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 Callum Densmore ▬ « Tell us a tale of the proud and the free »

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Coincé depuis le : 15/06/2014



DOSSIER
Nombre de décès  : 2.
Circonstances des décès  :
Métier  : Barman.

MessageSujet: Callum Densmore ▬ « Tell us a tale of the proud and the free »   Dim 15 Juin 2014, 06:10



« I need my conscience to keep watch over me, to protect me from myself so I can wear honesty like a crown on my head when I walk into the promised land. We've been too long American dreaming ; I think we've all lost the way, forlorn somnambulistic maniacal in the dark. And we'll go dancing in the rings of laughter, and leave alone by the shores. Feel alone in the brands of rapture, and leave alone for the loss. »
Nom : Densmore (Brennan).
Prénom : Callum Owen.
Surnom : Cal'.
Sexe : Masculin.
Âge effectif : 22 ans.
Âge apparent : 22 ans.
Date de naissance : 06/11/1905, Queenstown, Irlande.
Date de mort : 30/06/1928, Chicago, États-Unis d'Amérique.
Orientation sexuelle : Hétérosexuel.
Groupe : Commotus.
Nationalité : Américain.
Langues parlées : Anglais, Français, Italien, Latin.
Ancien métier : Étudiant en Droit.
Métier actuel : Barman.
Casier Judiciaire


▬ Crimes commis :
▬ Circonstances du décès :
▬ Péché capital principal :
▬ Péché capital secondaire :
▬ Rapport à l'alcool :
▬ Rapport aux drogues :
▬ Addictions :
▬ Mauvaises attitudes récurrentes :
▬ A été victime :


Physique


« There's a dark part of town where the girls get down and I cannot wait for a chance to go »

Callum a toujours su tirer parti de son physique avantageux ; et il s'est arrangé pour façonner en arme un visage fort agréable au naturel et qui, à défaut de lui ouvrir toutes les portes, lui a drôlement facilité la vie.

Callum est de ceux qui ont eu la chance, à leur naissance, de posséder des traits fins et réguliers. Du petit garçon aux joues rebondies à l'adulte charmeur et bien bâti, il en a pris conscience au fil des années et s'il ne s'en vante jamais vraiment, il sait malgré tout qu'il est beau et que ce n'est pas près de changer,  et ce qu'il soit mort ou vêtu d'un uniforme à la coupe discutable.
Plutôt grand du haut de son mètre quatre-vingt quatre, Callum est naturellement fin et élancé. Astreint à un entraînement quotidien pour ne pas se laisser aller, soucieux de l'image que lui renvoie son miroir, il a de la force dans les bras, dans les jambes, et est à la fois souple et endurant. Sûr que s'il avait vécu dans les champs de son pays natal à travailler la terre d'arrache-pied, ses mains n'auraient pas été aussi douces et fines qu'à présent. Callum a des mains d'artiste, de riche, belles et effilées comme le reste de sa personne ; de sa peau claire en passant par ses dents blanches, il dresse le portrait d'un jeune homme qui n'a jamais connu le dur labeur ou les soucis financiers de beaucoup d'autres. Demi-vérité qui n'a laissé que deux marques sur son corps : la morsure d'un couteau près de sa hanche et celle, plus ancienne et pâle au coin de son front, d'une chute dans son enfance.
Monsieur a des cheveux bruns qui se parent de reflets cuivrés sous n'importe quelle lumière, quelle soit naturelle ou artificielle. Épais et soigneusement coiffés, Callum y passe parfois la main pour les déranger comme le faisait son frère, tic qu'il a gagné par mimétisme et dont il n'arrive plus à se défaire. Ses yeux sont d'une couleur noisette hésitant sous certains éclairages entre vert et brun, mais jamais trop longtemps. Son visage pâle possédait, dans l'enfance, quelques taches de rousseur réparties sur ses joues ; il n'en garde aujourd'hui plus aucune trace.

En plus de posséder un joli visage et une belle silhouette, Callum est un homme auquel tout va ; chaque vêtement, même le plus hideux des haillons, semble épouser parfaitement son corps et rien ne lui donne l'air gauche ou imbécile. Sans doute que son dos droit et sa démarche assurée n'y sont pas pour rien : Callum sait se donner des airs de conquérant, pas par malice mais parce qu'il est ainsi fait et sûr de lui. Il a beaucoup de charisme dans l'ensemble, et ce serait mentir que prétendre qu'il n'en a jamais usé. Poussé par d'autres, par la facilité, il ne s'est pas gêné pour étirer son sourire quand il fallait et à qui le voulait.
Agile, adroit, certains de ses réflexes sonnent malgré tout faux ; quand il se retourne presque trop brusquement ou que ses doigts ont vite fait de vous broyer le poignet, on sent qu'il ne s'est pas toujours senti à l'aise et en sécurité – et que parfois, lui aussi a pu faire mal.


Caractère


« Shut up, sit up, it's a kangaroo court »

Callum est un jeune homme bien sous tous propos : aimable, courtois, poli, romantique, toujours prêt à venir en aide aux autres... Personne n'aurait pu arracher un autre discours à ses proches.
Callum n'est pas idiot et sait que ses défauts, pour peu qu'il en soit conscient, il doit les cacher pour ne pas être la cible de remarques acerbes. Petit garçon particulièrement reconnaissant à sa famille pour l'avoir recueilli et sorti de l'impasse, il faisait tout son possible pour paraître parfait et charmant, illusions pour lesquelles il se tuait à la tâche. Pas par malice, non, juste dans le but de rendre ses parents, ses frères et sa sœur fier de lui – ce qui ne défend malheureusement pas tous les mensonges et les faux pas.
On ne pourra jamais nier que gentil et poli, Callum l'est, et sans se forcer. Quand il s'agit de tendre ou de prêter la main, il répond toujours présent sans avoir à se forcer. Le jeune homme se préoccupe énormément de son prochain et du bonheur qu'il peut dispenser à ceux qui entrent dans ses bonnes grâces et dans sa pitié, si large et profonde. Cette facette de sa personnalité éclipse bien souvent le fait qu'il n'aidera pas quelqu'un à construire sa vie si cette personne peut menacer ne serait-ce qu'un peu son bonheur personnel et chèrement acquis. Si Callum est travailleur et fait des efforts sans laisser filtrer la moindre protestation, il tiens jalousement à ce qu'il a acquis, au point de grimacer intérieurement lorsqu'il doit ne serait-ce que prêter ses affaires. Il s'accroche désespérément à son confort matériel et spirituel ainsi qu'à celui de ceux qui lui sont le plus proche, au point de lui faire prendre de mauvaises décisions dans la panique, ou des attitudes paradoxales engendrant des actions incongrues dans la foulée, dont il est obligé de se repentir plus tard.
Pourquoi ? Parce que le jeune homme a encore à l'esprit le bruit d'une terre qu'on tasse faute de moyens, de lamentations sur cet argent qui manque, et la promesse d'une vie meilleure. Maintenant qu'il la tient entre ses mains, hors de question de la laisser s'échapper. Il l'a méritée : et quand il s'agit de protéger les siens ou sa réussite, Callum se montre résolu et agressif. Il n'a que peu d'estime pour ceux qui interfèrent dans son travail ou tentent de subvenir en grignotant le travail des autres sans faire le moindre effort. Il pense fermement que tant qu'on a la volonté de s'y mettre et de lever la tête, on peut tout réussir. Les paresseux peuvent bien mourir, ils ne représentent que des parasites bons à éliminer.
Déterminé quand la cause lui paraît juste et peu enclin à lâcher le fil avant d'avoir trouvé la fin du labyrinthe, Callum est malheureusement trop influençable. Pas naïf au point de croire les promesses d'inconnus, mais suffisamment pour avaler la couleuvre sans se questionner lorsqu'il s'agit de ses proches. Qu'il ne voit réellement rien ou se force à ne rien voir, cette confiance aveugle peut vite lui jouer de sales tours. Il parle bien et n'a aucun mal pour charmer les autres, charismatique dans cette sympathie qui peut à son tour tromper les autres et le faire passer pour une bonne poire. Il n'a aucun scrupules à manipuler lorsqu'il n'aime pas, méprise ou si la chose s'avère nécessaire. Aucun.
Tout est bon pour servir une cause juste – et les rares moments où Callum remet en doute la légitimité de ses actions, une main ou un sourire ami le persuade automatiquement du contraire.
Il est persuadé de bien faire et s'il ne l'est pas, il se met des œillères. C'est aussi simple que ça.
Resté aimable malgré son train de vie, ce serait hélas mentir que de dire qu'il n'a pas pris goût à la vie riche et facile. Tabac, jolies filles, des soirées passées à danser sans se préoccuper du reste, dieu que sa charité peut paraître hypocrite quelques fois ! Elle ne l'est pas, il est sincère, mais pourquoi se priver quand tout est à portée de mains ? Alors Callum est parfois superficiel, parfois futile, fume trop et se laisse trop facilement entraîner dans ces aventures physiques et sentimentales qu'il affectionne particulièrement. Dans cette fascination pour toutes les nouvelles découvertes et technologies des Roaring Twenties et de ses nombreux artistes en tous genres.

Callum a toujours profité de son temps et de ce que l'entre-deux-guerres pouvait lui offrir comme divertissements. Pour autant, il n'en a pas oublié ses modestes origines, et désirait réellement un monde plus juste, notamment pour les noirs et autres minorités d'Amérique dont il admirait la culture. Il était si vite révolté par l'injustice et la discrimination. Dommage que les choses n'aient pas tournées en sa faveur.


Histoire


▬ Décembre 1911, Queenstown, Irlande.

« Ne regarde pas, Callum. »

Le petit garçon se rappelait surtout des mains de sa sœur, gelées contre ses tempes tandis qu'elle soustrayait le cimetière à sa vue. La matière grossière et rêche de sa robe que ses petites mains cherchaient sans oser s'accrocher aux siennes.
Il ne comprenait pas pourquoi elle lui mettait toujours ce bandeau devant les yeux quand ils se rendaient au cimetière. Il attendait là, debout sur ses deux jambes, le bruit de la terre qu'on retourne et entasse plein les oreilles. Le son qu'elle faisait en embrassant le bois lui rappelait alors pourquoi plus personne ne bougeait ou ne riait. Il était encore trop petit pour se demander pourquoi personne ne pleurait plus depuis longtemps.

