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 Élisée de La Bruyère ▬ « Mais qu'est-ce qui nous pousse au ventre rond ? »

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DOSSIER
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MessageSujet: Élisée de La Bruyère ▬ « Mais qu'est-ce qui nous pousse au ventre rond ? »   Lun 09 Jan 2017, 20:31


« Qui pourrait croire que
Pour les Darwins de salon,
Je suis le gibier de prédilection
Ils vont me disséquer,
Sans aucune émotion
Me désailer avec délectation
Me ranger, m'oublier
Derrière des vitrines de silence »
Nom : de La Bruyère.
Prénom : Élisée, Mathilde.
Surnom : Lise, Charline, Coucou.
Sexe : Féminin.
Âge effectif : 28 ans.
Âge apparent : 28 ans.
Date de naissance : 01/01/1899, Paris, France.
Date de mort : 31/08/1927, Paris, France.
Orientation sexuelle : Hétérosexuelle.
Groupe : Commotus.
Nationalité : Française.
Langues parlées : Français, Anglais, Latin.
Ancien métier : Femme au foyer.
Métier actuel : Femme bibelot, pour l'instant.
Casier Judiciaire


▬ Crimes commis :
▬ Circonstances du décès :
▬ Péché capital principal :
▬ Péché capital secondaire :
▬ Rapport à l'alcool :
▬ Rapport aux drogues :
▬ Addictions :
▬ Mauvaises attitudes récurrentes :
▬ A été victime :


Physique



Élisée est une belle femme ; pas d’une beauté inégalée ni oubliable, mais ses traits délicats et réguliers ont toujours plu aux hommes et à son miroir.
La première chose que l’on remarque n’est néanmoins pas son visage, mais son impressionnante stature. Élisée a toujours été plus grande que ses camarades, et dépasse la grosse majorité des femmes de son entourage avec son mètre 81. Loin d’être mince comme une brindille et dépourvue de formes, elle possède une poitrine présente et des hanches évasées, qui lui confèrent une silhouette qu’elle a toujours trouvée flatteuse – nonobstant les critères de beauté de son époque.
Ses cheveux, longs et très épais, lui ont souvent fait faire la grimace. Élisée aurait préférée être blonde, ou brune comme sa mère, et supportait très mal ses mèches rousses dans son enfance ; à présent, elle se rengorge de leur éclat et ne trouve rien à y redire. Quant à ses yeux, d’un marron café des plus banals délicieusement étirés en amande, ils se prêtent volontiers au rire ou à l’éclat particulier que leur donne son sourire énigmatique.

Au-delà de son physique de pin-up, Élisée sait mettre son corps au service de ses émotions quand le besoin s’en fait sentir ; elle est maîtresse de ses sourires, du moindre de ses gestes, et sait en jouer pour obtenir ce qu’elle désire ou se sortir d’une situation gênante. Si les yeux sont le miroir de l’âme, ils ne sont en aucun cas une fenêtre ouverte sur les pensées de la jeune femme, qui ne laisse jamais échapper la moindre émotion importune.

Élégante, raffinée et féminine, Élisée aime prendre soin d’elle sans entrer dans la caricature. Elle a toujours aimé se coiffer avec soin et choisir de beaux vêtements, qui mettent en valeur ses formes et ses très longues jambes. Peu de choix avec l’uniforme à Asphodèle, hélas, mais elle saura accessoiriser sans peine. Elle aime être regardé et complimentée.
Pour de plus petits détails, elle possède de très longues mains très fines, et un grain de beauté sous son œil gauche.


Caractère



Élisée n’a jamais été une fille particulièrement gentille ; petite déjà, elle se moquait de sa sœur et des enfants qu’elle n’appréciait pas, jouant la carte des mesquineries sous couvert d’un sourire innocent.
Adulte, la donne n’a malheureuse pas changée. Orgueilleuse, hautaine, et persuadée de valoir plus que le reste du monde, Élisée à tendance à s’enfermer dans sa petite bulle d’égocentrisme, et à se placer au centre de la vie de ses proches. Sa jalousie, terrible, se distillait en crises sonores dans son enfance et en crises silencieuses à l’âge adulte. Rancunière et portée sur la torture psychologique, elle n’hésite pas à appuyer là où elle sait que ça fait mal, à chercher les faiblesses de ses cibles afin de les détruire au compte-goutte. Elle ne laisse jamais une offense passer : sa fierté est à fleur de peau, et difficile à recoller une fois brisée.

Élisée est une jeune femme active et volontaire, qui ne se tait pas et fait valoir haut et fort ses opinions. Elle n’est pas timide ni du genre à rester en retrait, et n’a pas peur de prendre des décisions, qu’elles ne concernent qu’elle ou le reste du monde. Elle aime passer la première, arriver la première, qu’on l’écoute et qu’on l’admire. Le regard des autres ne lui importe que s’ils la déshabillent d’admiration ; les critiques ne passent pas la carapace solide de ses convictions, et ne la font pas fléchir. A défaut d’être charitable et généreuse, Élisée sait ce qu’elle veut, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour atteindre son but.

Mademoiselle a de la répartie et ne se laisse pas faire. Il est rare de pouvoir la convaincre de s’essayer à ce qu’elle ne veut pas faire, à moins qu’un lien affectif ne vous lie à elle. Comme beaucoup, Élisée sait faire des compromis lorsqu’une personne qu’elle apprécie l’exige, et des efforts afin de lui plaire. Elle peut faire une bonne amie, présente et toujours ponctuelle, mais il faut s’attendre à tout instant à essuyer le revers de ses caprices de femme-enfant.
Elle n’est responsable que lorsque la chose lui plaît, sournoise, vicieuse, et aussi très mauvaise joueuse : quand Élisée ne gagne pas, le monde à tendance à s’écrouler.
Et quand Élisée joue, elle veut gagner, quel qu’en soit le prix.



Histoire




Le tombeau, confident de mon rêve infini
(car le tombeau toujours comprendra le poëte)
Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,

Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »

— Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Remords posthume, Baudelaire



Le tableau lui fit la moue. La fillette esquissa un pas en arrière, sans parvenir à faire suivre le reste de son corps. Ses yeux, tout particulièrement, restaient collés à ceux d'un bleu fané du portrait.
Ses dentelles avaient moins de charme que son visage mangé de fossettes en tout genre, ou que ses cheveux ondulés ramenés en chignon, piqué de primeroses.

L'intruse fit claquer ses talons contre le parquet ciré. Elle passa ses mains dans son dos, jouant avec le ruban qui fermait sa robe. Ses boucles en désordre n'étaient pas encore assez longues pour lui lécher les doigts.

Finalement, et après avoir regardé autour d'elle, elle se décida à lui tirer la langue.

« Tu n'es même pas si belle, déclara-t-elle à voix haute et claire, sans penser à se signer malgré la grosseur du mensonge, je suis contente de ne pas te ressembler. »

La vipère ayant glissé de sa bouche au plancher, elle quitta précipitamment la pièce, un rire méchant sur les talons.



« Quand on ne nous aime pas, on cherche à se venger, c'est bien normal. Par exemple, tu vois, ma mère ne m'a regardée qu'une fois : le jour de ma naissance, et ensuite, elle m'a laissée à mon père. Eh bien moi, j'ai décidé de ne plus la regarder non plus, à part en portrait... »



▬ Août 1908, Paris.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame, et ton esprit n'est pas un gouffre moins... »

Sa langue cessa de s'agiter. Contrariée, elle lança à l'onde qui n'était pas salée une œillade amère, sans se douter que le même mot fermait son poème.
Elle laissa tomber les bras le long de son corps avec un soupir.

« Je le connaissais, en sortant.

— Ce n'est pas grave. Tu t'en souviendras plus tard. En plus, tu ne l'as jamais vue, la mer. »

Elle chercha à écraser la main qu'il avait posée près de son pied, mais il la retira si vivement qu'elle se questionna ; était-elle trop prévisible ? L'avait-elle déjà fait les cinq autres premières fois ? Peut-être qu'il lisait tout simplement dans ses pensées. L'idée lui déplut si fort qu'elle lui asséna sur le crâne un coup qu'il n'avait pas mérité.
Il poussa un cri qui coïncida avec celui de ses bottines contre le trottoir.

« Ah ! Pourquoi tu as fait ça ? Je n'ai rien fait !

— Parce que tu n'es pas drôle, Stanislas. »

Le petit garçon hésita entre protester et rattraper son amie, qui s'était élancée dans la rue passante, noire de monde ; avec un dernier regard pour leur auditoire imaginaire, composé d'une fleur et d'un chien efflanqué, il se jeta à sa suite dans les artères de la capitale.
Il la retrouva près d'un joueur d'harmonica, dont la musique sérieuse faisait pulser le sang de Paris. Élisée aussi le regardait comme une bête farouche incapable de se décider : le manger ou lui laisser la vie sauve ? Stanislas sourit, conscient qu'elle donnait à quiconque l'impression d'être de trop. Il la prit par le bras et l'entraîna plus loin, à l'ombre d'une confiserie à la devanture rouge sang.
Il lui montra du doigt les sucettes multicolores, qu'elle dédaigna d'un menton levé.

« Je n'ai pas d'argent.

— Mon père est à côté.

— J'ai oublié la fin du poème. »

Elle bougonna quelques reproches supplémentaires qu'il ne sut pas déchiffrer. Son père les avait aperçus et s'était rapproché, sa toute petite sœur à la main.
Il lâcha un rire amusé à la vue de la grimace d'Élisée, qui avait reculé de sorte à avoir l'air acculée à la porte.

« En voilà une mine bien soucieuse. Tu as des ennuis ?

— Elle a oublié la fin de son poème, lui répondit son fils avec un naturel déroutant qui fit hurler celle qu'il appelait « ma meilleure tout ».

— Ne lui dis pas, enfin !

— Oh, quel poème ? »

La pauvresse lâcha un nouveau grognement animal. Stanislas plissa les yeux, plongé dans les méandres de sa mémoire. Par chance, celle-ci faisait encore des vagues.

« Baudelaire, toujours. Il parlait de la mer.

— Et de quoi d'autre ?

— Tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame...

— ... et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. »

Élisée laissa filer un silence respectueux à l'égard de son maître à penser avant de se remettre à trépigner.

« Je le savais ! Je l'avais en tête avant de sortir ! C'est injuste ! »

Jean Devaux se mit à rire, la vexant plus qu'elle ne l'était déjà. Mortifiée, elle leur tourna le dos et lança à la volée :  

« Je refuse de rentrer avec vous. Vous êtes bien trop méchants. Dites à mon père de venir me chercher.

— Ton père a du travail, coquine, et pas de temps à consacrer à tes caprices. Sois sage, veux-tu ? »

Il lui pinça gentiment le menton, et ne fit aucun commentaire à la langue qu’elle lui tira lorsqu’elle crut qu’il ne la voyait pas. Un enfant avait besoin de désobéir, de temps à autre.
Il hissa sa fille de deux ans dans ses bras et leur désigna la rue d’un ample mouvement du bras.

« Voyez comme il fait chaud et beau, aujourd’hui, et comme Paris est belle. Nul besoin de se disputer. »

Stanislas l’approuva bien haut et fort mais Élisée ne quitta pas sa moue boudeuse. Le plus petit des échecs lui faisait voir la vie en gris.
Avec beaucoup de manières, elle tira la veste de son presque oncle en lui demandant, tout bas pour paraître timide :

« Si vous voulez que je sois plus heureuse, vous pourriez peut-être m’acheter une sucette.

— Tu l’as refusée quand je te l’ai proposée ! » s’insurgea Stanislas, les yeux écarquillés. Une nouvelle fois, Élisée sortit la langue.

Jean se mit entre eux avec un soupir.

« On ne dispute pas. Ne sois pas si facilement vexé, Stanislas. Quant à toi, Élisée, je ne t’en achète une que si tu ranges ta langue. »

Les deux enfants obéirent sur le champ. Jean les félicita et poussa la porte de la confiserie, faisant sonner une clochette qui amusa beaucoup la petite fille calée contre son costume. Avant de les laisser passer, il leur demanda encore :

« Et qu’est-ce que l’on dit aux gens généreux ?

— Merci », s’exclamèrent en chœur les deux enfants, qui se précipitèrent aussitôt sous son bras pour aller fouiller dans les rayons, le tout sous l’œil attentif du vendeur.

« En voilà deux gentils monstres, fit remarquer ce dernier à Jean, qui devait leur rappeler régulièrement de ne pas fouiller dans les bocaux.

— Et encore, ils sont dans leurs bons jours. »

Le confiseur l’approuva d’un hochement de tête ; tous deux tombèrent d’accord sur le fait que les célibataires avaient bien moins de soucis et de valeur que les hommes mariés et pères de famille nombreuse.



« Ne touche pas à ça, Bernadette. C’est à moi.

— Tu ne partages jamais, Lise ! »

La concernée lui donna raison de bon cœur et ramassa le livre d’images dont sa cadette s’était emparée. Celle-ci, courte sur jambes et assez dodue, se dandina jusqu’à sa mère qui lisait dans un coin de la pièce.

« Mamaaan, Lise n’est pas gentille…

— Sois mignonne, Bernadine, laisse-moi lire.

— Mais…

— Léthé ! »

La jeune fille attablée à la machine à coudre lâcha son ouvrage pour prendre le coude de sa cadette ; Bernadette adorait Léthé et enfouit son visage dans son tablier.

« Lise est encore méchante avec moi !

— Il faut la laisser, tu sais qu’elle n’est pas facile. C’est l’âge… Tu veux venir coudre avec moi ? »

Même si la perspective lui semblait bien moins alléchante qu’un livre d’histoires sur le fauteuil préféré de son père, la petite acquiesça et tira un tabouret jusqu’à la table ronde, reléguée dans un coin du salon. Là, elle pouvait avoir la paix, et oublier le regard courroucé de son aînée, quelques pas derrière elle.
Élisée n’aimait pas Bernadette : elle la trouvait laide, stupide et agaçante. Elle se demandait souvent quel besoin ses parents avaient eu de s’encombrer d’une petite fille aussi peu charmante et qui, de surcroît, mangeait pour trois. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle serait restée fille unique. Peut-être aurait-elle accepté son frère, car il ne parlait pas et ne l’embêtait pas, mais sûrement pas Bernadette. Quant à Léthé, elle ne pouvait guère la gommer du tableau. Elle était arrivée avant elle.

Léthé n’était, à vrai dire, que sa demi-sœur ; elles avaient un père en commun, dont l’immense portrait trônait fièrement au-dessus de la cheminée. Celui-ci avait été marié à une femme de bonne famille à la fin de ses études, et un fils mort-né ainsi qu’une petite fille étaient nés de leur union. Cette « pauvre » femme (sa mère insistait souvent sur le pauvre, Élisée ne comprenait jamais pourquoi) avait contracté la fièvre typhoïde deux ans à peine après la naissance de Léthé et ne s’en était pas remise. Leur père en avait été dévasté, ce qui ne l’avait pas empêché de se remarier deux ans plus tard avec une demi-mondaine de quatorze ans sa cadette.

Élisée ne comprenait pas pourquoi, mais ce mariage avait contrarié les parents de la mère de Léthé, qui refusaient de venir les visiter. C’est grossier et irraisonné, mais on ne peut rien y faire, sa mère aimait le répéter. Ses parents à elle, d’ailleurs, la petite ne les avait jamais vus non plus. Ce qu’Élisée connaissait de ses grands-parents se résumait, au final, à la mère sèche et critique de son père, qu’elle fuyait lorsque la domestique l’annonçait.

La fillette grimpa sur le fauteuil favori de son père et ouvrit le livre d’images en travers de ses genoux. Les babillements aigus de Bernadette et ceux plus posés de Léthé lui parvenaient, la forçant à mordre l’intérieur de ses joues.
Elle aimait bien Léthé, qui était d’une douceur effacée et exemplaire ; mais Bernadette, elle la détestait.

Une porte qu’on claque tira soudain le salon de sa torpeur.

« Alors, comment vont mes chéries ? »

Sa mère s’était levée à peine son père arrivé. Élisée lui jeta un regard mauvais ; elle ne se levait que pour lui. Déterminée à rester silencieuse pour se faire désirer, les vagissements de sa sœur minèrent sa volonté.

« Papa, Lise m’a empêché de lire son livre !

— Ah bon ?

— C’est le mien, cria presque la fautive, sautant à bas du fauteuil, il y en a plein d’autres, qu’elle se serve !

— Ma puce, laisse donc les affaires de ta sœur tranquilles. »

Victorieuse, Élisée adressa un mauvais sourire à Bernadette, dont les yeux s’étaient emplis de larmes.
Spontanément, les bras d’Eugène de La Bruyère s’ouvraient pour sa femme en premier, puis pour sa fille aînée ensuite. Il plantait un baiser affectueux sur la joue de Léthé et l’admirait comme pour la première fois. La voir presque jeune femme le rendait nostalgique.

« Tu ressembles de plus en plus à ta mère, qui était un modèle de vertu avant tout ! On ne le dit jamais assez. C’était une femme bien.

— Très bien, renchérissait toujours Mathilde, sans rancœur aucune contre la femme qui l’avait précédée dans les bras de son époux. Elle était bonne.

— Merci, papa. Merci, belle-maman. Je fais de mon mieux. »

Ensuite seulement il prenait Élisée dans ses bras. Jamais encore elle n’avait réussi à passer outre l’ordre d’affection qu’il s’ordonnait au retour du travail.

« Il faudrait que tu fasses plus d’efforts pour être polie et bonne à ton tour, ma fille, lui dit-il en la regardant droit dans les yeux, Jean m’a raconté encore les crises que tu fais quand tu te promènes avec lui et Stanislas dans Paris.

— Je ne fais pas de crises, protesta la gamine, les sourcils arqués, je suis vexée car je n’arrive pas à réciter par cœur mes poèmes.

— Cela viendra. Tu es encore assez jeune, tu ne peux pas tout avoir. »

Une fois embrassée, il prenait Bernadette dans ses bras et Élisée se désintéressait de la scène.
Sa famille n’était pas à plaindre ; leur appartement était spacieux et somptueux, et ils possédaient une maison de campagne, dernier vestige de la fortune de la famille de La Bruyère, famille de noblesse de robe ayant fait fortune au XVIII ème siècle et plus tard sous la Restauration. Le Second Empire et la défaite Franco-Prussienne les avait un temps ruiné, mais le nouvel essor industriel leur avait permis de retomber comme un chat sur ses quatre pattes.
Eugène de La Bruyère était à présent un homme d’affaires accompli et respecté dans le milieu.

