, non ? Il ne se rendait pas insupportable par choix, non plus – ça n'aurait eu aucun sens. Il ne voulait pas être rejeté. Il détestait ça, alors ç'aurait bien été le comble.
Il lui arrivait de repousser les autres, mais ce n'était pas –
... Ce n'était pas pour se punir lui-même, c'était juste. Qu'il avait tendance à être néfaste pour ceux qu'il aimait. Voilà.
Il ne cherchait pas à se faire désirer ou à attirer la pitié ni les compliments, il...

« Ça va ?

-Oui, oui. Je faisais la liste de mes qualités. Ça prend du temps. »

Son vis-à-vis éclata de rire, spontané et toujours aussi insolemment charmant.
Comment avait-on qualifié son attitude, déjà ? Passive-agressive ? Se venger en silence et ne jamais rien dire clairement, en vouloir aux autres et refuser de l'admettre ou d'expliquer le pourquoi du comment – tout un tas de choses qu'il ne se rappelait pas avoir déjà faites, pour être honnête, mais pourquoi pas. En plus de ça il était cruel, égoïste, imbu de lui-même, paresseux, lascif, froid, malhonnête et autant de défauts qu'on pouvait l'imaginer en posséder ; en dehors de son physique et de ce qu'il pouvait faire avec ledit physique, il ne se souvenait plus de la dernière fois qu'il avait entendu un ami proche lui faire de compliment sur son attitude.
Il était beau, gracieux, gracile, souple, attirant, excitant et ainsi de suite, parfois aimable, souvent poli, professionnel et efficace, intelligent et mesuré, mais c'était bien tout. D'intellect et de corps, il se débrouillait. On l'appréciait.
De cœur, c'était autre chose.
Tout ce qu'il voulait, c'était le prévenir. Lui expliquer qu'il n'était pas toujours gentil, et que si ça ne l'excusait en rien ce n'était pas près de changer pour autant ; lui décrire son caractère et sa façon de faire, de sorte qu'il ne soit pas surpris ensuite. S'il savait dans quoi il s'engageait, alors c'était à ses risques et périls. Il s'en lavait les mains.

A peu de choses près, du moins.

« Qualités ou pas, en tout cas, j'ai envie de te revoir. »

Luukas hocha la tête, l'air de dire que ça allait de soi.

« Si tu tiens tes carottes loin de moi, j'y vois pas d'inconvénient. »

Un rire, encore.
Luukas tenta de cacher la courbe de ses lèvres par un soupir digne et excédé, mais c'était peine perdue.

A vingt-neuf ans, pour la première fois depuis longtemps, il eut l'impression d'être de nouveau aussi parfaitement bête et adolescent que le jour où Matias l'avait enfin abordé dans la bibliothèque du lycée. Il n'avait pas peur ; avait envie de faire confiance, un pas dans le vide et l'autre dans son dos, là où il ne pouvait pas le voir, là où il ne retournerait pas, peu importe à quel point il avait peur du noir droit devant.
Ce n'était qu'un pas.
S'il le faisait, ensuite, il n'aurait plus le choix.
Tiraillé entre les deux hémisphères de son cerveau, il oublia de réfléchir ; juste une seconde de vide, la poitrine comprimée, et, avant d'avoir eu le temps de s'en rendre compte, le vent froid de l'hiver lui giflait les joues et lui mordait les lèvres.

Debout devant la fenêtre, enfoncé dans un gros pull bleu, il tira une bouffée de sa cigarette pour mieux en laisser la fumée disparaître dans la rue.

Dans la pièce d'à côté, Eemeli dormait encore. Il avait fait attention à ne pas le réveiller en quittant le lit, s'improvisant gymnaste amateur pour démêler ses jambes des siennes et glisser de ses bras, puis marchant sur la pointe des pieds jusqu'à la porte de la chambre, délicatement fermée derrière lui. Son ami avait le sommeil lourd, à priori, mais malgré tout. Question de respect.

Front contre le rebord glacé, Luukas inspira par le nez.



▬ 26/03/2037

C'est en arrivant à Helsinki, à la sortie du train, que Luukas se rendit compte à quel point il s'était habitué aux températures du nord. Les quelques degrés perdus lors de son déménagement, il les avait pourtant pleurés sur la note de chauffage indécente et les couches de vêtements empilées sur son dos en hiver ; maintenant qu'il n'y faisait plus attention, c'était à Helsinki qu'il faisait presque trop chaud. Le monde était décidément mal fait.
Arrivé devant la porte de la maison, il avait enlevé son écharpe, ses gants, et jusqu'au manteau qu'il tenait à présent sur son bras gauche. A l'autre épaule, la lanière d'un sac de voyage neuf lui sciait la chair à travers le polyester trop fin de son pull gris ; le strict nécessaire pesait plus lourd qu'il ne l'aurait souhaité, mais impossible de délester ses bagages plus qu'il ne l'avait déjà fait sans risquer de se retrouver sans vêtements pour le lendemain.
Cheveux soigneusement rangés derrière ses oreilles, sans la moindre pensée pour la coupe courte qu'il avait abandonné en partant à Oulu, il appuya longuement sur la sonnette. Presque aussitôt, il entendit des exclamations décousues de l'autre côté de la porte ; quelques "aucune idée" hypocrites auxquels il reconnut ses mères – l'une puis l'autre –, les piaillements de sa sœur, et, plus étouffés, les grognements de son faux-frère dans le salon.
La sensation de plonger les jambes puis le corps entier dans une baignoire d'eau opaque et tiède l'enveloppa jusqu'à presque l'étouffer. La mélancolie, bien sûr – évidemment qu'il allait se retrouver noyé de flashback, ça n'avait rien d'étonnant. Il eut beau souffler par le nez, s'efforcer de garder les pieds sur terre, taper des doigts contre le tissu et compter en silence, rien n'y fit ; parfaitement hors de son corps, il sentit le souffle lui manquer aussitôt la porte ouverte et sa sœur pendue à son cou.
Pour une fois dans sa vie, il lui fut reconnaissant de l'avoir tiré à elle et pas l'inverse. Elle aurait été capable de le faire tomber.

Tempe contre la sienne, sourd et heureux de l'être, il noua les bras autour de la taille de Sirkka pour mieux lui tapoter le dos.

« Hey, mocheté.

-T'es venu ! » Comme soucieuse de constater sa présence une seconde fois, elle se détacha de lui ; juste assez pour pouvoir le regarder en face, lui claquer les mains sur les joues, l'entendre grogner et le serrer contre elle à nouveau. « T'es venu ! »

La joie parfaitement sincère dans la voix de sa cadette enfonça de toutes petites épines de culpabilité au creux de son sourire.
Elle ne s'attendait pas à le voir.

Vraiment, honnêtement ; sans le moindre doute. Elle ne pensait pas qu'il viendrait. S'il n'était pas venu, elle n'aurait pas été plus surprise que ça. Personne n'aurait été plus surpris que ça.
L'idée d'avoir été si absent qu'il en était devenu un visiteur lunatique plus qu'un locataire à part entière lui tira un rire hébété – et, d'après le regard que Sirkka lui lança, elle ne le comprit pas plus que lui.
Oh, peu importe.
Mains appuyées contre ses clavicules, il la fit pivoter et la poussa sans ménagement à l'intérieur.

« T'as un anniversaire à fêter et mon sac me tue l'épaule. Allez, bouge tes seize ans.

-Okay okayyy, wow ! Du calme papi ! »

... Papi ?
Sérieusement ?

« Mamaaaan, äitiii ! Luukas est là, Luukas est là ! »

Un soupir lui échappa avant qu'il n'ait eu le temps de penser à le réprimer. Cette fille le fatiguait à un point qu'elle n'imaginerait jamais, même en rêve. Il n'avait plus l'endurance ni l'envie de gérer les singes hurleurs et les lapins sous amphétamine.
D'où elle sortait ses bonds et ses cris constants, non-stop de huit heures à minuit, personne ne le savait. Elle leur ressemblait si peu que c'en était risible.
Physiquement, aussi, pensa-t-il en déposant son sac près de la table du salon. Elle avait pris les formes de sa mère et les taches de rousseur d'un inconnu.
Chacun son tour, hein.

« Hey. »

Debout près du canapé, sa fille dans les bras, Aarne lui adressa un drôle de sourire.
Il n'eut pas besoin de croiser son regard pour sentir sa gorge se nouer.

« ... Hey. »

Le temps aurait tout aussi bien pu s'être arrêté ; que ce soit maintenant ou quatre ans plus tôt, rien n'avait changé.
Ses poumons noircis de cendre s'affaissèrent sans un bruit, et lui continua de respirer.

« Je suis rentré. »



« Elle était contente.

-Sans rire. »

Accoudé à la fenêtre de la chambre verte, regard perdu dans le vague, Luukas souffla un nuage de fumée blanche en direction de la rue. Il s'était un peu plus tôt tordu le cou à essayer de voir les étoiles, l'ombre d'une constellation – n'importe laquelle aurait fait l'affaire, il n'était pas difficile ; mais rien. Les nuages bloquaient le ciel, à moins que ce ne soit la pollution. Le résultat était le même. Il s'en fichait un peu.
Le grincement du matelas, dans son dos, lui signala qu'Aarne s'était assis.

« Maman et äiti aussi.