« Leah ? Est-ce que Molly ira au ciel ? »

Un tremblement imperceptible des doigts et, il aurait pu le jurer, un reste de sanglot dans sa voix cassée.
Mais sa grande sœur ne baissait jamais les yeux.

« Bien sûr qu'elle ira au ciel.

- Et Shannon ? Et Hannah, et Aisling, et Fiona, et Patrick ? »

Les doigts laissèrent à nouveau filtrer le soleil froid d'une triste journée de Décembre, boule d'argent en suspension dans un ciel perpétuellement gris que la mer ne mirait qu'à demi. Le petit garçon respira l'odeur salée qu'il connaissait par cœur et regarda, presque surpris, la nouvelle croix qu'on avait érigé sur la terre bosselée.
Une comme toutes les autres. Six et jamais assez vieilles. On a pas de chance dans la famille.

« Ils iront tous là-bas, et toi aussi. Mais dans longtemps, Callum. Dans longtemps. »

Elle disait ça comme un sort pour éloigner le malheur, qui n'avait jamais marché malgré toutes les prières échouées dans la cendre du feu, au soir. Le garçon la laissa enrouler ses bras autour de son cou, la jupe effleurant maintenant le sol poussiéreux. Déjà le sourire de Molly s'estompait, comme s'étaient estompés tous ceux avant elle, que parfois il n'avait jamais ou à peine connus. Il se souvenait de la poigne ferme d'Hannah quand Patrick était parti – c'était il y avait six mois de ça maintenant, mais ça aussi c'était une sensation fantôme dont il ne resterait bientôt plus rien.
Ils étaient tous partis à la chaîne, comme une plaisanterie dont a du mal à rire, et une absence qu'on ne réalise qu'en changeant les draps.

« Leah. »

Callum se souvenait par-dessus tout des yeux humides de sa sœur quand elle le prenait dans ses bras et rejoignait leurs parents, quelques pas plus loin. Le flash d'un sourire tendre, la sensation d'une main calleuse sur son crâne, un dernier regard pour le cimetière qu'ils laissaient derrière eux sans oser espérer ne plus y poser un pied un jour.

Ça attire le malheur, qu'ils disent, de trop y penser, de trop espérer.
Pourtant, il espéraient encore, laissant les deux enfants qu'il leur restait dormir ensemble entre deux draps gris.

« Ça ne peut pas durer comme ça. »

Callum, les yeux perdus de sommeil entre quelques songes brouillés, confondait déjà le bruit des murmures et celui de la terre contre le bois.



« Papa a acheté les billets du bonheur. Il dit que là où on va, on aura plus d'argent, qu'on aura plus jamais faim et qu'on pourra acheter des médicaments. Il dit que là-bas tout le monde devient riche, et qu'on sera heureux. »





MEMORY LOSS.



Il n'avait jamais vu autant d'eau : partout, à droite et à gauche, le bleu azur s'étendait à perte de vue. Appuyé contre la rambarde, les mains de Leah sur ses frêles épaules, Callum ouvrait de grands yeux noisettes, ronds comme des billes. Si le roulis du navire lui avait donné la nausée les premières heures, après une bonne nuit de sommeil, il n'avait pas attendu pour parcourir le pont auquel sa classe avait droit, bonne humeur à la bouche. Leah le suivait comme son ombre, histoire qu'il ne se penche pas trop, et leurs parents les regardaient depuis un banc un peu plus loin. Callum n'avait pu s'empêcher de penser qu'ils avaient l'air heureux ; parce qu'entre la mort de Molly et leur départ, ils avaient beaucoup fait la tête. Angoissés, tristes, stressés.

Maintenant, tout allait bien.

« Leah, je vois pas les poissons !

- Attends, je vais t'aider. »

Les mains de sa sœur passèrent sous ses aisselles et en un rien de temps, le petit garçon se faisait hisser sur la rambarde, solidement calé par des bras forts d'un travail manuel long et éreintant, labeur étalé sur des années et des années. Callum poussa un cri qui fit se retourner quelques têtes, ravi. Le vent lui fouettait le visage, faisait voler ses cheveux courts. Il posa une main sur son chapeau et tendit l'autre en l'air.

« Je voooole ! »

Il sentit la vibration du rire que Leah étouffait contre son épaule et celui de leur père, bien moins discret, résonna derrière eux. Il ferma les yeux pour devenir un oiseau, des pieds à la tête.

Et c'était fou, mais balancé de droite à gauche, avec le bruit des vagues et conversations qui se muaient en cris d'oiseaux, il aurait vraiment pu s'y croire. Déployer ses ailes et fendre le bleu du ciel plutôt que celui de la mer : c'était une sensation qu'il était certain de ne plus jamais ressentir un jour et qu'il savoura tout du long. A sa suite, le bateau laissait un sillage d'écume comme un petit paradis.

C'était tellement, tellement mieux que la terre contre le bois. Scritch scritch.
Je peux vraiment voler, tu sais. J'ai pas besoin de plumes pour ça, Leah.





MEMORY LOSS.



Il étouffa un sanglot, la poitrine compressée.

« Maman, j'ai peur, j'ai peur, maman...

- Chut, pleure pas, ça va aller. »

Le front contre le sien, il avait occulté les cris, l'agitation, et serré sa main à l'en broyer.

Maman, j'ai peur, tellement peur.





MEMORY LOSS.



Though like the wanderer, the sun gone down
Darkness be over me, my rest a stone
Yet in my dreams I'd be nearer, my God, to Thee,
Nearer, my God, to Thee, nearer to Thee !

Nearer to thee.






« Ton nom, petit. »

Sa moustache était si belle et bien taillée qu'en d'autres circonstances, il en aurait tiré les bouts. Elle était tellement différente des joues piquantes et sombres de son père, et ses mains tellement plus douces. Le contact rugueux ne le quittait pas, et la réponse força ses lèvres, accompagnée de lourds hoquets.

« Callum Brennan. »





« Callum, Charley... »

Pauline tapotait la tête de ses frères et les prenait par les épaules, penchant à droite et à gauche comme un navire malade pour trouver la position parfaite. Insensible à leurs protestations vites étouffées par des gloussements amusés, elle les faisait tourner et reculer sans relâche jusqu'à s'estimer satisfaite. Dès qu'elle claquait la langue contre son palais, ils n'avaient plus le droit de bouger ne serait-ce que d'un millimètre sans essuyer cris et remontrances aiguës.

« Et Ralph ! »

La fillette s'empara du tout petit garçon qui s'amusait de leur drôle de valse depuis une chaise haute. Avec mille précautions, elle le cala dans ses bras et s'assit à la gauche de Callum.

« Maman, papa, c'est bon ! On est installé ! »

Ils entendirent leur mère s’écrier quelque chose depuis une des pièces du rez-de-chaussée avant que ses talons ne fassent chanter le carrelage du hall. Ellen claqua des mains fines et satisfaites, pressant  son mari qui prenait définitivement trop de temps. Elle rajusta sa cravate elle-même avec un « tu es parfait » faussement fâché et le poussa derrière l'objectif que le photographe préparait avec un soin maniaque. Les chaussures frôlant le sol, assis sur deux chaises jumelles, Callum et Charley échangeaient murmures et sourires, ne s'arrêtant que lorsque Pauline les disputait gentiment.
Ils reprenaient de plus belle l'instant d'après.

« C'est bon ! S'écria finalement David en contemplant son appareil avec ce qui ressemblait à de la fierté, tout le monde est prêt ? »

Un concert de « oui », « non » et « attendez encore une petite minute » se fit entendre tandis qu'adultes et enfants vérifiaient que rien ne clochait dans leur tenue.

Le bâtiment sentait le vieux et le neuf à la fois – une drôle d'impression que la photo ne parviendrait jamais à faire ressortir parfaitement. Callum en remplissait ses poumons, avec la sensation du marin enfin de retour chez lui. C'était la première fois en deux ans qu'il pouvait à nouveau souffler sans avaler de l'eau.

« C'est bon ! »

Tout n'était que dorures sur fond de marbre et de richesses.

« Attention. »

Les petits garçons, pour une fois, étirèrent les lèvres sans faire la grimace et, captivé par l'appareil, Ralph ne regarda pas à l'opposé de l'objectif. Clic. Le hall, quoique vide, accueillerait bientôt toute une élite de gens fortunés et de moins chanceux.

William, sa femme Ellen et leurs enfants Pauline, Charley, Callum et Ralph Densmore,
A l'hôtel Densmore, le 6 Septembre 1914.




« Ils étaient riches, hein ? »

Abigail leva les yeux au ciel, attrapant à temps la photo avant que sa fille ne l'abîme. Joyce poussa une protestation sonore, laquelle fit le tour des murs centenaires en un clin d’œil sans que la trentenaire ne s'en offusque. Personne n'était encore arrivé.

« Pas autant que d'autres mais oui, ils étaient riches. Ils avaient des origines modestes, pourtant. »

Elle tourna la page pour pointer du doigt un visage noir comme le charbon surmonté d'un grand chapeau blanc.

« C'est mon arrière grand-mère Emily.

- Elle était belle !

- Ah ça... Même vieille, elle me faisait de l'ombre. »

La petite fille café au lait éclata de rire.

« Mais t'es belle aussi, maman. »

Pensive, elle traça du bout du doigt le sourire épanoui de la petite famille. Tout revenait à cette photo sans qu'elle parvienne à savoir pourquoi. Parmi les mille clichés amassés au cours des ans, c'était celui-là qui l'avait toujours passionnée.

« Ils venaient d'Irlande ?

- Pas tous. Ellen avait traversé l'océan à la fin du XIXème siècle avec son frère pour rejoindre ses parents à New York. Quelques années plus tard, c'était Callum à bord du Titanic. Il y a perdu sa famille. Peut-être qu'elle a tenu à le garder avec elle parce qu'il lui rappelait ses origines et la petite fille qu'elle avait été. »

Joyce fit la moue, encore chamboulée par l'histoire que sa mère lui avait raconté la dernière fois. Abigail le vit et tapota la joue de son aînée.

« Allez, va te préparer avant que tes cousins débarquent. On en reparlera après, si tu veux. »

L'album ne risquait pas de disparaître et les souvenirs, délicatement enveloppés de papier bulle, n'attendaient qu'une évocation fugace pour refaire surface.