« Il ne faut jamais oublier la chance que l’on a de pouvoir se retrouver en famille. Tout le monde n’a pas la même chance que nous. »

Élisée le regardait toujours un peu bizarrement lorsqu’il les sermonnait de la sorte. Sa mère lui donnait la sensation d’être invisible et Bernadette l’agaçait. Définitivement, certains avaient plus de chance qu’elle.
Avec un aplomb d’impératrice, la petite retourna s’accaparer le fauteuil que son père ne manquerait pas de lui réclamer dans les minutes suivantes, plongeant son regard dans les images à l’aquarelle de ports lointains et inconnus, contre lesquels dansait une mer dont elle rêvait éveillée.



« Élisée ? Élisée, nous y allons ! »

Cachée sous une table dans le couloir du premier étage, la fillette plaqua plus fort ses mains contre ses oreilles.
Sa mère, excédée, poussa un soupir depuis l’escalier en colimaçon.

« J’en ai assez de lui courir après. Dites-lui que nous sommes à l’église.

— Bien, madame. »

Une fois la lourde porte d’entrée claquée, Élisée sortit à quatre pattes de sa cachette et se précipita à la fenêtre de sa chambre pour voir ses parents mettre Bernadette et Maximilien dans la voiture, qui s’éloigna ensuite le long de la rue. Elle sautilla sur place, heureuse d’avoir pu enfiler sa belle robe du dimanche sans avoir à subir la corvée de la messe. Tout doucement pour ne pas que la domestique en chef, Catherine, ne l’entende, elle se glissa jusqu’à la bibliothèque dont elle avait chipé la clé plus tôt dans la journée. Elle fit jouer sans bruit la serrure et referma soigneusement le panneau de bois dans son dos.
Cette pièce était son sanctuaire et sa bulle d’oxygène. Aucune autre ne lui ressemblait, car aucune ne possédait autant de majesté.

Les tapisseries à motifs floraux côtoyaient les reproductions de scènes de batailles de toutes époques. Plusieurs statuettes, juchées sur des pieds de marbre, la prenaient de haut. Quelques plantes égayaient le décor austère, rehaussé de centaine d’étagères. Toutes croulaient sous les livres et les trésors, ramenés par ses ancêtres des quatre coins du monde.
Au-dessus de la porte, en lettres dorées, on pouvait lire :

« Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers. »

Son père l’y avait fait inscrire après son mariage, lorsqu’il avait hérité de l’appartement. Baudelaire lui était cher comme il l’était à sa fille, qui avait pris exemple sur lui. Il l’aimait tant, à vrai dire, qu’il avait nommé le fils qui n’avait pas vécu Charles, et sa fille Léthé.

Élisée fit glisser sa paume le long des tables de lecture, jusqu’à trouver sa favorite. Elle s’y installa non sans mal, car les chaises étaient hautes, et posa son menton contre ses bras croisés.
La grande horloge martelait le temps d’un « tic-tac » régulier. Élisée avait toujours trouvé le passage du temps rassurant, et ne s’en était encore jamais inquiété. A bientôt dix ans, elle ne trouvait le temps ni trop long, ni trop court, et se languissait de ses permissions d’adulte sans s’y attarder plus que nécessaire.
Son père lui avait dit de profiter de sa jeunesse, et elle lui obéissait.

Au plafond, une reproduction de Michel-Ange lui fit la moue.

« Je préfère être ici qu’à l’église », se fit remarquer la petite comme chaque fois qu’elle échappait à ses parents le dimanche matin. La messe l’étourdissait et elle détestait l’odeur d’encens ; elle passait son temps à fixer les beaux vitraux, et son père finissait inévitablement par le lui reprocher.
Elle préférait rester seule, là où elle se sentait bien. Elle n’avait pas besoin de lire ; les images se frayaient un chemin jusqu’à ses paupières closes, où elles se superposaient pour former une histoire dont elle était l’héroïne, chevalier sur son destrier plus souvent que demoiselle en détresse.

Là, elle s’endormait et se réveillait à temps pour ne pas se faire surprendre par ses parents, de retour de l’église…



▬ Hiver 1910, Paris.

« PAPA, regarde !

— Ne te penche pas, Lise ! Tu vas tomber ! »

Une poigne ferme la prit par le col du manteau et la tira en arrière sous une pluie de protestations. A côté d’elle, Stanislas écarquillait les yeux, passant son regard de l’eau aux derniers étages des bâtiments.

« Et si l’eau monte jusque-là ?

— Elle ne montera pas jusque-là, Stanislas. Elle est déjà montée aussi haut qu’elle le pouvait.

— J’espère que vous dites vrai, mon ami, rétorqua Madame Devaux en serrant plus fort la petite main de sa fille, car les bateaux ne circulent déjà plus sur la Seine ! »

Les adultes présents se regardèrent, soucieux, tandis que les enfants tapaient contre la pierre en s’émerveillant. Le froid les préoccupait peu ; la Seine ne débordait pas tous les jours au point de s’étendre aux rues, et mêmes aux gares !
Marie-Hélène pleurnichait, désirant rejoindre son frère et Élisée, qui profitaient des discussions de leurs parents pour se pencher à nouveau.
Le Zouave avait de l’eau jusqu’aux coudes.

« Moi je pense qu’elle va monter encore, murmura la fillette, donc les boucles rousses semblaient vouloir plonger dans l’onde stagnante, et qu’elle va passer par-dessus le pont !

— Elle ne passera pas par-dessus les statues, fit Stanislas, circonspect, elle est déjà beaucoup trop haute. »

Ils se turent un instant face à ce prodige de la nature. Dans les rues, des gentilshommes se déplaçaient en barque et on avait fait construire des trottoirs surélevés en bois pour pouvoir circuler sans se noyer ; c’était le Déluge de la Genèse, sans l’arche de Noé.

« J’aimerais voir ça de plus pr-

— ÉLISÉE. »

Elle reposa la jambe à terre en soufflant par le nez. Rabat-joie.

« Il paraît que le métro est inondé, lui aussi. Ils ont dû retarder l’inauguration de la nouvelle ligne.

— Tant de travail gâché ! Espérons que les travaux reprennent comme prévu. »

Ils abandonnèrent là le pont et les enfants réticents les suivirent, bon gré mal gré. Élisée cessa de faire la moue et de donner de petits coups de pieds à Stanislas lorsqu’elle aperçut les planches de bois surélevées servant de trottoir pour passer d’un bout à l’autre de la rue.
Elle tira la veste de son père avec enthousiasme.

« Papa, on passe par là !

—  C’était une question, ou un ordre ?

— S’il vous plaîîît…

— Nous devons nous rendre de l’autre côté de la rue, de toute façon. Autant le faire maintenant, et au sec. »

Élisée se mit à taper des mains sous la mine perplexe des passants, qui ne virent que d’un œil très méfiant le petit singe en dentelles faire l’imbécile sur la poutre au-dessus de l’eau.
Elle faillit glisser et son père la sermonna durement.

« Si tu te noies dans une rue, je ne te sauverai pas.

—  Je suis désolée ! Je me calme. »

Elle se tint tranquille cinq longues minutes avant de se remettre à courir dans tous les sens. Stanislas en avait mal à la tête.

« Pourquoi est-ce que ça te rend si heureuse, Lise ?

—  C’est exceptionnel ! On ne voit pas ça tous les jours. Et puis, regarde ! »

Elle saisit le bras de son ami et lui désigna l’étendue noirâtre que le ciel gris n’aidait pas à rendre plus lumineuse. Il plissa les yeux, à la recherche de quelque chose dont sa mauvaise vue ne devait pas saisir les contours.

« Oui… ?

—  Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer, Stanislas !

— C’est un fleuve qui a débordé.

— C’est poétique ! »

Elle lui tira la joue pour lui amollir l’âme, tourmentée par une triste rationalité. Jean leur lança un regard amusé.

« Charline, tu abîmes encore mon fils ?

— Juste ce qu’il faut ! Il n’entendra jamais rien à Baudelaire, si je ne le fais pas.

— Nos enfants s’entendent si bien, intervint Eugène, un sourire en coin, et si nous les marions ? Nous aurions enfin la paix. »

Élisée laissa aussitôt partir son ami, qui s’écarta d’elle avec la même grimace.

« Certainement pas, fit-elle, presque horrifiée.

— Pourquoi donc ?

— Parce que je veux mon mari grand et beau. Et amateur de poésie. Pas moralisateur comme Stanislas, avec une tache sur la figure. »

Le garçonnet plaqua sa main contre la tache lie de vin qui lui prenait le quart du visage.

« Tu juges sur l’apparence, Lise ! Tu iras en enfer ! »

Elle lui tira la langue et il se disputèrent tout le long du chemin de retour, ne cessant de geindre qu’une fois arrivés devant l’appartement, dont les pieds étaient dans l’eau.

« Heureusement que vous habitez à l’étage, fit remarquer Stanislas avec beaucoup de sagesse, sinon, vous auriez dû remplacer toutes les tapisseries.

— Nous avons de la chance ! Papa, on retournera voir la Seine ?

— Nous verrons, Élisée. Si tu es assez sage, peut-être. »

Elle fit mine de se coudre la bouche pour attendrir son père ; ce geste marchait toujours, et ce même si la gentillesse ne suivait pas comme promis.
Le soir-même, allongée dans son lit, les yeux rivés aux bougies qui dansaient sur sa table de chevet, elle s’imagina debout sur une barque, en plein centre-ville inondé, à réciter des poèmes tandis que les ouvriers s’arrêtaient de travailler pour l’écouter.



Parce qu’elle récitait Baudelaire à longueur de journée, Jean l’avait surnommée « Charline ». Il lui avait proposé d’écrire ses propres poèmes, de répondre à Baudelaire, mais elle avait refusé. Elle n’aimait pas sa plume et ne supportait pas les gentilles moqueries de Stanislas. Si son meilleur ami ne pouvait pas critiquer ses vers, de qui accepterait-elle le jugement ?

A quatre pattes près de son lit, elle glissa le cahier entre les lattes déboîtées du parquet. Elle ne rimait pas, mais aimait écrire ce qui lui passait par la tête, pour faire le vide.

« Aujourd’hui, les rues se sont dégorgées. La Seine est de nouveau praticable. »

Le constat l’avait laissée morose pour toute une semaine. Elle avait pris l’habitude de s’amuser près de cette mer improvisée, en attendant de pouvoir respirer l’iode : son père le lui avait promis trois fois, et par trois fois il avait été trop occupé pour songer à prendre des vacances. Leur maison de campagne se trouvait trop loin de la mer.
Elle se consolait en se répétant que Stanislas n’y était jamais allé. Ils iraient ensemble, comme ils se marieraient ensemble, mais chacun de leur côté, habiteraient des maisons jumelles et auraient leur premier enfant la même année. Ils voulaient tout faire ensemble pour ne pas rendre l’autre jaloux.

C’était un compromis utile, car Élisée l’était énormément.
Jalouse.



Face à une fille en colère, Stanislas avait appris qu’il était très nécessaire de garder son calme. Un calme olympien, et surtout éviter de rétorquer quoi que ce soit ; elle s’énervait déjà assez toute seule.
Élisée était une fille, mais cent fois fille, et les précautions à prendre étaient multipliées par cent. Son corps exacerbait chaque sentiment pour lui donner la force d’un gong.

L’herbe en avait fait les frais. A présent, elle menaçait de s’arracher les cheveux.

« Tu ne serais pas belle, sans cheveux, lui dit-il avec une compassion calculée, laisse-les où ils sont.

— A quoi bon, siffla son amie en tirant sur son chapeau, de toute façon tu préfères ceux de Mélanie ! »

Il songea à la tignasse bouclée de sa cousine et pinça les lèvres.

« Elle y perd des peignes. Définitivement pas.

— Tu la trouves plus belle et plus talentueuse que moi.

— Tu joues mieux du piano qu’elle…

— Mais elle chante mieux !

— Elle ne sait pas réciter Baudelaire. »

L’argument se voulait décisif mais Élisée plissa les yeux. Elle se mit à tourner autour de lui comme un lion jauge son dresseur du coin de l’œil. Au moindre signe de faiblesse, elle lui sauterait dessus et l’avalerait tout cru.

« Tu n’aimes pas Baudelaire, je le sais. C’est une critique !

— Non. J’aime bien Baudelaire, dans ta bouche.

— Menteur. »

Il la fixa sans ciller. Aucun des deux ne lâcha l’autre des yeux et ils finirent par soupirer au même exact moment.

« Je la déteste.

— Je ne vois pas pourquoi, elle est gentille. »

Élisée laissa filer un « pft » hautain avant de se diriger à pas de loup vers le buisson le plus proche. A travers les feuilles, elle observa l’ennemie natter les cheveux blonds de sa sœur. Bernadette semblait aux anges.
Elle grogna comme un animal contrarié.

« Elle a pitié de Bernadette.

— Il ne faut pas avoir pitié de ta sœur pour l’apprécier, soupira Stanislas, qui avait de la peine pour la pauvre gamine à la face toute ronde, on va manger de la tarte ?

— Je n’aime pas la tarte au citron. (Elle secoua le bras qu’il lui avait pris et planta ses talons dans la terre) Tu es sûr que tu ne préfères pas Mélanie ?

— Puisque je te le dis ! Tu es ma meilleure tout, Lise. »

Il l’avait déclamé sur un ton décidé qui soulagea la fillette. Elle le laissa la traîner jusqu’aux cuisines, satisfaite de sa loyauté.

« Tu ne laisseras jamais personne passer avant moi, n’est-ce pas ?

— Jamais.

— Et tu feras toujours ce que je te demanderai, si j’ai des problèmes ? »

Il hésita, mais ajouta malgré tout :

« Toujours.

— Bien. »

Comme chaque fois que l’énergie revenait à ses membres, elle pressa le pas et le traîna à son tour, le ventre serré.
Elle n’aimait pas la tarte au citron mais puisque Stanislas en raffolait, elle faisait parfois une exception, car il fallait savoir tendre la main de chaque côté.



« Mais les années ne garantissent pas la sagesse, parait-il. Stanislas dirait oui, sans doute. Je n’ai jamais été sage. Il ne dirait pas que je l’ai mérité, mais il le pense peut-être. Je ne sais pas. »



▬ Février 1914, Paris.

« Tu es stupide.

— Moins que toi ! Laisse-moi partir.

— Tu te vexes pour un rien ! J’irai avec toi demain ! »

Élisée lui arracha son bras au risque de perdre les boutons de sa belle robe. Elle tenta de le semer dans la foule mais le garçon était persistant, et rapide ; il la retrouva trop vite à son goût.
En désespoir de cause, elle lui coupa la priorité pour se diriger vers le tramway le plus proche.

« J’ai le droit d’avoir une vie en dehors de toi, grommela Stanislas, deux pas derrière elle, c’est un ami proche !

— Je m’en moque. Tu as dit que je passerai toujours avant !

— Je lui ai promis !

— A moi aussi ! »

Un soupir suivit d’un borborygme agacé lui fit savoir qu’il allait abandonner la partie, mais pas à son profit – elle resterait seule et esseulée le lendemain, dans sa chambre, à lire de vieux livres poussiéreux.
Elle voulait qu’il se sente coupable de son ennui et se retourna une dernière fois, des mèches de cheveux devant les yeux :

« Tu es un menteur, Stanislas Devaux ! Tu ne tiens jamais tes promesses et je veux que tout le monde le sache ! Tu me laisses toute seule !

— Ne hurle pas ça comme si je te laissais dans une situation délicate, protesta-t-il, embarrassé et les joues rouges, c’est une simple visite à un musée !

— Et sans moi ! Maudite sois ta descendance !

— Élisée, tu exagères. »

Elle lui tourna le dos dans un demi-tour impeccable et frotta ses gants l’un contre l’autre pour lui signifier qu’elle en avait terminé avec lui. Hésitant, il resta la regarder monter dans le tramway, les lèvres entrouvertes, pleines de reproches ne demandant qu’à déborder.

« Et où vas-tu comme ça ?

— Quelque part où tu n’es pas, gronda la jeune fille en le fusillant du regard, maintenant laisse-moi et va retrouver ton ami. »

Le mépris dans sa voix faillit le faire éclater de rire. Élisée en avait assez de cette grimace qi lui tordait les lèvres ; elle disparut dans le véhicule sans demander son reste.
Stanislas l’appela depuis la plateforme mais elle plaqua ses mains contre ses oreilles.

« Assez de ses jérémiades, marmonna-t-elle pour son subconscient qui la titillait encore un peu malgré l’affront qu’il venait de subir. Les doigts croisés sur ses genoux, elle contempla Paris depuis sa fenêtre ouverte. La capitale croulait sous le gel et le froid.

Quelque part dans le wagon, un bébé vagissait à s’en faire éclater les poumons. Élisée s’enfonça un peu plus dans son siège. Les embardées du véhicule la tenaient éveillée.
Pour qui la prenait-il ! Avait-elle un visage à attendre qu’on la fasse passer après un autre, et de quel dr –

« ATTENTION ! »

Le cri fit sursauter tous les passagers. Élisée se redressa, juste à temps pour sentir ses pieds lâcher le sol et son corps basculer.
Il lui sembla aussi sentir sa tête heurter le sol, mais le noir se fit trop rapidement pour qu’elle en soit sûre.



« … Lise… Élisée… »

Ses yeux papillonnèrent. Elle sortait d’un cauchemar sans son ni images, comme un grand désert froid. La douleur ne vint pas sur le champ, elle vit tout d’abord les cheveux châtains de Stanislas, et la haute silhouette de Madame Devaux, dans un coin de la pièce.
La droite et la gauche étaient confuses. Un de ses poignets était humide, mais elle n’aurait su dire lequel.

« Lise… »

Le visage de son ami était brouillé de larmes. Ça lui donnait l’air idiot. Elle voulut parler, mais sa bouche était pâteuse, sa gorge sèche.
De l’eau.

« Lise, je suis désolé… »

Elle fronça les sourcils. Elle désirait simplement de l’eau. De quoi était-il désolé ?
Et que faisait-il dans sa chambre, à pleurer ?

« Lise, ma chérie. (C’était Michèle, qui s’était assise près d’elle, juste en face de son fils) Tu vas bien ? »

Élisée hésita à refermer les yeux. Elle ne comprenait plus rien, ne distinguait plus le haut du bas.
Le sommeil lui tapait contre les tempes à coups de marteau réguliers.

« Il ne faut pas que tu t’agites, reprit Michèle avec ce ton de bonne mère de famille qu’Élisée détestait et aimait à la fois, tu as eu un grave accident, et ton corps a encore besoin de récupérer. Ne bouge pas. Dis-moi si tu as besoin de quelque chose. Peux-tu parler ?