-Très étonnant. »

Il avait bien conscience que ses réponses stériles risquaient d'énerver Aarne, en plus de ne les mener nulle part. Ceci dit, il n'avait pas spécialement envie d'aller où que ce soit non plus. Il se sentait bien assez perdu et essoufflé comme ça.
Au propre comme au figuré, d'ailleurs. Il n'était pas bien sûr de la raison, mais sa poitrine était restée douloureusement comprimée depuis le début de la soirée ; il aurait bien mis ça sur le dos du stress et d'un trop-plein d'émotions difficilement contenues, mais ç'aurait été se mentir. La cigarette avait l'air plus coupable que son stupide organe cardiaque.
Rationaliser l'aidait à se détacher des choses. Il aimait bien. S'il avait un organe cardiaque et un cerveau, des réactions chimiques en pagaille et quelques neurones déficients, la santé vacillante d'avoir trop négligé des faiblesses auxquelles il aurait fallu faire attention, alors il se sentait normal. Adéquat. Fonctionnel. Mécanique, presque, et ça lui allait.

Ça le rassurait.

« Tu restes combien de temps ? »

Grande question d'importance capitale, hein ? Il aurait pu lui demander quand il partait, aussi. Ça lui aurait fait le même effet.
Et bien sûr c'était la différence, qui l'était – capitale –, mais il fit de son mieux pour l'ignorer. C'était plus facile comme ça.

Il ne répondit rien.

Au bout de quelques minutes de silence, le bruit des ressorts le renvoya à tout ce qu'il aurait préféré oublier – Aarne qui s'en va, moi qui reste, moi qui le mérite, moi qui foire tout et qui le fait en souriant, le pied dans le plâtre dans la porte, à faire du mal juste parce que – sans que jamais son regard ne quitte le trottoir en bas. Il s'amusait à calculer la force accumulée lors d'une chute de cette hauteur, l'appliquait à son corps, soufflait un nouveau nuage de fumée et la regardait s'envoler en pestant intérieurement de devoir exister sous une forme si encombrante.
La main de son faux-frère claqua plus fort que nécessaire contre le mur à sa gauche, frôlant son oreille et les quelques mèches de cheveux que le courant d'air vint coller contre sa joue.

« Si tu voulais pas revenir, pourquoi t'es revenu ? »

Le souffle lui manquait autant que les mots, alors il préféra les ravaler. Il n'en savait rien, de toute façon.

« Si tu veux partir, Luukas, alors pars. »

C'était ce qu'il comptait faire, pour finir. A un moment ou à un autre. Le jour où il en aurait envie.
S'il avait essayé de sauter par la fenêtre, là, maintenant, Aarne l'aurait rattrapé.

Oui ? Non ?

Il avait un peu envie d'essayer.
Il voulait le sentir l'en empêcher.

« Elle a quel âge ?

-Hein ?

-Ta fille, précisa-t-il en s'éclaircissant la gorge, cigarette écrasée contre le rebord. Elle a quel âge ?

-Ma... ? Elle a eu trois ans en janvier, pourquoi ? »

Déjà ?
Le murmure glissa entre ses dents et resta en suspend dans les airs ; trop lourd, peut-être, pour réussir à s'envoler tout à fait.
Il avait l'impression d'être parti depuis une éternité.
Lorsqu'il se retourna pour faire face à son frère, pourtant, il se demanda s'il était vraiment parti un jour.

« T'es pas clair, Luukas.

-Toi non plus. »

Peu importe que ses réponses fassent sens ou non. Tant qu'elles venaient combler le silence et poursuivre la conversation, alors il ferait avec. Il se débrouillerait.
La proximité entre eux, ou du moins l'insistance bornée que mettait Aarne à rester là, bras tendu contre le mur, sans faire mine de bouger pour lui laisser plus de place ou ne serait-ce que fermer la fenêtre, ne parvint pas à l'énerver autant qu'elle aurait dû. Il considéra vaguement l'idée de glisser sous son bras, puis l'abandonna aussi vite qu'elle était venue.
Il n'était pas véritablement coincé, après tout. Techniquement, la fenêtre était encore là.

« Je te comprendrai jamais, soupira Aarne d'une voix faible.

-Probable. Je me comprends pas moi-même. »

Le rebord commençait à lui faire mal aux reins.

« Est-ce que... »

Il aurait peut-être dû partir. Son corps lui faisait bien assez mal comme ça, ce n'était pas très malin d'en rajouter.

« Est-ce que je t'ai fait quelque chose, Luukas ? »

Ses mains volèrent jusqu'à son estomac aussi vite que ses yeux allèrent chercher les siens, sourcils froncés, l'expression presque peinée.
Il aurait voulu lui mettre un coup de genou sans bouger qu'il ne s'y serait pas pris autrement.

« Quoi ? Non ! Non, répéta-t-il, alliant le geste à la parole en secouant la tête avec force, sans jamais le quitter des yeux. T'as rien fait. C'est moi qui – »

Moi qui quoi ?
Qui t'ai laissé tomber ? Encore, et encore, et encore, et encore ? Moi qui suis jaloux, moi qui fait rien comme il faut ? Moi qui m'en vais ? Moi qui reviens ? Moi qui cause des problèmes partout où je vais ? Moi qui mens ? Moi qui suis incapable de tenir mes promesses ?
Les réponses se mêlèrent dans sa tête, si fort et si vite qu'il se sentit la prendre entre ses mains dans une vaine tentative pour endiguer le flot de pensées.
Ça avait beau ne pas être physique, il ressentait chaque question, chaque doute, chaque embranchement sur chaque nouvelle possibilité comme autant d'insectes grouillant entre les parois de son crâne, sans la moindre sortie par laquelle s'enfuir, partir, le laisser tranquille.
A défaut d'autre chose, ce furent ses yeux qui s'embuèrent.

« Luukas.

-Rien. Rien, c'est rien – laisse moi, okay ? Laisse moi. »

Aarne eut le malheur de choisir ce moment-là pour se redresser ; et il avait beau se douter qu'il ne resterait pas penché comme ça toute sa vie, qu'il allait avoir mal au dos et que ça n'avait aucun sens, la panique lui fit agripper son pull avant qu'il ait eu le temps de réfléchir à la portée de son geste.
Les yeux de son presque-frère le clouèrent sur place.

« T'es. Pas. Clair. Luukas. »

Pour chaque mot énoncé, il tira un peu plus sur son poignet pour le forcer à le lâcher.
Luukas tint bon.

« Si t'as des problèmes, tu peux m'en parler. Je t'ai dis, je t'ai répété que tu pouvais m'en parler.

-J'ai rien à dire.

-C'est ça, cracha-t-il – et, d'une secousse plus violente que les autres, Aarne libéra son pull de l'étreinte de ses doigts. Essaie de t'en convaincre.

-Je fais que ça, merci. »

Merde, merde.
Ses poumons allaient imploser. Et s'ils n'implosaient pas, alors ce serait autre chose ; son cœur, son cerveau, son estomac, un rein, tout, n'importe quoi, mais quelque chose en lui allait définitivement se fracturer parce qu'il ne pouvait pas continuer comme ça.
Et il ne savait même pas ce qu'il entendait par là, alors c'était dire.

« Si tu continues de dire aux gens de partir, ils vont finir par le faire. Pour de bon.

-Aarne. Arrête.

-Si tu leur dis que tu viendras pas, ils vont pas venir te chercher.

-Aarne.

-Ils vont abandonner. Parce que tu sais quoi ? Ils ont autre chose à foutre de leurs journées que te courir après.

-Les – ils s'en fichent, de toute façon ! Ils viendraient pas si j'avais besoin d'eux, ils –

-Arrête de faire comme si tout le monde te détestait, c'est ridicule !

-Ha, souffla-t-il, la gorge brûlante, à peine conscient des ongles enfoncés dans les paumes de ses mains, suffisamment fort pour entailler la peau. La moitié du monde me déteste, et l'autre me détesterait s'ils savaient, alors ton ridicule –

-S'ils savaient QUOI, Luukas ? Que t'es gay ? »

Ses yeux s'agrandirent plus encore, si c'était possible.
C'était la première fois qu'ils en parlaient clairement.

« Tout le monde s'en CONTREFOUT, de ta sexualité. Que t'en aies une, ou pas, ou, j'en sais rien – tout le monde s'en fiche. JE m'en fiche. Maman et äiti s'en ficheraient. Sirkka s'en ficherait. Venla s'en ficherait.

-Arrê –

-Tes collègues s'en fichent, ou s'en ficheraient, pour ce que j'en sais, vu que t'en parles jamais. Même Eve s'en ficherait.

-C'est pas ça !

-Alors quoi ? S'ils savaient que t'as des défauts ? Que t'es pas parfait ? Grande nouvelle, personne n'y croit ! Autre grande nouvelle, tant qu'on y est : je suis loin d'être parfait, Sirkka est loin d'être parfaite, et ça change putain de rien au fait que nos parents nous aiment quand même. »

Ses deux mains glissèrent à nouveau contre son visage. Pour se cacher ou ne plus voir le monde extérieur ; il n'en savait rien.
Il ne savait rien tout court, de toute façon. Il ne voulait rien savoir. Il voulait juste qu'on lui fiche la paix, ne plus avoir à penser, ne plus avoir à essayer d'expliquer des trucs trop compliqués pour être traduits dans une langue que le reste du monde comprendrait, ne plus avoir à se sentir exister et avoir envie que ça s'arrête, juste que ça s'arrête.
Il voulait juste que ça s'arrête.

« Laisse moi.

-Tu te rends compte à quel point t'es frustrant ?! Me dis pas de partir si tu veux que je reste ! Je suis pas devin, Luukas, merde, je vais pas savoir que tu le penses pas ! »



Aarne avait redressé la tête ; par peur d'être forcé à lui faire face, il cacha son visage dans son cou et resserra les bras autour de sa nuque.

« Arrête de réfléchir. Fais.

-Okay.

-Promets.

-Je promets », souffla-t-il presque à contrecœur, yeux clos.