▬ Août 1916, New York, États-Unis.

Callum était allongé sur le dos, les yeux rivés au plafond ouvragé qui les surplombait ; juste à côté de lui, Charley avait les mains sur les oreilles et regardait les couples valser au rythme de la musique festive. Les colliers de perle se balançaient, les coloris se mélangeaient en une masse grondante et riante qui se pressait à travers les salles du rez-de-chaussée, avide de divertissements.
Tout en bas de l'escalier menant au palier où ils se cachaient, c'était le monde des adultes qui se mettait en branle durant la nuit et fascinait les enfants peu pressés d'aller rejoindre leur lit. Callum et Charley ne trouvaient pas d'activité plus passionnante qu'espionner les réceptions que donnaient leurs parents durant les beaux jours, où ils se saoulaient de notes et d'intonations à en passer des nuits blanches. Certains de se faire pincer si un quelconque domestique leur trébuchait dessus, le jeu en valait néanmoins la chandelle.

« On échange ? »

Callum roula sur le ventre et Charley sur le dos, l'un sourd et l'autre aveugle. Ils s'accrochaient à ce jeu qui consistait à n'écouter que la musique ou ne regarder que les pas de danse, l'un sans l'autre et jamais les deux à la fois. Ils avaient beau ne pas réussir à les départager et s'accorder sur le vainqueur, ils continuaient par habitude ou obstination.
Tap tap.

« Plus tard, je danserai aussi bien qu'eux. »

Callum lui adressa un sourire moqueur.

« Et moi, je danserai mieux que toi. »

Il reçut un coup de coude dans les côtes et les deux garçons roulèrent jusqu'au bord des escaliers où Gladys se tenait droite comme un piquet. Ils sentirent plus qu'ils ne virent le regard perçant qu'elle dardait sur leurs chemises froissées. Ses yeux bien trop clairs faisaient encore plus peur dans l'obscurité où ils semblaient luire de mécontentement.

« Allons bon, messieurs, aurait-on oublié de vous remettre votre invitation ? »

Elle croisait les bras, tapotant le tissu sombre de la robe qui lui recouvrait les mollets. A deux centimètres de ses chaussures cirées, Callum se redressa, suivi de Charley. Ils baissèrent la tête et fixèrent le sol le temps que la domestique leur fasse la leçon et les renvoie rudement au lit. Ils avaient la chance de partager une chambre – chose à laquelle leurs parents avaient consenti sans même qu'ils aient à insister – et Gladys n'avait pas jugé bon de les séparer pour les punir.

Callum sentit le bras de Charley s'abattre sur son estomac. Il toussota et fixa son agresseur dont le sourire faisait six fois le tour du visage.

« La prochaine fois, on se glissera dans les cuisines. »

Charley avait les pires idées de la maisonnée, devant Pauline qui n'était pas en reste mais bien plus raisonnable. Et Callum, peut-être parce qu'il avait quelque chose à se prouver dans une famille qui n'était pas la sienne, ne faisait que suivre les fauteurs de trouble.

Un froissement de draps propres et sentant bon la lavande précéda Charley dans le grand lit près du sien. À travers la fenêtre fermée, un vent chaud charriait quelques éclats et senteurs devenus familiers avec le temps. Callum fixa un moment le visage de son frère dans l'ombre et pensa aux adultes qui s'amusaient en bas ; à Pauline qui devait dormir dans la chambre d'à côté ; à la main calleuse qu'on ne posait plus sur son front pour l'endormir, tassé dans un réduit qui sentait le sel et le renfermé. Il remonta le drap jusqu'à son menton et se mit à compter les perles des colliers qui se balançaient encore derrière ses yeux. Une, deux, trois, quatre...

Il paraissait qu'au-delà d'un océan qu'il ne traverserait plus, il y avait la guerre.
Et que c'était toujours lors de ces nuits d'été où le sommeil tardait à venir que les cauchemars se faisaient plus nombreux.



« Maman... »

Ellen les avait trouvés collés les uns contre les autres dans le lit de Pauline. Tremblants et sanglotant, le drap par-dessus leurs cheveux emmêlés, refusant de poser un pied sur le parquet. Elle avait dû les bercer tous les trois jusqu'à ce qu'ils se calment, et rester près d'eux pour qu'ils se rendorment. Pauline lui serrait la main et Callum et Charley s'accrochaient l'un à l'autre pour ne pas trébucher sur un pont imaginaire.

Dans leurs cauchemars, l'eau était partout. Elle courait le long des couloirs, sur les murs, renversait les tableaux et faisait sauter les lumières au plafond. Elle gémissait en s'engouffrant par les portes et faisait craquer le bois. Pour Callum s'y ajoutait même le bruit d'une terre qu'on tasse et tasse encore.
Ils n'arrivaient pas à oublier la sensation du sol qui se balance sous leurs pieds, du sol qui les jette à terre et les envoie rouler contre le bastingage. Du bateau qui s'enfonce trop rapidement dans la mer, de ces bras qui les enveloppent sans vouloir les lâcher.

Ellen aussi en rêvait parfois ; et elle se revoyait des années plus tôt sur le pont d'un bateau semblable, la main de son frère dans la sienne, scrutant avec angoisse un horizon qu'elle ne connaissait pas. Elle regrettait ceux qui se retrouvaient seuls et ceux qui n'avaient pas pu s'échapper.

New York criait un peu de la même façon. Ellen tapotait les couvertures, caressait les cheveux de ses enfants, s'arrêtait sur les poings crispés de Callum et voulait pleurer.

Ils ne pouvaient plus marcher près du port sans trembler et crier quand on les forçait à en frôler le bord qui s'enfonçait dans l'eau sombre où trempait l'ancre des bateaux.




▬ Avril 1917, New York, États-Unis.

« Alors, ils se sont finalement décidés à s'engager dans la guerre.

- Et ils ont raison. Ça ne peut plus durer. C'est intolérable. »

Les enfants avaient pris la sale habitude d'écouter aux portes, manie qu'on ne leur avait jamais reprochée et qu'ils avaient par conséquent gardée sans se soucier des répercussions. Pauline plaqua un doigt strict contre ses lèvres et ses frères se tassèrent un peu plus. Du mince rayon de lumière qui filtrait par la porte close et qui les séparait, les mots s'échappaient par poignées. De surcroît, ils étaient jeunes et ne comprenaient pas tout : mais l'idée d'une guerre leur faisait peur. Leur enlèverait-on leur père ? Les idées et principes que les adultes défendaient à haute voix de l'autre côté du mur ne leur étaient pas tous étrangers.
Eux aussi trouvaient que chaque pays aurait dû se trouver libre de choisir un régime qui lui convienne et lui permette de se développer en accord avec ses citoyens. Produit des émigrations du malheur et des famines, Callum ne voyait pas les choses autrement. Il tendait l'oreille, à l'affût de noms connus, mais rien ne lui rappelait la mer de son enfance.

Ils attendirent là, pressés contre le carrelage froid, tout le temps de la discussion et jusqu'à une heure avancée de la nuit. Leur père ne partirait pas à la guerre. D'autres hommes présents dans la pièce s'y rendraient. Il s'agissait de défendre une liberté dont leur pays s'était fait le porte-parole.
Une voix se détachait par-dessus tout et que Callum n'aimait pas. Certains allaient plus loin que d'autres ; celui-là aurait fait claquer ses bottes jusqu'au bout – et il ne le portait pas dans son cœur, il le savait. Ses idées frôlaient le politiquement correct, mais William ne l'aurait jamais chassé de chez lui. Il y avait une bonne raison à ça.

Ils se levèrent en catastrophe une fois la réunion terminée et montèrent quatre à quatre les marches pour se jeter sous leurs couvertures lorsque leur mère ouvrit doucement la porte pour jeter un œil soucieux à leur sommeil.
Sous ses fards et ses beaux yeux, une nature inquiète que les tragédies avaient exacerbée.



1896

« Il ne t'aimera jamais pour ce que tu es, de toute façon. »

Elle sursauta et lança un regard surpris à son frère depuis l'autre bout du comptoir : il rangea avec fracas les bouteilles qu'il tenait dans ses bras et la regarda à peine.

« Et qu'est-ce que je suis ?

- Une pauvre fille qui travaille dans une petite boutique. Très jolie comme fille, mais ça s'arrête là.

- Merci beaucoup.

- Tu sais que c'est vrai. »

Elle soupira et s'étira, allongeant ses bras sur le bois brillant. Elle y enfouit sa tête un instant, attentive au cliquetis des bouteilles que Darren entassait les unes sur les autres. Finalement, lèvres serrées, elle releva le menton.

« Je sais bien. Ce n'est pas comme si j'avais un quelconque espoir. »

L'amertume et la tristesse dans sa voix firent tressaillir le jeune homme. Il claqua précipitamment la porte du placard et s'assit face à sa sœur, plantant ses yeux verts dans ceux bruns qui le fixaient sans rien dire.
Ils avaient beau se ressembler jusqu'à la racine des cheveux, leurs yeux exprimaient toujours quelque chose de différent. Jusqu'à son calme sage en total contraste avec ses élans brusques et impétueux ; son frère était plus décidé mais ses convictions l'effrayaient parfois. Il en avait eu assez d'une enfance passée à cultiver des légumes maigres sous un soleil de plomb, les pieds léchés par les vagues qui caressaient les côtes abîmées d'une Irlande dépeuplée. Ses mains s'agitaient, comme toujours lorsqu'il réfléchissait.
Combien de fois leur tante les avait regardés, et avait soupiré : que de potentiel gâché ! Des enfants si beaux et intelligents. Pas comme ses fils rustres que la vie à la campagne satisfaisait.

« Tu l'aimes vraiment ? »

Elle recula sensiblement, à présent calée au fond de sa chaise.

« Oui, répondit-elle sans prendre le temps de réfléchir.

- Alors... alors si tu veux, je peux t'aider. »

Il leva la main pour l'interrompre, et elle y lut : si tu te rends compte que c'était une bêtise, ne viens pas te plaindre.

« Tu sais que je peux. »

Le petit frère replaça une longue mèche brune échappée de son chignon derrière son oreille.
Au départ de leurs parents pour New York, ils étaient restés seuls. Leur tante les aimait, mais ce n'était pas pareil : Darren était jeune, il s'était raccroché à sa sœur. Il l'aimait et ne voulait pas la voir se cloîtrer toute sa vie dans une boutique qui sentait la poussière.