— Mademoiselle de La Bruyère ? »

La pauvre jeta un regard ahuri au médecin, debout près de la porte. Une chaine dorée reliait ses lunettes au col de sa chemise ; elle ne le connaissait pas, et ne connaissait pas non plus cette chambre.
Elle n’était pas chez elle.
Elle avait soif.

Ses membres meurtris se réveillèrent tous à la fois et les larmes coulèrent sur ses joues abîmées.
Mon dieu, mais que m’est-il arrivé ?



Une fois complètement réveillée, ils étaient tous entrés dans la chambre, comme un seul homme. Jean, son père, sa mère, et même sa tante. Plusieurs autres femmes, faisant sans aucun doute parties du personnel, se relayaient à son chevet.
Ils n’étaient pas tous tristes ; son père souriait. Il était bien trop heureux de savoir sa fille en vie pour s’inquiéter des détails.

Élisée serrait si fort les poings qu’elle s’en était fait saigner les paumes.

« Nous avons évité le plus grave, et elle vivra, ne vous en faites pas… Elle n’a pas eu de fractures, mais a subi un traumatisme violent à la tête, et bien entendu… »

Il eut l’air embarrassé.



— Qu’est-ce que cela veut dire, exactement ? demanda sa mère, l’air toujours ailleurs.



Un silence confus leur serra la gorge. Incapable de se redresser, Élisée dut se contenter de fixer le plafond, les poings contre la bouche, comme pour empêcher un cri qui ne venait pas de se frayer un chemin jusqu’à l’air libre. Ses yeux grands ouverts suivaient le chemin laissé par les craquelures comme ceux d’un aveugle.
Moi ? Vraiment ?

Ses lèvres tremblèrent.

« Et le bébé ? »

Les adultes se regardèrent, interloqués. Stanislas fronça les sourcils. N’avait-elle rien écouté de ce que le médecin venait de lui dire ?

« Élisée…

— Le bébé. Dans le tramway. Est-ce qu’il va bien ? »

Tous ouvrirent la bouche, pour se trouver bien bêtes de n’avoir pas de réponse à lui fournir.

« Il pleurait. »

Le choc lui avait enlevé jusqu’à ses larmes et sa raison, pour un temps.







Après un mois couchée sur un lit d’hôpital, Élisée avait pu rentrer chez elle, où elle était restée couchée trois semaines supplémentaires. Le médecin avait craint une infection mais les plaies, quoique profondes, se résorbaient bien. Quelle chance, lui avait-il dit, la main sur son ventre. Elle avait failli le gifler.

Elle en porterait à jamais les marques. Elle avait été défigurée jusque dans sa nature de femme, et il osait lui dire qu’elle avait eu de la chance ?
La première chose qu’Élisée avait fait, sous l’œil attentif de Madame Devaux, avait été de se rendre jusqu’à son miroir pour soulever sa chemise de nuit et regarder les cicatrices.
Michèle avait tourné la psyché et l’avait serrée contre elle.

« Ma pauvre petite, quel malheur. Ne te fais pas plus de mal. »

Cette fois-là, encore, elle n’avait pas pleuré. Elle n’avait ressenti qu’une immense lassitude, semblable à un gouffre béant et moite.

Elle ne se souvenait pas avoir été en colère, même une fois rétablie. En enfilant sa première robe d’extérieur depuis l’accident, elle avait essayé de l’être. Elle avait fait la grimace à son miroir. S’était traitée de lâche, de moitié de femme. Cela n’avait pas eu l’effet escompté.

Comme son père refusait de la laisser sortir, encore moins seule, elle avait attendu que tout le monde soit occupé pour fouler le pavé de Paris.
Il lui semblait que ses hanches roulaient différemment sous le tissu parme de sa robe, mais ce n’était peut-être que son imagination.

Elle en avait eu du temps, pour la faire fonctionner, allongée dans ce lit…



▬ Mai 1914, Paris.

Comme une injure, Paris était lumineuse et pleine de monde. La Seine, au contraire, ne l’était pas.
Élisée se pencha vers les remous grisâtres. Ils ne lui semblaient pas différents de ceux de son enfance, qu'elle fixait alors en tentant de se remémorer un poème qu'elle connaissait dorénavant par cœur. Son souffle se fit plus rapide ; allait-elle encore déborder ?

Elle aurait aimé qu'elle sorte de son écrin et la fasse se sentir plus vivante qu'elle ne l'avait jamais été. Paris, sous les eaux, hantait encore sa mémoire.

La mer...

« Est-ce que tout va bien ? »

Ses yeux se rouvrirent et les visions plaisantes se dissipèrent. La voix n'était pas celle de Stanislas. Immédiatement, elle érigea ses défenses contre l'ennemi qui venait d'envahir son sanctuaire.
Tournant la tête, elle ne vit que son col. Éberluée, elle leva le menton.

Ciel, un géant. Et il lui souriait.

« Mademoiselle ?

— Tout va bien, répondit Élisée avec précipitation, perturbée par un rien, ne vous inquiétez pas.

— Pouvez-vous me le jurer ? »

Ses yeux noisette se plissèrent. Il lui sourit à nouveau avec toute l'indulgence du monde, et y ajouta même un petit rire qui lui déplut.
Allez-vous-en.

« Je passe souvent par ici, pour me promener, et ce n'est pas la première fois que je vous vois penchée là... Vous ne comptez pas sauter, j'espère ? »

La surprise fut telle que ses mains quittèrent la vieille pierre, humide de la bruine du matin. Elle lui lança un regard scandalisé qui ne l'émut pas pour un sou. Elle en profita pour le détailler brièvement.
Plus âgé qu'elle, la vingtaine sans aucun doute, habillé et coiffé avec goût. Un joli visage, sans excès, et cette immense stature qui l'avait ébahie.

Élisée avait pris l'habitude d'être la plus grande des deux. Sans trop savoir pourquoi, ces centimètres qu'il lui prenait l'offensaient.
Elle tourna sèchement la tête, dans le but avoué de l'ignorer.

Elle tint cinq petites secondes avant de se sentir obligée de rétorquer :

« Je ne suis ni suicidaire ni inconsciente. De surcroît, je ne compte pas finir ma vie au fond de la Seine. Vous pouvez passer votre chemin, monsieur...

— Guérin.

— Très bien, grinça-t-elle, car elle se moquait éperdument de son nom, je vais bien, monsieur Guérin. Votre sollicitude me touche, mais j'aimerais être seule. »

Elle s'y était attendue, mais il n’obtempéra pas. Elle ne put s'empêcher d'être déçue.

« Vous n'êtes pas suicidaire, soit, lui dit-il doucement (et elle avait beau ne pas le regarder, elle sentait encore le sourire dans sa voix), que faites-vous alors seule ici, à regarder les flots ?

— Je réfléchis.

— Vous devez réfléchir beaucoup.

— C'est ce que je préfère dans la vie, dit-elle avec une pointe d'agacement, ça et...

— Et ? »

Élisée pinça les lèvres, maudissant sa volubilité agacée. Pressée qu'elle était de l'ennuyer, elle n'avait pas su où poser le point.

« Et Baudelaire, acheva-t-elle prudemment, comme si cet aveu avait pu lui valoir la prison. Son voisin s'en amusa. Piquée au vif, elle tourna les épaules vers lui.

— Qu'y a-t-il de drôle ?

— Oh, rien ! Ma sœur aussi aime beaucoup la poésie, surtout Baudelaire... Pour ma part, je préfère Victor Hugo.

— Uh. »

Sa contrariété ne lui échappa pas.

« Un problème avec ce brave Hugo ?

— Disons que je lui préfère Baudelaire en tout », s'exclama-t-elle, peu désireuse de se lancer dans un interminable débat. Elle en avait eu de toutes sortes avec Stanislas, qui n'entendait rien à Baudelaire, quoi qu'elle fasse.

Stanislas est ignorant, songea-t-elle, heureuse de pouvoir à nouveau critiquer son ami, qu'elle n'avait que peu vu ces derniers temps. Sa naïveté niaise lui manquait.

« Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne... »

Élisée sursauta à nouveau. La voix de monsieur Guérin avait changé, s'était faite plus grave et profonde, comme la sienne lorsque l'émotion l'étranglait. Elle se rendit compte qu'il récitait les poèmes qui lui tenaient à cœur comme elle le faisait, et observa un silence respectueux.
Un véritable amateur de poésie, quels que soient ses goûts, méritait d'être écouté jusqu'au bout.

« Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »

Elle se rendit compte qu'elle le fixait lorsque son regard accrocha le sien. Ses joues prirent une teinte cramoisie hors de propos.
Il avait les yeux bleus.

« Victor Hugo l'a écrit pour sa fille préférée, qui est morte noyée. »

Elle laissa filer un petit « je sais » honteux. Pauvre Léopoldine.

« Vous n'allez vraiment pas sauter ? »

Son cœur se serra de culpabilité.
Bien sûr qu'elle y avait pensé.

« Non, soyez sans crainte. Je ne ferai pas ça à ma famille. »

Il sembla satisfait.

« Bien. Mais, vous savez, je passe toujours par ici. Si jamais il vous arrive de vouloir de la compagnie, vous n'aurez qu'à m’appeler. »

Ses lèvres remontèrent légèrement ; devait-elle se sentir flattée ?

« Je ne me sens jamais seule, mais j'y penserai. »

Il inclina la tête, et esquissa un pas en arrière. Élisée écarquilla les yeux ; son cœur venait de faire une embardée, lui qui voulait le voir disparaître quelques minutes plus tôt !
Elle le héla une fois qu'il fut descendu du trottoir :

« Je m'appelle Élisée ! Élisée de La Bruyère. »

Sa main gantée se leva à hauteur de ses yeux.

« Théophile Guérin. Au plaisir de vous revoir. »

Et sur ces mots, il disparut dans la foule, laissant la jeune fille seule avec le fantôme de Léopoldine, qui lui souriait depuis l'onde stagnante...



Élisée n’avait pas eu à lui faire signe ; monsieur Guérin s’invitait fort bien tout seul, peu soucieux au demeurant de briser sa solitude. Peut-être avait-il senti que sa présence ne la gênait pas autant qu’elle le prétendait, et que parler lui faisait du bien. Peut-être s’en moquait-il éperdument.
Il écoutait tout ce qu’elle avait à lui dire, même les anecdotes sans le moindre intérêt. Elle lui parlait beaucoup de Stanislas.

« Il a l’air d’un jeune homme respectable, lui dit-il au détour d’une énième plaisanterie sur son manque de culture poétique. J’aimerais le rencontrer. »

Élisée ricana derrière sa manche, un peu méchamment.

« Je n’y vois aucun intérêt ! Si j’étais vous, je veux dire. Il est ennuyant.

— Pourtant, vous semblez l’adorer. »

Elle pinça les lèvres. Élisée le savait, mais n’aimait pas se l’entendre dire, comme si la tendresse avait été une faiblesse indigne d’elle.
Elle prit le temps de réfléchir pour répondre, avec d’inutiles précautions :

« Oui, nous nous connaissons depuis le berceau… Il est né un an jour pour jour après moi. Nous avons pratiquement été élevés ensemble.

— Alors, serait-il comme un frère ?

— Comme un meilleur tout, corrigea-t-elle avec une moue contrariée, un frère, ce n’est pas la même chose.

— On ne le choisit pas. »

Ses yeux se promenaient de la pierre du pont à l’eau du fleuve. Non, elle n’avait pas choisi Maximilien, que sa mère lui avait mis dans les bras la veille de ses six ans ; pas plus qu’elle n’avait voulu de Bernadette. Mais la différence n’était pas là, car Jean et Michèle avaient poussé leur fils sur elle sans qu’elle ait son mot à dire. Elle ne l’avait pas choisi, lui non plus, mais elle l’avait gardé.
Elle haussa les épaules avec un soupir.

« Je l’ai, je le garde, résuma-t-elle simplement, et c’est bien comme ça.

— Vous gardez beaucoup de gens, dans votre vie ?

— Peu. Car ils vont et viennent incessamment.

— Baudelaire ?

— Baudelaire est un dieu, protesta-t-elle sans se soucier du blasphème, je ne peux pas le garder.

— Bien… Et moi ? »

Élisée lui jeta une œillade méfiante.

« Vous, je ne sais pas. Vous êtes embêtant, tout de même.

— Ah ! Faites-moi plaisir, et dites-moi que vous y réfléchissez.

— Mais j’y réfléchis », et elle ne mentait qu’à moitié ; elle s’était déjà attachée à lui, avec la possessivité d’une petite fille face à un nouveau jouet. Un jouet étranger, pas encore apprivoisé, mais qui nous fait malgré tout envie.
Une fois passé l’affront de sa taille, que restait-il à détester chez Théophile ? Peu de choses, et il arrivait à point nommé pour lui faire oublier qu’elle était en deuil.

Son miroir lui était d’une douleur et d’une clarté difficilement supportables.

« Vous faites de moi un homme comblé. »

Ses sourcils s’arquèrent, incrédules comme son sourire. Personne encore ne lui avait demandé, droit dans les yeux, de lui devenir indispensable.
Une petite flamme de fierté lui lécha le cœur.



« Mathilde ! »

La femme alanguie dans le fauteuil laissa tomber sa broderie et se redressa dans un tourbillon de dentelles. Elle n’eut pas fait un pas en direction de la porte que celle-ci s’ouvrit sur son mari, le souffle court ; il la prit par les épaules, en proie à une drôle de fièvre.

« Eugène, mon cher, mais reprenez-vous ! Que se passe-t-il ? »

Léthé avait abandonné le piano. Élisée avait reposé Baudelaire sur ses genoux, et même Maximilien avait levé la tête.
Bernadette passa son corps maladroit par la porte que son père venait de franchir, intriguée.

« Pourquoi tous ces hurlements ?

— Mathilde, mes enfants. Ce qui vient de se passer est terrible. On a assassiné l’archiduc François-Ferdinand et son épouse à Sarajevo. »

Il leur montra la lettre qu’il serrait dans son poing tremblant.

« Assassiné ! s’exclama Léthé avec horreur, tant la violence l’horripilait, mais pourquoi ?

— Ils disent que l’assassin est un étudiant serbe… Et à présent, l’empire Austro-Hongrois considère la Serbie responsable de cet acte abominable ! »

Toutes les gorges se serrèrent, non pas car l’implication de ce geste leur sautait aux yeux, mais parce que les inquiétudes d’Eugène les mettaient mal à l’aise.
Mathilde prit doucement la main de son époux, qu’elle serra entre les siennes. Son regard bleu l’adoucit, mais ne le calma pas entièrement.

« Et que craignez-vous, à présent ? »

Il baissa la tête, la voix comme un souffle rauque.

« La guerre, mon amie ; c’est toujours elle que l’on appelle lorsque l’on clame vengeance… »



Élisée savait que son père détestait la guerre. Il n’en avait pas été témoin lui-même, car il était n’avait que huit ans lorsque l’Empire Français avait perdu face à la Prusse : mais son propre père en était revenu fou de douleur. Il ne lui en avait parlé qu’une seule fois, pour lui dire combien la paix lui était chère, et l’équilibre précieux. En pensant à cet homme qu’il avait décrit comme fort et paisible, et qui s’était peu à peu mué en être silencieux que l’alcool rendait parfois violent, Élisée était chaque fois secouée et terrifiée à la fois. La guerre lui avait semblé être un monstre endormi sous son lit, guettant le moindre bruit afin d’avoir une bonne raison de se jeter sur elle. Un monstre horrible, certes, mais aussi lointain…

Les craintes de son père, qui faisait les cent pas dans son bureau, furent confirmées le mois suivant, quand l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie. Ils retinrent leur souffle, comptant encore sur l’espoir d’une paix sans conflit.

Le 1 Août, l’Allemagne déclarait la guerre à l’Empire Russe. Le même jour, la France déclarait pour la première fois de son histoire une mobilisation générale.



     
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Dernière édition par Élisée de La Bruyère le Mer 20 Sep 2017, 18:52, édité 8 fois
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MessageSujet: Re: Élisée de La Bruyère ▬ « Mais qu'est-ce qui nous pousse au ventre rond ? »   Mar 31 Jan 2017, 18:44


Histoire



« Qu’entendent-ils par « mobilisation générale » ? »

Élisée froissait la manche de Théophile, les yeux collés à l’énorme affiche. Celui-ci remâchait en silence les mots et la suite qu’il leur donnait. Il tremblait un peu, sans que son amie puisse deviner si c’était de peur ou de rage.

« Qu’on envoie tous les hommes à la guerre.

— Mais il n’y a pas encore de guerre !

— C’est une mesure préventive, Élisée. La guerre, ils l’auront, c’est certain. »

Elle secoua si violemment la tête que son chignon dégringola sur ses épaules. Elle colla ses paumes contre ses joues pour le forcer à la regarder.
Il semblait triste.

« Il n’y en aura pas. Vous ne partez pas. Personne ne part.

— Vous êtes bonne, lui dit-il avec un soupir, la prenant gentiment par les poignets, mais la politique n’écoute pas le cœur des sœurs, des mères, des épouses… Ou des jeunes filles amoureuses. (Elle fronça les sourcils, sans le corriger) Cette guerre arrivera, mais j’espère qu’elle sera courte. »

Il la serra contre lui et elle n’osa pas se dégager, ni même protester. Elle pouvait presque imaginer son cœur battre à travers l’épaisseur de son costume, et elle se rendit confusément compte que le sien battait trop fort.
La peur l’envahit comme une mélasse noire et répugnante.

« Je refuse.

— Vous n’avez guère le choix.

— On meurt, à la guerre. Je ne veux pas vous perdre.

— Priez qu’elle n’emporte pas trop de vies, ou se termine avant d’avoir commencée. »

Élisée grogna contre la poitrine de son ami. Les larmes lui piquaient les yeux, mais elle savait que si elle les laissait couler, elle n’arriverait plus à les retenir, jamais. Elles cascaderaient en flots continus sur ses joues et elle passerait sa vie à pleurer ce qu’elle ne pouvait pas obtenir, ou ce qu’elle était sur le point d’obtenir – et qu’un marasme politique lui enlevait des mains.

Ils restèrent ainsi enlacés un long moment, avant que la nuit tombante ne les oblige à rallier leur domicile. Théophile lui arracha un baiser sur le pas de la porte, et dont elle se moquait que son père ait pu être témoin.

Elle enterrait presque cet homme aujourd’hui, alors qu’elle avait réussi à lui ravir son cœur – et lui le sien.



« Et ils l’eurent, la guerre, pendant quatre longues années. »



▬ Janvier 1915, Paris.