Quel âge avait-il, déjà ?
Et est-ce que les années avaient seulement la moindre forme d'importance pour ces chose-là ?

L'inspiration suivante lui fit plus mal que toutes celles qui avaient pu précéder, mais il s'efforça de continuer.
Pourtant, il savait que ça ne ferait qu'empirer. Ça allait empirer, et empirer, et empirer, jusqu'à ce qu'enfin, un jour, il se réveille et se rende compte que le poids sur sa poitrine avait disparu.

S'il disparaissait un jour.
Si lui ne s'écroulait pas avant.

Comme pour répondre à ses pensées, Aarne glissa les bras dans son dos et le frappa du poing entre les omoplates, juste au milieu.

« T'es mon frère et je t'aime et ça changera jamais. Fais avec. »

La panacée l'envahit à raz-bord et lui glissa le long des joues.
Épuisé, il se sentit éclater de rire.

D'accord, d'accord.
Il se rendait.

Il arrêtait.



Cette fois-là, on avait saisi son bras avant qu'il ait eu le temps d'empaler qui que ce soit.
On l'avait plaqué sur le dos, contre le carrelage humide, le carrelage froid, le carrelage taché,
et il avait senti la surface sous son dos plus fort qu'il n'avait jamais senti quoi que ce soit auparavant.
Elle lui était rentré dans les os. Ou peut-être l'inverse.

« Luukas. »

Sa main avait lâché l'arme et l'autre l'avait lâché lui. Son bras était retombé au sol,
bam,
comme une gifle administrée à la terre, une sommation toute bête à se taire, à se la fermer,
à rester tranquille et à écouter. Alors il avait écouté.
Et personne n'avait rien dit, mais il avait entendu.
Tout doucement, en silence, le baiser posé sur sa joue, juste au coin des lèvres,
fit disparaître tout le reste mais pas lui ; lui avec, non –  
il était encore là, il ne bougeait pas.
Mais il était bien.

« Luukas ? »

Il était serein.

« Merci. Ça va, maintenant. »

Alors, aussi simplement qu'il était apparu, sans plus de raisons que de pourquoi, le monde s'évapora.
Ça va.



▬ 24/01/2038

« Luukas ! Luukaaaas, mince – »

Aussitôt qu'il sentit une pression contre sa gorge, des doigts lui empoigner la mâchoire et lui attraper la nuque, Luukas cligna violemment des yeux.
Le coup de bras dans la figure ne passa pas loin ; heureusement, Eemeli avait de bons réflexes et parvint à s'éloigner à temps. Aussitôt que son partenaire eut l'air plus calme, quoi qu'encore déboussolé, il revint s'asseoir à côté de lui et le força à pencher la tête en avant.

« Eem... ? Tu fous quoi, marmonna-t-il, une main contre ses yeux, docile mais inquiet. Il est quelle heure ? »

La sensation d'un nez congestionné lui tira un soupir que la caresse d'une main fraîche contre sa peau brûlante eut tôt fait de renvoyer au second plan. Peu importe la mouche qui avait piqué son ami, il était prêt à lui pardonner ses erreurs pourvu qu'il le laisse se rallonger et finir sa nuit. Sa majesté était d'humeur gracieuse.
Malheureusement pour lui, se rendormir n'était apparemment pas au programme.

« L'heure de te réveiller, trésor, parce que t'as foutu du sang partout. Mais alors partout. »

Oh.
Le voir spontanément porter le bras sous son nez tira un rire nerveux à Eemeli.

« Ouais. On parlera de ça après. Allez, viens. »

Les jambes réticentes et plus lourdes que deux colonnes de plomb, le jeune homme se hissa debout et accepta de se traîner jusqu'à la salle de bain. Sans l'appui qu'offrait l'épaule d'Eemeli sous son bras, il n'était pas bien sûr qu'il aurait réussi à aller où que ce soit ; au réveil, il était à peine capable de se rappeler comment nouer des lacets ou à quoi servait une brosse à dents.
D'un autre côté, cet imbécile n'avait qu'à le porter. Où était passé la galanterie, ha ?

Monde pourri, grommela-t-il entre ses dents.

A demi conscient seulement, il tourna la tête et regarda par-dessus leurs épaules les petites taches carmin éparpillées sur le plancher.

« Comment c'est arrivé là ?

-Le chat a marché dedans. »

Ce n'était pas drôle, d'accord, d'accord – mais quand même ; Eemeli pouvait le fusiller du regard tant qu'il voulait, ça ne l'empêcherait pas de trouver l'idée hilarante.
Enlever les traces de sang du canapé ou des meubles le serait beaucoup moins, d'autant que c'étaient ses meubles, son canapé et son sang, mais pas son chat.
Enfin. En attendant, c'était marrant.

Une main autoritaire le força à s’asseoir sur le battant des toilettes.

« Bouge pas. »

Mmmmh.

Luukas laissa le gant lui frotter le visage et lui irriter la peau, paupières closes, attentif au moindre soupir, au souffle régulier qui lui caressait les cils, aux bruits de la ville endormie de l'autre côté de la fenêtre.
Le monde était serein et lui joua volontiers les papiers buvards, s'imprégnant de l'ambiance tranquille, du silence confortable entre lui et Eemeli. Il avait trop l'habitude de l'odeur du sang pour en être gêné. Ce n'était qu'un peu de métal ; rien de bien méchant.

Quand le tissu humide quitta sa peau, il cligna des yeux jusqu'à voir le sourire satisfait de son amant.

« Mieux. Je vais juste changer les draps, histoire de, et après on pourra retourner se coucher.

-Mmh.

-Mais tu vas en entendre parler demain, Luukas.

-Mhmh. »

A demi rendormi déjà, il se promit de chercher comment éviter la conversation dès son réveil. Partir plus tôt, peut-être. Il verrait.
Son regard resta posé sur le dos d'Eemeli tandis qu'il entassait quelques draps propres dans ses bras, la mine concentrée malgré la simplicité de l'exercice. C'était une affaire très sérieuse, après tout ; il fallait savoir choisir de bonnes couvertures, avec la bonne épaisseur et la bonne couleur, pour être bien installé et ne pas avoir froid. Toute une histoire.

« Eemeli ? »

Il aurait été incapable de dire si c'était parce qu'il mourait de fatigue, parce que l'horloge indiquait trois heures du matin, parce qu'il avait l'impression de flotter dans du coton ou parce qu'Eemeli était juste au bon endroit juste au bon moment, mais, pendant l'espace de quelques secondes, le monde fit enfin sens. Tout était à sa place ; tout était juste. Tout était bien.
Comme les deux mains avec lesquelles il le tira vers lui, sans se préoccuper ni des draps ni de rien. Comme la docilité parfaite de son ami, tout de chiffons et de bienveillance, lorsqu'il se pencha pour l'embrasser, délicatement, silencieusement, sans rien dire ni rien demander.
Rien n'avait d'importance plus que le reste ; le monde tournait, lui avec, et ça lui allait.
Sourire aux lèvres, Luukas le laissa lui glisser entre les doigts pour mieux lui tapoter l'estomac.

« Merci. »

Pour le gant froid ; pour tout le reste. Il ne savait pas trop.
Visage fermé, yeux rivés sur ceux trop bleus et trop endormis de son ami, Eemeli lui adressa un sourire paisible.

Puis, aussi tranquillement qu'il était venu, il disparut par la porte ouverte.



Pourquoi je laisse toujours les portes ouvertes ?




Dernière édition par Luukas Kinnunen le Mar 20 Juin 2017, 03:13, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Mar 20 Juin 2017, 02:35


Histoire - 2038 / 2041



▬ 22/11/2038

« Tu m'appelles ?

-Si j'y pense. Peeeeut-être. »

Une main sur la hanche, faussement vexé, Luukas tenta de réprimer la petite piqûre à son orgueil en préférant au tragique un tout autre genre de pièce ; lèvres étirées sur un sourire indolent, épaules haussées, l'air lointain sinon indifférent.

« Si t'y penses pas ça m'évitera d'avoir à te gérer, hein.

-Ouhhh, siffla Eemeli. Dans ce cas je vais peut-être éviter de le faire, votre majesté. »

L'inspiration étranglée de son cœur ne fit pas trembler son sourire.
Okay. Tu peux le faire. On se calme. Tout va bien.

Petit à petit, sans brusquerie, il laissa glisser sa fierté jusqu'entre ses doigts noués.

« Évite d'oublier, marmonna-t-il, gorge éclaircie presque aussitôt pour mieux se faire autoritaire. Sinon c'est moi qui finirai par appeler. »

Le compromis eut l'air de satisfaire Eemeli puisque, déjà, un joli sourire revenait éclairer son visage clair.  
Le baiser posé sur ses lèvres le chatouilla presque autant que les joues de son ami lui piquèrent le bout des doigts ; quand la portière claqua et qu'il rajusta pensivement le col de son manteau, la sensation refusait toujours de faire place nette.
Ce n'était pas désagréable.
Il n'aimait pas ça, mais ce n'était pas désagréable. Pas tout à fait.

Au jeu des sentiments, il prenait ce qu'il pouvait.

A peine passé de l'autre côté de la porte vitrée, le grand sourire d'Aurora lui donna envie de faire demi-tour.

« Coucouuu.

-Fais ton commentaire maintenant, que je puisse bosser ensuite, » la rabroua-t-il d'un regard glacial.

Énervé ou pas, ça n'eut pas l'air de beaucoup émouvoir sa collègue.

« Vous avez presque l'air mariés, maintenant. »

Pendant une seconde, peut-être deux, il sentit ses jambes s'immobiliser sous lui.
La suivante, il haussait les épaules et accrochait son manteau à un crochet en métal.