« Je veux juste que tu sois heureuse, Ellen. »

Ne jette pas les efforts de nos parents au fossé, Darren. Ne fais pas de bêtises. Sois sage, sois un bon garçon.

« Moi aussi. »

Sois là quand maman tousse trop, remplace papa quand il est loin. Ne fais pas de bêtises, Darren ?

« Alors c'est décidé. »

A contrecœur et avec l'appréhension au ventre.
Je veux juste que tu sois heureux, alors ne me fais pas ça, je t'en supplie.



▬ Décembre 1919, New York, États-Unis.

« Non. Je refuse.

- Ah oui ? Fais ce que tu veux, je vais pas te forcer ; mais tu as été la première à dire que c'était stupide, cette loi.

- Oui, mais il y a une différence entre des paroles et... ça. Darren, tu m'écoutes ? Reste là !

- Si tu prends pas de décision, je compte pas rester là, j'ai des trucs à faire. Tu m'appelles quand tu te décides, hm ?

-Tu... »

La porte du salon claqua pour laisser passer la silhouette svelte d'un homme approchant la quarantaine ; Callum fit un bond en arrière et sa poitrine se serra lorsque les yeux pâles se posèrent sur lui. Il se serait bien enfui par l'escalier qu'il venait de descendre, mais ses jambes restèrent vissées au sol. Bouche serrée, volontairement cousue, il soutint son sourire narquois.

« Tiens, v'là le petit orphelin. Ça se passe bien, les cours ?

- DARREN ! »

Ellen déboula dans le couloir, sans un regard pour ses cheveux décoiffés ou le gilet qu'elle avait négligemment passé sur son dos. Elle prit son frère par l'épaule et le tourna vers elle, sourcils froncés. Même les réprimandes ne lui faisaient plus baisser la tête.
Callum observait chaque jour leur relation se dégrader un peu plus.

« Je t'interdis de lui parler comme ça, tu m'entends ?

- Sinon quoi, tu me jettes dehors ?

- Et sans le moindre remord. »

Il s'arracha à son étreinte avec un « tsss » faussement ennuyé puis haussa les épaules. Il sentait l'empreinte que ses doigts crispés avaient laissés sur sa peau, comme un fer chauffé à blanc dans sa chair.

« Du calme, je dis plus rien. Mais réfléchis à ma proposition. »

Avec un regard aux tapisseries et aux sculptures, il ajouta plus bas :

« Ce serait dommage que cet endroit serve plus à rien. »

Ellen le laissa partir sans bouger d'un millimètre. Elle ne s'autorisa un long soupir qu'une fois la porte claquée sur le dos de son frère. Elle passa des mains tremblantes dans ses boucles désordonnées et offrit un pauvre sourire à Callum. Livres pressés contre la poitrine, il attendit qu'elle parle.

« Charley n'est pas avec toi ?

- Il finit d'étudier. »

Comme il n'obtint rien de plus qu'un bref hochement de tête, il se permit de poursuivre.

« Qu'est-ce qu'il voulait ? »

Le « il » prononcé avec un tact dégoulinant de mépris n'échappa pas à Ellen, qui fit la grimace. Elle balaya la question d'un geste sec du poignet, soucieuse et l'air perdue.

« Rien du tout. Il est venu parler de la situation actuelle, tu sais... (elle se mordit la lèvre et conclut un peu trop vite, comme pour échapper à ses yeux inquisiteurs) Il faudra que j'en parle à ton père. »

Peut-être coupable de s'être montrée si évasive, elle l'embrassa sur le front et lui frotta doucement le bras. Callum la regarda monter les escaliers jusqu'à sa chambre, hésitant à rallier directement le bureau ou s'arrêter au salon. Après s'être assuré que personne ne pouvait le voir, il se glissa jusqu'aux tiroirs où il savait que sa mère rangeait les lettres et les papiers importants. Juste là, dans une table si banale qu'elle passait inaperçue à première vue.

La poignée ne résista pas et il passa sa main à travers les liasses de billets et de pensées. L'hôtel continuerait à fonctionner, même avec toute cette histoire qui suscitait d'ores et déjà de nombreux débats. Leur père possédait une fortune assez conséquente pour passer outre cette loi et ne pas s'en inquiéter ; mais son oncle cherchait à tirer profit de la situation en faisant pression sur sa sœur. Callum ne l'aimait pas parce que cet homme l'avait détesté dès leur première rencontre. Il l’appelait le plus souvent l'orphelin, la cinquième roue, et tant d'autres épithètes agréables à porter et destinées à lui rappeler qu'il ne faisait pas et ne ferait jamais parti de la famille.
Néanmoins, Charley lui vouait une affection modérée teintée d'admiration, et Callum faisait de son mieux pour faire bonne figure. Il se taisait et laissait les remarques couler. En d'autres circonstances, il l'aurait pourtant apprécié.

Callum interrogeait les autres avant de s'interroger lui-même et se posait rarement les questions qu'il fallait. Il saisit un document à l'écriture étroite et penchée qu'il décrypta sans mal.

A l'époque, et en toute honnêteté, il n'avait pas pensé que tout ça puisse finir mal.



« Je te ressers un verre ?

- Non merci, ça ira.

- Oh, allez, on est plus au temps de la Prohibition !

- Maman, c'est quoi la Prohibition ? »

Les deux femmes se tournèrent vers Joyce, qui s'était approchée de la table avec un regard curieux. Abigail posa la bouteille qu'elle tenait et la prit sur ses genoux, laissant sa sœur cadette mettre l'alcool de côté.

« Bha alors, mon cœur, tu joues plus avec Natalie et Dylan ?

- Ce sont des tricheurs et ils sont nuls, rétorqua-t-elle en croisant les bras et gonflant les joues, avant de revenir à la charge avec une insistance caractéristique, c'est quoi la Prohibitiooon ? »

Diana haussa les sourcils, curieuse de voir comment son aînée allait se dépêtrer de cette situation. Celle-ci poussa un long soupir ennuyé et tira les couettes bouclées de sa fille.

« Tu poses vraiment des questions embêtantes, toi. Bon, après tout, ça fait partie de l'histoire de notre famille... »

Elle chercha l'inspiration dans un plafond ouvragé qu'elle avait maintes fois contemplé dans son enfance. Son père lui avait raconté combien il avait été ému d'y entrer pour la première fois en 1965, quand la parenté de sa famille avec les Densmore avait enfin été reconnue. Il avait onze ans à l'époque, et s'en souvenait encore dans les moindres détails.
Abigail mesurait sa chance et encore plus celle de sa fille, qui n'aurait pas à grandir dans un environnement hostile à sa couleur de peau. Les insultes s'effaçaient avec les années. Il n'en resterait bientôt plus qu'un lointain souvenir.

« La Prohibition, c'est une période des États-Unis où la vente de boissons alcoolisées a été interdite dans tout le pays. Comme les gens ne pouvaient plus acheter d'aclool, ils ont été obligés de s'en procurer illégalement. Ça a donné naissance à de célèbres contrebandiers comme Al Capone, et aussi aux endroits où on continuait à servir de l'alcool en cachette.

- Comme ici ?

- Oui, l'hôtel possédait un Speakeasy au sous-sol. Pendant qu'il marchait normalement en surface, les gens venaient boire et danser en bas.

- Mais c'était interdit !

- Ça oui... mais ils ont arrêté leur activité avant la fin de la Prohibition et la police n'a jamais rien su.

- Pourquoi ils ont arrêté ? »

Les deux sœurs échangèrent un regard incertain et les chaussures vernies de la fillette touchèrent à nouveau terre. Abigail remit bien les volants froissés et désordonnés avant de lui poser un baiser sur le front, que Joyce essuya avec une moue agacée de grande fille incomprise.

« On ne sait pas trop. On pense que c'est parce qu'Ellen jugeait son frère responsable de la disparition de son fils.

- Callum ? »

Joyce n'eut pas besoin de faire de gros efforts pour se souvenir du visage du petit garçon sur la photo de famille.
Abigail eut un sourire triste.

« Oui. On a jamais pu prouver qu'il était mort, mais Ellen et Emily pensaient que si. Mon grand-père a toujours pensé pareil aussi. Mais c'est vieux, tout ça, y'a presque aucune chance pour qu'on sache vraiment ce qui s'est passé un jour ; et puis c'est pas très joyeux, va. »

Elle chassa sa fille d'une tape dans le dos et l'envoya se réconcilier avec ses cousins qui l'attendaient derrière la porte. Ils recommencèrent vite à chahuter et Abigail leva le verre qu'elle tenait à la main, dans lequel nageait un liquide ambré.

« Charley ne viendra pas cette année non plus ?

- J'en doute. Il se fait très vieux et ne bouge presque plus. S'il a toujours boudé les réunions, ce n'est pas aujourd'hui que ça va changer.

- Pour le centenaire, c'est dommage... »

Le vieil homme, dont tout le monde prophétisait la mort à chaque nouvel an, s'accrochait à la vie et possédait plus de lucidité qu'il ne le laissait entendre derrière ses longs silences. Abigail ne croyait pas à la fable qu'on se passait de père en fils : ils disaient qu'il était sourd et ne voyait presque plus. Mais elle l'avait vu lire des lettres, seul dans sa chambre, et il les avait cachées en l'entendant arriver.

Pour une fois, elle aurait aimé qu'il se joigne à eux, malgré ses bientôt cent-neuf ans. Qu'il leur raconte les premiers jours de l'hôtel et la foule qui s'y pressait durant les jours d'été. Tout ce qu'il avait pu voir de ses propres yeux, son père et sa mère, ses frères et sa sœur, les colliers et la guerre, les souvenirs qu'il en avait gardé.
Elle releva les yeux vers un des portraits du salon, où posait un jeune homme de dix-neuf ans au visage magnifique et aux cheveux châtains. Il avait été la coqueluche des salons durant sa jeunesse, et coller au vieillard silencieux l'image d'un adolescent charmant et charmeur était si difficile qu'elle aurait souhaité se plonger dans le passé et remonter à une époque où Pauline, Charley et Callum Densmore arpentaient encore les salles de l'hôtel où musique et talons résonnaient à en rendre sourd.