La sonnette projeta un terrible son de gong dans l’entrée. Lovée dans son fauteuil, Élisée frotta ses oreilles et chassa le sommeil de ses yeux. Ses longues jambes firent chanter le tissu de sa robe et elle retira son châle de ses épaules ; son père travaillait et sa mère était de sortie. Personne n’irait ouvrir, et surtout pas Bernadette.
Elle buta contre Dorothée dans le couloir, qui s’excusa d’une petite courbette. Elle la renvoya sèchement au second salon terminer son ménage.

Depuis le début de la guerre, la tension palpable rendait les visites plus éparses et formelles. Son père avait eu la chance, en sa qualité d’homme d’affaires puissant et de père de famille vieillissant, de ne pas être enrôlé dans l’armée. Le sang neuf était le bienvenu, plus que celui des générations précédentes. La main sur la clenche, Élisée sentit le froid remonter le long de son bras et lui laisser un baiser glacé dans le cou. Elle rentra la tête dans les épaules, frissonnante.

La langueur lasse des derniers mois la rendait mélancolique.

« Bonjour. Vous désirez… ? » s’exclama-t-elle en forçant la joie, détaillant avec curiosité la jeune femme sur le pas de la porte. Celle-ci lui adressa le plus beau sourire qu’elle ait vu de sa vie.
Plutôt qu’une jeune femme, elle était femme tout court ; les deux enfants accrochés à sa robe, qui ne devaient pas avoir plus de huit ans pour le premier et cinq ans pour le second, étaient sans doute ses fils. Sa taille de guêpe et ses cheveux couleur miel, remontés en chignon sous son large chapeau à bords fleuris, rehaussaient un portrait que ses yeux en amande rendaient d’ores et déjà flatteur.

« Je suis Rachel Dologne, lui dit-elle d’une voix douce, qui s’élevait à peine au-dessus d’un murmure, mon frère m’a parlé de vous. »

Voyant qu’Élisée la considérait avec circonspection, elle ajouta :

« Dologne est mon nom de femme mariée. Je suis née Rachel Guérin. »

Les yeux d’Élisée s’écarquillèrent. Oh ça !

« Vous êtes la sœur de Théophile ? (Soudain consciente du froid qui courait le couloir et enveloppait le perron, elle s’écarta pour les laisser passer) Rentrez, je vous prie. Vous aurez plus chaud. »

Elle la remercia du bout des lèvres et força ses enfants à ouvrir la marche, un bras protecteur autour de leurs épaules. Songeuse et encore sidérée, Élisée claqua la porte dans leur dos.



« Théophile me parlait souvent de vous, lui dit-elle en faisant tourner la tasse de thé entre ses doigts gelés malgré la protection des gants, j’étais curieuse… Et il m’a demandé de vous rendre visite, dans sa dernière lettre. J’espère que je ne vous prends pas au dépourvu.

— Pas du tout, la rassura Élisée, avec un coup d’œil pour Maximilien, qui occupait les deux petits, c’est un plaisir de vous rencontrer. »

L’affection n’était pas feinte, bien qu’Élisée eût préféré que le concerné l’informe elle aussi de cette visite ; il lui écrivait aussi régulièrement que possible, et le lien ténu du papier réussissait à l’attacher à lui plus qu’elle ne l’aurait pensé possible.
Il lui avait parlé de sa sœur, parfois, pour lui dire qu’elle aimait Baudelaire, et qu’il y était attaché plus qu’à n’importe qui.

Cela fit doucement rire Rachel.

« Nos parents sont morts alors que Théophile était encore tout petit… Je m’en suis occupé seule après ça, et il a toujours détesté être loin de moi. Mon époux a accepté de l’héberger avec nous, pour ne pas qu’il se sente seul. »

Élisée se souvint qu’il lui avait dit détester l’internat.

« Mon mari est également à la guerre, fit-elle, s’accaparant à nouveau l’attention d’Élisée, je ne peux que prier et espérer qu’il en revienne indemne. »

Tandis qu’elles discutaient, ses yeux voyageaient souvent du visage de la rouquine à celui de ses fils, concentrés sur une maquette de bateau que Maximilien assemblait depuis le mois dernier. Élisée devinait en elle une âme sensible et inquiète, sujette aux attaques d’anxiété qui ne l’affectaient que si peu. Quelqu’un qu’elle pouvait briser sans le vouloir, à trop parler sans soucier d’autrui. Elle se promit de prendre garde ; Rachel était une femme aimable et la sœur de Théophile.

Avoir le même être aimé à la guerre leur donnait plus de raisons de s’apprécier qu’elles n’en auraient eu dans des circonstances différentes.

« Moi aussi ; pourvu qu’elle ne dure pas… »

Elles tournèrent la tête dans un même ensemble vers la grande fenêtre donnant sur la rue. Le ciel gris, chargé de nuages blancs, semblait prêt à pleurer.
L’éclat des obus ne leur parvinrent jamais.



« Bientôt nous plongeons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours […] »

Le sourire d’Élisée s’étira comme un chat alangui et elle pressa la lettre sur son cœur avec un reste d’angoisse. Théophile avait émaillé ses lettres de citations de Baudelaire, qu’un ami fait à la guerre lui avait prêté. Elle l’imaginait parcourir les pages dans son uniforme, sous le froid et la boue de Février. Que ressentait-il, seul là-bas ? Qu’en pensaient tous ces hommes lâchés dans des terres qu’ils ne connaissaient pas, avec pour seul ordre de repousser un ennemi qui n’y comprenait rien de plus qu’eux ? La plupart n’avaient pas même de fiancées à qui écrire, tant ils étaient jeunes. Certaines mères ne reverraient jamais leurs fils, fauchés avant même d’avoir pu atteindre l’âge d’homme.

Ses doigts froissèrent le papier dans un spasme incontrôlable ; elle savait à présent l’effet qu’une guerre pouvait avoir sur un cœur. Ses pensées descendirent vers son ventre, qui n’aurait jamais l’occasion d’en voir le fruit arraché trop tôt. Quelle chance, songea-t-elle avec un sarcasme qui la blessa.

Je n’y perdrai qu’un homme, et jamais de fils.

Elle enfonça son visage dans les lignes tremblantes de la lettre et se mit à prier comme jamais elle n’avait prié auparavant.

Je vous en supplie, laissez-le-moi.



▬ Mai 1916, Paris.

Et Dieu, dans sa bonté toute naturelle, avait exaucé son vœu.
Il avait emporté Jean-Baptiste Dologne dans les tranchées de Verdun à sa place.

Rachel avait pleuré dans ses bras pendant toute une après-midi, effrayant Bernadette qui ne savait que faire, et leur mère qui n’osait pas prendre la parole. A ses sanglots s’étaient mêlés des bribes de souvenirs heureux, de leur rencontre à la naissance de Henri, et Élisée s’était sentie coupable d’avoir attendu sa mort pour lui demander de l’abreuver de détails sur son mari. Elle s’en faisait maintenant un portrait entaché par la courte missive posée sur la table basse, terriblement impersonnelle.
Tant de femmes avaient perdu leurs maris, certaines dès les premières semaines du conflit. Jamais une guerre ne lui avait semblé aussi proche, comme si elle se déroulait sous sa fenêtre, et qu’elle levait simplement les yeux pour ne pas voir les soldats à l’agonie.

Rachel avait le cœur brisé et se souciait davantage de celui de ses enfants, qui allaient devoir grandir sans père, tout comme Théophile à leur âge. Et à la mention de son frère, ses yeux s’écarquillaient de peur et elle lui demandait de prier avec elle – elle ne pouvait supporter l’idée de perdre à la fois les deux hommes de sa vie. J’en mourrais, lui souffla-t-elle sur le pas de la porte, ses deux fils pressés contre sa taille, jalousement enveloppés dans son long manteau de fourrure.

Élisée continuait de prier, pour elle et Rachel, en se demandant avec effroi si son cœur s’en briserait lui aussi.



« Rachel !

— Théophile… »

Il n’avait pas pris le temps de poser ses affaires, ni de retirer ses vêtements lourds et poussiéreux. Il avait pris sa sœur dans ses bras et l’avait serrée si fort qu’Élisée avait eu peur qu’elle ne se brise en deux. Le seul son que son corps amaigri par le chagrin put articuler fut un long sanglot amer.

« Tu es là, tu es vivant…

— Je suis désolé pour Jean-Baptiste. Tellement désolé, si tu savais… »

La pièce lui semblait soudain plus sombre, presque moite comme ses cauchemars. Élisée retint sa respiration, gênée d’avoir à écouter leurs condoléances et leurs mots tendres. Elle se reprocha d’avoir voulu tenir compagnie à Rachel, d’avoir tenu à voir Théophile avant le reste du monde. Ses doigts démesurément longs froissaient le tissu de sa robe, et ses jambes la faisaient souffrir le martyr. Son cœur menaçait presque de déborder de sa poitrine.
Les yeux posés sur la tapisserie, elle fit un pas en arrière.

Une poigne ferme l’empêcha de reculer plus.
Malgré ses traits tendus, Théophile la regardait avec affection.

« Vous êtes restée pour moi ? » lui murmura-t-il en laissant ses doigts glisser jusqu’aux siens.

Sa main rugueuse la fit frissonner. Elle hocha la tête ; Rachel leur souriait.

« J’attendais votre retour. »

Son sourire fit le tour de son visage et il la prit sans plus de cérémonie dans ses bras.



Les permissions, toujours trop courtes, rendaient la pensée d’une énième séparation insupportable. Dans deux jours, Théophile retournerait au front, d’où il ne reviendrait peut-être pas.
Sa proximité avait rendu Rachel plus volubile et énergique, elle qui se morfondait jusque-là comme un poisson mis hors de l’eau. Elle cuisinait, chantait, et le couvrait de cadeaux et de conseils. Élisée leur enviait cette affinité désintéressée qu’elle ne retrouvait pas chez elle : bien que tendre, Léthé n’avait pas cette inclination fusionnelle si prégnante chez les Guérin.

Elle se disait souvent qu’il n’y avait rien d’étrange à cela. Rachel avait élevé son frère après la mort de ses parents, et il n’avait eu qu’elle au monde durant des années.
Elle essayait souvent d’imaginer le tableau, mais il lui échappait.

« Je penserai souvent à vous ; ainsi, vous ne me quitterez jamais vraiment. »

Durant les moments d’intimité qu’ils s’accordaient, il la prenait dans ses bras et lui déclamait son amour avec plus d’empressement qu’avant la guerre. L’idée de ne jamais la revoir devait le hanter, et il disait l’aimer comme il rédigerait son testament.
Élisée ne s’en plaignait pas ; ses baisers lui donnaient chaud au cœur.

« Et je penserai à vous, tout le temps.

— Même dans votre sommeil ? »

Il lui souriait, taquin. Elle l’attira contre elle, tout près du rebord du lit.

« Surtout dans mon sommeil, car j’y suis toute à vous. »

Ils avaient la candeur d’un enfant qui découvre l’autre et, mêlée à l’urgence que la guerre mettait dans leur cœur, elle les poussait à profiter de cette présence plus qu’ils n’auraient dû.
Théophile retira les mains qu’il avait posé sur ses hanches : elle les y remit presque violemment.

« Je veux au moins un souvenir de vous, pour toutes ces nuits où vous m’enlèverez le sommeil, car je ne saurai pas si vous êtes encore vivant. »

Il hésita. Elle ne comptait pas le laisser se défiler. Élisée se serait damnée pour ces quelques minutes de bonheur dont elle ne pouvait pas recueillir le fruit. Elle aurait pu le lui dire, pour le rassurer.
Elle l’omit et il l’enlaça, lui arrachant ce cri de victoire qui la fit vibrer toute entière.

Pour la première fois depuis l’accident, elle sentit la femme en elle se réveiller et s’étirer.



Il avait continué de lui écrire, jusqu’à la fin.
Une volée de cloches surprit le matin du 11 Novembre 1918, presque au saut du lit. Les campagnes et les villes étaient en liesse et fêtaient le cessez-le-feu : la guerre était terminée.

Accoudée à la balustrade, les yeux dans le gris du ciel, Élisée écoutait son père s’exclamer d’une oreille, et la foule se réjouir de l’autre. Bernadette et Stanislas parlaient trop fort dans la chambre d’à côté, commentant un livre qui n’était pas de la poésie.
Tout doucement, elle redressa le dos et ferma les yeux. Elle pouvait jurer que l’air avait changé, qu’il s’était mué en coton mouillé et trop lourd.

Dieu, que la liberté à un drôle de goût…



Rachel pleurait toutes les larmes de son corps, et Élisée avait la paume rouge d’avoir trop frotté le tissu rêche de sa robe noire pour la consoler.
Henri et Félicien, assis de part et d’autre d’elles, gardaient une réserve et un silence respectueux.

« Nous avons tellement souffert, et de toutes les manières les plus injustes qui soient… Comment pourrais-je refuser un rayon de soleil dans cet enfer ? »

Elle retira la main d’Élisée de son épaule et la serra contre elle, les joues rouges de bonheur.

« Vous avez ma bénédiction et toute mon amitié. »

Théophile, le visage jusque-là empreint de gravité, se leva pour étreindre sa sœur comme il savait si bien le faire. Le souffle coupé, elle dû le repousser en riant.

« Allons, ne m’achève pas… Je veux pouvoir être présente à la cérémonie.

— C’est vrai, excuse-moi. (Son sourire donnait l’impression de pouvoir craquer à tout instant et remonter jusqu’à ses oreilles) Je devrais aller faire ma demande officielle à votre père, quoi qu’il ait déjà accepté…

— Cela lui plairait, en effet. Il aime les choses bien faites. »

Trop heureux pour pouvoir se contenir, Théophile souleva un à un ses neveux en les couvrant de caresses et de baisers. Bercée par les cris ravis des deux enfants, qui se faisaient martyriser avec affection, Élisée sentit une pierre familière lui glisser jusqu’à l’estomac. La sensation d’un petit corps chaud lui manquait entre les bras.
Mais elle se tut, une fois de plus.



Après les nombreuses pertes de la guerre, la France désirait se relever, physiquement et mentalement. Elle effaçait les champs labourés de batailles, encourageait les soldats de retour du Front à reprendre leur vie là où ils l’avaient laissée : à combler leurs femmes, à leur arrondir le ventre, à reprendre la craie ou le marteau délaissés. Il y avait une certaine fièvre dans l’air, comme une férocité qui n’était pas coutumière à Élisée. Paris se battait sauvagement pour effacer les cicatrices.
Certains en garderaient les séquelles à jamais.

« Et pendant qu’on se faisait trouer le ventre dans les tranchées, vous vous amusiez bien, hein !

— C’était dur pour nous aussi, tu n’en as aucune idée !

— Je sais que ça ne l’était pas autant pour vous ! Allez, va-t’en, retourner pleurnicher chez ta mère ! A moins que tu ailles t’installer chez lui ? J’espère qu’il n’oubliera pas qu’il a choisi une femme adultère !

— Tu ne peux pas m’empêcher de voir Raymonde !

— Ah non ? Et qu’est-ce que tu comptes faire ? Expliquer que tu es une femme modèle, capable d’élever notre fille, alors que tu lui as imposé tes débauches pendant des années ? Dégage de chez moi !

— C’est ma fille !

— Plus maintenant. Prends ton bâtard et pars t’installer avec lui ; moi, je ne m’occupe pas de vous. C’est fini.

— Augustin ! »

La porte claqua comme un gong. De l’autre côté de la rue, Élisée et Stanislas se tenaient serrés l’un contre l’autre, effrayés par les cris et les valises jetées en désordre sur la pierre du trottoir.
Un petit garçon accroché au dos, leur voisine tapait sur la porte avec l’énergie du désespoir.

« Je savais que Mariette voyait un homme, fit Stanislas en fronçant les sourcils, mais je ne savais pas qu’elle avait eu un enfant.

— Son mari ne l’aurait pas su, sans cela, rétorqua Élisée avec beaucoup de rationalité, elle aurait passé la liaison sous silence, et ils se seraient retrouvés.

— Pense-tu qu’ils se remettront ensemble ?

— Je ne sais pas… La fierté d’un homme est difficile à raccommoder. »

Son ami acquiesça et ils traversèrent la rue sans mot dire. Mariette avait cessé de griffer le bois et pleurait dans ses paumes, les épaules secouées de sanglot. Stanislas quitta Élisée pour ramasser le contenu d’une valise qui s’était ouverte sous le choc.
Elle lui adressa un regard surpris entre deux doigts.

« Vous savez qu’il vous aime, dit-il simplement, car il voulait qu’elle se sente mieux, il finira par vous écouter.

— J’ai trahi sa confiance, renifla la jeune femme en passant ses manches en dentelles sur ses joues noires de maquillage, il ne me fera plus jamais confiance.

— Le temps guérit bien des blessures. Comment s’appelle-t-il ? »

Il lui désigna le garçonnet qui mâchonnait une pince à cheveux de sa mère. Elle la lui reprit avec un petit sourire et la remit en place.

« Auguste.

— Vous finirez par vous pardonner. »

Elle le remercia du bout des lèvres et rassembla les effets personnels que son mari lui avait jeté ; après un dernier regard à la fenêtre de la chambre de sa fille, elle murmura une prière silencieuse et s’éloigna le long de la rue.

Stanislas revint vers Élisée, qui lui jeta un regard indéchiffrable.

« Et s’ils ne se remettent pas ensemble ? Tu lui auras menti.

— Elle n’ira pas mieux si elle n’espère pas, protesta le jeune homme, il lui faut de l’espoir. »

Agacée par elle ne savait trop quoi, la rouquine haussa les épaules et pressa le pas. Elle s’arrêta quand Stanislas lui lança :

« C’est toi qui as menti, au final, Lise. »

Elle fronça les sourcils, perdue.

« Tu m’avais fait promettre de nous marier au même moment. Alors, c’est toi qui romps ta promesse. »

Elle se força à rire, car elle pensa que c’était ce que Stanislas voulait : la taquiner et lui faire comprendre qu’elle était stupide.
Son regard fixe et sa tête, penchée sur le côté, la scrutaient sans humour aucun. Elle déglutit, un froid à la poitrine.

« Ce sont des promesses d’enfants, ça ne compte pas. »

Ce fut à son tour d’arborer un sourire énigmatique.

« Certes. Tu as raison. »



« Avec le recul, je m’imagine que ses mots signifiaient « souviens-t ’en ».



▬ Juillet 1919, Paris.

La pierre de la bague étincelait au soleil. Élisée fit un demi-tour ravi sur elle-même, les mains serrées contre sa poitrine.
Depuis le mois dernier, elle ne s’appelait plus mademoiselle Élisée de La Bruyère, mais madame Théophile Guérin. Chaque fois que ses connaissances se trompaient, elle les rectifiait avec un rien de fierté. Elle qui n’avait jamais vu dans le mariage une fin en soi sentait à présent le bonheur de la vie conjugale lui enlever toute raison.