« Tu dirais pas ça si tu nous voyais tout le temps. Et le mariage, c'est comme le divorce : je te laisse les deux.

-Mon mariage est un pur bonheur, rappela Aurora, on ne peut plus sérieuse. Vous êtes en couple, au  moins ? »

Nouveau temps d'arrêt.

« Luukaaaaas, grogna-t-elle, joue posée contre le bureau, au comble du désespoir. Vous êtes ensemble depuis des lustres ! C'est qu'un mot, tu sais.

-Ce sont deux mots, déjà. Ensuite, je fais ce que je veux.

-Tu fais tout sauf ce que tu veux. C'est un peu ça, le problème. »

Cette fois, il la fusilla du regard.
Sentant l'humeur de son ami tourner à l'orage, Aurora leva les deux mains au-dessus de ses épaules en signe de reddition ; ça ne la regardait pas, après tout. Ou pas assez pour risquer la guerre, du moins. Elle n'était pas du genre à se battre pour rien.
Plus ou moins satisfait du silence nouvellement obtenu, Luukas laissa ses épaules s'affaisser et se faufila à l'arrière, là où personne ne viendrait lui poser de questions stupides. Il avait bien assez de Matilda et de ses enfantillages constants pour en plus vouloir gérer d'autres trentenaires en crise façon adolescents de quinze ans ; ce n'était plus son combat, il avait déjà donné, non merci. Sirkka était la seule à encore avoir ce droit.
Avec un peu de chance, elle ne le garderait plus très longtemps.

Son sac vola jusqu'à une chaise, suivi de près par son écharpe et ses gants. C'était suffisamment éprouvant de jouer au chat et à la souris avec Eemeli concernant "cette visite médicale que tu dois absolument faire", sous prétexte que "tu perds trois litres de sang par jour et vampire ou pas, tu as besoin d'en garder pour vivre" ; il s'évertuait à détourner son attention depuis des mois, mais ça ne durerait pas éternellement. Ce type était borné et plus féroce qu'un carnivore quand il tenait à quelque chose.
Se faire entendre et respecter en faisait partie, comme Luukas s'en était très vite rendu compte. Et autant c'était une qualité remarquable dans bien des situations, autant il détestait que ça se retourne contre lui.

Dents refermées sur sa lèvre craquelée, il jeta un coup d’œil au calendrier.

... Bientôt trente-deux ans.

D'un geste las, il se retourna vers la machine à café.
Un problème à la fois.



▬ 22/06/2039

Au bout de dix minutes à changer de chaîne sans rien trouver d'intéressant, Luukas abdiqua et éteignit bon gré mal gré la télévision. Au clic complaisant de l'écran suivit la chute tranquille de la luminosité, d'abord tamisée puis se muant en l'habituelle pénombre bienvenue de fin de soirée ; si la lune n'avait pas été de sortie et les fenêtres si bien placées, il se serait retrouvé plongé dans le noir. Pas que ça l'aurait gêné, ceci dit. Il connaissait suffisamment son propre appartement pour ne pas risquer de s'y perdre, yeux ouverts ou bien fermés.
Le garçon, au bâillement coincé dans sa gorge, répondit en étirant paresseusement les muscles de ses jambes sur le canapé. Son dos ne tarderait pas à se plaindre de la position – autant que son estomac ou le reste de son corps, soit dit en passant – mais il n'était en état ni physique ni émotionnel de se préoccuper d'un détail aussi trivial. Ces maux-là se résorberaient d'eux-même après quelques bonnes nuits de sommeil, alors quelle importance. Il ne s'en souviendrait bientôt plus.

« T'es fâché, toi ? »

En guise de réponse, le chien releva la tête et vint appuyer le museau contre son bras.
Et comme il eut le malheur de lui ébouriffer le poil, bien entendu, il se retrouva bien vite avec un tas de puces sur le ventre et trop peu de motivation pour l'en déloger.

Eemeli avait claqué la porte tellement fort, ce soir-là, que la voisine en était sorti sur le pallier. Il l'avait entendue actionner la clenche, faire quelques pas dans l'escalier, observer les murs, peut-être, puis faire le chemin en sens inverse sans piper mot ; lui, pendant ce temps, s'était fait plus silencieux qu'un fantôme. Il n'avait aucune envie de parler à qui que ce soit. Si elle voulait s'inquiéter, alors soit – mais par pitié, qu'elle ne lui en fasse pas retomber la responsabilité sur les épaules. Il ne voulait rien avoir à faire là-dedans.
Des sentiments compliqués, il en avait plus que sa dose avec l'autre blond stupide. Plus que ça aurait risqué de le tuer, il en était à peu près certain. Ça ne pouvait pas être bon pour la santé.
Il n'était même plus trop sûr du sujet de leur dispute quotidienne. Ça avait pu être n'importe quoi. Que l'un ou l'autre commence, les problèmes restaient invariablement les mêmes ; l'attitude de l'un, la santé de l'autre, leurs amis, leurs familles, le chien, les voisins, les vacances qu'ils ne prenaient pas, la mal-concordance de leurs emplois du temps, le ménage, le menu – et pourquoi pas les injustices mondiales, pour peu qu'ils se laissent l'occasion d'en arriver là.
Mais Eemeli était parti, cette fois, et comme toujours lorsqu'il dérogeait à leurs plans pour rentrer précipitamment chez lui (ou ailleurs ; qu'en savait-il ?), Luukas se retrouvait avec une énorme boule au ventre et l'envie de casser toute chose se trouvant à portée de main, d'yeux, de pensée. S'il brisait quelque chose pour de vrai, réellement, physiquement, alors la douleur lui paraissait soudain plus supportable ; sa colère se faisait justifiée, sa peine plus tangible. Quand il avait mal aux mains, il avait moins mal au cœur.
Il savait parfaitement où menait ce genre de réflexions. Ne jamais être tombé là-dedans l'étonnait presque, parfois.
En attendant, un verre y était passé.
Le reste, il l'avait démoli depuis le canapé, mains crispées sur la peau trop sèche, articulations pliées, muscles tendus, pas moins loin de la crise de nerfs que s'il venait de faire face à une rupture pure et simple.

Sans doute parce que, au fond, c'était comme ça qu'il ressentait les choses.

Chaque fois que l'autre décidait de s'en aller, c'était une petite fracture de plus dans le plâtre de ses jolies illusions. Un clou, puis un autre, puis un autre, et autant de brèches qu'il s'empressait de colmater lorsque la situation se tassait, que les esprits se calmaient. Mais aussi doué soit-il pour reléguer les problèmes au second plan, la réalité, elle, ne changeait pas. Elle se fichait bien qu'il veuille d'elle ou non. Elle était là, un point c'est tout, et les fissures aussi.

Il craignait qu'un jour l'édifice ne se brise pour de bon.



Quelques trois heures après son départ en trombe, Eemeli poussa la même porte en sens inverse.
A force d'habitude, Luukas se douta que c'était lui avant même qu'il ait fini de composer le code de l'immeuble. En essayant de calculer le temps qu'il mettrait à atteindre son étage, il songea un bref instant à en profiter pour se faufiler jusque dans la chambre et faire semblant de dormir ; ça n'aurait pas empêché son amant de le réveiller, ni de rester et de le confronter le lendemain, mais jouer aux cadavres maximiserait au moins ses chances de passer la nuit sans plus de hurlements dans les oreilles.
Au dernier moment, pourtant, les forces lui manquèrent.
En d'autres termes, il parvint à se clouer au canapé suffisamment longtemps pour ne plus avoir l'occasion de filer où que ce soit.

La silhouette d'Eemeli s'avança de quelques pas dans le salon enténébré avant que la lumière ne vienne brûler les yeux de Luukas derrière ses paupières closes, plus efficace qu'une gifle en plein visage. Rien de mieux pour tirer un dormeur des bras de Morphée.
Les siens, par réflexe, retombèrent le long de son corps pour laisser Tessu libre de ses mouvements.
Il avait eu droit à une telle crise, quand la pauvre bête avait préféré rester dormir à ses pieds plutôt que de suivre son maître ; aucune envie de réitérer l'expérience.

« Ah. T'es encore là. »

Tête calée sur les coussins, jambes pliées et pieds posés sur l'accoudoir, Luukas fronça les sourcils en direction du plafond.

Il n'en fallait jamais plus pour démarrer les disputes, entre eux. Une once de gêne ou d'irritation que lui prenait pour de la déception ; l'impression d'être de trop, des écorchures indélébiles à l'ego, un soupir mal interprété. N'importe quoi faisait l'affaire.

« Je suis encore chez moi, hein. Je fais ce que je veux.

-C'est – c'est pas ce que j'ai dit, Luukas. C'est pas ce que j'ai dit et tu le sais très bien, fais pas l'imbécile.

-Ah bon. C'est ce que j'ai entendu, pourtant. »

Ensuite, systématiquement, Luukas se redressait pour lui faire face de toute sa hauteur. Pas pour lui faire peur, encore moins pour mieux venir le frapper ou quoi que ce soit, mais surtout pour retrouver un semblant d'équilibre entre eux – sauf qu'Eemeli le prenait différemment, et autant dire qu'il n'était pas franchement impressionné, alors il l'envoyait promener d'un coup de paume dans l'épaule ; pas pour le blesser ni le repousser, juste pour l'éloigner, le faire descendre de ses grands chevaux, lui signaler qu'il envahissait son espace personnel à un moment où il n'en avait vraiment pas envie.
Sauf que Luukas le prenait différemment. Alors, sa fierté bleuie le poussait à hausser le ton pour garder le contrôle de la situation ; mais ça, bien entendu, Eemeli ne le comprenait pas. Il l'entendait comme une offensive de plus là où lui essayait vainement de restaurer un semblant de calme, alors il parlait plus fort, agitait les bras, essayait d'évacuer un peu de tension sans rien casser pour autant.
Mais ça, Luukas ne le voyait pas.
Luukas voyait qu'il s'énervait, qu'il était plus grand que lui, plus fort aussi, et que tout lui glissait entre les doigts à une vitesse fulgurante.
Il refusait d'en avoir gardé des séquelles, aussi se fermait-il plus encore. Parce qu'il n'avait pas peur. Il n'avait jamais peur.
Eemeli essayait souvent de le calmer mais, à ce stade, ils auraient tout aussi bien pu chacun s'adresser à un mur et prier pour que quelque chose se passe.