▬ Avril 1923, New York, États-Unis.

La nuit avait rendu à leurs oreilles engourdies un semblant de sensibilité. Seules sur le trottoir, les deux jeunes filles riaient et discutaient, lançant de temps à autres de discrets coups d’œil vers le ciel noir et la route où passaient quelques voitures.
Il était tard, et la fête avait beau être terminée, les jeunes adultes flânaient dans les rues à la recherche de distractions ou de nouveaux parquets à abîmer. Ceux qui passèrent dans leur dos et les firent tant sursauter qu'elles en lâchèrent leur sac à mains n'étaient pas différents ; mais elles les connaissaient et les sourires charmeurs qu'ils pendaient à leurs lèvres les faisaient rêver.

« Alors les filles, on s'ennuie pas trop ? Demanda Charley en évitant de justesse et avec un rire le soufflet que sa voisine comptait lui envoyer dans le nez.

- Vous comptez rentrer chez vous, ou bien vous attendez quelqu'un ? »

Jane crispa ses doigts sur la lanière de son sac, ne sachant que répondre. Elle coula un regard interrogateur à Christine, qui hocha la tête de droite à gauche. Ses boucles blondes dansèrent autour de son visage rond et pâle, presque sombres dans l'obscurité.

« On allait rentrer.

- Mais vous habitez loin, non ?

- Il y a un peu de marche à faire, mais rien d'insurmontable. », assura-t-elle au jeune homme, tout en sachant pertinemment que les talons qu'elle avait aux pieds démentaient son affirmation.

Un quart de seconde de silence suivit, durant lequel les gentlemen se concertèrent sans un mot. L'issue de la discussion n'était pas vraiment incertaine ; en fermant bien les yeux et parcourant les rues illuminées du New York du soir, on voyait les gens sous un tout autre jour. Callum et Charley étaient des loups, à leur façon, et Jane et Christine n'en avaient pas peur. Elles connaissaient l’animal.

Pour autant, il était bon de donner à ces parodies de parades amoureuses quelques règles. Au bout de deux refus, personne n'attendait d'elles qu'elles continuent à les tenir à bout de bras. Certaines le faisaient, mais elles n'avaient pas les mêmes principes.
Elles fréquentaient d'autres jeunes hommes aussi bien habillés qui n'en auraient pas soulevé l'idée, même à mots couverts. En cela, les quatre adolescents se valaient bien.

« On peut vous ramener, si vous voulez, proposa finalement Callum, l'image même de la politesse et de la compassion désintéressée.

- C'est qu'on habite loin l'une de l'autre... commença Christine, avant de se faire interrompre par Charley.

- Ne vous en faites pas, on a deux voitures. »

Les filles se répandirent en excuses, histoire de jouer la comédie jusqu'au bout. Leurs cavaliers savaient qu'en insistant sans avoir l'air d'y toucher, elles accepteraient. Et ce fut ce qu'elles firent, avant de se souhaiter une bonne nuit et une bonne soirée. Le bras autour de celui de Callum, Jane leva vers lui des yeux amusés.

« Tu sais t'y retrouver, même en pleine nuit ?

- Oh... il sera peut-être nécessaire de prendre quelques détours, j'espère que tu ne m'en voudras pas. »

Elle gloussa, timide, et se colla un peu plus à lui. L'air était encore frais en ce début de printemps, et la jeune femme frissonnait sous sa robe légère. Elle avait oublié de prendre un manteau en sortant de chez elle, plus tôt dans la soirée. Elle s'en félicita lorsque Callum lui mit sa veste sur les épaules, en profitant pour lui frôler doucement la taille. Jane ne pensait pas en avoir besoin plus que quelques mètres, elle voyait déjà de là la belle carrosserie de la sa voiture : mais ses mains lui donnaient envie de s'y attarder, comme à chaque fois qu'il la prenait contre lui pour danser.

Il lui ouvrit la portière et n’exécuta pas la courbette moqueuse de son frère. Elle se demanda, prenant place sur la banquette avant, combien de coups de sac Charley allait se prendre avant d'avoir droit d'embrasser Christine.
Ce garçon était splendide, mais quel abruti !

« Où dois-je vous déposer, mademoiselle ? »

Pire qu'un premier émoi amoureux, elle sentit son cœur décoller puis fondre.

« Où vous voudrez, monsieur. »



Les cheveux en désordre, Jane hoqueta lorsque la voiture fit un brusque arrêt sur le bas côté. La rue, déserte, renvoya l'écho de ses éclats et de ceux de Callum, dont les épaules tanguaient comme un navire en pleine tempête.

« Ah, sa tête ! J'aurais payé cher pour pouvoir la prendre en photo ! »

Ils continuèrent à rire sans pouvoir s'arrêter, jusqu'à ce que leur poitrine leur fasse mal et que les mots laissent place aux gestes.


     
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Dernière édition par Callum Densmore le Dim 20 Nov 2016, 03:07, édité 6 fois
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MessageSujet: Re: Callum Densmore ▬ « Tell us a tale of the proud and the free »   Jeu 18 Déc 2014, 16:56


Histoire


Le corps heurta le sol dans un bruit de tonnerre : mais dans la petite ruelle sombre et sale dans laquelle ils se tenaient, ce n'était jamais qu'un règlement de compte en plus, une dispute à vite oublier pour ne pas se créer d'ennuis. Plus loin, un vieux clochard l'avait compris et remballait ses affaires, le diable aux trousses. Si la chute avait pu passer inaperçu, le coup de feu résonnait encore dans les oreilles bourdonnantes de Callum. Les murs en briques le répétaient à l'infini, jonglant d'une pierre à l'autre.
Elles étaient toutes froides.

D'un simple claquement de doigts, les trois acolytes aux costumes sombres s'emparèrent du mort pour l'emmener dieu seul savait où. Darren se tourna vers ses neveux et leur adressa un sourire qui fit frémir Callum ; Charley n'arborait qu'une mine concentrée, l'empêchant de deviner à quoi il pouvait penser.

« Vous comprenez ? Si vous vous laissez marcher sur les pieds, c'est vous qui finirez là ; buté comme un rat au fond d'un cul-de-sac. Pas chouette comme mort, hein ? Alors faut tirer le premier. »

Il mit le pistolet dans les mains tendues de Charley et lui serra l'épaule. Retiens bien la leçon, Callum. Tu ne veux pas mourir, n'est-ce pas ?

« Une belle ordure, il a eu ce qu'il méritait. Plus tard, ce sera à vous de vous en charger, je serai pas toujours derrière vous pour vous surveiller. »

Callum ne fixait plus les phalanges blanches de son frère mais la tache incarnate qui s'étalait encore sur le pavé jonché de débris ; elle s'étendait un peu plus à chaque seconde, et s'il s'était penché, il aurait sûrement pu s'y voir. La lumière glissait à sa surface comme elle glissait sur l'eau du port les jours de grand soleil.
On avait tué un homme, juste devant lui. On lui avait mis une balle en pleine tête sans trembler : Darren lui avait mis une balle en pleine tête avec un sourire. Ce n'était ni la première fois, ni la dernière fois que Callum assistait à un tel spectacle et cherchait en vain quelque chose à redire à son oncle. Quelque chose comme « c'est mal », comme « arrête ». Mais la mort avait un côté fascinant exacerbé par la nécessité de se défendre.

« T'en fais pas, ils nous auront pas. »

Ils jouaient les remparts à un business de l'ombre, duquel ils ne distinguaient jamais plus que quelques regards furtifs. Charley, rempli de détermination, pointa le canon vers un ennemi imaginaire. Callum s'imagina au bout de l'arme, tressaillit une nouvelle fois.

« J'espère pour toi. »

Coincé entre son frère et Darren, il avait presque l'impression que ces mots n'étaient destinés qu'à lui. Il serra les poings, inspira, se promit de presser la détente si ça pouvait lui éviter de s'étouffer au fond d'une ruelle un jour, les poumons perforés comme on inhale de l'eau.

Ses yeux verts étaient froids comme la pierre et comme ceux d'un cadavre.



« Bang bang. »

Fallait pas te mêler de nos affaires, fallait pas t'approcher de notre famille.
La famille, c'est sacré.
T'as mérité ce qui t'es arrivé en pleine figure.

« Si t'as cru qu'on allait se laisser faire. »

L'homme à la boutonnière ensanglantée ne répondit rien à Charley et Callum.
Les morts ne parlent pas.



▬ Février 1927, New-York, États-Unis.

Chaque fois que Callum et Charley descendaient les escaliers de bois menant à la salle où fumée et musique se mélangeaient pour donner à l'atmosphère cette chaleur si caractéristique, ils étaient accueillis par sourires et regards noirs à parts égales ; coincés entre admiration et envie, ils ne faisaient pas l'unanimité, mais ils étaient des Densmore.
Et chaque tête présente savait ce qu'il en aurait coûté de s'en prendre à un Densmore, à un neveu de Darren.

« Eeeeeh, Charley et Callum ! S'exclama le jeune homme au bar, exhibant un sourire dont la peau sombre renforçait l'éclat, ça faisait un moment qu'on vous avait pas vu !

- On avait du travail, fit Charley en s'installant, plein de travail.

- Ahah, je comprends. Je vous sert quoi ?

- Comme d'habitude.

- Ça marche. »

Une fois que Jason leur eut tourné le dos, Charley envoya un coup de coude à son frère, accompagnant son geste de quelques remarques amusées.
Ici, il était rare de voir un blanc se frayer un passage entre les danseuses aux cheveux frisés. Callum et Charley mis à part, seulement quelques hommes pour la plupart amateurs de musique ou de littérature s'aventuraient entre ces quatre murs. On disait l'endroit malfamé alors qu'il n'en était rien ; il était même le rendez-vous de plusieurs hommes d'esprit auxquels Callum était chaque fois ravi de faire la discussion.  Et quand on parle du loup...
Il vit la haute silhouette s'approcher à travers le reflet du verre qu'on venait de lui servir ; il se retourna juste à temps pour attraper au vol la main qu'on voulait lui claquer dans le dos.

« Mince, tu deviens de plus en plus perspicace !

- La boisson est traître, se contenta de répondre Callum en riant, alors, qu'est-ce que tu deviens ?