Théophile était parfait. Il était prévenant, aimable, et lui donnait tout ce dont elle pouvait rêver. En retour, elle avait laissé ses caprices de côté et lui avait fait don du meilleur d’elle-même.

L’équilibre acquis lui semblait si naturel qu’elle ne pensait pas un seul instant qu’il puisse basculer.

« Mademoiselle… »

La bulle de ses rêves percée, Élisée se retourna, le début d’un « madame » sur les lèvres : sa voix mourut dans sa gorge.
L’homme qui lui avait adressé la parole n’avait plus de jambes. Des béquilles coincées sous ses aisselles le stabilisaient et son pantalon avait été roulé jusqu’à ses moignons. Il pouvait avoir trente ou quarante ans, beau encore, avec une moustache soigneusement taillée.
Il tenait un plateau de bleuets en tissu.

« Pour les mutilés de la guerre, les veuves et les orphelins. »

Il le lui tendit aussi haut qu’il le put. Sa politesse contrastait avec le terrible tableau qu’offrait l’absence de ses jambes. Pétrifiée, Élisée le regarda sans rien dire. Que pouvait-elle dire ?

« Mademoiselle ? »

Elle balaya le ton soucieux de sa voix. Son visage prit une expression horrifiée qu’elle ne parvint pas à atténuer et elle fit demi-tour sur ses talons hauts, s’éloignant à pas rapides ; tous ceux qui avaient assistés à la scène lui lancèrent des regards scandalisés et payèrent eux-mêmes pour son insolence.

Avait-elle blessé cet homme, pour qui le regard des autres devait peser plus lourd encore ?
Elle relégua la pensée dans un coin de sa tête.



Mais Léthé, si bonne et douce, ne comptait pas la laisser oublier.

« C’est très important de soutenir les mutilés de guerre, lui reprocha sa demi-sœur, venue dîner chez eux, ils ont besoin de beaucoup de courage pour reprendre une vie normale.

— Elle a raison, approuva Théophile (ce traître, Élisée le détestait), tout le monde n’a pas eu la chance de revenir indemne comme moi… certains y ont laissé des membres.

— Et bien plus que des cicatrices en surface, vous pouvez me croire.

— Vous travaillez dans une association de la sorte, n’est-ce pas ?

— C’est exact. Nous sommes volontaires pour nous occuper d’hommes comme eux… Ils ont besoin d’aide, et surtout de parler.

— C’est très courageux. (Élisée, quoique concentrée sur son assiette, sentit le regard de son mari peser sur elle) Pourquoi n’accompagnerais-tu pas ta sœur ? »

Elle prit une inspiration qu’elle espéra la plus naturelle possible.

« Nous verrons… Il est vrai que j’ai du temps à moi.

— Bernadette m’accompagne quelques fois, lui dit Léthé avec enthousiasme, sans se douter que cette information venait définitivement enterrer la motivation de sa cadette, elle s’y plaît. Et tout le monde y est très gentil.

— Bien, bien, vous êtes à deux contre moi, je tenterai, répondit Élisée, soucieuse de changer de sujet, comment va notre père ? »

Léthé leva la fourchette à hauteur de ses yeux, pensive. Ses yeux bruns suivaient les contours du chandelier, en quête d’inspiration.

« Plutôt bien, même s’il se plaint de ne plus t’avoir à la maison… (elle lui offrit un sourire trop grand pour être honnête) Imagine, quand Bernadette et moi nous marierons ! »

La jeune femme approuva d’un lent hochement de tête, laissant son époux et sa sœur reprendre leur discussion là où ils l’avaient laissée. La guerre passionnait Théophile – elle pensait, à juste titre, qu’il avait besoin d’évacuer ce qu’il avait vécu et trouver d’autres gens avec qui partager ses expériences. Depuis quelques mois, Léthé s’était lancée corps et âme dans l’aide aux mutilés de guerre, ainsi qu’aux veuves et aux orphelins. La guerre avait handicapé bon nombre de familles, que ce soit par la perte du patriarche, source de revenue, ou son infirmité. Tous les volontaires désireux d’aider ces hommes à reprendre une vie plus ou moins normale et s’insérer à nouveau dans la société étaient les bienvenus.

Sa sœur, qui avait la charité au cœur, avait évidemment répondu présente à l’appel. Élisée frissonna à l’idée de se retrouver entourée de mutilés, dont les blessures étaient souvent plus impressionnantes que deux jambes fauchées par une bombe.

Si Théophile était revenu sans la moitié de son visage, l’aurait-elle épousé ?
L’ambiguïté de la réponse lui donna la nausée.



▬ Octobre 1919, Paris.

« N’est-ce pas merveilleux ? »

Bernadette et Théophile hochèrent la tête dans un ensemble suspect, laissant Élisée pincer les lèvres sans qu’on trouve bon de lui en faire le reproche. L’immeuble qui accueillait l’association était spacieux et bien décoré. Il appartenait sans doute à une riche famille désireuse de s’illustrer dans la société en jouant les mécènes.
L’endroit n’était pas bruyant comme Élisée l’avait craint, mais le regard de tous ces hommes (quand ils avaient encore des yeux dans leurs orbites) lui piquait la peau. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle serait restée sur le perron ; mais Théophile lui tenait la main, et elle était bien obligée d’avancer avec lui.

Léthé salua quelques hommes d’un sourire chaleureux qui s’agrandit sans crier gare. Elle agita la main vers un des costumes noirs de la pièce, toute excitée :

« Monsieur Rézeau ! »

Élisée eut du mal à retenir un mouvement de recul lorsque le concerné se tourna vers eux.
La moitié gauche de son visage était comme fondue et collée aux os, lui donnant un air de grand brûlé. La cicatrice immonde qui courait de sa pommette au menton avait épargné son œil comme par miracle, et il leur renvoya un sourire à la blancheur impeccable.
Léthé s’avança assez pour lui prendre le bras et l’amener près d’eux.

« Je vous présente mes amis, Monsieur. Ils ont accepté de m’accompagner. Mais vous connaissez déjà Bernadette !

— Certes. Bien le bonjour, mademoiselle.

— Voici Élisée, mon autre sœur, et son mari, monsieur Théophile Guérin. Élisée, Théophile, je vous présente Fernand Rézeau. (Elle attendit qu’ils se soient serrés la main pour ajouter, plus bas) Monsieur Guérin a fait la guerre. »

Une lueur de compréhension immédiate s’alluma dans le regard de Fernand, qu’il avait vert d’eau. Élisée se représenta l’homme charmant qu’il avait dû être avant la guerre, élancé et agréable à regarder, et qui faisait maintenant horreur à chacun.
Elle ne maintint pas le contact visuel plus longtemps que nécessaire. Ses doigts s’enfonçaient dans le bras de Théophile, sans que cela semble le déranger.

« Monsieur Rézeau a fait des études de droit. (Léthé était bizarrement exaltée, et Élisée la soupçonna d’avoir un faible pour le monsieur en question) Il voulait devenir avocat !

— Ne me lancez pas autant de fleurs, vous allez me gêner, plaisanta Fernand en la prenant doucement par l’épaule, mais c’était effectivement mon rêve. A présent…

— Vous vivez ici ? lui demanda Théophile, intrigué.

— Oh, non ! J’y passe souvent, afin d’aider du mieux que je peux, et recouvrer en partie ce que j’ai perdu. Mes parents m’hébergent, et une de mes sœurs travaille ici. »

Il laissa son regard voguer jusqu’à une jeune femme disputant un éclopé qui s’était relevé sans sa béquille – et avait fini les trois fers en l’air. Un petit sourire étira ses lèvres, qui s’ouvrirent sur un soupir.

« Elle est très douce, trouva-t-il bon de préciser, tandis que les reproches augmentaient en décibels des deux côtés.

— Je vois ça. »

Léthé, Bernadette et Théophile riaient d’un rien. Élisée restait crispée, incapable de se détendre ; que faisait-elle ici ? Jamais elle ne pourrait parler à un de ces hommes sans laisser transparaître sa peur et son dégoût.
Le soldat à qui il manquait une jambe passa en trombe à côté d’elle, la sœur de Fernand le talonnant dans un bruit d’enfer. La scène fit rire un quadragénaire en fauteuil roulant qui en profita pour lever bien haut la canne ouvragée qu’il tenait.

Le pli de sa jambe droite, arrêté en dessous du genou, laissa à Élisée le soin de deviner son handicap.

« On a beau avoir une jambe en moins, on court encore comme des lièvres !

— Monsieur Meruet, s’exclama aimablement Léthé, comment allez-vous, aujourd’hui ?

— Oh, très bien. C’est mon fils qui me pose problème, voyez-vous ; il reste toute la journée près de moi à angoisser. »

Le jeune homme qui tenait les poignées du fauteuil se prit un gentil coup de canne dans le menton.  Il protesta abondamment, mais sans réelle colère.

« Il faut bien que quelqu’un te surveille !

— Je me surveille bien tout seul. J’ai perdu une jambe, pas toutes mes capacités motrices ! Ni mentales. »

Il fit tourner le fauteuil, qui échappa aux mains inquiètes de son fils. Celui-ci le fixa longuement, contrarié, massant son menton endolori.

« Je ne suis pas sénile, commenta-t-il avec un grand sérieux, retourne donc t’amuser avec tes amis et poursuivre tes études, au lieu de t’inquiéter pour ton vieux père. »

Les lèvres pincées du concerné en dirent long sur la question.

« Paul s’occupe de son père, les informa Léthé, n’est-ce pas adorable ?

— Si, tout à fait exemplaire, répondit Élisée en faisant de son mieux pour avoir l’air concernée par la chose, ne se fait-il pas un peu ta –

— Ah, monsieur Fouché ! Je vous présente ma sœur… »

La jeune femme grogna intérieurement et se signa discrètement.



« Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe, loin du noir océan de l’immonde cité, vers un autre océan où la splendeur éclate, bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ? Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ? »

Élisée claqua la paume contre la couverture du livre, empêchant son ami de massacrer un nouveau vers. Outré mais amusé, Théophile lui rendit son précieux ouvrage, riant de la voir le serrer contre sa poitrine comme une sorte de trésor.

« J’ai compris, je ne lirai plus Baudelaire.

— Tu ne sais pas y mettre l’intonation.

— Aaaah ? Et pourrais-tu me réciter Victor Hugo sur le bon ton ?

— Il ne m’intéresse pas. Je préfère Baudelaire.

— Tes goûts sont si limités…

— Ne me touche pas ! »

Faisant fi de ses menaces et de la maigre barrière de ses poings, il la plaqua contre le matelas dans un baiser passionné.
La proximité et le quotidien n’avaient pas émoussé l’attirance et ils se retrouvaient presque chaque soir, heureux de se presser l’un contre l’autre. Théophile n’était pas le genre d’homme à éviter les baisers et les caresses, il les recherchait même avec plus d’entrain qu’elle ; cet homme a besoin qu’on s’occupe de lui, songeait toujours Élisée avec extase, car elle aimait se sentir aimée et même adorée.
Il lui donnait l’impression flatteuse d’être une muse de laquelle on ne se sépare pas. Ses élans n’appartenaient qu’à elle.

Elle le remerciait par-dessus tout de ne lui donner aucune occasion de se montrer jalouse car, comme Stanislas le lui avait si souvent répété, la jalousie la rendait laide et insupportable.

« J’aime beaucoup Agathe, lui avoua Théophile en quittant ses lèvres, si nous avons une fille, j’aimerais l’appeler ainsi. »

S’il sentit le corps d’Élisée se raidir entre les draps, il ne s’en inquiéta pas.
Le désavantage des nuits passées à faire l’amour, et à recommencer dès que son ventre était creux, était de ne pas pouvoir cacher un secret bien longtemps. Dans un mois, ils fêteraient leur première année de mariage, et s’il ne s’était jamais préoccupé de la profonde cicatrice qui balafrait son bas-ventre, ni de l’absence de berceau dans la maison, le silence risquait de devenir rapidement suspect.

Elle aurait pu le lui avouer à mille occasions, mais sa langue restait désespérément inerte, comme si le seul souvenir de l’accident réussissait à la transformer en statue de pierre.
Elle enroula ses bras autour du cou de Théophile et le plongea à nouveau dans une étreinte qui lui fit oublier Agathe.

Si j’ai la force, demain…



« Mon oncle ? Maman ne veut pas arrêter de pleurer.

— Ne t’en fais pas, Félicien ; elle finira par arrêter… »



▬ Novembre 1920, Paris.

« Félicitations ! »

Taquine, Élisée lui adressa un clin d’œil qui la fit rougir.

« Enfin, je m’y attendais, alors ce n’est pas une surprise…

— Oh, tais-toi ! »

Léthé la repoussa gentiment, balbutiant quelques excuses sur sa discrétion à toute épreuve ; leur père en profita pour l’enlacer avec force, l’étouffant presque contre sa large poitrine.

« Voilà ma grande fille qui se fiance, la seconde… Qu’ai-je fait au ciel pour les perdre si vite ?

— Père, voyons, il vous reste Bernadette…

— Et pour un long moment, j’en suis sûre. »

La remarque, peu délicate, ombragea la joie de Léthé. Bien heureusement pour Élisée, qu’elle s’apprêtait à noyer de reproches, Maximilien arriva avec Fernand, à qui on avait soigneusement bandé les yeux.
Dans le noir, il se laissait gracieusement guider, veillant à ne pas trébucher dans les replis du long tapis.

« Que de suspense, ironisa-t-il, je t’ai entendue, Léthé…

— Parfois, je devrais me taire un peu.

— Mais j’ai surtout entendu Élisée, alors ton honneur est sauf.

— Eh !

— C’est bon, tu peux lui enlever le bandeau, Maxime. »

Ses yeux verts papillonnèrent avant d’accrocher la silhouette de sa fiancée, puis celles de ses parents et ses sœurs, plus en retrait.
Il les écarquilla autant que possible.

« Que…

— J’ai pris la liberté de les prévenir avant toi, s’excusa Léthé avec un sourire, j’ai pensé que…

— Merci. »

Il la serra contre lui sans lui laisser le temps de terminer sa phrase. Les convives partirent d’un éclat réjoui et unanime, et Théophile se permit même de les couvrir de riz, ce qui fit hurler Dorothée.

« Aux futurs mariés ! » lança-t-il à plein poumons, laissant le reste de la salle scander la bénédiction en rythme.



« Ce que tu as fait me touche beaucoup.

— Ce n’était pas grand-chose, pourtant…

— Pour moi, si. Tout ce que tu as fait, du moment où tu es entrée dans ce bâtiment, au moment où tu m’as bandé les yeux pour me surprendre. Ça compte énormément pour moi, moi qui pensais que je n’aurais plus rien à espérer de la vie, après avoir été défiguré, après avoir vu mon frère mourir dans mes bras… Tu m’as sauvé la vie, Léthé. »

Un sanglot, rapidement étouffé entre deux mains.

« Sans toi, je n’aurais plus goût à rien.

— Dieu sait que je n’ai rien fait de spécial, que j’ai simplement cherché à aider plus démuni que moi…

— Tu as su voir au-delà des apparences. C’est la plus belle qualité qu’un homme puisse posséder. Je te donne volontiers ce qu’il me reste de vie. »

Les yeux brouillés par un trop plein d’émotion, Léthé se jeta dans ses bras en pleurant.

Sans faire le moindre bruit, Élisée se retira doucement.



Cette nuit-là, Élisée rêva de sa mère.

Elle la voyait assise sur le fauteuil du salon, à broder un livre, ses magnifiques cheveux nattés et relevés sur sa nuque en une multitude de fleurs. Elle distinguait avec clarté son visage délicieusement allongé, ses yeux d’un bleu profond, ses mains effilées qui n’avaient jamais su comment l’étreindre. Elle la voyait jeune, le visage lisse, les pommettes hautes, la bouche rieuse.
Elle la voyait distraite, parfois étonnée, comme si la maternité l’avait prise par surprise. Elle la voyait les regarder, Bernadette, Maximilien et elle, à la manière d’étrangers que l’on aurait éparpillés à son insu dans le salon.

Le mouvement de ses amples jupes de dentelles, quand la voix de son père passait la porte, l’hypnotisait assez pour qu’elle tende la main. Son bras, trop court, était celui d’un enfant.

Elle voyait sa mère qui ne la regardait jamais, le tableau qu’elle avait fait peindre d’elle quand elle hantait encore les plus beaux salons de Paris, la petite provinciale au minois charmant qui ne parlait jamais de ses parents.

Puis c’était à son propre reflet qu’elle faisait face, à une mine boudeuse d’enfant, qui se levait vers elle avec insolence.

« Je suis contente de ne pas te ressembler. Tu es une mauvaise mère. Honte sur toi. »

Cette nuit-là, elle se réveilla en sursaut, mais sans un cri.



▬ Janvier 1921, Paris.

« Tu… Te moque de moi, n’est-ce pas ? »

Élisée craignait plus la déception dans sa voix que la colère noire qui pouvait la remplacer à tout instant.
Elle secoua la tête, emplie de honte, laissant ses mèches retomber sur ses épaules et chatouiller sa poitrine.
Elle avait mal au cœur ; chaque fois qu’elle respirait, elle se sentait mourir.

« Non.

— Mais pourquoi ne pas me l’avoir dit avant ? Pourquoi as-tu attendu tout ce temps ? »

Elle se tut, les lèvres irritées à force de les avoir pincées.
Son silence énerva Théophile, qui en frappa le montant du lit. Elle sursauta à peine.

« Ne me fais-tu pas confiance, pour me cacher une chose pareille ?

— Le docteur n’était pas entièrement certain que je sois… incapable d’enfanter, grogna-t-elle, maudissant son accès de fierté, qui l’empêchait de s’excuser et se réconcilier, je pensais que, peut-être…

— Même si tu n’étais pas certaine, tu aurais dû me le dire. (Son ton, catégorique, ne souffrait aucune protestation ; il les balayait d’un revers de main blessé) J’aurais pu prendre les mesures nécessaires…

— Quelles mesures ? »

Elle s’était redressée avec une exclamation de chien battu. Qu’il ne l’inclue pas dans ses décisions la mortifiait, et tout son être se cabrait contre la soumission qu’il lui imposait. Tais-toi, écoute-moi parler. Tu as eu tort, Élisée.

« Mais des mesures pour palier au problème ! (Il la regarda d’un drôle d’air, comme si sa colère à elle lui échappait) Je t’ai dit à quel point j’espérais une famille.

— Je voulais te la donner.

— Mais tu ne peux pas. (Dieu, que chaque mot plantait une dague dans son cœur) Et tu ne me le dis que maintenant.