« LUUKAS, MERDE ! »

Son dos heurta le mur si violemment qu'il en jura entre ses dents, yeux clos, une main contre sa tempe, persuadé qu'un morceau de son crâne avait dû se décrocher et transpercer une des parties inutiles de son cerveau.
Quitte à poignarder quelque chose, il aurait pu se débarrasser de celle qui lui criait "cours cours cours va-t'en pars enfuis toi le laisse pas faire va-t'en allez Luukas cours cours tu dois courir cours" –

La même voix qui, plus influençable que la pire des traîtresses, se laissait bâillonner aussitôt qu'un moment de silence trop sincère lui permettait de mordre les lèvres d'Eemeli en représailles.

Va-t'en, va-t'en.

Elle pouvait bien s'époumoner, hurler et tempêter ; tant qu'il sentirait la brûlure des doigts sur ses hanches et l'affection muette dans des mots qu'aucun n'osait jamais dire, alors il la traiterait de menteuse et la laisserait sous clef.

Tant qu'il y aurait plus de peur que de mal, il refuserait de l'écouter.



▬ 18/09/2040

A la tête de ses collègues quand il claqua la porte de la clinique derrière lui, ils avaient tous dû entendre le magnifique "va te faire foutre" qu'il avait lancé à la voiture avant d'en rabattre violemment la portière. Ça ou le reste de la dispute, pour ce qu'il en savait ; son langage n'avait pas décoloré de toute la discussion, sans parler du volume, alors ça revenait sensiblement au même. Injures et retours à l'envoyeur violents dans tout les cas.

Fais chier, merde, merde.

N'étant pas d'humeur à lancer des excuses hypocrites à tout va, il se contenta d'une salutation succincte avant de se hâter jusqu'à la salle de repos. Il se doutait qu'Otto voudrait lui parler mais refusait catégoriquement de lui expliquer quoi que ce soit ; quant-aux commentaires des filles ou d'Aleksanteri, il n'était pas d'humeur à les entendre, encore moins à les supporter. Il aurait risqué de les envoyer promener avec une politesse toute discutable et ce n'était vraiment, mais alors vraiment pas le jour pour venir lui reprocher sa méchanceté ou l'état de ses nerfs – qui allaient très bien, de toute façon, merci beaucoup.
Il n'avait jamais été aussi HEUREUX de sa vie. Un vrai bonheur. Il exultait de joie. Il nageait dans...

Enfin – il nageait, en tout cas, et c'était toujours mieux que couler.

Front posé contre la table, mains sur la tête, il décoiffa ses cheveux en rideau parfait et tenta de s'en persuader.



La journée ne s'était pas passée mieux qu'elle avait commencé.

Il avait enchaîné maladresse sur maladresse, manquant de faire tomber des flacons à tour de bras ; c'en était arrivé à un tel point que Matilda, la mine sévère, s'était retrouvée obligée de le chasser ailleurs comme on sortirait un enfant désobéissant de la salle de classe. L'humiliation d'un échec à répétition l'avait plombé plus qu'il ne l'était déjà, envoyant ce qui lui restait de moral droit dans ses talons, et personne n'avait plus osé lui adresser la parole avant qu'Otto ne vienne s'enquérir de son état de santé. Physique et mentale, comme il l'avait si galamment précisé, et les ombres sur son visage avaient appuyé la gravité de la question sans qu'il ait besoin de se répéter ou d'insister.
Bien entendu, Luukas l'avait très mal pris.
Il ne l'avait pas envoyé promener à proprement parler, mais c'était tout comme ; or, et Otto avait été très clair là-dessus, ils n'étaient plus des adolescents et n'avaient certainement pas à s'imposer leurs problèmes personnels au travail. S'il se sentait faible, il devait aller voir le médecin. S'il se sentait seul, triste ou déprimé, il devait aller voir un psy.

La sensation d'avoir encore une fois tout raté lui avait asséné le coup de trop.

Planté devant la gare, les pieds engourdis d'avoir marché trop longtemps, il rajusta la lanière de son sac sur son épaule et questionna le ciel du regard.

Yeux plissés et remplis d'eau, il fut pris d'un fou rire en même temps qu'il se mettait à pleuvoir.




▬ 21/09/2040

Il ne s'était pas attendu à ce qu'on se jette dans ses bras et lui offre de jolis sourires comme si tout allait bien, honnêtement.

A peine la porte ouverte, sa mère s'était exclamée de joie pour mieux le presser de questions inquiètes ; qu'est-ce que tu fais là, pourquoi tu n'as pas pris d'affaires, pourquoi tu n'as pas prévenu, tu dois avoir froid – est-ce que ça va ? Ça n'a pas l'air d'aller.
Et ça n'allait pas, effectivement, alors il n'avait pas cherché à mentir sur ce point. Il avait admis se sentir un peu mélancolique, ces derniers temps, mais avait assuré à ses parents comme à son frère et à sa sœur que ce n'était rien de grave ; des problèmes avec des amis, un type en particulier qui lui tapait sur les nerfs, des soucis professionnels de-ci de-là. La fatigue. Un certain raz-le-bol.
Aljona comme Lallu s'étaient toutes deux mises d'accord pour le mettre à l'aise d'abord et mener une enquête plus approfondie ensuite, une fois chacun d'entre eux reposé et la surprise passée, aussi avait-il eu toute la nuit pour ressasser ses mensonges et soigneusement coincer son portable sous l'oreiller.
La clinique avait été prévenue de son absence dès le lendemain matin ; ça n'avait pas eu l'air d'étonner Otto, et donc par extension Matilda, qui lui avait même vivement conseillé de se reposer le temps qu'il lui faudrait pour leur revenir en forme et plein d'entrain ("enfin à ton niveau, quoi"). Il imaginait qu'Aleks et Aurora avaient dû lui envoyer un message de bon rétablissement, niais comme ils savaient l'être, mais ne put se résoudre à aller vérifier sur son portable pour autant.
Parce que si eux lui avaient envoyé un sms, alors il y en aurait au moins trois d'Eemeli.
Or, jusqu'à nouvel ordre, il n'avait vraiment pas envie de penser à lui.

« Hey, Luukas. »

Entendre la voix de son faux-frère le surprit plus qu'elle n'aurait dû, sachant qu'il l'avait vu la veille et savait pertinemment qu'il restait chez ses parents en ce moment.
Il n'était même pas neuf heures, ceci dit, alors il ne comptait pas chercher de raison plus loin que ça. Il était beaucoup trop fatigué pour réfléchir correctement.
Sourcils froncés, il dévisagea silencieusement la petite silhouette brune accrochée à la jambe d'Aarne.

« J'ai un truc urgent à faire, donc comme t'es là. Si tu veux bien, ajouta-t-il en haussant un sourcil, ce serait sympa de ta part d'emmener Ella à l'école. »

A la mention de son nom, la petite fille disparut tout à fait derrière le jean de son père.

« C'est à cinq minutes d'ici, mais même pas en rêve je la laisserai y aller à pied. Donc ?

-Ouais, ouais. Pas de soucis, répondit-il distraitement, les deux mains serrées autour de sa tasse brûlante.

-Super. Tu te rappelles où est la maternelle, ouais ? »

Luukas attrapa les clefs de la voiture au vol, son expression la plus suffisante collée au visage.

« Oh, hein. J'y ai été, je suis pas encore sénile à ce point. »

Le rire sarcastique d'Aarne résonna dans le salon comme un vieux fantôme ; de ceux auxquels on ne prête pas attention mais qui, parfois, trouvent écho dans des voix ou des sons volés au hasard.
Affalé dans le fauteuil plus qu'il ne l'était déjà, Luukas se drapa de nostalgie jusque devant les yeux.

Il n'y avait guère qu'une personne à avoir l'air d'un fantôme, ici.



« T'es attachée ? »

Hochement de tête.

« T'as rien oublié ? T'as ton sac, ton manteau, tes chaussures ? »

Trois autres petits acquiescements pressés.

Installé à la place du chauffeur, Luukas resta encore quelques secondes à fixer la fillette à travers le rétroviseur avant de ne pousser un soupir vaincu. Il ne la ferait pas parler, à l'évidence.
Constater que la fille d'Aarne lui ressemblait presque plus à lui qu'à ses parents n'était pas sans lui faire un tout petit peu plaisir, ceci dit, alors il n'osa pas s'en plaindre. Elle n'avait pas l'air bien méchante.

Arrivé au troisième virage, pourtant, il se demanda s'il n'allait pas finir par changer d'avis.

« T'es pas obligée de t'accrocher à la ceinture. Je conduis bien, grogna-t-il, main gauche coincée sous le volant. Mieux que mon frère. »

Les mots peu familiers laissèrent un goût doux-amer sur son palais auquel il ne prêta pas plus d'attention que ça. Il aurait pu dire "ton père", ou "Aarne", mais "mon frère" marchait tout aussi bien, alors peu importe. Ce n'était pas non plus comme s'il marquait son territoire. Il n'était pas jaloux d'une gamine de six ans.
Contemplatif, il dévisagea le feu rouge avec dédain.
... Il n'était pas jaloux d'une gamine de six ans.