- Oh, tu sais, la routine. »

James leva les yeux et les bras au ciel, fataliste. Callum aimait beaucoup ce jeune homme au sens de l'humour discutable mais à l'intelligence indéniable. Fils d'un homme de lettres dont les écrits ne passaient pas inaperçus dans le milieu, il faisait de son mieux pour réaliser son rêve le plus cher et devenir avocat. Sans cette couleur de peau une teinte trop foncée, il n'aurait pas eu le moindre problème pour trouver sa place.
Baissant les yeux, Callum remarqua la tache qui souillait sa chemise blanche et l'interrogea d'un sourcil intrigué. James frotta le tissu pour la forme, soupir amusé aux lèvres.

« Je suis en maladroite compagnie, ce soir. Et encore, je n'ai pas mis mon costume préféré en prévision d'un tel accident. Tu vois comme j'ai du flair.

- En maladroite compagnie ? »

Il s'amusa de sa moue dramatiquement pensive.

« Oui, et si elle ne s'est pas tuée en allant chercher une serviette, tu devrais bientôt faire sa connais-...

- James, James ! »

Aussitôt, son ami se détourna de lui pour agiter la main. La jeune fille, hélée dans la foule à quelques mètres de là, faillit leur rentrer dedans dans son empressement.
Elle coupa presque le souffle à James en lui fourrant la serviette contre la poitrine. Callum se demanda, hilare, s'il valait mieux intervenir avant qu'elle ne lui brise quelques côtes ou attendre qu'ils s'en sortent comme des grands.

« Tiens, essuie vite avant que ça reste !

- Emily, pas la peine de m'étouffer, il n'y a pas mort d'homme !

- Laisse-moi faire. »

Énergique, elle se mit à frictionner la chemise avec une force difficilement soupçonnable. Accoudé au bar pour ne pas perdre l'équilibre, James pointa du doigt la jeune fille qui s'acharnait à redonner au tissu sa couleur d'antan.

« Ma sœur, Emily. Je ne l'ai jamais emmenée ici jusque là parce qu'elle fait des ravages partout où elle passe, mais pas dans le sens où elle l'aimerait. »

Il se prit la serviette dans le menton en représailles et passa les deux minutes suivantes à observer un silence religieux pour se faire oublier. Quand, enfin découragée, Emily abandonna la chemise de son frère, il la prit par l'épaule pour chasser la mine boudeuse de son visage.

« Fais pas la tête, c'était même pas ma préférée ! Allez, je vous présente : Emily, Callum. Callum, Emily. »

Le jeune homme lui adressa un grand sourire qui la fit rougir ; du moins l'aurait-il vu si ses joues n'avaient pas été si sombres. Elle fit un énorme effort pour ne pas baisser les yeux en lui répondant :

« Enchantée, Callum.

- Moi de même. Maintenant que vous êtes là, est-ce que vous... »

Un coup dans ses côtes avorta sa proposition. Il renvoya à Charley la monnaie de sa pièce en grommelant.

« Ça te dérangerait d'être un peu plus délicat ?

- Désolé, monsieur, rétorqua ce dernier en prenant un air affecté, j'essayais de te faire comprendre que je n'aimais pas que tu t'amuses sans moi. Bonjour, James.

- Salut Charley. Pas de fille, ce soir ? »

La remarque, suivie d'un clin d’œil éloquent, amusa le garçon ; il fit semblant de s'en vexer en avalant une gorgée d'alcool.

« Non, ce soir je suis un garçon chaste et modèle. (Callum masqua un rire derrière sa manche) Quoi ? Ce soir nous sommes des modèles de vertu, sauf si, bien entendu... »

Ses yeux bruns voyagèrent d'Emily au costume foncé de son frère. Il posa un coude sur le comptoir sans perdre cet air mutin qui lui collait à la peau et donnait à ses interlocuteurs l'impression qu'il gardait constamment une plaisanterie dans sa manche.
A le voir enchaîner les bêtises à la vitesse de lumière, c'était peut-être effectivement le cas.

« Un coup de foudre imprévu ne se produit avant la fin de la nuit.

- Tu es bête », soupira Callum. Habitué aux lâches attaques de son frère, il para le coup qui lui était destiné tandis que James et Emily prenaient place à leurs côtés.

Les soirées se finissaient souvent sur un fond de musique et de rires rendus incontrôlables par l'alcool. Après s'être autant amusé et avoir autant discuté, avoir parfois chanté et dansé, Callum n'avait qu'une envie : rejoindre son lit et plonger tête la première dans les bras d'un sommeil mérité.

Or, ce soir là, il avait une toute autre envie. Impossible de savoir si le commentaire idiot de Charley ou les sourires d'Emily y étaient pour quelque chose, mais quitter la fratrie Lewis fut un véritable supplice.
Il n'était pas ingénu au point de ne pas se rendre compte qu'il aurait aimé s'endormir dans d'autres bras que ceux de Morphée.



« J'aimerais beaucoup que l'on se revoit. »



▬ Avril 1927, New-York, États-Unis.

« Caaaaaallum... »

Penché sur le texte qu'il s'efforçait d'apprendre par cœur, Callum ne fit pas attention à Ralph. Pas même sûr que, concentré comme il l'était, il l'ait vraiment entendu.
Vexé, le petit jeune homme fit le tour du bureau pour presque lui crier à l'oreille :

« Callum ! Je te parle ! »

Grand sursaut salvateur qui lui épargna une nouvelle cascades d'exclamations indignées. Son cadet se prit un regard noir en guise de salutation mais ne recula pas, penaud, comme il en avait l'habitude.
Ça et le papier qu'il triturait lui mirent la puce à l'oreille – et une puce désagréable, pour ne rien arranger.

« Qu'est-ce que tu veux, Ralph ? Tu ne vois pas que je travaille ?

- Uhuh, si, j'ai vu, maiiis... J'ai trouvé ça dans le couloir, tu l'as sûrement fait tomber. Oh, je pourrais le donner à maman, bien sûr, si tu es trop occupé, mais je...

- Donne ça. »

Le gamin arborait la tête des bonnes bêtises réussies et mit le carré blanc hors de sa portée. Quitte à renverser tous les meubles de la pièce en voulant lui échapper s'il se lançait à sa poursuite, Callum sut qu'il ne lui rendrait pas le papier. Lorsqu'il avait une idée en tête, Ralph ne la lâchait pas.
Un rapide tour dans sa poche et le doute n'était plus permis ; ce mot plié en quatre lui appartenait.
Oh, le maladroit.

« Je te le rends si tu me dis tout !

- Il n'y a rien à dire. Allez, rends !

- Noooon, jamais ! Dis-moi, s'il te plaît, s'il te plaît !

- Ralph, je vais finir par m'énerver.

- Si tu cries, je le donne à maman, je te préviens. »

Cette menace, vieille comme le monde, n'aurait plus dû marcher maintenant qu'il allait sur ses vingt-deux ans, mais Callum n'avait pas envie d'attiser l’inquiétude d'une mère déjà trop stressée au naturel. Et puis, une simple affaire de cœur valait-elle une dispute ?

« D'accord, d'accord, tu as gagné, soupira-t-il en se rasseyant au fond de son fauteuil, accompagné d'un long soupir pour la forme, qu'est-ce que tu veux savoir ? »

Le fouineur poussa un cri ravi et s'affala à moitié sur le bureau encombré.

« C'est qui Emily ?

- Une fille.

- Elle est belle ?

- Oui.

- Et vous êtes ensemble ?

- Si on veut.

- Tu vas l'épouser ? »

Un froncement de sourcils interloqué lui fit savoir qu'il était peut-être allé un peu trop vite en besogne. Ralph lui offrit un sourire désarment d'innocence en retour, le papier blanc au coin des lèvres.
L'épouser, hein ? Callum songea qu'ils n'en étaient pas là et que même si ça avait été le cas, la question aurait été trop délicate. Il avait mal au cœur rien qu'à y penser, ne serait-ce qu'un peu.

Oh, dear America. Il aimait son pays mais parfois, il lui semblait bien injuste et loin de l'idéal qu'on s'efforçait d'y faire passer.

« Vous vous êtes rencontrés oùùù ?

- Ça ne te regarde pas. Écoute, Ralph...

- Vous vous êtes déjà embrassés ?

- Non. Je tiens beaucoup à elle et c'est pour ça que je ne veux pas précipiter les choses. C'est une jeune femme très gentille, très convenable, et son frère est un ami à moi ; ça te conviens ? »

Son petit frère fit la grimace mais se contenta de cette explication évasive. Il lui tendit le mot avec une note feinte de regret avant de lever un doigt accusateur.

« C'est parce que vous ne me dites jamais rien que je suis obligé de vous embêter comme ça, tu sais. Toi et Charley, vous ne me racontez jamais ce que vous faites. J'ai quatorze ans maintenant, je ne suis plus un bébé ! »

Callum en regretta presque d'avoir pris ce ton désagréable quelques secondes plus tôt. Il ébouriffa les cheveux du grand garçon sans se préoccuper de ses protestations sonores.

« On te racontera tout quand tu pourras te laisser pousser une grande et belle moustache, pas avant.

- Quoi ! Mais je suis déjà très...

- Qu'est-ce qu'il se passe, ici ? »

Pauline apparut dans l'encadrement de la porte, coiffée et maquillée, mais une robe de chambre sur les épaules. Comme des enfants pris en flagrant délit, la main dans la boite à gâteaux, les deux frères sursautèrent en chœur.
Le papier rejoignit vite le fond d'un tiroir, sous des piles et des piles de lettres manuscrites.

« On discutait. De tout et de rien, répondit Callum en oubliant de sourire, ce n'est pas vraiment intéressant.

- Je vois... (Ralph secoua trop vivement la tête, ce qui acheva de les rendre suspects aux yeux de la grande sœur qui avait été bien trop souvent complice de leurs bêtises pour se laisser prendre) Évitez de laisser la porte entrouverte lorsque vous discutez de tout et de rien, alors, quelqu'un pourrait vous entendre. »

Ralph rentra la tête dans les épaules, Callum rougit. A croire que les murs étaient faits de papier et laissaient circuler toutes les rumeurs. Non, se dit le jeune homme avec un brin d'humour, Pauline devait lire dans leurs pensées. Elle le faisait toujours, et ce depuis leur enfance.
Et à cet instant précis, devançant le coup d’œil que Callum s'apprêtait à jeter à la pendule, elle s'écria :

« Oh, les Jones arrivent dans moins de deux heures. Mais vous ne l'avez pas oublié, naturellement ?