— Et pour toi, cela a tant d’importance ?

— Oui, Élisée. Je me sens trahi.

— Et moi donc. »

Il rit, et ce son lui déplut, comme la première fois qu’il lui avait adressé la parole, près de la Seine. Juste après l’accident.

« Tu n’as aucune raison de te sentir trahie ! Tu m’as menti.

— Je ne voulais pas…

— J’en ai assez entendu. Je vais me coucher. Nous en reparlerons demain. »

Elle attrapa un pan de sa chemise, mais il se débattit vivement. Elle recula, une boule à la gorge.

« Laisse-moi seul, maintenant. J’ai besoin de réfléchir. »

Le son de la porte qui claque lui brisa le cœur en mille morceaux. Elle resta assise au bord du lit un long moment, les yeux dans le vide. Puis elle ramena ses poings contre sa bouche, mais aucun cri ne sortit, et elle se revit allongée dans ce lit d’hôpital, à espérer que tout ça n’ait été qu’un mauvais rêve.
Ses paupières papillonnèrent, chaudes et douloureuses, mais elle ne pleura pas.

La réalité la rattrapait toujours comme une morsure de fouet.



Théophile ne lui adressa pas la parole le lendemain, ni la semaine suivante ; ils se déplaçaient silencieusement dans la maison, prenaient leurs repas ensemble, mais ne se regardaient plus. S’il avait voulu la torturer, il n’aurait pas pu faire mieux. Élisée abhorrait le silence, cette tension qui refusait d’éclater, les yeux fatigués que lui renvoyaient tous les miroirs. Elle ne supportait plus sa silhouette dans la psyché, ces hanches stériles qui refusaient ce vers quoi son être tendait tout entier. Les mots durs de son accident lui revenaient à la bouche, elle insultait cette demi-femme que Dieu avait voulu qu’elle soit, et qui ne pouvait pas rendre son mari heureux.
Une autre part d’elle-même se prenait à haïr Théophile, son attitude distante, son châtiment implacable, quand bien même ses moindres gestes criaient au secours.

Stanislas ne lui était d’aucune utilité, par pure volonté personnelle : elle craignait qu’il ne lui reproche son manque de confidences. Elle n’avait envie de se confier à personne, et la morosité des jours se dissolvait lentement dans le silence.

Ils recommencèrent peu à peu à se parler, à se chercher, car l’amour est plus fort que la haine ou le ressentiment ; il restait néanmoins cette barrière entre eux, qui ne disparaissait pas, même lorsqu’ils faisaient l’amour.

Élisée revoyait Mariette, éplorée, murmurer avec désespoir : « j’ai trahi sa confiance, plus jamais il ne me fera confiance. »

Et quand elle regardait Théophile, elle voyait cette barrière qu’il avait érigé, mais ne voyait que la cruauté de la chose, et pas les sentiments blessés qui l’y avaient poussé.



Elle avait juré, à genoux, de faire des efforts.
Le bonheur qu’on lui étalait avec insouciance sous le nez la rendait malade, mais elle pouvait se montrer courtoise et gaie, pour ne pas heurter sa sœur.

Élisée aimait Léthé, si douce, bonne et bienveillante.

« Je suis enceinte ! »

Ce n’était pas sa faute si sa sensibilité, à fleur de peau, avait mis son âme à découvert, et que la moindre remarque y ricochait avec le tranchant d’une flèche.

« Félicitations ! »

Ce n’était pas non plus sa faute si un bus avait percuté son tramway et qu’elle y avait laissé une part d’elle-même, que personne n’avait pu retrouver dans les décombres.
Ce n’était la faute de personne, ni de Léthé, ni de Stanislas, ni de Théophile, encore moins de cet enfant à naître.

Qui lui restait-il à blâmer, sinon sa propre bêtise, ou le sort, qui faisait un si bon coupable ?

« … Élisée, tout va bien ? »

Peut-être Dieu, qui se vengeait d’elle car elle n’avait pas été à l’église, trop occupée à s’imaginer chevaucher à travers mille contrées fantastiques…

« Oui. Je suis si heureuse pour toi. »

Ou ce cri du cœur qui refusait de se faire entendre et nourrissait la bête sous sa poitrine, prête à imploser.



« J’aurais préféré mourir. »

Mais Stanislas l’avait étreint avec l’énergie du désespoir, les joues encore rouges de pleurs, sans dignité ni retenue dans l’urgence.

« Ne dis pas ça. Je ne m’en remettrais pas. »

Et aussi égoïste que cela puisse paraître, à travers la brume de son esprit, elle s’était demandée à quel point cette déclaration était vraie.




▬ Février 1922, Paris.

Élisée avait cherché à oublier le malaise de son foyer en passant l’essentiel de son temps libre à l’extérieur. Elle accompagnait parfois Stanislas lors de ses promenades, mais monsieur s’était récemment trouvé une charmante demoiselle et elle ne désirait pas les déranger plus que nécessaire, malgré leur insistance à l’avoir près d’eux. Bernadette l’insupportait toujours et Léthé, à son huitième mois de grossesse, évitait les déplacements superflus. Elle n’aimait pas être vue en compagnie de Fernand et oubliait Rachel, trop souvent alitée et clouée au lit.

Il ne lui restait que son ombre et l’amie qu’elle s’était faite au café du coin, une américaine du nom de Mary Davis.

« Tu devrais rencontrer plus de gens, lui dit-elle un après-midi froid et venteux, replaçant son chapeau à cloche sur ses boucles rebelles, cela te détendrait. Je connais des gentlemen qui seraient ravis de te faire la conversation. »

Élisée se contenta de rire dans son écharpe, tant la proposition lui semblait incongrue.
Mary était de ces femmes qui se targuaient d’être libres et de n’avoir aucune alliance au doigt ; elle ne faisait aucun secret de ses conquêtes, et lui racontait celles de son adolescence à New-York, qu’elle avait quitté après la guerre pour fuir un mariage arrangé.

Sa vie avait tout du roman, et sa répartie bien trop de charisme.

« Tu t’ennuies avec ton mari, darling, lui fit-elle remarquer, une touche de tristesse dans la voix, ça me tue de te voir comme ça.

— Nous traversons une mauvaise passe, voilà tout. Et c’est ma faute, de surcroit ; je n’ai pas voix au chapitre. »

Mary s’insurgea bruyamment.

« Pas voix au chapitre ! C’est lui, l’égoïste, à continuer de te tenir à l’écart comme ça ! Ah oui, pour partager un lit, il est présent, mais pour pardonner, non ! Ce n’est pas de l’amour, ça, Élisée.

— Je sais qu’il m’aime.

— S’il ne te le montre pas, ça ne compte pas. (Elle tapa du talon contre le sol carrelé, agacée) S’il t’aimait vraiment, il t’aurait pardonné, et de quel droit exige-t-il des enfants ? Les femmes ne servent pas qu’à enfanter. »

Élisée jeta un regard machinal à son ventre plat.

« Une femme qui peut enfanter est une épouse. Celle qui ne peut pas reste une amante, et c’est tout. »

Mary la regarda de travers, mais un sourire réapparut vite sur ses lèvres. Elle lui prit la main et la traina hors du café, sourde à ses protestations.

« Arrête donc de le voir comme une malédiction ; n’est-ce pas plutôt une bénédiction ? L’épouse s’ennuie, l’amante s’amuse. La femme qui ne peut pas avoir des enfants a la chance de pouvoir se comporter comme un homme. »

La rouquine arqua les sourcils, perdue.

« Pardon ?

— Tu es jeune et belle. Il est bien trop tôt pour t’enfermer derrière une vitrine. »

Elle savait qu’elle aurait dû tourner le dos à ses exhortations dangereuses, que la confiance de Théophile ne méritait pas d’être plus abîmée – mais Mary savait agiter le serpent qui se tordait dans son estomac et réclamait vengeance, le même qui lui avait répondu avec férocité le soir où elle lui avait tout avoué.

Celui qui se demandait, en pleurs, est-ce que je mérite vraiment cette indifférence ?



« Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits,
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l’ombre et les larmes du fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ? »

Réversibilité, Baudelaire



Pleine d’une nouvelle philosophie, Élisée avait arrêté d’angoisser et avait redressé la tête. Théophile lui avait fait oublier, pendant longtemps, ce qu’elle était et ce qu’elle valait ; elle restait un individu à part entière, et il se devait de la respecter.
Lui ne vit dans ses remarques acides et ses méchantes plaisanteries qu’une vengeance immature. Le très fragile équilibre s’était de nouveau fissuré.

« Élisée. »

Elle leva les yeux de son livre, intriguée par son ton ; son visage fermé lui fit craindre le pire. Elle reposa l’ouvrage sur la table basse.

« Oui ?

— Henri et Félicien vont venir habiter ici. Prépare la chambre d’amis, s’il te plaît. »

Elle faillit en glisser du fauteuil. Il s’était enfui du salon comme un voleur et elle le rattrapa à grandes enjambées.

« Qu’est-ce tu veux dire par là ?

— Qu’ils viennent vivre avec nous, c’est assez clair.

— Mais pourq –

— Rachel est morte. »

Ils s’arrêtèrent au milieu du couloir, comme deux statues. La main sur sa manche, Élisée chercha la moindre trace de moquerie sur ses traits.
De profonds cernes de tristesse maquillaient ses yeux bleus.

« Mais… morte ?

— Je te l’ai dit, siffla-t-il, et il était clair que le répéter l’aurait achevé, alors sois gentille, et va préparer la chambre.

— Mais je…

— Fais ce que je te dis ! »

Il se dégagea de sa maigre étreinte et la foudroya du regard. Elle releva le menton, vexée, et lui répondit avec tout le mépris du monde :

« Bien, monsieur. »

Il attendit qu’elle ait claqué la porte pour appuyer son front contre le mur.



Théophile avait ramené ses neveux avec le même bras possessif que Rachel autour de leurs épaules ; et Élisée vit à leurs yeux rougis qu’eux aussi avaient dû passer des nuits et des journées à pleurer.
Les deux garçons avaient toujours été sages et mesurés, même enfants. Mais leur silence était de cathédrale, et non de respect poli, et il mit la jeune femme mal à l’aise. Elle s’en voulut de ne pas avoir visité Rachel plus souvent, de ne pas avoir promené les garçons, de ne pas les avoir rassurés. Ils étaient ses neveux par alliance, et elle aurait dû être là pour eux.
Elle faisait tourner ladite alliance autour de son annulaire, jetant de temps à autres de petits coups d’œil gênés vers la cuisine.

Elle aurait presque préféré devoir s’occuper du repas qu’installer leurs affaires dans la chambre.

« Vous dormirez tous les deux ici, en attendant qu’on ait aménagé une autre chambre. (Théophile parlait tout doucement, à peine un murmure, comme si élever la voix pouvait les faire éclater en sanglots) Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez-le-moi. Élisée sera là quand je ne serai pas disponible. »

La concernée hocha la tête, se détachant pour un temps des vêtements qu’elle pliait soigneusement. Elle les entassait un à un dans la grande armoire, belle parodie de maîtresse de maison. Henri avait grandi depuis la première fois ; il avait quinze ans et promettait de rattraper son oncle. Mais Félicien avait gardé la figure ronde de son enfance, et ses petits gilets serraient le cœur d’Élisée. Si elle avait eu un fils, il aurait été encore tout petit…
Elle aurait rangé ses affaires comme elle le faisait maintenant, avec le soin patient d’une mère.

« Il faut les laisser dormir, lui murmura Théophile devant la porte, une fois que les garçons se furent installés, ils ont eu une semaine éprouvante.

— Je comprends… Mais, Théophile. »

Il se figea dans sa retraite et haussa un sourcil.

« Oui ?

— Qu’est-il arrivé à Rachel ? »

Elle vit ses lèvres trembler et ses épaules s’affaisser, signe chez de lui de grande détresse. Il la prit par le bras avec un empressement nerveux, et l’éloigna le plus possible de la chambre de ses neveux.

« Il ne faut pas qu’ils le sachent. Tu m’entends ? Je veux leur épargner ça.

— Je t’entends, mais je ne comprends pas. Que s’est-il passé ? »

Une fois dans le salon, il la lâcha et évita son regard.
Comme quelque chose dont on aurait honte, ou dont on ne supporte pas l’évocation.

« Rachel… »



« Rachel s’est suicidée, Élisée. »



▬ Mars 1922, Paris.

« Il est magnifique ! »

Elle ne ressentait pas cette tempête de sentiments conflictuels à laquelle elle s’était attendue. L’émotion ne lui coupa ni les jambes, ni le souffle.
A vrai dire, elle ne ressentait pas grand-chose.

« Et il est en parfaite santé. Vous devez être fiers.

— Élisée, veux-tu le porter ? »

Les bras qu’elle tendit devant elle ne tremblèrent pas. Le nouveau-né qu’on y déposa se mit à hoqueter indéfiniment, mais sans verser de larmes. Elle le regarda longuement, cherchant quelque chose sous ses cils trop longs et ses petits doigts recourbés ; la joie, la tristesse, qu’importe ! Pour lui agiter le cœur, pour la faire rire ou pleurer.

« Nous l’avons appelé Charles, pour mon frère qui n’a pas vécu. »

Ému, Eugène posa une main sur l’épaule de sa fille aînée. Élisée ne les vit pas, plongée toute entière dans la contemplation de ce neveu silencieux.
Rachel s’est suicidée.

Et Léthé, cette brave Léthé, savait-elle qu’elle offrait à sa patrie un nouvel uniforme, un père à abattre pour créer plus d’orphelins ?

Elle leur rendit l’enfant avec un compliment d’usage.
Leur joie lui semblait aussi déplacée que son mutisme.



« Ne cherchez plus mon cœur ; les bêtes l’ont mangé. »



▬ Octobre 1922, Paris.

« Sept mois ? Ils deviennent compliqués, à sept mois. Il vaut mieux s’en éloigner.

— Tu parles en homme d’expérience, j’imagine ? »

Elle lui pinça gentiment le menton et il secoua la tête, faussement vexé. Elle fit glisser les draps de ses épaules en se relevant, cherchant sa pince à cheveux dans les replis de la couverture.
Son ami la lui mis sous le nez, et la retira aussi prestement. Élisée lui fit la grimace.

« Théophile va bientôt rentrer. Nous n’avons pas le temps de jouer. Redonne-moi ça.

— C’est un cadeau de mariage, n’est-ce pas ?

— Tu es jaloux ?

— Non… »

Ses doigts habiles s’emparèrent de son bien et le piquèrent dans ses boucles folles. Une fois arrachée à la chaleur du lit, la psyché collée au mur lui renvoya l’image flatteuse de sa silhouette mise à nue, et celle plus mince de son amant, venu se coller à elle pour protester contre sa fuite.

« Il n’arrivera que dans une heure…

— Il faut refaire le lit.

— Mais… »

Elle le repoussa sans ménagement, lui tirant un gémissement de pure déception. Elle s’en moqua.

« Va te rhabiller, il ne manquerait plus que l’on te croise en tenue d’Adam dans les couloirs.

— Cela te plairait ? J’ai perdu ma chemise, je ne sais pas où je l’ai mise.

— Va en chercher une autre, je la retrouverai en faisant le ménage. Allez, file ! »

Il lui obéit de mauvaise grâce, et non sans avoir planté un baiser chaste sur ses lèvres avant de s’enfuir. Elle n’eut pas le temps de lui claquer la joue ; elle dut se contenter de soupirer de frustration à la vue de la chambre en désordre, des draps emmêlés et des fleurs qui avaient chu de la table de chevet jusqu’à la moquette. En les redressant, elle s’aperçut que la photo de Rachel, que Théophile gardait de son côté du lit, avait été retournée face contre le bois. Elle en caressa la surface, pensive, avant de la reposer à sa place.

Tant de pudeur en toi, mon cher.



« Dis donc, Henri. »

Le jeune homme arrêta sa sonate pour se tourner vers son oncle, qui agitait à bout de bras une chemise blanche.

« N’éparpille pas tes affaires partout dans la maison ; pense à Fannie, qui doit repasser derrière toi. »

Le pauvre écarquilla les yeux, s’excusa et promit de faire plus attention à ses vêtements à l’avenir, tandis qu’Élisée réprimait un rire moqueur derrière son livre.



Elle n’avait eu à convaincre Henri de rien.
Il arrivait à un âge où le désir surpasse souvent la raison, et auquel la culpabilité n’oppose qu’une faible résistance. Passés les premiers remords envers son oncle, il s’était montré plus enthousiaste encore qu’elle.

A quinze ans, rien ne paraît avoir de conséquences ; Élisée le savait, car elle avait eu quinze ans elle aussi, dans le tramway, devant le miroir, et debout près de l’eau, où Théophile l’avait trouvée. A elle aussi, après tant de larmes, on avait insufflé un nouvel espoir, quelque chose de plus fort que la mort et teinté de passion.
Mais elle n’avait plus quinze ans. Henri, si.

Elle n’était pas amoureuse, et il n’était pas le seul homme dont elle partageait le lit ; il était le seul, en revanche, qu’elle cachait à Théophile. Elle ne voulait pas qu’il retrouve son parfum sur ses chemises, ni son rouge à lèvres sur son corps. Il s’accommodait de ses écarts, sans doute en avait-il de son côté, mais il ne lui aurait pas pardonné cet affront. Pour qui aurait-il eu le plus mal ? Pour lui, pour Henri, pour Rachel ?
Ils se ressemblaient tant, à vénérer ce souvenir de femme, au point d’en coucher l’image pour ne pas lui faire de peine. Ils n’avaient pas tant de délicatesse à son égard.

Faut-il se donner la mort pour cela ? Songea-t-elle face à son miroir, consumée de jalousie jusqu’à l’os.
En avait-elle eu pour eux, le jour où elle avait avalé ce flacon ?



Dernière édition par Élisée de La Bruyère le Dim 12 Fév 2017, 02:46, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Élisée de La Bruyère ▬ « Mais qu'est-ce qui nous pousse au ventre rond ? »   Sam 11 Fév 2017, 18:07


Histoire



▬ Avril 1923, Paris.

« Es-tu sûre d’aller bien ? »

Pour la troisième fois, Élisée secoua le bras qui la promenait.

« Je te le répète ; tout va bien. Pourquoi t’acharner ainsi ?

— Je ne sais pas, avoua Stanislas en jetant un œil aux bâtiments qui les entouraient, je te trouve changée, depuis quelques temps. »

La jeune femme grimaça discrètement. Stanislas était toujours aussi ennuyant et ses vers désespérément prosaïques, mais les sciences dures avaient aiguisé son sens de l’observation. Il la connaissait trop bien et depuis trop longtemps pour ne pas relever les différences, aussi infimes soient-elles. Son père ne les voyait pas, Léthé non plus.
Mais Stanislas les comptait une à une et s’alarmait de leur nombre croissant.