« Elle est où, ta mère ? »

Les yeux d'Ella s'arrondirent comme des soucoupes.
Face à une question d'une telle difficulté, apparemment, se cacher le visage derrière son écharpe était la seule solution valable.

Nouveau soupir.

« Ouais, bon. Elle doit pas être bien loin non plus. »

Après avoir mis un point d'honneur à faire un créneau parfait et avoir terriblement impressionné les mères de famille qui discutaient à l'entrée de l'école, il passa à l'arrière pour ouvrir la portière à Ella.

« Je dois t'accompagner, ou t'y vas toute seule ? »

En guise de réponse, la petite glissa furtivement sa main dans la sienne.
Oookay.
Il aurait aimé dire qu'il s'y attendait, mais vu son insistance bornée à ne pas lui adresser la parole, il se serait plutôt imaginé qu'elle voudrait être débarrassée de lui aussi vite que possible. Au lieu de ça, il se retrouva à la suivre à travers la cour, le préau et le bâtiment des maternelles, ses tout petits doigts accrochés fort aux siens, quasiment collée à sa jambe pour ne pas avoir à frôler les autres adultes qui les dépassaient parfois en sens inverse. Pas besoin d'être observateur pour sentir le malaise de l'enfant. Elle faisait un tas d'efforts plus ou moins évidents pour rester le plus à l'écart possible de tout être humain, connu ou non, qui ne soit pas son père ; il voulait bien imaginer qu'elle fasse la même chose avec Eveliina, mais il n'avait pas spécialement envie de se dire qu'elle faisait une bonne mère non plus.
Il ne l'avait jamais aimée, ce n'était pas prêt de changer.
Quoi qu'il en soit, Ella restait tout de même admirablement décidée pour une petite fille de six ans nerveuse et pleurnicharde. Très capable de compromis, nota-t-il en jetant un coup d’œil à leurs mains jointes.

Il n'était pas très sûr de qui elle pouvait tenir ça.

« Ella ! »

La façon qu'eut sa nièce de redresser la tête et de sautiller sur place avant de courir vers son amie – une toute petite blonde très élégante – rappela à Luukas la manière qu'avait Tessu de relever les oreilles dès qu'il entendait le son d'une voix familière résonner dans les dix kilomètres alentours.
D'ailleurs, à bien y réfléchir, elle n'était pas si loin de ressembler à un chiot apeuré plus qu'à une enfant. Elle avait même les yeux de cocker et la moue de chien battu sur commande.
Enfin.

Après avoir eu droit à un signe timide de la main et un "au-revoir" si ténu qu'il crut bien l'avoir rêvé, Luukas refit le chemin en sens inverse et claqua la portière derrière lui.

Mains sur le volant, yeux perdus dans les ombres familières des immeubles et des boutiques, il se sentit actionner le levier de vitesse d'un geste sûr.

Tant qu'il était là, hein.



▬ 27/09/2040

A force de rester la main en suspend devant la sonnette, Luukas s'était mis à calculer les probabilités de se faire surprendre là, le bras en l'air, l'air suffisamment soucieux et nerveux pour alarmer n'importe quel voisin suffisamment bien intentionné. D'après lui, elles n'étaient pas bien grandes mais en constante expansion. Bientôt, il aurait donc une chance sur deux de tomber nez-à-nez avec soit un habitant de l'immeuble, soit le propriétaire des lieux. Ce qui aurait été plutôt gênant, il n'allait pas mentir.

Paupières bien closes, il appuya sur le bouton en jurant intérieurement.

Tant qu'il était à Helsinki, Luukas s'était dit qu'il allait rendre visite de vive voix à des amis de longue date ; Venla, Viljami, Lenni, Onni, Matias, et d'autres encore qu'il avait croisé au hasard d'un bar ou d'une conversation. Venla était la seule avec qui il avait gardé une correspondance assez régulière, nettement aidée par l'insistance de cette dernière à ne rien lâcher, aussi n'avait-il pas été surpris de constater qu'elle n'avait absolument pas changé.
Enfin – physiquement, bien sûr, elle n'était plus la même personne ; ses cheveux avaient beaucoup poussé, son visage s'était affiné, et des années à pratiquer la danse sans interruption avaient sculptées ses cuisses et ses mollets avec l'ardeur d'un professeur méritant. Du reste, pour autant, elle était exactement la même fille pleine de joie de vivre et de paillettes qu'il avait laissé sur le quai de la gare des années auparavant. Son fiancé la traitait comme une princesse, de ce qu'elle lui en avait dit ; étant le premier à penser qu'elle ne méritait rien de moins, il s'était contenté de lui souhaiter que ça dure.
La plupart des autres allaient et venaient entre Helsinki et ailleurs, et d'après ce qu'il avait pu en entendre ses amis d'enfance étaient pour la plupart mariés ou l'équivalent de leur choix. Viljami était en couple depuis plus de cinq ans, et ça avait l'air de plutôt bien se passer ; Lenni vivait avec son compagnon depuis un peu plus de trois ans, et ne tarissait pas d'éloges à son sujet ;  Matias avait eu quelques problèmes avec un ex, de son côté, mais s'était depuis retrouvé quelqu'un qu'il envisageait très sérieusement de ne plus jamais quitter de sa vie.
Seul Onni s'était montré plus réservé, que ce soit à cause de problèmes personnels ou de sa tendance naturelle au secret. Le connaissant, et vu les regards terrifiants que lui lançait Lenni depuis son fauteuil, il n'avait pas osé insister.

Et moi, et moi...

Perdu dans ses pensées, il ne réagit que trop tard au couinement des gonds mal huilés ; lorsque la porte s'ouvrit, il sursauta bêtement et esquissa un petit pas en arrière.

Deux secondes et un regard ahuri plus tard, le battant lui claqua au nez.

...Prévisible.

Il sonna tout de même une seconde fois, histoire de témoigner de son insistance, puis une troisième fois pour bien faire passer le message.
Quand il se rendit compte que le harceler ne servirait à rien, il grommela entre ses dents et pivota, dos collé à la porte, jusqu'à glisser à son pied. Rester assis là ne risquait pas d'améliorer son cas, mais il ne pensait pas que ça puisse l'empirer non plus. Au stade où il en était, attendre vingt minutes de plus à compter les lattes du pallier ne pouvait pas lui faire trop de mal.
Tant qu'à faire, il ne voulait pas risquer de louper sa chance. Il en avait trop fait sa spécialité, ces dernières années.
Royalement éviter de répondre aux appels inquiets d'Eemeli en constituait une preuve parfaite, par ailleurs. Mais ça, il le gérerait en temps voulu. A son retour.
Encore deux jours, songea-t-il, le cœur lourd, en se laissant complètement aller contre le bois. Deux jours de plus et il retournerait à Oulu, oublierait tout ce qu'il avait pu faire ici et ferait face à son amant, ses amis et ses responsabilités. Rien que deux petites journées ; le monde pouvait bien lui accorder ça.
Si leur relation avait tenu toutes ces années malgré ses erreurs, ses maladresses, son obstination à ne jamais rien officialiser et leurs disputes de fin du monde, il voulait croire qu'elle résisterait à ce que le destin pourrait encore vouloir lui jeter à la figure. S'il faisait un effort – et il comptait bien en faire, à supposer qu'Eemeli soit prêt à quelques concessions de son côté également – alors il était sûr et certain que ça pouvait marcher.
Il prenait le risque de l'être et de se faire confiance. Ce n'était pas rien.

C'était même vraiment important, pour lui.

Sans un bruit, tout doucement, la porte se déroba de derrière son dos et il se laissa glisser en même temps qu'elle.
Vu d'en bas, à l'envers, l'expression sur le visage du locataire n'avait pas l'air si terrifiante que ça.

« Deux minutes. C'est tout. »

Sourire absent aux lèvres, Luukas prit une grande inspiration.

« Merci. »



« C'est... plus ou moins joli.

-Je commencerais pas par insulter le mobilier, si j'étais toi. Et si tu fumes ici, je t'étrangle. »

Suivant le regard d'Alexander, Luukas jeta un coup d’œil interdit à la cigarette coincée entre ses doigts.
Oh.
En guise de réponse, il haussa les épaules et la rangea rapidement dans la poche de sa veste.

« Réflexe. »

Il avait été pour accepter l'étranglement, jugeant que de toute façon le stress le tuerait si ce n'était pas lui qui le faisait avant, mais jugea plus prudent de ne pas jouer à l'imbécile dès les premières secondes de conversation. Aussi puéril puisse-t-il parfois se montrer, même à trente ans passés, il n'était pas venu lui rendre visite pour se faire détester plus qu'il ne l'avait déjà été à l'époque.
Il en voulait toujours à Alexander et, confusément, imaginait que la réciproque devait donc être vraie également.
Il avait un peu de mal à l'imaginer pardonner des années de problèmes en tout genres et un séjour à l'hôpital dans un accès de bonté soudain.
Même si, techniquement, Luukas ne se sentait pas plus responsable des ennuis d'Alexander qu'il l'avait été des siens.

Ils étaient jeunes, à l'époque.

« Tu veux boire un truc ? »

Apparemment, le fixer avec de grands yeux ne faisait pas partie des réponses attendues.

« Si tu veux que je te jette à la porte en hurlant, dis le, hein.