- Naturellement pas ! Ralph, cours te préparer dans ta chambre, sinon notre père va se mettre très en colère. »

Le jeune homme se remit sur pieds et disparut par la porte avec un salut militaire. Pauline leva les yeux au ciel, même pas un peu étonnée. On est tête en l'air, dans la famille.

« Monsieur Jones comptait te présenter sa fille cadette, mais j'imagine que ce n'est pas la peine d'y penser ? »

Un éclair de compréhension passa dans ses yeux sombres, et Callum se sentit coupable. Il baissa le nez sur les feuilles qu'il classait, silencieux. Dans le couloir, derrière Pauline, Charley leur lança un regard intrigué.

Il était brillant, riche et beau ; et tout comme Charley, trouver une épouse aussi brillante, riche et belle que lui était un jeu d'enfant. Margaret Jones, Ruth Smith ou Mary Clarke, quelle différence ? Il gageait de surcroît qu'il n'aurait pas été plus malheureux avec l'une qu'avec l'autre. Elles étaient toutes gentilles, agréables, de bonne famille...

Blanches.

Peut-être que la fatalité avait quelque chose à y voir. Il entendait déjà Charley lui rétorquer qu'il n'y avait que la naïveté pour pousser un homme à de pareilles extrémités. Pour Callum, tout se rapportait au bruit d'une terre qu'on tasse, par-dessus celui de l'eau qui coule et coule. Scritch, scritch...

Au bagne des malheureux.



« Moi aussi je suis arrivé en bateau, sans rien, sans famille, sans repères. Sans fortune. Les Densmore m'ont tout donné, et je leur dois la vie qui est la mienne à présent. Où serais-je en ce moment même sans eux ? Je sais tout ça. Je voudrais qu'ils soient fiers de moi, je voudrais leur offrir en retour ce qu'ils m'ont donné. Je le veux, sincèrement.

Alors pourquoi... »



▬ Novembre 1927, New-York, États-Unis.

« Callum, attends... »

Ses lèvres se détachèrent de son cou et ses mains s'écartèrent de ses hanches, soudain coupables. Contrit, le jeune homme lui adressa un sourire d'excuse.

« Désolé, je ne voulais pas te brusquer.

- Ce n'est pas ça, c'est juste que... »

Emily fixa un long moment les bords en dentelles de sa robe ; Callum crut presque qu'elle allait arracher un des boutons de son costume à force de le tourner et le retourner entre ses doigts. Il savait combien elle avait du mal à formuler certaines choses, mais il s'était aussi vite rendu compte qu'à vouloir l'aider, il ne faisait que l'enfoncer davantage dans l'embarras.
Lorsqu'elle leva à nouveau les yeux vers lui, il avait tant attendu qu'il s'attendait justement à tout.

« Je n'ai jamais... enfin, tu vois... »

Ah.
Pour quelqu'un qui avait imaginé le pire scénario, la petite confidence sonnait comme un soulagement. Il prit doucement ses mains entre les siennes et y posa un baiser qui la fit rougir.

« C'est toi qui décide, Emily, je ne te forcerai jamais à rien. »

La courbe de ses lèvres lui donna raison. Ses joues, chaudes, semblaient prêtes à fondre à tout moment. Ce n'était pas la honte qui la brûlait, mais la gêne.

« Eh, si je suis ici avec toi, ça veut bien dire que je suis d'accord. Je voulais juste que tu le saches. »

Le baiser qu'elle planta sur ses lèvres ne dura qu'une petite seconde, mais il avait le goût des moments volés dont on se souvient des années plus tard.
Emily n'était pas son premier amour ; celui-ci s'était posé l'année de ses dix ans sur les épais cheveux d'Amy comme un papillon sur une fleur. A elle, oui, Callum avait dit «  je t'aime », et c'était bien la seule.

Charley aurait eu raison de se moquer de la manière dont il frôlait Emily, pire que si elle avait été une statue de sel ou de cristal.

Ah, pauvre de moi, on dirait bien que je suis tombé amoureux.



« C'est vrai ce que tu m'as dit, quand on faisait l'amour ? »

C'était sans doute ça qu'avaient ressentis ses parents, la première fois.

« Que tu m'aimais. »

Et sans doute ça qu'il ne ressentirait plus jamais.

« Bien sûr. »

Leurs doigts entrelacés sur le drap crème traçaient déjà la ligne droite et sans avenir de leur idylle.

Pauvre, pauvre Callum.



▬ Avril 1927, New-York, États-Unis.

Elle était là sous la pluie, avec son manteau comme seul parapluie. Ralph lui avait demandé de rentrer, mais elle avait refusé ; elle voulait voir Callum. Et si elle se trouvait à l'arrière de la maison et non sur les marches du perron, ce n'était pas pour rien.
Les gens comme moi...

« Callum ! »

Un an plus tôt, il claquait la même porte, un billet doux à la main. Cette fois-ci, son air était grave et alerta immédiatement son frère, qui se leva sans attendre.

« Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Il y a... Il y a Emily qui t'attends à la porte de derrière. Elle m'a dit que c'était urgent et comme elle n'a pas l'air d'aller très bien... »

La gorge de Callum se serra. Il tenta de n'y faire rien paraître mais son sourire forcé ne dupa pas Ralph. A pas de loup, il le suivit jusqu'à ce qu'il lui demande de  se retirer. Pauline retrouva son plus jeune frère au milieu du couloir, occupé à se balancer sur ses talons, mais ne parvint pas à lui tirer plus qu'un haussement d'épaules soucieux.

De l'autre côté du grand immeuble, Callum claquait le loquet de la porte qui donnait sur la cour arrière de l'hôtel. Emily tressaillit tant qu'elle faillit en laisser tomber son manteau.
D'un geste souple du poignet, il la tira sous le porche.

« Ne reste pas sous la pluie, tu vas attraper du mal. »

Le tissu glissa sur ses boucles noires, dévoilant des yeux rougis et un maquillage défait. Le cœur de Callum fit un bond de détresse que les mains tremblantes de son amies, maintenant dans les siennes, n'atténuèrent pas.

« Tu aurais pu passer par devant...

- Non, non, je n'oserais pas.

- Personne n'aurait rien dit.

- Si. Pas toi, je sais, mais d'autres. »

Un doigt posé sur ses lèvres l'empêcha de protester. Il pouvait presque sentir les sanglots qui avaient du l'agiter hanter ses fines épaules tandis qu'il la serrait contre elle.
Callum détestait les mauvaises nouvelles. Mais comme elle lui avait demandé un mois plus tôt d'où venait la blessure sur sa tempe, il osa sans trop de remords :

« Qu'est-ce qui ne va pas ?

- Tu vas me détester.

- Pardon ? »

Il la considéra avec étonnement. Il redoutait ce genre de scènes où, dans les livres, la femme finissait par avouer qu'elle en aimait un autre. Pour un peu, Callum aurait refusé d'entendre la suite. Les larmes qui brillaient dans ses yeux l'en dissuadèrent – ça et sa main qu'elle avait porté à son ventre sans daigner en dire plus.

Il écarquilla les yeux, lui, sans oser comprendre.

« Tu...

- Je suis enceinte. »



1965

A croire qu'ils n'avaient réussi qu'à élever deux enfants sur trois correctement ; avec un signe à l'adresse de ses filles (« parfait, restez assises et sages comme ça, ne bougez surtout pas »), Owen se lança à la poursuite de son fils à travers la large galerie de l'hôtel. Le petit garçon, attiré comme une mouche par tous les tableaux qui y étaient accrochés, se fit vite rattraper.

« Hop là, où tu comptes aller comme ça ? Tu restes avec nous !

- Mais papaaaaa, je fais juste que regarder !

- Tu pourras regarder après. C'est important pour nous, alors tu dois rester sage. D'accord ? »

Il accompagna l'ordre d'un doigt menaçant devant lequel l'enfant baissa les yeux. Soupir. Les mains sur les épaules de Terry, il le secoua gentiment pour se faire pardonner.

« Qu'est-ce que tu regardais ?

- Ça. »

Owen leva les yeux vers « ça », qui n'était ni plus ni moins que l'immense portrait d'un jeune homme en costume sombre. Il faisait face à une série d'autres visages qui disaient presque tous quelque chose à Owen ; tous, mais pas lui. Ce n'est qu'en déchiffrant le nom à la base du tableau qu'une grimace étira ses traits sombres.

« C'est qui ?

- Eh... C'est...

- Son père, quand il était jeune. Ton grand-père, donc, si tu préfères. »

Le père et le fils se tournèrent d'un bloc vers l'homme apparu comme par magie à leur droite. A soixante ans, il avait toujours autant d'allure que lorsqu'il en avait trente et que, caché derrière la lourde porte en bois de son bureau, Owen l'entendait se disputer avec sa mère. Les mèches claires et les rides marquaient le passage du temps sans pour autant courber sa silhouette désespérément droite.

Soudain timide, Owen voulut détourner le regard. Enfant poli puis père de famille responsable, il ne le fit pas.

« Merci pour tout, monsieur Densmore.

- Ah, ce n'est rien. Il fallait que je sois bien borné pour... »

Il laissa sa phrase en suspens. Après un bref regard au tableau, il ajouta finalement :

« Je préférerais que tu m'appelles Charley. Je suis ton oncle, après tout. »

Terry sentit la gratitude vibrer dans la voix de son père sans pour autant pouvoir l'expliquer. A onze ans, beaucoup de choses lui passaient par-dessus la tête. Son grand-père ?

« Comme vous voudrez. »

Il était très blanc pour être son grand-père.





MEMORY LOSS.





MEMORY LOSS.



« Ça veut dire que vous ne partez plus pour Chicago ?

- Non. Ça veut dire que tu viens avec nous. »



▬ Juin 1928, Chicago, États-Unis.