« Tu te fais des idées, rétorqua-t-elle avec un naturel feint.

— Sans doute… Tout va bien, avec Théophile ? Vous n’êtes plus aussi souvent ensemble qu’avant.

— Le temps passe, la relation devient moins fusionnelle. C’est ainsi. Quand tu seras marié, tu t’en rendras compte.

— Peut-être, mais peut-être que non… A ce propos, Lise. »

Il s’arrêta, la forçant à se tourner vers lui pour scruter ses traits sérieux. Elle crut qu’il allait encore lui faire la morale, critiquer cette amie américaine et débauchée avec qui elle passait trop de temps.
Mais ses yeux se firent inquiets, et il lui annonça doucement :

« Je voulais que tu sois la première à le savoir. Odette et moi avons décidé de nous marier. »

Et malgré le fait qu’elle l’avait évoqué quelques secondes plus tôt, cette nouvelle la frappa comme une énième onde de choc. Elle délaça leurs doigts et le fixa sans rien dire un long moment durant. Puis, comme si la vie lui était revenue d’un bloc, elle s’exclama :

« Félicitations ! Moi qui commençais à penser que vous n’oseriez jamais passer le pas ! »

Il la remercia sans entrain, un peu tristement, car il savait que sa joie était aussi fausse que ses rires et ses cris.
Il voyait le serpent ramper sur sa peau, ce reptile immonde qu’il avait étranglé tant de fois par le passé, et qui ne cessait de revenir, de s’enrouler autour de son cou, de la défigurer, alors qu’elle était si belle quand le rire lui montait spontanément à la gorge.



« N’est-elle pas heureuse pour nous ? Me déteste-t-elle ? Je n’ai rien fait, pourtant…

— Non, Odette, elle n’a rien contre toi. Mais elle n’aime pas partager. Quand on ne lui appartient pas entièrement, elle se fâche, et ses colères sont terribles.

— Parfois, elle me fait peur.

— A moi aussi. »



▬ Juin 1923, Paris.

Fernand était un si bon père qu’Élisée en avait la nausée ; il n’y avait qu’à voir la façon dont Charles tendait ses bras vers lui pour s’en apercevoir.

Il marchait seul, à présent, même si ses petites mains s’arrêtaient souvent sur les meubles et les fauteuils pour l’aider à trouver son chemin à travers le salon. Lorsqu’il voyait son père, il s’arrêtait et lui demandait de le prendre dans les bras, ce que Fernand ne manquait jamais de faire. Élisée souriait poliment à leurs éclats, mais Théophile y prenait part.
Charles lui tapotait les genoux en balbutiant les mots qu’il connaissait et qui perdaient leur consonance originelle dans sa bouche maladroite. Théophile lui répétait patiemment « chapeau » en le laissant jouer avec le sien, et Élisée se rendait compte d’une chose qui la faisait souffrir silencieusement : il était plus proche de Fernand et de Léthé qu’elle ne l’était.

Sa sœur le déplorait inconsciemment en la faisant rentrer de force dans la conversation, ce qui contribuait à la refermer comme un coquillage réticent.
Léthé était bien maladroite, parfois. Ce jour-là plus encore que les précédents.

« Et ne vous l’ais-je pas dit ? Charles va avoir un petit frère, ou une petite sœur !

— Vraiment ? (Théophile dégagea le front du petit garçon, qui lui fit la moue) Vous allez avoir des responsabilités en tant qu’aîné, monsieur.

— J’ai un peu peur qu’il le prenne mal… il est si jeune, encore.

— Il s’y fera ! Mon frère et moi avions la même différence d’âge, et je l’ai mal accepté, mais nous avons fini par nous entendre. »

Élisée voyait de là que ces considérations échappaient à Théophile, qui n’avait jamais eu qu’une sœur beaucoup plus âgée. Et pourtant, il rentrait dans la conversation, leur parlait comme s’il avait lui-même eu de jeunes frères et sœurs – ou des enfants.
Elle détestait Bernadette et n’avait pas d’enfants. Que pouvait-elle dire ou ajouter ?

« Nous n’avons pas encore réfléchi à un nom… Auriez-vous des idées ?

— Agathe ! s’exclama Théophile avec tant d’énergie que ses amis en restèrent cois, je veux dire… J’aime beaucoup Agathe.

— Et toi, Élisée ? »

La concernée grinça des dents. Elle ne put s’empêcher de se montrer incisive, voire blessante.

« Surtout pas Agathe ! C’est d’un vulgaire… Je préfère Anne-Marie, c’est plus raffiné et délicat. »

Elle ne savait pas d’où ce nom était sorti, mais il s’était imposé à sa langue, et elle n’avait pas pris la peine de réfléchir. Théophile la regardait, curieux et pensif. Elle en fut déçue.
Elle avait voulu le fâcher.

« Ce sont de jolis prénoms, acquiesça Fernand, posant une main sur le ventre encore plat de son épouse, vous avez l’air de penser que ce sera une fille… Nous verrons lorsqu’il arrivera. »

A quel point lui fallait-il être cruelle et mal pour penser que, peut-être, cet enfant mourrait dans le ventre de sa mère, ou ne verrait jamais le jour ?



« Tout va bien ? »

Avait-elle l’air morte, pour qu’ils s’inquiètent tous à ce point ?

« Oui, Henri. Arrête de me poser la question. »

Il pinça les lèvres, l’air si peiné qu’elle s’en sentit presque coupable – la part d’elle-même qui n’en pensait pas un mot se détourna de lui. Les yeux fixés sur les rideaux qui s’agitaient, elle pensa à Stanislas qui venait de se marier, à Léthé qui avait mis au monde une petite fille en parfaite santé. Ils l’avaient appelée Marthe (« ça rime avec Agathe »), et Élisée avait été obsédée par ses yeux fermés toute la journée ; elle se revoyait dans les bras de sa mère au même âge, image fabulée dont elle n’avait aucun souvenir, et souhaitait qu’on l’ait étouffée contre son sein avant d’avoir pu vivre.
Charles mourrait à la guerre, Marthe y perdrait son mari. Ils pleureraient des enfants sans père, avant de s’y pendre d’infortune.

Et si son fils avait vécu, s’il avait pu naître…

« Henri ? »

Elle l’entendit se redresser, presque au garde-à-vous, tendu mais avec ce pli d’espoir qui lui donnait un air idiot. Sans prendre la peine de se retourner vers lui, suivant les arabesques de soie du bout des doigts, elle lui demanda :

« Que sais-tu à propos de la mort de ta mère ? »

Il lui lança un regard singulier qu’elle ne vit pas.



Son cœur s’était arrêté de battre dans sa poitrine.
Le temps, suspendu, avait arrêté de battre la mesure.

Henri était entré dans le salon, furieux, bousculant Fannie sans s’excuser. Théophile, assis au piano avec Félicien, le réprimanda vivement.

« Henri, combien de fois t’ai-je dit de…

— Maman s’est suicidée. »

Sa mâchoire claqua sous le choc. Ils s’observèrent en silence durant ce qui sembla être une éternité à Élisée, accrochée au battant de la porte. Les poings crispés de Henri tremblaient et effrayaient son petit frère, tassé derrière son oncle.
Le calme rompu, Théophile écarquilla les yeux.

« Qu’est-ce que tu…

— Plus la peine de mentir, je le sais ! Elle s’est suicidée et tu as voulu me faire croire le contraire !

— Henri…

— Tu m’avais dit qu’elle était morte de maladie…

— C’est le cas ! Ta mère était malade, elle –  

— Elle s’est tuée elle-même ! Aucune maladie ne l’a emportée ! Pourquoi tu… »

Des larmes de douleur et de rage coupèrent son discours. Théophile fit mine de se redresser, mais son neveu se mit aussitôt à hurler :

« Ne m’approche pas ! Tu n’es qu’un menteur ! Laisse-moi seul ! »

Il repartit comme il était venu, l’écho de ses foulées traçant une symphonie assourdissante le long des escaliers. Plaquée au mur dans le couloir, Fannie se signa avec un sanglot.
Élisée posa une main contre sa poitrine. A travers le tissu de sa robe, elle sentit son cœur faire une embardée.
Elle était sourde au monde entier, excepté à son cœur qui avait repris sa cadence infernale, et à Théophile qui la fixait avec cette lueur froide au creux des pupilles, tandis qu’il lui ordonnait sèchement :

« Dans mon bureau. Sur le champ. »



Les feuilles volèrent, l’encrier frappa le sol et y répandit son sang dans l’indifférence la plus totale.

« Pourquoi tu lui as dit, Élisée ? Pourquoi ? Je t’avais dit de ne pas le faire ! »

Son sourire prit une courbe insolente, prompte à enflammer ce qui lui restait de calme.

« On ne peut pas mentir indéfiniment aux gens que l’on aime. Il faut savoir regarder la vérité en face.

— Ah ! La vérité ! Parce que tu me l’as toujours dit, la vérité ? »

Il se pencha assez pour qu’elle sente son souffle précipité contre ses lèvres. Ils soutinrent le regard de l’autre, sans ciller, sans s’embrasser, sans laisser filtrer le moindre rire.
Leurs disputes étaient si faciles à régler, avant. Il la prenait par la taille, lui baisait les joues et ils finissaient par en rire.

« J’ai appris la leçon.

— Non. Tu as voulu nous blesser. Je ne sais pas pourquoi, mais tu as réussi. Es-tu fière de toi, à présent ?

— Je ne vois pas ce que tu veux dire.

— Si, tu le vois très bien ! »

Sa voix se brisait comme de l’écume pour mieux s’écraser contre elle la seconde d’après. Théophile était une tempête lunatique, incapable de fixer sa haine sur un point précis. Élisée gagea qu’il ne devait voir qu’elle à l’horizon.
Elle le regarda faire les cent pas le long de la pièce, martyriser les lattes et déranger les livres de sa bibliothèque. Ils étaient pratiquement tous tombés à terre. Parmi eux, un exemplaire des Contemplations de Victor Hugo.

« Ils n’avaient pas besoin de savoir. Personne n’a besoin de savoir une chose pareille. Et à cause de toi, ils…

— Ce n’est pas ma faute, rétorqua Élisée, hautaine et méprisante jusque dans sa posture, c’est celle de ta sœur. »

Il se retourna si brusquement qu’il faillit glisser sur ses talons. Il la regarda, hébété.

« Pardon ?

— Tu m’as bien entendue. Si elle n’avait pas mis fin à sa vie, rien de tout cela ne serait arrivé.

— Tu…

— Pourquoi refuse-tu de te l’avouer ? Rachel était une lâche, et ses enfants ont droit de le savoir ; elle les a laissés tomber. Tout comme toi. »

Son beau visage se figea, comme si ses paroles étaient entrées et ressorties sans s’accrocher.
Puis elle sentit la morsure cuisante d’une gifle contre sa joue, et le sol qui l’étreignit dans un cri de bête blessée.

« Ne répète jamais ça devant moi ! JAMAIS ! Te rends-tu seulement compte de ce que tu viens de dire ? »

Élisée se redressa sur un coude, sonnée, et passa une main contre son visage. Elle la retira, ensanglantée.
Ah.

« Sors de cette pièce. SORS. ET NE REVIENS PAS. »

Elle tituba sur ses talons hauts, trop désorientée pour lui obéir sur le champ. Il la poussa sans ménagement vers la porte, contre laquelle elle se cogna violemment.
Théophile n’eut pas le moindre geste de compassion envers elle.

« Va-t’en, Élisée. »

La porte claqua dans un bruit de fin du monde.



Sa joue bleuie refusait de disparaître sous le maquillage ; le pinceau pouvait en atténuer la couleur, mais pas la faire disparaître.
Son reflet lui renvoya l’image d’un sourire victorieux, hors de propos, tandis que deux bras protecteurs s’enroulaient autour de son cou.

« S’il te refais du mal, je le tuerai. »

Élisée en éprouva un sentiment diffus de pitié et de joie mélangées. Les enfants ne voyaient jamais les bleus au cœur, juste ceux au corps.
Et elle avait asséné à Théophile un coup plus puissant et plus dur que celui qui lui collait à la peau.



S’il la voyait revenir tard un soir, ou en milieu d’après-midi, il l’ignorait et continuait à gratter le papier avec ardeur.
Élisée avait gardé de ces jours silencieux suivant la révélation de son secret un souvenir terrible. Quand elle et Théophile passaient l’un à côté de l’autre sans lever les yeux, son cœur se serrait, et elle ressentait plus que jamais le besoin d’appuyer là où elle savait qu’il avait mal – de le faire réagir, pour qu’il la regarde dans les yeux.

Elle ne cachait ni les marques que lui laissaient ses amants sur le corps, ni le sarcasme dans ses propos ; quand bien même les regrets frappaient parfois à la porte, sa fierté l’empêchait de leur ouvrir.
Alors elle insistait, jusqu’à ce qu’il se fâche, elle le harcelait jusqu’à ce qu’il lève la main sur elle et la laisse couverte de bleus. Le jeu était équitable, et la douleur équivalente, mais Henri ne le voyait pas.

Il était toujours là pour la redresser quand elle s’écroulait.

« Je le dénoncerai », répétait-il en boucle, comme un gramophone cassé. Elle l’en dissuadait pour que le manège reprenne et ne s’arrête pas.

C’était devenu la seule et unique façon pour eux de prouver qu’ils tenaient encore l’un à l’autre.



« Je voulais qu’il ait aussi mal que moi ; je ne voulais pas qu’il soit heureux, quand j’étouffais, et par sa faute. Cela aurait pu durer longtemps encore. »



▬ Juillet 1925, Paris.

« Alors ? Tu es content de sortir te promener ? Hmm ? »

Les gazouillis d’Odette ressemblaient à s’y méprendre à ceux de son fils, calé entre deux coussins dans le landau ; il tendait les bras pour saisir les mèches brunes qui s’échappaient de son chignon.
Élisée les observait du coin de l’œil, croisant parfois le regard de Stanislas, qui la fixait plus qu’il ne fixait sa femme et son fils.
Elle fronçait alors les sourcils et reportait son attention sur l’enfant, le col de dentelle d’Odette ou les devantures qui les entouraient.

Elle écoutait d’une oreille distraite le discours exalté de la toute jeune mère.

« Ma sœur aînée à trois enfants, déjà, et elle ne cesse de me donner des conseils… Comme si je ne pouvais pas m’occuper seule de mon fils ! N’est-ce pas un scandale ?

— Si, tout à fait.

— J’aimerais que mes parents arrêtent de me considérer comme une enfant, aussi… Je suis mariée, et mère, je suis une femme, à présent ! »

Ses joues minces s’étaient gonflées comme celles d’une grenouille. Cela lui donnait l’air d’une petite fille vexée ; Élisée se garda bien de le lui faire remarquer.
Elle peinait à comprendre comment Odette, si petite et si mince, avait pu mettre au monde un enfant, ou comment elle espérait qu’un jour ses parents puissent oublier qu’elle avait été leur petite fille.

Elle pouvait se montrer si immature…

« J’élèverai Jacques de façon exemplaire, conclut-elle avec un large sourire, posant doucement la main sur le bras de son mari, n’est-ce pas, Stanislas ?

— Bien entendu.

— Tu es le seul à me faire confiance. »

Élisée soupira discrètement, agacée par les babillements de la jeune femme. Odette avait beau n’avoir qu’un an de moins qu’elle, il lui semblait faire face à une petite fille capricieuse.
Ils s’arrêtèrent pour se reposer et deviser près d’un square. Là, une silhouette familière attira l’attention volage d’Élisée, près d’une vitrine dans la rue face à la leur.

Elle connaissait par cœur le tour de taille disgracieux de sa sœur, les robes qui peinaient à la mettre en valeur et ses joues rondes ornées de fossettes, cadeau de leur mère. Ces dernières étaient d’ailleurs bien la seule chose charmante dont Bernadette avait hérité ; le reste l’incommodait fort.
La surprise fut par conséquent très grande de la trouver dans les bras d’un homme, dont le visage ne lui était pas inconnu. Il lui fallut quelques instants seulement pour le retrouver dans les tiroirs de sa mémoire.

Elle l’avait aperçu de manière fugace lorsqu’elle avait accompagné Léthé au centre d’aide aux mutilés de guerre, le jeune homme discret accroché au fauteuil roulant de son père.
Paul ?

« Élisée ? Tout va bien ? Tu m’as l’air ailleurs… »

Elle se détourna bien vite du couple pour se concentrer sur le second, qui la fixait avec de grands yeux étonnés. Ses mains dessinèrent des arabesques dans les airs.
Peu importe, Élisée.

« Je réfléchissais. Stanislas a dû te dire à quel point j’aime réfléchir. »

Odette partit d’un rire aigu, de nouveau bavarde.

Ce n’est pas grave, peu importe.
Peu importe.




« Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable. […]

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu,
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l’appareil sanglant de la Destruction ! »

La destruction, Baudelaire



« Divorcer ? »

Le mot même semblait le répugner. Sa langue le maniait avec une précaution distante, et tout son corps s’était redressé.
Elle enroula une mèche de ses cheveux autour de son doigt, avec une lenteur aussi calculée que son silence.

« C’est cela.

— Pourquoi voudrais-tu divorcer ?

— Cela me semble assez clair, non ? On ne s’entend plus, l’air est devenu irrespirable.

— A qui la faute ? (Elle haussa les épaules ; elle ne voulait pas de son ton accusateur) Tu peux t’en aller, si tu le désires ; aller ailleurs. Retourner chez tes parents, si cela peut te faire du bien. Mais divorcer… Te rends-tu compte des conséquences ?

— J’y ai beaucoup réfléchi.

— Pas assez. Je ne t’empêche pas d’avoir une vie de ton côté.

— Je ne veux plus vivre avec toi.

— Comme je te l’ai dit, je ne t’oblige pas à rester ici.

— Je leur dirai que tu me frappes. »

Elle sentit sa défiance, mais il avait perdu de sa superbe. Il se laissa presque tomber sur le fauteuil en face du sien, le dos courbé comme celui d’un homme en deuil. A travers ce simple geste, il venait de lui donner la victoire.
Élisée était un prédateur qui se jetait sur sa proie une fois sa faiblesse exposée.

« Que me veux-tu, murmura-t-il finalement, les yeux dans le vide, m’achever ? Que t’ai-je fait qui mérite tant de haine ?

— Mais rien du tout.

— Il faut que tu me déteste… Non, que tu me hais, pour me faire subir tout cela. (Son ton gronda, car la colère revenait par à-coups) Que ne t’ai-je pas donné et cédé depuis que nous sommes ensemble ? Qu’ai-je fait de mal ?