-...De l'eau, merci. »


Verre entre les mains, assis dans le fauteuil en face de son hôte, Luukas sentit son esprit faire le vide. Fallait pas venir si tu sais pas quoi dire. Fallait rester tranquillement chez toi. Il aurait l'air malin, s'il épuisait sa patience avant même d'avoir trouvé ses mots. Mais ce n'était pas si facile que ça.
Peut-être qu'il ne s'était pas vraiment attendu à ce qu'on lui ouvre, en fait. Ou peut-être n'avait-il pas imaginé qu'Alexander aurait gardé le charme de ses dix-sept ans ; peut-être qu'il avait oublié. La ligne parfaite de son nez, ses pommettes hautes juste comme il fallait, la courbe de ses lèvres et de ses sourcils, la teinte de ses yeux foncés tellement bien accordée au brun chocolat de ses cheveux encore épais, la largeur de ses épaules et peut-être même son goût en matière de vêtements – tout ce qui l'avait rendu tellement séduisant à l'époque et qui, aujourd'hui encore, lui aurait chassé l'air des poumons s'il avait essayé de lui voler un baiser.
C'était tellement injuste. Il avait très certainement fait le même effet à d'autres, avec son joli visage et l'élégance de sa stature, mais ça lui était parfaitement égal ; être de l'autre côté, en revanche, il ne le supportait pas.
A côté d'Alexander, il ne tenait pas la comparaison.

Et c'était dire.

« Pourquoi t'es là, Luukas ? Parce que c'est pas pour rattraper le temps perdu ou me taper la causette, j'imagine. »

Certes.
L'estomac noué, il prit quelques gorgées d'eau sans trop savoir ce qui risquait de sortir de sa bouche s'il avait le malheur de l'ouvrir un jour.

Il allait falloir qu'il l'ouvre, pourtant.

« Je passais dans le coin. J'ai pensé à toi, répondit-il, songeur, alors je me suis dit que j'allais passer. Comme on m'avait donné ton adresse. Par le plus grand des hasards. Et oui, c'était Lenni. »

Alexander fit mine de vouloir l'interrompre, mais il enchaîna sans lui en laisser le temps :

« Je suppose que j'ai du mal à me détacher de certaines choses et content ou pas t'en fais partie, donc. Excuse moi.

-... Pardon ?

-Excuse moi, répéta-t-il lentement, les yeux dans les yeux, sourcils froncés. Je suis désolé de t'avoir traité comme ça, je voulais pas te blesser, ça s'est juste. Pas passé comme prévu. J'avais seize ans et j'étais énervé, je pensais pas entièrement ce que j'ai dis et j'aurais pas dû te mentir. Et c'est tout, je crois. »

Mains serrées autour de son verre d'eau, il souffla de petites rides à la surface.

« Maintenant si tu pouvais t'excuser, toi aussi, je me sentirais beaucoup mieux et je pourrais rentrer chez moi et ne plus jamais t'adresser la parole de toute ton existence. Ce serait bien. »

C'était maladroit, mais ça n'aurait pas pu être beaucoup plus clair – et, au moins, ça avait le mérite d'être parfaitement honnête. Il y tenait.
Quitte à se faire jeter dehors, il aurait dit ce qu'il avait à dire et aurait été entendu. Ce qu'Alexander faisait de ses excuses, après, ça ne le regardait pas. Il pouvait les jeter à la poubelle ou les rincer dans l'évier, si ça lui chantait ; dans la mesure où elles ne lui appartenaient plus, il ne comptait pas rester dans les parages pour vérifier qu'il les prenait à cœur et les gardait précieusement dans un coin de sa mémoire.

Il avait fait l'effort de venir. Alexander avait fait l'effort de l'écouter.

A ses yeux, en soi, c'était déjà un petit miracle.

« Donc. Tu viens chez moi après quinze ans de silence radio, sachant que je te déteste, tout ça pour me demander de m'excuser. »

L'envie de rectifier lui brûla la langue. Il était venu demander pardon, aussi.

« En partie », grommela-t-il dans son verre, désespéré de le trouver déjà presque vide.

Lorsqu'il releva les yeux, Alexander avait appuyé sa joue contre son poing. Aucune trace d'agressivité ni dans les yeux ni dans la posture ; ses traits semblaient détendus et, pour autant qu'il en sache, il ne ressemblait pas à quelqu'un sur le point de commettre un meurtre.
Connaissant sa tendance à passer de la joie à l'orage en un claquement de doigts, cependant, Luukas restait sur ses gardes.

« Okay. Je m'excuse, alors. »

Ah.
Le poids sur sa poitrine s'effondra sans un bruit.

« Je suis désolé d'avoir réagi comme ça, d'avoir exagéré. Et, de. De t'avoir agressé. »

Aussi cliché cela pouvait-il paraître, la sensation de mieux respirer lui sembla plus réelle que le fauteuil dans lequel il était installé. Il avait le cœur dans la gorge et plus la moindre côte dans la poitrine.

« Voilà. »

Regard rivé sur l'expression neutre d'Alexander, il tendit le bras jusqu'à la table basse pour y déposer son verre.

« T'as changé.

-Toi aussi, hein. Encore heureux. »

Le doute raisonnable que trahissait la moue sur ses lèvres, il le garda pour lui ; quand bien même il ne pensait pas avoir changé d'un iota, le faire comprendre à Alexander était loin d'être sa priorité. Il ne comptait pas lui expliquer quoi penser.
Et c'était ce genre de décisions, ces silences respectueux et l'angle plus mature de son cynisme qu'Alexander aurait pu citer quand il affirmait que lui aussi. Ne pas s'être vus pendant plus de dix ans accentuait la différence à un point que ni l'un ni l'autre ne réalisait tout à fait.
Ce qu'ils comprenaient à la perfection, en revanche, c'était que cette conversation aurait été impossible à l'époque.

Il aurait tellement aimé qu'elle soit possible à l'époque.

Ils soupirèrent d'un même mouvement.



▬ 29/09/2040

« Tu vas prendre bien soin de toi, hein ? »

Bras noué autour du cou d'Aljona, joue contre ses lourdes mèches de cheveux blonds, Luukas sentit comme un vent de déjà-vu lui balayer la nuque.
A bientôt soixante ans, il se serait imaginé qu'elle aurait appris à le laisser partir sans se mettre à pleurer. Comme quoi certaines choses ne changeaient jamais vraiment.
Lallu, un pas en arrière, lui adressa un sourire inquiet.

« Je prends toujours soin de moi.

-Plus ou moins, rectifia-t-elle, bras croisés. Tu n'as vraiment pas l'air en forme, tu sais.

-J'ai l'habitude que tu sois tout mince et fatigué, ajouta Aljona en se détachant de lui pour mieux appuyer contre ses côtes à travers le manteau, mais ça va en empirant. Si tu fais de l'anémie ou je ne sais quoi, tu dois aller au médecin. »

A son grognement exaspéré, elles répondirent par un même regard sévère.

« Luukas. On t'aime, c'est normal qu'on s'inquiète pour toi.

-Oui, oui, okay, j'irai au médecin, abdiqua-t-il, mains levées. Mais je bousille pas ma santé, je vous assure.

-Tu as des amis sur qui compter, oui ?

-Oui, äiti.

-Et tu sais que tu peux revenir au moindre problème, hein ?

-Je sais, maman. »

Sac sur l'épaule, écharpe défaite autour du cou, il adressa un dernier signe de la main à ses parents avant de ne disparaître dans le wagon.
Il s'assit tout d'un coup, épuisé rien qu'à l'idée de la discussion qui l'attendait chez lui, avant de remarquer que sa fenêtre donnait sur les quais. Main en visière, nez presque collé contre la vitre, il scruta la foule des yeux jusqu'à trouver ses parents, debout devant la porte par laquelle il avait disparu. Lallu tenait Aljona contre elle, tempe contre tempe, bras dessus bras dessous, et il ne put s'empêcher de remarquer la tristesse qui accentuait les rides au coin de leurs lèvres.
Il aurait été incapable de dire pourquoi mais l'instant d'après, il se redressait précipitamment et traversait le wagon à grandes enjambées, sac sur l'épaule et écharpe défaite autour du cou, les jambes lourdes – s'élançait à travers la porte encore ouverte du train et courait jusqu'à passer un bras autour du cou de chacune de ses mères.

Leur cri de surprise se mêla vite de rires, et il déposa un baiser sur chacune de leurs joues.

« Vous savez que je vous aime, hein ? »

Larmes aux yeux, Aljona l'attira contre elle une nouvelle fois.

« On sait, mon chéri.

-Allez, file ! Tu vas rater ton train, jeune homme. »

Yeux levés au ciel, il embrassa Lallu une dernière fois avant de ne reculer jusqu'à la porte du train.
Penché dans l'embrasure, il mit sa main en porte-voix :

« C'est vous qui viendrez, la prochaine fois, d'accord ? »

Il eut du mal à entendre leur réponse avec le brouhaha des passagers dans le wagon, et fut bientôt repoussé à l'intérieur par les retardataires qui tenaient encore à monter dans le train à sa suite.
Sourire aux lèvres, il laissa la porte se fermer derrière lui sans perdre ni le sourire ni la chaleur au creux de sa poitrine.

Il était à peu près sûr de les avoir entendu répondre que c'était une promesse.