Callum n'écoutait plus ce que Charley et Darren se racontaient, trop occupé par la foule et les immeubles qui s'élevaient de chaque côté de la route ; comme un enfant découvre soudain que le monde ne se limite pas aux remparts de sa ville et sa maison, il jonglait entre des paysages et des visages qu'il n'avait jamais vu jusque là. Les sourires qu'on lui renvoyait, parfois au double du diamètre, lui donnaient envie de décoller et ne plus poser les pieds sur terre.
Ça avait beau faire une semaine qu'ils allaient et venaient dans Chicago – et parfois de nuit, dans des ruelles qui n'en avaient que le nom,  il ne cessait de s'émerveiller. Darren s'en moquait souvent mais le jeune homme n'était pas d'humeur à lui renvoyer ses piques désagréables ou même s'en vexer ; de temps à autre, il pensait à Emily et se demandait si elle aurait apprécié Chicago.

Et si, plus tard, on s'installait ici ?



Il valsait maladroitement, l'orphelin qui n'avait rien et désirait tant les rendre fiers de lui. Comment maintenir la cohésion ? Il nageait en plein désespoir, et le soleil qui lui chauffait la nuque n'arrangeait rien.

« Si tu veux, plus tard, tu pourras t'installer ici ; j'ai des amis qui...

- Je ne pense pas que notre mère sera d'accord. Tu sais bien qu'elle déteste que... »

Dès qu'Ellen revenait dans la conversation, Darren grimaçait et regardait ailleurs. Ils ne s'adressaient plus la parole qu'en cas d'extrême nécessité. Que fallait-il à un homme pour se brouiller avec son propre sang ?

« Monsieur ! »

Il crut d'abord qu'une vendeuse le hélait depuis les étales de fruits ; il ne baissa les yeux que lorsqu'une petite main saisit sa manche, pressée mais sans brusquerie.
Une petite jeune fille de quatorze ans le regardait, ses yeux bruns soucieux. Il s'arrêta pour lui lancer un regard interrogatif. Que ? Peut-être qu'elle s'était perdue.

« J'ai quelque chose d'important à vous donner. »

Il referma les doigts sur une lettre sans expéditeur. Pour toute réponse, l'inconnue lui offrit un joli sourire.

« S'il vous plaît, ne la jetez pas. »

Elle se retira précipitamment, les joues rouges, et Callum fixa le papier comme s'il avait pu y percer un trou ou voir à travers. Qu'est-ce que cela signifiait ? Il ne connaissait personne à Chicago, et les missives pour le travail parvenaient toutes à Darren.

« Callum ? »

La voix de Charley le fit sursauter. D'un geste habile, il fit passer la lettre dans sa poche et rejoignit son frère et son oncle qui s'impatientaient.





MEMORY LOSS.





MEMORY LOSS.





MEMORY LOSS.



… je le jure.

« Grand-père ? »

Immobile dans le grand fauteuil placé au centre de la chambre, le vieil homme garda un silence buté. Habitué au tempérament peu conciliant de l'ancêtre qui hantait l'immeuble depuis si longtemps, Michael se contenta de relever légèrement les coins de son sourire.

« On reviendra tard. Mary reste là jusqu'à notre retour. Si tu as besoin d'elle, tu sais comment l’appeler. »

Ces précautions, inutiles depuis le temps, il les répétait par habitude. Avec le décompte agacé de sa femme en fond sonore, il referma doucement la porte, laissant le vieil homme seul avec la boîte qu'il serrait entre ses doigts tachés et noueux.
Charley s'accorda le temps que sa famille passe la porte d'entrée avant de soupirer de soulagement.

« C'est pas trop tôt », grogna-t-il à mi-voix, chaussant une paire de lunettes dont la chaîne dorée tremblotait à chacun de ses mouvements. Depuis peu, son équilibre n'était plus le même qu'avant, et sa vue se détériorait de plus en plus. La légende qui le disait aveugle et sénile n'était pas loin de prendre vie, mais il prenait la chose avec humour. Du moins, celui que le temps avait daigné lui laisser. Le reste, il l'avait dérobé.

Oui, comme un voleur, et sans lui demander son avis. Tout le reste...

Il sortit une vieille photo de la boîte aux gravures d'un doré passé. Il n'avait jamais approuvé le mariage de Ralph avec cette française sortie d'il ne savait où. Il ne s'était d'ailleurs pas rendu à la cérémonie, mais son cadet avait eu la gentillesse de lui faire parvenir le cliché. Il l'avait relégué  au fond d'un tiroir, mortellement fâché. Mais évidemment, c'était avant qu'il n'aille mourir quelque part en Normandie durant la guerre.
Ils ne s'étaient jamais réconciliés, eh.

Derrière le jeune homme en habit militaire, Pauline et ses robes à dentelles, ses énormes chapeaux à plumes et ses cheveux à la Louise Brooks. Elle n'avait pas quitté New York et était restée près de lui tout ce temps ; mais elle aussi avait fini par partir, tranquillement, dans son sommeil. Sans prévenir personne. Trois ans après sa femme, deux avant son fils aîné. Michael n'aurait pas compris : il n'y avaient que des mort qui le contemplaient depuis les portraits entassés dans l'écrin de velours. Un pour chaque visage qui lui manquait et l'avait quitté. Un par un, sans faire de bruit.

Et il attendait son tour. Cent-neuf ans, quelle plaisanterie ! Lui qui s'était juré de ne jamais atteindre les soixante. Que d'obstination pour rien.

Papa, maman, j'aurais aimé que vous partiez un peu plus fiers de moi.

Derrière les photos, les bagues et les colliers, une vieille lettre à l'enveloppe jaunie, sans destinataire. Charley la déplia : cela faisait longtemps que ses yeux ne suivaient plus les lignes. Il la connaissait par cœur, il en avait appris chaque point, chaque virgule. Même aveugle, il aurait pu la réciter sans mal.
Sa mémoire, jamais tombée malade une seule fois, le narguait depuis les courbes maladroites des lettres, tracées d'une main qui n'avait appris que tardivement à écrire.

Un siècle. Cela allait faire un siècle cette nuit que l'hôtel avait ouvert, et il s'y revoyait encore.



« Cher Callum,



Alors si malgré l'absence et le silence, si malgré toutes ces années tu veux encore de moi et écouter ce que j'ai à te dire, je t'attends à l'adresse indiquée ci-contre dans la soirée du 30. Je comprendrais que tu ne viennes pas. Je l'accepterais. Mais si tu es prêt à me donner une seconde chance et à me pardonner, je t'ouvrirai ma porte.
Je t'aime et je ne t'oublie pas,
Leah Gallagher. »





▬ Septembre 2014, New York, États-Unis.

« Tonton John, tonton James ! »

La fillette se jeta dans les jambes des deux hommes qui venaient de passer la porte, sous le regard amusé de ses cousins et cousines. Le plus âgé se pencha pour la prendre dans ses bras et la fit virevolter dans sa jolie robe blanche.

« Coucou princesse ! Tout le monde est là ?

- Oui, tout le monde ! Vous êtes les derniers !

- Oh, zut... T'as entendu ça, James ? On va pas les faire attendre !

- Je passe devant », acquiesça celui-ci en remorquant les deux toutes petites, qui peinaient à maintenir la cadence des adultes. Resté en retrait avec Joyce et sa belle-sœur dont le ventre proéminent interdisait toute marche forcée, il lui décocha un sourire dont elle clamait depuis toujours être amoureuse.

« Tu t'ennuies pas trop ?

- Noooon, enfin si, maman m'a interdit de courir partout et Natalie et Dylan sont méchants avec moi.

- Oh, quelle horreur (il lui désigna la table dont la nappe blanche supportait quantité de nourriture à en faire pâlir le meilleur des banquets de l'Olympe) On aura qu'à se consoler en mangeant tout le buffet et en laissant rien pour ta maman !

- Oh oui, rugit Joyce, battant des mains avec entrain, on en laissera quand même un peu pour papa ! »

Le silence, ponctué par les rires des convives, fut de nouveau brisé par la voix joyeuse et flutée de la gamine.

« Dis tonton John, je peux te raconter une histoire ?

- Oh ? Vas-y, je suis tout ouïe !

- C'est l'histoire d'un petit garçon qui vit avec sa famille en Irlande. Seulement ils sont très pauvres et ils n'ont pas de quoi acheter de la nourriture ou des médicaments ! Alors son papa et sa maman décident de prendre le bateau pour aller dans un pays où ils pourront avoir plein d'argent pour acheter plein de trucs et être heureux ! Ils prennent un bateau géant pour aller là-bas, même. Un très beau et grand bateau. Et ensuite...

- Eh, elle me dit quelque chose ton histoire, Joyce, l’interrompit Michael en passant à côté du drôle de duo, mais j'espère qu'elle se finit bien, celle-là. »

Elle lui répondit par un sourire étincelant que dévoilaient deux lèvres charnues.

« Bha oui, sinon elle s'appellerait pas les billets du bonheur ! »

___________________________________________________


Yes, I am guilty, but don't misunderstand me:
 


Dernière édition par Callum Densmore le Lun 11 Avr 2016, 04:03, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: Callum Densmore ▬ « Tell us a tale of the proud and the free »   Sam 10 Jan 2015, 03:37

Félicitation
Vous êtes officiellement validé ♥ RGJF?Drgrnfdjrr rfhjdn rhfdjn rfnjfr jrfnrf jfrd. Voilà. En gros. Ce que j'ai ressenti en lisant. MON KOKORO SUCH BROKORO WOW. MERCI. BEAUCOUP. JE TE HAIS CORDIALEMENT. FILE BOUGER CE WOW BOOTY MAINTENANT JE COMPTE SUR TOI. Il a assez traîné comme ça le pauvre chéri. Je suis si émue qu'il voit enfin le jour QAQ ♥

Ceci est une validation parfaitement en règle, chut. Je fais ce que je veux. Je suis maître sur mon bateau. Sans accent circonflexe. Je veux absolument en mettre un. Genre gâteau. Bateau. Bref.

Tu peux dès à présent recenser ton avatar, ton métier et demander une chambre pour t'en faire un petit nid douillet. Tu peux également poster une demande de RP ou créer ton sujet de liens. Ton numéro va t'être attribué sous peu et tu vas être intégré à ton groupe dans l'instant. Tu es arrivé dans la pièce Ouest.

Tadada ~ File file file comme le vent my boy.
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MessageSujet: Re: Callum Densmore ▬ « Tell us a tale of the proud and the free »   

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Callum Densmore ▬ « Tell us a tale of the proud and the free »

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