— Théophile…

— Ai-je mérité que tu me trompes, que tu retournes mon neveu contre moi, que tu insultes ma sœur… Que tu veuilles à ce point me quitter ? »

Il s’arrêta un instant avant de reprendre, la voix basse :

« Tu as cherché tous les coups, Élisée. Et si c’est à cause de ton mensonge… Eh bien, ce n’est pas moi qui t’aies menti. »

Elle serra les lèvres pour se forcer à ne pas les ouvrir plus que nécessaire.

« Et cette famille que tu désires tant, ce n’est pas moi qui ne suis pas en mesure de te l’offrir.

— Je t’ai dit ce que je désirais, l’interrompit-elle en se redressant, le cœur douloureux, j’exige que tu obéisses. Mes sentiments sont en jeu. »

Elle ne s’échappa pas assez vite ; il lui prit le poignet et la retint près de lui.

« J’ai assez fermé les yeux sur les miens. Je pourrais refuser. Tu es ma femme.

— Plus maintenant.

— Tu le regrettes ? »

Elle leva le menton aussi haut que possible et lui retira son bras. Il la laissa partir sans rien ajouter, et pensa à la pauvre Joséphine en pleurs aux pieds de Napoléon, invoquant peut-être la force de l’amour pour échapper à son destin.
Elle, qui l’avait trompé tant de fois, en avait malgré tout eu le cœur brisé.



Ils avaient divorcé en silence, sans éclats, sous les regards désapprobateurs mais muets de leur famille.
Personne ne comprenait comment un mariage, qui semblait si bien parti, pouvait échouer à ce point. Elle avait mentionné les violences, il s’était défendu en citant le nombre de ses amants. La faute revenait aux deux, et la séparation avait été prononcée sans difficulté.
Dans ce qu’il avait insisté être un geste de pure générosité, Théophile avait laissé à Élisée la libre disposition de leur second appartement, où elle pourrait s’installer pour ne pas avoir à retourner vivre chez ses parents. Le couple n’ayant pas d’enfants, la question ne se posa pas.
Afin de ne pas placer son propre mariage sous de mauvaises augures, Bernadette en retarda la date à contrecœur.
Quant à Henri, il supplia à genoux Élisée de rester ; elle partit malgré tout.



« Tu n’as pas le droit d’être en colère.

— Je ne le suis pas.

— Tu es injuste.

— Laisse-moi tranquille, Stanislas. Je t’ai répété maintes fois que je suis heureuse pour toi.

— Tu ne le pense pas.

— Et pourquoi diable ne le penserais-je pas ? Tu es père, quelle chance !

— Tu me fais tant de peine, Lise. »

Elle s’était mordu la langue jusqu’au sang.




« Mon oncle, Henri est sorti.

— Il ne veut plus rester ici depuis le divorce…

— Je suis désolé.

— Ne le sois pas, Félicien.

— Non, je veux dire… Je suis désolé. Je savais, pour Maman.

— Tu savais ?

— Oui. Avant que je m’endorme, ce soir-là, elle est venue nous embrasser, mais Henri dormait déjà. Et…

— Elle te l’as dit ?

— Non, mais je l’ai entendu dans sa voix. »



▬ Novembre 1926, Paris.

L’aube avait un goût de sang que Victor Hugo n’aurait pu nier.
L’automne glacial la forçait à fermer les épais rideaux, qu’elle ne rouvrait qu’au matin. Laissant là l’homme qu’elle avait ramené jusque dans ses draps, Élisée passa une épaisse robe de chambre sur ses épaules et marcha doucement jusqu’au salon, à peine éclairé par un rai de lumière matinal. En tirant les rideaux, elle rendit à la pièce ses contours, en dégradés de rose et d’orange. Elle plissa les yeux, momentanément aveugle.
Paris restait bruyante du matin jusqu’au soir ; ses oreilles n’avalaient pourtant que quelques cris épars, comme si chacun s’était donné le mot pour retarder l’heure du réveil. Coincée dans ce monde quasi fantomatique et soudain claustrophobe, elle ouvrit les fenêtres.

Le vent froid lui laissa un baiser le long des joues, et une caresse contre le cou. Le ciel blanc et sans nuage pesait sur les immeubles voisins, comme si le paradis s’était écroulé sur eux. Elle respira une goulée d’air qui lui lacéra la gorge. Elle toussa.
Si Théophile avait été là, il l’aurait réchauffée, l’aurait rassurée ; elle l’avait chassé, l’avait excisé comme une tumeur maligne.

Les fleurs posées sur le rebord de la fenêtre avaient gelé. Elle en toucha une du bout du doigt, dont les pétales tremblotèrent avant de se briser. Comme autant de fleurs du mal…
Toujours silencieuse, elle s’empara des lettres posées sur la commode, ouvertes et lues un bon million de fois. Mary lui écrivait depuis Toulouse, où elle avait suivi un énième amant ; Bernadette informait ses proches de sa grossesse, que chacun lui souhaitait paisible. Léthé s’inquiétait de son silence, et des invitations sans retour. Henri continuait de lui laisser des mots doux, même lorsqu’elle lui fermait sa porte.

Sa conquête s’était réveillée dans la pièce adjacente, et faisait craquer le parquet à chaque pas. Elle le laissa s’approcher sans se retourner, et ne sursauta pas quand des bras solides lui encerclèrent la taille.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— Rien, je réfléchis.

— Tu lis des lettres ?

— Rien d’important. Pas même de bonnes nouvelles.

— Oh ! Ne les garde pas, alors. »

Les noms des expéditeurs dansèrent devant ses yeux fatigués. Le cœur gonflé d’un inexplicable sentiment de détresse, elle acquiesça.

« Tu as raison. A quoi bon garder les mauvaises nouvelles ? »

D’un coup sec, elle les déchira toutes à la fois. Le papier fin ne lui opposa aucune résistance ; elle s’en débarrassa par la fenêtre, et ils voletèrent un long moment dans l’air avant de se disperser sur le pavé, deux étages plus bas.
Son compagnon s’exclama contre son cou, avec beaucoup d’enthousiasme :

« On dirait presque de la neige ! »

Il y avait comme une hargne dans ses mots, une volonté farouche d’optimisme. Avait-il laissé une femme qu’il n’aimait pas chez lui, seule dans leur lit ?
Élisée s’en moquait bien.

« J’espère qu’ils iront jusqu’à la Seine, et que personne ne les retrouvera. »

Il l’approuva dans un éclat de rire, sans se douter que la neige, elle, tombait bien sous son crâne.



Elle avait pris cette habitude, qu’on lui reprochait, de jeter son courrier et les pétales de ses fleurs dans l’eau ; Stanislas l’avait retrouvée là à plusieurs reprises, assise sur la vieille pierre.
Elle lisait justement une de ses lettres, effroyablement sérieuse, lorsqu’il apparut derrière le carré de papier coloré. Surprise, elle leva les yeux avec ce qui pouvait ressembler à de la candeur.

Son sourire reprit vite une teinte sarcastique qui le fit grimacer.

« Tu viens t’assurer que je ne me laisse pas mourir ?

— Tu ne réponds pas à mes lettres.

— J’ai dû oublier.

— Tu les range dans l’eau ; c’est ça, ton oubli ? »

Par pur esprit de provocation, elle jeta la lettre qu’elle lisait par-dessus son épaule. Elle se délecta de sa face effarée.

« Puisque tu es là, dis-moi ce que tu as à me dire ! A moins que tu ne sois venu que pour critiquer mes méthodes de rangement.

— Léthé s’inquiète.

— Hmm.

— Elle a dû te dire qu’elle était enceinte, n’est-ce pas ?

— Cela m’a échappé.

— Lise. »

Il soupira si fort qu’elle en gloussa. Le ciel se reflétait sur le verre mince de ses lunettes, puis l’eau de la Seine lorsqu’il s’y pencha.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer… »

Elle avait abîmé ses lèvres à force de les mordre pour se taire.

« Tu te souviens ? Tu récitais tes poèmes ici.

— Tu veux me faire pleurer à coup de sentimentalisme mielleux ?

— C’était une simple remarque. »

Elle l’entendit s’asseoir à ses côtés plus qu’elle ne le vit. Ses yeux restaient obstinément baissés sur les missives, comme s’ils avaient cherché à y percer un trou.
Le talon de ses bottes frôlait le pavé, claquait les pierres sur un rythme de pendule. Elle aimait marquer le passage du temps quand rien ne le permettait, car elle détestait s’égarer entre les heures.

Élisée s’accrochait au temps qui passait comme un naufragé à une épave.

« Tu n’as pas pris de nouvelles de Théophile ?

— Et pour quoi faire ? Il se console bien avec sa jolie petite servante, d’après ce que j’ai entendu dire.

— Tu lui as fait du mal.

— Je sais.

— Tu ne regrettes pas tes décisions, de temps en temps ?

— Je n’ai pas le temps de regretter, Stanislas.

— Pas le temps ? pourtant, tu n’avances pas. »

Elle tourna la tête pour accrocher son regard. Il était grave, inquiet, comme celui de la mère qu’elle n’avait jamais eu. Elle se rendit compte qu’elle s’était représenté cet idéal de femme comme son ami ; ennuyeux, agaçant, que l’on a envie d’abandonner derrière soi, mais qui reste patiemment à vos côtés, quoi qu’il arrive.
Elle lui avait trop souvent reproché de ne pas la laisser vivre, puis de la délaisser lorsqu’il s’éloignait d’elle.

Dieu, je suis remplie de contradictions.

« J’avance, à ma manière.

— Je l’ai cru, après ton mariage. Maintenant, je me rends compte que ce n’est pas le cas, et que tu cherches simplement à te faire du mal.

— Je vais bien.

— Non. »

Ses doigts froissèrent une enveloppe.

« Tu me déranges. Va-t’en.

— Chaque fois que je te laisse seule, il se passe un malheur.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Je n’aurais pas dû te laisser seule, ce jour-là. »

Malgré la douceur du temps, elle sentit ses os geler.

« J’aurais dû te dissuader de t’éloigner ; tu ne serais pas aussi misérable, aujourd’hui.

— Non. Ce n’était pas ta faute.

— Tu hurlais si fort.

— Stanislas. »

Un spasme lui avait tordu si fort l’estomac qu’elle avait cru vomir. Sa bouche resta désespérément sèche.

« Ce qui est arrivé n’était pas ta faute. Je n’ai pas eu de chance, c’est ainsi. Dieu l’a voulu, tu n’y peux rien. Maintenant, laisse-moi seule. J’ai besoin de tranquillité. »

Sa voix feignait la nonchalance comme elle savait si bien le faire, mais son masque craquelé refusait de donner le change. Élisée savait depuis longtemps qu’il fallait plus qu’un peu de comédie pour leurrer son ami.
Elle sentit ses lèvres chaudes contre sa joue et sursauta. Une lettre glissa de ses genoux jusqu’au sol comme une feuille morte d’automne.

« Je te laisse tranquille, mais pas seule. »

Elle lui tira la langue tant elle détestait ces écarts soudains d’affection.

« La poésie et l’émotion ne te vont pas, mon pauvre. »

Il lui tira la sienne et elle partit d’un long rire douloureux.
Cela faisait trop longtemps maintenant que les larmes ne lui venaient plus, dans la rage comme dans la joie.



Elle avait dansé seule dans son salon contre un partenaire invisible, dans la chaleur moite d’un soir d’été, cette humidité d’hôpital qui ressemblait à s’y méprendre à ses cauchemars.
Elle s’était dévêtue et avait couvert ses seins de ses mains, l’air fragile et modeste devant sa longue psyché.

Elle n’avait pourtant jamais été timide et modeste ; les ombres habillaient son corps plus sûrement qu’un vêtement, et son ventre scarifié trahissait le fruit pourri de ses entrailles, ce fruit qui l’obsédait la nuit et ne la laissait jamais en paix le jour.

Qu’était une femme dont le terreau se trouvait incapable de donner la vie ? Qu’était une femme dont le ventre restait plat malgré les graines qu’on y plantait et qui refusaient d’y germer ? Qu’était une femme sans ventre rond, sans enfant à porter au sein, à donner à son époux ? Une femme stérile n’était rien de plus qu’un homme, une amante, quelqu’un dont on se sépare, incapable d’amour car amoché dans sa nature la plus profonde.

Le sang battait contre sa jugulaire. Il lui semblait n’entendre que son cœur dans ce silence d’église qu’elle ne partageait avec personne.

« Honte sur toi » murmura-t-elle à son reflet et ses ombres trompeuses ; ils lui donnaient l’air d’une sainte alors qu’elle avait tout de Lilith.

Une femme possédée, mais dépossédée d’enfants, condamnée à se réjouir de la peine des autres.



De lassitude et d’ennui, elle avait ouvert sa porte à Henri. Il l’avait aimée avec la fougue et l’ardeur de ses vingt ans, lui avait murmuré mille mots qui l’avaient fait grimacer.
Depuis qu’elle avait divorcé, il s’était mis en tête de l’épouser ; il y voyait là la finalité idéale de son adoration. Elle avait beau lui dire non, il insistait, lui répétant qu’il la rendrait heureuse.

« Les enfants ne m’importent pas, c’est toi que je veux. »

Elle rit, passant sa main à travers ses cheveux châtains. Il la tenait serrée contre lui, comme s’il avait eu peur qu’elle lui échappe.

« Tu ne sais pas ce que tu dis.

— Oh, si ! Mon oncle (il jetait dorénavant ces deux mots avec mépris) a pris dans sa chambre et crois-moi, plus personne n’en dort. »

Élisée sursauta, comme si un insecte lui avait piqué le cœur.

« ?

— Oui ? (Sourcils froncés, Henri la considéra avec surprise) La fille de Nadège, tu sais…

— Je sais qu’il a fait un enfant à cette incapable, grogna-t-elle, tant la nouvelle l’avait contrariée et apitoyée à la fois, mais je ne savais pas que…

— Que ? »

Elle se tut, mortifiée de n’avoir rien à redire. Le froid courait le long de ses membres, convergeant jusqu’à sa poitrine douloureuse. Elle secoua la tête et se rallongea, passant ses bras autour de la taille de son amant.

« Rien, je suis fatiguée. Je voudrais dormir. »

Henri n’osa pas pousser la question plus loin ; il se contenta de l’étreindre et espérer que son cœur arrête de battre aussi fort.



« Henri, pourrais-tu me rendre un service ? »



Sous une lumière blafarde
Court, danse et se tord sans raison
La Vie, impudente et criarde.
Aussi, sitôt qu’à l’horizon
La nuit voluptueuse monte,
Apaisant tout, même la faim,
Effaçant tout, même la honte,
Le Poëte se dit : « Enfin !
Mon esprit, comme mes vertèbres,
Invoque ardemment le repos ;
Le cœur plein de songes funèbres,
Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
Ô rafraîchissantes ténèbres ! »

La fin de la journée, Baudelaire






___________________________________________________



Fly away, meadowlark.
Fly away in the silver morning.
If I stay, I'll grow to curse the dark,
So it's off where the days won't bind me.
I know I leave wounds behind me,
But I won't let tomorrow find me
Back this way.

Before my past once again can blind me,
Fly away.

And we won't wait to say goodbye,
My beautiful young man and I.

Mourir d'un amour qui ose éviter les roses:
 


Dernière édition par Élisée de La Bruyère le Dim 12 Fév 2017, 14:18, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Élisée de La Bruyère ▬ « Mais qu'est-ce qui nous pousse au ventre rond ? »   Dim 12 Fév 2017, 04:43

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nope
nooooope (^:

OK ROBERT-KUN DE 54 ANS JE POURRAIS DIRE BEAUCOUP DE CHOSES SUR CETTE PETITE ET LES AUTRES GENS. Genre... Beaucoup.... Beauc/EXPSLOE/ Mais en fait j'ai juste envie de te taper parce que c'est triste comme la mort, wtf. Comme les pierres. Triste comme trois tonnes de cailloux jetés dans la Seine et je vais commencer à vraiment haïr ce truc à cause de tOI WOW. SEINE DE MALHEUR, RENDS MOI LES GENS ET LES CHOSES QUE J'AIME
(je l'entends rire, je le sais)
(ce plan d'eau se fiche de moi)

J'aime tout le monde, j'aime Baudelaire qui se la joue guest star et rit dans le fond avec la Seine. Élisée et Théo me font pleurer des rideaux et OUI, CA FAIT MAL. CA FAIT TRÈS MAL. Stan est adorable, sa femme a l'air de l'être aussi, Bernadette est parfaite, Léthé est très bonne et avec Fernand jejerikntfdiuxjk je fonds dans les coins. Mon côté légèrement niais, n'est-ce pas. CvC ♥
Je pleure encore Rachel. Et son mari. Il était bon, je le sais. Je pleure tout, en fait. Retiens juste que je pleure. Je remplis la Seine de mes lARMES PAR TA FAUTE. A LA FIN ELLE VA DEVENIR TELLEMENT SALÉE QUE HEIN
J'aime le relationnel horrible dans cette histoire, aussi - et là c'est mon côté maso qui parle. Y'a des contrastes cools. Mais j'aime surtout Léthé, qui est si bonne. Damn Léthé. B'(

Aucune remarque négative à faire sur les descriptions ou le casier, tout m'a l'air en ordre et parfaitement correct. Je sais que tu as souffert sur sa beauté et sa personnalité d'adorable poussin, mais c'est bon. Tu l'as fait. Elle a un nom, un âge et tout ce qu'il faut là où il faut ; à priori je n'ai vu aucune faute atroce ou amas d'horreurs quelconques à corriger d'urgence, donc tout va bien.



D'ailleurs c'était ?? Super bien écrit. Enfin ça se trouve pas plus que d'habitude, mais je tiens à le dire parce que là ça m'a marqué donc ok, prends ce compliment dans ta face de tueuse en série. C'était beau. B'(

(ça doit être les grands tirets, ils m'ont ému ;; )

Eeeet donc en route vers les grandes plaines verdoyantes de la MORT. Allons-y.

Tu peux dès à présent recenser ton avatar, ton (magnifique) métier et demander une chambre pour t'en faire un petit nid douillet. Tu peux également poster une demande de RP ou créer ton sujet de liens. Ton numéro va t'être attribué sous peu, genre demain probablement, et tu vas être intégrée à ton groupe dans l'instant. Tu arriveras dans la pièce Sud.

Baudelaire pleure avec moi.
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MessageSujet: Re: Élisée de La Bruyère ▬ « Mais qu'est-ce qui nous pousse au ventre rond ? »   

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Élisée de La Bruyère ▬ « Mais qu'est-ce qui nous pousse au ventre rond ? »

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