▬ 22/10/2040

En ouvrant la porte de son appartement, Luukas fut frappé par le silence de mort plus que par la tiédeur familière des lieux, la légère odeur de renfermé et de tissus propres ou la grande clarté qu'offraient les fenêtres aux rideaux tirés. L'impression d'absence, anormale, s'était imprégnée jusque dans la tapisserie et le tapis de sol ; si un concept avait pu avoir une forme matérielle, il aurait juré être rentré dans une poche vide d'oxygène.
Tout ce qui lui manquait ici était ce qu'il n'aimait pas admettre avoir, pourtant.
La vie aimait se moquer de lui.
Ses pas l'eurent vite menés jusqu'au canapé, sur le dossier duquel il déposa veste, écharpe et gants, sans un regard pour le porte-manteau poussiéreux abandonné près de la porte. Il envisagea de regarder la télévision, de rallumer son portable pour vérifier ses messages ou encore de tout simplement rester au lit jusqu'à ce que l'horloge indique une heure plus appropriée au coucher, mais décida finalement de prendre un bain. Il n'avait pas trop eu le temps de s'accorder autre chose que des douches, ces derniers temps. Il en avait vraiment besoin.
A peine un pied posé dans le couloir, une grosse boule de poils se redressa de son perchoir et s'étira pour mieux descendre sur ses épaules. Il le laissa faire, tout en lui expliquant qu'il avait de la chance qu'il n'ait pas d'habits craignant ses petites griffes et les trous qu'elles risquaient de laisser dans le tissu ; il avait beau aimer les animaux, il n'appréciait pas qu'ils lui grimpent dessus sans demander la permission.
Malheureusement pour lui, Eemeli avait appris à son chat suicidaire que les épaules constituaient un lit et observatoire de qualité. Depuis qu'il s'était habitué à sa présence, il passait donc sa vie à réclamer des siestes sur sa nuque ou ses genoux.
Et par "réclamer", il entendait bien sûr que cette bête ingrate s'installait et refusait de bouger d'un iota.

Fidèle au poste et apparemment peu ému d'avoir été posé au sol, le chat persista à se frotter dans ses jambes et à suivre ses allers-retours entre la salle de bain et la chambre sans se fatiguer.
Excédé, Luukas finit par lui jeter son t-shirt dessus. Le regarder tenter de trouver la sortie avait quelque chose de tout à fait thérapeutique, honnêtement. D'autant qu'il n'avait rien à faire là, de toute façon. Ni dans la salle de bain, ni dans l'appartement – c'était le sien, et double des clefs ou pas, Eemeli ramenait toujours ses animaux chez lui en période de crise ou d'absence quelconque. Il n'aurait jamais laissé sa bestiole toute seule s'il n'y avait pas l'un d'entre eux dans les parages pour lui donner à manger, à boire et vérifier qu'il ne s'était pas coincé tout seul dans un placard. Ce n'était vraiment pas son style.
Il rajouta à cette idée un bouchon de bain moussant dans la baignoire, robinet ouvert à fond, avant de faire un rapide tour des lieux. Juste histoire de vérifier, se rabâcha-t-il, trop à l'aise pour ne serait-ce que penser à enfiler des sous-vêtements ou se couvrir d'une serviette le temps de son inspection.
Après quelques minutes à se promener en tenue d'Adam sans rien avoir trouvé qui sorte de l'ordinaire, il décida de mettre ses questions de côté et ferma les vannes d'un geste sec. Ça pouvait attendre.

L'eau l'enveloppa avec plus de bienveillance qu'il n'en méritait ; chaude, douce, pleine de bulles et de mousse pailletée, et aussitôt il sentit ses muscles se détendre et son esprit entreprendre un ménage bien nécessaire. Il n'aurait su dire si c'était l'effet placebo des paillettes ou tout simplement la sensation agréable du liquide autour de ses os, mais il n'était jamais aussi détendu que dans une baignoire remplie d'eau colorée. Cils alourdis de mousse, jambes pliées ou tendues contre le carrelage mural, entre ciel et mer ou même complètement immergé, le monde ne faisait pas plus sens qu'il avait besoin d'en faire ; et comme il se sentait plus proche du sommeil que de l'éveil malgré ses yeux grands ouverts, il se contentait de hocher la tête sans rien trouver à y redire.

A tout les cris de son cerveau court-circuité, il chantait "peu importe".
L'organe ne trouvait rien à y redire d'intelligent, alors il se taisait. Et lui, il avait la paix.

Dommage qu'il n'arrive pas à sortir son insouciance de l'eau.

Lorsque la porte de l'appartement cliqueta, il aurait été incapable de dire combien de temps s'était écoulé. Une heure ? Deux ? Un bref coup d’œil à ses doigts ridés lui confirma que ça faisait un bout de temps, mais la notion exacte lui échappait toujours. Sans horloge, impossible à savoir.
Nuque appuyée contre le rebord, pas le moins du monde inquiet, il appuya le bout de son index humide contre le nez de Hiccup. La confiance qu'il lui portait était admirable. Dormir sur le rebord d'une baignoire pleine, qu'on déteste la solitude ou non, c'était quand même un peu stupide.
Les bruits de pas s'arrêtèrent devant l'interrupteur du salon, dont le petit clic discret résonna à travers les cloisons. Il les entendit marquer une pause devant le canapé, sans doute à cause des affaires qu'il y avait laissé, puis accélérer le rythme jusqu'à ouvrir la porte de la chambre – là encore en allumant la lumière sur leur passage.
Le soupir traversa la porte, et Luukas se surprit à faire la moue au verrou ouvert.
Il fallut quelques longues secondes de plus à Eemeli pour fermer la porte de la chambre et remarquer la lumière dans la salle de bain, rester immobile un instant de plus, puis appuyer sur la clenche d'une main hésitante.
Ses yeux penauds se posèrent sur lui en même temps que Luukas redressait le dos. Il avait gardé sa veste et ses chaussures, tiens.

Sourcil haussé, le vétérinaire appuya de nouveau sur le nez du chat, qui répondit en ronronnant.

« Je me disais bien que tu l'aurais pas laissé tout seul.

-J'ai cru que tu reviendrais pas. »

Haussement d'épaules, cette fois.

« Je me ferais virer, si je revenais pas. En plus de perdre toutes mes affaires. » Il réfléchit un bref instant, plus qu'à moitié immergé de nouveau, avant d'ajouter : « Et toi. »

Ces deux mots prirent es airs de Sésame magique quand, comme un ballon se dégonfle, Eemeli soupira pour mieux venir s'asseoir au bord de la baignoire.
Les cernes sous ses yeux ne firent pas plaisir à Luukas, bizarrement.

A une époque, pourtant, il aurait été heureux de lui avoir fait perdre le sommeil.

« C'était pas entièrement contre toi, Eemeli. J'avais besoin de réfléchir un peu.

-Et ça a donné quoi ? »

Lèvres pincées, Luukas fit mine de compter sur ses doigts.

« Mes parents veulent que j'aille chez le docteur, comme toi, donc je vais devoir abdiquer. La fille de mon frère ne me déteste pas, ce qui est plutôt une bonne chose, je suppose. Mes amis vont bien. Ah et j'ai fait la paix avec mon ex, aussi. Je crois.

-Alexander ?

-Yup. » Crâne renversé en arrière contre le bord, il partit d'un drôle de rire qui fit trembler sa trachée. « Enfin, il m'a quand même demandé si je comptais me suicider, avant de partir. Il devait trouver ça très suspect que je mette mes affaires en ordre, tu vois. Ça et mon air de dépressif chronique.

-Jeeee peux comprendre, avoua Eemeli en tendant le bras au-dessus de l'eau pour caresser Hiccup. J'aurais eu peur aussi.

-Mmmh.

-Rien d'autre ? »

Bonne question.

« Eh ben, je t'aime. Mais c'est pas nouveau. »

Le silence s'étendit tellement longtemps que, pendant peut-être dix secondes, Luukas se prit à regretter d'avoir parlé.

« ... Je t'aime aussi, Luukas. Mais rien de nouveau non plus, hein. »

La suivante, il regretta de ne pas l'avoir fait avant.

« Allez, tu sais quoi –  debout, hop ! On a plein de trucs à faire.

-J'ai pas fini mon bain, wow.

-Tu vas finir par te transformer en pruneau si tu restes dedans plus longtemps. Allez, viens. »

Faussement vexé, le jeune homme s'étira paresseusement avant de ne saisir la main d'Eemeli, enjambant le rebord d'un mouvement las pour mieux se couvrir de serviettes puis s'envelopper dans sa robe de chambre.
Comme son ami n'avait pas l'air décidé à lui lâcher les doigts, il vida la baignoire et récupéra le chat comme il put sans défaire leur étreinte précaire ; porte close, tiré sans violence jusque dans le salon, il écouta les battements nerveux de son cœur se calmer peu à peu.

Comme une formule magique, trois petits tour et puis s'en vont, le feu lui grimpa des jambes jusqu'aux poumons et brûla tout les doutes sur son passage.

Parce que même si le monde ne tournait pas toujours rond, maintenant, il était sûr que ça irait quand même.

Quoi qu'il arrive, seul ou non, ça irait.



▬ 11/02/2041





▬ 17/03/2041




___________________________________________________


« Success is ashes on my tongue ;
Remain unhappy though I'm loved.
I know I'm foolish and I'm young -
But can't you see it's not enough ?
I run my hands across my face ;
Failing to feel the moments weight.
Is this all life is offering ?

Well, what the hell is wrong with me ? »

I promise I won't slip up this time, you can trust me :
 
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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   Mar 20 Juin 2017, 13:18

Félicitation
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Tu peux dès à présent recenser ton avatar, ton métier et demander une chambre pour t'en faire un petit nid douillet. Tu peux également poster une demande de RP ou créer ton sujet de liens. Ton numéro va t'être attribué CE SOIR et tu vas être intégré à ton groupe très bientôt. Tu es arrivé dans la pièce Sud.

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MessageSujet: Re: Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;   

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Luukas Kinnunen ▬ Your hands they burn like mine ;

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